Les manifestations, Patrick Nicol (Le Quartanier) – Fanny.

Les manifestations tatouent l’esprit parce qu’elles entrecroisent, à la fois, les vérités intimes, la solitude, les croyances mystiques, les élans de vie, la créativité forcenée et l’étrange hasard.
Encore un roman québécois qui bouscule, émeut, racle l’âme.

Le fil rouge est cette famille qui se disloque. Sarah, la mère, part chercher une vie plus riche, plus excitante, là, maintenant, tout de suite. Ophélie, la jeune fille hypocondriaque, s’observe, se cherche, se consulte, obsédée par cette « Dying Lucy », sorte de programme de téléréalité macabre. Paul, lui, se sent « plate » depuis le début. Éteint pour ne pas avoir trop mal, il se réfugie dans l’histoire de Sherbrooke au XIXe siècle et dans son histoire personnelle, se rapprochant de sa mère en perdition.
Autour des trois personnages, des épisodes s’entrecroisent: les séances spirites de Victor Hugo à Jersey, André Breton et ses sessions d’écriture automatique, Marcel Duchamp et ses performances. Eux, les gars qui bousculent, ne se gênent pas pour expérimenter, revendiquer, se créer leur propre mythe.

Et nous dans tout ça… et bien j’ai ressenti tout ce qui se lie et délite, se charme, se fourvoie, s’annule, se recrée et c’est là, la puissance de Patrick Nicol.
Ce roman vient toquer à la porte des habitudes, des colères, des envies de notre « moi » profond. Il vient asticoter notre notion du temps, de la vieillesse, de l’ennui, de la réalité sans artifice car celle des « autres » parait toujours plus intense.
Nicol nous fait évoluer au sein de son tissage existentialiste, il met à nu ses personnages, nous apprend des choses, nous susurre que l’on n’est jamais fini… même au plus profond d’une assiette de poutine.
Il suffit de trouver sa quête, de ne pas jouer l’absence et de croire, encore et toujours, à son chemin.

Alors, oui, Les manifestations ne joue pas dans la cour des « feel-good » mais c’est un remarquable roman expérientiel qui va gratter l’essentiel de qui nous sommes, toujours en chemin vers un quelque part.
Bref, un roman à vivre!

Coup de ❤️ avec les tripes.

Fanny.

Les manifestations de Patrick Nicol – Ed. Le Quartanier – 21 euros –

L’arbre colère, Guillaume Aubin (La Contre Allée) – Fanny

Photo: Fanny.

C’est d’abord un roman qui possède un rythme, soutenu et grave comme le son d’un tambour de cérémonie; un roman qui offre aussi la grâce par son écriture.
Fille Rousse est née au milieu d’une guerre entre les Yeux-Rouges et les Longues-Tresses. Fille Rousse est née d’une mère mortellement hallucinée sous les effets du Qaa, fruit de la discorde. Fille Rousse est venue au monde dans les mains ensanglantées d’un chamane.
Dans la taïga canadienne du XV ème siècle, Guillaume Aubin nous plonge au sein de la culture animiste, avec un regard acéré et passionné.

« Le lendemain, je prends la route. Je voyage creux. Le ventre creux, les pieds creux, la tête creuse. L’homme plein roule sur le monde sans voir qu’il écrase les bêtes et les plantes, quand l’homme creux récolte le soleil comme la sève de l’érable, goutte à goutte, et laisse le froid et la nuit s’infiltrer en lui comme un ami. J’ai mes peaux de serpents et mes poupées de bois. J’ai mes plumes de corbeau et mes colliers de dents d’ours. Mais je n’ai pas de pensées pour m’alourdir. Il n’y a qu’ainsi qu’on rencontre l’invisible. »

Fille Rousse est une enfant des chemins, de la forêt, sa véritable matrice. L’héroïne de L’arbre de colère définit peu à peu ce que peut être sa liberté, en dépit des jalousies, des regards torves et de certaines incompréhensions. Fille Rousse s’affranchit des codes, joue dans les arbres, pêche, chasse, fait corps avec la nature environnante. Elle mord le cœur d’un animal agonisant comme elle peut mordre lorsqu’on l’empêche d’être. Fille Rousse est alors désignée comme une « Peau mêlée ».
Guillaume Aubin fait ici référence au 2S – « two spirit » – « bispiritualité » – « (…) qui a été traduit et adopté par les activistes autochtones lors de la troisième conférence annuelle intertribale amérindienne, gay et lesbienne, qui s’est tenue à Winnipeg en 1990. L’activiste Albert McLeod a proposé l’expression « two spirit »pour désigner la communauté LGBTQ autochtone » ( Source – blog-grsmontreal.com )
Fille Rousse devient alors cette personne bispirituelle pouvant participer à des activités désignées comme masculines ou féminines, indépendamment de son genre.
Fille Rousse apprend la liberté et y goûte avec avidité. L’écriture de Guillaume Aubin nous fait ressentir cet élan de vie, et c’est un souffle puissant qui s’empare alors de son histoire.

