Terres fauves, Patrice Gain (Le Mot et Le Reste / Le Livre de Poche) – Aurélie et Seb

J’ai découvert Patrice Gain avec Le Sourire du Scorpion, gros coup de coeur paru en début d’année aux éditions Le Mot et le Reste. J’avance maintenant à rebours dans son oeuvre, une nouvelle fois complètement séduite.

Terres fauves est un roman d’une puissance énorme. Si on ne savait pas que l’écrivain est français, on ne pourrait le deviner tant le schéma narratif et le souffle romanesque sont à la hauteur des plus grands romans américains.

David, citadin dans l’âme, traîne des pieds lorsqu’il s’agit d’aller interviewer un célèbre alpiniste en Alaska pour étayer le livre qu’il écrit pour le compte du gouverneur de New York en campagne pour sa réélection.

Outre son aversion pour l’avion et les grands espaces, il ne serait jamais parti s’il avait su ce qui l’y attendait… Après des confessions involontaires de l’apiniste sous l’emprise de l’alcool, la vie de David bascule dans un véritable enfer et il va devoir puiser en lui des ressources insoupçonnées pour faire face à ce qui l’attend.

Le rythme du roman ne fait que s’accélérer en parallèle d’une montée en tension qui rend le lecteur de plus en plus accro au fil des pages. Les situations en pleine nature sont fabuleuses et la fuite du narrateur en forme de roadtrip infernal est palpitante.

Ce livre se dévore en quelques heures et est un véritable délice !

Aurélie.

« J’ai lu quelque part : tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort. Quelle connerie. Il n’y a rien de plus mensonger. Le mec qui a écrit ça devait s’appuyer sur son expérience d’apprentissage de la bicyclette. Ce qui ne te tue pas te renvoie dans l’existence hagard, affaibli, amoindri, pétri de peurs, de doutes, conscient de la fragilité de la vie et de son altération seconde après seconde. Je lui aurais volontiers cassé la gueule pour voir quels bénéfices il en aurait tiré. Cet élan me surprenait. Je n’avais jamais ressenti un truc comme ça auparavant. Une colère sourde. »

David McCae est un écrivain qui vit à New-York. En ce moment il travaille sur les mémoires du gouverneur de l’Etat de NY. Un gouverneur qui se représente. Son éditeur l’envoie en Alaska pour rencontrer un alpiniste de renommée mondiale, un proche ami du gouverneur. Le but est de recueillir des éléments élogieux au sujet dudit homme politique. Mais l’écrivain rencontre un homme froid, odieux, qui tape allègrement dans la gourde. L’aventurier finit par se confier dans les relents d’alcool, et David entend certaines choses bien embarrassantes. Dès lors, l’écrivain va tomber de très haut et se rendre très vite compte qu’il va tout simplement devoir sauver sa peau.

Patrice Gain m’a refait le coup. J’ai ouvert son livre et je n’ai pas pu m’en éloigner plus que quelques minutes. Il m’a fait décider que tout pouvait attendre, le ménage, le potager, mes séances de sport, les chroniques de mon blog qui prenaient un sérieux retard. 255 pages qui ne manquent de rien, où on ne trouve pas un mot en trop. Un roman tendu comme un arc, mais pas une tension qui vous fait monter les pulsations cardiaques, non. C’est une tension plus insidieuse, qui s’approche comme une fièvre, un prédateur qui vous piste dans la nuit, juste une présence. Elle vous tourne autour, instaure une légère inquiétude. Puis elle passe en vous, ronge doucement, une sorte de démangeaison. Et vous vous grattez jusqu’à la fin, aucune pitié.

Dans Terres fauves, Patrice Gain a une formidable idée. Catapulter un citadin, un homme casanier, un écrivain, dans un univers hostile qui lui est totalement inconnu. Un homme affable et trop gentil, trop tendre qui se retrouve face à la Nature sans masque, impitoyable, austère, magnifique. Le grand choc. Ce face à face est extrêmement bien réussi, le choc des cultures fait des étincelles. C’est si bien écrit qu’on se prend vite de pitié pour David McCae, et parfois on a envie de lui botter le cul !

Sa psychologie est passionnante. On assiste au réveil d’un groggy par une agression qu’il pensait impossible. Au fil des pages, plus la situation empire, plus il s’enfonce. David n’est pas un aventurier, les techniques de survie lui sont étrangères, à New-York, le plus grand risque qu’il a connu, fut de traverser en dehors des clous. En Alaska, les clous sont énormes, ils portent un pelage, des crocs, et ils ont faim.

