Terres fauves, Patrice Gain (Le Mot et Le Reste / Le Livre de Poche) – Aurélie et Seb

J’ai découvert Patrice Gain avec Le Sourire du Scorpion, gros coup de coeur paru en début d’année aux éditions Le Mot et le Reste. J’avance maintenant à rebours dans son oeuvre, une nouvelle fois complètement séduite.

Terres fauves est un roman d’une puissance énorme. Si on ne savait pas que l’écrivain est français, on ne pourrait le deviner tant le schéma narratif et le souffle romanesque sont à la hauteur des plus grands romans américains.

David, citadin dans l’âme, traîne des pieds lorsqu’il s’agit d’aller interviewer un célèbre alpiniste en Alaska pour étayer le livre qu’il écrit pour le compte du gouverneur de New York en campagne pour sa réélection.

Outre son aversion pour l’avion et les grands espaces, il ne serait jamais parti s’il avait su ce qui l’y attendait… Après des confessions involontaires de l’apiniste sous l’emprise de l’alcool, la vie de David bascule dans un véritable enfer et il va devoir puiser en lui des ressources insoupçonnées pour faire face à ce qui l’attend.

Le rythme du roman ne fait que s’accélérer en parallèle d’une montée en tension qui rend le lecteur de plus en plus accro au fil des pages. Les situations en pleine nature sont fabuleuses et la fuite du narrateur en forme de roadtrip infernal est palpitante.

Ce livre se dévore en quelques heures et est un véritable délice !

Aurélie.

« J’ai lu quelque part : tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort. Quelle connerie. Il n’y a rien de plus mensonger. Le mec qui a écrit ça devait s’appuyer sur son expérience d’apprentissage de la bicyclette. Ce qui ne te tue pas te renvoie dans l’existence hagard, affaibli, amoindri, pétri de peurs, de doutes, conscient de la fragilité de la vie et de son altération seconde après seconde. Je lui aurais volontiers cassé la gueule pour voir quels bénéfices il en aurait tiré. Cet élan me surprenait. Je n’avais jamais ressenti un truc comme ça auparavant. Une colère sourde. »

David McCae est un écrivain qui vit à New-York. En ce moment il travaille sur les mémoires du gouverneur de l’Etat de NY. Un gouverneur qui se représente. Son éditeur l’envoie en Alaska pour rencontrer un alpiniste de renommée mondiale, un proche ami du gouverneur. Le but est de recueillir des éléments élogieux au sujet dudit homme politique. Mais l’écrivain rencontre un homme froid, odieux, qui tape allègrement dans la gourde. L’aventurier finit par se confier dans les relents d’alcool, et David entend certaines choses bien embarrassantes. Dès lors, l’écrivain va tomber de très haut et se rendre très vite compte qu’il va tout simplement devoir sauver sa peau.

Patrice Gain m’a refait le coup. J’ai ouvert son livre et je n’ai pas pu m’en éloigner plus que quelques minutes. Il m’a fait décider que tout pouvait attendre, le ménage, le potager, mes séances de sport, les chroniques de mon blog qui prenaient un sérieux retard. 255 pages qui ne manquent de rien, où on ne trouve pas un mot en trop. Un roman tendu comme un arc, mais pas une tension qui vous fait monter les pulsations cardiaques, non. C’est une tension plus insidieuse, qui s’approche comme une fièvre, un prédateur qui vous piste dans la nuit, juste une présence. Elle vous tourne autour, instaure une légère inquiétude. Puis elle passe en vous, ronge doucement, une sorte de démangeaison. Et vous vous grattez jusqu’à la fin, aucune pitié.

Dans Terres fauves, Patrice Gain a une formidable idée. Catapulter un citadin, un homme casanier, un écrivain, dans un univers hostile qui lui est totalement inconnu. Un homme affable et trop gentil, trop tendre qui se retrouve face à la Nature sans masque, impitoyable, austère, magnifique. Le grand choc. Ce face à face est extrêmement bien réussi, le choc des cultures fait des étincelles. C’est si bien écrit qu’on se prend vite de pitié pour David McCae, et parfois on a envie de lui botter le cul !

Sa psychologie est passionnante. On assiste au réveil d’un groggy par une agression qu’il pensait impossible. Au fil des pages, plus la situation empire, plus il s’enfonce. David n’est pas un aventurier, les techniques de survie lui sont étrangères, à New-York, le plus grand risque qu’il a connu, fut de traverser en dehors des clous. En Alaska, les clous sont énormes, ils portent un pelage, des crocs, et ils ont faim.

Le basculement de situation, de l’ambiance mondaine à la guerre déclarée est très bien amené. On a l’impression d’un glissement qu’on ne peut juguler, on éprouve un sentiment d’impuissance qui nous fait nous identifier malgré nous au pauvre David.

Ce qui m’a beaucoup plu aussi, c’est la transformation du caractère de David McCae au fur et à mesure. Il n’est pas très dégourdi, mais il y a une chose qu’on ne peut pas lui ôter, il sait encaisser. Ça le surprend d’ailleurs aussi. Peu à peu, il va redresser la tête, il va s’étonner, éprouver des sentiments noirs qu’il n’avait jamais senti auparavant, dans sa douce vie de citadin. L’homme reptilien prend le dessus sur l’homme de la ville. Ce combat-là, est un régal. Peut-être que le véritable ennemi de l’écrivain c’est lui-même. Ses faiblesses, ses conventions sociales, ses doutes et ses peurs. Quand l’homme est nu il n’a plus rien à perdre. Cette histoire pose une question : qu’est-ce qui fait bouger un homme face à la mort alors qu’il n’a aucune chance ? Comment fait-il pour y croire alors qu’il pense ne détenir aucun outil essentiel pour sauver sa peau.

Où naît la révolte ? Comment se matérialise-t-elle, quelle forme prend-t-elle, modifie-t-elle à jamais l’homme qu’il était ? Patrice Gain répond de manière convaincante et lettrée à ces questions fondamentales.

Photo : Sébastien Vidal.

J’aurais dû me douter que ça allait bien se passer avec ce roman, il débute avec un exergue qui cite John Steinbeck. Et puis au cœur de l’histoire se cache un bel hommage au prix Nobel de littérature, on croise un Lennie qui m’a fait bien plaisir.

Pour emballer le tout, j’ai retrouvé cette écriture qui plaît tant. Qui fait surgir des images. Ils ne sont pas si nombreux les auteurs qui font apparaître des images en agitant des mots. Il y a la parfaite dose de lyrisme, la poésie, les intentions qui affleurent.

Page 117 : Sous la voûte de la cathédrale étoilée, je me suis senti oublié des hommes et dans l’effroi du moment, tout comme Lennie, j’ai confié mon âme à Dieu. »

L’auteur nous questionne aussi sur la portée du mensonge, sur les douloureux effets secondaires de l’imposture, sur les vieilles notes qui finissent toujours par se payer, d’une façon ou d’une autre. Rien ne se perd, tout se solde, mais pas toujours de la manière qu’on imagine, et parfois cela ne se voit pas, mais ça arrive quand-même.

Patrice Gain sait aussi décocher des flèches, il n’a pas besoin d’en faire des tonnes. Page 166, cette flèche placée dans un dialogue : Des fois, les mots, ça venge.

Les dialogues, justement, ils sont si décisifs dans un roman. Et ils sont si durs à réussir. Pour que ça sonne vrai, pas écrit, que ça colle au personnage. Dans un livre, les paroles d’un personnage équivalent à ses gestes qu’on ne voit pas.

Foncez donc dans les Terres fauves, vous n’en reviendrez pas indemne, mais vous ferez des rencontres et vous en apprendrez beaucoup sur vous-même.

Seb.

Terres fauves, Patrice Gain, Le Mot et Le Reste / Le Livre de Poche, 208 p. / 256 p. , 19€ / 7€40.

Rentrée littéraire, quelques pistes – Episode 4 – Amqui, Betty

Amqui, Eric Forbes (Le Mot et Le Reste) – Fanny

« Municipalité d’un peu plus de six mille habitants, Amqui est nichée en plein cœur de la vallée de Matapédia, au seuil de la Gaspésie, à cet endroit précis où le lac Matapédia, comme s’il franchissait soudain un étroit goulot, se métamorphose en foisonnante rivière à saumon. Après s’être tortillé le long de la route 132 sur plus d’une centaine de kilomètres, le long cours d’eau va ensuite se jeter, peu après le village de Matapédia, dans la rivière Restigouche, à l’orée du Nouveau-Brunswick. En langue micmaque, Amqui signifie : « là où l’on s’amuse » »

Je peux te dire que dans le genre amusement sanglant, Étienne Chénier n’y va pas qu’avec la crosse de son Glock et c’est… totalement génial. Bon, d’accord, le fait que le personnage principal soit libraire de son état pourrait te faire dire « ça y est, c’est facile cette identification »…tss tss, que nenni, car Étienne est un tueur acharné, plutôt pas mal bon dans ce domaine d’ailleurs.
Mais pourquoi donc cette obstination farouche à tuer des hommes déshabillés de toute fioriture phallocentrique ? car oui Étienne apprécie d’abattre sa proie dans le plus simple appareil. Et bien à toi d’y aller car il serait fort dommageable que tu passes à côté de ce très bon polar qui ne s’arrête pas au limite du genre.

