Presqu’îles, Yan Lespoux (Agullo Court) – Entretien – Yann

Les éditions Agullo inaugurent avec Presqu’îles une collection de recueils de nouvelles à petit prix, ce dont on doit se réjouir à plus d’un titre. D’abord parce que « Lisez des nouvelles, bordel », comme on s’échine à vous le dire par ici depuis un moment déjà. Ensuite parce qu’ « à petit prix » est toujours un argument recevable, voire réjouissant quand notre budget lecture est souvent nettement inférieur à nos « envies lecture ».

Photo : Julien Lutt.

Yan Lespoux propose ici une grosse trentaine de textes courts, voire très courts (le plus long ne dépasse pas la quinzaine de pages) auxquels sa région natale, le Médoc, sert de toile de fond. Il y épingle avec tendresse et humour les travers des locaux, qu’ils soient natifs ou étrangers, mais aussi leurs habitudes et leurs secrets. Le recueil est construit de telle manière que les textes semblent se répondre, se compléter voire se refléter et l’ensemble dessine un territoire méconnu aussi difficile à quitter pour les natifs qu’à intégrer pour les « étrangers ». Parfois drôles, souvent touchants, les portraits esquissés ici ne sont finalement que la confirmation que, si le territoire change, l’homme, partout, est le même, avec ses qualités et ses défauts, sa grandeur et ses bassesses. Presqu’îles est de ces petits livres qui font du bien, bourré d’humanité et d’attachement à ce lieu ainsi qu’aux gens qui le peuplent. Agullo Court ne pouvait mieux choisir pour inaugurer cette nouvelle aventure éditoriale.

« (…) ils étoient plus barbares et inhumains que les plus grands Tartares. »

Parmi les trois citations placées en exergue de ton recueil, cette phrase de Claude Masse, ingénieur-géographe, à propos des Médoquins, est indéniablement la plus frappante. J’imagine qu’on pouvait la nuancer, même à l’époque, mais ce point de vue est quand même assez marqué. Comment définirais-tu les Médocains d’aujourd’hui ?

Claude Masse était ingénieur-géographe. Il avait été chargé par Louis XIV de cartographier la côte atlantique entre – en gros – la Charente actuelle et le Pays basque. Pour cela, pendant des décennies, il a arpenté les lieux pour prendre des mesures lors de campagnes sur le terrain. Il passait ensuite du temps chez lui, à réaliser les cartes. Cette cartographie devait servir à évaluer la nécessité ou pas de créer des structures défensives sur cette côte en cas d’attaque anglaise. Donc Masse, pour chaque carré cartographié, accompagnait la carte proprement dite d’un mémoire qui décrivait les lieux. Mais il se piquait aussi un peu d’ethnographie, pourrait-on dire, et, en Médoc, il passe beaucoup de temps à décrire les mœurs des habitants. Sans doute parce que les lieux comme les gens qui vivaient là l’ont marqué. Il faut imaginer qu’à l’époque il s’agissait de lieux particulièrement désolés, faits de dunes mouvantes, de marécages, d’une côte extrêmement piégeuse sur laquelle venaient régulièrement s’échouer des bateaux dont les épaves étaient pillées par la population. Masse décrit ces gens – généralement des bergers qui menaient une vie rude – comme s’ils étaient à la limite de la sauvagerie. Il exagère sans doute un peu, mais il est indéniable que l’autochtone, vu son mode de vie, devait être rugueux.

La citation de Masse est entourée de deux autres. Une d’Ausone, un poète gallo-romain originaire de Burdigala – déjà un bordelais, donc – qui écrit à son ami Théon en se demandant pourquoi il est allé vivre sur les terres incultes et sauvages du Médoc, une autre d’Éric Holder, un écrivain originaire du nord de la France qui était venu s’installer dans ce Médoc dont il a fini par faire partie et qui explique que les clichés sur les Médoquins cachent un mode de vie dans lequel il a fini par se glisser avec bonheur.

Photo : Jean Le Gabier, blog Les chemins du Médoc.

Les stéréotypes ont la vie dure et aujourd’hui encore, dans la région, le Médoc est considéré comme une terre sauvage. En gros, quand vous parlez du Médoc à un Bordelais, il se plaît à imaginer des lieux où les principaux loisirs sont la chasse du sanglier à mains nues et l’inceste. C’est évidemment un petit peu exagéré, mais ces stéréotypes collent à la peau. Cette idée d’un Médoc hors du temps et hors la loi est tenace au point que certains médoquins, pour ne pas être en reste, intègrent ces stéréotypes et vont affirmer cette part de sauvagerie sur le mode « pas la peine de venir nous emmerder, on est des fous et vous seriez en danger ».