Le basculement de situation, de l’ambiance mondaine à la guerre déclarée est très bien amené. On a l’impression d’un glissement qu’on ne peut juguler, on éprouve un sentiment d’impuissance qui nous fait nous identifier malgré nous au pauvre David.

Ce qui m’a beaucoup plu aussi, c’est la transformation du caractère de David McCae au fur et à mesure. Il n’est pas très dégourdi, mais il y a une chose qu’on ne peut pas lui ôter, il sait encaisser. Ça le surprend d’ailleurs aussi. Peu à peu, il va redresser la tête, il va s’étonner, éprouver des sentiments noirs qu’il n’avait jamais senti auparavant, dans sa douce vie de citadin. L’homme reptilien prend le dessus sur l’homme de la ville. Ce combat-là, est un régal. Peut-être que le véritable ennemi de l’écrivain c’est lui-même. Ses faiblesses, ses conventions sociales, ses doutes et ses peurs. Quand l’homme est nu il n’a plus rien à perdre. Cette histoire pose une question : qu’est-ce qui fait bouger un homme face à la mort alors qu’il n’a aucune chance ? Comment fait-il pour y croire alors qu’il pense ne détenir aucun outil essentiel pour sauver sa peau.

Où naît la révolte ? Comment se matérialise-t-elle, quelle forme prend-t-elle, modifie-t-elle à jamais l’homme qu’il était ? Patrice Gain répond de manière convaincante et lettrée à ces questions fondamentales.

Photo : Sébastien Vidal.

J’aurais dû me douter que ça allait bien se passer avec ce roman, il débute avec un exergue qui cite John Steinbeck. Et puis au cœur de l’histoire se cache un bel hommage au prix Nobel de littérature, on croise un Lennie qui m’a fait bien plaisir.

Pour emballer le tout, j’ai retrouvé cette écriture qui plaît tant. Qui fait surgir des images. Ils ne sont pas si nombreux les auteurs qui font apparaître des images en agitant des mots. Il y a la parfaite dose de lyrisme, la poésie, les intentions qui affleurent.

Page 117 : Sous la voûte de la cathédrale étoilée, je me suis senti oublié des hommes et dans l’effroi du moment, tout comme Lennie, j’ai confié mon âme à Dieu. »

L’auteur nous questionne aussi sur la portée du mensonge, sur les douloureux effets secondaires de l’imposture, sur les vieilles notes qui finissent toujours par se payer, d’une façon ou d’une autre. Rien ne se perd, tout se solde, mais pas toujours de la manière qu’on imagine, et parfois cela ne se voit pas, mais ça arrive quand-même.

Patrice Gain sait aussi décocher des flèches, il n’a pas besoin d’en faire des tonnes. Page 166, cette flèche placée dans un dialogue : Des fois, les mots, ça venge.

Les dialogues, justement, ils sont si décisifs dans un roman. Et ils sont si durs à réussir. Pour que ça sonne vrai, pas écrit, que ça colle au personnage. Dans un livre, les paroles d’un personnage équivalent à ses gestes qu’on ne voit pas.

Foncez donc dans les Terres fauves, vous n’en reviendrez pas indemne, mais vous ferez des rencontres et vous en apprendrez beaucoup sur vous-même.

Seb.

Terres fauves, Patrice Gain, Le Mot et Le Reste / Le Livre de Poche, 208 p. / 256 p. , 19€ / 7€40.

Taqawan, Eric Plamondon (Quidam / Le Livre de Poche) – Seb

« L’ange annonciateur prend la forme d’un hélicoptère des forces de l’ordre qui ouvre la marche de trois cents hommes armés. Casqués, matraque en main, ils avancent sous la bannière de la Sûreté du Québec. Les bottes claquent, le tournoiement des pales ride les eaux et couche les herbes. La police assiège le territoire des Amérindiens. Les bateaux fendent l’eau et déchirent les filets. Côté Nouveau-Brunswick, le pont Van Horne est bloqué par la Gendarmerie royale. Les indiens sont encerclés par la cavalerie, le ton monte. On serre les rangs, on se regroupe. Le pouvoir veut en découdre. Ça s’appelle une démonstration de force. » 

Eric Plamondon est passé en 2019 pas loin de chez moi, il était invité au très beau salon Vins Noirs à Limoges. Je n’avais pu m’y rendre mais un ami m’avait dit le plus grand bien de cet auteur québécois. J’ai pour habitude de lui faire souvent confiance.