L’arbre de colère te fait vivre un chant mêlé de guerre, d’émancipation, de traditions ancestrales, d’évolution: de l’enfance à l’âge adulte, mais aussi d’un territoire vaste comme les rêves à celui d’une terre quadrillée peu à peu par les Barbes – nom donnée aux colons – qui s’approprient, lentement mais sûrement, cet espace.

Tu peux ouvrir l’ouvrage à n’importe quelle page, tu seras emporté-e par la magie littéraire de l’auteur. Au sein de ce récit mêlant violence et beauté, tu percevras un talent, mélange de Joseph Boyden et Bérengère Cournut, rien de moins.

« La mort s’annonce de loin et se raconte d’arbre en arbre. C’est le chant des guerriers qui rejouent le courage des défunts. C’est le bruissement des pleurs des femmes. Ce sont les percussions. Nous savons déjà. (…) Ainsi se consomme le deuil, dans ce pays. Il faut le chant, il faut la douleur collective. Il faut que les poitrines cognent comme un seul tambour. Il faut gonfler la beauté et le courage. Il faut tirer les larmes même à ceux qui n’ont aucun lien de famille. pour laver une grande fois le cœur et laisser partir ceux qui sont appelés au loin. Ils sont montés sur l’île, ils disent. Et l’île s’ouvrait à eux dans une grande lame de soleil. Ils n’ont pas eu peur. ils ont cherché le qaa sans jamais le trouver. Pourtant l’arbre de qua est un joli cœur. Il a le rouge facile. »

Fille Rousse combat, désire, résiste, provoque, fait corps avec ce Grand Tout. Guillaume Aubin nous transporte dans une odyssée intime faite de mystères, de peurs, de grandes joies, d’intenses combats, de désir flamboyant, d’amour, de désillusion, de rage de vivre. C’est le récit épique qu’une femme qui se veut libre, avant Tout.
Un grand premier roman.

Fanny.

L’Arbre de colère, Guillaume Aubin, La Contre-Allée, 343 p. , 21€.

Auassat, à la recherche des enfants disparus, Anne Panasuk (édito) – Fanny

Photo: Fanny Nowak.

Auassat, à la recherche des enfants disparus  est une enquête qui brûle les mains, j’y ai corné les pages, quasiment une sur deux, voulant retenir les noms, les faits, les évènements.

« À Pessamit, les pères Archambault et Lesage.
 À Uashat mak Mani-Utenam, Provencher.
À Ekuanitshit, Delaunay.
À Nutaskuan, Lapointe.
À Unamen Shipi et Pakua Shipi, Joveneau.
À Wemotaci, Raynald Couture.
À Manawan, Clément Couture, Houle et Meilleur.
Dix Oblats, oui, dix, qui auraient agressé sexuellement femmes ou enfants.
Je me doute bien que ma quête n’est pas terminée. »

Lors de diverses lectures et quelques rencontres, j’ai su les noms des victimes, même si je n’aime pas ce mot car je sais qu’il emprisonne. Rarement j’ai entendu le nom des bourreaux. Dans Auassat  – « les enfants » en innu – c’est le cas. Anne Panasuk énonce ces noms et les lieux, pour ne plus faire silence et aider à la reconstruction, la réhabilitation d’enfants devenus femmes et hommes, brisés par la honte, les non-dits, la déconsidération.
Cet ouvrage fait suite au balado « Histoires d’enquête: chemin de croix » que tu peux écouter sur le site de Radio Canada.