Alors oui, il y a un fort attachement aux lieux, une identité tout aussi forte et affirmée qui passe notamment par la chasse et la pêche, mais c’est aussi et surtout une de ces régions périphériques comme les autres, avec une forte pression urbaine sur le littoral et une économie qui a une force apparente – le vin, le tourisme balnéaire – mais qui fonctionne avec une main-d’œuvre souvent précaire.

Photo : J.P. / Sud-Ouest.

Justement, ce Médoc « de carte postale » dont tu parles et qu’ Hervé Le Corre évoque également dans sa préface, il existe mais n’apparaît pas dans tes textes. J’imagine que c’est simplement parce que ce n’est pas dans celui-là que tu as grandi mais n’y a-t-il aucune porosité entre ces deux Médoc ? Sauf erreur de ma part, il n’est jamais non plus question de domaines ni de vignerons dans « Presqu’îles », juste quelques allusions au vin rouge, que l’on n’imagine d’ailleurs sans doute pas comme un grand cru. On a donc deux Médoc qui cohabitent ainsi, chacun ignorant l’autre ?

Ce Médoc “de carte postale”, c’est celui que voient les touristes l’été, sable blanc et mer bleue, étangs, pistes cyclables qui courent à travers les pins et les dunes.Il apparait un peu dans certaines nouvelles, parce qu’il est bien là, il existe, mais ce n’est pas celui qui m’intéressait. Ce dont je voulais parler, c’était plutôt de ceux qui restent quand les touristes sont partis. De ce que l’on ne voit pas si l’on ne fait que passer.

Le Médoc viticole, c’est encore autre chose. Il y a des traits communs, bien entendu, mais c’est une autre économie – pas meilleure que celle du tourisme balnéaire, qui produit la même précarité pour ceux qui sont en bas de l’échelle. Ce sont des lieux dont on parle plus, aussi, plus présents dans l’imaginaire collectif, où la nature a une apparence moins sauvage. Et j’ avais envie d’un cadre un peu plus « enfermant ».

Cette précarité mène certains de tes personnages vers l ‘illégalité voire la franche délinquance tandis que d’autres ont allègrement franchi le pas depuis longtemps et pour d’autres raisons. On croise ainsi au fil de tes textes des voleurs de cannabis, des trafiquants d’armes, de simples cambrioleurs amateurs ou des assassins malgré eux… C’est souvent drôle, parfois tragique, ces intrusions du noir dans « ton » Médoc. Doit-on les voir comme une forme de contribution à ce genre que tu affectionnes particulièrement ou comme le reflet d’une réalité ? Ou, plus sûrement, un mélange des deux ?

C’est pour moi le reflet d’une réalité, ou plutôt de réalités. Les nouvelles qui évoquent ces incursions hors la loi présentent des situations différentes. Le cannabis, c’est un moyen, dans une région où existe une certaine précarité économique, d’arrondir les fins de mois, comme le braconnage permet de mettre de la nourriture au congélateur. Les etarras qui viennent chercher des armes, c’est parce que la France a été longtemps une base arrière d’ETA et qu’on y trouvait un certain nombre de caches d’armes. Les cambriolages… eh bien il y en a un peu partout, et les commerces de stations balnéaires pendant l’été sont des cibles régulières. Quant aux meurtres, parfois, ça arrive, tout simplement, sans qu’il y ait de préméditation. En ce qui concerne le genre, je ne me suis pas posé la question en écrivant ces textes. Certains sont noirs et d’autres pas. Mes lectures ont certainement joué un rôle là-dedans, mais je n’ai pas envisagé d’écrire un recueil noir ou « blanc ». Je voulais juste écrire des textes sur un quotidien, sur la vie des gens… et la vie, parfois, ça dérape.

Photo : Laurence Theillet.

Quelles que soient les raisons pour lesquelles tes personnages ont franchi la ligne jaune, on a du mal à les trouver franchement antipathiques malgré leurs actes. Tu t’abstiens de tout jugement moral et, souvent, l’humain finit par apparaître derrière la bêtise, l’alcool ou la propension à la violence, donnant ainsi l’impression que l’on a davantage affaire à de pauvres types qu’à de vraies crevures. C’est volontaire, cette espèce de neutralité que tu observes ?

