La mémoire est une corde de bois d’allumage, Benoit Pinette / La patience du lichen, Noémie pomerleau-Cloutier (La Peuplade) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Quatre-vingt-douze pages qui te rentrent en dedans, de la part de cet auteur-compositeur-interprète qui lâche, durant ce temps, son oripeau – dans le sens de cette lame de cuivre battue en feuille, ayant l’apparence de l’or – de Tire le Coyote, pour « être » Benoit Pinette.
C’est du courage et de la beauté.

Je vais te dire cette image qui m’est venue après la lecture de  La mémoire est une corde de bois d’allumage , cet assemblage de ces haïkus mélangeant mélancolie, peur, sensibilité et résilience.
Et bien j’ai imaginé l’auteur en train de rassembler le bois, de petites branches sèches et cassantes, froisser en boule du papier où s’inscrit des anciennes peurs, monter un tipi de feuilles mortes, tout ce qui sert à faire partir un feu. Puis, laisser partir en fumée ce passé en monticule.
Embraser ce Tout lui permettait alors d’accéder à la chaleur, cette chaleur qui redonne lumière et espoir.

Quatre-vingt-douze pages pour expier une douleur, dire le beau, le trésor indispensable pour ne pas « péter une coche ». Quatre-vingt douze pages pour dire un avant puis un avenir.
Ces poèmes je les ai d’abord entendus comme des chants expiant une douleur.
Benoit Pinette y convoque rapidement des images, c’est un art en soi.
J’avais presque envie de dessiner au crayon gris, un regard de petit garçon désorienté, apeuré. Ses mots te prennent au cœur quand tu entends leur résonance.
Benoit Pinette tape sur son âme-tambour pour te graver une impression au creux de tes entrailles.

« le grincement des pentures
dans un va-et-vient discordant
réveille l’espion
le loup

ses hurlements rebondissent
sur les parois de ma mémoire

j’aurais aimé grandir ailleurs
que dans le cadre d’une porte battante

que fais-tu là
dans mes restants d’angle mort
fauve sauvage à tête d’adulte?

que fais-tu là
à engraisser le vertige des mortels
à élaguer la douceur des caresses
avec le flair du nouveau-né
cherchant le mamelon de sa mère ? »

Puis au milieu de cette mémoire qui prend ses mots, tu auras cette respiration, cette feuille tatouée d’une étincelle de Prévert, puis une seconde où, là-haut, sont inscrits deux prénoms.
Une douceur s’empare alors de l’encre des maux, il y a comme un éclatement soudain, tu le vis, ces couleurs qui viennent, tu te laisses porter par cette vague intense et magnifique.

 La mémoire est une corde de bois d’allumage  exprime ce renouveau, celui d’un homme ayant fait un long voyage, qui maintenant se repose au sein d’un amour à la fois confrontant et inconditionnel, celui d’un père pour ses enfants.

« je suis littoral
je m’abandonne
comme une plage à la mer
le large sondé
l’éternité renouvelée
en un clin d’œil
dans la tour
d’un château de sable »

Benoit Pinette a connu la frayeur et, réchauffé par son bois, ses soleils, il a ce courage de convoquer la poésie pour débroussailler le chemin et se dresser face au monde.
Comme une aire devenue libre pour ce sacrément bon premier recueil.

Coup au cœur pour ce coyote qui survécu au tir du cow-boy.

Fanny.

La mémoire est une corde de bois d’allumage, Benoît Pinette, La Peuplade, 128 p. , 15€.

La patience du lichen, Noémie Pomerleau-Cloutier

Photo : Fanny Nowak.

Te donner de la poésie, d’entrer en poésie, ce n’est pas chose aisée tellement ceci est avant tout un souffle.
En préambule, La Peuplade te dit le beau projet mis en mots pour La patience du lichen de l’auteure originaire de la Côte-Nord.
« Fascinée depuis son enfance par le bout de la route 138, Noémie Pomerleau-Cloutier est allée à la rencontre des « Coasters » – innus, francophones et anglophones – a enregistré leurs voix pour remailler en poème ces territoires morcelés. »

1260 habitants sur une superficie de 41 159,26 km2, cela te donne du sens à « l’air du large ». « Commençant à la rivière Natashquan à l’ouest, la Basse-Côte-Nord couvre un territoire éloigné au-delà de la route 138. Celle-ci recommence au village d’Old Fort et vous amène à l’extrémité est de la Basse-Côte-Nord et à la frontière avec le Labrador » (source bassecotenord.com)

Tu avales les nuages et l’eau du fleuve – que les Autochtones appelaient avant « la rivière qui marche » – au sein de ces communautés uniquement accessibles par bateaux ou par avions. Tu entends le son de la glace, tu reconnais des identités et tu te fonds dans les mots puissants, choisis par Noémie Pomerleau-Cloutier.
C’est un monde et c’est apprendre à se laisser traverser par ce monde.

Je suis alors partie en voyage, j’ai laissé respirer des émotions. J’ai lu, fermé les yeux, largué les amarres. C’est beau de se laisser aller à cette résonance, cet Ailleurs niché en ces pages, percevoir cet éclat, sur un rythme poétique, d’un Québec peu connu.

