Sa Majesté Clodomir, Christian Casoni – Un entretien – Aire(s) Noire(s)

« Chez Vincent Quéré, c’est meublé comme chez sa grand-mère. Bosco voit déjà arriver la bouteille de Cinzano pour l’apéro, et la tartine de rillettes pour éponger. La banlieue où il vit, c’est collector, une rétrospective Jean Gabin. Son épouse disparaît quand elle passe devant le papier peint fleuri. Maniabosco entend sourdre sa voix du fond de cette Toussaint murale, dans la réfraction des bouquets verts et beige : « Vous resterez dîner avec nous, Victor ? J’ai fait du pot-au-feu. »

On avait rencontré Christian Casoni en juin 2020 pour discuter de Juke – 110 portraits de bluesmen. Il est de retour aujourd’hui avec tout autre chose et il nous semblait judicieux de le soumettre à la question avec, à nouveau, l’aide précieuse du complice Didier Hubert (aka Raoul Méjols sur les réseaux sociaux).

« Victor Maniabosco, commandant de police, a beau être peinard, il a toujours le chic pour se foutre dans la merde. Quand un vieux béguin vient se rencarder sur des trafiquants d’antiquités, le flic n’imagine pas qu’il va se fourrer dans une guerre de clans remontant au début du Moyen-Âge et que cette tempête mérovingienne va brasser autant de cadavres, embarquant sur son passage tous ceux qui s’y frottent. » (4ème de couverture).

Nous avons fait connaissance il y a deux ans, lors de la sortie de Juke , 110 portraits de bluesmen (Le Mot et Le Reste) qui avait donné lieu à un premier entretien. Vous voilà de retour aujourd’hui avec ce que je serais tenté de qualifier de «polar mérovingien». Vous êtes un spécialiste du grand écart ?

Je conteste la qualification de « polar mérovingien », mais vous la nuancez vous-même un peu plus bas. Clodomir est un polar tout court, qui met en scène des descendants de rois mérovingiens. Les rois mérovingiens sont fascinants, car sujets à de terribles dénigrements depuis les Carolingiens. Ceux de la dynastie suivante ont fait de ces roitelets des personnages de comédie italienne. Avant qu’on ne commence à creuser le sujet et à dissiper certains préjugés les concernant, les Mérovingiens c’est un peu Affreux, Sales et Méchants. C’est un bon départ ! Comme je vous le disais il y a deux ans, je ne procède que par lubies. Le blues en est une, les Mérovingiens en étaient une autre. Et je fais tellement de grands écarts dans mes lubies que je porte des couches-culottes.

Autoportrait confiné.

Deux ans se sont écoulés depuis la sortie de Juke, aujourd’hui Sa Majesté Clodomir est édité et vous avez deux autres romans sous le coude où l’on retrouverait Maniabosco ? Vous écrivez vite, non ? L’urgence de la nécessité ?

Oui, j’ai deux autres histoires avec Maniabosco, mais elles sont antérieures à Clodomir. Je n’ai aucune véritable nécessité publique du côté de l’écriture, mais une édition ça fait bien plaisir. Et je n’ai pas d’urgence non plus. La preuve : vous avez décrit en trois lignes vingt-cinq ans de ma vie…

C’est vrai que Clodomir a été écrit relativement vite (un an tout compris). Je n’étais pas seul, la tête dans le guidon, j’avais trouvé trois lecteurs avisés qui m’encourageaient au fil de l’eau et me cassaient les reins au besoin pour me remettre dans le droit chemin. Parmi ces lecteurs, Nicolette Cook, qui a un œil de lynx, travaille dans le détail et ne laisse rien passer. Nicolette frotte mon orgueil au papier de verre : « À quoi tu pensais quand tu as écrit cette phrase ? ». Ces trois manuscrits lui doivent énormément.

Il y a trois périodes. En 1996 j’ai écrit Un Méchant Coup de Pompe pour régler des comptes avec… moi-même finalement. En 2000 j’ai écrit Mourez Jeunesses, tout aussi rapidement. En 2019/ 2020, j’ai donné ces deux tentatives à lire à quelques amis, notamment Raoul et la fameuse Nicolette, qui les ont trouvées bien. Alors j’ai écrit Clodomir pour ajouter une suite et justifier les dates des deux précédents : 1996 et 2000… Je craignais qu’un éditeur me reproche ce décalage dans le temps, un décalage trop modeste pour être exotique. Pourtant certaines réalités peuvent être déroutantes aujourd’hui. En 1996, les téléphones mobiles et même les ordinateurs étaient rares, on copiait encore des fichiers sur des disquettes, et internet restait un secret d’initié. J’ai donc bricolé une fausse trilogie qui aboutit au temps présent.

Photo : Christian Casoni.

Écrire vite c’est une chose, mais ce ne sont que des brouillons. Un méchant Coup de Pompe a été réécrit six ou sept fois. Mourez Jeunesses, quatre ou cinq fois. L’éditeur avait aimé Clodomir, mais pas le ton des deux précédents. Comme ils couvraient vingt-cinq ans de ma vie, que j’avais vieilli en même temps que mes personnages, que le temps nous avait donné une consistance logique, à eux et à moi, maturée au fil des ans, j’ai d’abord résisté : Ce sera les trois ou rien. Et puis merde, j’ai fini par céder. Yves Jolivet, l’éditeur, a eu la patience de me renvoyer plusieurs fois sur le métier avant d’accepter Mourez Jeunesses, qui devrait être publié dans un an si tout va bien. Et… j’ai réécrit une fois de plus Un méchant Coup de Pompe, passé une fois de plus sous la férule inflexible de Nicolette Cook ! Des trois, c’est celui qui me tient le plus à cœur. Comme, en vingt-cinq ans, d’une aventure à l’autre, les personnages s’étaient enrichis, j’ai pu me payer le luxe de leur apporter une résonance rétrospective en réécrivant les deux premiers. J’ignore encore si Le Mot Et Le Reste acceptera la nouvelle mouture du Coup de Pompe mais, si oui, les romans sortiraient à rebours : 2020, 2000, 1996.

