Ainsi Berlin, Laurent Petitmangin (La Manufacture de Livres) – Yann

En août dernier sortait Ce qu’il faut de nuit, premier roman de Laurent Petitmangin. En quelques semaines, ce texte fort et poignant emportait les suffrages des libraires et des chroniqueurs/euses littéraires, démarrant ainsi sur les chapeaux de roue une carrière vite récompensée par quelques prix littéraires. L’auteur y faisait preuve d’une étonnante maturité ainsi que d’une sensibilité rare qui surent toucher au coeur celles et ceux qui eurent le livre entre les mains. C’est donc peu dire que l’on attendait ce deuxième essai reçu par l’éditeur en même temps que le premier. C’est peu dire aussi que l’on ne retrouvera pas ici ce qui nous avait emportés l’an dernier.

Berlin, quelques semaines après la fin de la seconde guerre mondiale. Jeune cadre du Parti, Gerd y rencontre Käthe dont il tombe amoureux et avec laquelle il s’investit dans des projets d’avenir pour ce pays à reconstruire. La jeune femme imagine un programme selon lequel les enfants des intellectuels du pays pourraient être retirés à leurs familles afin de bénéficier d’une éducation poussée qui en ferait une élite apte à prendre en mains les rênes de la nation, empêchant par la même occasion toute tentation de passage à l’ouest. Mais sa rencontre avec une ressortissante américaine va ébranler les convictions de Gerd.

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En appuyant son récit sur une réalité historique indéniable (le programme Spitzweiler a été découvert en 1991 après la déclassification des archives de la RDA), Laurent Petitmangin se donne une assise à la fois solide et éminemment romanesque. L’époque elle-même, le lieu, sont propices à la fiction et l’on comprend la tentation d’en faire le cadre d’un roman. Cette atmosphère paranoïaque, ce nécessaire sursaut nationaliste à l’heure où les vainqueurs de la guerre coupaient Berlin en deux, sont autant d’éléments ici fidèlement restitués.

Une bannière indique la frontière politique entre Berlin-Est et Berlin-Ouest. « Jusqu’ici : démocratie et reconstruction pacifique. Là-bas : dictature, bellicisme et ruines ». Photo : Schirner.

Mais c’est ailleurs que le bât blesse. Si le roman tourne autour du trio constitué de Gerd, Käthe et Liz, c’est aux tergiversations et états d’âme du premier que s’intéresse particulièrement Petitmangin, continuant à « sonder les nuances et les contradictions de l’âme humaine », pour reprendre les mots de son éditeur. Ce qui fonctionnait aussi bien dans Ce qu’il faut de nuit et donnait l’essentiel de sa force au roman semble malheureusement patiner ici et force est d’admettre que l’on s’ennuie poliment à la lecture d’Ainsi Berlin. À aucun moment, les personnages ne parviennent à s’incarner véritablement, on reste spectateur de leurs débats sans que rien de ce qui leur arrive ne nous touche. Cette espèce de froideur, de distance, qu’elle soit voulue ou pas, m’a tenu à l’écart du livre, m’empêchant de vibrer ou d’être touché comme ça avait été le cas l’an dernier. Hésitant comme son principal protagoniste, froid comme l’exigeait l’époque, Ainsi Berlin rate sa cible et ne convainc pas.

Yann.

Ainsi Berlin, Laurent Petitmangin, La Manufacture de Livres, 267 p. , 18€90.

Le Fils du professeur – Un entretien avec Luc Chomarat – Yann

Après les très réjouissants Dernier thriller norvégien et Un petit chef-d’oeuvre de littérature, Luc Chomarat renoue avec la veine plus autobiographique amorcée dans Le Polar de l’été. Il y revient sur ses années d’enfance et son adolescence au sein d’une famille contrainte de quitter l’Algérie pour finir par s’installer à Saint-Étienne. Entouré d’une mère aimante mais passablement touchée par les bouleversements connus en Algérie et d’un père autoritaire et distant, le jeune Luc grandit dans la France des années 60 et 70, découvrant les mystères de l’enfance puis les désordres de l’adolescence.