Oui, je sais, vous voulez en savoir plus sur l’histoire. Comme le montre l’incipit, le 11 juin 1981, la police du Québec débarque dans la réserve indienne de Restigouche pour une sombre et stupide histoire de quotas de saumons pêchés par les Mi’gmaq. La violence de l’intervention émeut le pays. Les indiens, habituellement invisibles dans la société, s’installent au premier plan. Et leur sort n’est pas beau à voir, pas de quoi être fier côté Québec.

En parallèle, une adolescente disparaît et un agent de la protection de la faune démissionne de son poste. Il y a aussi une jeune enseignante française de passage, un vieil indien quasi-ermite et un scientifique velu sur l’histoire de la colonisation. Tout cela peut paraître sans lien, pourtant il y en a un, et même plusieurs. C’est tout le miel de ce roman.

Rivière Cascapédia – Gaspésie.

Au tout début, nous lisons une succession de très courts chapitres qui abordent des sujets très disparates, cela part dans tous les sens et je dois avouer que c’est un peu déstabilisant. Ce n’est pas quelque chose de mal d’être déstabilisé, en littérature c’est plutôt bon signe. Donc les chapitres se succèdent et on n’a pas la moindre idée de l’endroit où veut nous mener l’auteur. Au bout d’un certain temps, pas trop long, on commence à faire corps avec le récit avec l’entrée en scène d’Yves Leclerc, l’agent démissionnaire. À partir de ce moment, la piste commence à être légèrement visible, on ne sait toujours pas où l’on va mais on a un chemin à suivre.

Je ne sais pas comment le dire, Eric Plamondon parvient à nous faire entrer en douceur dans la grande violence, comme une personne frileuse entre dans l’eau au début de l’été. Ensuite ça devient fou, ça devient terriblement réel et crédible. Les personnages font beaucoup pour cela. Sans jamais nous ennuyer, l’auteur nous fait découvrir le fonctionnement d’un pays, son histoire complexe, son passif, ses tabous, ses injustices. Il montre sans jamais juger la vision d’un monde essentiellement blanc, ses effets dans le territoire et sur les minorités indiennes.

Une phrase au détour d’une page le dit mieux que moi : Pour être un peuple, il faut connaître les mêmes histoires, en faire partie. »

Et puis cette autre phrase page 102 qui pourrait s’appliquer à tout le continent : « Au Québec on a tous du sang indien. Si c’est pas dans les veines c’est sur les mains. »

L’ensemble du roman finit par être très homogène, comme une explosion à l’envers, chaque shrapnel revient des alentours où il a été propulsé pour s’assembler aux autres. On est très au-dessus d’une simple enquête, avec un mystère et des secrets enfouis à déterrer. Il y a cette approche sociétale très vaste, qui se faufile dans les strates sociales et aussi politiques, parce que le Québec ce n’est pas simple, c’est aussi le Canada qui a son mot à dire en matière Indienne.

La langue utilisée par Eric Plamondon est un vrai régal. Elle saute d’une description d’une forêt à la nonchalance d’une rivière. On passe par des cabanes isolées à la frénésie de la ville, avec ses ponts, ses bouchons, son rythme qui lui est propre. Et puis voilà les expressions, celles qui apportent un supplément au langage et favorisent l’immersion.

Des expressions nées là-bas, dans les congères et sous les frondaisons, sous ce ciel si vaste qu’il ignore les limites terrestres, dans ce grand mélange à ce croisement des destins entre 1650 et aujourd’hui. Toutes ces générations qui se sont empilées, mélangées, venant de tant de pays différents, métissant leur parler, piochant dans les images et les accents, pour se façonner cette langue unique, en prise avec son histoire et son territoire. Alors pour le lecteur c’est la fête aux oreilles, l’auteur nous sert du bec sucré, en beau fusil contre, mon ostie de chien sale, crisse-moé patience, quand on pogne, il y a des trucs pure laine, un chum, certains crissent la marde, là-bas on débarre des portes et on dit Heille pour dire salut. Rien que ce voyage-là vaut le détour parce qu’il nous installe dans cette contrée immense, le Gespeg, le bout de la terre.

