Pierre-Julien Marest, éditeur – Entretien – Seb

Le fondateur de Marest éditeur s’est prêté avec joie et pas mal d’humour à un entretien au cours duquel nous avons abordé la littérature bien sûr, mais aussi et surtout une bonne louche de cinéma. Interview d’un érudit du 7ème art.

Bonjour Pierre-Julien. Peux-tu te présenter en quelques lignes ?

Je suis parisien, issu des quartiers les plus bourgeois de la capitale. J’ai été éduqué chez les catholiques. Ma vie est l’histoire d’une lente conversion.

Cette passion pour le cinéma, d’où vient-elle ?

Des souvenirs d’avoir vu, très tôt, des classiques. A deux ans, Metropolis de Lang, mon premier film en salles. A 7-8 ans, je me souviens surtout de Fenêtre sur cour d’Hitchcock, de La Maison rouge de Delmer Daves, mais surtout de Pêché mortel de John Stahl. Mais, de manière générale, tout ce qui pouvait susciter chez moi une forme d’évasion était salutaire.

Marest éditeur navigue entre le cinéma et la littérature, ou plutôt fait le lien entre les deux. Cette proximité t’est-elle apparue tout de suite ou plus tard ?

Elle est apparue un peu par hasard, lors d’un pot aux éditions Rivages, où j’ai rencontré l’écrivain Luc Chomarat. Il m’a parlé d’un texte qu’il était en train d’écrire, une sorte de roman sur Ozu et Tarkovski. Ça s’appelait déjà Les dix meilleurs films de tous les temps et, apparemment, ça ne plaisait pas beaucoup, les éditeurs à qui il l’avait présenté ne comprenaient pas très bien ses chapitres de deux lignes. Bref, je lui ai donné mon mail, j’ai lu, j’ai explosé de rire plusieurs fois par page, et plus encore pour les pages de deux lignes, donc j’ai dit banco. Je démarrais tout juste, je crois qu’on a eu aucune presse, si ce n’est Kaganski dans les Inrocks, ce qui n’a pas empêché le livre de devenir assez vite culte dans les milieux cinéphiles. Succès certes plutôt confidentiel, mais amplement mérité et qui m’a amené à penser que c’était une très bonne idée, en fait, de creuser le lien entre cinéma et littérature. Après, je n’ai rien inventé, on peut considérer que P.O.L était déjà sur ce créneau etc. Mais, débuter avec Chomarat, c’était singulier, iconoclaste, à la fois sérieux et drôle. J’ai toujours eu en tête une réflexion de Pauvert, qui disait quelque chose comme : pour devenir un bon éditeur, publiez ce que les autres ne font pas. De ce point de vue, le livre de Luc était idéal.

J’ai lu que tu réalisais toutes les maquettes des livres que tu édites. Tu dis même à ce sujet que tu te mets au service du texte, que tu le mets en scène. Faut-il un regard de cinéaste pour arriver à fabriquer ces maquettes ?

Non, du tout, il faut surtout être radin. Une maquette de livre, ça peut facilement tourner à 7 euros la page, ça va vite. Je connais des éditeurs qui payent leurs graphistes avant leurs auteurs, j’ai toujours trouvé ça agaçant. De même, on m’a plusieurs fois fait comprendre que cela n’était pas très chauvin de faire imprimer mes livres à l’étranger. Mais les économies que je réalise sur ces deux postes me permettent déjà ceci : de verser des à-valoir, aussi modestes soient-ils, aux auteurs. Par ailleurs, étant donné que j’ai des coûts de fonctionnement extrêmement bas, je ne suis que très raisonnablement dépendant du succès des livres, ce qui me permet de prendre des risques. Pour en revenir à la question du regard, je pense qu’il faut surtout aimer les livres, voir les pages comme des espaces peuplés de signes et, d’une certaine manière, apprendre à les aimer tous.

Lorsque tu as entre les mains un texte à éditer, trouves-tu très vite la couverture ?