« À quel moment avons-nous cessé d’être des enfants ? Cela ne s’est pas fait en un jour. Les enfants, ça met du temps à grandir. En fait, les années ont passé, tout simplement. »

Plus tendre que jamais, Luc Chomarat parvient à retrouver l’humour présent dans ses romans précédents et livre des pages empreintes d’émotion et de drôlerie, restituant avec beaucoup d’acuité les émerveillements fugaces de l’enfance souvent confrontés à la réalité crue du quotidien. Ses questionnements sur Dieu puis, plus tard, sur les filles et les femmes, ses peurs et ses émois rappellent à quel point grandir est une aventure chaque jour renouvelée dont il convient de se souvenir avec émotion. À cet égard, Le Fils du professeur est un parfait exemple de l’art de Luc Chomarat, sensible et facétieux, toujours sur le fil et juste à chaque page. Merci à lui de nous avoir accordé cet entretien qui viendra éclairer la lecture de son texte.

«C’est le genre de chose que je vais t’asséner sans relâche dans les années qui viennent. Bien sûr, un jour ou l’autre, tu auras les moyens de penser par toi-même. Je vais d’ailleurs beaucoup insister là-dessus, penser par soi-même (comme si ça voulait dire quelque chose). En tout cas, tu auras du mal à t’en défaire. De l’idée que Don Quichotte est probablement le livre le plus important de la littérature occidentale.»

Avec une telle entrée en matière, votre père frappait fort ! Comment percevez-vous ce discours maintenant que vous avez du recul ? Peut-on considérer que votre livre Un petit chef-d’oeuvre de littérature (Marest éditeur – 2018) en découle plus ou moins directement ?

Le Petit chef-d’œuvre a effectivement quelque chose à voir avec mon éducation. Mon père a dû lire à peu près tout ce qui a été imprimé en occident, et il m’encourageait à faire pareil. C’était une injonction très forte et j’ai beaucoup résisté à ça, je voulais vivre physiquement, ailleurs que dans les livres, jouer au foot, conduire ma moto, aller en boîte, etc. C’est peut-être là qu’il faut chercher l’origine de ce personnage double, qui est à la fois un livre et un être de chair et de sang. En toute logique ce devrait être illisible, mais il me semble que ça passe crème, comme disent les jeunes. Probablement parce que c’est quelque chose d’intime, vous avez raison.

De L’Espion qui venait du livre (Rivages – 2014) au Dernier thriller norvégien (La Manufacture – 2019) en passant par Un petit chef d’oeuvre de littérature, déjà cité plus haut, vous semblez prendre un malin plaisir à désacraliser la littérature et le monde de l’édition, à déjouer les codes en vigueur (dans le polar en particulier). Cette forme d’irrévérence est-elle, elle aussi, une réponse tardive aux injonctions de votre professeur de père ?

Je n’avais pas pensé à ça. C’est probablement très ambigu. Derrière l’entreprise de déconstruction à l’œuvre dans les titres que vous évoquez, il y a malgré tout la volonté d’écrire un livre, et pas n’importe lequel. L’Espion et le Dernier thriller sont, je l’espère, des fictions sophistiquées qui jouent effectivement avec les codes et les genres, mais dont l’enjeu est bien la littérature, considérée comme un absolu, et sa survie dans le monde de l’édition, qui est un business, avec ses bons et ses mauvais côtés. J’aime bien le mot « irrévérence » il est assez juste. Il contient une part de fantaisie et une part de respect.

Il est beaucoup question de bande dessinée, dont vous étiez un lecteur assidu, dans Le Fils du professeur. Ce titre est-il un clin d’oeil à La Fille du professeur de Joann Sfar et Emmanuel Guibert ? Par ailleurs, le ton général de votre livre m’a beaucoup rappelé Le petit Christian, dans lequel le dessinateur Blutch se penche lui aussi sur ses années d’enfance. Sans parler d’influence directe, est-ce que vous vous retrouvez dans ce rapprochement ?

A ma grande honte, j’avoue que je ne suis plus un lecteur aussi assidu qu’avant. Donc, non, il n’y a pas de références précises à la BD dans le fils du professeur, qui est bien un livre, prisonnier de son medium et de ses limites. La BD il me semble a souvent quelque chose de générationnel, comme la musique. A un certain âge on « décroche » et on garde ses anciennes références. Bon, d’accord, je ne suis pas complètement sevré. Je lis tout ce que publie Chris Ware, par exemple. Mais la BD vécue comme une passion, c’était à l’adolescence. C’est pourquoi je cite Blueberry,  Tif et Tondu… Blutch a d’ailleurs récemment donné sa version de Tif et Tondu, et je me suis rué dessus, parce que c’est ma génération. Mais je n’ai pas lu le Petit Christian, il va falloir réparer ça.