Ces personnages sont tout simplement humains. Ils peinent à s’élever au-dessus de leur condition, ils franchissent des lignes et parfois ils chutent. C’est nous tous à un niveau ou un autre et il faudrait avoir une bonne dose de confiance de soi ou de suffisance pour se croire foncièrement meilleur qu’eux. Ce qui m’intéresse surtout, c’est ce moment de bascule, quand on commence à glisser, quand il n’y a plus de mots. Alors bien entendu, cela crée des tableaux qui ne sont pas toujours très lumineux, des portraits pas forcément flatteurs… mais c’est la vie. On a beau vouloir tout contrôler, elle nous ballote, elle est absurde, elle nous surprend aussi. C’est toujours facile de juger mais je n’avais pas envie de le faire. Je voulais qu’on regarde ces personnages agir tout en comprenant que ce qui les anime est plus complexe que ce que l’on voit. Ça n’empêche pas certains d’entre eux d’être idiots ou même méchants, certes, mais je ne crois pas qu’ils le soient plus que la moyenne (je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle).   

Il n’est jamais facile, semble-t-il, de s’intégrer à la population locale. On dirait même que c’est chose impossible. Et, une fois parti, il n’est pas non plus évident de revenir au pays. Plusieurs de tes nouvelles sont comme des variations autour de ce thème. Comment expliques-tu ce phénomène ?

L’intégration, où que ce soit, c’est toujours un peu compliqué. C’est vrai que c’est un thème central de ce recueil. Pour deux raisons, certainement.

La première, c’est que c’est quelque chose d’assez universel, en fait, ces histoires de territoire, d’y être étranger, de le quitter, d’y revenir, ou d’y rester que ce soit envers et contre tout ou juste parce qu’on n’a pas d’autre solution. On peut dire ce que l’on veut, on est toujours attaché à des lieux, que ce soit parce qu’on y a grandi, parce qu’on a choisi de s’y installer, parce qu’on a un rapport particulier avec ce que nous offre sa géographie ou parce qu’on y a des souvenirs. Mais on y est rarement seul et il faut aussi composer avec les autres. Ça crée des situations intéressantes, plus ou moins amusantes, parfois désagréables aussi. Je ne crois pas que l’on soit toujours aussi ouvert aux autres qu’on voudrait l’être ou qu’on dit l’être. Et ça tient d’ailleurs moins à mon sens à ce que ces autres sont qu’au fait qu’ils investissent un espace que l’on s’est approprié ou, au contraire, que l’on tente d’investir un espace qu’ils se sont déjà approprié.

Aquarelle : Gérard Tron.

La deuxième raison est personnelle. C’est un sujet qui me taraude. J’ai grandi dans un endroit auquel je suis attaché mais que j’ai eu envie de quitter. J’y reviens régulièrement mais il a changé sans moi et j’ai changé aussi. J’en suis tout en n’en étant plus et c’est une drôle de place sur laquelle je m’interroge régulièrement.

Bref, je suis vraiment intéressé par ce qui nous attache à des lieux. Et comme je ne suis pas à une contradiction près, je suis autant fasciné par ces gens qui ne jurent que par l’endroit où ils sont nés comme si le reste du monde n’était qu’un champ de ruines, que par ceux qui passent leur temps à cracher sur « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». J’aime bien Brassens, mais j’ai du mal avec les gens qui passent leur temps à citer cette chanson comme si elle exprimait le fait que c’était sale d’être attaché à l’endroit où on a grandi. C’est oublier un peu vite qu’en fin de compte c’est bien à Sète que Brassens voulait être enterré et que s’il moque le chauvinisme qui exclut, il ne renie pas pour autant son attachement au lieu où il est né et a grandi.

Photo : Jean Le Gabier, blog Les chemins du Médoc.

La notion de territoire induit quasi automatiquement celle de voisin. Chez toi, c’est le Bordelais. Quand je vivais dans les Cévennes lozériennes, on avait le Gardois, celui qui a une résidence secondaire, ramasse les champignons au râteau et se fait régulièrement crever les pneus de sa voiture. Les points communs sont nombreux avec ce que tu racontes et j’imagine qu’il en est à peu près partout ainsi. C’est à croire que pouvoir se montrer condescendant avec son voisin de territoire donne de la valeur au nôtre, non ?

Oui, c’est partout pareil, je pense. Dans le Médoc, c’est beaucoup le Bordelais et le Charentais. Là où je vis maintenant, dans l’Aude, c’est le Catalan. Quand j’ai fait mes études à Pau, c’était le Basque pour les Béarnais, et inversement (et aussi le Bordelais pour les uns et les autres), c’est l’Ajaccien pour le Bastiais, le Stéphanois pour le Lyonnais, l’Aixois pour le Marseillais, le Napolitain pour le Romain… et le Parisien pour le monde entier. C’est bien entendu un moyen de se valoriser par rapport au voisin et aussi – surtout même, je dirais – l’occasion de se charrier plus ou moins gentiment. Ce qui est marrant, par ailleurs, c’est que cette condescendance vis-à-vis du voisin repose toujours sur une mise en avant de ses supposés défauts de l’autre et pas par une survalorisation de nos éventuelles qualités. J’avais vraiment envie d’utiliser ce gimmick dans le recueil. Parce que je trouve que ça dit pas mal de choses sur le rapport au territoire, donc, mais aussi parce que ça permettait d’apporter des respirations avec des nouvelles au ton plus léger.