Tu peux prendre ce temps dans  La patience du lichen , prendre le temps pour faire le vide en toi et y laisser accueillir l’écho de sa prose.
« Les journées s’allongent au bout des grues. J’admire la danse assourdissante des conteneurs qui, avec celle des vents, donne le rythme à la côte. Il y a la vie de tant de gens entre les métacarpes de la machinerie. Sur le plus haut pont de « Bella », des touristes ont tout leur temps pour commenter une réalité qui n’est pas la leur. Le ravitaillement est un art complexe. À chaque passage, j’embrasse l’amplitude de ce qui nourrit. »

La poésie de Noémie Pomerleau-Cloutier comme traits noircis d’un blanc territoire sur un carnet de bord, longeant les lieux qui appellent au mouvement migratoire tandis qu’elles et eux, habitant(e)s, sont là, depuis des générations, parfois parvenu(e)s ici par amour, mariage, rencontre, hasard, puis tu te laisses aller à les reconnaître.

« Ici », « Kegaska », « La Romaine / Unamen Shipu », « Cheery », « Harrington Harbour », « Aylmer Sound », « Tête-à-la-baleine », « Mutton Bay », « La Tabatière », « Pakua Shipi », « Saint-Augustin », « Old Fort », « St Paul’s river », « Middle Bay », « Brader », « Lourdes-de-Blanc-Sablon / Blanc-Sablon ».
C’est après sa lecture que j’ai voulu prendre une carte pour parcourir le corps de cette œuvre.
J’espère te donner enviée t’étendre et de te laisser écouter ce paysage humain, ces îlots d’aventures de vie, de lire ce voyage qui ne dit pas sa fin.
C’est vraiment beau de se laisser promener à cela, au fil des kilomètres et des histoires, avec l’envie de percer un nouveau territoire en compagnie d’une exploratrice des mots, déjà auteure du sublime « Brasser le varech » paru au sein de la même maison.

« (…) il flaire la phonétique de l’ours noir
il ausculte ses dégâts dans le camp
il perce sa colère

me as a trapper you see
I have the right to take four bears a year
two in the spring and two in the fall

il en a tué
quand il travaillait au nord
mais plus maintenant

la meilleure façon d’éviter la destruction
c’est de laisser la porte ouverte »

Tu effleureras des vies, tu y ressentiras la rudesse, la douceur, la rugosité, la violence, d’être soi dans cette vastitude, sans ambages. Noémie Pomerleau-Cloutier te place dans ce terreau ilien et je te souhaite de ne pas passer à côté de cette magnétique pérégrination.

« (…) l’horaire des récoltes
la posologie des recettes
la métallurgie des vêtements
la charte des pièges
le langage des poissons
la mécanique des vents
l’analyse des eaux
le code de tous les moteurs
la construction de tout ce qui abrite
vos corps vos cœurs vos vies (…) »

Coup au cœur élancé.

Fanny.

La patience du lichen, Noémie Pomerleau-Cloutier, La Peuplade, 264 p. , 18€.

Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion (Alto) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Qu’il est intense ce roman. C’est une histoire d’eau, sur le fil, le long du rivage de la vie, ce sont les résonances des destins. Tu embarques, t’attaches à cette écriture fine, à ces personnages qui portent leurs mystères.

Hélène Dorion éclaire les béances profondes, rend la lumière à celles et ceux qui n’arrivent plus à dire. Et toi tu lis ce « Pas même le bruit du fleuve », tu t’émeus, prise dans cette histoire et ses méandres. Tu vas redescendre le fleuve, au fur et à mesure, faire escale dans les souvenirs des personnages. Hélène Dorion creuse un sillon, alpague, fait jaillir les remous, exprimant la filiation, les deuils impossibles, l’amour éternel, les secrets et la résilience. C’est vraiment beau de suivre ce mouvement d’un fleuve qui porte les vérités.

Il était une fois une des plus grandes tragédies maritimes du Canada. Le 29 Mai 1914, L’ « Empress of Ireland », paquebot transatlantique de la Canadian Pacific Steamship Company en est à sa cent-quatre-vingt-douzième traversée entre Québec et Liverpool. 1 477 personnes embarquées. Dans l’estuaire du Saint-Laurent, proche de Rimouski, un banc de brume s’étale. L’ « Empress of Ireland » est alors brutalement heurté par un charbonnier norvégien, « Le Storstad ». Le paquebot coule en quatorze minutes. 1 012 victimes. Cinq enfants survécurent sur les cent-trente-huit embarqués.

Puis tu descends vers Kamouraska où, trente-cinq ans plus tard, une femme, Simone, noie sa peine dans la rivière.

Tu continueras ta route vers Québec, parce qu’il y a des amitiés fortes, liées à des destins-miroirs, qui retrouvent un chemin d’enfance pour dire des choix de vie.

Toutefois, le commencement de toute l’histoire se fera plus en amont, en 2018, à Montréal, où Hannah, fille de Simone, récupère à la mort de celle-ci, un journal accompagné de nombreuses coupures de presse liées au sinistre naufrage de l’ « Empress of Ireland « .

1914 – 2018, plus d’un siècle et plusieurs vies où Hélène Dorion marque de son talent ce qui nous lie et nous sépare. Chaque chapitre porte un titre comme une bouée d’amarrage accompagnant l’auteure dans le dessin de son monde; comme « Retourner chez soi (là où on raconte sa chasse, sa course, sa cueillette, son origine) », hommage à Pascal Guignard. Ou « Le monde de l’enfance est une nacelle suspendue à l’attente qu’arrive quelque chose », hommage à Anne Dufourmantelle. Ou « Le pourtour du cœur est nuageux », hommage à Chen Yukong. Ou « Comment garder audible l’espérance dans le tumulte », hommage à Yves Bonnefoy. Je me retiens de tous te les dire ces petits mondes là.