Cela dépend ; parfois, elle émane d’une proposition de l’auteur ou c’est un choix évident. A d’autres occasions, on cherche, on fait des essais, on trouve. Il n’y a qu’une seule fois où cela s’est mal passé ; j’avais fait une vingtaine de propositions à un auteur, rien ne lui convenait. J’ai fini par lui imposer un photogramme d’un film de Gérard Courant, avec qui j’avais trouvé un accord sur les droits. L’auteur n’a pas apprécié ; il a contacté le cabinet Pierrat, qui m’a affirmé que l’auteur souhaitait exercer son droit moral à l’encontre de la couverture et interdire la publication en l’état. J’ai répondu poliment que le photogramme représentait le cinéaste auquel l’essai était dédié, que je ne voyais donc pas le problème, tout en rappelant que ce choix était ma prérogative. On m’a répondu, en gros, combien ? J’ai donné un chiffre un peu au hasard. Deux jours après, j’étais payé 2000 euros pour ne pas publier un livre. Ce fut donc une opération particulièrement juteuse. 

Le logo de ta maison d’édition, on en parle ? Il m’évoque le générique de James Bond.

On me l’a dit plusieurs fois. En fait, le générique de James Bond a été conçu par Maurice Binder, qui s’est fortement inspiré de Saul Bass, auteur du générique de Vertigo. Si l’on recherche plus loin, cela pourrait renvoyer certaines séquences de Busby Berkeley et à son usage immodéré du kaléidoscope, voire à L’Homme à la caméra de Dziga Vertov. C’est Alexis Borgé qui a réalisé ce logo, je voulais quelque chose qui évoque l’œil humain et celui de la caméra.

La passion semble conduire tes actes. Il semblerait que ce soit ton admiration sans bornes pour Hitchcock qui t’ait incité à créer Marest éditeur ?

Oui, un traducteur m’avait fait part de textes d’Hitchcock inédits en français. De fil en aiguille, il m’a proposé un entretien inédit entre Warhol et Hitchcock, qui devait faire l’objet d’une publication dans la revue L’Infini. Mais j’ai trouvé ce texte tellement excitant que j’y ai vu la promesse d’un livre, qui est devenu Warhol/Hitchcock, soit l’acte de naissance de la maison.

Soyons pragmatiques. Comment parvient-on à convaincre un banquier de nous prêter de l’argent pour monter une maison d’édition en 2016 ? Faut-il qu’il soit un admirateur d’Hitchcock ?

On n’y parvient pas, à vrai dire, je n’ai même pas essayé. Dix ans auparavant, j’avais tenté le coup lors de ma première maison d’édition, pour financer la traduction des deux ouvrages de Sterling Hayden. Inutile de faire un tableau : l’acteur était inconnu et le projet bien trop hasardeux pour rentrer dans les grilles de rentabilité du conseiller bancaire. Par contre, j’ai eu la chance de percevoir un héritage à cette époque. De l’argent qui dormait depuis 20 ans dans une institution bancaire ; malheureusement pour cette dernière, une loi venait de passer, les obligeant à contacter les bénéficiaires des héritages qu’ils recelaient. Bref, une sorte d’oncle d’Amérique, qui n’était autre que ma grand-mère.

Est-ce qu’avoir pigé chez Télérama t’est utile dans ton métier d’éditeur ?

Non, pas vraiment. Le fait de travailler pour Télérama leur interdisait de parler de mes publications — une affaire de déontologie.  J’imagine qu’on doit pouvoir se dire que je bénéficie de réseaux plutôt solides, étant passé par une rédaction prestigieuse. En fait, c’est plutôt le contraire : je ne suis pas quelqu’un de très sociable, s’il y a un évènement branché à Paris, vous pouvez être assez sûr de ne pas m’y croiser et si quelqu’un m’agace, vous pouvez être certain que je ne céderai pas à la moindre hypocrisie.

Songes-tu à déléguer la diffusion-distribution ou comptes-tu garder la main dessus ? Pour quelle raison ?

