Dans les forêts de l’ours, Rémi Huot (Le Mot et le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Départ pour l’Europe de l’Est, à la recherche de l’ours brun, vers une rencontre, vers la beauté du hasard sauvage, au milieu des forêts des Balkans.
La lecture de  Dans les forêts de l’ours  de Rémi Huot m’a irrésistiblement fait penser à celle du Léopard des neiges de Peter Matthiessen – traduction de Suzanne Nétillard -, c’est à dire cette aventure plus spirituelle que scientifique, une sorte de pèlerinage vers son propre « ensauvagement ».

Rémi Huot est un biologiste, passionné par l’ornithologie, qui, un jour, prend ses jumelles, son sac à dos et file dans les bois, t’emportant avec.
Il y a ce quelque chose de délicieux à humer l’humeur d’une forêt, d’un lieu, ses descriptions sont précises comme s’il voulait nous transporter dans son tableau aux teintes fauves.

« Sur le chemin mis en lumière, une curieuse empreinte, à l’instar d’un homme ayant marché pieds nus, demande l’arrêt. Nous avons quelques points communs avec l’ours, notamment notre manière de poser le pied. Pour être juste, lui n’est pas tout à fait plantigrade, puisqu’il ne s’appuie pas sur toute la longueur de ses pattes avant.(…) La trace dans la terre est peu marquée, indistincte, néanmoins elle est suffisamment éloquente pour me dessiller les yeux. Je peine à le croire. Je tourne et tourne encore autour pour l’apprécier sous différentes lumières.(…) Mon esprit commence à l’entendre. J’ai sous les yeux une empreinte d’ours! (…) Au milieu d’une joie qu’aucun de mes mots ne saurait dire, se mêle une foule d’interrogations à propos du fauve, de la probabilité qu’il soit encore là, à me regarder, à m’attendre. »

Parce qu’évidemment, rencontrer « la » bête, ce n’est pas comme un tête-à-tête avec Paddington, c’est la joie et la peur mêlées, c’est redonner une place d’humain sur cette planète, c’est craindre et s’émouvoir, jubiler et se laisser impressionner.

Rémi Huot s’est fait une promesse et il s’abandonne aussi à ses lecteurs.
Tu vis avec lui ce manque d’eau, la sécheresse, la beauté des cieux étoilés, les rencontres cocasses, surprenantes, angoissantes aussi. L’Homme devient la menace, la forêt son refuge et Rémi Huot s’incline devant la beauté du monde.

« C’est impensable, au regard de la faible distance, que la bête parvienne à se mouvoir sans même un murmure. Et pourtant. Le soleil a retiré ses derniers rayons de la cime des pins, la tension est palpable, le cœur se remue. Apparemment, elle n’est pas décidée à partir. Quelque chose se passera (…) »

Te voilà pris(e) au milieu de cette écozone paléarctique et dans l’espoir d’un homme devenu vagabond céleste par amour pour ce qui ne s’attrape pas au premier regard.
Avec beaucoup de poésie, de finesse et de détails, Rémi Huot t’embarque dans ces forêts à la recherche de « son » ours, sa partie fauve qu’il se laisse apparaître pour mieux célébrer l’essence d’une vie.
Voici un petit bijou de pérégrination, exaltant comme cette « Grande Ourse brillant au-dessus de la plaine espérée pour finir sa nuit. »

 Dans les forêts de l’ours  ou le bonheur du rêve éveillé.

Coup au cœur façon totémique !

Fanny.

Dans les forêts de l’ours, Rémi Huot, Le Mot et le Reste, 148 p. , 15€.

Bienvenue à Meurtreville, André Marois (Le Mot et le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Mandeville est une municipalité du Québec, située dans la région de Lanaudière. C’était un ancien village forestier situé sur les contreforts des Laurentides, à la jonction des hautes terres de la plaine de Montréal. La ville est placée sur les bords de de la rivière Mastigouche et recouvre une superficie d’environ 331 kilomètres carrés, peuplée de 2300 Mandevilloises et Mandevillois.
Comme écrit sur le site: « Tel un arbre, chaque citoyen apporte sa contribution au tronc commun formé par la municipalité ».
C’est beau comme une carte postale.