En face d’ Étienne, Éric Forbes place un enquêteur du Service de Police de Montréal, un certain Denis Leblanc, qui se demande comment ce singulier individu a pu bénéficier d’une large remise de peine. La figure de Leblanc est déjà tout un poème « (…) Une seule fois il avait lu un livre de ce genre, et il n’avait pas vraiment aimé. Le personnage principal, un policier alcoolique et bedonnant au seuil de la retraite, râlait sans cesse à propos de tout et de rien ; et, malgré son caractère exécrable, finissait au lit avec une blonde pulpeuse qui se révélait être la meurtrière. À croire que les auteurs ne connaissait strictement rien au métier de policier(…) ». Bref.
Dans cette histoire qui te prend aux tripes, sans mauvais jeu de mots, ce qui est plus qu’agréable c’est cette galerie de personnages composée par Forbes. Il y a du consistant, de la carcasse usagée, le sens exquis de la formule et de la mise en situation, les plaies, les bosses et toute la sympathie humaine tout à fait anti-héroïque.

Sur un rythme soutenu, l’auteur, lui aussi libraire, collectionneur de polars et originaire d’Amqui, va, par petites gouttes ensanglantées, te mener au secret qui ronge son protagoniste, certes « imparfait » et pourtant terriblement fascinant.
L’inspiration de Jean-Patrick Manchette n’est pas loin, pas loin non plus des détectives privés comme Philip Marlowe (Raymond Chandler) ou Sam Spade (Dashiell Hammett).
Sauf que « notre » Étienne Charnier, euh excusez moi, Chénier, est plutôt un homme en colère. Des bas quartiers aux grandes villas, sa vengeance s’étale et rien n’est plus dangereux qu’un homme qui n’a plus rien à perdre.

Éric Forbes balance dans son shaker littéraire un flic alcoolique et un libraire ivre de revanche pour t’offrir un cocktail explosif où la pointe d’humour, forcément noir, te tracera un sourire et te gardera l’œil pétillant jusque tard dans la nuit.
Dans le jeu du massacre où le tueur montre bien que le monstre n’est pas forcément celui que l’on croit, « Amqui » t’entraîne dans un tumultueux chemin jamais pavé de bonnes intentions.
Voici un polar hors cadre qui t’électrisera jusqu’au bout.

Coup au cœur bien noir.

Fanny.

Amqui, Eric Forbes, Le Mot et Le Reste, 240 p. , 21€.

Betty, Tiffany McDaniel (Gallmeister) – Aurélie et Fanny

Landon Carpenter installe sa famille nombreuse à Breathed au début des années 60 dans une maison réputée maudite au milieu de nulle part.

Betty, 3e fille et 4e enfant de la fratrie nous entraîne sur 700 pages et sur plus de 10 ans dans les recoins les plus secrets de cette famille atypique.

La mère est blanche et victime d’un traumatisme enfantin indépassable, le père est Cherokee et complètement baigné par l’imaginaire lié à ses origines ; ses récits maintiennent ses enfants au-dessus du racisme imposé au quotidien mais tiennent aussi à distance une réalité qui gagnerait à être assumée.

Betty subit les confidences, les situations, les deuils qui frappent sa famille mais elle sublime aussi une résilience à nulle autre pareille, tenant haut la fierté d’être la « Petite Indienne » de son père malgré les brimades à l’école et le fait d’être celle qui affronte la vérité dans un environnement où le silence est roi.

Un roman bouleversant.

Aurélie.

B. E. T. T. Y. C. A. R. P. E. N. T. E. R.

Ballottée d’un endroit à un autre dans ces vastes territoires ruraux des
États-Unis, Betty est la fille d’un Cherokee toujours poète et d’une mère
Tyrannisée dans son enfance qui, parfois, n’y arrive pas ou plus… du tout.
Tour à tour légende familiale, roman générationnel et quête personnelle,
Y a-t-il eu un seul moment où j’ai voulu laissé tomber les sept-cent-seize pages qui composent « Betty »? Nope.

Car elle en a du courage cette gamine qui agit comme un
Agent révélateur des secrets liés à cette famille qui se raconte des contes et des mythes pour mieux
Refuser l’inacceptable, la faille, le désarroi, l’emprise, la violence.
Petit à petit, cette histoire t’accrochera le 💛 tout comme elle l’écorchera,
Et tu seras happée par cette atmosphère faite de beauté, de mystère et d’errance.
Nul pathos, juste la palpitation d’une vie au milieu d’autres.
Tiffany Mc Daniel, avec la traduction de François Happe, te transporteront dans un chant,
Exultant, par les mots, les blessures, cherchant, dans ses bocaux de mots et son flot d’écriture intarissable, cet onguent qui cicatrisera les âmes blessées.
Refusant la fatalité et l’idée même de malédiction, Betty cherche le « vrai » pour mieux appréhender sa réalité.

Un roman inoubliable de cette Rentrée 2020, d’une beauté mélancolique qui m’a rappelé quelques folk songs chantées par un certain Johnny Cash.
❤️

Fanny.

Betty, Tiffany McDaniel, éditions Gallmeister, 716 p. , 26€40.

Sans terre, Marie-Ève Sévigny (Le Mot et le reste) – Fanny

Un inoubliable Sans terre.
Après sa lecture, j’avais « juste » envie d’une balade sur l’Île d’Orléans en compagnie de Marie-Ève Sévigny , histoire de retrouver et de ressentir les lieux du « Chef », retraité de la police nationale, Gabrielle, écologiste jusqu’au-boutiste et Violette, inspectrice investie.

C’est un polar rondement mené, sortant des sentiers battus, électrique de bout en bout. J’en suis ressortie complètement enthousiaste avec l’envie de les retrouver pour une prochaine enquête, c’est pour te dire l’attachement.

Déjà, « Chef », tu le portes dans ton cœur, un briscard qui donne pour titre, à son libraire, le nom de « thérapeute », alias Marco Duchesne, dans la vraie vie, de l’indispensable librairie Pantoute à Québec.
Chef Vaillancourt a donc ses références littéraires et les trimballe le long de cette enquête qui nous plonge dans l’univers sombre des travailleurs d’Amérique du Sud, venus vendre leurs muscles, et parfois leurs âmes, aux fermes de l’Île.
C’est aussi une investigation qui va creuser dans le milieu des puissants pollueurs dont l’image est à l’image du fleuve… tranquille, jusqu’à ce que… .

Ce qui est bien avec Marie-Ève Sévigny, c’est ce ton littéraire, on la sent concernée, et parfois sur les crocs, c’est ce qui est bon, en profonde empathie avec ses personnages principaux.
Au détour d’un événement, des phrases qui claquent au vent des mots.

« (…)Vous inquiétez pas, lieutenant, rien ne viendra troubler l’ordre de votre belle cité. La sacro-sainte « majorité silencieuse » tient trop à ses emplettes du dimanche et à son café Starbucks pour mettre un politicien corrompu dans un coffre d’auto. »

Les pourris seraient toujours les pieds en éventail si des Gabrielle n’étaient pas là, qu’importe les moyens pour les déloger. Mais Chef sait ce que ce genre d’investissement porte en extrémisme et donc en dangerosité.

Sévigny te plante le décor de l’Île d’Orléans, univers à la fois terrestre et maritime, tu patauges dans la vase, tu t’en vas caresser un bon chien ou cueillir des brocolis au milieu des gars du Mexique ou du Guatemala, enchaînés à quelques dollars qui viendront, durant un petit temps, aider leur famille à survivre.

L’Île du poète Félix Leclerc, avec ses saintes et ses saints accrochés à ce caillou (Saints Laurent, François, Jean, Pierre, Sainte Pétronille ou Famille et j’en passe) est le jardin de Québec.
Au sein (cette fois-ci) de cette île fortement agricole, que les Algonquins appelaient « Minigo »qui serait une déformation du mot « Ouindigo », signifiant « ensorcelé », Chef va devoir démêler ses sentiments au milieu d’autres fils où s’entremêlent combat écologique, gangrène mafieuse, polluante Cliffline Energy et véreux Carapelli.

Ce qui est vraiment fort dans ce polar qui tient à ses références comme Lemaitre, Manchette et Benacquista, c’est l’intrigue qui ne s’embarrasse jamais de superflu. Sévigny garde sa hargne contre la corruption étatique et laisse aller le militantisme de Gabrielle sur des points divers comme le social, l’économie, l’écologie et le racisme ambiant.

Tout cela est diablement bien mené et bien écrit.
Décidément, ces auteures de polar me ravissent de plus en plus, tant leur langage n’est pas de bois.

« Tu te crois intouchable, mais même les mandarins dans ton genre finissent par se faire rattraper dans le détour. J’en ai ma claque, de vous voir promener vos masques respectables sur vos faces de voyous ! Et tu veux que je te dise? Je ne suis pas la seule ! Nous ne sommes plus capables, de vous entendre nous mentir en pleine face. »

Marie-Ève Sévigny signe là un énergique et magnétique roman policier et pas que… ce qui en donne tout le sel.

Sans terre est à découvrir et à partager. Va -chez ton thérapeute indépendant 😉 et lis-le !
Indéniable coup au ❤️

Fanny.

Sans terre, Marie-Eve Sévigny, Le Mot et le Reste, 215 p. , 19€.