Lisez ce roman, vous en apprendrez beaucoup sur le saumon, sur l’identité indienne, sur ce Québec qui nous fait tant rêver. Et vous verrez que les hommes sont les mêmes partout sur la planète. Ils portent cette dualité d’humanité et de violence, tantôt une bénédiction, tantôt une malédiction.

Traduit du canadien par…non j’déconne !

Seb.

Taqawan, Eric Plamondon, Quidam Editeur et Le Livre de Poche, 196 p., 20€. / 224 p., 7€40.

Les croix de bois, Roland Dorgelès (Albin Michel / LGF) – Seb

« Le clair de lune poudrait les champs et couchait sur la route blanche l’ombre des arbres. La nuit avait détaché les bois ancrés au sol et on les voyait prendre la mer, sur la brume infinie. Là-bas, le canon fatigué n’aboyait plus. »

Presque dix minutes. C’est le temps que j’ai mis pour choisir le morceau de texte qui servirait d’exergue, comme une grande et magnifique fleur à la veste d’un jeune homme. J’en avais plein mon carnet. Il regorgeait de passages tous plus sublimes les uns que les autres. Il ne se passait pas dix pages sans que je fusse estomaqué par ces fulgurances poétiques aux relents de cordite, de fumées âcres et de terre retournée cent fois. J’étais écartelé entre continuer ma lecture et cueillir ces trésors, les relever un à un pour vous les montrer comme un enfant surexcité fait découvrir à ses parents un petit animal fabuleux qu’il a trouvé sur son chemin.

À maintes reprises, j’ai interrompu mon épouse dans sa propre lecture (ce qui est sacrilège) pour lui lire un passage, un paragraphe. C’était trop d’émotions, je ne pouvais pas les garder pour moi seul, elles devaient jaillir, en mots bien ordonnés et superbes, fiers d’eux, de leur sonorité, de leur agencement, de ce tableau qu’ils faisaient en se donnant la main. Et soudain, pendant que je lisais à haute voix, nous étions transportés ailleurs, en ces lieux ravagés de colère d’acier, sous ce ciel froissé et sans fin. Nous étions dans nos lits avec les mille voix des grillons qui faisaient irruption par la fenêtre ouverte et en même temps, nous étions avec eux, ces poilus attachants, courageux ou veules, gouailleurs ou taciturnes, jeunes et moins jeunes. Nous étions repliés avec eux dans ces « gourbis » creusés dans les boyaux de la ligne de front, à relire la dernière lettre reçue plaquée contre le cœur, à espérer que l’attaque ne sera pour tout de suite – qu’elle incombera à la relève – à contempler la face déformée des copains par la lueur faiblarde d’une bougie.

Oui, allongé dans mon lit ou assis dans un siège quelconque, j’ai fait cette guerre à ma façon, comme un spectre flottant au-dessus des explosions, de la boue qui ne lâche pas sa prise, de la pluie qui gorge les capotes et les vêtements.  Grâce à Roland Dorgelès, ce grand écrivain, je sais un peu mieux comment cela s’est passé. J’ai tellement peur de gâcher ce livre, de mal en parler, lui qui mérite tant et plus. Tout le monde devrait lire Les croix de bois, et y réfléchir à deux fois avant de célébrer la guerre, sale ou propre, d’hier ou d’aujourd’hui, avec sa boucherie banale ou ses frappes « chirurgicales ».

J’ai tellement peur de passer à côté, de galvauder, de les trahir un peu ces combattants étouffés par les décennies, recouverts par la boue du siècle écoulé, ceux qui ont souffert à un point que vous ne pouvez pas imaginer, n’essayez pas, vous serez loin du compte. Comme je m’y suis attaché à cette escouade, cette poignée de trouffions venus de toute la nation, et de toute la république puisque les tirailleurs d’Afrique étaient là aussi, et pas pour faire de la figuration. Il n’y avait pas de photos dans le livre, mais pourtant je vois distinctement les figures sales de Sulphard la grande gueule, Fouillard le cuistot, Broucke le chtimi à la locution cryptée, Bouffioux le pleutre, Bréval le grand échalas, le petit Belin si discret, Gilbert le dernier arrivé, Vairon, Lemoine, le sergent Ricordeau, tous, je vois leurs visages à tous. Pire, j’entends leurs voix. Je les entends rire comme je n’ai peut-être jamais ri, lors d’une soirée dans les lignes proches du front, là où se reposent les compagnies relevées. Je les revois profiter de ces jours de répit trop courts, parce qu’ils les savourent car ils savent que ce sont peut-être leurs derniers. Les derniers des derniers.

