Nos corps étrangers, Carine Joaquim (La Manufacture de Livres) – Seb et Yann

« Ils s’encombraient rarement de mots. Leurs gestes désordonnés disaient tout de la frustration et de la solitude qu’ils traînaient comme une couche poisseuse, et dont ils essayaient de se débarrasser par des caresses avides. Leurs mains couraient sur le corps de l’autre comme des animaux affamés qui, à mesure qu’elles glissaient sur la peau, se nourrissaient en même temps qu’elles lavaient des tourments passés. »

Elisabeth, son mari Stéphane et leur fille Maéva emménagent dans une nouvelle ville, pour un nouveau départ, un nouveau souffle, une nouvelle chance. La grande maison, le terrain vaste, la dépendance pour les activités créatrices d’Elisabeth. Il fallait quitter l’ancien cocon, pollué par des trahisons, des non-dits, des frustrations. Mais changer d’air est-il suffisant ?

J’ai vécu une expérience singulière avec ce roman. Comme souvent, la couverture m’avait attiré. L’histoire aussi. Il faut dire que j’ai un a priori très favorable en ce qui concerne la production des éditions La manufacture de livres. De mémoire, je n’ai jamais été déçu.

Photo : Sébastien Vidal.

Dès le début, j’ai été décontenancé. Notez que ce n’est pas « mal » d’être décontenancé par une lecture, au contraire. On lit pour cela non ? Être brusqué, secoué, malmené, et finalement, surpris. Mais dans ce cas précis, je n’ai pas été décontenancé dans le bon sens du terme. J’éprouvais à la lecture un sentiment étrange, comme s’il manquait quelque chose. Le problème étant que je ne trouvais pas quel était ce qui manquait. Les personnages étaient bien travaillés, ils étaient dotés d’un passé, d’un présent et leur avenir s’avérait incertain, ce qui, dans un roman, est assez intéressant. J’avais accès à leurs émotions, leurs pensées, rien ne m’échappait. Je voyais même très bien ce qu’ils pouvaient éprouver, j’étais en mesure de me mettre à leur place. Mais je ne ressentais rien. Voilà le problème. Le doigt dessus. Pas d’émotions.

Dès les premières lignes, très bien écrites, j’ai eu cette sensation de froid. L’écriture était froide. Où pour être plus précis, la narration était froide, comme un cadavre dans le tiroir d’une morgue. Je ne ressentais rien pour les personnages, ils m’étaient indifférents. Une de mes chansons préférées de Jean-Jacques Goldman s’intitule, « Pas l’indifférence ». « Tout mais pas ce temps qui meurt, et les jours qui se ressemblent, sans saveurs et sans couleurs… » J’étais là-dedans. Les personnages étaient froids, si froids. Pour ne rien arranger, j’avais parfois des difficultés à faire la différence entre la narration omnisciente et le dialogue intérieur des personnages, ça m’a pas mal perturbé. Je me voyais déjà ne pas rédiger de chronique, car je ne le fais que pour parler des livres que j’ai aimé.

Je sais par expérience, qu’il faut donner sa chance à un livre, et que, parfois, ça demande pas mal de pages. Alors, j’ai persévéré. J’ai persévéré d’autant que l’histoire était très intéressante, imbriquée dans ce quotidien si dangereux, le quotidien, ce tueur en série qui trucide tellement de couples. Il y avait pas mal de choses bien vues, une belle écriture, sauf que ça caillait entre ces pages. Et lire avec des moufles ce n’est pas pratique.

Et puis au bout d’un moment, un premier évènement important survient. Et puis plusieurs s’enchaînent, et le récit prend une tournure très glauque. Notez bien qu’en littérature, glauque, ce n’est pas un défaut, loin de là.

Enfin ! mon cœur s’agitait, mon corps réagissait à une chose qui m’est insupportable, l’injustice. De l’injustice, il y en a dans ce roman. Qui révulse, qui indigne. Qui fait grogner entre les dents. À partir de ce moment, mon impression de lecture, mon expérience de lecture s’est transformée. Certains personnages se sont réchauffés au feu de l’injustice, et tout est devenu plus émotionnel.

C’est en prenant ce virage que j’ai compris. Certains personnages n’étaient pas froids, ils étaient morts dans le regard des autres. Ils étaient morts en-mêmes. Etrangers dans leur corps. Je lisais l’histoire d’individus qui s’efforçaient de ranimer un cadavre, un macchabée raide depuis un bon moment. Et ils y mettaient du cœur, ils faisaient le boulot, chaque geste précis, en respectant le protocole. En secourisme, on dit qu’après 3 minutes sans oxygène, le cerveau souffre de lésions importantes. Après 5 minutes sans respirer, le cerveau est touché par des séquelles irréversibles, en clair, vous êtes mort, et si on parvient à vous ramener à la vie, vous ne serez qu’un légume allongé sur un lit jusqu’à ce que mort s’ensuive. Imaginez les dégâts sur un couple qui ne respire plus depuis des années.