Juke – 110 portraits de bluesmen (Le Mot et le Reste) – Entretien avec Christian Casoni – Yann

Juke – 110 portraits de bluesmen n’est pas un bouquin qui se dévore. C’est un bouquin qui se picore, dans lequel on ira piocher au hasard des pages ou des humeurs. On y trouvera toutes sortes de margoulins, quelques perdants magnifiques, des meurtres et des arnaques, des femmes qui en ont et des mecs qui boivent décidément trop … On réalisera surtout à quel point l’histoire du blues est riche et vivante et Christian Casoni la raconte comme personne, avec ce mélange d’incroyable érudition (le gros mot est lâché) et de désinvolture, d’humour et d’impitoyable précision (quand les faits sont avérés). 110 portraits, autant de vies ressuscitées le temps d’un livre, dont la majeure partie, avouons-le, nous était totalement inconnue et ce n’est pas le moindre mérite du sieur Casoni que de leur rendre la place qu’ils méritent dans cette histoire pleine de sueur et de larmes, de bruit et d’électricité commencée à la fin du XIXème siècle.

« Moi, Christian Casoni, 61 ans, nourri par le privé avec une cuillère percée le jour, à gratter du papier, cofondateur et rédacteur-en-chef du trimestriel Blues Again le soir, magazine ficelé dans la cuisine à temps perdu et stocké dans les kiosques entre 2005 et 2009, propriétaire du site Bluesagain.com qui perpétue avec cruauté le fossoyage du blues noir, recueilli par Rock&Folk en 2009 dans le cadre de son programme : ‘Délestons-nous de quelques lecteurs superflus’, tenancier de deux rubriques imprimées blanc sur blanc au fond du célèbre magazine rock, d’où cette ferveur qui balaie chaque mois le courrier des lecteurs : Beano Blues (une page pour célébrer un bluesman historique) [la rubrique a malheureusement disparu depuis ], et Ça Ne S’Invente Pas (récréation patrimoniale sur l’histoire de Rock&Folk). « 

Ainsi se présente l’homme qu’Aire(s) Libre(s) a cuisiné pour vous, avec l’amicale complicité et l’aide précieuse de Didier Hubert (aka Raoul Méjols), photographe et ami de l’auteur.

Crédit photo : Didier Hubert 2017.

Débarrassons-nous d’abord de ce qui semble vous gêner, à savoir la possibilité d’être pris pour un érudit ? Pourquoi ce recul, cette méfiance, ces précautions ? Vous avez peur de passer pour un théoricien un peu pénible, pour ne pas dire poussiéreux ?

Si j’avais les épaules assez larges pour me prétendre érudit, le mot ne m’embarrasserait pas. Ce que je sais du blues, je le tiens des livres que j’ai lus et des infos que j’ai pu chaparder en échangeant avec de vrais érudits. Je n’ai pas fait la route dans les années 60, je n’ai pas suivi ces bluesmen dans leurs périgrinations, je ne les ai pas produits en concert, je me suis contenté d’écouter leurs disques et de cueillir des renseignements à droite, à gauche, je suis l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours.

De plus, je n’ai pas l’impression que ces chanteurs avaient envie de dire qui ils étaient. Pour des raisons d’épiderme, de géographie, d’époque… et d’expériences incommunicables, je serais bien en peine de dire qui étaient ces gens-là. Je ne peux que raconter l’effet qu’ils me font. Ma seule légitimité est d’écouter ces disques de blues noir depuis… 1976 ? En plus d’avoir une mémoire exécrable, je ne suis pas un archiviste ni un collectionneur. Un vrai touriste ! Voilà un terme qui me convient mieux que celui d’érudit.

Un érudit comprend vite que je n’ai pas grand chose à lui donner, ce qui ne me contrarie pas… parce que c’est vrai. En parlant du blues, finalement, je ne fais que parler de moi. Je me souviens de ma jeunesse et j’essaie de m’expliquer ce que je ne comprenais pas alors. Et que je ne comprends pas plus aujourd’hui, la plupart du temps !

Ceci dit, je n’éprouve que de la gratitude pour les érudits et les théoriciens. Ils m’ont nourri. J’ai eu le front d’en renier certains et me suis rendu compte, à mesure que je « progressais », qu’ils avaient raison et que j’avais encore péché par vanité !

Un ami à vous confie qu’un soir vous lui avez nonchalamment énoncé ceci « Mets-toi au blues et apprends à vivre avec les morts ! ». Dans votre avertissement, on peut lire : « le fossoyeur qui signe ce bouquin » et effectivement la plupart des 110 bluesmen de votre livre sont chez les ancêtres. Vous avez passé dix ans en compagnie de bluesmen morts, ça va ? Une façon de conjurer le sort ? Une manière de ne pas rendre des comptes à des vivants ?

Ha ha, ce sont des boutades ! J’écoute du blues depuis si longtemps qu’il a cessé d’être exotique. Il est devenu actuel. L’intérêt historique est venu renforcer l’intérêt musical, mais je n’ai jamais le sentiment d’écouter de la musique ancienne. Il faut vraiment que le chanteur ait une voix champêtre très insolite pour que je me rende compte que je suis en train d’écouter chanter un ancêtre.Cette compression du temps vient aussi du fait que des groupes d’aujourd’hui, plus ou moins jeunes, reprennent ces vieilles chansons dans leur jus, ajoutent même parfois à leurs enregistrements des craquements de 78-tours mal repiqués pour faire vintage. A la longue, les époques se fondent les unes dans les autres dans une confusion spatio-temporelle, une saison éternelle qui n’est ni plus aujourd’hui ni hier.

Mais je n’ai pas de sort à conjurer. J’écoute passer le blues de l’extérieur… eh bien, oui, comme un touriste ! Le blues ne me pousse pas aux contemplations existentielles car sa forme même ne s’y prête pas. L’idée d’une musique lente, triste et pathétique a dû se généraliser avec la montée en puissance du blues électrique blanc dans les années 60. Les guitar-heroes privilégiaient ce tempo qui leur permettait de tartiner du solo en veux-tu en voilà. Les bluesmen noirs eux-mêmes ont fini par s’y mettre dans les années 80, sans doute pour des raisons commerciales, BB King, Albert Collins, Jimmy Dawkins… Mais la grande majorité des blues noirs que je connais sont des chansons rythmées, parfois portées par une gaité agressive et ravageuse. C’est un drôle de paradoxe : le blues des Noirs était rythmé et introverti, celui des Blancs a été souvent lent et extraverti, avec un message explicite…

Le blues n’est pas, pour vous, un choc, une révélation mais, comme vous l’expliquez en préambule, le résultat d’un long et (semble-t-il) inconscient cheminement. C’est difficile à imaginer quand on tient ce livre entre les mains. Vous ne vous contentez pas de balayer l’étiquette « érudit », vous vous collez celle de « touriste ». Ce n’est pas un peu exagéré ?

Je ne pensais pas me déprécier en me qualifiant de touriste. C’est comme revenir d’une balade et raconter aux gens ce qu’on a vu, entendu, qui on a rencontré. Je reste aussi persuadé que beaucoup d’infos sont fausses, exagérées ou résultent d’une somme de confusions. Dans ce contexte, il me semble que l’humilité et le doute s’imposent ! Un touriste a le droit de se tromper, il ne fait que passer et ne joue pas sa réputation. Sa vocation est seulement de passer. Un conférencier érudit doit assumer les mauvaises informations qu’on lui a données, rendre compte de ses erreurs, on attend qu’il se repente d’autant plus platement que son érudition est renommée. Je ne suis peut-être qu’un lâche ordinaire !

Robert Johnson

Une anecdote. Savez-vous que, pour le premier enregistrement chanté d’Eric Clapton (« Ramblin’ On My Mind » de Robert Johnson) avec John Mayall en 1966, le jour de la photo pour la pochette de l’album, il faisait tellement froid que le jeune guitariste prodige, boudeur, est resté plongé dans une BD « Beano« , ignorant le photographe ? Beano, ça vous rappelle quelque chose, non ?

Bien sûr, c’était le titre de la rubrique que Philippe Manœuvre m’avait confiée dans Rock&Folk. Je n’étais pas chaud pour qu’elle s’appelle comme ça, et c’est bien la seule chose que Manœuvre m’ait imposée dans cette histoire.

Je n’étais pas chaud parce que Beano disait exactement le contraire de ce que j’envisageais de faire : le portrait de quelques bluesmen historiques. Je ne voulais surtout pas parler de blues-rock blanc ni de guitar-heroes britanniques. D’une part, je ne suis pas fou des solos interminables ni des voix trop juvéniles, encore moins des voix juvéniles qui forcent sur la raucité pour se viriliser. D’autre part, Rock&Folk traite ces sujets depuis 1966, l’année de sa création, Clapton, Beck, Page, Gallagher… Je n’ai pas beaucoup de lumières sur le swinging London et le heavy blues, je n’ai pas écouté beaucoup de disques de blues anglais. Ma petite singularité au sein de cette rédaction, c’était mon penchant pour ce blues noir qui n’intéresse plus les rédacteurs depuis longtemps. Ils ont probablement raison, ma rubrique n’a pas fait florès dans le courrier des lecteurs, je ne suis pas certain qu’elle était lue plus que ça !

Elle s’est arrêtée parce que dix ans, ça use. J’en ai eu assez de creuser le sujet, d’y sacrifier des soirées et des weekends, de courir les contacts et les informateurs. J’avais fini par trouver des raccourcis pour aller plus vite, ça devenait un boulot de documentaliste et j’étais de moins en moins exigeant.

