La Porte du voyage sans retour, David Diop (Le Seuil) – Aurélie

Dans les années 1750, Michel Adanson séjourne au Sénégal en tant que botaniste. Parti pour y découvrir en détail sa faune et sa flore, c’est finalement le peuple Wolof qui va le fasciner.

À travers les yeux d’un Blanc pas comme les autres, David Diop nous fait découvrir le Sénégal à une période où l’esclavage faisait des ravages. Au cours de ses voyages d’un village à l’autre aux côtés de Ndiak, Adanson apprendra à maîtriser la langue, à appréhender les coutumes et à se familiariser avec une riche spiritualité.

Plus de 50 ans plus tard, sa fille Aglaé découvre ses carnets après sa mort. Des carnets rédigés spécialement pour elle. Alors qu’elle croyait que son père avait toujours tout sacrifié pour son travail, elle découvre un nouveau pan de sa personnalité : celui d’un homme sensible ayant totalement perdu la tête pour une certaine Maram…

David Diop nous offre un magnifique roman, tant par le style que par ses personnages flamboyants, complexes et passionnants. Mon seul regret : je l’ai trouvé trop court, j’aurais tant aimé pouvoir parcourir la brousse encore un peu.

Aurélie.

La Porte du voyage sans retour, David Diop, Le Seuil, 252 p. , 19€.

Les grandes villes n’existent pas, Cécile Coulon (Le Seuil / Points) – Seb

« Ici, les enfants apprennent à nager dans les lacs, les rivières et les étangs. Chacun a ses souvenirs de pique-nique en été, de jeux plus ou moins conseillés sur la glace en hiver. Quelques-uns ont eu un scooter à quatorze ans, mais la plupart ont pris l’habitude très tôt, de se déplacer à pied, à vélo, en courant. Le week-end, après les repas familiaux qui s’éternisent, tout le monde part en balade. Quoi qu’il arrive, toute rencontre, évènement, retrouvaille se termine à l’extérieur. C’est un principe : il y a toujours plus de choses à faire dehors. Plus de choses à voir. Plus d’endroits où se cacher. Nous avons été élevés en plein air, comme les poules du voisin. »

Avec ce texte de moins de cent pages, Cécile Coulon exhume une époque, toute conservée dans sa gangue d’enfance et d’adolescence. Alors mon petit cœur de campagnard bat d’une manière singulière, comme s’il se pressait comme un citron rouge pour s’extraire lui-même « l’endorstalgie », mélange d’endorphine et de nostalgie qui fait tant de bien, même quand ça va bien.

Photo : Sébastien Vidal.

Évidemment, si vous n’avez pas grandi là où les villes étaient absentes, il se peut que ce récit ne vous touche pas. Ou alors vous serez curieux, et vous aurez envie de voir « comment ça se passait dans ces endroits ». Parce que même citadin, vous avez forcément mis les pieds à la campagne, pendant des vacances, chez des grands-parents ou une tante.

Être enfant, adolescent, à la campagne, c’est une expérience qui ne s’oublie jamais. Parce que tout est férocement lié à l’enfance, justement. J’ai toujours dit, écrit, pensé, que nous étions façonnés par les lieux où nous vivions, surtout les endroits où nous avons ouvert les yeux, senti les premières odeurs (qui seront toujours belles, même si elles sont fortes et mauvaises), éprouvé les premières grandes émotions, fait les premières découvertes, reçu des savoirs.