Plus j’avançais dans le récit, plus certains personnages se réchauffaient, et je réalisais peu à peu que ce serait peut-être ceux-là qui sauveraient leur peau. Je me demandais simplement, au sujet d’autres personnages, jusqu’où irait leur acharnement thérapeutique. Toutes mes réponses, je les ai obtenues dans les 25 dernières pages. Des pages de pure folie, d’une dureté qu’on ne trouve que dans le réel, là où la fiction ne peut pas montrer son nez sans devenir grotesque et non crédible. Il faut avoir le cœur bien accroché pour s’aventurer dans ce final oppressant et très bien écrit, dans lequel on est si mal à l’aise, comme pris au piège.

Ce livre est semblable à un corps qui revient à la vie, un corps qui ne s’en sort pas indemne et qui, finalement, n’est pas si étranger que ça ; il se réchauffe peu à peu, et j’ignore si cet effet était voulu par l’auteure, mais si c’est le cas, je lui tire mon chapeau.

Seb.

Carine Joaquim a voulu bien faire, n’en doutons pas, et frapper les esprits avec un premier roman qui dirait pleinement notre époque et ses zones d’ombre, un roman dans lequel résonneraient quelques-uns des maux de ses contemporains. Alors, elle a imaginé cette famille que l’on devine très vite sur le fil, sur une ligne rouge, et qui tente de se donner une chance à travers un nouveau départ. Mais nouveau départ n’est pas pour autant synonyme de réussite ou d’épanouissement et le père, la mère et leur fille verront rapidement la situation leur échapper, les dépasser jusqu’à les emporter bien plus loin qu’ils n’auraient pu l’imaginer.

Nos corps étrangers se veut donc résolument contemporain et décrit la façon dont peuvent se déliter les liens les plus forts, cette usure du quotidien à laquelle viennent se greffer la jalousie ou la colère, qui transforment peu à peu l’amour le plus sincère en indifférence quand ce n’est pas en haine. Mais Carine Joaquim va plus loin et, non contente d’analyser l’explosion du noyau familial, elle s’intéresse à celles et ceux qui gravitent autour et qui contribueront de façon plus ou moins directe à cet inexorable constat d’échec auquel chacun(e) sera finalement confronté(e). Viennent donc se greffer au récit les figures de Ritchie, le jeune migrant récemment scolarisé, celle de Maxence, qui est dans la même classe que Maëva et Ritchie et souffre du syndrome de Gilles de La Tourette, ainsi que celle de Sylvain, son père.

Nos corps étrangers sera ainsi perçu comme une descente aux enfers, à la fois individuelle et collective, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Une chute en entraîne une autre, le courant semble devoir emporter avec lui chacun(e) des protagonistes de cette histoire et, si on a déjà lu et apprécié des romans emplis de cette noirceur qui laisse si peu de place à l’espoir, pourquoi cette impression de passer à côté de celui-ci, de n’être finalement pas touché par ces destins malmenés ?

On pourra trouver plusieurs raisons à ce constat : tout d’abord, l’écriture, froide, sans véritable relief et qui semble ne s’attacher véritablement à aucun des personnages qu’elle dépeint. Cette distance, qu’elle soit voulue ou non (et, à mon sens, elle ne l’est pas), garde le lecteur en-dehors de l’histoire, simple spectateur qui, à aucun moment, ne se sentira véritablement pris dans le récit. Ensuite, et surtout, c’est cette volonté d’aborder de front certains maux de notre société qui finit par coûter à Carine Joaquim la crédibilité de son roman. En voulant traiter (entre autres car je m’en voudrais de spoiler) au sein d’un même texte de sujets comme l’immigration, le handicap, le harcèlement, la découverte de l’amour et, simultanément ou presque, l’autopsie de la fin d’un amour, l’autrice livre un récit dont les ressorts artificiels ôtent à la trame toute possibilité de rester complètement plausible. Quant aux dernières pages du roman, celles qui semblent marquer les esprits par leur dureté, on n’y a rien vu de plus qu’une espèce de surenchère qui échouerait à relever ce qui précède, achevant ainsi de donner à Nos corps étrangers cette désagréable impression de vouloir trop en faire.

Yann.

Nos corps étrangers, Carine Joaquim, La Manufacture de Livres, 240 p. , 19€90.

L’ange rouge, François Médéline (La Manufacture de Livres) – Yann

« Rien n’avait été laissé au hasard, le cintré n’était donc pas aussi cintré que ça. Et la conclusion était limpide : le meurtre de Thomas Abbe marquait le début d’une nouvelle phase d’activité intense. La soif de mort était immense. Il ne s’agissait pas d’un tueur en série pouilleux et raté comme le sont souvent les tueurs en série français. »

Photo : Yann Leray

2020 ne sera définitivement pas une année pourrie pour tout le monde. En témoigne La Manufacture de Livres qui, après le succès mérité de Ce qu’il faut de nuit, le superbe texte de Laurent Petitmangin, nous offre le quatrième roman de François Médéline, cet Ange rouge qui déploie ses ailes sur 500 pages de pur roman noir. Si Tuer Jupiter (2018) nous avait un peu laissé sur notre faim, malgré des qualités et un humour indiscutables, c’est le contraire qui se produit ici car, il faut bien le reconnaître, on n’avait pas vu arriver ce petit pavé, l’auteur s’étant montré pour le moins discret à son sujet.