Je précise tout ça pour dire que, non seulement on m’a laissé une liberté royale chez Rock&Folk, mais on ne m’a jamais demandé de raccrocher, même Vincent Tannières, le successeur de Philman, pourtant beaucoup moins porté sur le blues. J’ai été vraiment bien traité !

Y a-t-il, selon vous, une période que l’on pourrait qualifier « d’âge d’or du blues » ? Il y eut en tout cas une véritable industrie autour des années 20, avec une production pléthorique. C’est plutôt impressionnant, tous ces artistes et ces labels qui publiaient ce que vous appellez des « cires » à un rythme incroyable (pour rappel, vous citez Lonnie Johnson et ses cent trente cires parus entre 1925 et 1932) …

Lightnin’ Hopkins en a enregistré davantage !

Je vois trois époques de succès commerciaux, plus ou moins longues, plus ou moins intenses, plus ou moins respectueuses des bluesmen noirs.

De 1920 à la crise, le blues vient de naître (dit-on), il est à la mode. Certains bouquins parlent d’une « blues craze ». Le premier titre qui a cartonné chez les marchands de disques, ‘Crazy Blues’ (Mamie Smith), est sorti en 1920. Il est donné comme le premier disque de blues de l’histoire. WC Handy avait eu du succès sept ou huit ans avant, avec quelques proto-blues comme ‘Saint Louis Blues’, mais lui vendait des partitions, pas des disques. Le disque de Mamie Smith a été un modèle pour les auteurs de la Tin Pan Alley pendant dix ans.

Plus tard, dans les années 60, il y a eu un enchaînement blues rural-blues urbain à l’occasion du folk boom (le revival). En deux mouvements. Les jeunes Blancs américains, généralement progressistes, se sont intéressés aux vieux bluesmen ruraux, bénéfice collétaral de leur découverte du folk blanc. Deuxième mouvement : dans la foulée du blues rural, mais venant cette fois d’un autre azimut : le succès du rock anglais aux Etats-Unis, les jeunes Américains blancs se sont un peu tournés vers les bluesmen électriques urbains, pour un court laps de temps (quelques années), parce que leurs icônes empruntaient des titres à Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Jimmy Reed, Slim Harpo, et disaient le plus grand bien des guitar-heroes noirs dont ils imitaient les doigtés, les trois King, Hubert Sumlin ou Buddy Guy. Les bluesmen noirs étaient davantage des alibis, les vraies vedettes étant les guitaristes de cette jeune garde blanche à la mode. Buddy Guy râlait : on compose des chansons, ils nous les piquent et font la une des magazines. N’empêche, ce sont les Blancs qui ont sauvé le blues sur ce coup-là… et qui le sauveront sur tous les coups suivants ! La grande majorité des bluesmen est blanche aujourd’hui.

Le blues a connu un autre boom au début des années 80, jusqu’au début des années 2000. Vingt ans, c’est long pour du blues. Cette fois, les bluesmen noirs étaient davantage mis en lumière. Parmi les grosses ventes de cette ère : The Healer (l’album de Hooker), Riding With The King (Clapton et BB King), surtout l’intégrale Sony de Robert Johnson, qui a cartonné… comme un album de blues blanc !

C’est dans cette longue parenthèse qu’est né le blues français, que le label Fat Possum a pris son essor, et qu’est sortie la série The Blues, les sept documentaires produits par Martin Scorsese. Washington avait sacré 2003 « Year of the blues ».

Depuis, plus grand-chose de très marquant…

Les dates et lieux de naissance et de mort de nombre des bluesmen auxquels vous vous intéressez sont sujettes à caution ; bon nombre d’anecdotes rapportées dans Juke sont invérifiables et il en existe souvent plusieurs versions. Sacré boulot que celui de l’historien ou du biographe, non ? Vous dîtes d’ailleurs vous-même : « Dans ce grand foutoir d’approximations qu’est le blues, on peut douter de tout. »

Les premiers historiens, qui étaient européens, et particulièrement français, avaient beaucoup de mérite. Internet n’existant pas, ils devaient se fier aux rumeurs, gober parfois les mensonges des bluesmen qu’ils rencontraient, car les bluesmen les enfumaient volontiers, leur racontaient ce qu’ils avaient envie d’entendre… Il fallait surtout se rendre sur place, ce que firent les Français Demêtre et Chauvard en 1959, puis l’Anglais Paul Oliver en 1960, puis l’Allemand Horst Lippmann qui allait organiser les American Folk Blues Festival à partir de 1962.

Jacques Demêtre compare ses enquêtes, partant de presque rien, la déduction précédant les recherches proprement dites, au travail d’un paléontogue qui trouve un bout de vertèbre, puis un fragment de fémur, et reconstitue patiemment, au fil des ans, le squelette d’un dinosaure.

Les bluesmen n’avaient parfois aucune existence administrative, usurpaient le nom d’une vedette déjà confirmée, ne signaient pas souvent de contrats avec des labels qui ne tenaient pas toujours registre de ce qu’ils commercialisaient… Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’histoire soit à ce point mitée.

Ajoutez à cela les travers culturels des journalistes européens qui écrivaient l’histoire du blues de l’autre côté de l’océan. Pétris de poésie symboliste, ils percutaient sur des anecdotes infantiles comme le prétendu pacte de Robert Johnson, prenaient au pied la lettre des fanfaronnades ayant trait au vaudou, et voyaient des poètes maudits partout !

Qui était ce Mayo Williams, dont le nom est associé à bon nombre d’artistes au fil de votre livre ? Il semble préfigurer ce qu’est devenue l’industrie du disque par la suite et incarner l’archétype du producteur roublard et perspicace.

On dit qu’il fut le premier producteur noir. Sa carrière passe d’un label à l’autre, Paramount ou Decca… Il empruntait les entrées de service quand il passait voir ses patrons, prenait l’escalier, n’ayant pas le droit de monter dans l’ascenseur (réservé aux Blancs). Il a conduit de nombreux bluesmen en studio, le tandem Carr/ Blackwell, Kansas Joe, Johnnie Temple, Kokomo Arnold

Mayo Williams.

Mayo Williams participe au décentrage du blues, de New York, où résidaient toutes les majors au début des années 20, à Chicago. Paramount voulait se rapprocher de sa maison-mère, dans le Wisconsin. Pourquoi Chicago ? Sans doute parce que la ville avait déjà une scène, abritait des studios, de nombreux clubs et un public noir assez dense pour être rentable.

Maintenant, je ne sais pas s’il existe un profil type de producteur, surtout à une époque où le métier ne s’apprenait pas dans les écoles de droit, où les cadres devaient plus tenir du forain que du rond de cuir. Comme l’explique Bruce Iglauer dans l’interview finale, tous les producteurs de blues de Chicago étaient rudes et roublards, un peu voyous. Ils avaient les mêmes dans la country, dans la soul et le rock’n’roll. Les Blancs arnaquaient les Blancs et les Noirs, les Noirs arnaquaient les Noirs…

T. Bone Walker.

Dans le chapitre consacré à T-Bone Walker, vous avez cette phrase : « Le blues n’appartenait plus au monde du jazz, mais déjà à celui du rock ». Une autre façon de dire que, quelles que soient les étiquettes que l’on colle ici ou là, on ne peut envisager la musique qu’à travers son histoire, dans la continuité ?

La façon dont j’entends cette phrase est beaucoup plus prosaïque.

A part la blues craze des années 20, le blues a toujours été une niche trop mince pour constituer, à elle seul, un marché à part entière. Avant les années 60, il était toléré comme un prologue dans les soirées jazz. On s’autorisait cet exotisme. Le blues n’existait pas hors de ce cadre. En Angleterre, les quelques bluesmen noirs qui avaient un peu tourné se produisaient dans les clubs de jazz trad, qui allaient devenir le circuit logique du skiffle.

Après le crochet de l’American Folk Blues par Manchester en 1962, le blues a rencontré un public en germe, celui du rock. Le swinging London allait éclore bientôt. Les musiciens anglais versés dans le skiffle et le rock reprenaient des titres de Jimmy Reed et de Slim Harpo, parce qu’ils semblaient faciles d’accès. A ce moment-là, le blues a commencé à changer de tuteur, il est devenu le passager toléré du rock.

Mais pour répondre à votre question plus précisément, oui, on devrait toujours « envisager la musique à travers son histoire, dans la continuité ». On devrait, si on le peut. En ce qui concerne le blues, peu d’amateurs ont un regard assez large pour embrasser le phénomène dans toute sa masse gravitationnelle. A ceux qui aiment le jazz et le blues, il manque l’angle rock. Ceux qui aiment le rock et le blues n’ont souvent pas la dimension jazz (c’est mon cas). Il faudrait aussi avoir des connaissances en soul, funk, hip-hop, folk, cajun, country et, mère de toutes les voix américaines ou presque, en gospel. Il faudrait vivre cinq existences au moins pour en faire le tour et pouvoir l’apprécier « à travers son histoire, dans la continuité ». Ce serait évidemment l’idéal d’une érudition !