Seulement c’est « icitte » qu’André Marois décide d’aller gratouiller quelques plates-bandes avant de prendre sa hache pour y abattre quelques branches pourries. L’homme ne fait pas dans la dentelle et le polar c’est son dada.
C’est ainsi qu’une – trop – paisible bourgade devient le lieu d’une incroyable série de meurtres et il n’y a qu’un champ – de cannabis – pour passer de Mandeville à « Meurtreville ».

Réjean, le brave garagiste du coin, se rend à la mairie pour demander un fonds d’aide solidaire car la clientèle n’est plus au rendez-vous, l’activité est en berne, il faudrait faire revenir du monde dans le coin et prendre le pistolet à la pompe à défaut du taureau par les cornes.
C’est Madame Pesant, la secrétaire-trésorière, spécialiste des finances, qui, tout à fait innocemment, telle la maman de Bambi venue paître dans la verte prairie, va faire apparaître le point de départ d’une course macabre.

André Marois soigne sa mise en scène, ses personnages, fait dans l’ironie décalée et le faussement doucereux. Après les « desperate housewives », voici les « desperate municipal councillors » ou comment casser le vernis des apparences tout en se comportant comme un honnête citoyen prêt à rendre service pour le meilleur…et le pire…mais pour le meilleur hein, faudrait pas l’oublier.
La folie douce n’est donc pas loin et tu assisteras, ébahi(e), à la naissance d’un serial killer pas piqué des hannetons.

« Il se sent floué. On lui a volé son idée. On a même risqué de tout foutre en l’air. Heureusement qu’il était là pour sauver la situation. Mais ça ne se passera pas comme ça. On ne peut pas tuer un être humain pour rien. Ni gaspiller trois beaux cadavres avec un quatrième bâclé. La vie est précieuse. »

Te voilà prévenu(e), la vie peut être excitante à Meurtreville, surtout lorsqu’on n’est pas dans le viseur du tueur, ou sa pelle, c’est selon l’ambiance du moment.

Bienvenue à Meurtreville  joue avec les codes, les déjoue aussi, c’est un petit roman noir drôlement bien ficelé où quelques grammes en plus de démence ne m’auraient franchement pas déplu.
Si tu veux donc savoir comment on devient tueur au détour d’une tasse de café noir ou comment disposer agréablement des chrysanthèmes autour d’un corps, ou prendre les imbéciles pour ce qu’ils sont, eh bien  Bienvenue à Meurtreville  est fait pour toi. De quoi jaser et te faire doucement au joual, tout à fait plaisant donc 😉

Fanny.

Bienvenue à Meurtreville, André Marois, Le Mot et le Reste, 150 p. , 15€.

Tordre la douleur, André Bucher (Le Mot et le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Trois personnages sur les routes des Alpes-de-Haute-Provence et un roman qui les rassemble avec une plume déliée convoquant des images sensibles et magnétiques. 
Tordre la douleur  d’André Bucher exorcise les douleurs, croise les destins de celles et ceux portant une peine et devant faire avec, car là est le mouvement de toute vie.
C’est la beauté du hasard qui lie ce roman court, intense, niché au sein des montagnes et de ses bois.

En 2015, Bernie et Annie doivent faire face à la mort de leur fils, Thomas. C’est la fin d’un couple, le début d’un deuil. Bernie va s’encabaner dans son « magma chaotique de calcaire » et, parfois, des images du passé lui arrachent un sourire.
En novembre 2018, Sylvain, garagiste, est au cœur des manifestations des gilets jaunes. Par un malheureux accident, Élodie renverse Sarah, la mère de Sylvain. Un déplorable concours de circonstance et la vie s’arrête, laissant le jeune homme dans une sorte de désœuvrement, celui où il faut donner un sens à ce qui n’en a finalement pas.
Enfin, sur ces routes marquées par les pluies torrentielles, Édith quitte son service et le brutal Étienne. Sauver ce qu’il reste de sa peau en s’enfonçant dans la nuit, jusqu’à croiser des phares.

André Bucher prend son burin et taille toute en finesse une histoire de belles âmes, d’hommes et de femmes essayant de s’accorder avec l’agitation de notre Monde, tout cela dans un décor fait de belles lumières et de nature protectrice.
André Bucher, écrivain du « Grand Dehors » selon l’expression de Michel Le Bris, te parle de l’humain avec la même fluidité que s’il te disait l’humeur d’un ciel étoilé. Il te chuchote des vies au sein du « Grand Tout « et t’offre cette composition pleine et entière.
C’est aussi, je trouve, un écrivain du silence, celui qui arrive à transcrire ce qui ne peut être dit que dans des postures, des regards ou le sens du vent, et c’est vraiment beau à lire.