Auassat  est un document te donnant envie d’aller cracher sur quelques tombes, ou certains personnages encore vivants, nichés sereinement, protégés par leur communauté religieuse.
Anne Panasuk, aidée par les survivantes et survivants, lâche une bombe, et c’est tant mieux.
L’auteure fut d’abord anthropologue, élève de Rémi Savard. Puis elle se dirigea vers le journalisme en militant pour un comité de soutien aux nations autochtones. Anne Panasuk s’attache donc aux faits et à leur chronologie.
« Au début des années 70, des enfants autochtones ont disparu après avoir été envoyés à l’hôpital sans leurs parents. Certains, déclarés morts, ont été adoptés; plusieurs ont perdu la vie sans que leurs familles en soient averties. Leurs proches ne les ont pas cependant jamais oubliés et ils ont confié leur mémoire à Anne Panasuk, qui s’est lancée dans l’enquête dès 2014. »

Anne Panasuk (Photo : Radio-Canada).

D’un premier abord, tu pourrais avoir l’impression de rentrer dans un récit froid, austère, ponctué de phrases courtes, mais l’auteure s’attache à l’observation de ses ressentis, j’y ai senti le souhait d’une transmission à son lectorat, de nous faire éprouver ce cheminement éprouvant appartenant à toute une société et non pas qu’à une femme entretenant depuis longtemps une relation forte avec la Côte Nord et ses habitants.
« Mais plus j’avance, plus c’est sombre. Et je sais que je ne veux plus faire demi-tour. Je n’ai pas vraiment le choix. Il n’y a qu’un chemin. Et l’obscurité qui s’intensifie.(…)
J’aime toujours retourner sur la Côte-Nord. J’aime ce paysage de démesure, les forêts vertes à perte de vue et le fleuve qui vient mer. (…) J’aime surtout le peuple. Les pêcheurs (…) et les Innus que j’ai découvert dans la vingtaine et qui m’ont appris tant de choses. Je dis souvent que je ne serais pas devenue mère si je n’avais pas côtoyé les Innus et vu l’amour qu’il portent à leurs enfants. Connaissant cela, il paraît doublement absurde que les enfants tant chéris aient disparu, que les autorités ignorent la détresse de leurs parents. »

Auassat  n’est pas un feu enragé ni une pêche d’évènements glauques mais le compte-rendu d’une enquête et d’une quête brisant un silence assourdissant. Sans mauvais jeu de mots, Anne Panasuk brise la glace, dérange ceux se croyant impunis, convoque les mémoires, se brûle à la douleur des parents, des frères, des sœurs, des disparu-e-s, confronte le mensonge éhonté, met en présence le racisme ambiant, dénonce le système bien huilé mis en place à l’époque, obsédé par le projet d’assimilation forcée, sûr de sa « bonne parole ».
Dans Auassat , tu comprendras l’abîme séparant les communautés autochtones du pouvoir « blanc », j’y ai ressenti cette détresse et cette rage et j’ai avancé sur un chemin qui explose en masse les préjugés; de quoi ne plus te rendre aveugle.

Illustration : Catherine Gauthier pour L’Actualité.

En préambule de ce récit documentaire, j’ai retenu cette phrase de Réginald Flamand, Atikamekw de Manawan: «Si on ne fait rien, cela va nous brûler, cela va nous tuer. »
La plaie est certes vive mais la parole se libère, le traumatisme intergénérationnel est là mais les voix s’élèvent, celles de ceux ne voulant plus subir mais combattre l’hydre.
Anne Panasuk se fait l’écho de ce cri déchirant leurs nuits.
Le chemin est encore long vers la reconnaissance, toutefois voici un récit nécessaire puisqu’il amène au dialogue, vers cette vérité nécessaire et absolue.
Alors je me demande: À quand, pour ces communautés autochtones profondément croyantes, le pardon de la part des plus hautes instances religieuses ? Jusqu’à quand devront-elles attendre ?

Auassat, à la recherche des enfants disparus  n’est ni un roman au long cours ni un recueil de nouvelles trépidantes mais il m’a provoqué cette émotion vive, étreint le cœur, pris aux tripes.
Ce genre d’ouvrage que tu as envie de mettre entre toutes les mains, des plus ou moins jeunes, des collégiens et des lycéens surtout, quelque soit la communauté, la couleur de peau ou le pays, pour provoquer le dialogue, s’affranchir du silence, réfléchir à l’idée de Bien commun, conscientiser les rapports de force, énoncer la brutalité du racisme, soigner les traumatismes.

« – Mon nom, Awashish, ça veut dire « enfant », dans notre langue. Dans mon cas, c’est atikamekw. Uashish chez les Innus. Awazis dans l’Ouest canadien. La racine, c’est « lumière ».