Pour l’heure, je souhaite rester en auto-distribution/diffusion. La logique de distribution peut s’avérer très coûteuse ; je pense à un ouvrage où j’ai eu une mise en place de 650 exemplaires, pour un chiffre final de ventes de 170 exemplaires. Sur les 480 exemplaires invendus, j’ai dû payer un pourcentage au distributeur. Je ne parle même pas des exemplaires tirés en trop : le diffuseur m’avait conseillé d’en imprimer 2000 (soit, du sur-stockage, pour lequel je payais aussi la location de palettes chez le distributeur). Ajoutez à cela qu’une quantité non négligeable des 480 invendus avaient été retournés défectueux, et donc bons pour le pilon. N’oubliez surtout pas les frais inhérents à tel abonnement chez le distributeur, ceux de « picking » (soit, le simple fait de déplacer les livres) et vous comprendrez comment, pire que de n’avoir jamais vu la couleur d’un cent sur les 170 ventes, vous vous retrouvez à payer aussi votre distributeur et votre diffuseur (après l’auteur, le relation libraires, l’attachée de presse, la Poste etc.). Bref, je n’en dormais plus la nuit.

Donc, l’auto-distribution, c’est le paradis, après cela. Il va sans dire que mes mises en place sont bien inférieures, mais mon taux de retour a chuté. Si j’exclus les retours des années précédentes, je dois être entre 5 et 10% sur l’année dernière. Je vends moins, mais je gagne évidemment beaucoup plus. Pour ce qui est de la diffusion, je viens d’embaucher quelqu’un pour m’épauler.

Il y a un lien très fort entre le cinéma et la littérature. De tous temps, les réalisateurs ou les producteurs ont acquis des droits de romans ou nouvelles pour alimenter leur activité. Créer une maison d’édition comme la tienne est une sorte de mise en abime ?

Je ne l’ai jamais vu comme ça, mais, oui, la littérature a fréquemment servi de matière première au cinéma. Partir du cinéma pour retourner à la littérature me semble assez naturel ; exposer l’impact du cinéma sur la création contemporaine, comme le fait Sébastien Rongier dans son essai sur Psycho (d’Alfred Hitchcock), Alma a adoré, me semble réjouissant.

Ce serait drôle si quelqu’un achetait les droits d’un de tes ouvrages pour en faire un film ?

Ça serait très drôle ; ça a failli être le cas pour un essai sur la chanson chez Moretti, signé Sébastien Smirou, pour lequel une société de production avait posé une option, qui est hélas tombée. Et c’est bien dommage, nous avions déjà investi dans du Primitivo pour fêter cela.

Que ce soit en matière de littérature ou de cinéma, l’Europe et notamment la France, ont beaucoup influencé les écrivains et gens du cinéma américain. John Irving par exemple, voue une grande admiration à Flaubert, et Renoir à fait une belle carrière en Amérique. Comment expliques-tu ceci ?

C’est une question complexe. Le cinéma américain fut longtemps d’essence européenne. Pour ne citer que quelques réalisateurs nés en Europe qui ont fait carrière à Hollywood : Joseph von Stenberg, Eric Von Stroheim, Charles Chaplin, Alfred Hitchcock, Fritz Lang, Billy Wilder, Otto Preminger… Même parmi les producteurs légendaires d’autrefois, Samuel Goldwyn est né en Pologne, Jack Warner au Canada, Louis B. Mayer à Minsk. Les liens avec l’Europe et sa culture sont nombreux.

Le Mot et le Reste, un autre éditeur, présente un profil similaire à celui de Marest éditeur. Une programmation hybride entre musiques et littérature. Ta maison est plus jeune de vingt ans, mais cela semble démontrer que les arts se tiennent plus la main que certains voudraient le croire et que les gens sont plus curieux qu’on ne le pense. N’est-ce pas justement le rôle premier d’un éditeur de proposer non pas ce que le public aime, mais ce qu’il pourrait aimer ?

Je suis entièrement d’accord avec ce point de vue ; il ne faut jamais aller dans le sens du public, mais chercher à le surprendre, à le rendre curieux. C’est presque une question d’ordre politique ; je crois que c’est au lecteur d’aller vers le livre, et non le contraire. À espérer aller dans le sens du public, d’une littérature qu’il pourrait consommer sans effort, on ne fait qu’une chose : participer à son abêtissement.

Depuis quelques années, le cinéma américain semble tomber dans la facilité et ne produire que pour gagner toujours plus d’argent, preuve en sont les affligeants films de supers héros qui ne sont ni faits ni à faire et se ressemblent presque tous. Malgré cela, il existe un cinéma créatif, comme au festival Sundance, piloté par Robert Redford. Le salut viendra-t-il de là ou du public ? T’inscris-tu dans cette démarche de creuser dans la qualité ?