Il semble pourtant vite évident qu’avec L’ange rouge, François Médéline a pris de l’envergure et de l’assurance, au point de placer son roman sous le patronage de James Ellroy pour lequel il n’a jamais fait mystère de son admiration. Autant le reconnaître tout de suite : le résultat est largement à la hauteur de l’ambition affichée et ces 500 pages se lisent quasiment d’une traite.

Lyon, 1998. Crucifié dans un radeau sur les eaux de la Saône, un corps mutilé entre dans la ville. Débute ainsi une affaire hors norme, à la hauteur de cette mise en scène macabre et particulièrement soignée. Le commandant Dubak et son équipe sont chargés de trouver le tueur avant qu’un nouveau cadavre ne soit découvert. Ils ignorent que cette traque va les confronter au mal pur autant qu’à leurs fantômes.

Alors oui, il s’agit d’une histoire de tueur en série, oui, le cahier des charges est respecté à la lettre et oui, l’ombre d’Ellroy est omniprésente dans ces pages et dans chacune des phrases de Médéline. Ce rythme, ces phrases brèves, hachées, ces répétitions ont bien été empruntés à l’auteur du Quatuor de Los Angeles mais Médéline les fait siens, sans faux semblant, avec une sincérité qui balaiera sans mal les éventuelles critiques. Car il sait se placer au-delà et donner à son récit et à ses personnages une ampleur qui n’appartient qu’à lui.

« Les morts appartiennent à ceux, parmi les vivants, qui les réclament de la manière la plus obsessionnelle. » James Ellroy.

Cette phrase, placée en exergue du roman, donne le ton, bien sûr mais elle est accompagnée d’une autre citation, moins attendue, celle-ci, extraite d’une chanson de Barbara :

« Comme avant / Dans mes rêves d’enfant / Pour cueillir en tremblant / Des étoiles des étoiles ».

Tout est là, dans ces deux phrases, tout ce que François Médéline va développer au-delà de son histoire de tueur en série. La chair du roman se situe ici, à la fois dans cette relation qu’entretiennent certains de ses protagonistes avec leurs morts, leurs fantômes, et dans la douleur d’une enfance dévastée. On n’en dira pas plus mais c’est dans cette dimension d’humanité et de souffrance que l’auteur se montre le plus convaincant et se démarque nettement de son mentor, livrant quelques passages poignants dont on n’est pas sûr qu’Ellroy parvienne à les écrire.

Cet Ange rouge constitue donc une réussite impeccable dont François Médéline déroule l’intrigue avec une maîtrise jamais prise en défaut. Il prouve aussi brillamment qu’un hommage ne se résume pas forcément à faire la même chose en moins bien et donne à l’exercice une intensité et une noirceur qui n’ont rien à envier à personne. Bref, un roman à ne pas laisser passer, qui a de grandes chances de se retrouver parmi nos favoris de cette année 2020 de merde (mais pas pour tout le monde), loin devant La tempête qui vient, dernier Ellroy en date sur lequel on évitera de revenir (la chronique est ici, si vous souhaitez cependant vous rafraîchir la mémoire).

« L’entrée de la boutique était bondée. Les journaleux étaient à cran. France 3 avait dépêché un camion-régie. Des photographes shootaient le bâtiment sous tous les angles. Les cadreurs filmaient des reporters qui débitaient leurs légendes sur les sérial killers et la brumeuse capitale des Gaules, les génies du mal et les traboules énigmatiques. »

Yann.

L’ange rouge, François Médéline, La manufacture de Livres, 505 p., 20€90.

Rentrée littéraire, quelques pistes – Episode 3 – Ce qu’il faut de nuit, Héritage

Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin (La Manufacture de Livres) – Yann

Cette année, Pierre Fourniaud et sa Manufacture de Livres ont décidé, pour la rentrée littéraire, de tout miser sur un titre. Pari risqué s’il en est mais qui, s’il était plus souvent tenté par d’autres éditeurs, permettrait à ces derniers ainsi qu’aux libraires de défendre plus efficacement certains textes méritant de ne pas être noyés dans une surproduction qui, finalement, ne rapporte rien à personne. On saluera donc ce choix courageux, d’autant plus que le roman proposé ici s’avère largement à la hauteur des espoirs placés en lui.

Ce qu’il faut de nuit est un premier roman, de ceux qui laissent des traces, de ceux que l’on n’oublie pas facilement, qui continuent leur chemin en nous bien après qu’on les ait refermés. Certes, la formule est éculée mais prend tout son sens avec ce livre que l’on a envie d’aider à trouver sa place dans cette rentrée.