Et avec la même poésie, la même délicatesse, la même sensibilité, Hélène Dorion te raconte le fil ténu tenant inextricablement Simone, Antoine, Hannah et Juliette. Elle te raconte ce qui détermine leurs choix, leurs voix, écarte les ombres et laisse entrer la lumière dans les failles terribles et magnifiques de ses personnages.

« Les poèmes peuvent-ils nous sauver du naufrage ? Peuvent-ils souffler sur le brouillard qui a effacé l’horizon et dévoiler ces montagnes qu’on avait pas encore vues, dont on ne soupçonnait même pas l’existence ? »

Alors vas-y, je te souhaite d’aller les découvrir, les arpenter et laisser résonner leurs histoires en toi. Pas même le bruit d’un fleuve est une odyssée particulière qui te laissera une empreinte forte sur ce « chemin qui marche » – ou Magtogoek – ancien nom du Saint-Laurent.

Coup au cœur « aux ailes puissantes ».

Fanny.

Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion, Alto, 180p. , 23€.

Sauvagines / Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba (éd. XYZ et Le Mot et Le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba ou comment prendre un aller direct sur les terres du Haut-Kamouraska, sur la rive Sud du fleuve, au sein du Bas Saint-Laurent. C’est le dépaysement dès les premières pages, cette tension qui monte au fur et à mesure, les dents qui se serrent, les mains étreignant l’ouvrage, ce souffle court, happée par cette histoire.

Sauvagines est autant un roman noir réussi, qu’un pamphlet sur la politique environnementale du Québec, qu’une histoire d’amour intense où le désir féminin y est magnifiquement écrit. Tout s’imbrique et me voilà rapidement posée au milieu des épinettes, des ours noirs et des coyotes; « Sauvagines » brasse son monde.

L’histoire est celle de Raphaëlle Robichaud, agent de protection de la Faune, qui décide un jour, après avoir sauvée in extremis sa jeune chienne d’un piège illégal, de partir à la recherche du braconnier. Et ce ne sera pas une mince affaire car l’homme a l’habitude de laisser derrière lui une trainée de sang, que ce soit les bêtes qu’il achève sauvagement ou ses ex-blondes rendues terrorisées. Sans compter cette histoire qui court dans le village, d’une jeune femme disparue dans les bois.

Gabrielle Filteau-Chiba t’emporte sur ses terres et tu files droit dans ses pages.

Dans son style littéraire, il y a comme un mélange de Cormac McCarthy et d’Andrée A. Michaud, ça pulse, ça rend une ambiance électrique et cela « tombe » bien puisque Gabrielle nous entraîne à la frontière entre le Canada et les États-Unis. C’est ici que trône l’amer remarquable de Raphaëlle, est-ce à dire « Gros Pin », un pin blanc centenaire survivant des coupes à blanc, témoin de l’inavouable. Car notre héroïne n’est pas seule, seule en amour de cette Nature, seule en colère contre son manque de moyens, seule apeurée contre la prédation d’un homme.

Au sein de sa mère nature, elle y trouve aussi Anouk, personnage connue aussi dans le précédent roman de l’auteure, « Encabanée ». Puis Lionel, son « papa Loup », figure protectrice et bienveillante aux mains d’ours, un « vieux d’la vieille », de ceux qui ne lâchent rien, jamais. Et sa chienne, Coyote, sa rescapée, sa veilleuse, son enfant sauvage des bois.

La nature englobe Raphaëlle et nous avec; ça éblouit comme ça sacre, ça guérit comme ça blesse.

« Je marche aux côtés d’une renarde rousse sur un sentier qui semble vieux comme le monde. Les traces des passants ont aplani la terre ici, formant un chemin bien tapé entre les frondes des fougères qui nous montent jusqu’à la taille. La repousse est dense de sa jeunesse. Les jeunes arbres émergent à peine des broussailles; la dernière coupe à blanc doit dater de quelques années. Ici aussi ont été commises des horreurs boréales.(…) Les scies à chaîne reviendront dès que les troncs auront atteint une fourchette payante. La table est mise. (…) »

Dans Sauvagines , au milieu de ce danger mortel qui rôde, vient s’engouffrer l’appel d’un amour, de la chair désirée, du sexe féminin devenant totem de ces terres sauvages tandis que les coyotes hurlent face à la lune. De la violence à l’amour, du choix de la mort à celui de la vie, de la résilience à la vengeance, le chemin se trace et les animaux du Haut-Kamouraska accompagneront Raphaëlle dans sa danse mortifère.

« – C’est un monde ancien, sauvagine ?(…) – Quand je suis tombée sur ce mot-là, dans un vieux guide du contre-braconnage, j’ai voulu écrire un article scientifique, un cri de cœur d’agent de protection de la Faune infiltrée pour défendre la vie sauvage. En attendant, j’ai gravé le titre de mon projet d’écriture dans ma porte, pour ne pas oublier que moi aussi, je me suis sentie comme la sauvagine, dépouillée de mon droit de vivre librement. J’ai été élevée pour être productive, pour servir le système, pour consommer ce qui fait tourner la grande roue capitaliste. »

Sauvagines est ce roman haletant et envoûtant, convoquant les sauvageries et confrontant l’Homme à ce qu’il veut à tout prix posséder.