Une page des brouillons de l’auteur.

Il n’y a peut-être pas 110 portraits ici mais c’est une liste récapitulative d’une quarantaine de personnages qui clôt le roman. Vous ne craignez pas d’effrayer le lecteur ?

Je ne me suis même pas posé la question. Quand j’ai attaqué cette histoire (on la démarre bille en tête puis on l’amende en cours de rédaction, sans quoi on ne la démarre jamais), je ne me suis par exemple jamais demandé : Est-il important que les méchants soient démasqués à la fin, sur un coup de théâtre ? Dans ce cas, il vaut mieux avoir une foison de personnages à mettre en collision pour embrouiller le lecteur et entretenir le suspense.

La trame était assez complexe comme ça, j’ai choisi de la développer de façon plus linéaire que Mourez Jeunesses. Les personnages aussi étaient chromatiquement bien chargés, et me semblaient assez pittoresques sans qu’il faille leur ajouter du mystère. Il fallait pouvoir les déplacer avec un naturel relatif, sans les encombrer d’énigmes, de non-dits et de coups de théâtre.

Mais en relisant votre question, je comprends pourquoi Le Mot Et Le Reste m’a proposé d’intégrer cette liste de personnages à la fin !

Grâce à vous, on découvre ici avec délice le concept de «faide», que Wikipédia définit ainsi : «un système de vengeance privée opposant deux familles ennemies, deux clans, deux tribus.» Ce concept, qui remonte au moins au VIème siècle, est finalement bien proche de la vendetta plus connue par chez nous et assez pratique pour poser les bases d’un polar. C’est l’idée de départ du roman ?

Effectivement, la Faide est une vendetta. L’idée de départ était plutôt : Qu’est devenu Maniabosco vingt ans après Mourez Jeunesses ? Qu’est devenue Roseline vingt-cinq ans après son Coup de Pompe ? Je ne m’en tiens toujours pas quitte avec Roseline. Je pense qu’elle sera la muse du quatrième, s’il devait y en avoir un quatrième. L’idée des Mérovingiens remonte, elle, à beaucoup plus loin. A la première partie des années 80. Je vous avais dit, il y a deux ans, que j’avais essayé de devenir dessinateur de bandes dessinées. L’idée de cette Faide à travers les siècles date de ces années-là. J’étais alors en pleine extase mérovingienne !

La succession de Clotaire ou faide royale – Source :  Apolline d’Andrésy  sur mauvaisenouvelle.fr

Pour Clodomir, il me fallait trouver rapidement un scénario. J’avais envie de commencer quelques chose, j’avais les quatre personnages principaux, je les connaissais déjà pour les avoir mis en scène… La Faide donc était une garniture au départ, un prétexte tout prêt. Après, il faut bien loger les personnages dans un biotope qui leur donne envie de vivre. Je ne les sens bien que si le décor est crédible. Je parle d’une crédibilité narrative, parce que l’environnement de cette histoire est très baroque !

Si j’ai parlé plus haut de «polar mérovingien», il convient pour être juste de préciser que le roman est contemporain. Ceci dit, vous lui donnez une patine particulière, une ambiance qui rappellerait les polars français des années 70. C’est volontaire, une sorte d’hommage à des livres ou des films qui vous inspirent ?

Je ne suis pas assez expert en romans policiers pour penser quelque chose des polars des années 70. Pour Clodomir, oui, il y a une grosse influence d’Elmore Leonard, que m’a fait découvrir Raoul. Jusque là j’étais subjugué par Donald Westlake, et j’ai appris que Leonard était une influence majeure de Westlake.

Elmore Leonard par Marc Hauser/Getty

Je suis très poreux à tout ce que je lis. Coup de Pompe était placé sous l’étoile de Marc Behm, qui écrivait des polars fantasmagoriques comme Mortelle Randonnée. (Polars, c’est pour dire quelque chose !) C’est sûrement l’influence de Behm qui donnait à ce texte la couleur d’un conte au départ. Mourez Jeunesses était lui aussi un carrefour de courants d’air : Thompson, Westlake, Amila, Sébastien Japrisot, etc. Je les ai tellement charcutés, ces deux romans, que des influences bien postérieures au premier jet s’y sont mêlées. Maintenant, je n’y retrouve plus mes petits !

Donald Westlake – Droits réservés.

Au chapitre influences, ça bruisse autour de vous, on cite des noms et c’est plutôt flatteur. Votre éditeur, dans la présentation du roman, a cette phrase : « On croirait voir Audiard débarquer chez les bourgeois déchus de Chabrol». Quant à moi, j’ai pensé à plusieurs reprises au commissaire San Antonio. Mais vous, s’il fallait absolument vous placer vous-même sous l’égide de quelqu’un, pour ce roman et les autres à venir, et sans aller jusqu’à la revendiquer, quelle(s) figure(s) tutélaire(s) planerait de manière tout à fait naturelle dans votre panthéon littéraire ? Vous pouvez abattre votre joker.

Audiard, peut-être parce que ça cause argot parfois, et que le texte promène par moments des désenchantements un peu beauf ou vieille France… On disait anarchiste de droite dans le temps. Chabrol, ma foi… Je ne sais pas. Dans cette histoire, il n’y a pas vraiment de pécores qui défendent leurs robes de chambre comme chez Chabrol. Le but n’était pas de loger dans l’intrigue une peinture de mœurs et de critiquer une certaine bourgeoisie de province. Mais on pourrait citer les atmosphères d’Audiard et de Chabrol pour d’innombrables polars français, non ? San Antonio en revanche, je récuse catégoriquement ! Si on sent la patte de Frédéric Dard chez Clodomir, c’est vraiment le hasard. Je ne suis fan ni de San Antonio ni de son auteur !