(…)- Et comment on appelle les curés alors?

– Mekote korew.

-ça veut dire quoi?

-ça a rapport avec l’obscurité. tout ce qu’il touche devient noir. Mekote: noir. Korew, ça a rapport à une flamme.

-Les enfants sont des êtres de lumière…

-Oui.

-Et le curé, la flamme noire qui a éteint les êtres de lumière.
(…) »

Fanny.

Auassat, à la recherche des enfants disparus, Anne Panasuk, édito- Gallimard 186 p., 25 euros.

Femme forêt, Anaïs Barbeau-Lavalette (Marchand de feuilles) – Fanny

Photo : Fanny.

Faire son entrée dans  Femme forêt, c’est faire son entrée sous une cavalcade d’arbres, de plantes, d’insectes et d’animaux et, au milieu, l’humain, dans toute sa force et sa fragilité, niché au sein de cette Maison bleue.
Anaïs Barbeau-Lavalette cisèle ses phrases, le style est clair comme l’eau d’un torrent, les mots choisis comme pour en faire un bouquet d’émerveillement. Femme forêt porte son indéniable charme, conduisant, page après page, vers cet éblouissement littéraire.

Durant le confinement le plus long (…), l’auteure part avec son amoureux, un autre couple et cinq enfants. C’est le départ vers la campagne Estrienne. Anaïs Barbeau-Lavalette va y puiser de la force et y creuser son enracinement, elle, héritière d’une lignée faite d’abandons.
L’écrivaine écrivait à la fin de La femme qui fuit – lis cette enquête sensible sur sa mystérieuse, et fuyante, grand-mère, Suzanne Meloche – : « Je suis libre ensemble, moi. ». Au sein de son nid Femme forêt, celle-ci persiste et signe, comme plus sereine : « Nous sommes ensemble, tissés au reste des vivants. Fragiles. Enracinés. Miraculés. »

C’est vraiment intense sa manière de plonger ses mains dans ce territoire, d’écrire les découvertes enfantines, de caresser sa canopée, de côtoyer la mort et de vouloir ainsi célébrer notre passage.
Les petits et les grands deuils sont donc présents pour donner comme une puissance au vivant, l’éternel cycle est là pour poser la question du lien profond aux Autres et à la Nature, tous deux avec leur majuscule.

Le groupe, tel une meute de loups, est niché au fond d’un rang avec plusieurs âcres de forêt autour. « Des érables rouges, à sucre, argentés. Des pruches, des pins rouges, des pins blancs, des bouleaux gris et blancs, des chênes… Des chevreuils, des orignaux, des lynx roux, des ours, des carcajous et même des pumas, qui rôdent en secret. »
Dans cet écrin, des personnages tissent des liens, entre passé et présent, entre vie, fantômes et morts, sans pathos ni « niaisage de fond d’placard ». C’est un cycle et Femme forêt veut te célébrer le Grand Tout.

Photo : Eva-Maude TC pour Radio Canada.

L’écho avec ses deux autres romans résonne avec cette enquête menée par notre narratrice, car, sur son territoire, une pierre tombale, d’une certaine Jeanne d’Arc – il y a bien un voisin nommé véritablement Clark Kent, alors pourquoi pas une Jeanne – fait partie des fondations de la Maison Bleue. Anaïs Barbeau-Lavalette part ainsi sur les chemins, à la rencontre des gens, de leurs histoires, de leurs mystères, tout comme elle découvre la profondeur et les révélations de cette frondaison l’entourant.


« (…) Une certaine espèce de luciole, la Photuris, a cependant appris une autre partition que la sienne. Ainsi, après avoir joué de sa lumière pour le mâle de sa propre espèce, elle pousse un rythme lumineux qui appartient à une autre espèce de luciole. Un mâle heureux d’avoir été reçu la rejoint pour célébrer le moment espéré, mais découvre la Photuris, femme fatale qui n’en fait alors qu’une bouchée. De ce repas, elle générera une substance chimique qui lui permet de se défendre contre ses propres prédateurs. »

Durant ce processus d’enracinement, Anaïs Barbeau-Lavalette nous entraîne vers sa véritable nature, ce qui lui donne cet épanouissement, cette liberté d’être, non pas dans le mouvement, mais dans la délicatesse d’un ancrage.
Elle y convoque l’amitié, l’amour, le désir, la maternité, la sororité, , l’engagement humain et social, la poésie de l’instant présent, la grandeur de l’infiniment petit, les failles et leurs lumières, la majesté de la Terre-Mère.
Dans ce roman, l’auteure s’entoure des pensées de Romain Gary – dont elle réalise Chien Blanc -, Francis Ponge, Romain Bertrand, Anaïs Nin, Federico García Lorca, Francis Hallé, Paul Valéry, David White, tout comme elle s’entoure de Boubou et Jacques, ses grands-parents maternels, de Mary, d’Hermann, Clark, Wendy, Toïvo, des enfants, des poules, des tantes maternelles, de l’amoureux, de Maggie et d’un peintre japonais.