Coup au ❤️.

Sauvagines, Gabrielle Filteau-Chiba, éditions XYZ, 317 p. , 22€.

Photo : Fanny Nowak.

Cela te tente un aller direct dans les bois? Si ton « Oui » est franc et direct, alors cette histoire est totalement faite pour toi. Tu vas t’enfoncer dans les grands espaces blancs, prendre refuge au sein d’une cabane, faire rougeoyer ton feu et lire l’histoire d’Anouk.

Anouk est cette jeune femme qui n’en peut plus de Montréal, de la sloche sur les grandes artères bouchées, des lumières qui brisent le ciel parfois étoilé, du rythme inutilement brutal de sa vie.Alors elle part Anouk, elle va s’encabanée dans ces bois du Bas-Saint-Laurent, et c’est son journal que tu vas parcourir jour après jour.

« La grange est remplie de vieux outils rouillés que je trie. Égoïne, chignole, hache – charpentières de l’Apocalypse ou planches de Salut – armes fantasques de palissade serpente de ronces que j’érigerais autour de mon cœur affolé, de mon corps meurtri et de ma terre, trop belle pour être protégée de la nature humaine. »

Il y a de la poésie de l’instant, l’engagement de l’héroïne, miroir de l’auteure, elle aussi encabanée dans le Haut-Kamouraska. Avec une plume proche de son essentiel, Gabrielle Filteau-Chiba construit l’histoire d’Anouk, il y a ses listes numérotées, ses coups de griffe à l’encontre de l’humanité, le récit qui, en lui-même, donne des contours à cet univers gelé immaculé.

Et un jour, une rencontre, par n’importe laquelle puisqu’il ne peut en être autrement dans cette région reculée, sauvage mais pas tant que cela, le monde de la destruction n’étant jamais loin.

Encabanée , c’est aussi la question du désir, de la solitude, de la peau, de cette chaleur humaine manquante puis follement attachante. Anouk dit son corps mais aussi sa Marie-Jeanne, Gilles Vigneault et d’autres plumes rattachées à la sienne. C’est le charme de cet ouvrage, car ce n’est pas l’histoire d’une performance, d’une aventure extrême, c’est avant tout la place d’une femme en forêt, d’un être reconsidérant son monde et ses propres valeurs.

Entre les planches de cette cabane, il y a le refuge de la colère, la résistance au froid et ses tourments poétiques, la jouissance de l’instant jouxtant le hurlement des coyotes, le crépitement du feu tandis qu’au loin, un braconnier tue sa proie.

« Que toutes les courbes de ma route avaient comme unique dessein de me mener ici pour survivre à un hiver froid, mais couronné d’étoiles et de perles de sagesse, je ne saurais le dire avec certitude. Destin ou non, les couleurs de cette nuit blanche ont réveillé en moi une palette d’espérance, bien plus que tous les amants du monde. »

Voici indéniablement une auteure à suivre, car oui, Encabanée est le début d’une sacrée plume.

Coup au 💙 engagé, engageant.

Fanny.

Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba, Le Mot et le Reste, 115 p. , 13€.

Indice des feux, Antoine Desjardins (La Peuplade) – Fanny

Pour te dire, j’aime ça les nouvelles, prendre le pouls d’un recueil. C’est d’une grande exigence aussi, chaque histoire étant porteuse d’un univers, d’une ambiance, tout en ayant une cohérence dans son Tout. Alors voilà, Indice des feux d’Antoine Desjardins est le meilleur recueil de nouvelles lu depuis un « boutte ».
Le titre peut te faire penser à cette estimation du risque d’occurrence d’un désastre écologique ; c’est le cas. Et à l’intérieur, sept nouvelles qui te prennent au cœur et ne te lâchent pas.
L’auteur a une manière flamboyante de te dire l’Humain, de replacer l’Être au centre d’une tourmente, d’une matrice, d’une mort, d’un échouage, d’une révélation, d’une aventure, d’un bel héritage.

« À boire debout », « Coupler », « Étranger », « Feux doux », « Fins du monde », « Générale », « Ulmus Americana ». Sept histoires qui t’accrochent au vivant, te disent l’Essentiel, te font virer de bord, te glacent le sang, te font sourire, te souvenir, puis monter des larmes d’émotion.
C’est à te mettre entre les mains en te disant de prendre ce temps-là, de lecture et de respiration. Parce que dans cet  Indice des feux , j’ai aussi aimé la hiérarchie des nouvelles, comme si tu t’enfonçais de plus en plus « en nature », sa générosité même, certes inconditionnelle, mais qui ne peut être éternelle puisque l’Homme tente à détruire son nid.

