La belle lumière, Angélique Villeneuve (Le Passage) – Fanny et Aurélie

Photo : Fanny Nowak

Ce livre t’étreint le cœur.
Angélique Villeneuve s’engage pourtant sur un terrain accidenté, à savoir écrire un roman sur la mère d’un personnage illustre.
Dans La belle lumière elle possède ce talent pour éviter les ornières, les creux, l’enlisement.
Le personnage illustre est Helen Keller.
On en vient souvent à lire « l’incroyable histoire d’Helen Keller », c’est un peu comme cela que l’on titre ce phénomène où l’on passe de l’ostracisation d’une enfant, que l’on croyait stupide, voir folle, à la reconnaissance éblouissante de son intelligence.
Villeneuve retient tout le débordement dans son filet humaniste, elle pêche le vrai à défaut de prêcher le miracle, elle y trouve sa source : la mère.

Helen Keller est née le 27 Juin 1880 à Tuscumbia en Alabama. Vingt ans plus tard, à environ quatre-cent kilomètres de là, une certaine Margaret Mitchell née à Atlanta. Pourquoi ce parallèle ? Pour te dire qu’Angélique Villeneuve campe le décor tout aussi bien, et te fait ressentir l’atmosphère d’une famille sudiste au sein d’une plantation de coton.
Sauf qu’ici, point de romantisme sauce aigre-douce, Angélique Villeneuve s’attache à la description du vrai, de cette Katherine Adams Keller solitaire, jeune femme au foyer se laissant balloter par les injonctions sociales et les humeurs politiques, corsetée au sein d’un domaine ayant perdu la plupart de ses richesses durant la guerre civile et d’une mère qui tient à garder son rang. Le mari, Arthur, est un ancien capitaine de l’armée confédérée, effacé, vieillit.
Par petites touches bien ressenties, Villeneuve t’enveloppe dans une certaine moiteur, avec ces gens tout autour, esclaves à peine affranchi(e)s et grandes familles à peine veules, dans cet état de l’Alabama où la ville de Birmingham était ouvertement considérée comme le fief du Ku Klux Klan.

Pendant ce temps, un nourrisson s’ouvre au monde par le regard de sa candide mère.
Il est beau ce passage de tendresse et de découverte, Angélique Villeneuve vient te prendre dans une émotion sans débordement, de celle qui donne une tonalité extrêmement juste à l’ensemble de cette « belle lumière ».
J’y étais. Non pas enfermée par ce que je connaissais d’Helen Keller, mais happée par cette histoire où l’incroyable disparaît au profit du réel.
Lors de ses dix-neuf mois, la petite Helen est prise par une forte fièvre, peu de chance d’en survivre, pourtant c’est ce qu’il se passe. Sauf que l’enfant en ressort sourde et muette, petit à petit sauvage et réfugiée dans son monde.
Et cette mère qui l’aime, s’anime, s’arme de force et de silence aussi. Kate, la louve amoureuse des roses, enveloppant son enfant d’un amour viscéral, tout aussi farouche et exclusif.
L’auteure te montre ce chemin littéraire, de femme à femme, de blessure à blessure, de résistance à résilience.

C’est Anne Mansfield Sullivan, diplômée de l’école pour aveugle Perkins, qui sera celle venant sonner le glas de cette forme humaine agrippée l’une à l’autre. Comme une nouvelle naissance, ou un nouvel embarquement, ce sera à toi de voir.

Villeneuve te raconte la complexité des liens, ces mains qui parcourent un visage, qui apprennent à comprendre, avides, les doigts fébriles parcourant les poignets, laissant aller des mots, oui, des mots, enfin. Et Kate, « notre » Kate, nous éprouve, par la langue d’Angélique, ses maux de mère perdue, aimante par dessus tout, cherchant à retrouver ce lien premier, le primitif.
La belle lumière nous plonge dans l’intimité d’une femme et d’un lieu, nous raconte l’histoire d’un lien, d’une rage, d’un espoir, d’une fierté.

Coup de ❤️ à ❤️

Fanny.

Ce roman je l’ai reçu comme un immense cadeau. L’Histoire d’Helen Keller est un des 1ers textes qui s’est gravé en moi quand j’avais une dizaine d’années. Je garde depuis une fascination et un immense respect pour cette femme qui a su dépasser tous les obstacles pour devenir une figure forte de la fin du 19e et du 20e siècle.