De Laurent Petitmangin, on saura qu’il est lorrain, a grandi dans une famille de cheminots et travaille à Air France depuis des années. Mais l’essentiel est ailleurs, dans ce texte de moins de 200 pages, dont la lecture nous rappelle avec force que lire n’est pas nécessairement un acte confortable, un simple moment de détente.

Après la mort de « moman » et ses années de maladie, le narrateur se retrouve seul avec Gillou et Fus, ses deux fils. Il va les élever seul, malgré la peur et le chagrin, essayer de leur offrir des moments de joie, des vacances quand c’est possible, un avenir. Mais les enfants grandissent, pas toujours comme on l’aurait imaginé et un père, aussi attentionné soit-il, peut se laisser dépasser par la tournure que prennent les choses. Il voit ainsi Fus lui échapper progressivement, s’éloigner vers des relations malsaines et finir par commettre l’irréparable.

Ce n’est pas dévoiler l’histoire que d’en faire ce bref résumé car c’est ailleurs que tout se joue, dans les mots de Laurent Petitmangin, dans l’incroyable force des émotions qu’il arrive à faire passer dans une langue sobre, celle d’un homme simple, dépassé par ce qui arrive à son fils, par ce à quoi il doit faire face. C’est le portrait de ce père qu’il nous livre ici, de son désarroi, de ses hésitations, ses doutes, ses colères et, surtout, l’amour inconditionnel qu’il porte à ses enfants. Confronté à une idéologie contre laquelle il a lutté sa vie durant aux côtés de son syndicat, il essaie de comprendre, de relativiser les engagements de Fus, souhaitant plus que tout que leur cohabitation reste vivable pour chacun. Mais les forces lui manquent parfois.

« Alors, j’avais hurlé tant et plus, ça j’arrivais encore à le faire. Je lui avais hurlé de ne plus jamais mêler son petit frère à ses putains d’affaires, je lui avais hurlé qu’il ne méritait pas sa mère, je lui avais hurlé d’autres choses insensées, salopes au possible. Il m’avait regardé sans me craindre. Sans me braver non plus. Presque inquiet pour moi. »

Laurent Petitmangin n’est pas là pour tirer les larmes mais elles sont rarement loin dans ce texte bouleversant dont on admirera la justesse et la sobriété. Pas de jugement à l’emporte pièce ici, simplement le portrait de trois hommes et de leurs choix, simplement la vie qui cherche à les séparer et la lutte d’un père pour qu’elle n’y parvienne pas. Un grand livre, essentiel en cette rentrée, une réussite impressionnante.

A noter : plusieurs membres de l’équipe ont lu ce roman et l’ont également apprécié. Cependant, nous avons par ailleurs été quelques-un(e)s à regretter la lettre finale, considérant qu’elle n’apportait rien au texte et pouvait même éventuellement en amoindrir la portée. A vous de vous faire une opinion.

Yann.

Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin, La Manufacture de Livres, 187 p. , 16€90.

Héritage, Miguel Bonnefoy (Rivages) – Aurélie

Lonsonier débarque à Valparaíso dans les années 1870 avec le seul pied de vigne qu’il a réussi à sauver de la maladie.

C’est le début d’une longue aventure familiale au Chili qui va s’étendre sur une centaine d’années, ponctuée de deux guerres mondiales, d’une dictature et de nombreuses péripéties. Chaque nouvelle génération de Lonsonier aura son lot de combats à mener, ses figures fortes abritant quelques lâchetés sans lesquelles la suite aurait été impossible à imaginer, sans lesquelles on ne pourrait leur être autant attaché.

La forme romanesque et la grande liberté que prend l’auteur dans la narration, l’incursion d’éléments surnaturels qui collent comme une seconde peau à tel ou tel personnage font de ce livre un objet d’émerveillement sans cesse renouvelé. On vit toutes ces années aux côtés des Lonsonier dans une grande intensité, on est pris dans l’urgence de ces vies qui brûlent plus qu’elles ne s’épanouissent. Miguel Bonnefoy entrouvre régulièrement les portes du futur pour nous laisser entrevoir ce qui frappera ses personnages dans 10 comme dans 30 ans. Il nous place en position omnisciente, nous faisant pénétrer dans les pensées les plus enfouies de Lazare, Margot ou Ilario Da. Tout cela en seulement 200 pages ! On ressort du roman en ayant l’impression d’en avoir lu le triple, encore sonné du rythme endiablé qu’on a dû suivre et de ces vies extraordinaires qu’on aimerait pouvoir porter encore longtemps en nous.

Vous l’aurez compris : énorme coup de coeur pour ce roman. Il promet de bousculer la rentrée littéraire par son style et son histoire qui se marient en un fabuleux feu d’artifice. Miguel Bonnefoy nous avait déjà offert deux romans où se décelaient une grande originalité et un génie littéraire qui restait à s’affirmer complètement. Voilà qui est fait !