Être jeune à la campagne, c’est une expérience transcendantale. Oh, bien sûr, sur le moment, quand on le vit, on ne serait pas vraiment d’accord avec ça. C’est le recul qui apporte cette constatation. En zone dite rurale (ce qui reste assez vague comme terme), il y a moins de choses à faire paraît-il. Je dis oui et non. Il y a moins d’infrastructures, de services publics, oui. Dans un village de mille habitants, cerné par des champs ou des forêts, il faut chercher le théâtre, le cinéma, la salle de spectacle. La seule chose qu’on aura c’est la salle des fêtes. Mais, quand on y réfléchit, il y a juste moins de choses qui nous détournent de l’essentiel. Quand on est en pleine campagne, sans rien pour nous distraire, qu’on fait face aux arbres et aux rivières, aux sommets et aux vallées, qu’on sent passer les saisons sur son propre corps, on se fait face, on s’observe, on se sonde, parce qu’on n’a guère d’autre choix. Alors on observe, on aiguise son regard. Le théâtre, c’est la comédie humaine qui se déroule au village chaque jour, et en plus c’est gratos. Le cinéma, il a lieu dans la tête, grâce à l’imagination et la seule chose de la ville qui arrive jusqu’à « la cambrousse », les livres. Les concerts, ce sont les bals sur la place du village. La campagne et sa nature sont rudes, elles ne font pas de cadeaux, elles sont, simplement. Il faut prendre l’ensemble comme il est, s’en accommoder et s’adapter. Si on fait ça on peut y être très heureux. Cécile Coulon explique très bien ce phénomène dans son livre.

C’est un ouvrage qui pourrait (qui pourra ?) tenir lieu de trésor, un jour, pour les sociologues, quand tout cela aura disparu, qu’il ne restera plus que les pierres et des cheminées orphelines de fumées. (mais je doute que ça advienne), parce que la Résistance et la Résilience sont les deux mamelles de la « ruralité ». (désolé, je n’ai pas d’autre mot qui aille mieux, ou alors je dois redonder, et redonder c’est mal).

Photo : Raymond Depardon.

Oui, ce petit livre peut très bien aller de paire avec le film Profils paysans, de Raymond Depardon, on est sur le même terrain de jeu. On pourrait aussi lire des livres de Marie-Hélène Lafon ou certains de Pierre Jourde pour se mettre en bouche, ou en jambes.

Avec une grande finesse et beaucoup de tendresse, l’auteure nous raconte son village, ses quelques arpents où ont fleuri des maisons serrées les unes contre les autres, ceintes de ruelles tordues, chapeautées par une église qui tinte encore, un peu. Elle nous chuchote les secrets de ces espaces où nul train ne passe, où la voie ferrée est devenue un chemin de promenade dominical.

J’ai aimé ses descriptions des lieux de vie, ces coins qui recèlent des émotions, des projets, qu’ils soient partagés ou que ces gamins rêveurs gardent pour eux : le stade, le café, la place du village ou le jardin public. L’école elle, c’est le point à défendre coûte que coûte. C’est la source qui ne doit pas tarir. Alors s’il le faut, on fait des classes à plusieurs niveaux.

Cécile Coulon puise son inspiration dans les paysages "grandioses et anxiogènes" de l'Auvergne.
Photo : Marielsa Niels / Hans Lucas (JDD).

Je suis un peu plus vieux que Cécile Coulon, mais j’ai connu les mêmes choses, j’ai « pris le car » à des heures matinales presque inhumaines, rôdé un peu blasé sur les mêmes routes, glandé dans les mêmes recoins cachés, utilisé les mêmes cabines téléphoniques à pièces, lorgné sur les mêmes terrasses de cafés. J’ai lu des livres, allongé dans les hautes herbes d’un pré, abrité du soleil par un pommier penché, juste derrière l’école justement, ou le stade, ou perché sur un banc qui avait, on ne sait pourquoi, les faveurs des jeunes du bourg. Et avec régularité, comme une sentence, l’heure qui sonnait au clocher.

En crevant l’abcès de l’enclavement, du manque d’équipement, de la perdition dans la vastitude, Cécile Coulon parvient à faire des atouts de ce qui était au départ des points faibles (tout du moins du point de vue du citadin). En racontant, avec beaucoup de cœur et avec l’écriture qu’on lui connaît, son pays et ses années d’insouciance, ses interrogations, en exposant sa vision des choses, elle réussi à garder intact ce qui est précieux et pourtant intangible, les souvenirs et le vécu qui sont adossés aux vieilles pierres, aux accents qui chantent ou pas, aux traditions et aux habitudes. Certaines façons de faire ou de causer me sont familières, et les relire a ranimé des moments forts, qui m’habitent toujours et qui attendaient leur heure pour me secouer à nouveau. Comme cette obsession que nous avions d’aller sans cesse « faire un tour ». Ado, on passe son temps à quitter son domicile pour aller faire un tour. Après un repas de famille, ou le dimanche, on va faire un tour. Le tour, c’est à la fois l’habitude et l’inconnu. Le circuit est connu, mais sait-on jamais qui va-t-on y croiser ?