Ce roman, ce n’est pas la Grande Guerre des livres d’histoire. C’est un lambeau détaché pour circuler dans nos mains d’ignorants, pour qu’on le touche, qu’on le scrute et qu’on l’écoute. Grâce à la plume de l’auteur, nous avons une vision au plus près, une vision à l’échelle de l’escouade. Chaque jour qui déchire le rideau de la nuit apporte son lot d’incertitudes, avec les rumeurs qui naissent et qui meurent comme elles ont surgi, avec les ordres parfois stupides, les corvées et les brimades, la chaleur humaine quand les fantômes en uniformes se rassemblent autour du « rata », le repas qui structure la journée et fait tenir.

Roland Dorgelès y était, il a fait la guerre et il a survécu. Ce n’est pas rien. Il nous raconte les attaques qui coûtent en hommes pour emporter un bosquet qui sera perdu le lendemain. Il nous raconte la promiscuité, le brassage hors du commun des hommes, les paysans et les ouvriers, les instituteurs et les facteurs, les relieurs et les maçons, venus des contrées les plus reculées ou de la grande ville, de Paname aussi. Il nous montre au ras du sol, ce que voyaient ses camarades, il nous donne la vision qu’ils avaient de tout ce bazar sanglant. Que lorsqu’ils attaquaient, ils n’avaient aucune conception d’ensemble, ils ignoraient ce que faisait le reste de la compagnie, comment combattait le reste du régiment et où, et plus loin encore, ce qui se jouait au niveau de la division et du corps d’armée. Juste leur petit bout de terre, ce champ lacéré, méconnaissable, ces quelques centaines de mètres où allaient se jouer leurs vies. Ce carré de terre et rien d’autre.

Je crains de rater ma chronique, je pourrais, pour compenser, prélever de cet ouvrage des passages plus sublimes que les sublimes lueurs matinales ou crépusculaires, et les essaimer ici et là. Mais ce serait faire faire le boulot à Dorgelès lui-même, et il a déjà tant fait. Ce serait comme acheter un remplaçant pour faire la guerre à ma place, vous savez, cette vieille tradition aristocratique et bourgeoise. Si je faisais cela, je ne mériterais pas ce livre.

Alors voilà, j’écris, je vous livre les fragments de mon cœur cassé par les lignes de Roland Dorgelès, ce poète remarquable, qui tricote de la beauté au kilomètre, qui la tisse dans la douleur, dans le sang, qui nous dit la perte, la fraternité, ceux qui ne reviendront pas, ceux qui reviendront mais seront quand même absents, tout cela et le reste, vaste comme le front de la Somme, gris comme l’Argonne, hérissé de croix de bois, trop nombreuses, bien trop nombreuses, de simples croix pour dire les hommes qu’ils furent, et si justice il y a en ce bas monde, c’est qu’il y a eu un incroyable écrivain pour les raconter, et ses mots les placent très hauts, à la place qu’ils méritent.

La langue de Dorgelès est leur plus belle médaille, son roman, un monument pour eux tous.

« Soigneusement, comme il faisait toute chose, le petit Belin préparait son lit. Il étendait d’abord sa toile de tente, puis, en guise d’oreiller, il enfonçait sa musette sous la paille. Pour avoir chaud aux pieds, il les glissait dans les manches de sa veste, puis il s’enroulait dans sa large couverture pliée en deux et adroitement, comme un pêcheur lance l’épervier, il jetait sa capote sur ses jambes. Alors on ne voyait plus qu’un petit coin de figure satisfaite, par la lucarne du passe-montagne tricoté : Belin était couché. »

Il y a tout dans ce paragraphe. Absolument tout. En quelques mots efficaces, on nous offre la promiscuité, un personnage attachant (Belin), une image saisissante (le pêcheur qui lance l’épervier), de la débrouillardise (Belin qui fait son lit), un torrent de tendresse et une grande poésie.    

Lisez Les croix de bois, ça vaut bien toutes les cérémonies du 11 novembre.

Seb.

Les croix de bois, Roland Dorgelès, Le Livre de Poche, 252 p. , 5€90.