Grandiose et inoubliable, il rejoint dans mon panthéon personnel Le Monde depuis ma chaise de Sergio Schmucler (éd. Liana Levi, trad. de l’espagnol (Mexique) de Dominique Lepreux) que je vous encourage à lire en attendant de pouvoir mettre la main sur Héritage !

Aurélie.

Héritage, Miguel Bonnefoy, Rivages, 256 p. , 19€50.

Mon père, ce tueur, Thierry Crouzet (La Manufacture de livres) – Fanny et Seb.

Un récit paru en août 2019, presque une année, autant dire une éternité pour un livre, avant de le retirer de l’étagère et se dire que, là, on est capable d’y plonger. Parce que c’est une plongée ce récit d’un fils vers son père, le témoignage aussi, sur l’origine de cette violence familiale. Un peu dans la lignée de David Vann, de ce rapport à l’imposant Pater, aux armes, à l’admiration mêlée de peur, cet étrange cocktail souvent explosif.

« Mon père était un tueur. À sa mort, il m’a laissé une lettre de tueur. Je n’ai pas encore le courage de l’ouvrir, de peur qu’elle m’ explose à la figure. Il a déposé l’enveloppe dans le coffre où il rangeait les armes: des poignards, une grenade, un revolver d’ordonnance MAS 1874 ayant servi durant la guerre d’Espagne, une carabine à lunette, et surtout des fusils de chasse, des brownings pour la plupart, tous briqués, les siens comme ceux du père, grand-père et arrière grand-père, une généalogie guerrière qui remonte au début du dix-neuvième siècle.(…) »

Mon père, ce tueur de Thierry Crouzet est une suite d’évènements qui m’a littéralement prise aux tripes, ce n’est pas vraiment beau les tripes, ça accroche le cœur, mais ce récit est haletant parce qu’il fait jaillir le « vrai », l’insoutenable haine, le difficile amour.
Crouzet aura mis trois ans à ouvrir cette lettre pour entreprendre le deuil, découvrir les différentes facettes d’un être complexe, travailler autant sur lui-même que sur les archives de Michel Crouzet, alias Jim. Ce surnom donné par les « camarades de jeux » du père, un alias pour éloigner cette figure paternelle forcément trop proche et se rapprocher de l’homme remarquablement intelligent, si peu intéressé par une quelconque carrière de bureaucrate.
Il lui fallait du grand air à Jim, de l’aventure, de l’Ailleurs. Et le voilà embarqué en Algérie, au moment où les colons s’opposent à la libération du pays, où l’armée française combat le Front de Libération Nationale (FLN).
C’est donc la guerre « là-bas » et il y va, sans vraiment se rendre compte, pour échapper surtout.

Thierry Crouzet s’attache à des feuillets de route du père et aux souvenirs parsemés des bataillons de la Demi-Brigade de Fusiliers-Marins (DBFM) dont il faisait partie, de Novembre 1956 à Novembre 57, au Piton Gabriel, dans l’ouest oranais.
Avec un style précis et efficace, Crouzet nous emporte donc dans cette guerre d’Algérie par le prisme du père.

J’y ai été transportée comme dans un roman, parce que l’auteur comble remarquablement les vides, y met de sa vérité, interprète, y montre sa colère, mais aussi, et toujours, cet amour transmis pour les grands espaces, les étangs, les oiseaux, la nuit, la contemplation du silence. Toutefois, il reste la chasse, cette passion dévorante de Jim. Car l’homme au regard clair est un chasseur qui ne loupe quasiment jamais sa cible, un chasseur qui, un jour, devint un tueur pour le compte de « la Grande Muette ».
Mon père, ce tueur n’est sûrement pas un livre sur cette guerre mais véritablement un vif récit sur les relations entre père et fils, sur un écrivain enquêtant sur l’origine de cette force dévastatrice, sur le poids de l’héritage et la transmission de cette violence.

Crouzet tisse son témoignage pour nous faire découvrir, et par la même: se laisser faire apparaître, l’homme qu’était Jim. Il y démêle le faux du vrai, met de l’amour en y posant des notes d’humanité -car l’idée de « monstre » n’est pas- tout en y mettant autant de hargne pour ce personnage hantant sa mémoire d’enfant.
Et on en revient à cette lettre, fil rouge qui n’est pas un artifice mais porte le feu. Trois ans pour ouvrir cette missive et mettre un point final à cette histoire, trois ans pour abroger le mal et ne plus avoir peur de l’écho violent qu’elle pouvait porter.

Voici un récit bouleversant sur l’origine de cette violence, dans ce qu’elle impose aux autres, dans ses secrets qui hantent une mémoire familiale. Thierry Crouzet y fait face pour aller vers son moi profond, évacuer, enfin, ce qui ne lui appartient plus. C’est une fin mais aussi, et surtout, un début.
Mon père, ce tueur laisse ainsi une large empreinte au cœur.

Coup au ❤️ détonant.

Fanny.