Luc Chomarat par Pierre Vallette.

Vous semblez retrouver avec Le Fils du professeur ce côté nostalgique que l’on vous avait découvert avec Le Polar de l’été (La Manufacture de Livres – 2017). Mais, cette fois, le récit semble totalement autobiographique. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre qui, soit dit en passant, apporte un éclairage intéressant à vos précédents romans ?

Oui, il y a un lien avec Le Polar de l’été, dans le ton évidemment, mais aussi parce que les deux récits traitent de problèmes de paternité, vus des deux côtés du miroir. Le Polar de l’été aborde le sujet sous tous les angles, puisque le protagoniste veut reprendre sous son nom le texte de quelqu’un d’autre. Il a aussi du mal à comprendre que les enfants qui s’agitent autour de lui sont les siens, qu’il occupe cette place centrale, la place du père. Et bien sûr, il n’accepte pas la disparition de son propre père.

Le fils du professeur était, à l’origine, un projet plus simple, l’envie d’écrire sur l’enfance, la magie de l’enfance, le monde clos dans lequel on évolue et auquel les adultes n’ont pas accès. Et puis il s’est passé ce qui arrive avec tous les enfants : mon personnage s’est mis à grandir et avant d’avoir compris ce qui se passait je me suis retrouvé avec un ado, son paquet de clopes et ses cheveux dans les yeux.

Il me semble que tout texte de fiction est plus ou moins autobiographique, c’est difficile d’échapper à ça. On parle de ce qu’on connaît. Mais si on a vécu plusieurs histoires d’amour, on peut broder, faire des mélanges… En revanche, on a une enfance et une seule.

Une des forces de votre texte est cette espèce de grand écart permanent entre un désenchantement profond et une infinie capacité de tendresse, un attachement très fort à la magie de moments fugaces mais qui semblent vous avoir marqué à jamais. C’est votre façon de rendre la vie plus acceptable, aujourd’hui encore ?

Oui, de ce côté-là je ne crois pas être différent de la plupart des gens. La vie apporte son lot de désillusions, et je crois qu’il faut les accepter pleinement, apprendre à vivre avec. La difficulté, c’est de garder la faculté de s’émerveiller, et comme vous dites, la capacité de tendresse. Sinon, toute lucidité est un peu orpheline.

Scènes de liesse lors de l’indépendance de l’Algérie. Photo : AFP.

Il est longuement question de vos rapports compliqués avec votre père à la fin de l’enfance puis à votre passage à l’adolescence. Comment expliquez-vous cette espèce d’incompréhension mutuelle ? Avec quelques années de recul, parvenez-vous à mieux comprendre sa façon d’être (ou d’avoir été) ?

Dans mon cas particulier, encore une fois, je ne voulais pas d’une vie purement intellectuelle, et notre conflit tournait beaucoup autour de ça. J’étais un adolescent beaucoup plus déboussolé que le personnage du livre. Nous avons eu des passages assez violents. Et puis, je suis devenu père à mon tour. J’ai compris que ce n’était pas si facile. Parfois je me prends en flagrant délit de faire les mêmes erreurs que lui… Peu avant sa mort, nous avons parlé, pour la première fois. Nous avons finalement eu cette chance.

Quant à votre mère, vous en faites un portrait très touchant, celui d’une femme fortement marquée par ce qu’elle a connu en Algérie, fragile, frôlant parfois la dépression mais également capable d’apporter lumière et magie à des moments où personne ne s’y attend. Et, malgré cette espèce de faiblesse, vous en faites l’élément central de la famille, plus que votre père dont le caractère aurait pourtant pu lui faire prendre l’ascendant …

C’est très compliqué, la façon dont une famille est secrètement organisée, et les hiérarchies y sont souvent fluctuantes. En tout cas dans mon expérience à moi, qui est, disons, assez traditionnelle. En apparence il y a un chef de famille, qui impose son point de vue et son autorité. Mais ce n’est qu’une apparence. Mon père était perdu sans ma mère, et je crois bien avoir hérité de son incapacité à se débrouiller sans la présence d’une femme.