Je pense que le salut viendra de l’offre, et non de la demande. C’est aux producteurs, comme aux éditeurs, de maintenir un certain niveau, de ne pas aller dans le sens du vent. En tant que lecteur, j’ai horreur des phrases toutes faites, des livres qui ne reposent que sur une intrigue. Le style me semble aussi important que le fond.  Je n’espère qu’une seule chose, pour ce qui de l’état actuel du cinéma : que le système s’essouffle, que les spectateurs se lassent définitivement des productions Marvel et consorts, qu’on puisse enfin respirer.

J’ai découvert Marest éditeur grâce au livre de Didier da Silva, Le Dormeur. C’est incroyable de constater qu’un homme tel que Pascal Aubier (dont parle le livre) qui a carrément révolutionné la technique du cinéma soit inconnu du grand public. C’est aussi ça Marest éditeur, rendre une sorte de justice ?

Je n’ai jamais conçu cela comme une forme de justice, mais plutôt une révélation. Dès la première page de ce livre, j’ai été emballé ; le monde auquel l’auteur faisait référence me parlait entièrement. Et, perdu au milieu de ce monde, un cinéaste fabuleux dont j’ignorais tout : Pascal Aubier. Après l’avoir accepté ce texte, je me sentais plus proche d’un zélote soucieux de partager la bonne nouvelle de cette découverte, que d’un justicier.

Je suis assez fasciné par le doublage. Que ce soit au cinéma ou dans les séries télé. La France excelle depuis longtemps dans cet exercice. Nous venons d’ailleurs de perdre une pointure en la personne de Jacques Frantz. Si quelqu’un te propose un ouvrage sur ce sujet, tu dresses l’oreille ?

Pas sûr, avec tout le respect que je dois aux doubleurs. Je ne regarde jamais les films qu’en version originale, car je suis très sensible aux voix, et je pars du principe qu’un réalisateur digne de ce nom dirige tout autant les corps de ses interprètes que leur diction, leurs intonations. Je ne parle pas un traître mot de japonais, mais Akira Kurosawa, pour moi, c’est aussi la voix Toshiro Mifune, un peu comme l’est celle de Wayne chez Ford. Ce sont des films que je ne pourrais pas, je pense, voir doublés en français. Mais, une histoire des doubleurs français, ou, qui sait, un polar où un doubleur voix rêverait de tuer une vedette américaine dans l’espoir un peu fou de prendre sa place sur le silver screen, qui sait ?

Quels sont les projets de Marest éditeur ?

Hum, c’est confidentiel. Mais, outre un fantôme japonais, Doillon, Fleischer, et Fincher, on devrait bientôt parler de musique, et puis de punk aussi, et du Greco, évidemment et enfin de Cayatte, de Madame Bennett, de Jeanne Roques aussi, et encore de fantômes, et sans oublier les années 1970…

Avant le clap de fin, autre chose à dire ?

Euh, elle était bonne ? On la garde ?

S’abandonner, Séverine Danflous (Marest Éditeur) – Seb

« Faire le vide. Ramasser tout ce qu’il a laissé derrière lui. Le balancer dans des cartons et tout jeter : photos, vidéos, chaussettes, messages…Supprimer. Plus rien. C’est trop dur sinon. Toutes ces traces de passage. Ces traversées avec retour sur le paysage de son corps à tout jamais absent. La chaise vide. La tasse dans laquelle il buvait son café. La silhouette sans densité dans le lit. Les cadeaux qu’il a faits : un parfum ou un livre, un bijou de pacotille pour faire briller la relation. Tout. J’attrape, je jette dans des cartons et, direction les grandes poubelles vertes dans la cour, en bas de l’immeuble. Plus rien pour penser à lui. Parce qu’il va mettre du temps à se déloger de ma tête de toute façon. »

Alors qu’il vient de se faire larguer, un réalisateur reçoit une commande. Réaliser un documentaire sur les faillites amoureuses. Il accepte et rencontre des femmes, enregistre leurs voix, les écoute raconter leur séparation, l’abandon dont elles ont été les victimes. C’est peut-être son chemin de reconstruction.