« Maintenant que Jim est mort, je ne regarde plus le Tour que par intermittence. Je tente parfois de suivre une étape de montagne avec mes fils, mais il me manque les couches successives de souvenirs que Jim surimposait à une expérience télévisuelle sinon lénifiante. Pour lui, le passé imprégnait le présent. La réalité s’enrichissait d’une filiation épaisse et savoureuse, qui cessait d’exercer sa magie dès la fin de l’étape. Le silence retombait. J’étais projeté hors de Jim, à la frontière d’un être mystérieux, qui gardait ses pensées pour lui, sauf quand elles lui échappaient en brusques saillies haineuses : tuer, exterminer, massacrer. »

Ce livre, c’est le premier que j’ai commandé à ma libraire quand elle a réouvert. Disons que c’était à la fois un geste symbolique et une envie de lire cet ouvrage qu’un ami (Christian Laîné) avait lu et dont il avait fait une très belle critique. Christian étant assez sûr en matière de lecture et l’éditeur (La manufacture de livres) publiant souvent de la qualité, je me suis laissé facilement tenter. Je ne saurais vraiment expliquer pourquoi. Le titre, à la fois vendeur et énigmatique, la photo de couverture, qui raconte déjà une histoire, lève un voile kaki sur des trajectoires, une famille. Ce roman, je le sentais très bien. Cela ne s’explique pas. Sur les romans je me trompe rarement. (clin d’œil à Frank Horrigan…)

Thierry Crouzet n’a pas eu besoin de pondre un pavé pour mettre dans le mille. 216 pages tendues comme un filet ou une toile d’araignée. Et nos âmes se prennent dedans.

Le voilà qui nous raconte la relation qu’il a eue avec son père, il déborde un peu sur la périphérie de la famille, parce que les explications sont multiples et disparates. Parce que ce paternel était un homme spécial, un colosse qui parlait peu, un homme capable d’aimer et de le montrer, mais un homme que la guerre d’Algérie a abîmé de manière irrémédiable. Aujourd’hui on sait mettre un terme sur ces maux, ce fameux stress post-traumatique. Un mot compliqué pour dire simplement « cet orage qui gronde sans cesse et ramène les fantômes ».

Le grand intérêt de ce livre est dans la durée. Thierry Crouzet nous peint son pater tel qu’il pense qu’il était avant de devenir un soldat en Algérie, en se basant sur ses recherches, les témoignages et sur ce qu’il subodore, parce qu’en matière de filiation il ne faut pas négliger l’instinct. Et puis il nous narre l’année terrible de guerre, là-bas, dans les ravines proches du Maroc. Et enfin, son enfance avec ce père et sa vie d’adulte. Et les chemins qui s’éloignent subrepticement.

Ainsi nous avançons avec le narrateur, nous découvrons un père (Jim) qui porte en lui le bacille de la violence. Par une brillante analyse, Thierry Crouzet scanne sa famille, les deux branches, côté mère et côté père et tel un limier portant loupe, il décèle les indices, remonte la piste de la colère, défriche le sentier des sentiments noirs qu’il traque dans l’ADN familial. Le verdict a le mérite d’être honnête : chez les Crouzet, la violence est atavique et immanente. C’est un volcan indolent qui menace en lâchant des fumeroles qui devraient être prises au sérieux.

Ce qui transpire des mots de Thierry Crouzet, c’est son honnêteté intellectuelle. Il ne se fait pas de cadeaux. Cela aurait été si aisé d’accabler Jim, de tout lui mettre sur le dos. À aucun moment il ne le fait. Au contraire, il brandit un miroir et se regarde dedans, et ce qu’il entrevoit ce sont un peu les traits de son géniteur. Peut-être que s’il l’avait connu avant que la guerre ne le salisse, il aurait agi autrement, peut-être aurait-il vu cet homme dangereux sous un autre jour. Dans ses lignes, on perçoit une forme de souffrance ou de regret, ceux de ne pas avoir tenté d’approcher plus le fauve, d’entrer dans son univers. Certains passages sur ce sujet m’ont fait penser à la chanson de Daniel Guichard, ce monument de la chanson française, qui dit si bien la difficulté d’être du même sang mais pas de la même génération :

 Dire que j’ai passé des années
A côté de lui sans le r’garder
On a à peine ouvert les yeux
Nous deux.

J’aurais pu c’était pas malin
Faire avec lui un bout d’chemin
Ça l’aurait p’t’-êt’ rendu heureux
Mon vieux.

Mais quand on a juste quinze ans, on n’a pas le cœur assez grand …»

Mon père ce tueur montre ce que peut faire la guerre sur les gens, ce côté définitif, cette promesse de gâchis. Bien sûr les bases étaient là, cette violence fichée en Jim depuis toujours, sans doute héritée de son propre père, une violence léguée à son propre fils, celui qui raconte, et qui nous confie l’avoir transmise à ses enfants, comme une malédiction. Mais eux ont le choix, ils détiennent toutes les cartes, ils peuvent décider de qui ils sont, qui ils seront, parce qu’il n’y aura pas l’épreuve de la guerre pour piper les dés, pour tout faire basculer.