La première grosse influence des auteurs de polars français, déjà, ce sont les traducteurs ! La façon dont étaient traduits les polars américains, Thompson par exemple, ou Lawrence Block, a marqué le style des auteurs français. Je le sais, je le sens, et j’ai moi-même tenté de reproduire cette sècheresse à l’occasion. Je ne sais pas si j’en suis digne, mais j’aimerais autant que mes références penchent vers Jim Thompson, Donald Westlake, Elmore Leonard (et leurs traducteurs), ainsi que Sébastien Japrisot. Je pense avoir été marqué par l’esprit malicieux d’Henri Michaux, celui d’Ailleurs, de Voyage en Grande Garabagne, d’Un Barbare En Asie. J’ai dû emprunter aussi à de nombreux auteurs non-contemporains qui ne versent pas dans le polar, et à des historiens et des vulgarisateurs d’astrophysique… Et mon Panthéon est une énorme termitière ! En haut de la pile : Les Misérables, Les Liaisons Dangereuses, Le Passe-Muraille… Non, il y en a trop, ce n’est même pas la peine de commencer.

Maigret par Loustal.

Ah oui, Maigret ! C’est tout récent. J’ai réussi à vaincre quarante années de répulsion. J’avais essayé mille fois de lire un Maigret, et je ne pouvais pas conjurer le spectre de Jean Richard ni ces après-midi déprimants devant la deuxième chaîne de télévision. Il y a un an, j’ai trouvé deux bouquins de Maigret dans la rue. Je n’avais rien à lire, j’ai retenté le coup et j’ai découvert un univers infiniment attachant, qui commence en 1930 et s’achève en 1972. Je les ai tous dévorés l’un après l’autre, dans l’ordre chronologique. Je pourrais maintenant en parler pendant des heures.

«Vous êtes le type même du flic passif, velléitaire, sans idéal. Intelligent pour rien.» C’est ainsi que Paul Rodan décrit Victor Maniabosco, dit Bosco, personnage central du roman. C’est peu flatteur comme description … Vous le voyez également ainsi, votre «héros» ?

Oui, Maniabosco est ainsi, mais il est tout ça avec une certaine rondeur. Il est également égocentrique, dilettante, prend ses enquêtes pour un jeu et se laisse gentiment corrompre. C’est un fin limier mais un mauvais flic. Il ne sait jamais quoi faire d’un coupable quand il l’a démasqué. Il ne déteste personne, pas même les meurtriers après lesquels il court. Il est plutôt enclin au pardon. Le mal étant fait, il laisse s’accomplir une sorte de justice immanente par paresse ou par découragement psychique peut-être. Car il est surtout enclin au pardon par lassitude plus que par charité chrétienne. C’est sûr, Maniabosco n’est ni Javert ni Maigret ! Il m’émeut ainsi… peut-être parce que je suis un peu comme ça aussi. Bref, je m’émeus moi-même, je suis madame Bovary !

J’ai choisi de mettre en scène un héros neutre, comme peuvent l’être Tintin ou Spirou. Ces héros sont raisonnables en tout. Ils sont raisonnablement drôles, raisonnablement indignés, se mettent raisonnablement en colère, n’ont pas une personnalité écrasante. Ils laissent s’ébattre des seconds rôles beaucoup plus colorés, comme c’est le cas du capitaine Haddock, Tournesol ou les deux Dupont/d chez Tintin, Fantasio, le comte de Champignac, le marsupilami ou Zorglub chez Spirou.

Maniabosco remplit bien cette disponibilité ou cette vacuité de héros neutre mais, contrairement à la progression lapidaire d’une intrigue en bandes dessinées, dans le cadre d’un roman ce genre de héros neutre devient vite un principe métaphysique, et c’est gênant pour un polar ! Maniabosco devait présenter quelques aspérités, un minimum de noirceur pour rester humain et charnu. Comme il n’est ni un cogneur, ni un snipper, ni un sanguin, les défauts cités plus haut sont son certificat d’humanité.

L’avantage de proposer une intrigue avec de nombreux personnages, c’est qu’on peut en faire flinguer un certain nombre sans que ça ne soit trop gênant. Vous vous êtes fait plaisir avec tous ces meurtres ?

Clairement, oui ! La mort est un vide-poches bien pratique. Un personnage a fini de servir ? Hop, au frigo, pas d’histoires. Dans le cas de Clodomir, étant donné le sentiment de puissance et d’impunité qui habite l’un des protagonistes, perpétuant la radicalité guerrière de ses ancêtres, je ne le voyais pas épargner ses ennemis. Le coup des chiens par contre fut très pénible à écrire, et encore aujourd’hui j’y pense comme une souillure.

Le meurtre des enfants de Clodomir. Auteur inconnu.

Votre écriture est très visuelle, presque cinématographique. De plus, votre intrigue, labyrinthique, se développe lentement au gré des apparitions de vos multiples personnages, c’est du pain béni pour une adaptation en série télévisée. Les dialogues sont quasi prêts à être filmés, enfin des acteurs auraient quelque chose de consistant à se mettre en bouche. Des envies de ce côté-là ?

En y réfléchissant, honnêtement, je ne sais pas s’il y a tant de personnages que ça dans Clodomir. En tout cas, s’il y a plus de personnages ici que chez Simenon, Ellroy ou Westlake. « Des envies de ce côté-là ? » Je n’y ai pas pensé, et la question me déstabilise… Je crois que ce n’est pas de mon ressort et… finalement, non, pas spécialement d’envies.

Page 82, Quéré s’adresse ainsi à Maniabosco qui compte enquêter seul en piochant dans son « compte épargne-temps  »: « Sinon, tu sais que tu as plus de cinquante ans, pas beaucoup d’entrainement, tu es gras, tu es lourd, tu manques de souffle et jarret… ». Vous verriez quel acteur pour endosser le rôle de Maniabosco ? Et pour Roseline, quelle actrice ?