Illustration : Nicolas Barral.

L’autre personnage important, pour ne pas dire  central, de votre livre, c’est Dieu. Vous prenez assez rapidement vos distances avec lui dans votre jeunesse mais il semble malgré tout rester présent, jamais bien loin de vous, de vos préoccupations ou de celles de vos amis. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je suis assez d’accord avec cette phrase de Krishnamurti : « Il est bon de naître dans une religion, mais pas d’y mourir. » J’ai du mal à converser avec les pratiquants de tous ordres, ceux que je connais en tout cas. Pour vous répondre simplement, la question métaphysique reste posée. Les angoisses du personnages sont toujours d’actualité. Si on retourne à la poussière, à quoi bon tout ça ? Il n’existe aucune issue intellectuelle à cette question. Comme dit le personnage du livre, j’envie les athées, et j’envie les intégristes à tête vide.

Saint-Étienne dans les années 70. Photo : Archives municipales.

Ennui, solitude, difficultés à s’intégrer, votre enfance paraît parfois grise et triste malgré tout l’humour que vous parvenez à glisser dans vos pages. L’adolescence démarre de la même façon jusqu’à la révélation : sortir du rang, se faire remarquer contribue grandement à créer une popularité dont il devient vite difficile de se passer. Mais vous réalisez également à l’époque que popularité rime souvent avec difficulté et qu’il n’est pas toujours facile de faire les bons choix. Vous arrive-t-il parfois de nourrir des regrets par rapport à certaines décisions que vous avez pu prendre à l’époque ?

Non, je ne regrette rien, comme dit la chanson. Pour une raison très simple : nourrir des regrets suppose de penser que les choses auraient pu être différentes. Et je ne crois pas ça possible. Cela rejoint votre question précédente. Les philosophies orientales, dans leur ensemble, ont mis Dieu à distance pour se focaliser sur ce qui nous est possible ici et maintenant. Il n’y a pas vraiment de bonnes ou de mauvaises décisions, nous sommes plutôt « traversés par les forces en présence » comme je l’explique dans le chapitre sur le foot. Le christianisme, en revanche, pose la question du libre arbitre. C’est en cela que nous y croyons tous plus ou moins.

La question des «filles» puis des «femmes» occupe également une place très importante dans votre livre comme dans la vie de la plupart des enfants de cet âge. On peut lire ceci à votre sujet sur le site de votre maison d’édition : «il choisit d’exercer ses talents de rédacteur dans la publicité où, dit-il, on trouve l’argent et les filles». La littérature est-elle finalement moins ennuyeuse que prévu pour que vous ayez renoncé à une carrière prometteuse dans le monde merveilleux de la pub ?

La littérature est un art majeur, donc, avec tout le respect que j’ai pour la publicité, ce ne sont pas des choses comparables. On peut d’ailleurs s’ennuyer dans la pub, comme dans n’importe quel boulot qui consiste quand même le plus souvent à se lever le matin pour aller au bureau. Et Dieu merci, on peut s’amuser dans la littérature. Après tout, il suffit d’un stylo, d’un carnet à spirales, de s’asseoir en terrasse, commander un demi et d’écrire un truc comme : « Quand j’étais enfant… »

Yann.

Le Fils du professeur, Luc Chomarat, La Manufacture de Livres, 285 p. , 19€90.

Villebasse – Un entretien avec Anna de Sandre – Yann

« L’hiver avait sorti ce qu’il avait de plus hostile et donnait des airs de fin du monde au quartier sud de Villebasse. La chicheté des lumières, le morne des couleurs et la nonchalance calculée des habitants repoussaient les voyageurs comme un ressac. »

Bienvenue à Villebasse. Dans un lieu imprécis, quelque part au coeur d’une vallée, la ville accueille de mauvaise grâce et rechigne à ce qu’on la quitte. Celles et ceux qui s’y installent semblent condamnés à y vivre le restant de leurs jours. Dans ses rues sombres et froides se croisent les destins boiteux d’hommes et de femmes, d’enfants, dont le seul point commun pourrait se résumer à une cruelle absence d’avenir. Éclairée par les halos de deux lunes, Villebasse devient un petit théâtre où se jouent la vie et la mort sous l’oeil inquiétant du dernier arrivant : Le Chien.