Pour « Fins du monde », Antoine Desjardins pose en exergue une citation de Pierre Bergounioux :
« Nous sommes pareils à des ensevelis après que la terre a tremblé. Nous tâchons à nous extraire de la ruine d’un siècle. Nous trébuchons parmi les piliers abattus des grandes espérances. »

Au milieu de ces fins, des étincelles de vie, résolument belles, à relire, contempler, méditer puis les faire vivre en soi.
« […] Notre relation au monde. Notre manière d’interagir avec lui, de l’habiter et de l’accueillir. De le sentir, de le concevoir. Notre habilité à le lire, à le percevoir avec acuité. […] Notre façon de l’envisager. Le respect qu’il nous inspire. […] Je te dis Cédric. ça ne sert à rien d’essayer de sauver la planète, les océans, la forêt amazonienne ou les koalas. Ce qu’il faut sauver… ce qu’il faut rétablir, soigner, rapiécer, c’est notre relation au monde dans lequel on vit trop souvent en surface, sans y être vraiment. Sauver notre relation à la nature, au vivant, parce que tout le reste en dépend. Tu me suis ? »

Tu prendras ce livre contre toi et tu suivras cet ado qui veut aller au-delà de la douleur et du côté larmoyant des Autres, tu écouteras battre le cœur des baleines, ces majestueuses « Right whales », pendant qu’un couple apprend la vie, tu trébucheras en compagnie de cet homme saoul qui retrouve un chemin n’étant définitivement pas le bon, puisque la sauvagerie n’est pas forcément celle que l’on trouve dans les yeux jaunes d’un coyote, tu seras ému(e) par deux frères et sauras que l’avenir devra peut-être sa survie aux canards boiteux, tu retrouveras ton enfance en pédalant sur les chemins de traverse, tu auras les foies, tu auras la rage, puis tu finiras enveloppé.e dans les bras d’un grand-père puis d’un Orme d’Amérique, celui qui déploiera tout son talent pour t’atteindre en plein dedans.

« Une histoire de solitude. De solitude, de patience et d’amitié. »
C’est tellement intense à lire, à faire palpiter en toi.
« Indice des feux » fait passer la lumière dans les failles de notre histoire à la Terre, de notre lien au Vivant. Il est juste indispensable que tu ailles le quérir afin de le laisser résonner en toi.
Coup au cœur puissant.

Post-scriptum : Et, s’il te plaît, va au-delà du genre, du « oh non moi je suis plutôt roman » parce que ce serait franchement dommage de passer à côté pour si peu.

Fanny.

Indice des feux, Antoine Desjardins, La Peuplade, 400 p. , 20€.

Rencontre avec Michel Jean autour de « Kukum » (Dépaysage), Prix littéraire France-Québec 2020 – Fanny

Photo Julien Faugère

Michel Jean, écrivain, chef d’antenne, animateur, reporter d’enquête, est issu de la communauté innue de Mashtemiatsh. Dans Kukum  (« grand-mère » en innue) publié aux éditions Dépaysage, il pose les mots, l’histoire en résonance de son arrière-grand-mère, Almanda Siméon. Kukum  vient de recevoir, le 17 Novembre dernier, le Prix Littéraire France-Québec et nous avons eu cette chance de pouvoir nous entretenir avec cet écrivain enthousiaste et généreux.

Kuei Michel Jean. Tout d’abord, comment allez-vous ? Que représente pour vous l’obtention du Prix Littéraire France-Québec pour votre dernier roman « Kukum » ?

Kwei Fanny. Je vais merveilleusement bien. Ce prix m’a touché directement au cœur. Il est pour tous les autochtones, car il montre que nos histoires peuvent traverser un océan et trouver des lectrices et lectures lecteurs. J’espère qu’à travers l’histoire de ma chère kukum, il permettra de faire connaître l’histoire autochtone au public français.

Almanda Siméon, « kukum ». Album personnel de Michel Jean.

Comment est venu ce chemin d’écriture en lien profond avec votre famille ?

J’ai toujours eu un attachement très fort à Almanda.
Elle est un personnage mythique dans ma famille. Nous l’appelions « grand-maman Siméon » quand j’étais enfant. Son histoire m’a toujours fasciné. J’ai voulu m’en servir pour raconter comment s’est effectuée la sédentarisation forcée des Innus. Même au Québec, les gens l’ignorent en général. Ils croient que nous avons toujours vécu sur des réserves alors que c’est assez récent en fait.

Pouvez-vous nous dire de quel était le rythme de vie Innue à la toute fin du XIXème siècle, cela afin de percevoir la force de caractère de votre arrière-grand-mère Almanda ?

Les Innus vivaient au rythme des saisons et de la nature.
Alors que de nos jours, nous imposons notre volonté au territoire, pour les Innus, le territoire faisait partie prenante de leur existence. Le progrès est un paradigme auquel toutes les sociétés modernes obéissent. C’est une flèche qui va de l’avant et que nous suivons dans le but d’améliorer les conditions de vie des populations.
Les problèmes environnementaux commencent cependant à nous montrer les limites de cette façon de voir les choses. Pour les Autochtones, la vie ne suivait pas une ligne droite, elle était plutôt un cercle. On quitte le lieu de rassemblement à l’automne pour gagner le territoire de chasse à l’hiver. On y revient au printemps. Les parents s’occupent des enfants qui plus tard s’occuperont d’eux. Cela correspond au déroulement des saisons, l’été, l’automne, l’hiver, le printemps, le retour à l’été.
Dans ce contexte, la notion d’accumulation de richesses, fondamentale dans nos sociétés, n’a aucun fondement pour les Innus. Car un nomade doit pouvoir emporter avec lui ce qu’il a de plus précieux. Il ne lui viendrait pas à l’esprit de le mettre dans un coffre à la banque…
C’est ce rythme et cette façon de voir la vie que j’ai voulu décrire. Et Almanda, avec son caractère fonceur et son amour de la liberté me permettait de le faire.