Il y a donc de ta part une vraie volonté de ne pas faire trop noir malgré l’amour que tu portes au genre ? C’est pour tenter de mieux refléter la réalité de « ton » Médoc ou y a-t-il une autre raison ?

En fait je n’ai rien pensé en terme de noir ou d’autre chose. Oui, j’ai essayé de refléter une certaine réalité, un quotidien qui peut être celui du Médoc ou même d’ailleurs. Ce quotidien de lieux où vivent des gens normaux avec leurs failles, leurs espoirs et aussi leurs drames. Alors ça peut virer vers le noir, vers l’absurdité ou une courte joie bientôt effacée par une déception. Tout cela, au bout d’un moment, ça a donné un ensemble de textes avec un fil conducteur – un ancrage géographique assez fort et la volonté de montrer un certain ordinaire du monde pour reprendre le titre d’un livre d’Yves Rouquette – mais des tonalités différentes. Il a donc fallu les ordonner de manière à ce tout cela demeure cohérent d’une part, et que, d’autre part, entre un certain nombre de nouvelles assez noires ou mélancoliques, on puisse aussi trouver une respiration, un peu de légèreté.

On connaît depuis longtemps ton blog « Encore du noir » et les chroniques que tu y écris mais, là, l’exercice est radicalement différent, non ? C’est une histoire en particulier qui a déclenché l’envie d’écrire ? Un fait divers, une anecdote, une sensation, comment t’est venue cette idée ?

Oui, c’est un exercice bien différent. Même si je crois que le fait d’écrire régulièrement des chroniques et, dans le cadre de mon travail, des cours ou des articles scientifiques, permet d’acquérir une certaine discipline de l’écriture. Pour tout dire, l’envie d’écrire de la fiction n’était pas vraiment quelque chose qui me travaillait particulièrement, pas consciemment en tout cas. Le recueil est parti tout bêtement d’un post sur Facebook dans lequel, après être allé passer quelques jours dans le Médoc, j’avais raconté une petite histoire. Il a attiré l’attention de Caroline Bokanowski, des éditions des Équateurs, qui m’a contacté et demandé si j’avais d’autres textes. J’en ai parlé à Hervé Le Corre un soir où nous animions une rencontre polar à la Machine à Lire, à Bordeaux, et il m’a demandé de lui faire lire le texte en question. Il a bien aimé et m’a conseillé d’en écrire d’autres. C’est là que le projet à commencé à prendre forme.

Le format de la nouvelle s’est donc imposé de lui-même, tu n’as pas eu la tentation de te lancer dans un roman ? On sait pourtant que la nouvelle est un « genre » dont les lecteurs français semblent peu friands, contrairement aux États-Unis où elle a autant de visibilité que le roman. La pari est donc doublement audacieux, à la fois pour toi qui présentes un premier livre et pour Agullo qui ouvre avec « Presqu’îles » une collection de recueils …

Le pari est surtout audacieux pour Agullo. Moi, je me suis contenté d’écrire ce dont j’avais envie. L’envie a été réciproque, mais c’est eux qui ont fait le pari de lancer une collection de textes courts à petit prix.

Quant à la réticence française vis-à-vis de la nouvelle, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un cliché qui s’autoalimente. Il y a pourtant régulièrement des recueils qui viennent contredire ça, de Delerm à Gavalda. Et c’est un cliché d’autant plus étonnant qu’on a parfois l’impression que tout le monde aime les nouvelles. Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, je n’ai jamais vraiment imaginé un roman. Mon idée de départ était de décrire des tranches de vie, des aventures du quotidien, dramatiques, mélancoliques ou absurdes. Mais je voulais aussi qu’il y ait une véritable cohérence que l’on puisse aussi bien les lires en picorant dans le recueil que comme un ensemble qui se tient. J’ai entendu dire récemment – je ne sais plus qui ni ou – qu’un recueil de nouvelles, c’est un roman dont les personnages ne se connaissent pas. C’est un peu ça que j’ai voulu faire.

« Presqu’îles » et quelques cousins – Photo : Yann Leray.