Par moments, dans ses instants de vie du quotidien, derrière sa canne à pêche ou son fusil de chasse, dans sa cuisine ou son bureau, Jim me faisait penser au Walt Kowalski atrabilaire de Gran torino, mais en plus complexe encore. Un homme qui penche d’un côté, qui se redresse, qui lutte contre lui-même et ses pulsions. Après la guerre, l’autre grand combat d’un grand blessé aux blessures invisibles. On ne revient jamais entièrement de ce voyage-là.

Il y a cette lettre que Jim a écrite à son fils, une lettre qui doit être lue après sa mort. Un bout de papier terrifiant, par le mystère qu’il contient, par ce qu’il pourrait signifier, par son potentiel destructeur. Cette lettre est le fil rouge du livre, on ne sait pas si Thierry trouvera les ressources pour l’ouvrir et la lire, parce qu’elle peut le détruire ou le libérer. Seuls les mots décident. On ne sait rien du contenu, mais on tremble en imaginant ce que ça pourrait être, et on espère aussi en pensant aux bons côtés de Jim. Parce que ces deux-là, le père et le fils, ne se détestaient pas. Il y avait de l’amour, des bons moments, mais une large moraine creusée par la peur qu’éprouvait le fils envers son tueur de père. Cette sensation qu’il pouvait déraper, qu’il avait déjà tué à la guerre et qu’il pouvait recommencer sur un coup de colère. Comme dans cette scène décrite vers le début du livre, une scène qui en dit tellement long.

Crédit photo : AFP (photos d’archives)

L’auteur a trouvé la volonté de fouiller dans les vieux cartons, d’ouvrir les tiroirs poussiéreux, débusquer des photos, rôder sur des blogs d’anciens de la DBFM (l’unité de Jim en Algérie) éplucher les carnets dans lesquels sont père inscrivait des pensées, des souvenirs. On a la sensation très nette de ce qu’il éprouve quand il rentre d’Algérie. La sécurité après la folie et la mort. Ça doit faire un peu comme quand on se retrouve chez soi, au grand calme après avoir passé trois heures furieuses dans une fête foraine, avec les lumières qui aveuglent, les bruits qui abrutissent, la musique qui saoule, l’ensemble qui donne le tournis. Et puis d’un coup, plus rien. Le vide, le néant, même pas de manque, juste un grand trou en nous. Et les oreilles qui sifflent. Elles ont dû sacrément siffler ses oreilles, à Jim.

Comme souvent avec les très bons ouvrages, on en apprend aussi sur nous, on cogite, on tend des fils au-dessus de la rivière ou du vide, on envisage, on considère. On comprend qu’il suffit de pas grand-chose pour que ça foire, ça merde, ça déconne. Le diable n’est pas dans les détails, il se peut qu’il soit le détail.

Ce récit d’une vie est très émouvant, parce que les mots choisis sont les bons, qu’il y a la sincérité partout et une sorte de libération aussi. L’écriture est belle et soignée. Il n’y a pas un gramme de pathos, pas besoin, tout est là, bien à sa place et agencé, presque en paix. Et puis l’ultime paragraphe, d’une rare beauté, qui m’a beaucoup touché et ému, ciselé comme cela arrive si peu. Réussir sa sortie comme ça, c’est précieux et beau, ça tient à rien.

Seb.

« Mon père ce tueur » de Thierry Crouzet, éditions La Manufacture de livres, 224 pages, 17,90 euros.

Glaise, Frank Bouysse (La Manufacture de Livres / Le Livre de Poche) – Seb

« L’homme et sa monture traversèrent les coulées de lumière entre les ombres portées des grands cyprès plantés là par on ne savait plus qui, en bordure du chemin, effilés comme des flammes sombres immobiles. Le cheval semblait se déplacer, tantôt sur une eau noire, tantôt sur une eau limpide. Puis, la silhouette indistincte se fondit une dernière fois dans l’ombre et émergea plus loin dans une explosion solaire, avant d’être lentement avalée par la déclivité du terrain, jusqu’à ce qu’il ne restât rien que le bruit des sabots scandant de muettes prières. Le souffle du monde. Et pas la moindre empreinte. »

Août 1914. À la ferme des Lary, sur l’échine du puy Violent, Victor s’apprête à quitter les siens pour aller au front. Il laisse Mathilde son épouse, sa mère et son fils Joseph âgé de quinze ans. Il sait qu’il peut compter sur son proche voisin, le vieux Léonard, pour aider sa famille. Dans la ferme d’à côté, Émile Valette, frappé d’une infirmité, nourrit sa rancœur et sa colère contre le monde entier. Il doit en plus accueillir la femme et la fille de son frère qui lui, est mobilisé. L’arrivée de ces deux femmes dans les montagnes du Cantal va pousser les plaques tectoniques des sentiments qui animent les femmes et les hommes, et chambouler l’équilibre quasi antédiluvien qui sévissait sous le regard silencieux du puy Violent.