Angélique Villeneuve nous propose ici de sortir de l’ombre celle qui a lutté pour elle durant ses 1res années de vie : sa mère. À partir des éléments qu’elle a pu trouver sur Kate et une documentation solide sur Helen et son entourage, l’autrice laisse libre cours à son imagination pour dresser le portrait d’une femme qui aura toujours cru en sa fille alors que la meilleure solution pour beaucoup semblait être de la placer à l’asile.

La plume est délicate, le cheminement des pensées de Kate déchirant et d’une profondeur qui trouve un parfait décor en ce petit coin d’Alabama où son mariage l’a forcée à s’installer.

Le combat d’une mère pour son enfant différent, l’amour inconditionnel qu’elle lui porte malgré le regard des autres sont rendus ici dans une langue sublime que je vous conseille de découvrir au plus vite !

Aurélie.

La belle lumière, Angélique Villeneuve, Le Passage, 236 p. , 18€.

Rentrée littéraire, quelques pistes – Episode 10 – Porc braisé, Les Dynamiteurs

Porc braisé, An Yu (Delcourt) – Aurélie

Première page du roman : Jia Jia découvre son mari mort dans son bain dans une position étrange. Dans la pièce, une feuille de papier où il a dessiné une figure étrange : un corps de poisson sommairement tracé se terminant par une tête d’homme.

À partir de là le lecteur est attaché à la jeune femme. Son deuil, ses liens avec sa famille, ses questionnements concernant cet homme-poisson l’emmèneront aussi près que le bar du coin dans son quartier à Beijing et aussi loin qu’un petit village perdu au fin fond du Tibet.

Quotidien désabusé, onirisme, personnages évanescents bien que fortement ancrés dans une réalité crue m’ont tout de suite fait ressentir des sensations de lecture que seul mon cher Murakami Haruki avait su déclencher en moi jusque-là.

Un 1er roman impressionnant et ensorcelant, une autrice à suivre absolument.

Traduction limpide de l’anglais (Chine) de Carine Chichereau

Aurélie.

Porc braisé, An Yu, Delcourt, 200 p. , 20€.

Les Dynamiteurs, Benjamin Whitmer (Gallmeister) – Yann

Benjamin Whitmer s’est imposé en trois titres comme une figure majeure du catalogue Gallmeister. Dès la parution de Pike et Cry Father en 2015 dans l’éphémère collection Néonoir (rééditions en Totem en 2017 et 2018), ce natif de l’Ohio marquait les esprits avec ses romans puissants, où se côtoyaient violence et tendresse. Whitmer savait faire parler la poudre aussi bien que le coeur des hommes. Evasion (2018 puis 2020 en Totem) enfonçait brillamment le clou, achevant de convaincre les derniers indécis que l’on tenait là un grand nom du roman noir américain. Si l’on ajoute aux qualités d’écriture de l’auteur celles de la traduction inspirée de Jacques Mailhos (entretien croisé avec Céline Leroy à découvrir ici.), ces trois romans constituent un pur délice pour les amateurs de noir bien frappé et ce nouveau volume était donc attendu de pied ferme.

Denver, 1895. Dans une ville dévastée par la pauvreté et la violence survit un groupe d’enfants abandonnés. Menés par les audacieux orphelins Sam et Cora, ils occupent une usine abandonnée et y survivent tant bien que mal. Leur rencontre avec Goodnight, colosse muet, quasi indestructible, va changer leur vie et amener la communauté là où elle n’aurait jamais pensé aller.

« Les gens se faisaient bouffer par la maladie, leur nez pourrissait puis tombait, leur colonne vertébrale s’entortillait comme du fil de fer. Tout le monde avait le visage marqué par un accident quelconque, dans les abattoirs ou dans les raffineries. On amputait des bras, des jambes pour ne laisser que des moignons. D’autres se faisaient arracher un oeil ou une oreille dans les bagarres de saloon (…) Il était rare de croiser quelqu’un de plus de vingt ans qui n’ait pas perdu quelque chose. Le monde tordait les corps aussi salement qu’il tordait les esprits. »

Si certains ont pu établir une filiation SteinbeckWhitmer, c’est plutôt à Dickens que l’on pensera ici. Les orphelins, les enfants confrontés à la violence et la cruauté du monde des adultes, le terrible apprentissage de la vie sont autant de thèmes que le romancier anglais déclina sa vie durant au fil d’une oeuvre entrée dans les classiques. C’est bien dans ses traces que s’inscrit Whitmer avec Les Dynamiteurs, récit tout entier sous-tendu par les questions de la condition des enfants ainsi que celle des femmes, en particulier des prostituées, combats qui furent au centre de la vie de Dickens.