Les petites histoires font les grands romans comme les ruisseaux les grandes rivières; Anaïs Barbeau-Lavalette y mène sa barque, tous ses sens en éveil, avec cette tendresse et cette humanité donnant à Femme forêt un goût d’éternel.

Fanny.

Femme forêt, Anaïs Barbeau-Lavalette, Marchand de Feuilles, 30€20.

Maikan, Michel Jean (Dépaysage) – Fanny

Photo: Fanny.

Cela t’arrive parfois de savoir qu’un roman sera bouleversant et magnifique, d’attendre un peu avant de t’y plonger, histoire d’être vraiment prêt-e pour la rencontre?
Pour ma part, c’est ce que je savais pour Maikan. Il me fallait alors prendre ce temps, savoir que cela me happerait de revenir dans ce « monde » des pensionnats autochtones, là où on « tuait l’indien dans l’enfant », jusqu’à parfois le faire disparaître définitivement.

« (…) Maikan ne s’en prenait qu’aux victimes qu’il savait vulnérables. »
Maikan signifie « loup » en Innu-Aimun, la langue innue.
Les loups, c’est ainsi que les enfants perdus de Fort George nomment la meute des prêtres et des nonnes venus les arracher à leur famille pour les réduire à un chiffre.

« En 1930, le pensionnat de Fort George est le premier pensionnat catholique à ouvrir ses portes au Québec. Il sera aussi le dernier à fermer en 1980. Les pères oblats s’implantent à l’Est de la Baie James en juillet 1922.(…) En traversant la baie, leur objectif est de contrer la mainmise de de l’Église anglicane.(…)c’est justement le défi de la conversion qui attirent les missionnaires oblats. » – (source : Presses de l’Université de Montréal).

Le journaliste Michel Jean a travaillé à Radio-Canada et à TVA.
Michel Jean par Robert Etcheverry.

Michel Jean dédie Le vent en parle encore – paru aux éditions Libre Expression puis devenu Maikan aux éditions Dépaysage pour la distribution en hexagone – aux membres de sa famille ayant fréquentés Fort George, notamment Jeannette Simeon qui aura mis des années à découvrir ce qui était arrivé à sa sœur Julienne.
Et l’auteur Innu d’ajouter dans ses notes, en écrivant à propos de Fort George: «(…) La situation est devenue si inquiétante qu’au début du XXe siècle le médecin et directeur de la Santé du ministère des Affaires Indiennes, Peter H. Bryce, a sonné l’alarme et a rédigé pour ses supérieurs de nombreux rapports qui indiquaient que les Autochtones du Canada risquaient d’être décimés, par la tuberculose notamment. Le gouvernement canadien ignora les recommandations de Bryce et le démit de ses fonctions. Dans un ouvrage publié en 1922, Bryce qualifia l’attitude du Canada de « crime national ». »

Maikan t’emporte donc dans le sillage des loups cachés sous les soutanes, mais aussi, et c’est toute la force de ce roman, dans la beauté simple, et donc majestueuse, des vies Innues, au sein d’un environnement rude et porteur de sens.

« Virginie songe parfois à la grande chasse au caribou dans les lointains monts Otish. Son grand-père lui a souvent parlé de ces montagnes à la beauté austère. c’est déjà presque la toundra, là-haut.(…) Elle rêve aussi aux rivières puissantes qui coulent au-delà de leur territoire, vers l’Arctique. Ces cours d’eau mènent vers le domaine des Naskapis à l’est, des Cris à l’ouest et des Inuits au Nord. elle sait peu de choses sur eux. »