Famille Innue – Pekuakami -vers 1898. Notman & Son / McCord Museum

Dans « Elle et nous », un précédent roman, l’histoire est liée à votre grand-mère, Jeannette, Shashuan Pileohish, ou « petite hirondelle »; la construction narrative se sépare entre elle et vous, ce sont deux temps. Pour « Kukum », vous remontez encore le temps et faites un récit toujours précis, chronologique, mais qui est fait en un « Tout », c’est-à-dire cette vieille dame au bord de son lac qui se souvient et livre l’histoire, jusqu’à cette fin qui porte l’émotion vive.
Comment se passe la construction de vos histoires ?
Le sujet détermine-t-il la structure ?

J’aime assez jouer avec les constructions narratives et les varier selon les livres et les histoires. Cela permet de dicter un rythme au récit. C’est parfois utile quand le ton devient intimiste je trouve, car cela me permet de garder la lectrice et le lecteur sur le qui-vive. Elle et nous est un livre différent de tous mes autres. C’est le seul roman où je parle vraiment, moi, au lecteur.
Dans les chapitres « Elle », Jeannette, revit sa vie. Dans les chapitres « Lui », je raconte différentes histoires, événements ou réflexions personnelles. C’est un livre plus près de moi, je crois. C’est le premier roman où j’aborde les questions autochtones. Et la question de l’identité y est essentielle. J’ai cherché à répondre à beaucoup de questions qui surgissaient en moi à cette époque.

Je crois en effet que le sujet détermine dans beaucoup de cas la structure.
Dans Le vent en parle encore , qui paraîtra au printemps en Europe sous le titre  Mahika , qui porte sur les pensionnats autochtones où l’on envoyait de force les enfants pour les assimiler, la structure est en deux temps, à deux époques, un peu comme pour Elle et nous .
J’avais commencé le roman de façon linéaire, mais j’étouffais dans le pensionnat… L’ambiance y était si lourde que je devais en sortir. Je me suis dit que s’il en était ainsi pour l’auteur, ce serait pareil pour le lecteur. Alors j’ai changé la structure narrative. D’un côté, on suit les jeunes au pensionnat dans les années 1930, de l’autre une avocate qui cherche aujourd’hui à comprendre comment trois jeunes ont disparu à l’époque. Les chapitres alternent dans le temps et l’histoire se dénoue peu à peu…

Michel Jean, Almanda, sa famille. Album personnel de Michel Jean.

Le thème de l’identité est puissant dans « Kukum » comme dans pas mal de vos ouvrages, entre l’identité que l’on se cherche ou celle qu’on nous impose.
Au fur et à mesure de votre vie, riche en rencontres, vous sentez-vous de plus en plus en lien avec vos « Anciens »?

Et pourquoi cet important regard posé sur les femmes de votre famille ?

Mon éditrice québécoise et amie, Johanne Guay, m’a fait réaliser que tout ce que j’écrivais tournait toujours pratiquement autour de la notion d’identité.

La notion de l’identité autochtone est assez complexe au Canada. Selon la loi sur les Indiens, le statut légal d’un membre des Premières Nations s’éteint au bout de quelques générations en cas de mariages mixtes. Il faut donc avoir un certain pourcentage de sang autochtone pour en avoir le statut légal.
J’ai toujours éprouvé un malaise face à ce système. Mon père était blanc et ma mère innue et je me suis toujours senti plus près de cette communauté. C’est ainsi. Dans mes livres j’ai souvent cherché à comprendre pourquoi il en est ainsi. C’est une forme de quête intérieure que je poursuis.
Je me sens une responsabilité de raconter nos histoires, celles des Innus et des membres des Premiers Peuples. Car elles n’existent à peu près nulle part. Elles n’occupent que peu de place dans les livres d’histoire. En Amérique du Nord, l’histoire commence avec l’arrivée de Christophe Colomb en 1492, celle du Canada de Jacques Cartier en 1534. Mais nous vivons ici depuis 15  000 ans. Si nous ne racontons pas nos histoires, qui le fera ?

L’attachement à la famille Siméon s’amplifie au fur et à mesure de la lecture de « Kukum », ce qui rend l’arrachement à leurs terres d’autant plus violente et intolérable.
Ce passage de la « drave » est-il vrai ?
Quelles ont été les conséquences de cette sédentarisation forcée de la communauté Innue ?

Quand mon éditrice a lu le manuscrit, à un moment elle m’a écrit qu’on était rendu à la moitié et qu’on était encore dans la vie des Innus. C’était volontaire. Pour comprendre la douleur de la perte, il faut comprendre la force de l’attachement. Sinon on ne saisit pas ce que ça représente. La scène de la drave est tirée du récit qu’en a fait Anne-Marie, la fille aînée d’Almanda.
Ça ne s’est pas passé avec exactement les mêmes personnages que dans le roman, mais c’est arrivé comme je le raconte. La colère, la surprise, l’altercation avec le chef des draveurs.

J’ai pleuré après avoir fini ce chapitre.
C’était un dimanche soir et j’ai appelé une amie wendate parce que j’avais besoin d’en parler à quelqu’un qui comprenne.
Je lui expliquais que j’étais en colère. Nous Innus, nous accordons peu ce droit, et elle m’a dit que j’avais le droit de l’être. Ça m’a réconforté.