Raoul m’en avait causé après quelques verres de quincy, cruchons de rouge sicilien et grappas. On s’était mis d’accord sur Yvan Attal pour le rôle de Maniabosco, bien qu’Attal soit plus tonique que mon héros. Pour Roseline, ce serait une grande femme maigre et sèche de soixante ans, n’inspirant aucune tentation pour Cythère. Là, je préfère sortir mon joker !

Yvan Attal par Alexandre Isard (JDD).

Page 117, « Elle tient son conseil d’administration à Jouy-le-Potier, s’enracinant dans les sables granitiques et les argiles de cette Sologne des étangs où est enfoui le cœur du vieux royaume neustrien, l’absolu irrévocable de Paul Rodan. ». À moins d’une solide ascendance solognote, qui sait ça ? Vous ne faites pas dans l’approximation. On dirait que vous ne déconnez pas avec la documentation. L’obsession du détail ?

L’obsession du détail, incontestablement. C’était déjà mon défaut quand j’essayais de faire de la bande dessinée, et ce travers occasionnait des problèmes rédhibitoires de lisibilité.

« Qui sait ça ? » Wikipédia sait ça ! Si on creuse cette question, on va se retrouver avec un manifeste sur l’illusion romanesque et ses sous-entendus. Car, évidemment, tout est factice dans ce genre de roman qui ne défend rien d’autre que le plaisir de lire une histoire. Sinon, comme vous dites, « je ne déconne pas avec la documentation »… qui donne juste le bon vernis en guise de coupe-faim.

Elmore Leonard ne plaisantait pas non plus avec la vraisemblance et envoyait Gregg Sutter, son researcher aux quatres coins du pays pour avoir les bonnes infos. Avez-vous envoyé quelqu’un à Cambrai ou Tournai, terres mérovingiennes ou faites-vous ça tout seul ?

Je fais du fond de mes pantoufles avec ce que j’ai à portée de la main. L’histoire prend certaines directions parce que je connais des gens susceptibles de la documenter. Je fais avec mon petit réseau de Gregg Sutter en somme. La Nouvelle-Zélande, on en reparle plus bas, mais le fait que j’aie un ami d’enfance qui fut un temps marin-pêcheur et qui pouvait me donner quelques détails de navigation pour la frime, donner éventuellement l’impression au lecteur que je maîtrise bien mon sujet, m’a décidé à faire naviguer deux protagonistes d’une île néo-zélandaise à l’autre. De même Destrebecque est devenu buraliste parce que j’en connaissais un qui pouvait me parler de son métier, celui à qui le bouquin est dédié et qui a, hélas, choisi de rompre avec la biologie.

Je sais, j’ai l’air de me déprécier, mais je vous jure que ces petites frimes ne sont pas honteuses, et même indispensables pour charpenter une action.

En juin 2020, vous nous déclariez : « J’ai lu pas mal de livres d’histoire, avec, là aussi, des lubies périodiques venues du fin fond de ma scolarité : les Mérovingiens, la Guerre de Trente Ans, la Commune de Paris… Dans les années 80, j’étais tombé sur le livre d’un mec nommé Lucien-Jean Bord, Les Rois Inconnus. Il racontait l’histoire de la dynastie mérovingienne avec un regard de… catholique intégriste, sans doute. J’ai dû lire ce livre dix fois ! » Et aujourd’hui, bim, Sa Majesté Clodomir ! On peut lire que les Républicains, circa Jules Ferry, « ont perpétué et accentué à travers l’école publique la perception négative de ces rois, se déplaçant dans de lourds chariots bâchés tirés par des bœufs. Une fascination pour les rois fainéants ?

Bien avant les Républicains du XIXe siècle, les Carolingiens n’avaient pas mégoté le discrédit de leurs prédécesseurs. Les rois fainéants commencent avec la descendance de Dagobert Premier, petit-fils du Clotaire dont il est question dans mon bouquin, donc arrière-petit-fils de Clovis. La difficulté, c’est qu’il y a, selon les époques, trois ou quatre royaumes francs sur le territoire de ce qui est aujourd’hui la France, avec un roi fainéant à la tête de chacun d’entre eux et, dans chaque cas, un maire du palais fourbe qui tire les ficelles en coulisse !

Fasciné par les Rois fainéants, oui, comme on peut l’être pour les périodes de décadence. Et leur décadence a duré longtemps. Près de deux siècles… Jusqu’au sacre de Charlemagne. Ces rois n’étaient pas à proprement parler fainéants, certains ont même tenté de reprendre du poil de la bête, mais ils servaient de caution dynastique à toutes sortes d’intrigants, en particulier aux futurs Carolingiens, une famille vassale très puissante qui commençait à gangréner le pouvoir dans les royaumes francs. Les plus célèbres sont Charles Martel et Pépin le Bref. D’après Lucien-Jean Bord, ces malheureux otages dynastiques, Thierry III et IV, Clovis II, Clotaire III, Dagobert II, Chilpéric II, Childéric III, etc. étaient abrutis d’alcool et d’orgies dès l’enfance et devenaient vite des loques et, quoi qu’il en soit, des marionnettes. Quand on les cloîtrait, c’était une façon de les mettre au frais pour le cas où ils resserviraient plus tard, car on avait besoin de faire régner un fantoche du sang de Clovis. On leur grillait le cuir chevelu au fer rouge pour empêcher leurs crinières dynastiques de repousser. On a ainsi vu des oncles déjà vieux succéder à leurs neveux morts très jeunes…

Mais avec Clodomir et Clotaire Premier, on n’en est pas encore là. Les rois fainéants ne viendront que deux générations plus tard. Cette période obscure, boudée des historiens, était un peu comme le blues : ma cosa nostra !

Lehugeur, roi fainéant.

Sans rien dévoiler de l’intrigue, on peut dire qu’une partie du roman se délocalise en Nouvelle-Zélande, destination exotique s’il en est. Vous aviez envie de coucher sur le papier quelques souvenirs de voyage ou ces pages relèvent-elles du pur fantasme ?