Christian Casoni, vous avez écrit ceci à propos du jeu de guitare de Chuck Berry : « Hyper-précise et syncopée, sa main droite miniaturise un petit tout (rythme, solo, mélodie) d’un coup de poignet magistral, tape la percussion sur le shuffle et prolonge la rythmique en contrechants de double-stops, ces phrases d’accords simplifiés qu’il chasse sur deux ou trois cordes, et qui font grossièrement fredonner la Gibson, ponctués de bends obsessionnels sur la corde de sol comme T-Bone Walker. Charles-Édouard a confectionné ainsi tous les gimmicks du rock’n’roll, ou pas loin. Il systématise la basse ambulante des bluesmen, la meule avec une légère réverbe, en fait l’alléluia du rock’n’roll, et laisse en prime froufrouter quelques mandolines de riffs. » Un ami à vous confie que c’est la toute première fois qu’il lit une description aussi précise, aussi documentée, décortiquée même, de L’INTÉRIEUR du style d’un guitariste, de sorte que vous lisant, on entend presque Charles-Édouard jouer. Votre style lui-même est musical. Êtes-vous, vous même, guitariste ou alors, quel est votre secret ?

J’ai joué de la guitare pendant trente ans comme un cochon, sans avoir l’oreille, ni l’expressivité, ni l’imagination, mais je comprends à peu près ce qu’on m’explique et ce que j’entends. De toute manière, j’emploie beaucoup de métaphores, ça ne mange pas de pain. Elles constituent, en elles-mêmes, un aveu d’impuissance. Si j’étais instruit des termes techniques qui qualifient une voix ou un son d’ampli, mon style serait moins fleuri mais plus précis !

Chuck Berry

Pour l’extrait de texte illustrant la question à laquelle je fais semblant de répondre, on buvait du rhum-coca avec un copain, excellent guitariste. On a passé l’après-midi à dépouiller des titres de Chuck Berry, on en parlait à mesure que les disques tournaient. J’ai rapporté chez moi les souvenirs de cet après-midi, je savais qu’il m’en resterait assez pour démarrer ma propre réflexion. Le plus difficile c’est de commencer, ensuite il suffit de mettre à plat deux ou trois moments d’une chanson de Chuck Berry et de décrire ce qu’on entend.

Pour le portrait de Fred McDowell, où la description du jeu de guitare tient une place importante, je me suis débrouillé tout seul. Un chanteur-guitariste ne réunit pas beaucoup de paramètres. Voix, type de guitare, son jeu sur les cordes graves, son jeu rythmique, accords ou picking, éventuellement les petites ponctuations de quelques notes et les turn-around. Il y a le drive (l’élan), la nuance du toucher, la position de la main droite (deux, trois doigts, à l’onglet, à la pulpe des doigts).

N’importe comment, c’est du bricolage. Ou plutôt du collage. Je rentre deux ou trois observations, et puis je les bricole pour qu’elles aient l’air de former un tout. A l’arrivée, ça donne toujours quelque chose.

Et la musicalité du style, comme vous dites, relève aussi du bricolage. Quand j’ai rentré les informations qui couvriront les cinq mille signes, espaces compris, je jardine. C’est le moment le plus agréable du boulot, celui de la frime. Ici il faudrait glisser une vanne. Ici il faudrait placer un mot pompeux. Ici il faudrait placer un mot ordurier pour équilibrer. Ici il faudrait enlever du pathos. Les cinq mille signes, espaces compris, sont le plafond à ne pas dépasser pour une page chez Rock&Folk.

Le seul talent qu’il faille avoir, si c’en est un, c’est le sens du ridicule. Deviner à quel moment ça devient grotesque, ou trop empathique vis-à-vis du bluesman que je suis en train d’exécuter. Là, tu te touches, tu ne le connais pas, tu ne peux pas lui prêter cette intention, tu as l’air d’un con !

Crédit photo : Didier Hubert 2017.

De Scott Joplin, né en 1868, à BB King, disparu en 2015, Juke couvre ainsi environ un siècle de blues … Quelle période, à travers quels artistes, a votre préférence ?

Le blues de l’immédiat après-guerre à Chicago ou à Memphis. Memphis, pour le son crade et saturé des guitares, comme le voulaient Ike Turner et Sam Phillips, et sa vitalité populacière.

Le son du Chicago d’après-guerre (on va dire le son Chess) est moins déjanté, mais parfait dans sa simplicité. Le blues du Delta électrifié, logé dans les appartements du jazz : une batterie, une contrebasse ou une seconde guitare jouant les lignes graves, un harmo, éventuellement un piano ou un saxo pour faire nouveau riche… 70 % de mes fantasmes musicaux doivent habiter dans cette ville à ce moment-là. Beaucoup d’harmonicistes, Little Walter en tête. Et Howlin’ Wolf. D’ailleurs, si j’ai cité Memphis, c’est aussi parce que Howlin’ Wolf a démarré là-bas.

On peut ajouter Sonny Boy Williamson 2 à la liste de mes chanteurs préférés, Elmore James et, pour le blues rural, l’immense Tommy Johnson ! Ainsi qu’un bataillon d’harmonicistes de Chicago ou d’ailleurs, Walter Horton, Carrey Bell, George Smith, Little Sonny

L’harmonica est un véritable miracle !

Sonny Boy Williamson II.

Plus un instrument est simple, plus le musicien doit faire assaut de personnalité pour lui donner une expression. L’harmonica n’est jamais qu’une babiole à dix trous, dix languettes de rien du tout qui vibrent un peu. Les bluesmen lui ont donné l’amplitude d’un violon. Ils en ont fait un autre instrument, comme ils ont fait de la guitare un autre instrument, comme ils ont recréé un solfège instinctif, si difficile à transcrire sur une partition.

C’est pareil avec les chansons. Plus une chanson est simple et mal lotie, plus le chanteur doit la perfuser de sa substance et lui donner sa forme. Je suis toujours très étonné de la puissance que libèrent ces blues des années 50, et de la domination qu’ils exercent, alors qu’ils sont faits de presque rien et ne dégagent vraiment rien de spectaculaire, ni le son, ni la transe, ni le rythme, ni les solos, ni les vibratos, et surtout pas la mélodie. Mais ils ont ce pouvoir de frustration qui me semble être, avec la tension, une vertu majeure. Ils ne rassasient pas l’auditeur.

Je considère, sans trop me la raconter (j’espère), qu’il faut toujours quitter un blues avec une légère appétence. La dernière note d’une chanson ne peut pas être un point final.

Le blues, tous genres confondus, produit un autre effet singulier sur moi, et celui de Chicago plus qu’un autre : il recoud la virginité de l’oreille ! J’ai entendu un nombre incalculable de fois ‘Got My Mojo Working’, la version de Muddy Waters. Chaque fois que je la réécoute, elle me surprend. Je n’y pense pas, le disque tourne, tout-à-coup je dresse l’oreille. Merde, c’est super bon, ça ! Qu’est-ce que c’est ? L’intro de ‘Got My Mojo Working’ !

Vous évoquez en fin de livre le blues ici, en France et pas un mot sur le British blues, et par extension sur le blues blanc, c’est un choix volontaire, une forme d’impasse pour rester dans un contexte historique ?

Oui, c’est un choix volontaire. J’y ai répondu plus haut.

Pourquoi le blues français, dans ce cas ? Parce que c’est actuellement l’un des blues les plus excitants du monde et personne ne le dit !

La plupart de ces portraits de bluesmen s’adressaient à des lecteurs de rock, dans l’ensemble peu instruits d’un blues autre que celui de Clapton, John Mayall ou Jimi Hendrix (je le suppose, je n’ai pas mené d’enquête). Ces lecteurs sont peut-être encore réticents quand il entendent le terme même de blues, qui promène ce préjugé d’une musique lente, sinistre et dolente, comme je disais aussi tout à l’heure. C’était une occasion de leur dire : Oubliez le mot ‘blues’. Si vous aimez les White Stripes et ZZ Top, vous aimerez T-Model Ford et Elmore James ! Considérez Benoît Blue Boy comme du rock’n’roll, écoutez Chicken Diamond et venez me dire qu’il n’appartient pas à votre culture du rock. Le blues, c’est du rock’n’roll.

J’ai consacré un portrait à Benoît Blue Boy pour le contraste. Il est le négatif des autres : il est blanc, il est vivant et il n’est pas anglo-saxon. Je l’ai choisi, lui, parce qu’il fait autorité sur la scène française du blues et qu’il a bâti un univers vraiment personnel et endurant, un panoramique cohérent qui court sur une quinzaine d’albums. Et puis j’avais tout bêtement envie d’en parler. Comme la digue s’était déjà fissurée avec Robert Cray, l’examen de conscience ne m’a pas épuisé.

Mais si j’avais introduit un deuxième bluesman blanc, je me serais retrouvé à jongler avec des scrupules de parité. Avec un, on reste dans le domaine du principe. A partir de deux, il faut tout remettre en question. Pourquoi deux et pas trois ou quatre, ou un nombre de bluesmen blancs équivalent à celui des bluesmen noirs ? Je repartais pour dix années de vie monacale, de soirées et de weekends de piété !

Et « rester dans le contexte historique », aussi, oui.

Quelques uns débordent. Benoît Blue Boy, Robert Cray, Luther Allison, mais dans l’ensemble on reste dans le blues historique, celui qui naît quelques années après les premières lois ségrégationnistes, et s’achève avec la liquidation administrative de l’apartheid américain. Après, j’ai l’impression que c’est une autre histoire.

Si l’on vous offrait la possibilité de porter à l’écran un des destins dont il est question dans Juke, lequel choisiriez-vous, et pour quelle(s) raison(s) ?

Little Walter ! Même si le sujet a été un peu défloré dans le film Cadillac Records.

Ou bien Tommy Johnson.