Deuxième livre que je lis de Marest éditeur et deuxième très beau moment de lecture. Cet éditeur mérite que l’on prête attention à son travail. S’abandonner, de Séverine Danflous, est empreint d’un univers très particulier, qu’il est difficile de décrire. Pour le peindre, je dirais que ce roman irait parfaitement avec un film de Claude Sautet, qu’il aurait sûrement aimé mettre en scène, avec ses cafés enfumés, le brouhaha, la frénésie latente qui court sur les comptoirs, entre les tables à peine débarrassées, ces personnages complexes tiraillés par des sentiments divergents. Pour faire bonne mesure, il faudrait écouter juste avant la lecture, comme pour se mettre en rythme, la très belle chanson de Rose, « Mais ça va ». En corollaire, il faudrait lire avant, le très beau roman de Jean-Philippe Blondel,  Mariages de saison , dans lequel un photographe recueille les confidences et les états d’âmes de jeunes mariées.

Si vous faites cela, vous serez pile dans l’ambiance. Mais bien sûr, ce roman se suffit à lui-même. Séverine Danflous réussit une performance, quelque chose qui n’est pas aisé, casse gueule même : se mettre dans la peau d’un personnage du sexe opposé. Cet homme qu’on a quitté, qui erre de logement en appart, de canapés de potes en divans de vieilles copines, elle a su en tirer le meilleur, le plus profond, le plus sincère. Elle est allée cueillir son mal, sa douleur, ce que la séparation avait laissé de doutes en lui, et toutes ces blessures que le vide a provoquées.

Ce portrait d’un homme en déshérence, simplement raccroché à un projet qui lui fait écho, est à la fois simple et beau, profond, subtil. Pas évident de comprendre l’autre sexe, d’envisager un monde que l’on coudoie mais qui reste bien abstrus. Pas facile de trouver le chemin, sans passer par le mélo, en évitant les poncifs, les voies sans issue et en trouvant les voix avec issue. 

Il y a quelque chose de très émouvant à suivre le parcours de cet homme au mitant de sa vie, qui réalise qu’il n’a pas construit grand-chose et qui commence à se demander ce qu’il laissera derrière lui. Ses face à face avec ces femmes blessées, elles aussi très touchantes dans leur colère, leur peine, leur douleur, sont autant de miroirs qui le racontent en creux. À chaque confidence, il en apprend un peu plus sur les femmes, leur ressenti, leur fonctionnement, et dénoue doucement les liens qui l’emprisonnent dans cette chute qui semble sans fond. Car être abandonné c’est être lâché dans le vide.

La construction linéaire du roman est extrêmement bien sentie. Chaque entretien préfigure un pas en avant, pour l’homme qui enregistre mais aussi une libération pour celle qui est écoutée. C’est une relation brève mais intense qui s’instaure, avec peut-être, l’accord tacite de se guérir l’un l’autre. Chaque enregistrement est une brique de la nouvelle maison que se bâtit l’homme largué, et la confidence que consent la femme est un poids dont elle se déleste. Peu à peu, celui qui était sans volonté, semblable à la feuille emportée sur le dos de la rivière, va reprendre des forces, mis le parcours est semé d’embûches et il faudra se montrer pugnace pour conserver une chance d’aller mieux, de revoir la lumière. La vie facétieuse n’aide pas, ou aide parfois.

L’écriture est fine, travaillée, elle est belle, elle remplit ces pages d’humanité, de chair, de souffle, de souffrance aussi, accompagnée par un cortège sombre de colère et de doutes. Sous la plume de l’auteur, le quotidien blafard reprend des couleurs, des détails retrouvent une importance toute simple, la lumière, les soupirs, une chanson, les silences, un café.

Avec ce roman, l’auteur nous dit que la guérison n’existe pas dans la fuite et qu’elle se trouve dans le combat. Qu’il faut aller au charbon, s’en mettre partout, y tremper les mains et le cœur, ne pas subir. Elle nous dit que la réparation, la guérison passent par la création, la sensibilité, que ce qui a blessé peut aussi soigner. Elle nous suggère que même si les autres nous en mettent parfois plein la gueule, il faut avoir le goût des autres et que l’art est un beau véhicule qui aide beaucoup.