On retrouvera ici intactes les qualités déjà présentes dans ses romans précédents, à savoir un savant mélange de tendresse et de violence débridée, assorti de dialogues souvent savoureux qui ajoutent au pittoresque de ses personnages. Toujours au plus près des laissés pour compte de l’Amérique, Benjamin Whitmer se penche sur leur destin, conscient de ce qu’ils devront perdre pour pouvoir survivre et Les Dynamiteurs compte ainsi son lot de scènes choc au cours desquelles les enfants en particulier devront rapidement faire le deuil des quelques illusions qui pouvaient leur rester. La perte de l’innocence est ici un thème central qui vient s’ajouter aux préoccupations « dickensiennes » recensées plus haut et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur ne ménage pas ses personnages.

Moins immédiatement prenant que ses prédécesseurs, Les Dynamiteurs, s’il peut donner l’impression d’être un « petit » Whitmer, chemine finalement en nous tout aussi sûrement que Pike, Cry Father ou Evasion. Il ne déparera pas le catalogue Gallmeister et son auteur n’a sûrement pas à en rougir, mais on le préfère peut-être quand il parle de sa propre voix plutôt que quand il s’inscrit de manière aussi flagrante dans les pas d’un autre, aussi grand soit-il. Restent un tableau saisissant de Denver à la fin du XVIIIème siècle, une tendresse indéfectible pour ses personnages et un grand sens du récit qui continuent à faire de Whitmer ce qu’il est, un des auteurs américains dont la voix nous touche le plus.

Yann.

Les Dynamiteurs, Benjamin Whitmer, Gallmeister, 400 p. , 24.20€.

Rentrée littéraire, quelques pistes – Episode 9 – Vladivostok Circus, Les autres américains

Vladivostok Circus, Elisa Shua Dusapin (Zoé) – Aurélie

Dans ce 3e roman, l’autrice nous emporte une nouvelle fois loin d’Europe, ici à Vladivostok, nous offrant une parenthèse hors du temps.

Nathalie a 22 ans, elle vient de terminer d’exigeantes études et a déjà décroché son 1er poste de costumière qui débutera dans quelques mois. Juste le temps pour elle d’accepter une mission loin de sa zone de confort : partir à l’autre bout du monde, concevoir et réaliser des costumes pour des artistes de cirque qui se préparent à une importante compétition.

Alors qu’elle sort tout juste d’une relation amoureuse, qu’elle vit loin de son père et sans vraiment d’attache, ces quelques semaines de promiscuité à laquelle elle n’a jamais été confrontée vont constituer la dernière marche à gravir avant de se jeter dans le grand bain de la vie.

On traverse avec elle ces journées suspendues aux côtés de personnages mystérieux sous un chapiteau vidé de ses spectateurs et de la plupart de ses artistes le temps de sa fermeture annuelle. Une femme et trois hommes lui laissent entrevoir leurs blessures, leurs faiblesses et leur passion tandis qu’elle se confie maladroitement, lui semble-t-il, sur ses états-d’âme et ses souvenirs d’enfance.

Comme d’habitude avec Elisa Shua Dusapin, la plume est précise et magnifique, les personnages énigmatiques et dans un entre-deux propice à l’introspection. Ses lignes nous envoûtent et nous emmènent au plus près de cette héroïne perdue au milieu de nulle part.

Aurélie.

Vladivostok Circus, Elisa Shua Dusapin, Zoé, 176 p. , 16€50.

Les autres américains, Laila Lalami (Bourgois) – Fanny

« Le désert est chez moi, malgré toutes mes tentatives pour m’en échapper. Ce chez-moi est fait de grands espaces ouverts, de lumière pure, de silence qui n’est pas vraiment du silence. (…)Je n’ai compris qu’à la mort de mon père que l’amour n’était pas une créature apprivoisée ou passive mais une bête rebelle, désordonnée, imprévisible, vaste et clémente, et qu’elle me libérerait du chagrin et m’aiderait à m’extraire de l’obscurité. »

Les autres américains de Laila Lalami, traduit par Aurélie Tronchet, est d’une justesse assez rare et remarquable.
C’est un roman choral qui égrène des moments de vie, avec tout ce qui fait nos imperfections sur les thèmes de l’amour, du désespoir, de l’exil, des souvenirs, du deuil, de la renaissance, de la jalousie, des non-dits, de l’apparence, de la colère et de l’espoir.
Oui, tout cela, magnifiquement brodé.

