La Nuit tombée sur nos âmes, Frédéric Paulin (Agullo) – Yann

« Une véritable campagne de terreur a poussé les habitants de Gênes à fuir ou à se terrer chez eux devant la barbarie altermondialiste qui vient. La ville est déserte, l’état de siège a été proclamé. »

Photo : Yann Leray.

Après l’ambitieuse et maîtrisée Trilogie Benlazar (Agullo 2018 – 2020 puis Folio Policier) dans laquelle il disséquait brillamment la naissance du terrorisme islamiste et le déplacement du combat vers l’Europe, Frédéric Paulin continue son exploration des soubresauts de l’histoire du XXème siècle.

« Gênes, juillet 2001. En marge du G8, 500 000 personnes se sont rassemblées pour refuser l’ordre mondial des puissants. Parmi les contestataires, Wag et Nathalie, venus de France grossir les rangs des altermondialistes. Militants d’extrême-gauche, ils ont l’habitude des manifs houleuses et se croient prêts à affronter les forces de l’ordre. Mais la répression qui va se déchaîner pendant trois jours dans les rues de la Superbe est d’une brutalité inédite, attisée par les manipulations du pouvoir italien qui joue les apprentis-sorciers. » (4ème de couverture).

Crédit photo non trouvé.

Frédéric Paulin a le don de saisir des instantanés d’une époque en pleines turbulences. À cet égard, le sommet du G8 à Gênes représente sans aucun doute un point de bascule lors duquel les centaines de milliers de manifestants présents furent confrontés à la volonté inébranlable du gouvernement italien (dirigé à l’époque par Silvio Berlusconi, faut-il le rappeler ?) de couper à la racine toute tentative de déstabilisation de cette rencontre entre les chefs d’état des principaux pays riches du moment. S’appuyant une nouvelle fois sur des faits et des noms avérés, Paulin, riche de son doctorat en Sciences Politiques et de ses années de journalisme indépendant, démonte méthodiquement le mécanisme qui conduisit à l’explosion de violence que connut Gênes pendant trois jours. Il revient sur la violence de certains manifestants, bien sûr, à travers le parcours de Wag et Nathalie aux côtés du black bloc mais c’est sa description de l’engrenage dans lequel le gouvernement italien mit – volontairement – le doigt qui se montre particulièrement convaincante.

Crédit photo non trouvé.

Ici comme dans la Trilogie Benlazar, Frédéric Paulin excelle à mettre en lumière l’exercice du pouvoir, les confits internes et les compromissions auxquelles se livrent les puissants afin d’asseoir leur autorité ou de, simplement, sauver leur peau. Avec un gouvernement dont certains postes-clés furent attribués à d' »anciens » fascistes, Silvio Berlusconi a fait le choix de la méthode forte, attisant par là-même l’exaspération des manifestants. Tandis que des flics français infiltrent les rangs du black bloc, le conseiller à la sécurité du Ministre de l’Intérieur italien s’accommode avec un groupuscule d’extrême-droite qui l’aidera à déstabiliser le noyau dur des manifestants. S’appuyant sur des forces de police chauffées à blanc par des jours d’attente en plein soleil et les provocations des manifestants, le pouvoir italien va libérer sur les contestataires une violence que nul n’imaginait possible. Trois jours durant, les carabiniers auront carte blanche et il s’ensuivra une vague d’actes de répression et de tortures dans une illégalité rendue possible grâce à la complicité des autorités.

Policiers devant le corps du manifestant Carlo Giuliani, tué le 20 juillet 2001 à Gênes. (Photo Dylan Martinez. Reuters).

Rappelant en fin d’ouvrage, la liste et les noms des principaux protagonistes de cette bataille pour un autre monde, Frédéric Paulin évoque les témoignages, les poursuites judiciaires et les comparutions qui s’ensuivirent jusqu’en 2017, les condamnations jamais appliquées … Le sommet de Gênes sonnait la fin brutale des illusions et un étudiant italien, Carlo Giuliani, y laissa la vie. La Nuit tombée sur nos âmes est un roman au ton sec et nerveux et on y retrouve les qualités précédemment appréciées chez Frédéric Paulin, cette narration venue du polar alliée à un grand sens de l’histoire et des accommodements qui l’accompagnent. On vivra ici trois jours de chaleur et de fureur dans les rues de Gênes en suivant tour à tour les manifestants, les politiques, les forces de l’ordre ou les journalistes et ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que de parvenir à tenir fermement les rênes de son récit au milieu du chaos qu’il décrit.

Fresque à la mémoire de Carlo Giuliani. Crédit : Massimiliano Calamelli.

Yann.

La Nuit tombée sur nos âmes, Frédéric Paulin, Agullo, 271 p. , 21€50.

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