Au fil des pages, la polyphonie se répand tout en accordant sa singularité à chaque voix. Cela construit un chœur, celui des relations complexes de l’amour, de pourquoi il meurt, de pourquoi il surgit, de comment on survit à sa disparition, à son délitement.

Je vous propose de vous abandonner durant 200 pages, et peut-être que ça durera un peu plus que ça. Et je prends le pari mesdames, que parmi vous, pas mal se diront en lisant certaines confidences « mais oui, c’est exactement ça que j’ai ressenti ! » et que vous, messieurs, vous vous trouverez des points communs avec le narrateur.

L’ouvrage est en librairie depuis le 11 mars. Vous n’avez plus d’excuse.

Seb.

S’abandonner, Séverine Danflous, Marest Éditeur, 200 p. , 17€.

Le Dormeur, Didier Da Silva (Marest éditeur) – Seb

« 1974…Je suis venu au monde il y a sept mois et tout cela me passe au-dessus de la tête ; la première rengaine dont je me souvienne, À la pêche aux moules dans l’interprétation de Nestor le pingouin, ne devait se répandre sur les ondes que l’année suivante ; je vis donc et respire encore dans un parfait silence et un parfait oubli, à trois heures et demie de route du plateau des Bouzèdes, entre le Gard et la Lozère, où un cinéaste de trente-et-un ans nommé Pascal Aubier s’apprête à mettre en boîte un film de huit minutes et demie en une seule prise acrobatique, ce qu’on appelle communément un plan-séquence. »

Voilà bien une sorte d’OVNI littéraire. Le genre de machin qui ne risquait pas vraiment d’attirer mon attention. Fort heureusement Aurélie Barlet existe. Elle tient la librairie La Pléiade à Cagnes-sur-Mer. C’est elle qui m’a proposé de lire ce roman. Bien lui en a pris. J’aime le cinéma, beaucoup, énormément, passionnément. Peut-être pas exactement comme l’auteur de ce roman, qui semble très pointu sur le sujet. Je pense souffrir de nombreuses lacunes sur le sujet face à lui. Mais peu importe. Le cinéma nous réunit. C’est d’ailleurs le premier exploit du cinéma, réunir les gens.

Mais je digresse. N’hésitez pas à me rappeler à l’ordre si je recommence. Donc Le dormeur.

Ce roman est né sur des bases très culturelles. Pour faire court, il raconte la naissance, en 1974, du film éponyme réalisé par Pascal Aubier. Un film inspiré directement du poème assez renommé du non moins célèbre Arthur Rimbaud, Le dormeur du Val. Du point de vue de la culture, ça part d’un bon pied. L’illustration de couverture de ce roman représente une toile de Gustave Courbet, L’homme blessé. Les bases sont posées.

Didier Da Silva est tombé un jour (sans se faire mal) sur Youtube, sur ce film, Le dormeur. Ce fut un choc visuel, un choc d’atmosphère, un bouleversement technique, que dis-je, un séisme. L’érudit cinématographique est sur le cul, il vient d’en prendre plein les mirettes (petit clin d’œil à Mel Brooks et ce sacré Robin des bois… je me comprends… et je dois être le seul…) La sensation et l’émotion sont si puissantes, que l’auteur Da Silva décide de rencontrer le cinéaste responsable, Pascal Aubier, et de mener l’enquête sur la genèse.

Oui, parce que j’ai oublié de vous dire une chose très very importante, le cinéma mondial n’a plus jamais été pareil depuis ce court-métrage, il y a eu un avant et un après Le dormeur. Le dormeur, c’est la preuve éclatante de ce que peuvent faire des passionnés complètement allumés quand ils se réunissent et qu’on leur laisse un peu d’argent, du temps, et une totale liberté.

Les 128 pages de ce livre racontent les dessous de cet évènement qui a eu et a encore des retentissements et des effets sur le cinéma de la planète tout entière. Rien que ça.