Little Walter, sa vie sordide et fabuleuse est une tragédie dont le découpage se ferait tout naturellement. Il suffirait de suivre sa bio, initiation, grandeur et décadence. Il y a cette faune pittoresque qui grouille autour de lui. On recense assez de personnages dans ce fretin pour mettre en branle un petit monde interlope. Pour une fois, on parlerait d’un harmoniciste, et la bande-son serait formidable.

Little Walter

Tommy Johnson serait déjà plus coton à réaliser. Il faudrait extrapoler pour remplir les blancs, mais ce serait l’occasion de mettre au propre quelques chansons magnifiques qui ont été épouvantablement enregistrées par Paramount à la fin des années 20, puis épouvantablement repiquées dans les années 60, sans doute à partir de 78-tours déjà bien amochés.

Ce qui serait marrant, c’est un film sur un bluesman aveugle. Blind Willie McTell par exemple. Ses errances dans les ténèbres, à travers les Etats-Unis, apporteraient une détente dramatique puissante à l’histoire.

Blind Willie McTell

Ou, puisqu’on en est aux paris risqués, un film sur un de ces bluesmen dont on ne sait rien, Blind Blake ou Willie Brown. Ce serait une fiction, obligé, sauf la partie discographique – et elle est quasiment inexistante en ce qui concerne Willie Brown ! Mais il faudrait se garder des interprétations folklos comme celles du film Crossroads, où il est justement question de Willie Brown. Il faudrait vraiment rester tout le temps au ras des pâquerettes, parce que c’est sûrement là plus qu’ailleurs que circule la vérité du blues, s’il doit y en avoir une…

Et parce que, quoi qu’il en soit, on ne saura jamais qui étaient ces mecs !

On vous dit fin connaisseur et fervent admirateur de Dylan. N’avez-vous pas été tenté d’ajouter un chapitre à son sujet ou était-ce trop éloigné de vos intentions de départ, voire trop vaste, Dylan et le blues ou simplement hors-sujet ?

« Fin connaisseur », non. « Fervent admirateur », oui, mais pas de toute son œuvre. Je suis surtout subjugué par l’ensemble.

Et puis Dylan n’est jamais hors sujet, quel que soit le sujet !

A moins qu’il ne soit toujours déplacé, quel que soit le sujet…

Les quelques blues qu’il a chantés n’étaient, au fond, pas des blues. Mais ses chansons folk, rock et country n’étaient peut-être pas davantage du folk, du rock et de la country.

Quoi que… de la country, peut-être bien finalement.

Pour le reste, il m’a toujours paru trop vicelard, même en 1962, pour prendre ces bannières au sérieux. Dylan, je le vois comme un auteur, plus que comme un chanteur et un musicien. Et pas seulement parce qu’il écrit des textes très longs. Le style de musique qui va avec ces textes semble toujours anecdotique à ses yeux (sinon à ceux de ses fans). Le rock, le folk, le blues ont toujours l’air d’être la couleur du papier sur lequel il couche ses mots, sans plus.

Et pourtant, bon sang, ce sont bien des chansons. Les textes ne survivent pas sans la musique. Il faut croire que Dylan est un genre à lui tout seul et qu’il est la seule ouaille de sa chapelle. Il est vraiment la pop-star la plus mystérieuse de l’histoire, la plus riche et la plus complexe humainement, la plus complète. Un chef d’œuvre en soi. S’il partage quelque chose avec les bluesmen, au-delà d’une combinaison d’accords, c’est ce mystère, cette personnalité flottante qui s’est déjà dérobée quand on croit l’avoir saisie.

Dans Pat Garrett and Billy the Kid, le film de Peckinpah, Dylan a un petit rôle, celui d’un messager furtif qui s’appelle Alias. Il ne dit qu’une réplique dans ce film. Quelqu’un lui demande : Qui es-tu ? Il répond : C’est une bonne question.

La musique est devenue un bien de consommation comme les autres, elle est partout, tout le temps … Quel rapport entretenez-vous avec cette passion ? Quels artistes contemporains trouvent grâce à vos yeux (ou à vos oreilles) ?

Crédit photo : Didier Hubert 2017.

Déjà, j’entends la musique comme un divertissement, rien de plus. Je n’ai pas une idée très mystique de l’art, qu’il s’agisse de musique, de littérature, de peinture, de sculpture, de théâtre ou de cinéma. Au mieux, pour le bourrin que je suis, l’art est décoratif. Il sert à faire passer le temps, ce qui n’est déjà pas si mal.

Concernant la musique, j’ai un métabolisme bas. Quand un groupe, un chanteur, un musicien, un album me plaît, je ne grimpe pas aux rideaux en pissant partout. Quand je suis déçu, je ne me taillade pas les veines !

Ensuite, on a trop de disques, ils ne sont plus magiques. Ou peut-être ai-je vieilli. Je regrette l’époque où on tésorisait une vingtaine d’albums qu’on adorait dans leurs moindres craquements. Quand on faisait un mauvais choix, qu’on ramenait un album foireux à la maison, on essayait de l’aimer quand même parce qu’on y avait passé son argent de poche. On ne jetait pas grand-chose.

Enfin, je ne me sens jamais libre quand j’écoute du blues, même quand il n’y a pas d’enjeu. Par habitude, je suis toujours à prendre des notes dans ma tête comme si je devais rédiger la chronique du disque, ou le compte-rendu du concert.

Ce long préambule pour dire que rien ne m’emmerde vraiment en musique. Quand je charrie quelqu’un sur ses inclinations, c’est toujours pour rire. Je ne suis quand même pas assez con pour juger les gens sur leurs goûts musicaux.

Donc, tout le monde trouve grâce à mes yeux, même ceux qui m’énervent. Si je devais m’en prendre à quelqu’un, ce serait à moi-même, pour avoir accordé autant d’importance à une amusette ! Et ça ne m’ennuie pas de dire que j’aime bien Gérard Lenorman et pas Jimi Hendrix, et pas Neil Young.

Je ne suis donc pas un collectionneur ni un maniaque, je ne suis pas nostalgique d’un âge d’or non plus, puisque j’écoute du Chicago blues comme une musique d’aujourd’hui. D’à peu près aujourd’hui

Je trouve, à l’écoute des disques qu’on m’envoie, que la musique n’a jamais été aussi bonne. Comme il n’y a plus de branchés et plus de ringards, tout est ouvert, les genres s’hybrident, avec bonheur souvent. Autour du blues, il y a du blunk (blues punk), du blues electro, du blues hip-hop, ça marche bien, les groupes sont souvent très bons, aguerris même quand ils sont jeunes, ils ont du goût et des connaissances. Je trouve le blues blanc d’aujourd’hui (le blues est devenu blanc de toute façon) cent fois meilleur que le blues-rock des années 60 et 70, même s’il n’est plus fondateur de rien…

Les rapports que j’entretiens avec la musique, outre les CD qu’on m’envoie, sont ceux d’un gros fainéant. Je me cale sur Youtube et je suis capable de vagabonder toute la nuit en laissant faire le hasard. J’écoute des vieux artistes de blues que je ne connaissais ni de Bessie ni de Muddy, beaucoup de rock’n’roll, à obédience punk ou rockabilly le plus souvent, de la variété française à laquelle j’ai été exposé jusqu’en 1975, et que j’essaie de réévaluer avec mes vieilles oreilles.

Hors du blues je me sens libre, je ne prends pas de notes mentales. J’écoute du ska aussi, mais je me méfie, j’aime tellement ça que j’ai peur de me faire piéger, d’en faire une nouvelle lubie, et je n’ai plus le temps de m’intéresser au ska comme je me suis intéressé au blues.

Quant aux « artistes contemporains qui trouvent grâce à mes yeux », il y en a beaucoup, à commencer par ceux qui gravitent sur la scène française du blues (le mot blues est juste là pour situer grossièrement le périmètre) : Nico Duportal, Flying Saucers Gumbo Special, Shaggy Dogs, Malted Milk, Chicken Diamond, Hoboken Division, Benoît Blue Boy bien sûr, Red Beans Pepper Sauce, Mr Bo Weavil…

Je ne suis pas très curieux, ceci dit, et je passe sans doute à côté de beaucoup de groupes.

En blues noir américain, j’aime bien Lil Ed, même s’il s’est assagi. Dans les années 2000, ses concerts comptaient parmi les meilleurs qu’il m’ait été donné de voir.

J’ai découvert Robert Cray sur le tard.

Buddy Guy est toujours en vie, lui aussi. Peut-être le dernier bluesman historique. Mieux vaut ne pas l’entendre en concert, mais ses albums, qui compotent un peu dans la ballade maintenant, restent au-dessus de ce qu’il pouvait sortir dans les années 80. Lui, c’est un vrai guitar-hero noir. Avec le temps, il a acquis une façon de soloter extrêmement brutale, ne cherchant ni la beauté ni la grâce, mais… l’effet spécial.

J’aime bien Jack White, c’est mon Hendrix perso !

Je commence à entrer dans la soul. J’y ai mis du temps, car il n’y avait ni guitare ni harmo, je n’avais pas l’impression d’être chez moi. Pareil pour le jazz. Je commence à m’y faire. J’aime beaucoup la force de la trompette. Ce qui me gênait dans le jazz, c’était la prédominance des instrumentaux. Quand un titre de jazz est chanté, c’est souvent une ballade éthérée qui me fait bâiller. Plus j’accorde d’importance aux voix, moins j’ai besoin d’en entendre partout.