Au tout début, il y a la mort de Driss Guerraoui sur une intersection dangereuse, la mort faucheuse du Mojave. Pour Nora, sa seconde fille, cela ne peut être qu’un simple accident. Alors elle cherche Nora, vit sa peine, bouscule sa vie, met sa musique entre parenthèse, cherche un sens à ce qui n’en a pas. La mère puis l’autre sœur, le flic, le voisin, et d’autres, racontent aussi leur vérité sensible, au cœur, sans le paraître mais totalement dans l’être.

Laila Lalami nous montre à quel point nous sommes grains de poussière, à quel point nous sommes éphémères, à quel point nous virevoltons dans nos tempêtes intérieures. Entre ces moments de frictions, de recherches, tu y liras des secrets enfouis et une libération qui est ce risque à prendre pour ressentir la beauté palpitante de la vie.

Les autres américains est une histoire pour laquelle tu ne peux que t’attacher, c’est très cinématographique comme roman. L’auteure maîtrise à la perfection l’unité du temps dans cette histoire qui touche à la fois à l’intime et à l’universel. Les personnages sont dans ce « vrai », comme si tu pouvais ressentir leur présence, totalement imparfaite, totalement « nous ».
Les autres américains, ce n’est pas seulement cette famille marocaine installée dans ce désert du Mojave, c’est aussi tout ce monde dansant sur les restes fumants d’un vieux rêve.

Ce livre c’est une tragédie grecque mêlée à l’envolée d’une pièce shakespearienne, ça peut être aussi un morceau de musique classique révélant des notes orientales, c’est la poussière que font nos pas dans notre steppe intérieure. C’est un roman qui se vit, s’écoute, résonne.

Le coup de ❤️ est vaste, j’en étais presque à vouloir serrer dans mes bras Nora, Maryam, Driss, Jeremy, Coleman, Salma. Je te souhaite d’en vouloir faire de même durant ce grand tourbillon de la Rentrée littéraire.

Fanny.

Les autres américains, Laila Lalami, éditions Bourgois, 512 p. , 22€50.

Rentrée littéraire, quelques pistes – Episode 6 – Black out, Trencadis

Black-out, Loo Huy Phang et Hugues Micol (Futuropolis) – Aurélie

Alors que la question du racisme est exacerbée depuis quelques mois aux États-Unis suite à la mort de George Floyd, que le retrait momentané d’HBO d’Autant en emporte le vent a suscité une vive polémique, Loo Hui Phang et Hugues Micol travaillaient déjà depuis longtemps à la création de ce superbe album, preuve s’il en fallait que les écrivains et artistes sont indispensables à notre société tant leur sensibilité permet de traiter de la façon la plus juste et la plus à propos possible les sujets les plus brûlants.

Maximus Wyld, l’homme aux 1000 visages repéré par Cary Grant alors qu’il a tout juste 15 ans en 1936, prend vite une grande place dans les studios d’Hollywood. Ses racines indiennes-américaines, africaines, asiatiques le propulsent dans des rôles variés où il brille de mille feux. Mais la ségrégation qui règne dans ce microcosme le pousse très vite à adopter une position qui risque de bousculer sa carrière qui semblait pourtant toute tracée…

Témoin des coulisses du cinéma de son époque, proche d’Ava Gardner, Rita Hayworth et de bien d’autres icônes qui ont dû se plier aux règles de la fabrique normée que représentait Hollywood, il apparaît comme le passeur idéal des travers de l’époque dont l’écho résonne encore fortement aujourd’hui.

Un grand personnage pour un immense livre qui souligne, à travers de nombreux apartés entre gens du cinéma, combien les films et leurs scénarii ont façonné l’image des non-Blancs dans l’esprit des Américains et du reste du monde. Le cinéma hollywoodien, arme politique et idéologique aura broyé bien des acteurs dans ses rouages mais n’aura pas empêché Maximus de se battre jusqu’au bout pour ses convictions.

Aurélie.

Black-out, Loo Huy Phang et Hugues Micol, Futuropolis, 200 p. , 28€.