Dans ce récit, il y a une forte présence sociale, qui dit la vie des gens qui vivent dans ces endroits « très beaux mais où on ne vivrait pas à l’année ». Il y a une mise en avant de la vie qui s’égaye, malgré tout, des solidarités, des liens qui se nouent, des tensions et des rivalités, du léger retard pris sur la ville et qui n’est toujours rattrapé depuis…depuis toujours. Ce petit livre montre ce que c’est que de vivre là quand on a quinze ans, ou huit, ou douze, peu importe. Il explique ce qui se passe quand on le quitte et qu’on y revient. Il montre de quelle manière le temps est différent entre ville et campagne, comment les rêves prennent leur envol dans ces contrées, et de quelle façon ils sont regardés là où ils atterrissent.

Finalement, l’auteure écrit une sorte d’élégie à la campagne, parce que malgré les moqueries, les légendes urbaines, malgré les préjugés sur les ploucs et les péquenots, elle dit que les ruraux se débrouillent, et plutôt bien, qu’ils s’en sortent avec moins de moyens que les autres, et qu’ils parviennent à tutoyer, parfois, le bonheur, sans ostentation, sans prétention.

Avec style, Cécile Coulon tord le cou au idées reçues, aux croyances, elle dit le vrai, le beau et le moins beau, ce qui a été vécu et ce qui sera, encore, pour longtemps. Elle affirme que même si à un moment le lieu devient trop étroit pour nos velléités de gamins grandis trop vite, nous ne cesserons jamais d’aimer l’endroit où nous avons passé l’enfance.

« Cette histoire n’en est pas une. Ce n’est ni un roman ni un essai. Ni un conte ni un documentaire. Pas même un témoignage. C’est un regard, un regard d’abord patiemment aiguisé, posé en silence sur les terres auvergnates. Un œil qui s’est ensuite détourné pour voir les mêmes choses, au creux d’autres paysages, souvent grandioses, en Ardèche, dans la Drôme, dans le Lot, en Lozère, en Corrèze, en Creuse. Evidemment, mes souvenirs, ou ce qu’il en reste, ne suffisent pas à transcrire avec une impartialité totale le quotidien d’un village de huit cents âmes il y a quinze ans de cela. »

Traduit de l’auvergnat par…non je déconne !

Seb.

Les grandes villes n’existent pas, Cécile Coulon, Points, 95 p. , 5€60.

Julius Winsome, Gerard Donovan (Le Seuil / Points) – Seb

« Je n’attendais rien et rien n’est arrivé. Une épaisse couche de glace s’est glissée dans mon cœur. Je l’ai sentie s’installer, gripper les soupapes et apaiser le vent qui soufflait dans ma carcasse. Je l’ai entendue se plaquer sur mes os, insérant du silence dans les endroits fragiles, dans tout ce qui était brisé. Mon cœur a alors connu la paix du froid. J’ai renoncé à mon ami, et la veillée nocturne s’est terminée : désormais, seul son esprit viendrait me rendre visite. »

Photo : Sébastien Vidal.

Mon cœur a été fendu à plusieurs reprises en lisant ce roman. Ce n’est pas facile de lire avec des larmes silencieuses qui fleurissent aux paupières. Surtout lorsqu’on se fait cueillir à froid, dès le début. Et cette vague de peine revient à un rythme régulier, comme le ressac. Désormais mon cœur est une grosse bûche trop sèche, trop sèche d’avoir trop pleuré. Une bûche en au moins quatre morceaux, secs mais qui saignent par compassion, par empathie.