Virginie est l’une des héroïnes de ce roman.
Virginie Paul, Charles Vollant et Marie Nepton.
Trois enfants de Mashteuiatsh , qui, en août 1936, se retrouvent arrachés à leur terre natale pour monter dans un camion, puis un avion, à destination de cette île balayée par les vents, Fort George.
Ces trois enfants disparaitront des registres, plus aucune trace, comme évaporés.
De nos jours, une jeune et brillante avocate, Audrey Duval, décide de prendre ces trois cas en main, mue par un appel ou un instinct, voit cela comme tu le veux, afin de leur parler, pour une fois dans leur vie, de leurs droits.
« (…) Jimmy a appris à se méfier des Blancs qui prétendent aider les Autochtones. Les « Indian lovers », comme il les appelle avec dédain. Trop souvent, ceux-ci s’intéressent à leur sort que le temps de réaliser un projet ou d’apaiser quelques remords secrets. Mais cette femme lui paraît différente. »

Michel Jean construit donc Maikan en deux mouvements.
Le premier est celui lié au regard des enfants lorsqu’ils arrivent et résident à Fort George; c’est l’environnement violent, tant celui des religieux que celui du vent tempétueux. Le second mouvement est celui mené par Audrey partant à la recherche de trois vies volées sur l’autel de la foi.

Dans Maikan, l’auteur, journaliste aguerri, travaille ses phrases afin de les rendre courtes et imagées. Et toi tu lis, les yeux écarquillés, jusqu’à « entendre » les voix des personnages. Oui, j’en étais à ce point là, pouvoir écouter Marie notamment.
C’est rare cette intensité là, limpide comme une rivière, à te laisser porter par le flot de l’histoire, le genre de livre que tu lis d’une traite.
Les enfants – je n’oublierai jamais Jeanne – Innus du Pekuakami (devenu Lac Saint-Jean) doivent oublier d’où ils viennent, l’église et l’état leur spolient leur identité, ils ne sont désormais plus Pekuakamiulnuatsh mais numéro 32 ou numéro 33.

Photo : David Inlet, 1903.

C’est ainsi qu’ils ne parcourent plus les forêts mais de sombres couloirs froids, ils ne sont plus pris dans les bras et l’odeur rassurante de leur kukum mais doivent tenir une lame de rasoir sur leur langue pour avoir oser parler leur langue Première.
Dans une autre temporalité, Audrey Dorval représente le lien avec celles et ceux revenus des pensionnats, ces survivant-e-s, échoué-e-s, brisé-e-s. Elle est celle qui enquête, recherche, réhabilite, et parfois arrive trop tard.

En te liant à Virginie, Charles et Marie – le peuple Innu est très croyant – et en lisant ce qui se passe dans l’enceinte du Fort, tu auras envie d’ hurler au loup. Parce que cette violence là, ces coups, ces viols répétitifs sur des enfants âgés d’une dizaine d’années, ces tortures infligées à tout petit Innu ne se pliant pas à l’autorité catholique, ce génocide là – puisqu’il faut employer ce mot -, tout cela te retourne le cœur avec l’envie d’aller cracher sur certaines tombes.
Mais au milieu de cette horreur persiste cette lumière, cette résistance, cette résilience.
De sa plume, Michel Jean virevolte, fait certes s’envoler des illusions mais fait aussi prendre l’envol à ses personnages, si proches.
Tu liras, c’est tellement puissant, beau, éternel.
Cela te fera monter les larmes aux yeux et tu ne pourras pas faire autrement que d’être un témoin ému de l’héritage des pensionnats.

« (…) Ce trou qu’ils creusent lui rappelle que, si le décor a changé sur l’île aux odeurs de terre humide, de varech et de sel, si les hommes en soutane et les pensionnaires l’ont quittée, l’empreinte que l’endroit a laissée dans les âmes, comme la sienne, demeure. »

L’innu est l’une des langues autochtones les plus vivantes du Québec. Sur les quelque 13 000 Innus de la province, une majorité parlent toujours leur langue, à différents degrés.
Photo : Martin Demassieux.

 Maikan porte la puissance de l’amitié, de l’amour et de la résistance, il porte aussi la face cachée – de plus en plus nécessairement ouverte – de l’histoire politico-religieuse du Québec, et donc du Canada, de l’époque; cette violence inouïe dont furent victimes les enfants, puis les générations suivantes. L’écho est toujours là, et Maikan est là pour faire entendre ces voix.
Un grand roman.

Coup au cœur vif et éternel.

Fanny.

Maikan, Michel Jean aux éditions Dépaysage. 268 p. , 18 euros.

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