Trencadis, Caroline Deyns (Quidam) – Fanny et Hélène

« Trencadis » est le mot (catalan) qu’elle retient. Une mosaïque d’éclats de céramique et et de verre (…) Le « Trencadis » est un cheminement bref de la dislocation vers la reconstruction. Concasser l’unique pour épanouir le composite, broyer le figé pour enfanter le mouvement, briser le quotidien pour inventer le féerique. »

Je commence par cet extrait parce que ce mot « Trencadis » est Tout.
Vous voyez ce visage de femme fatale en couverture, femme-beauté, à l’intérieur c’est l’éclatement d’une âme, la destruction, le vide, la reconstruction, la passion.

Caroline Deyns nous plonge à la fois dans la vie de Niki de Saint-Phalle et dans une expérience littéraire. L’un ne peut aller sans l’autre. Ce livre est un portrait éclaté, la source qui creuse en profondeur l’identité de cette femme qui s’est d’abord mis à peindre chez les fous.
L’art, la folie, la vérité, la représentation.

Tu connais sûrement un peu l’histoire de sa vie, vaguement, celle née d’une mère américaine hautaine et distante, Jeanne-Jacqueline Harper, et d’un père trousseur de jupons, dont le sien…,André-Marie de Saint-Phalle.
Un terreau qui fleure bon le silence et la folie qui s’en vient.
Caroline Deyns fait palpiter son roman sur la peau tendue de Niki, est-ce à dire que l’auteure nous rend la pulsation de son héroïne.

Il y a l’écriture autobiographique traditionnelle, la voix des gens qui croisent son chemin, les calligrammes venant donner un son poétique, les citations semées de Woolf, Barthes, Venaille et ainsi de suite, comme intermèdes pour reprendre son souffle, les yeux écarquillés, le cœur battant.
Plusieurs fois j’ai refermé ce livre pour regarder le portrait de cette femme, là, sous mes yeux, comme si je voulais y plonger pour y extirper une douleur. Mais c’est aussi par cette douleur que jaillit son œuvre.

Deyns nous fait vivre littéralement ce jaillissement, ses choix, ses contradictions, son amour fou pour Jean Tinguely, ses multiples facettes, d’artiste, de mère, d’amante, cette phrase des « Guerilla girls »: « Est-ce que les femmes doivent être nues pour entrer au musée? Moins de 4% d’artistes sont des femmes mais 85% sont des nus féminins. »
Niki de Saint-Phalle a connu le cercle des Nouveaux Réalistes, elle s’engage pour la cause des Noirs américains, la libération des femmes du patriarcat, se promène en tenue de diva, troque sa blouse tâchée et déchirée contre un boa et ses chapeaux, fait entrer les spectateurs par une Nana monumentale, lors de sa première exposition intitulée « Les Nanas au pouvoir » au Stedelijk Museum d’Amsterdam.
Il y a donc ce côté flamboyant et puis cette part sombre qui caresse la représentation.
Ce sont les électrochocs, les dépressions, la vase remuée de son enfance, les remises en cause multiples. Pas de pathos, juste le va-et-vient d’une vie tumultueuse, d’une femme qui, un jour, jeta son corset étouffant et fit de son art une résurrection.

Le roman de Caroline Deyns est puissant, guerrier, étincelant, étouffant, palpitant, angoissant, solaire. Le regard de Niki vous traversera de part en part, c’est tout le bien que je vous souhaite.

Coup de ❤️ éclaté-éclatant.

Fanny.

De Niki de Saint-Phalle, je ne connaissais que les nanas avant d’aller visiter l’expo qui lui était consacrée il y a quelques années à Paris. J’étais sortie fascinée par la diversité de son travail, les intentions, la recherche, la grandeur pour ne pas dire le gigantisme de certaines pièces, l’extravagance et la souffrance qui se dégageaient de certaines autres.
J’avais donc hâte de découvrir ce texte.
L’autrice nous raconte Niki, son enfance, son mariage, sa rencontre avec Tinguely, les traumatismes et tant d’autres choses.
Et surtout la création. D’où vient ce besoin de faire, de chercher, de dire.
La construction n’est pas linéaire et c’est ce qui rend ce texte si intéressant. Souvenirs d’enfance, interviews de témoins, trouvailles typographiques, citations. Un joyeux collage de formes différentes qui n’a rien d’artificiel.
Plutôt l’impression que raconter Niki de Saint-Phalle ne pouvait se faire que comme ça. Un peu comme Basquiat qu’on ne pouvait raconter que comme Pierre Ducrozet l’a fait dans Eroica. Même si les deux romans n’ont rien à voir.

Hélène.

Trencadis, Caroline Deyns, Quidam Editeur, 364 p. , 22€.