Lorsque j’ai refermé ce livre, j’ai eu l’impression d’avoir vécu un deuil, je veux dire réellement vécu un deuil. Hobbes, le chien de Julius Winsome, c’est comme si c’était moi qui l’avais perdu, mais en plus de cette grande peine-là, je devais partager celle de Julius, effondré de la mort de son meilleur ami. Julius Winsome, cet homme calme, doux, peut-être l’exemplaire humain le plus éloigné de la violence, l’homme le plus apte à vivre en paix dans sa maison au fond d’une forêt du Maine, entouré de ses livres qui font comme une seconde enveloppe en tapissant les murs de sa cabane au presque Canada.

Tous ceux qui vivent avec un animal, que ce soit un chien, un chat, ou un représentant d’une autre espèce plus originale, savent ce que nous apportent ces amis, parce qu’on ne va pas se mentir, ils sont bien plus que de simples compagnons. Ils sont la preuve maintes fois renouvelée que l’on peut se comprendre et s’aimer sans parler le même langage, ça se passe autrement, plus finement, par des attentions, par des regards plus évidents qu’un discours, parce que le regard porté c’est déjà le geste qui suit le discours, l’acte d’amour et d’attachement avant la parole. L’animal donne sans même se douter qu’il peut recevoir, et ça c’est beau.

On a tué Hobbes, le chien de Julius. D’un coup de fusil, à bon portant. Ça s’est passé à quelques centaines de mètres de la maison de Julius, il a même entendu le coup de feu, mais il y a souvent des chasseurs dans le coin. Pour Julius, c’est la double colère nourrie par la double injustice : son chien n’avait fait de mal à personne, c’est un acte stupide ou gratuit, ou les deux, et l’auteur du crime est inconnu.

Il faut dire que Hobbes, depuis quatre ans, avait rallumé le feu du cœur et de l’âme de Julius. Avant l’adoption du canidé, Julius était un homme très seul, vivant essentiellement dans ses livres hérités de son père, empêtré dans le souvenir des jours heureux en famille et installé à l’endroit même du bonheur. Alors quand Hobbes est arrivé, je devrais dire « a déboulé » tant il était plein de vie, incroyablement heureux, comme s’il mesurait la chance qui venait de lui sourire, le cadeau qui venait de lui être fait, Julius est né une seconde fois.

Gerard Donovan sait si bien trouver les mots pour dire cette relation fusionnelle, cette résurrection à la vie sociale. Parce que c’est ce qu’a réussi Hobbes. Et écrire, si je ne m’abuse, ce n’est que ça, trouver les mots qui vont avec la situation, ceux qui ont été fabriqués et inventés il y a longtemps et qui vont s’imbriquer à la perfection dans la peine, la joie, le bonheur, la souffrance et la colère. Les mots qui font mouche, les mots qui touchent, les mots médicaments. Les mots-papillons, qui volètent et se logent dans le ventre, on les sent, ils bougent, ils nous travaillent, et peut-être que jamais ça n’a travaillé de cette façon à cet endroit. L’auteur distille la tristesse d’entrée, l’incipit annonce la couleur, il prend notre cœur et l’essore dans sa grande main. Ce qui dégouline de cette éponge, c’est toute notre humanité, il l’extrait en une seule fois, mais les gouttes tombent tout le long de l’histoire.

Ne vous méprenez pas. Ce livre fait souffrir, si vous avez deux sous d’empathie vous souffrirez. Mais il n’y a pas de pathos, le mélo n’a pas sa place, parce que Gerard Donovan a dégoté des mots qui soignent, il dit les choses sans détours, et quand on saigne de l’organe des sentiments, les détours ça fatigue énormément. Peut-être que les mots sont importants, c’est même certain, mais la manière dont ils sont prononcés l’est tout autant. Il y a tant de douceur dans la parole de l’auteur, dans sa violence, la colère de Julius est gigantesque mais s’exprime aussi dans ce registre, il n’y a pas de fracas autre que la première douleur, celle de la perte.

L’auteur exprime une évidence qui était restée cachée longtemps : que ce que l’on construit avec un autre être est aussi important que l’être lui-même. Parce que lorsque cet être n’est plus là, il reste ce qui a été réalisé, cette chose intangible, immatérielle, les moments partagés et les sentiments qui ont poussé dessus. Quand on perd quelqu’un de cher, les sentiments que l’on nourrissait pour lui sont orphelins, et ce sont eux qui pleurent en nous. Et le souvenir des bons moments vient darder un plus l’éponge écrasée dans la main de Gerard Donovan.