« Aux yeux d’Edith, Bernie remplissait le rôle d’un gardien de phare désigné par la providence au sein de cette montagne juchée telle une bosse sur l’échine de la terre avec, en connivence, la rivière pour chambre d’écho. Elle considérait la forêt en tant qu’entité enjambant les époques -passé,présent et avenir-, pour mieux les dissoudre dans le flux intemporel de la mélodie des arbres. Bernie appartenait corps et âme à ce territoire, une cartographie géante où le plus petit geste oscillait sans cesse entre l’effort et la grâce(…) »

 Tordre la douleur  est aussi un roman social qui invective à sa manière, sans mâcher les mots et un certain sens de la formule. Bernie, Sylvain, Édith, et les autres, ce que l’on nomme les « petites gens » qu’André Bucher rend grands par leur engagement et leur force, celle, qu’ils et elles, viennent chercher dans leurs racines afin de ne pas ployer sous la peine.

Je me suis totalement laissée aller à ce roman court sur pattes, d’une étonnante vivacité poétique.  Tordre la douleur  est une ode à notre espace commun, à nos strates de vie, nos rides, nos imperfections, nos douleurs, notre résilience, nos combats. André Bucher y chante ses gens et sa terre, ses creux, ses bosses, son aridité, son embrassement, son arôme;  Tordre la douleur  est un roman à la fois humble et puissant, avec cette pointe de suspense, et de tension, « à la » Ron Rash, ce qui n’est vraiment pas pour me déplaire.

Coup au cœur vénérable.

Fanny.

Tordre la douleur, André Bucher, Le Mot et Le Reste, 155 p. , 15€.

Sauvagines / Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba (éd. XYZ et Le Mot et Le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba ou comment prendre un aller direct sur les terres du Haut-Kamouraska, sur la rive Sud du fleuve, au sein du Bas Saint-Laurent. C’est le dépaysement dès les premières pages, cette tension qui monte au fur et à mesure, les dents qui se serrent, les mains étreignant l’ouvrage, ce souffle court, happée par cette histoire.

Sauvagines est autant un roman noir réussi, qu’un pamphlet sur la politique environnementale du Québec, qu’une histoire d’amour intense où le désir féminin y est magnifiquement écrit. Tout s’imbrique et me voilà rapidement posée au milieu des épinettes, des ours noirs et des coyotes; « Sauvagines » brasse son monde.

L’histoire est celle de Raphaëlle Robichaud, agent de protection de la Faune, qui décide un jour, après avoir sauvée in extremis sa jeune chienne d’un piège illégal, de partir à la recherche du braconnier. Et ce ne sera pas une mince affaire car l’homme a l’habitude de laisser derrière lui une trainée de sang, que ce soit les bêtes qu’il achève sauvagement ou ses ex-blondes rendues terrorisées. Sans compter cette histoire qui court dans le village, d’une jeune femme disparue dans les bois.

Gabrielle Filteau-Chiba t’emporte sur ses terres et tu files droit dans ses pages.

Dans son style littéraire, il y a comme un mélange de Cormac McCarthy et d’Andrée A. Michaud, ça pulse, ça rend une ambiance électrique et cela « tombe » bien puisque Gabrielle nous entraîne à la frontière entre le Canada et les États-Unis. C’est ici que trône l’amer remarquable de Raphaëlle, est-ce à dire « Gros Pin », un pin blanc centenaire survivant des coupes à blanc, témoin de l’inavouable. Car notre héroïne n’est pas seule, seule en amour de cette Nature, seule en colère contre son manque de moyens, seule apeurée contre la prédation d’un homme.

Au sein de sa mère nature, elle y trouve aussi Anouk, personnage connue aussi dans le précédent roman de l’auteure, « Encabanée ». Puis Lionel, son « papa Loup », figure protectrice et bienveillante aux mains d’ours, un « vieux d’la vieille », de ceux qui ne lâchent rien, jamais. Et sa chienne, Coyote, sa rescapée, sa veilleuse, son enfant sauvage des bois.

