Francis Rissin, Martin Mongin (Tusitala / Pocket) – Yann

« Et Sirac se demanda qui était vraiment ce type qui affichait son nom sur toutes les façades du pays, qui échappait à tous les filets de la police et qui s’était mis en tête maintenant de faire le tour de l’Hexagone en répandant un grand vent de carnaval partout sur son passage. »

Photo : Yann Leray.

Prof de philo, passionné de politique, Martin Mongin a la particularité d’écrire des textes édités à quelques dizaines d’exemplaires qu’il distribue ensuite à ses proches. Son éditeur nous apprend également qu’il est né en 1979 et que Francis Rissin est son premier roman, envoyé par La Poste fin 2018. De l’eau a coulé sous les ponts depuis sa parution chez Tusitala en août 2019 (repris en Pocket en mars 2021) et ce bouquin aussi étrange que fascinant a réussi a intégrer quasi immédiatement la catégorie des livres dits « cultes », aussi floue soit cette appellation utilisée aussi bien pour La conjuration des imbéciles ou Ainsi parlait Zarathoustra que pour La recherche du temps perdu, c’est dire s’il y a du monde et si le voisinage en impose.

Mais Martin Mongin s’en fout (vraisemblablement), il avance avec une assurance sans faille et les 670 pages de Francis Rissin en imposent durablement. Drôle d’objet qu’on tient là, pas évident à résumer ni à décrire mais il va bien falloir trouver les mots pour en parler. Alors, de quoi s’agit-il au final ? D’un roman ? Oui, mais pas que. Un texte philosophique ? Politique ? Satirique ? Oui, aussi, un peu de tout ça, la force de l’ensemble étant de rester digeste et de parvenir à garder l’attention du lecteur constamment en éveil. Construit en onze parties, chacune prenant la forme d’un document bien spécifique (recherche universitaire, rapports de police, extraits de roman ou de biographie, journal, témoignages …), le tout n’en constitue pas moins un véritable roman, un texte déroutant mais résolument excitant, de ceux qui nous incitent à sortir de notre confort de lecture habituel en nous proposant une expérience inédite.

Lorsque commencent à fleurir sur les murs de quelques petites villes de province des affiches énigmatiques sur lesquelles n’apparaît que ce nom, Francis Rissin, leur signification semble échapper aux passants autant qu’aux politiques. Nul ne sait qui est ce Francis Rissin et il est impossible de mettre la main sur celles ou ceux qui collent ces affiches. Mais le phénomène s’amplifie et provoque peu à peu la colère puis l’inquiétude des gouvernants. Du côté de la population, par contre, c’est un véritable engouement qui naît pour cet homme que nul ne connaît mais dont on attend beaucoup.

Photo : Luca Lomazzi.

C’est peu dire que l’on n’avait jamais rien lu d’équivalent ! Si la première partie, aussi intrigante soit-elle, n’est pas la plus évidente, Martin Mongin parvient à ferrer le lecteur et à l’entraîner dans ce qui tient à la fois du puzzle et du jeu de piste. Chacune des onze parties du récit vient, à sa façon, éclairer ce qui précède mais, paradoxalement, plus la lumière se fait sur la figure de Francis Rissin, plus ce dernier semble devenir flou. Homme providentiel de la France, manipulateur hors-pair, misogyne et vulgaire, enfant aux dons étranges, mégalomane, qui est vraiment Francis Rissin ? Existe-t-il seulement ? Et, si oui, combien est-il ? (oui, je sais, ça fait bizarre).

« Ce sont eux, les héros. Moi, je n’ai jamais été qu’une idée abstraite, une force invisible, un principe directeur, une puissance secrète mais qui les faisait avancer, qui les faisait regarder plus loin. Je les ai aidés à ma manière; mais pas de quoi faire de moi leur égal, pas de quoi les rejoindre d’un bond en haut du podium. »

Fable sociale autant que politique, roman policier surréaliste, Francis Rissin analyse notre rapport à la politique et aux hommes qui la font, dissèque le processus qui nous conduit à donner notre voix à untel plutôt qu’à tel autre, éclaire la façon dont un peuple peut décider de confier les rênes du pays à un homme dont on ne sait finalement que très peu de choses. Et c’est là que Martin Mongin impressionne le plus, en livrant un roman tout sauf didactique et pesant. Il donne plutôt l’impression de s’amuser, voire de jubiler et on l’imagine en train de tirer les fils de ses marionnettes, un grand sourire aux lèvres. Et il nous offre en prime un sacré tour de France, à travers des dizaines de petites bourgades de province, dans toutes les régions, une vraie leçon de géographie.

Intelligent et ambitieux, Francis Rissin se dévore comme un excellent polar, genre dont il semble avoir assimilé les codes, la dimension philosophico-politique en plus (oui, c’est rébarbatif mais ne vous laissez pas impressionner), sans se prendre au sérieux. Il serait vraiment dommage de passer à côté d’un texte pareil, les occasions se font rares de profiter de lectures aussi enthousiasmantes.

« Peut-être que Francis Rissin était l’autre nom de Dieu ? »

Yann.

Francis Rissin, Martin Mongin, Tusitala / Pocket, 611 p. / 670 p. , 22€ / 8€70.