Pour commencer, il y a l’écriture de Franck Bouysse. Elle s’offre à nous comme la proue d’un navire qui ourle les eaux et leur fait des lèvres sensuelles et éphémères. Cette écriture, cette signature, bien plus efficace qu’une empreinte palmaire ou une iris, m’a encore une fois porté et emporté.

Dans les romans de Franck Bouysse, et dans celui-ci, rien ne vit comme ailleurs, rien n’est saisi comme ailleurs. Dans Glaise, le vent chaud gifle les ramures, la nuit est couleur anthracite, les éclairs d’orage coulissent. Il y a des coffres qui contiennent « ce qui ne doit jamais brûler », il y a des cloches qui sonnent à contretemps, une mère pluie couinant comme une bête malheureuse. Dans ce roman, l’intense luminosité émiette les silhouettes, les oiseaux moissonnent l’air avec leurs ailes effrangées, les nuages mâchonnent les montagnes, la lumière s’empile dans les pièces, les balanciers de pendule répandent du temps. Sur ce versant du puy Violent, les herbes desséchées attristent le sol, des voix humaines butent contre des rideaux de pluie, les corneilles sont excommuniées par la brume, il y a des ustensiles sédimentés, de hautes flammes badigeonnent des visages, les papillons colorent le ciel, la lune piaffe derrière les nuages et il y a des silences chahutés

Voilà ce que vous trouverez dans Glaise. Du talent qui ébouriffe et beaucoup de travail, des cohortes d’heures remises sur le choix d’un mot, la tournure d’une phrase, la courbure d’une parole. Et certainement un paquet de versions. Il ne m’est pas si souvent arrivé de lire un roman dont l’écriture serve d’une manière aussi efficace une histoire et des personnages si bien nés. C’est beau, bon sang que c’est beau, mais ce n’est pas beau juste pour cette raison, c’est magnifique parce que c’est utile à tout le reste.

J’ai lu ce roman bien lové dans mon lit, calé dans un fauteuil, juché sur un coin de canapé, mais tout ce temps-là, j’étais sur le puy Violent, ce sommet qui porte si bien son nom. J’étais aussi dans les étables, dans l’obscurité d’une soue, j’étais sous le vent furieux et le ciel sans limites. J’étais dans le cœur de cette poignée de personnages rudes, peu causants, retords et parfois froids comme un reptile, durs au mal et travailleurs comme peu ont travaillé dans leur vie. Je me suis trouvé dans le foin si odorant, quillé tout droit sur des amas de rochers millénaires, avec les yeux qui portaient sur un horizon fluctuant.

Pour le lecteur de passage qui découvre Franck Bouysse avec Glaise, le risque au début, est de se croire dans un roman dit « de terroir ». J’ai horreur de cette appellation qui ne veut rien dire et qui se montre si restrictive. Non, ce n’est pas ce genre de roman-là. C’est un paquet de pages, une confluence où se mélangent avec fureur la dramaturgie et la poésie, le romanesque qui tutoie le lyrique avec partout, la nature et la violence des éléments et des hommes. Je n’ai pas lu Né d’aucune femme, mais j’ai lu tous les autres livres de l’auteur et je me sens de force à affirmer que c’est que le plus Faulknérien de tous. Pas une imitation, une création pure et indépendante qui assume une filiation nette. Dans la manière dont les personnages sont traversés par leurs sentiments, comme ils sont renversés et possédés par leurs émotions, dans cette idée permanente qui enfle et qui nous souffle que ça va finir dans la violence, dans ce que cette histoire recèle d’inéluctable.

Et puis la manière qu’on les personnages de manier leurs outils, de bouger sous le soleil ou sous la pluie, de récurer une étable, de conserver le silence, de scier un poteau de hêtre ou de mener un cheval de trait. Mais la grande performance de ce roman se tient peut-être dans les dialogues, d’un réalisme qui frappe, il ne manque rien et surtout il n’y a rien en trop. Ce phrasé qui construit les personnages mieux qu’une longue description, qui leur donne une posture et un vécu, un savoir et des intentions.

Bon sang que j’ai aimé ce roman, c’est peu de l’dire !!! (voilà qu’il me fait abuser des points d’exclamation, ce qui déplairait beaucoup à Elmore Léonard.)

Joseph et Anna, Valette et Irène, le grand-père foudroyé et Léonard, et même César le cheval de trait, et aussi la mule, Victor et d’autres, tous vont vous accompagner très longtemps après avoir refermé ce sacré livre. Vous allez les revoir, les entendre, vous allez éprouver des sentiments forts et contraires, vous sentirez la présence du puy Violent et la possessivité de la terre.

La fin vous laissera pantelant, un peu désorienté, comme quand on a pris un coup et qu’on ne sait plus trop où sont le ciel et la terre. Et surtout, lisez tout jusqu’au bout, tout au bout. Et lisez lentement pour savourer et déguster. Après, il sera trop tard.

Seb.

Glaise, Franck Bouysse, La Manufacture de Livres / Le Livre de Poche, 425 p. / 448 p., 20€90 / 7€90.