La nature englobe Raphaëlle et nous avec; ça éblouit comme ça sacre, ça guérit comme ça blesse.

« Je marche aux côtés d’une renarde rousse sur un sentier qui semble vieux comme le monde. Les traces des passants ont aplani la terre ici, formant un chemin bien tapé entre les frondes des fougères qui nous montent jusqu’à la taille. La repousse est dense de sa jeunesse. Les jeunes arbres émergent à peine des broussailles; la dernière coupe à blanc doit dater de quelques années. Ici aussi ont été commises des horreurs boréales.(…) Les scies à chaîne reviendront dès que les troncs auront atteint une fourchette payante. La table est mise. (…) »

Dans Sauvagines , au milieu de ce danger mortel qui rôde, vient s’engouffrer l’appel d’un amour, de la chair désirée, du sexe féminin devenant totem de ces terres sauvages tandis que les coyotes hurlent face à la lune. De la violence à l’amour, du choix de la mort à celui de la vie, de la résilience à la vengeance, le chemin se trace et les animaux du Haut-Kamouraska accompagneront Raphaëlle dans sa danse mortifère.

« – C’est un monde ancien, sauvagine ?(…) – Quand je suis tombée sur ce mot-là, dans un vieux guide du contre-braconnage, j’ai voulu écrire un article scientifique, un cri de cœur d’agent de protection de la Faune infiltrée pour défendre la vie sauvage. En attendant, j’ai gravé le titre de mon projet d’écriture dans ma porte, pour ne pas oublier que moi aussi, je me suis sentie comme la sauvagine, dépouillée de mon droit de vivre librement. J’ai été élevée pour être productive, pour servir le système, pour consommer ce qui fait tourner la grande roue capitaliste. »

Sauvagines est ce roman haletant et envoûtant, convoquant les sauvageries et confrontant l’Homme à ce qu’il veut à tout prix posséder.

Coup au ❤️.

Sauvagines, Gabrielle Filteau-Chiba, éditions XYZ, 317 p. , 22€.

Photo : Fanny Nowak.

Cela te tente un aller direct dans les bois? Si ton « Oui » est franc et direct, alors cette histoire est totalement faite pour toi. Tu vas t’enfoncer dans les grands espaces blancs, prendre refuge au sein d’une cabane, faire rougeoyer ton feu et lire l’histoire d’Anouk.

Anouk est cette jeune femme qui n’en peut plus de Montréal, de la sloche sur les grandes artères bouchées, des lumières qui brisent le ciel parfois étoilé, du rythme inutilement brutal de sa vie.Alors elle part Anouk, elle va s’encabanée dans ces bois du Bas-Saint-Laurent, et c’est son journal que tu vas parcourir jour après jour.

« La grange est remplie de vieux outils rouillés que je trie. Égoïne, chignole, hache – charpentières de l’Apocalypse ou planches de Salut – armes fantasques de palissade serpente de ronces que j’érigerais autour de mon cœur affolé, de mon corps meurtri et de ma terre, trop belle pour être protégée de la nature humaine. »

Il y a de la poésie de l’instant, l’engagement de l’héroïne, miroir de l’auteure, elle aussi encabanée dans le Haut-Kamouraska. Avec une plume proche de son essentiel, Gabrielle Filteau-Chiba construit l’histoire d’Anouk, il y a ses listes numérotées, ses coups de griffe à l’encontre de l’humanité, le récit qui, en lui-même, donne des contours à cet univers gelé immaculé.

Et un jour, une rencontre, par n’importe laquelle puisqu’il ne peut en être autrement dans cette région reculée, sauvage mais pas tant que cela, le monde de la destruction n’étant jamais loin.

Encabanée , c’est aussi la question du désir, de la solitude, de la peau, de cette chaleur humaine manquante puis follement attachante. Anouk dit son corps mais aussi sa Marie-Jeanne, Gilles Vigneault et d’autres plumes rattachées à la sienne. C’est le charme de cet ouvrage, car ce n’est pas l’histoire d’une performance, d’une aventure extrême, c’est avant tout la place d’une femme en forêt, d’un être reconsidérant son monde et ses propres valeurs.

Entre les planches de cette cabane, il y a le refuge de la colère, la résistance au froid et ses tourments poétiques, la jouissance de l’instant jouxtant le hurlement des coyotes, le crépitement du feu tandis qu’au loin, un braconnier tue sa proie.