Un demi-fantasme, contrairement à la tempête qui s’y développe. Elle, c’est un fantasme complet. Il fallait évacuer Paul Rodan quelque part où il fait frisquet. J’ai une amie qui vit actuellement en Nouvelle-Calédonie, mais a longtemps résidé en Nouvelle-Zélande. Je l’ai priée de m’en faire un topo. Et j’ai complété avec une paire de bouquins à l’intention des voyageurs. J’ai lu et écouté des témoignages sur internet. Comme pour les portraits de Juke : je n’ai exploité que le cinquième des données que j’avais pu rassembler. La tempête, elle, c’est de l’imagination pure et simple. J’ai ensuite regardé des vidéos de villes secouées par une tempête. Je m’étais juré de faire figurer un détail que j’apercevais partout, et puis ça m’est sorti de la tête : les feux tricolores arrachés à leur hampe, ballotés par les vents au-dessus des boulevards, pendus à leur câble.

Droits réservés.

L’obsession des détails, disiez-vous ?

C’est vrai que j’ai une représentation essentiellement visuelle des scènes que je veux décrire. J’ai l’impression d’enfoncer une porte ouverte en disant ça, et c’est peut-être le cas de tous ceux qui écrivent quelque chose, mais je ne suis pas dans leur peau… Peut-être cette représentation imagée est-elle un vestige de mes tentatives malheureuses dans la bande dessinée… Ce que vous appeliez tout à l’heure une « écriture visuelle, presque cinématographique » …

Sans enquêter outre-mesure, les réseaux sociaux, où vous apparaissez aussi comme un champion de la déconne, ne sont pas avares d’informations. Ainsi, vous êtes Lorrain, plus précisément de Villerupt en Meurthe-et-Moselle, un coin qui a eu son lot de tourments au fil du temps. En avril 2020, vous faites ce commentaire, qui semble indiquer une extraction modeste : « Et puis on n’avait pas d’argent de poche, non qu’on claquât du bec, mais ça ne se faisait pas. C’était le Germinal de la suggestion… » Vous n’avez pas été tenté par un « roman social » pour commencer ? C’est pourtant tendance.

Avec le recul, je me dis que j’ai dû connaître une enfance originale pleine de rites et de mythes, des rites prolos mêlés de superstitions campagnardes transalpines, rites géographiques aussi, pas lorrains mais… italo-polaco-cantebonniens. La Lorraine ne ressemblait pas du tout à Villerupt, et encore moins à ses quartiers perchés, Cantebonne et Buttes. J’évite soigneusement d’en faire un folklore, pas certain de ne pas l’avoir idéalisée, cette enfance, avec mes yeux d’alors d’une part, avec le temps qui passe de l’autre.

Villerupt – Photo : Didier Hubert.

Je suis issu d’un milieu ouvrier, effectivement. Tout le monde travaillait dans la sidérurgie. Villerupt-centre se trouve au fond d’une cuvette. Raoul et moi venons de ces quartiers perchés en bordure des bois, Buttes et Cantebonne, essentiellement peuplés d’Italiens et de Polonais. Il y régnait un esprit de caste assez réconfortant, celle des métallos. On était connu comme « le fils de Machin ». Ça situait tout de suite le décor, la lignée et même la rue. Je suppose que c’est ce qu’on appelle « avoir des racines ». Et on quittait rarement nos quartiers, même sur nos mobylettes. On était généralement amoureux de filles qui vivaient dans ces hauteurs. Il y avait vraiment un climat spécial, différent de celui qu’on flairait au fond de la cuvette, lui-même déjà particulier. Je m’arrête là parce que ça devient très vite quelque chose dans le goût de Don Camillo !

On en causait avec Raoul. Comment parler de ce Villerupt que nous avons connu au même moment, sans qu’on ne se soit jamais croisé in situ à l’époque ? Comment en parler dignement, sans nostalgie, sans pathos et sans se la jouer Front popu ? Surtout qu’en ce qui me concerne, je n’entendais jamais s’exprimer une revendication sociale à la maison. Mes parents n’en parlaient jamais en ma présence. Je ne voyais que des gens heureux autour de moi, fiers et contents de travailler à l’usine.

Je relis votre question : « Vous faites ce commentaire, qui semble indiquer une extraction modeste : ‘Et puis on n’avait pas d’argent de poche, non qu’on claquât du bec, mais ça ne se faisait pas. C’était le Germinal de la suggestion’. »

On n’avait pas d’argent de poche, non que nos parents en aient manqué, mais ça ne se faisait pas. Aucun ado ne traînait avec des pièces de monnaie dans son short. Pour tout achat, il fallait demander la somme à ses parents ou grands-parents. Une fois la tolérance pécuniaire de nos donateurs consommée, si on voulait quand même s’offrir un album de Tanguy et Laverdure ou une maquette d’avion Heller, il n’y avait pas trente-six solutions, il fallait soit les voler, soit piquer de la thune dans le porte-monnaie de sa mère ou de sa grand-mère. Quatre francs la maquette, sept francs cinquante l’album de BD. Là encore, je suppose que tout le monde a fait ça dans son enfance et que pour exciter la tripe naturaliste, on doit pouvoir trouver des délits plus sauvages ! D’accord, il y a le mot « Germinal » dans votre citation, mais Germinal ne revêtait chez Zola aucun désespoir, bien au contraire. Germinal, c’est quand le prolétaire parvient à s’échapper de la mine ténébreuse, en plein soleil, dans un monde de surface en pleine floraison…

Sinon, pour répondre quand même à votre question, le roman social ne me tente pas. Je n’ai pas grand-chose à dire, je suis perclus de doutes, et encore une fois je ne veux pas faire de folklore en me prenant pour un porte-parole des prolos (qui ne sont, de toutes façons, probablement plus ceux que j’ai connus). Je trouve que ce serait même manquer de respect aux gens de ma famille que de commettre cette usurpation.