Rentrée littéraire, quelques pistes – Episode 5 – Soleil de cendres, Delicious Foods

Soleil de cendres, Astrid Monet (Agullo) – Aurélie

Un drame en trois actes qu’on lit en éprouvant la même soif que les personnages, la même sensation de chaleur insupportable, le même effarement suite à une catastrophe naturelle aux conséquences lourdes.

Le drame est écologique et humain mais il est surtout intime. Une mère séparée pour la 1ère fois de son enfant va sillonner Berlin recouverte de cendres à sa recherche, persuadée que son petit coeur bat encore quelque part.

Le roman se déroule dans un futur très proche, quelques degrés de plus, une eau devenue rare et une terre prête à se déchaîner pour bousculer ces femmes et ces hommes qui refusent encore de prendre la mesure de leurs actes et de leur aveuglement.

Solal, le fils de Marika, droit et presque confiant au milieu du chaos, jette un regard lucide du haut de ses 7 ans sur un monde qui dérape mais qui ne le privera pas de sa petite lumière intérieure.

Aurélie.

Soleil de cendres, Astrid Monet, Agullo, 208 p. , 19€.

Delicious Foods, James Hannaham (Globe) – Yann

Poursuivant opiniâtrement le travail commencé en 2013 avec la création des éditions Globe, Valentine Gay continue de proposer des textes venus du monde entier, creusant le sillon de la non-fiction dans lequel plusieurs titres de son catalogue ont marqué les esprits ces dernières années. On pourra se souvenir en particulier de La note américaine (David Grann), Les frères Lehman (Stefano Massini), L’écart (Amy Liptrot), Crazy Brave (Joy Harjo) ou Des balles et de l’opium (Liao Yiwu). Ayant pour ambition de voir le monde et d’éclairer notre époque, ces textes y contribuent sans aucun doute, au même titre que ce Delicious Foods, signé James Hannaham, à la différence qu’il s’agit ici d’un roman, le second signé par son auteur. Globe s’est en effet ouvert à la fiction tout en gardant les mêmes exigences quant au contenu de ces textes.

Lauréat du Pen / Faulkner Award, Delicious Foods entraîne le lecteur au fin fond de la Louisiane, au coeur d’une gigantesque exploitation agricole dont l’une des particularités est de recruter des toxicomanes en profitant de leurs faiblesses. C’est ainsi que Darlene s’y est retrouvée six ans plus tôt, séparée de son fils Eddie qu’elle avait abandonné pour quelques heures. Celui-ci, 11 ans au moment de la disparition de sa mère, finira, à force d’obstination, par retrouver sa trace et la rejoindre dans cet enfer ignoré de tous. Afin de garder une emprise totale sur leurs employés, les responsables de Delicious Foods alimentent leur toxicomanie en prenant soin de facturer au passage la drogue fournie. Très peu payés pour leurs heures de travail, menacés physiquement, les employés tombent ainsi dans un endettement dont il leur est impossible de s’acquitter et qu’ils s’épuisent à essayer de réduire. Fermement décidé à sauver sa mère, Eddie ignore que le prix à payer pour quitter Delicious Foods sera particulièrement élevé.

Débutant sur les chapeaux de roue par une scène hallucinée au cours de laquelle on découvre Eddie conduisant une Subaru à l’aide de deux moignons sanguinolents, Delicious Foods se dévore comme un polar particulièrement noir et frappe d’emblée les esprits. Lire ce livre à notre époque de repentance collective et généralisée revient à prendre un bon coup derrière la tête et nous fait violemment ouvrir les yeux sur le fait que, s’il est important de reconnaître les horreurs passées, il l’est encore davantage de faire cesser celles d’aujourd’hui. L’esclavage contemporain existe et il n’est pas plus humain que ceux des siècles précédents. Si James Hannaham crée ici de toutes pièces cette société agricole, chacune des exactions commises par ses responsables peut trouver des exemples dans la triste actualité mondiale. De tous temps, l’être humain a exploité ses semblables avec une imagination et une férocité à désespérer les plus optimistes. L’addiction au crack en devient une composante supplémentaire et Hannaham, en donnant voix à la drogue, ajoute une dimension étourdissante à son récit.

Grosse sensation de cette rentrée, Delicious Foods devrait à juste titre marquer les esprits et imposer les éditions Globe dans le domaine de la fiction.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cecile Deniard.

Yann.

Delicious Foods, James Hannaham, Globe, 400 p. , 22€.