Servi par une écriture particulièrement travaillée et une atmosphère à la fois onirique et inquiétante, Villebasse séduit par son originalité et la poésie qui s’en dégage, gardant le lecteur captif de ses pages comme la ville retient ses habitants.

Bienvenue à Villebasse, dont Anna de Sandre nous parle ci-dessous dans un entretien qui apportera quelques éclaircissements bienvenus à la lecture du roman. Qu’elle soit ici remerciée pour sa disponibilité et le soin apporté à ses réponses.

Comment naît Villebasse ? Préexiste-t-elle à ses habitants ou aviez-vous d’abord ces personnages en tête ?

Villebasse est un territoire imaginaire qui m’a occupée pendant une longue période. Peu urbanisé, pauvre en services publics et entouré de nature sauvage, il est perdu dans une sorte de Pampa française, c’est-à-dire avec des bocages et des forêts. Cette inversion était étrange à éprouver dès le départ : Villebasse était le personnage à part entière et mon esprit était son lieu de résidence.

J’ai déménagé souvent, cela dès mon plus jeune âge ; ce qui a trait au déracinement et à l’enracinement m’intéresse en conséquence. Un de mes voisins, qui est retraité, vit aujourd’hui dans une maison à trente mètres de sa maison natale et n’a jamais voyagé. Cette promiscuité géographique, que j’interprète comme émotionnellement protectrice, me fascine.

Mes personnages me hantaient simultanément, sans lieu géographique précis. Quand j’ai réalisé qu’ils évoluaient dans un territoire très rural, ce qu’était Villebasse, je les ai domiciliés dans cette commune. Un lieu est une unité historique, donc politique, c’est un puissant moteur romanesque ; il influence et détermine souvent le destin de ses habitants. D’ailleurs, on change parfois de territoire dans l’espoir d’améliorer sa vie.

Cependant, l’époque actuelle oblige la population à vivre une sorte de nomadisme professionnel, un peu à l’américaine, à cette différence près que les Français ne vivent pas dans des mobil-homes. C’est un facteur supplémentaire du déclassement d’une partie de la population.

Cependant je suis écrivaine, pas sociologue. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires. J’ai donc eu l’envie de décrire un lieu que ses habitants avaient de la difficulté à quitter parce qu’ils n’en avaient pas forcément les moyens matériels et émotionnels, mais aussi parce que Villebasse les retenait, telle l’allégorie d’un fatum.

Anna de Sandre. Photo : Philippe Matsas.

« Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires » . Si Villebasse est un roman, il n’en reste pas moins difficile à résumer car ce sont en fait plusieurs histoires qui s’y croisent ou s’y mêlent … Il pourrait presque être abordé comme un recueil de nouvelles ayant un décor unique. Aviez-vous conscience de cette particularité en l’écrivant ?

Villebasse est un roman en mosaïque dans lequel évoluent les habitants d’une petite ville. J’ai longtemps réfléchi à sa structure, à la manière dont j’allais faire entrer en scène chaque personnage et par quels moyens. J’ai rédigé plusieurs versions avant celle-là en m’interrogeant notamment sur la pertinence de chacun d’entre eux, aussi j’en ai éliminé quelques-uns qui n’y figurent plus.

Le lecteur fait la connaissance de certains, les perd de vue en cours de lecture, en retrouve parmi eux un peu plus loin, comme cela peut se produire quand on croise des voisins par intermittence.

Quand j’ai commencé à travailler sur l’ossature de Villebasse, j’ai déploré un temps son manque de linéarité ; puis j’ai pensé qu’elle n’était pas complexe mais contemporaine, dans l’air du temps. Je m’explique : factuellement, nos vies, nos histoires de vie sont bien linéaires dans leur temporalité. Mais notre façon de les observer, d’en prendre connaissance — qui passe aujourd’hui en majorité par le numérique, procède par bribes. Et non seulement nous accédons à des informations partielles, mais nous les fractionnons encore en croisant simultanément nos recherches avec d’autres lectures d’informations partielles — que nous choisissons d’abandonner en cours de route ou de reprendre ultérieurement. C’est à partir de cette remarque in petto que j’ai avancé avec plus de confiance dans l’entrelacement des histoires de mes personnages.