Ce qui me gênait dans le jazz aussi, c’est la façon suffisante dont les ‘jazz-critics’ en parlent (en parlaient, en tout cas). Leur monde n’était pas rigolo, et je ne voulais pas y entrer.

Au-delà de l’aspect  très documenté, historique, le swing de votre langue est particulier, musical comme déjà formulé, une scansion, un tempo, une mise en musique d’analogies inattendues, très imagées. Ce qui fait de chaque portrait, une nouvelle, plus qu’un article, même si à l’origine, c’est de cette manière que vos portraits furent publiés.Peut-on relier ça à une école particulière, la « rock-critic » par exemple, qu’elle soit américaine, anglaise ou française ou, comme il se murmure, avez-vous une culture littéraire plus classique ? Dans un cas comme dans l’autre, des auteurs qui vous sont chers ?

Le « swing de ma langue » vient surtout de la règle des 5 000-signes-espaces-compris ! J’avais toujours trop de matière à loger dans ce petit format. Je devais la rentrer au chausse-pied. D’où ces acrobaties. Le mot « blunk », c’était juste pour gagner quelques signes ! Les textes contiennent parfois trop d’informations. Je les trouve saoulants par moments. Quelques portraits sont ratés, je suis passé à côté du personnage. Je ne suis pas fier de celui de Big Bill Broonzy par exemple.

Je ne connais pas les écoles de ‘rock critics’. Lester Bangs me fait chier. Quand j’avais seize ans dans les années 70, je lisais Rock&Folk sans y rien comprendre. Je lisais ça comme du Mallarmé. Je me disais que je comprendrais plus tard, quand je serais grand ! Je ne faisais pas attention aux signatures, sauf celle de Philippe Manœuvre.

Ses textes étaient drôles, il scénarisait absolument tout, c’était de la BD, jamais des éditoriaux. Lui, oui, il m’a influencé. Je m’en suis rendu compte quand j’ai commencé à écrire pour le magazine. Je supprimais une phrase de courriel sur trois, c’était du Philippe Manœuvre et je craignais qu’il ne la prenne pour un effet de courtisanerie ! J’ai fini par le lui avouer : Je ne fais que rendre à Rock&Folk ce que j’ai piqué à Philippe Manœuvre. Il a souri, l’air de dire : Tu n’es pas le seul

Quand j’ai commencé à écrire sur le blues à droite, à gauche, par hasard, à la fin des années 90. J’avais inconsciemment ce modèle, Manœuvre, à l’esprit : Ne pas parler du blues comme les critiques de jazz parlent du jazz, mais comme les critiques de rock parlent du rock.

Je tiens maintenant une petite rubrique à l’avant-dernière page, une sorte d’almanach des vieux numéros de Rock&Folk. Je découvre à cette occasion les numéros des années 80 que je n’avais pas lus. J’ai en effet cessé de lire le magazine pendant vingt ans. Je suis sur le cul chaque fois que je tombe sur un papier de Laurent Chalumeau. J’ai parfois l’impression d’en être un piètre ersatz !

Pour mes aspirations littéraires, en effet, elles ont commencé par les classiques. Beaucoup de poésie entre seize et trente ans, avec des périodes (des lubies, en fait, toujours des lubies, je ne procède que par lubies), Mallarmé ou Michaux

C’est parfois lié à des souvenirs d’école primaire, notamment les récitations. Verhaeren à cause d’un vers qui me trotte encore dans le crâne : « Le vent sauvage de novembre ». Hugo à cause d’un autre : « Lui seul battit des flots qui toujours se reforment ».

C’est aussi en souvenir des exercices de lecture et des phrases prises en exemple dans les cours de grammaire que j’ai décidé de lire Les Misérables, il y a six ou sept ans. Aucun roman ne m’a secoué comme celui-là, je me demande même comment on a osé écrire des livres après. Il y a TOUT dans Les Misérables. C’est le livre qui contient tous les autres…

Quand j’étais jeune j’avais été bien secoué par L’Etranger.

J’ai beaucoup aimé A La Recherche du Temps Perdu, j’étais amoureux d’Albertine ! J’ai lu trois fois Le Côté de Guermantes.

Don Quichotte, Jules Vallès, Marcel Aymé

Pour les bouquins aussi, c’est un vrac de lubies. J’ai beaucoup aimé Maupassant et Jim Thompson plus tard. Mais en vieillissant, j’ai du mal avec ces histoires systématiquement désespérées. Je serais plus enclin à lire Donald Westlake maintenant. Je pense avoir lu tous les volumes traduits en langue française.

J’ai lu pas mal de livres d’histoire, avec, là aussi, des lubies périodiques venues du fin fond de ma scolarité : les Mérovingiens, la Guerre de Trente Ans, la Commune de Paris…

Finalement, qu’il s’agisse d’histoire, de blues ou de littérature, j’ai l’impression que mon mobile principal est d’essayer de comprendre ce qui m’avait intrigué quand j’étais petit !

J’aime bien la plume désuette des historiens du début du XXe comme Ferdinand Lot. Dans les années 80, j’étais tombé sur le livre d’un mec nommé Lucien-Jean Bord. Les Rois Inconnus. Il racontait l’histoire de la dynastie mérovingienne avec un regard de… catholique intégriste, sans doute. J’ai dû lire ce livre dix fois !

John Keegan, récemment. C’est un stratège militaire britannique. Son style (au moins, sa traduction) est riche, technique et précis. Mon contraire ! Presque un idéal ! Histoire de la Guerre, Anatomie de la Bataille

Et la bande dessinée.

Je voulais être dessinateur de bandes dessinées. Je me suis acharné longtemps pour le devenir, jusqu’en 1994… Mais je n’en avais ni le talent ni l’humilité.

J’ai lu des millions d’albums et de fascicules de BD, des Mon Journal (Akim) aux Elvifrance (Luciféra), mais surtout de la BD belge avec déification de Franquin et culte de ses apôtres, Tillieux et Chaland (pour Le Jeune Albert surtout).

Et Charlie Schlingo… A une époque, on parlait en Charlie Schlingo, comme à une autre on parlait en Orange Mécanique !

Charlie Schlingo.

Putain, comment je suis bavard !

Nicolas Ungemuth a écrit à votre sujet, en août 2016, à propos de votre article Muddy Water et Howlin’ Wolf : « Pour la première fois, on peut dire sérieusement que Garnier s’est trouvé un héritier ». C’est un sacré compliment. Des projets pour la suite ? Une indiscrétion fait état de trois romans en cours, une trilogie, vous pouvez nous en dire deux mots ?

Un sacré compliment en effet, et pas facile à assumer.

Pour les romans, je suis sur le troisième, pas pressé. Il avance à temps perdu. Le premier jet est quasiment terminé.

En 1996, j’ai écrit une sorte de roman noir pour me défouler. A l’époque, j’en avais besoin. En 2000, j’ai remis ça, mais seulement pour voir si j’étais capable de pondre un vrai polar tordu, avec des fausses pistes, des indices, une résolution à mèche lente.

Je les ai rechapés l’an passé. Trois amis m’ont servi de jury, ils les ont plutôt bien aimés. Pourquoi ne pas les envoyer à un éditeur ?

Le problème, c’est qu’ils sont très marqués par l’année de leur rédaction. Qui se souvient que Daniel Vaillant fut ministre de l’Intérieur ? Je présume qu’un éditeur me demanderait pourquoi les avoir situés dans un passé récent, trop récent pour apporter un glamour rétro. Je n’avais pas non plus le courage de tout réécrire, et je voulais réintroduire certains personnages.

L’axe de ces romans est un flic. Le héros. J’ai pensé qu’écrire un troisième épisode de la vie de ce flic (l’action se déroule donc en 2020), et présenter l’affaire comme une trilogie, permettrait d’enrayer toute objection calendaire !

Ecco !

Crédit photo : Yann Leray 2020.

Hormis les photos créditées à Didier Hubert et Yann Leray, nous n’avons pu retrouver l’origine des autres photos utilisées dans cet entretien et ne sommes donc pas en mesure d’en citer les auteurs.

Juke, Christian Casoni, Le Mot et Le Reste, 432 p. , 26€.

https://lemotetlereste.com/musiques/juke/

Le Sourire du Scorpion, Patrice Gain (Le Mot et le reste) – Aurélie et Fanny

Quelle découverte ! 1ère fois que je lis un livre de Patrice Gain.

Ne parcourant jamais les 4e de couv’, j’ai eu l’impression de pénétrer dans un de ces grands romans américains de nature writing. Comme je me fourvoyais ! L’auteur n’a nul besoin d’être comparé à d’autres, même si les premiers noms qui viennent à l’esprit sont ceux de Ron Rash ou Richard Wagamese… On découvre bien vite qu’il a son rythme et son décor propres. Il donne à son narrateur une douceur énigmatique. À 15 ans, ballotté par des flots tumultueux, aussi fragile qu’une brindille, Tom semble pourtant avoir plus de ressources en lui qu’il ne le pense.

Les rivières ne sont jamais loin, les hauteurs non plus mais ce qui colle surtout aux personnages c’est ce drame initial qui, faisant exploser sans bruit une famille atypique, la laisse ensuite désemparée, impuissante face aux épreuves qui l’attendent là-haut, à la Ferme de l’Air, un refuge qui pourrait se faire piège.