Les conséquences de la sédentarisation forcée des Innus sont immenses. C’est l’équivalent de mettre un peuple en prison. Il n’était plus possible de mener la vie que les Innus avaient toujours menée et aimée. On les a confiné dans des réserves minuscules, on leur a donné ce qu’il fallait pour survivre, on a ensuite pris leurs enfants pour les envoyer dans les pensionnats autochtones afin de les assimiler.
Les problèmes sociaux, que l’on déplore maintenant dans les communautés, apparaissent à cette époque. La sédentarisation forcée est un poignard enfoncé dans le ventre des peuples autochtones et la plaie reste vive.

Enfants autochtones en salle de classe au pensionnat indien catholique de Fort George (Québec), 1939
Photo : Archives Deschâtelets

On entend de plus en plus parler de « l’affaire des pensionnats » où le principe était, je cite, de « tuer l’indien dans l’enfant ». Richard Wagamese en parle dans « Jeu blanc » (éd. Zoé) et vous aussi, à la fois dans « Kukum » mais aussi dans un autre de vos ouvrages « Le vent en parle encore » (éd. Libre expression). Les enfants Innus sont arrachés à leur famille et envoyés à Fort George, établissement qui ne sera fermé qu’en 1980.
Pouvez-vous nous expliquer ce qu’étaient concrètement ces « pensionnats » ?

Prenons l’exemple du pensionnat de Fort George. Les enfants y étaient envoyés de force. Il était situé dans le Nord à des centaines de kilomètres de Mashteuiatsh, sur une île, pour s’assurer que les enfants ne s’enfuient pas.
Quand ils débarquaient de l’avion, on comptait les enfants. Si vous étiez le 22e cela devenait votre nom. Vous étiez 22. Comme dans la série Le prisonnier. Numéro 22. Interdit de parler votre langue sous peine de sanctions sévères. En principe l’objectif était d’éduquer les jeunes, mais ils apprenaient peu de choses. À peine à lire et compter. On apprenait la couture aux filles, des métiers pour les garçons.
Le but avoué était de les intégrer à la société blanche. La phrase officielle est bien de «  tuer l’indien dans l’enfant  ». Sortir des enfants sur la base de la couleur de leur peau pour les assimiler est considéré aujourd’hui par l’O.N.U. comme un génocide. L’objectif étant de faire disparaître des peuples. Les pensionnats ont brisé des générations de jeunes et on vit encore aujourd’hui avec ce que cela porte comme conséquences.
Et cela sans compter les nombreuses agressions sexuelles dont ont été victimes les enfants. Les pensionnats ne sont pas des écoles, ils sont une honte pour le Canada.

Vous avez donc reçu ce prestigieux Prix Littéraire France-Québec 2020. Était notamment encore en lice avec vous, Gabrielle Filteau-Chiba pour « Sauvagines » (éd. XYZ). J’ai trouvé cela intéressant de lire que vous y parlez, chacun et chacune, à votre manière mais dans le même élan vindicatif, des coupes à blanc, de cette déforestation irraisonnée, de cet environnement qui se meurt, du manque cruel de soutien et de moyens donnés aux communautés autochtones.
Les mentalités québécoises et canadiennes changent-elles sur la question épineuse des « Premières Nations » ?

Les gens se scandalisent de voir l’Amérique du Sud couper la forêt amazonienne, mais pas de voir les entreprises raser la forêt boréale. C’est que l’histoire du Québec et du Canada est liée à l’exploitation de la forêt.
Le colon détestait les arbres. Il fallait leur arracher la terre pour la cultiver. Bien sûr, les mentalités ont évolué. Le film de Richard Desjardins sur les coupes à blanc il y a quelques années a choqué les Québécois qui découvraient l’ampleur du phénomène.
Mais ça se poursuit aujourd’hui et c’est complexe, car plusieurs villes en région sont dépendantes de l’exploitation de la forêt.
Honnêtement, les droits des autochtones ne pèsent pas lourd dans ce débat.

Mais la mentalité évolue sur la question des Premières Nations.
Quand j’ai écrit Elle et nous , le livre est passé à peu près inaperçu, car ce n’était certainement pas dans l’air du temps. Aujourd’hui, les gens sont plus ouverts.
Récemment, le décès tragique d’une mère Attikamek dans un hôpital sous les insultes du personnel hospitalier a choqué les gens. Et marqué les esprits.
Joyce Echaquan est notre George Floyd… Et l’opinion publique se montre plus ouverte même si le racisme à l’endroit des Premiers Peuples demeure présent.

Hommage à Joyce Echaquan – Photo Paul Chiasson –

Dans « Kukum », Almanda se décide, sur un coup de tête, d’ aller voir Maurice Duplessis, Premier ministre du Québec, afin de lui dire les accidents réguliers et meurtriers le long de la voie ferrée qui jouxte sa maison.
On y lit les deux « mondes », cette scène est-elle tirée d’un fait réel ?

Ce chapitre est inspiré du récit des événements fait par Almanda à une de mes cousines qui me l’a raconté. Almanda est bien allée seule en train jusqu’à Québec pour rencontrer le Premier ministre. Elle a fait le siège de son bureau. Deux mondes se sont bien croisés ce jour-là.

Le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, a présenté ses excuses aux peuples autochtones. C’est beau mais après…
Qu’est-ce qui change vraiment pour vous au sein des communautés autochtones ?
Avez-vous pu observer des actions concrètes ?