Cela dit, j’ai des précurseurs dans l’exercice puisque Gilbert Sorrentino a structuré Steelwork comme une série d’instantanés qui décrivent la vie d’une communauté de Brooklyn, et qu’Alan Moore a fait de même dans son Jerusalem pour narrer dans de longs chapitres la vie des habitants d’un quartier de Northampton.

Villebasse est en quelque sorte un roman-monde qui s’inscrit dans la lignée de ces auteurs.

Pour un premier roman en littérature « adulte », le projet était donc ambitieux. Au-delà de l’influence plus ou moins directe des deux grands auteurs que vous citez, il me semble que l’on peut également sentir d’autres sources d’inspiration dans Villebasse. Je pense en particulier aux titres des chapitres, qui paraissent directement tirés des feuilletonistes du XIXème siècle. Je me trompe ?

L’histoire de Villebasse se déroule quelques années après la crise de 2008 ; c’est un roman résolument contemporain, et les usages du langage oral actuel y sont bien présents. Néanmoins, le lecteur rencontrera quelques verbes conjugués à l’imparfait du subjonctif et un peu de vocabulaire désuet dans sa narration. J’ai lu essentiellement des textes d’auteurs antérieurs à la seconde moitié du XXe siècle les vingt-cinq premières années de ma vie et j’ai gardé du goût pour certaines tournures et quelques termes aujourd’hui surannés.

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J’ai déplacé les chapitres de Villebasse à une fréquence déraisonnable au cours de son écriture, aussi ai-je dû trouver des titres provisoires qui me permettaient de ne pas me noyer dans la masse des personnages. J’avais donc au départ des titres de travail dans lesquels je citais les noms des habitants et les quartiers de Villebasse où ils se trouvaient. C’était pratique, mais pas très littéraire. Il fallait rester dans la littérature tout en permettant au lecteur de ne pas se perdre dans le dédale de mon roman. Et c’est là que j’ai pensé à Rabelais (XVe siècle), à Cervantes (XVIe) à Collodi (XIXe siècle), etc. Ils rédigeaient des titres de chapitre à rallonge pour résumer, pour synthétiser le contenu du chapitre ainsi présenté, et c’était exactement ce qu’il me fallait !

En voici un de Collodi et un autre de Rabelais, juste pour le plaisir du voyage immédiat dans l’imaginaire :

« Lassé d’être une marionnette et voulant devenir un bon garçon, Pinocchio promet à la Fée de s’améliorer et d’étudier »

(Pinocchio, chapitre 25)

« Comment les habitants du Lerné, par le commandement de Pichrocole, leur roy, assaillirent au despourveu les bergiers de Gargantua ».

(Gargantua, Chapitre 26)

Vous faites allusion à « la masse des personnages » qui peuplent vos pages. Effectivement, il n’est pas question ici d’un personnage central mais d’une bonne  douzaine de figures dont on suit plus ou moins le parcours. Cependant, d’autres éléments viennent s’y ajouter, que je serais tenté de considérer comme des personnages à part entière : je pense bien évidemment à Le Chien (étrange, d’ailleurs, cette appellation) mais également à la lune bleue ou même au froid. En aviez-vous cette vision en écrivant ?

J’ai une passion démesurée pour l’hiver qui me vient de l’enfance. Toutes les histoires que j’écris pourraient se dérouler pendant cette saison, si je m’écoutais ; d’ailleurs on peut trouver le mot « neige » dans deux titres de ma bibliographie. Je me suis presque fait violence pour planter l’histoire de mon prochain roman en été. Je voue un culte à Rick Bass et à ses sublimes descriptions de la vallée du Yaak sous la neige. Donc, oui, le froid est un personnage à part entière ; le premier élément de Villebasse que j’ai visualisé est un décor sous la neige.

Photo : Mustafa Dedeoglu.

En ce qui concerne Le Chien, il a d’abord surgi de nulle part pour suivre Coline dans son errance, et comme il n’est pas dressé il a progressivement envahi l’espace de mes autres personnages. J’avais beau le chasser, il revenait à la charge ; je l’ai laissé faire et bien m’en a pris, puisque c’est finalement lui qui est à l’origine de l’intrigue. Grâce à Le Chien, tout s’articulait harmonieusement, tout avait sa raison d’être, y compris cette mystérieuse lune bleue dont je ne sais toujours pas comment elle a germé dans mon esprit. Cela m’arrive souvent quand j’écris : je note une ou deux idées, je les développe plus ou moins mais ce n’est qu’au surgissement d’une nouvelle, souvent la somme des premières, que je tiens fermement ma trame narrative.