Mais pour comprendre ce que ce film a eu de si extraordinaire, d’un point de vue technique, il faut se replacer en 1974, avec les moyens de l’époque. Et cela, l’auteur le fait remarquablement grâce à une énumération à la Prévert de ce qui se passait cette année-là, et rien que ça les amis, c’est roboratif. Ça m’a plongé dans une douce nostalgie, les trois premières pages sont consacrées à ces fondations lointaines et pas que cinématographiques, et elles sont très bien posées. Pour le jeunot qui bouffe du film d’action à qui mieux mieux (à ne pas confondre avec Miou Miou, même si 1974 est l’année de sortie des Valseuses) je disais donc, pour le jeunot qui se goinfre de films d’actions gavés d’effets spéciaux numériques, le choc visuel du Dormeur va peut-être se faire attendre, parce qu’il lui faudra chercher un peu et se remettre dans le contexte. De nos jours, avec la fausse magie du numérique, tout est possible, parfois, c’est dommageable d’un point de vue créatif, et le film de Pascal Aubier, c’est la quintessence de la création.

Parce que bien sûr, je suis allé fouiner sur Youtube, visionner ce fameux « court » de huit minutes et demie. Même si j’étais pris par le décor (des paysages), et la musique entêtante, j’ai passé ces quelques minutes à me demander « putain, comment ils ont fait ça ?! ». Ce livre vous livre les secrets, vous raconte comme une aventure, et avec un ton journalistique travaillé, la naissance du Dormeur, ce rêve fou, ce projet de dingos, devenu réalité d’une manière assez rocambolesque dans les faits, par la folie, par l’inspiration, par l’acharnement, par la passion, par la puissance d’un acte collectif et de gens de bonne volonté. Parfois, toutes les conditions sont réunies, le timing est parfait, chaque chose est à sa place, le moindre brin d’herbe, le moindre nuage, l’intensité de la lumière, sa façon étrange de pénétrer l’air de biais, les techniciens sont en osmose, l’alchimie plane et les dieux du cinéma sourient au spectacle. C’est ce qui s’est passé pour Le dormeur. Grâce à tous ces gens, les locaux et ceux venus d’ailleurs, de la ville, de l’étranger. Grâce à la Louma aussi. Cette innovation, ce truc de génie sorti d’un cerveau spécial, assurément. Cette chose sur laquelle les plus grands réalisateurs américains se sont jetés, conscients de son potentiel et des possibilités fabuleuses qu’elle offrait. Ça pourrait faire un long métrage cette naissance, je verrais bien le grand Clint Eastwood s’y coller, un peu comme il s’est collé à la réalisation de Bird ou de Chasseur blanc cœur noir. Je me demande si je ne digresserais pas un peu à nouveau…Vous ne deviez pas intervenir si je récidivais ?

L’écriture de Didier Da Silva n’est pas en reste. C’est vraiment très bien écrit, c’est parfois poétique, il y a en suspension au-dessus des pages, une ambiance élégiaque qui fait beaucoup de bien, qui apaise. On sent au travers de sa plume qu’il aime profondément les personnages qu’il raconte, ces gens qui ont existé et qui pour certains, existent encore. Peut-être même que, soyons fous, grâce à ce Dormeur, ils existeront pour toujours. On crève de jalousie de ne pas avoir été là-bas, de ne pas avoir vécu ça. Ce récit est une aventure qu’on déroule avec délectation, il est truffé de références cinématographiques, on croise des noms très célèbres, on se dit que dans les années 70, les stars (certaines), savaient se mouiller pour des projets fous et pour pas un rond ou presque. Au fil des pages, on n’en revient pas de cette expédition qui a conduit à la réussite de ce projet hors-norme. De Paris et des Films de la Commune au plateau des Bouzèdes, cette garrigue qui s’est laissée dompter pour une belle et bonne cause. Pour un rêve, une chose faite par des artisans et des passionnés, pour une vision et quelque chose que Pascal Aubier tenait au chaud dans ses tripes, un truc viscéral.

Après avoir dévoré ce roman très original, j’ai voulu en savoir plus. Je suis retourné sur Youtube, pour découvrir La champignonne, un autre court-métrage de Pascal Aubier. Sans déflorer trop le suspense, on peut dire que c’est une sorte de prolongement du Dormeur, un moyen très créatif de lever le rideau sur la comment Le dormeur a été réalisé. Pour ça aussi, chapeau, c’est bien vu, inspiré, léché, le rythme est impeccable, l’inspiration présente à chaque seconde. Comme sur cette scène vers la fin, avec ce cadrage-débordement rugbystique qui fait de la caméra un protagoniste à part entière du film, celui qui filme et qui joue aussi.