Il y a ce passage ou Julius se souvient d’une conversation, cette discussion avec un enfant qui expliquait pourquoi les chiens vivaient moins longtemps que les humains. Cette théorie me semble tellement exacte, elle met dans le mille.

L’auteur nous parle de la solitude, de la perte irremplaçable, et de quelle manière on peut gérer ça, cette douleur qui palpite et qui ne s’en va pas. Parce que la douleur ne s’en va pas ; peu à peu, c’est notre seuil de tolérance à la souffrance qui augmente, alors on peut vivre quand même, et au bout d’un temps, on n’aura plus que cette gêne, là, comme on a mal à un genou ou dans la nuque. À la différence que le genou et la nuque ne nous renvoient à personne.

Le roman est somptueux, la nature omniprésente, autant que la littérature. On sait depuis des lustres que ces deux-là font bon ménage. J’ai aimé comme l’auteur fait avancer de concert l’installation du froid dans le cœur de Julius et l’hiver qui arrive dans le Maine. C’est beau, si beau. La construction en ellipse est une façon de remuer la plume dans la plaie, c’est bien vu, c’est maîtrisé.

Ce livre va vous laisser une trace, je mets un billet que ce sera celle d’une patte de chien.

Je n’en attendais pas moins de la part d’un ouvrage qui débute par une citation de Marc-Aurèle.

Second extrait, c’est cadeau :

« Nous avons pris le chemin du chalet, éclairés par la lune qui montait dans le ciel et par le pâle reflet de la neige, deux hommes marchant l’un derrière l’autre. L’un des deux pointant son arme sur le dos de l’autre…Le plus vieux schéma du pouvoir. »

Traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte.

Seb.

Julius Winsome, Gerard Donovan, Le Seuil / Points, 244 p. / 264 p. , 19€80 / 7€20.

Rien dans la nuit que des fantômes, Chanelle Benz (Seuil) – Fanny

J’avais déjà adoré son excellent recueil de nouvelles Dans la grande violence de la joie (traduction Bernard Hoepffner) et là, c’est totalement confirmé: Chanelle Benz est une très grande voix de la littérature américaine avec ce roman hypnotique, sorte de Ron Rash au féminin: Rien dans la nuit que des fantômes (The gone dead), sous la traduction de David Fauquemberg.

Déjà, l’ambiance qui t’englobe immédiatement, celui du Delta du Mississippi, la moiteur, la vieille maison de métayer, l’humeur du Sud, la tension déjà palpable. Et puis notre héroïne, Billie James, qui revient sur les traces d’un père mort violemment sur cette terre en 1972, poète noir engagé dans les droits civiques et les mouvements liés au Black power.
Avec précision, Benz nous entraîne dans les méandres des souvenirs qui surgissent sur un territoire mouvant où être noir, c’était être voué à la possession, l’humiliation et souvent la mort.

Rien dans la nuit que des fantômes est un très grand roman qui nous parle de race, de mémoire et de justice. Le tout avec des scènes qui vous prennent à la gorge et un sens admirable de la construction.

Jim Mc Cee, Harlan, Hopsen, Pr. Melvin Harley, Lola, Carlotta, ces personnages évoluent auprès de Billie en donnant de leurs voix sur la mystérieuse mort du père, Cliff, homme engagé, perturbateur, intellectuel, séducteur… mais d’une couleur trop sombre pour les « rednecks » du coin. L’oncle Dee évolue aussi dans cette histoire mais Benz ne lui donne pas chapitre, il est ce fantôme errant de plusieurs générations violentées, de cette peur inscrite au plus profond de leur chair.

Chanelle Benz amène son originalité en mêlant petites anecdotes historiques, musicales, politiques et littéraires, qui font joindre Diane de Poitiers à Angela Davis, en passant par Charlie Parkers.
Voici un blues, celui qui te prend aux tripes, te pose dans des pensées mélancoliques et fait battre le cœur d’un peuple et d’une terre que Mark Twain nommait « le grand boueux », prise entre deux eaux, celles du large fleuve Mississippi et de la rivière Atchafalaya. Voici une musique littéraire qui ne te lâche plus jusqu’à la dernière note. C’est à la fois fragile et tourmenté, doux et amer, troublant et angoissant.