La question politique reste à régler. Les excuses ont été bien accueillies, mais les problèmes de fond demeurent entiers.
L’occupation du territoire, les droits sur l’exploitation des ressources. L’accès à la justice et aux soins de santé. Il est plus facile de présenter des excuses que de faire accepter aux citoyens canadiens des «  concessions  » faites aux Autochtones.
Tant Justin Trudeau à Ottawa que François Legault à Québec devront en arriver à des ententes acceptables sinon la question ne sera jamais réglée. Et je crois que la pression internationale se fera de plus en plus sentir sur les autorités canadiennes.
Le monde voit ce qui se passe, les droits bafoués, les communautés sans eau courante ou électricité, les taux de mortalité, les problèmes sociaux….

Vous employez ce mot d’ «Atlantide » pour parler de ce qu’il advint du peuple innu de Pointe-Bleue.
Que reste-t-il de ce peuple amoureux des forêts et des lacs ?
Son avenir ? Votre rêve ?

Nous sommes toujours là et le territoire aussi. Les arbres peuvent repousser et si on n’enlève pas les barrages, les Innus n’ont pas renoncé à ce qu’ils sont.
Je ne sais pas quelle forme cela prendra, mais je sais qu’un jour, nous retrouverons notre monde. C’est inéluctable.

Il y a tant à espérer et à attendre de l’avenir, autant que ce que le passé nous a enlevé.
Il existe un malentendu entre les Canadiens et les Autochtones.
Les premiers ont l’impression que les choses sont réglées. Que l’arrivée des blancs a été le résultat du progrès, de l’avancement de l’humanité. Et aussi que la question de la possession du territoire a été réglée.
Le fait est qu’aucun traité ne le reconnaît.
Les Autochtones n’ont pas cédé leur territoire. Il a été « occupé ». Mais au plan juridique, leurs droits persistent. Et donc la question de fond demeure entière…
Personne ne songe qu’on puisse revenir en arrière.

Pour ma part, je crois que l’avenir des communautés autochtones passe par la reconnaissance d’un droit de regard sur l’exploitation du territoire et de pouvoir en bénéficier financièrement.
Les Cris de la Baie James, grâce à l’accord qui a permis la construction des grands barrages ont acquis une certaine autonomie financière et politique qui, il me semble, pourrait servir de base pour les autres Nations.
Mais les Canadiens et les Québécois sont-ils prêts à reconnaître aux Autochtones tout cela?
Voilà une question qui reste entière.
C’est aussi une grande responsabilité pour les dirigeants des Premières Nations.

Je crois que tant que ces questions-là ne seront pas réglées, rien ne le sera de façon définitive. Ça implique de redessiner un pays… Au plan social, les blessures causées par la colonisation sont profondes. Les conséquences des pensionnats encore là. Ça ne se réglera pas en claquant des doigts ni en une génération. Ce sera long et difficile.
Mais ni le Canada, ni le Québec, ni les Autochtones n’ont le choix.
La situation actuelle n’est guère une solution il me semble…
Je note l’ouverture d’esprit dans l’opinion publique. Surtout chez les jeunes. C’est un premier pas, mais un premier pas important et nécessaire.

Deux survivants des pensionnats autochtones, Joe George (droite) et Marie George (gauche) s’embrassent pendant un événement de la Commission Vérité Conciliation à Vancouver en 2013 Photo : PC/Darryl Dyck

La popularité de « Kukum » au Québec, qui apparaît en tête des ventes en ce moment, me semble un indice de l’évolution des pensées et de l’ouverture des cœurs.  
Ce que j’expose dans le roman est vrai et en s’attachant aux personnages, le lecteur comprend, peut se mettre à la place. Tout apparaît alors différemment.

C’est là la grande force de la littérature et elle me donne espoir. 

Almanda adorait la lecture, saviez-vous quels ouvrages elle emportait dans les bois ? Avez-vous pu en garder quelques uns auprès de vous ?

Non malheureusement. C’est ma mère qui m’a raconté cet aspect de sa vie. Sa mère Jeannette trouvait bien étrange que sa mère emporte des livres dans le bois et qu’elles leur lisent le soir dans la tente. J’aime penser que mon amour des livres est un héritage d’Almanda.

La couverture québécoise de « Kukum »

Et vous, quels sont vos livres de chevet en ce moment ? Et quels sont vos projets d’écriture ou d’édition au Québec et en France ?

Je viens de terminer  L’homme qui pleure de rire  de Beigbeder et Chien Blanc  de Gary. Je viens d’acheter le dernier Foenkinos. Je lis actuellement  Bermudes  de Claire Legendre et sur ma PAL il y a  Mononk Jules  de l’auteur Wendat Jocelyn Sioui et Peau d’ours , sur les pensionnats autochtones, par Carol Rose Daniels, qui a été, comme moi, présentatrice de nouvelles télé et qui est issue des Premières Nations. Je lis beaucoup de littérature française.

Pour mes livres, je travaille actuellement à la publication en Europe de Mahikan, chez Dépaysage toujours. Il devrait sortir au printemps. Au Canada, au printemps également, paraîtra un recueil de nouvelles d’auteurs autochtones que je dirige et qui s’appellera Wapke , qui veut dire avenir en langue Attikamek. Il s’agit de textes qui sont des dystopies et offrent une vision du futur à travers les yeux des Premiers Peuples.

Encore un grand merci Michel Jean pour votre générosité, votre présence, votre enthousiasme. Que continue à vivre l’esprit de votre belle Kukum.
Belle continuation à vous et que vivent le partage et les rencontres!

Kukum, Michel Jean, Dépaysage, 296 p. , 18€.