L’ambiance est sombre et j’ai vite deviné ce qui se jouait dans ces pages mais je n’en ai ressenti aucune frustration : le lecteur est le premier à savoir et il n’a ensuite qu’une envie, accompagner les personnages vers la vérité sans que ce soit trop douloureux pour eux. C’est beau un livre qui provoque une telle empathie, j’ai dû le lire en un souffle ou presque, impossible d’abandonner Tom et les autres à leurs épreuves avant le dénouement…

J’espère que ce roman sera l’une de vos premières lectures de 2020, assurément une belle façon de commencer l’année du bon pied… littéraire !

Aurélie.

Un roman à la fois lumineux et terriblement oppressant, une histoire qui vous subjugue et vous enserre au sein d’une mécanique littéraire bien huilée, voici Le sourire du Scorpion.

D’abord la nature, omniprésente, dense, parfois tempétueuse, parfois salvatrice, c’est elle qui donne le pouls, vous alerte, vous met en tension, accompagne les événements.
Patrice Gain plante un décor puis y distille une ambiance qui se ressent dès les toutes premières pages.

Nous sommes en 2006, au Monténégro. Tom nous raconte son histoire, à l’imparfait. On sait alors que quelque chose de terrible s’est produit. Comme ce genre de mauvais rêve qui vous plonge ensuite dans des pensées sombres même si tout semble beau et chaleureux… en apparence… car les souvenirs d’une ancienne guerre remontent aussi vite qu’un gilet de sauvetage dans le remous des vagues.

Tom, Luna, Mily, Alex et Goran. Une famille part en expédition dans les eaux blanches de la Tara, au sein d’un canyon profond, imposant.
Évidemment j’ai eu rapidement en mémoire l’impitoyable Délivrance de James Dickey. L’ auteur ne nous trompe pas et pose le livre dans les mains du personnage de Tom. Il y a certes un écho mais Le sourire du Scorpion garde sa puissance originale jusqu’au bout.
L ‘ennemi ne nous surplombe pas, il est beaucoup plus proche, trop proche.

Je suis donc partie dans ce roman noir qui dépeint l’âme humaine tourmentée comme un Le Greco, et la nature comme une sublimation de notre monde. C’est à la fois beau et dramatique, une tragédie à la fois contemporaine et éternelle.
Le sourire du Scorpion vous plonge dans les racines d’un mal provenant des guerres, du silence, des mensonges et de la manipulation.

Patrice Gain est un explorateur de la part sombre qui peut surgir à n’importe quel moment, vous tourmente, vous empêche de prendre un quelconque recul sur les événements afin de mieux vous assaillir.
Ici, seule la nature sait et reconnaît « les choses ».

Dès Janvier, pour frissonner en découvrant le sourire démoniaque du 🦂.
Coup au 🖤 glaçant.

Fanny.

Quelques questions à l’auteur, par Fanny (entretien réalisé par mail le 16 janvier 2020).

L’ambiance minérale, végétale, animale, prend tout de suite le pas dans votre roman. Cela rend une atmosphère qui oscille entre beauté et sentiment d’oppression. Est-ce par la nature, le lieu, que vous avez commencé à écrire Le sourire du scorpion ?

C’est le lieu qui a primé. Je voulais faire évoluer mes personnages dans un endroit fort et qui soit en adéquation avec ce que je voulais développer. Le canyon de la Tara s’est tout de suite imposé.

Qu’est-ce qui vous attache au Canyon de la Tara au Monténégro ?

Rien de particulier, si ce n’est que le parc du Durmitor est d’une beauté rare, aujourd’hui bien connu et assez fréquenté, ce qui n’était pas le cas en 2006 (début du roman), année de l’indépendance du Monténégro. Le canyon de la Tara n’avait à cette époque fait l’objet que de rares descentes. Pour ce qui me concerne, je l’ai découvert en 1984.

Rapidement, le pressentiment d’un danger sourd et imminent se glisse dans vos pages. J’ai immédiatement pensé à Délivrance de Dickey. Et ça « tombe » bien puisque vous mettez cet excellent roman dans les mains de Tom, votre personnage adolescent. Quelles sont vos sources d’inspirations… littéraires, filmographiques ou musicales d’ailleurs ?

John Steinbeck, Jack Kerouac, Jim Thompson, Kent Haruf, Jack London, Jean Giono… mais aussi Push! de Tommy Caldwell et Les conquérants de l’inutile de Lionel Terray, incontournable…

Films: Thelma et Louise, Hostile de Scoot Cooper, Free solo avec Alex Honnold…

Musiques: J.J Cale, Otis Taylor…

La naufragée, c’était le Grand Nord Canadien, Denali le Montana, Terres fauves l’Alaska. Pour Le sourire du scorpion, vous nous embarquez dans un été en Europe de l’Est. Comment s’est construite cette idée de nous balader ailleurs ?

Au moment de l’arrestation de Milorad Momic, à Lyon, je me suis demandé comment on pouvait poursuivre sa vie après l’avoir fortuitement partagée avec un bourreau. C’est ce qui a déclenché l’idée de ce roman. J’avais envie d’introspecter des personnages confrontés à cette situation, de sa genèse jusqu’à la vie d’après, ou ce qu’il en reste. J’ai lu un tas de choses sur Momic et les scorpions, visionné la fameuse cassette, pour m’immerger dans cette folie meurtrière. Dans mon texte, tout ce qui concerne le groupe paramilitaire serbe « Les scorpions » est exact. Mais la comparaison s’arrête là. Il me fallait écrire ma propre histoire.

Vous êtes un professionnel de la montagne et vous avez aussi écrit des ouvrages de randonnées dans la Vallée du Haut-Giffre, entre le lac Léman et Chamonix. Écrire est-ce pour vous comme retrouver cette sensation de l’alpiniste concentré sur sa trajectoire ?

Il y a peut-être bien un peu de ça, dans le sens ou la quête d’un objectif est parfois empreinte d’une certaine souffrance… Ecrire, comme grimper exige, pour moi, d’avoir de l’endurance (toujours) et de se faire un peu mal (parfois).

Dans Le Sourire du scorpion, il y a cette famille aimante et baroudeuse qui décide donc de se lancer dans une traversée en rafting. Et il y a ce guide, Goran, qui apparaît aussi tout de suite, dès le premier paragraphe. Puis une scène étrange et marquante où l’on aperçoit un tatouage de scorpion. Un moment qui m’a mise en alerte. Comment travaillez-vous votre roman pour que cette mise sous tension de nous lâche plus jusqu’à la toute dernière page ?

Tisser une trame psychologique est un exercice particulier. On est loin de la chasse à l’homme et de ses multiples rebondissements. Après le drame dans le canyon de la Tara, moment très dynamique, j’avance avec mes personnages pas à pas. Je garde ces moments agités et tragiques et je les adosse ( j’ai presque envie de dire « je les oppose ») aux journées béantes qu’il faut combler. Je tisse les fils ténus qui conduiront au dénouement. C’est nécessairement plus calme, plus lent, plus intrusif psychologiquement, mais il faut continuellement distiller le doute pour que le lecteur adhère. Tom, le narrateur, raconte les faits quelques années plus tard, il pose des mots d’adulte sur ces moments qui ont défait sa vie et ça donne à la narration un ton particulier.

Qu’est-ce qui vous mène à vous intéresser aux guerres de Croatie, Bosnie-Herzégovine et Kosovo ? Et parallèlement à cette question, qui est Milorad Momic alias Guy Monier ?

Je l’ai dit précédemment. Juste une info, l’arrestation d’un criminel de guerre serbe, Milorad Momic, accusé de crimes de guerre lors du génocide de Srebrenica et de Trnovo, en 1995. Il s’était fondu dans le paysage. Personne ne connaissait son passé. L’ancien membre des Scorpions habitait près de Lyon. Il avait changé de pays, de nationalité suite à son mariage avec une femme française et même de nom pour revêtir une tenue de camouflage. L’ex-milicien apparaissait sur un film réalisé par les Scorpions eux-mêmes sur les lieux du massacre de Trnovo. Je me suis inspiré de ce personnage pour créer Goran.

La nature sauvage, la sauvagerie des hommes, la disparition, la mort, la résilience sont des thèmes forts au sein de vos romans. Peut-on dire que vous êtes un auteur de roman noir ?

Oui, c’est vrai, et le prochain ne dérogera pas à la règle…

J’écris avant tout des histoires. Des histoires que j’aimerais lire. Je n’ai pas cherché, avec ce texte particulièrement, à faire du « noir » à tout crin. Mais « le noir » est un genre riche, aux idées larges… Assez larges pour englober des auteurs comme Jim Thompson, Kent Haruf, Larry Brown, mais aussi Boris Vian ou Marion Brunet. Alors oui, mille fois oui, je veux bien en être et faire partie de cette ronde…

Si à la fin de la lecture du Sourire du Scorpion, je vous dis que j’ai pensé à Ron Rash, vous me répondez quoi ?

Merci.

Pouvez-vous me dire votre livre de chevet du moment et votre prochaine ascension ?

Je viens de commencer Zébu Boy, d’Aurélie Champagne et ma prochaine ascension : une virée en ski de rando du côté du refuge de Loriaz, dans les Aiguilles Rouge

Merci Patrice Gain pour vos réponses !

Fanny.

Le sourire du scorpion, Patrice Gain, Le Mot et le Reste, 210p., 19€.