Mais ils étaient heureux, ça j’en suis certain !

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Dans les forêts de l’ours, Rémi Huot (Le Mot et le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Départ pour l’Europe de l’Est, à la recherche de l’ours brun, vers une rencontre, vers la beauté du hasard sauvage, au milieu des forêts des Balkans.
La lecture de  Dans les forêts de l’ours  de Rémi Huot m’a irrésistiblement fait penser à celle du Léopard des neiges de Peter Matthiessen – traduction de Suzanne Nétillard -, c’est à dire cette aventure plus spirituelle que scientifique, une sorte de pèlerinage vers son propre « ensauvagement ».

Rémi Huot est un biologiste, passionné par l’ornithologie, qui, un jour, prend ses jumelles, son sac à dos et file dans les bois, t’emportant avec.
Il y a ce quelque chose de délicieux à humer l’humeur d’une forêt, d’un lieu, ses descriptions sont précises comme s’il voulait nous transporter dans son tableau aux teintes fauves.

« Sur le chemin mis en lumière, une curieuse empreinte, à l’instar d’un homme ayant marché pieds nus, demande l’arrêt. Nous avons quelques points communs avec l’ours, notamment notre manière de poser le pied. Pour être juste, lui n’est pas tout à fait plantigrade, puisqu’il ne s’appuie pas sur toute la longueur de ses pattes avant.(…) La trace dans la terre est peu marquée, indistincte, néanmoins elle est suffisamment éloquente pour me dessiller les yeux. Je peine à le croire. Je tourne et tourne encore autour pour l’apprécier sous différentes lumières.(…) Mon esprit commence à l’entendre. J’ai sous les yeux une empreinte d’ours! (…) Au milieu d’une joie qu’aucun de mes mots ne saurait dire, se mêle une foule d’interrogations à propos du fauve, de la probabilité qu’il soit encore là, à me regarder, à m’attendre. »

Parce qu’évidemment, rencontrer « la » bête, ce n’est pas comme un tête-à-tête avec Paddington, c’est la joie et la peur mêlées, c’est redonner une place d’humain sur cette planète, c’est craindre et s’émouvoir, jubiler et se laisser impressionner.

Rémi Huot s’est fait une promesse et il s’abandonne aussi à ses lecteurs.
Tu vis avec lui ce manque d’eau, la sécheresse, la beauté des cieux étoilés, les rencontres cocasses, surprenantes, angoissantes aussi. L’Homme devient la menace, la forêt son refuge et Rémi Huot s’incline devant la beauté du monde.

« C’est impensable, au regard de la faible distance, que la bête parvienne à se mouvoir sans même un murmure. Et pourtant. Le soleil a retiré ses derniers rayons de la cime des pins, la tension est palpable, le cœur se remue. Apparemment, elle n’est pas décidée à partir. Quelque chose se passera (…) »

Te voilà pris(e) au milieu de cette écozone paléarctique et dans l’espoir d’un homme devenu vagabond céleste par amour pour ce qui ne s’attrape pas au premier regard.
Avec beaucoup de poésie, de finesse et de détails, Rémi Huot t’embarque dans ces forêts à la recherche de « son » ours, sa partie fauve qu’il se laisse apparaître pour mieux célébrer l’essence d’une vie.
Voici un petit bijou de pérégrination, exaltant comme cette « Grande Ourse brillant au-dessus de la plaine espérée pour finir sa nuit. »

 Dans les forêts de l’ours  ou le bonheur du rêve éveillé.

Coup au cœur façon totémique !

Fanny.

Dans les forêts de l’ours, Rémi Huot, Le Mot et le Reste, 148 p. , 15€.

Bienvenue à Meurtreville, André Marois (Le Mot et le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Mandeville est une municipalité du Québec, située dans la région de Lanaudière. C’était un ancien village forestier situé sur les contreforts des Laurentides, à la jonction des hautes terres de la plaine de Montréal. La ville est placée sur les bords de de la rivière Mastigouche et recouvre une superficie d’environ 331 kilomètres carrés, peuplée de 2300 Mandevilloises et Mandevillois.
Comme écrit sur le site: « Tel un arbre, chaque citoyen apporte sa contribution au tronc commun formé par la municipalité ».
C’est beau comme une carte postale.

Seulement c’est « icitte » qu’André Marois décide d’aller gratouiller quelques plates-bandes avant de prendre sa hache pour y abattre quelques branches pourries. L’homme ne fait pas dans la dentelle et le polar c’est son dada.
C’est ainsi qu’une – trop – paisible bourgade devient le lieu d’une incroyable série de meurtres et il n’y a qu’un champ – de cannabis – pour passer de Mandeville à « Meurtreville ».

Réjean, le brave garagiste du coin, se rend à la mairie pour demander un fonds d’aide solidaire car la clientèle n’est plus au rendez-vous, l’activité est en berne, il faudrait faire revenir du monde dans le coin et prendre le pistolet à la pompe à défaut du taureau par les cornes.
C’est Madame Pesant, la secrétaire-trésorière, spécialiste des finances, qui, tout à fait innocemment, telle la maman de Bambi venue paître dans la verte prairie, va faire apparaître le point de départ d’une course macabre.

André Marois soigne sa mise en scène, ses personnages, fait dans l’ironie décalée et le faussement doucereux. Après les « desperate housewives », voici les « desperate municipal councillors » ou comment casser le vernis des apparences tout en se comportant comme un honnête citoyen prêt à rendre service pour le meilleur…et le pire…mais pour le meilleur hein, faudrait pas l’oublier.
La folie douce n’est donc pas loin et tu assisteras, ébahi(e), à la naissance d’un serial killer pas piqué des hannetons.

« Il se sent floué. On lui a volé son idée. On a même risqué de tout foutre en l’air. Heureusement qu’il était là pour sauver la situation. Mais ça ne se passera pas comme ça. On ne peut pas tuer un être humain pour rien. Ni gaspiller trois beaux cadavres avec un quatrième bâclé. La vie est précieuse. »

Te voilà prévenu(e), la vie peut être excitante à Meurtreville, surtout lorsqu’on n’est pas dans le viseur du tueur, ou sa pelle, c’est selon l’ambiance du moment.