J’aime beaucoup cette définition d’un recueil, je la trouve très juste et elle s’applique effectivement très bien à tes nouvelles. Dans sa préface, Hervé Le Corre établit des « cousinages » entre tes textes et ceux de romanciers américains comme Larry Brown, Daniel Woodrell ou Chris Offutt. Ça n’est pas un peu lourd à porter ? Te sens-tu des affinités avec ces auteurs dont, j’imagine, tu dois connaître les textes depuis longtemps ?

C’est sans doute une comparaison qui allait de soi non pas pour des questions d’écriture – j’admire trop ces auteurs pour ne serait-ce que penser les égaler de ce point de vue – mais parce que c’est une référence commune que nous avons Hervé et moi et que nous en avons discuté pendant des années. On s’est souvent demandé, et d’ailleurs on se le demande encore, pourquoi lorsqu’un auteur américain met en scène un chasseur alcoolique dans les Appalaches le lecteur français trouve que c’est exotique, touchant et que ça évoque des sentiments universels, alors que si un auteur français fait la même chose, ça devient au pire du régionalisme suspect et au mieux un portrait cruel de ploucs consanguins.

Je suis pas mal d’auteurs américains sur les réseaux sociaux. Des mecs qui écrivent sur les lieux où ils vivent, qui publient des photos de flingues ou de parties de chasse sans que ça ne dérange personne. Ils sont cools, un peu rednecks mais fréquentables. Un auteur français qui ferait la même chose se ferait dézinguer sur les réseaux sociaux. Le fait est que lorsque ça se passe loin, de l’autre côté de l’Atlantique, ça reste de la fiction. Et certainement aussi qu’on les regarde avec un soupçon de condescendance en voulant s’imaginer qu’ici on est au-dessus de tout ça. En vérité, je pense qu’on n’est ni meilleurs ni plus mauvais. Et je crois qu’il y a la même différence entre les territoires de Saint-Germain-des-Prés et du Médoc qu’entre ceux de l’East Village ou Wall Street et le Kentucky. Je crois qu’il y a tout simplement des territoires et des gens que l’on n’a pas forcément envie de voir chez nous. Tant que c’est en Amérique, c’est loin et c’est marrant. Mais en fait, il y a tout un tas de gens ici qui se sentiraient plus d’affinités avec les personnages de ces auteurs qu’avec une grande partie de ceux qui lisent leurs histoires. C’est une idée assez bien résumée par un personnage de Benjamin Whitmer dans Cry Father : « J’ai plus de points communs avec un éleveur de chèvres afghan que j’en ai avec un banquier de Manhattan. » Bref, pour le dire vite, du point de vue de la manière et des lieux où j’ai grandi, je me sens effectivement plus proche de Larry Brown ou de David Joy que de Frédéric Beigbeder.

Alors, si j’ai effectivement pu penser à Larry Brown en te lisant (pour les personnages un peu malmenés par la vie, particulièrement), il m’est surtout revenu des souvenirs des Récits des friches et des bois, d’Henri Vincenot, lu il y a des années, recueil de textes malheureusement tombé dans l’oubli et qui n’aurait pas non plus à rougir de la comparaison avec les auteurs pré-cités … Pour en revenir à la genèse de Presqu’îles telle que tu la racontes, on a l’impression qu’il s’agit plus, finalement, d’une histoire d’amitiés (le s est important, il me semble) que d’une réelle envie de te lancer dans la fiction. Maintenant que ton recueil est sorti et vit sa vie en librairie, semble même trouver son public, j’imagine que les perspectives changent. L’accueil globalement très favorable réservé à Presqu’îles a-t-il éveillé en toi d’autres idées, d’autres projets d’écriture ?

Eh bien je ne connais pas du tout ce recueil d’Henri Vincenot. Je vais aller y jeter un œil.

Quant à Presqu’îles, oui, c’est aussi une histoire d’amitiés et de circonstances. Disons qu’à un moment, tout s’est agencé pour que ce livre se fasse et qu’il se fasse ainsi. Et je suis heureux que ce soit avec ces gens-là qui sont à la fois des gens talentueux, professionnels et des amis. Je ne pouvais pas espérer mieux pour me lancer.

L’accueil est plutôt favorable, en effet. Est-ce que ça change les perspectives ? Je ne sais pas. Des idées, j’en ai un peu oui, reste à voir si elles vont se concrétiser.

Et puisqu’on a pris beaucoup de plaisir à cet entretien, vous trouverez ci-dessous les liens vers la playlist qu’a concoctée Yan, un morceau pour chaque nouvelle, de quoi prolonger le plaisir.

Et pour Deezer, c’est ici que ça se passe.

Presqu’îles, Yan Lespoux, Agullo éditions, 192 p. , 11€90.

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