Les souvenirs de Billie sont des fragments qu’elle reconstitue dans les silences, les regards et les mensonges, à la recherche d’une vérité qui ne veut plus se dire. Rien dans la nuit que des fantômes m’a dit l’éclaboussure de la violence raciste et la grâce d’une peine. C’est une histoire qui confronte les revenants, déjoue les simulacres et fait de Billie une héroïne portant à la fois le calme des étendues Sudistes et la beauté explosive de ceux et celles qui ne se taisent plus.

Un roman qui accroche l’âme comme ce vieux blues de 1928 de Sara Martin: Death sting me blues, d’où sortira le début d’une réponse pour Billie.

Absolu coup au ❤️

Fanny.

Là où chantent les écrevisses, Delia Owens (Le Seuil) – Fanny

Il y a des romans comme ça qui vous arrachent des larmes et un sourire un soir, très tard, sous la pleine lune. Des histoires qui vous prennent au corps et qui vous disent que c’est pour elles que vous faites ce métier.
Là où chantent les écrevisses, de Delia Owens, sous la traduction de Marc Amfreville, en fait indéniablement partie.

Tout commence et tout finit dans le marais, le bayou.
« Un marais n’est pas un marécage. Le marais, c’est un espace de lumière, où l’herbe pousse dans l’eau, et l’eau se déverse dans le ciel. Des ruisseaux paresseux charrient le disque du soleil jusqu’à la mer, et des échassiers s’en envolent avec une grâce inattendue -comme s’ils n’étaient pas faits pour rejoindre les airs- dans le vacarme d’un millier d’oies des neiges. »
Voilà, Delia Owens vous prend dans sa poésie, et l’intensité de ce lieu, pour ne plus vous lâcher jusqu’à la toute dernière page.

Nous sommes en 1969 lorsqu’est découvert le corps de Chase Andrews dans un marécage. Tout porte à croire à une simple chute du haut de cette vieille tour de guet. Mais l’absence totale de traces ou d’empreintes sème le doute dans l’esprit d’ Ed Jackson, le shérif de cette bourgade du Sud profond. L’ enquête démarre donc, au rythme des plats et des saveurs typiques du coin qui défilent lors des conciliabules entre Ed et son adjoint.
Parallèlement à cette histoire, une autre débute en août 1952, au sein du marais. Une petite fille voit partir sa mère au bout du chemin. Elle essaye tant bien que mal de se dire qu’elle reviendra… un jour.

C’est ainsi que commence l’histoire de Kya, se déroulant au milieu des oiseaux, des plantes sauvages, de la violence d’un père alcoolique, des abandons, des belles rencontres, des amibes, des remarques assassines, des hérons, des crabes, des amours.

Avec un sens inné du rythme et de la formule, Délia Owens nous transporte fabuleusement dans son univers. J’y ai plongé mon regard et n’ai plus eu envie d’en ressortir, absorbée par ce personnage féminin fort, dense et magnifique.
Le marais devient la mère nourricière de Kya, il lui donne, la nourrit, l’inspire, la fait grandir, la confronte tandis que le monde autour observe cette « Fille des marais » méfiante et craintive qui a le goût de cette solitude immense, parfois forcée, parfois voulue.

Kya vit, palpite et Owens nous tatoue à l’esprit la beauté sombre du bayou et de son enfant. C’est cela la force d’un grand roman : ce tissage sensible entre personnages, ambiance, écriture et nous, lecteurs-trices happé(e)s.

Là où chantent les écrevisses (« Where the Crawdads Sing ») est un chant d’amour pour les marais, c’est aussi une enquête qui vous surprendra par son amplitude. Comme un éblouissant roman polymorphe.

Kya est désormais une de mes grandes héroïnes littéraires de l’année 2020 qui s’en vient.
Immense coup au ❤️.

Fanny.