Bienvenue à Meurtreville  joue avec les codes, les déjoue aussi, c’est un petit roman noir drôlement bien ficelé où quelques grammes en plus de démence ne m’auraient franchement pas déplu.
Si tu veux donc savoir comment on devient tueur au détour d’une tasse de café noir ou comment disposer agréablement des chrysanthèmes autour d’un corps, ou prendre les imbéciles pour ce qu’ils sont, eh bien  Bienvenue à Meurtreville  est fait pour toi. De quoi jaser et te faire doucement au joual, tout à fait plaisant donc 😉

Fanny.

Bienvenue à Meurtreville, André Marois, Le Mot et le Reste, 150 p. , 15€.

Tordre la douleur, André Bucher (Le Mot et le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Trois personnages sur les routes des Alpes-de-Haute-Provence et un roman qui les rassemble avec une plume déliée convoquant des images sensibles et magnétiques. 
Tordre la douleur  d’André Bucher exorcise les douleurs, croise les destins de celles et ceux portant une peine et devant faire avec, car là est le mouvement de toute vie.
C’est la beauté du hasard qui lie ce roman court, intense, niché au sein des montagnes et de ses bois.

En 2015, Bernie et Annie doivent faire face à la mort de leur fils, Thomas. C’est la fin d’un couple, le début d’un deuil. Bernie va s’encabaner dans son « magma chaotique de calcaire » et, parfois, des images du passé lui arrachent un sourire.
En novembre 2018, Sylvain, garagiste, est au cœur des manifestations des gilets jaunes. Par un malheureux accident, Élodie renverse Sarah, la mère de Sylvain. Un déplorable concours de circonstance et la vie s’arrête, laissant le jeune homme dans une sorte de désœuvrement, celui où il faut donner un sens à ce qui n’en a finalement pas.
Enfin, sur ces routes marquées par les pluies torrentielles, Édith quitte son service et le brutal Étienne. Sauver ce qu’il reste de sa peau en s’enfonçant dans la nuit, jusqu’à croiser des phares.

André Bucher prend son burin et taille toute en finesse une histoire de belles âmes, d’hommes et de femmes essayant de s’accorder avec l’agitation de notre Monde, tout cela dans un décor fait de belles lumières et de nature protectrice.
André Bucher, écrivain du « Grand Dehors » selon l’expression de Michel Le Bris, te parle de l’humain avec la même fluidité que s’il te disait l’humeur d’un ciel étoilé. Il te chuchote des vies au sein du « Grand Tout « et t’offre cette composition pleine et entière.
C’est aussi, je trouve, un écrivain du silence, celui qui arrive à transcrire ce qui ne peut être dit que dans des postures, des regards ou le sens du vent, et c’est vraiment beau à lire.

« Aux yeux d’Edith, Bernie remplissait le rôle d’un gardien de phare désigné par la providence au sein de cette montagne juchée telle une bosse sur l’échine de la terre avec, en connivence, la rivière pour chambre d’écho. Elle considérait la forêt en tant qu’entité enjambant les époques -passé,présent et avenir-, pour mieux les dissoudre dans le flux intemporel de la mélodie des arbres. Bernie appartenait corps et âme à ce territoire, une cartographie géante où le plus petit geste oscillait sans cesse entre l’effort et la grâce(…) »

 Tordre la douleur  est aussi un roman social qui invective à sa manière, sans mâcher les mots et un certain sens de la formule. Bernie, Sylvain, Édith, et les autres, ce que l’on nomme les « petites gens » qu’André Bucher rend grands par leur engagement et leur force, celle, qu’ils et elles, viennent chercher dans leurs racines afin de ne pas ployer sous la peine.

Je me suis totalement laissée aller à ce roman court sur pattes, d’une étonnante vivacité poétique.  Tordre la douleur  est une ode à notre espace commun, à nos strates de vie, nos rides, nos imperfections, nos douleurs, notre résilience, nos combats. André Bucher y chante ses gens et sa terre, ses creux, ses bosses, son aridité, son embrassement, son arôme;  Tordre la douleur  est un roman à la fois humble et puissant, avec cette pointe de suspense, et de tension, « à la » Ron Rash, ce qui n’est vraiment pas pour me déplaire.

Coup au cœur vénérable.

Fanny.

Tordre la douleur, André Bucher, Le Mot et Le Reste, 155 p. , 15€.

Sauvagines / Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba (éd. XYZ et Le Mot et Le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba ou comment prendre un aller direct sur les terres du Haut-Kamouraska, sur la rive Sud du fleuve, au sein du Bas Saint-Laurent. C’est le dépaysement dès les premières pages, cette tension qui monte au fur et à mesure, les dents qui se serrent, les mains étreignant l’ouvrage, ce souffle court, happée par cette histoire.

Sauvagines est autant un roman noir réussi, qu’un pamphlet sur la politique environnementale du Québec, qu’une histoire d’amour intense où le désir féminin y est magnifiquement écrit. Tout s’imbrique et me voilà rapidement posée au milieu des épinettes, des ours noirs et des coyotes; « Sauvagines » brasse son monde.

L’histoire est celle de Raphaëlle Robichaud, agent de protection de la Faune, qui décide un jour, après avoir sauvée in extremis sa jeune chienne d’un piège illégal, de partir à la recherche du braconnier. Et ce ne sera pas une mince affaire car l’homme a l’habitude de laisser derrière lui une trainée de sang, que ce soit les bêtes qu’il achève sauvagement ou ses ex-blondes rendues terrorisées. Sans compter cette histoire qui court dans le village, d’une jeune femme disparue dans les bois.

Gabrielle Filteau-Chiba t’emporte sur ses terres et tu files droit dans ses pages.