Il en fallait du courage et de la folie pour réaliser Le dormeur en 1974, mais il faut une bonne dose de ces mêmes ingrédients pour éditer un livre qui raconte cette aventure. Je témoigne mon respect à MAREST éditeur pour ce risque pris, pour cette ambition, c’est beau, c’est dans le même esprit que cette histoire née en 1974, la boucle est bouclée. La fin du livre ressemble à une fête qui s’achève. Et nous y étions.

Je récapitule : 1 : visionnez Le dormeur. 2 : lisez Le dormeur. 3 : regardez La champignonne.

Bon voyage…

Seb.

Le Dormeur, Didier Da Silva, Marest, 128 p. , 14€.

Sur ses traces, Thierry Clech (Marest) – Yann

Ecrivain-photographe ou photographe-écrivain, entre ses deux passions, Thierry Clech ne choisit pas. Après des livres de photo en collaboration avec des écrivains, il publie des romans sans photos sous son nom. Sur ses traces est le second, après Le temps d’une île (éditions Henry Dougier – 2018). On ne s’étonnera pas que ce nouveau titre paraisse cette fois chez Marest Editeur, dont la ligne éditoriale navigue en permanence entre littérature et cinéma, profitant des passerelles que constituent des textes comme celui-ci.

Le narrateur, amoureux fou du film Vertigo, classique intemporel d’Hitchcock, reprend conscience devant l’écran de sa télé, sans pouvoir se souvenir de ce qu’il lui est arrivé. S’est-il endormi, a-t-il perdu connaissance ? La seule certitude est l’absence de Constance, sa compagne, son amour qui devrait être à ses côtés. Commence alors une quête à travers Paris, à la recherche de Constance …

Thierry Clech, à n’en pas douter, partage la passion de son narrateur pour l’oeuvre d’Hitchcock et son récit navigue en permanence entre la réalité de la ville et l’illusion du cinéma. Au cours de son errance sous la neige à travers les rues de la capitale, le narrateur est régulièrement assailli par des visions comparables à celles que vit le personnage de Scottie dans Vertigo. Croyant à plusieurs reprises reconnaître Constance, il se retrouve dans la peau de Scottie recherchant Madeleine alors qu’il la sait morte. Incapable de se décider sur la conduite à tenir, il erre longuement dans Paris, que la neige recouvre progressivement, accentuant ainsi cette ambiance ouatée, éthérée dans laquelle il semble se débattre au ralenti.

 » (…) la ville dans laquelle je déambule n’est peut-être après tout qu’une idée à laquelle mon esprit donne consistance (…), comme si tous ses espacements, ses parcs, ses immeubles et ses tours n’étaient là que pour dissimuler un vide foncier qui n’est d’ailleurs pas forcément celui de cette ville, mais le mien (…) »

Le lecteur a l’impression d’assister à une quête indécise au sein d’une ville fantôme. Même si le narrateur y croise des centaines de personnes, il paraît seul la plupart du temps, côtoyant des visages anonymes dans des lieux hantés par le passé. C’est ainsi que ses pas hésitants le mèneront vers la rue Paul Bert où se situe le Bureau des objets trouvés. Il avait égaré son portefeuille dans le quartier quelques dizaines d’années plus tôt et ne l’avait jamais récupéré. Poussant la porte, il renouvelle sa requête d’alors et, à sa surprise, le gardien des lieux lui ramène l’objet égaré, en provenance directe de sa jeunesse…

Hommage au cinéma en même temps qu’à Paris, Sur ses traces se lit comme une rêverie vertigineuse, une mise en abyme du film d’Hitchcock en même temps qu’une réflexion parfois amère sur le temps qui passe et ne laisse rien intact. Quant à savoir ce qu’est devenue Constance, on n’en dira pas plus, si ce n’est que, là encore, Thierry Clech joue avec ses personnages et son récit, nous offrant ainsi un texte court et dense, une ode au cinéma et à l’imagination.

Sur ses traces, Thierry Clech, Marest éditeur, 120 p., 12€.