Le fléau, Stephen King (Le Livre de Poche) – Seb

Traduction de l’américain par Jean-Pierre Quijano

« Au coucher du soleil, les rues s’étaient remplies d’une foule nerveuse qui tournait en rond, des jeunes pour la plupart, beaucoup en motos. Ils avaient cassé les vitrines, volé des téléviseurs, fait le plein aux stations-service en regardant autour d’eux, au cas où quelqu’un aurait été armé. Puis les rues s’étaient vidées. Les motards embouteillaient encore l’autoroute 80, mais la plupart s’étaient terrés derrière une porte fermée à double tour, déjà atteints par la super grippe ou sur le point de l’être, quand la nuit tomba sur le pays des grands espaces. On aurait dit que Des Moines sortait de quelque monstrueux réveillon, lorsque les derniers fêtards vont s’écraser sur leur lit. »

Cet ample et très ambitieux roman est paru aux Etats-Unis en 1978 et au début des années 90 en France. Il est la preuve, s’il en fallait encore une, du talent de Stephen King. Déjà à cette époque, il prouvait qu’il était capable d’écrire sur tout, surgir là où personne ne l’attendait, occuper un genre différent de celui qui lui a apporté le succès.

L’histoire. Aux Etats-Unis, quelque part sur la côte ouest, quelqu’un commet une boulette dans un laboratoire militaire. Une succession de dysfonctionnements, d’erreurs humaines et de malchance vont provoquer la fuite d’un virus très agressif et sa propagation. En une poignée de semaines le pays est ravagé par cette maladie très contagieuse et invisible. On parle de plus de 90% de mortalité. Partout, de l’est à l’ouest, des états du nord à ceux du sud, des poignées de survivants s’attachent à rester en vie. Le monde qu’ils ont connu n’est plus, ils se retrouvent devant une page presque blanche.

Je vous l’accorde, l’idée du virus qui s’échappe d’un labo kaki c’est du déjà-vu. Mais lorsque le Maître écrit Le fléau à la fin des années 70, c’est encore assez original. Surtout ça tient sacrément bien la route. On constate tout de suite que l’auteur s’est solidement documenté. Bon, ça, c’est fait.

Le plus intéressant ne réside pas dans l’explication de la survenue de la pandémie, ceci tient plus du détail que d’autre chose, il faut bien un point de départ. Non, ce qui est époustouflant, c’est la virtuosité de King pour manipuler en même temps, de façon parallèle, le plan global et les situations particulières et individuelles. Ce sont deux lignes très éloignées qui se rapprochent avec lenteur mais dont la rencontre semble inéluctable. Stephen King a toujours été très attaché aux libertés individuelles, et cela ne veut pas dire pour autant qu’il défend le deuxième amendement, bien au contraire. De sa place de romancier accompli, il observe, écoute, analyse, anticipe. Ainsi, dès que le virus se répand, il montre d’une manière à la fois très pédagogique et presque divertissante, en se servant de son écriture très cinématographique, comment peuvent réagir les pays qui sont confrontés à ce genre de problématique. Au début, il n’y a que de la sérénité. Les autorités ne prennent pas vraiment la mesure de la gravité de la situation. Puis la panique vient, un peu comme un léger mal de tête qui s’invite et enfle d’heure en heure. Le pouvoir se crispe, il éprouve la peur, la peur de voir la panique s’installer dans le pays. Alors il est saisi par ce vieux réflexe, presque atavique. Il décide de mentir, désinformer, via les médias, il minimise, minore alors que dans le même temps il commence à prendre des mesures. Très vite la situation empire, les informations filtrent, quelques médias font leur vrai job, informer.

Le pouvoir n’a alors plus le choix. Alors que les gens tombent comme des mouches, il envoie l’Armée partout où cela est nécessaire, la liberté est restreinte, la censure frappe, puis la liberté est supprimée, des décisions arbitraires et unilatérales sont prises, la nuit tombe sur la nation tout entière. Cet épisode qui occupe presque le premier tiers du livre est absolument fascinant. Il démontre comment un état est dépassé, impuissant face à une grande et mortelle pandémie, comment malgré tout, il s’acharne à vouloir conserver les rênes alors que plus rien ne tient debout. Au final, il ne lui reste que l’emploi autoritaire de la force avant de s’éteindre avec ses derniers soldats.