« Que toutes les courbes de ma route avaient comme unique dessein de me mener ici pour survivre à un hiver froid, mais couronné d’étoiles et de perles de sagesse, je ne saurais le dire avec certitude. Destin ou non, les couleurs de cette nuit blanche ont réveillé en moi une palette d’espérance, bien plus que tous les amants du monde. »

Voici indéniablement une auteure à suivre, car oui, Encabanée est le début d’une sacrée plume.

Coup au 💙 engagé, engageant.

Fanny.

Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba, Le Mot et le Reste, 115 p. , 13€.

L’apparition du chevreuil, Élise Turcotte (Le Mot et Le Reste) – Yann

Photo : Yann Leray.

En publiant le roman d’Elise Turcotte peu de temps après ceux de ses compatriotes Marie-Eve Savigny et Eric Forbes, Le Mot et Le Reste creuse son sillon québécois et nous permet, cette fois encore, de découvrir une nouvelle voix de la Belle Province. Mais, sans le vouloir, l’éditeur marseillais nous induit également en erreur puisque, confits dans nos certitudes, on voyait déjà dans cette Apparition du chevreuil un polar dans la continuité de Sans terre ou Amqui.

Alors, bien sûr, on reste ici dans le registre du noir mais le sujet qu’aborde Elise Turcotte, bien loin de toute fiction, est avant tout un vrai problème de société. Si elle a choisi l’angle du roman noir pour l’aborder, son texte pourrait cependant être publié sous une étiquette plus générale sans que nul n’y trouve à redire. Et c’est bien pour cette raison que L’apparition du chevreuil s’avère finalement plus glaçant, plus déstabilisant que nombre d’autres polars : ici, le mal est insidieux mais quotidien, vicieux mais omniprésent.

La narratrice, dont nous ignorerons le nom, est une écrivaine féministe et militante. Suite à de nombreuses menaces sur les réseaux sociaux, elle se résoud à fermer ses comptes et à s’isoler quelques semaines dans un chalet au coeur des montagnes. Ces moments de solitude sont l’occasion pour elle de remonter le fil des événements et de réaliser que l’arrivée du beau-frère au sein de la famille a bouleversé l’équilibre des choses. Seule à tenter d’affronter cet homme cruel et manipulateur, elle comprend à présent que les menaces qui pèsent sur elles dépassent le harcèlement en ligne …

L’apparition du chevreuil n’est pas un roman féministe. C’est un texte sur la violence des hommes, sur la manipulation et la peur. Le personnage du beau-frère, inquiétant s’il en est, donne un visage à cette menace sourde, à cet homme qui se refuse à envisager un seul instant la possibilité d’avoir tort. Tyran domestique assez rusé pour éviter la violence frontale, il instaure chez lui une atmosphère étouffante contre laquelle aucun membre de la famille ne s’élève, à l’exception de la narratrice, ce qui lui vaudra à la fois les foudres du beau-frère et une espèce de mise au ban quasi générale qui en dit long sur le pouvoir de cet homme.

« On peut s’accrocher aux détails de la vie quotidienne, là où il n’y a pas de chien mort ni d’ombre d’ours ; on peut se faire un nid dans l’angoisse, peu importe l’intensité de celle-ci. Ainsi, l’enfant respire sans faire de bruit, en dedans, dans une cavité où la peur lui est familière. »

La narration d’Élise Turcotte peut sembler déroutante au premier abord et le début du roman nécessite quelques efforts pour y entrer complètement mais ce choix narratif illustre finalement avec beaucoup de justesse l’état d’esprit de sa principale protagoniste, perturbée par les récents événements et de plus en plus déstabilisée quand elle réalise que le beau-frère a retrouvé sa trace. Mais l’autrice garde fermement le fil de son récit et livre un roman tendu et resserré (154 pages) où le décor sauvage et enneigé vient ajouter au poids du malaise.

L’apparition du chevreuil, malgré sa brièveté, a la force d’un grand texte et Élise Turcotte s’y affirme comme une romancière avec laquelle il faut compter, en prise avec notre époque et les nouvelles formes qu’ y prennent le harcèlement et la manipulation.

Yann .

L’apparition du chevreuil, Élise Turcotte, Le Mot et Le Reste, 154 p. , 15€.