Dans son style littéraire, il y a comme un mélange de Cormac McCarthy et d’Andrée A. Michaud, ça pulse, ça rend une ambiance électrique et cela « tombe » bien puisque Gabrielle nous entraîne à la frontière entre le Canada et les États-Unis. C’est ici que trône l’amer remarquable de Raphaëlle, est-ce à dire « Gros Pin », un pin blanc centenaire survivant des coupes à blanc, témoin de l’inavouable. Car notre héroïne n’est pas seule, seule en amour de cette Nature, seule en colère contre son manque de moyens, seule apeurée contre la prédation d’un homme.

Au sein de sa mère nature, elle y trouve aussi Anouk, personnage connue aussi dans le précédent roman de l’auteure, « Encabanée ». Puis Lionel, son « papa Loup », figure protectrice et bienveillante aux mains d’ours, un « vieux d’la vieille », de ceux qui ne lâchent rien, jamais. Et sa chienne, Coyote, sa rescapée, sa veilleuse, son enfant sauvage des bois.

La nature englobe Raphaëlle et nous avec; ça éblouit comme ça sacre, ça guérit comme ça blesse.

« Je marche aux côtés d’une renarde rousse sur un sentier qui semble vieux comme le monde. Les traces des passants ont aplani la terre ici, formant un chemin bien tapé entre les frondes des fougères qui nous montent jusqu’à la taille. La repousse est dense de sa jeunesse. Les jeunes arbres émergent à peine des broussailles; la dernière coupe à blanc doit dater de quelques années. Ici aussi ont été commises des horreurs boréales.(…) Les scies à chaîne reviendront dès que les troncs auront atteint une fourchette payante. La table est mise. (…) »

Dans Sauvagines , au milieu de ce danger mortel qui rôde, vient s’engouffrer l’appel d’un amour, de la chair désirée, du sexe féminin devenant totem de ces terres sauvages tandis que les coyotes hurlent face à la lune. De la violence à l’amour, du choix de la mort à celui de la vie, de la résilience à la vengeance, le chemin se trace et les animaux du Haut-Kamouraska accompagneront Raphaëlle dans sa danse mortifère.

« – C’est un monde ancien, sauvagine ?(…) – Quand je suis tombée sur ce mot-là, dans un vieux guide du contre-braconnage, j’ai voulu écrire un article scientifique, un cri de cœur d’agent de protection de la Faune infiltrée pour défendre la vie sauvage. En attendant, j’ai gravé le titre de mon projet d’écriture dans ma porte, pour ne pas oublier que moi aussi, je me suis sentie comme la sauvagine, dépouillée de mon droit de vivre librement. J’ai été élevée pour être productive, pour servir le système, pour consommer ce qui fait tourner la grande roue capitaliste. »

Sauvagines est ce roman haletant et envoûtant, convoquant les sauvageries et confrontant l’Homme à ce qu’il veut à tout prix posséder.

Coup au ❤️.

Sauvagines, Gabrielle Filteau-Chiba, éditions XYZ, 317 p. , 22€.

Photo : Fanny Nowak.

Cela te tente un aller direct dans les bois? Si ton « Oui » est franc et direct, alors cette histoire est totalement faite pour toi. Tu vas t’enfoncer dans les grands espaces blancs, prendre refuge au sein d’une cabane, faire rougeoyer ton feu et lire l’histoire d’Anouk.

Anouk est cette jeune femme qui n’en peut plus de Montréal, de la sloche sur les grandes artères bouchées, des lumières qui brisent le ciel parfois étoilé, du rythme inutilement brutal de sa vie.Alors elle part Anouk, elle va s’encabanée dans ces bois du Bas-Saint-Laurent, et c’est son journal que tu vas parcourir jour après jour.

« La grange est remplie de vieux outils rouillés que je trie. Égoïne, chignole, hache – charpentières de l’Apocalypse ou planches de Salut – armes fantasques de palissade serpente de ronces que j’érigerais autour de mon cœur affolé, de mon corps meurtri et de ma terre, trop belle pour être protégée de la nature humaine. »

Il y a de la poésie de l’instant, l’engagement de l’héroïne, miroir de l’auteure, elle aussi encabanée dans le Haut-Kamouraska. Avec une plume proche de son essentiel, Gabrielle Filteau-Chiba construit l’histoire d’Anouk, il y a ses listes numérotées, ses coups de griffe à l’encontre de l’humanité, le récit qui, en lui-même, donne des contours à cet univers gelé immaculé.

Et un jour, une rencontre, par n’importe laquelle puisqu’il ne peut en être autrement dans cette région reculée, sauvage mais pas tant que cela, le monde de la destruction n’étant jamais loin.

Encabanée , c’est aussi la question du désir, de la solitude, de la peau, de cette chaleur humaine manquante puis follement attachante. Anouk dit son corps mais aussi sa Marie-Jeanne, Gilles Vigneault et d’autres plumes rattachées à la sienne. C’est le charme de cet ouvrage, car ce n’est pas l’histoire d’une performance, d’une aventure extrême, c’est avant tout la place d’une femme en forêt, d’un être reconsidérant son monde et ses propres valeurs.

Entre les planches de cette cabane, il y a le refuge de la colère, la résistance au froid et ses tourments poétiques, la jouissance de l’instant jouxtant le hurlement des coyotes, le crépitement du feu tandis qu’au loin, un braconnier tue sa proie.

« Que toutes les courbes de ma route avaient comme unique dessein de me mener ici pour survivre à un hiver froid, mais couronné d’étoiles et de perles de sagesse, je ne saurais le dire avec certitude. Destin ou non, les couleurs de cette nuit blanche ont réveillé en moi une palette d’espérance, bien plus que tous les amants du monde. »

Voici indéniablement une auteure à suivre, car oui, Encabanée est le début d’une sacrée plume.

Coup au 💙 engagé, engageant.

Fanny.

Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba, Le Mot et le Reste, 115 p. , 13€.

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