La description de l’effondrement d’un pays en pleine santé à cette vitesse est effrayante. Nous regardons, sidérés, la chute rapide et définitive d’un mode de vie fondé sur le confort et le progrès, assis sur le modernisme et qui périt par ses points forts. Les déplacements permanents des habitants, ce nomadisme contemporain, l’énorme importance de la logistique qui soutient le train de vie de l’humain, et ce grain de sable qui suffit à tout collapser.

Au bout du premier tiers tombe la grande question : comment fait-on quand tout ce qui faisait notre vie n’existe plus ou est hors service ?

Mais nous n’avons pas le temps de nous apitoyer, se lamenter c’est mourir dans ce nouveau et terrible monde. Plus d’hôpitaux, plus de médicaments, la moindre fracture devient catastrophique, une rage de dent un petit cancer qui ronge. Plus d’électricité, plus de chaine organisée qui apporte la nourriture dans les magasins, plus personne derrière la caisse du magasin. Plus de forces de l’ordre, plus de sécurité, les loups sont libérés et vivent parmi les autres animaux de l’humanité. En cent pages, le monde a connu la sclérose, la liberté a disparue sous la botte de l’armée, puis l’armée a disparue à son tour et la liberté a ressuscitée, mais a apporté avec elle l’insécurité la plus totale, l’incertitude du lendemain.

Au travers de quelques personnages que l’on accompagne dans ce roman fleuve qui est aussi un grand road-movie, comme Stuart Redman, Larry Underwood, Frannie, Ralph, Tom Cullen, l’Homme en Noir, et auxquels on s’attache avec une force assez stupéfiante, nous sillonnons ce pays neuf, plein de dangers, vide de ses habitants, où l’écho est presque trop puissant.

L’analyse des comportements sociaux est somptueuse. King nous montre comment ceux qui sont seuls appréhendent la solitude, parce qu’être isolé dans ce monde-là, c’est se trouver en permanence sur le fil du rasoir. Il nous explique par sa plume comment ces individus s’attachent à se regrouper, pour être plus forts, moins vulnérables. À l’opposé, il nous expose des petits collectifs qui se déplacent et sont rassurés par le « groupe » et font le maximum pour le préserver. Le fait de sentir un regard bienveillant sur soi, de pouvoir aider, s’entraider et une denrée tout aussi rare que la nourriture.

Une fois qu’il ne reste presque plus rien, qu’il n’y a plus aucune Autorité, plus de chef, que se passe-t-il ? C’est en définitive à cette question que répond l’auteur avec ce roman qui fait partie de mes cinq préférés du Maître. C’est d’ailleurs le seul de lui que j’ai lu à trois reprises.

C’est fascinant, grâce à la puissance narrative de King, de découvrir et comprendre comment dans un monde ravagé, une société se reconstruit, de quelle manière émergent les leaders, comment les formes humaines s’imbriquent dans vaste Tetris pour que ça se remette à fonctionner. Assister à la renaissance d’un système sociétal est absolument merveilleux, c’est comme observer un organisme vivant au microscope, le voir se fortifier, se renforcer, se reproduire, s’adapter et s’épanouir.

Déjà, dans les ruines du monde, alors qu’il vient de se scléroser et de mourir, nous voyons les différents comportements à l’œuvre, les plus beaux et vils sentiments de l’âme humaine se confrontent aux instincts, c’est un sacré combat. Nous contemplons la mise en place des ébauches de démocratie, comment on se réunit pour se choisir un chef, celui qui ne rêve que de ça et l’autre qui détient les valeurs morales pour tenir ce rôle mais qui ne le convoite pas. Comment on se remet à utiliser les compétences des uns et des autres pour le bien de tous, il y a ceux qui subissent, ceux qui profitent, ceux qui entreprennent. Il y a aussi le problème aigu de la gestion des individus qui ne respectent pas les règles établies se pose cruellement à cet embryon de société encore très fragile.

Ce roman prend une forme excitante et subversive quand il montre que tout devient plus simple quand l’argent n’a plus aucune valeur et que par conséquent il n’existe plus. Qu’une personne qui sait recoudre une plaie est plus précieuse qu’un type muni d’une mastercard prémium. Qu’un gars qui sait réparer une centrale électrique peut faire bien plus qu’un banquier.

Ce roman, bien qu’effrayant à bien des égards est porteur d’un grand espoir, parce qu’il croit dans l’être humain, malgré tout, malgré ses horribles tares, en dépit de ses pires travers, et au bout du tunnel, il n’est pas impossible qu’il y ait de la lumière.

Seb.