Villebasse me semble se trouver à une sorte de croisée des chemins. Outre les influences que vous citez plus haut, il y règne une atmosphère flirtant parfois avec le fantastique (la lune bleue en étant l’exemple type) mais aussi avec le polar ou une forme de « roman social » à travers les vies de vos personnages. Revendiquez-vous ce mélange des genres ou s’est-il imposé à vous au fil de l’écriture ?

Je le revendique a posteriori. Je n’avais pas d’intention particulière au départ ; même si j’avais conscience de flirter avec le nature writing noir, ce n’était pas un choix en amont ni même dans les écritures préparatoires. J’écris déjà dans plusieurs catégories littéraires (nouvelle, poésie, roman, album jeunesse, etc.) parce que je ne sais pas et que je n’aime pas rentrer dans des cases. Écrire dans le respect des codes ne m’intéresse pas du tout, bien au contraire : si j’écris d’autres vies que la mienne c’est justement pour m’en affranchir. Il n’y a que pour les albums jeunesse que je m’y plie, mais l’exercice reste ludique car dans ce cas je travaille avec un illustrateur, la démarche est différente et m’apporte autre chose.

Crédit photo non trouvé.

L’introduction du réalisme magique, l’ambiance « polardeuse » de certains chapitres et le vernis social se sont imposés en cours d’écriture, au gré de l’évolution des aventures de mes personnages et je dois reconnaître que ça m’a occasionné une ou deux suées malgré ma jubilation, car je me disais que j’allais ramer comme un avorton au milieu d’un marécage avant de trouver un éditeur qui oserait prendre Villebasse. Dieu merci, la suite m’a prouvé que non : Pierre Fourniaud, l’éditeur de La Manufacture de livres, m’a contactée très rapidement.

« Je ne sais pas (…) je n’aime pas rentrer dans des cases », dites-vous. Quand un nouveau projet se dessine, savez-vous immédiatement à quel public il sera destiné, jeunesse ou adulte, ou cet aspect-là se précise-t-il plus tard, avec l’écriture ? Qu’en est-il du prochain roman auquel vous faites allusion un peu plus haut ?

Je pourrais dire que le choix se fait en fonction de l’âge de mes personnages, mais c’est partiellement exact. Il y a par exemple quelques post-ados dans Villebasse et pourtant ce n’est pas de la littérature « young adult ». En vérité, j’écris mes premiers jets instinctivement et de façon sensorielle. Je ne suis pas une intellectuelle et la plupart de mes idées me viennent intuitivement, à la manière d’un sourcier qui ressent les oscillations d’ondes telluriques ou d’un compositeur à l’oreille musicale. L’écriture pour moi est comme une sorte de transe enfantine pendant laquelle j’écoute des signes du monde que je retranscris à la manière d’un traducteur un peu fou, c’est-à-dire avec une quête de justesse absolue mais sous la tutelle du mensonge, car il ne faut pas oublier que les écrivains « racontent des histoires ».

Le texte sur lequel je travaille actuellement est un roman noir avec deux personnages principaux et une structure linéaire, avec une écriture plus fluide, et je tergiverserai d’autant moins pour l’écrire que Pierre Fourniaud est déjà intéressé par mon projet. Il faut avouer que c’est très confortable d’écrire dans ces conditions.

Yann.

Villebasse, Anna de Sandre, La Manufacture de Livres, 216 p. , 18€90.

Nos corps étrangers, Carine Joaquim (La Manufacture de Livres) – Seb et Yann

« Ils s’encombraient rarement de mots. Leurs gestes désordonnés disaient tout de la frustration et de la solitude qu’ils traînaient comme une couche poisseuse, et dont ils essayaient de se débarrasser par des caresses avides. Leurs mains couraient sur le corps de l’autre comme des animaux affamés qui, à mesure qu’elles glissaient sur la peau, se nourrissaient en même temps qu’elles lavaient des tourments passés. »

Elisabeth, son mari Stéphane et leur fille Maéva emménagent dans une nouvelle ville, pour un nouveau départ, un nouveau souffle, une nouvelle chance. La grande maison, le terrain vaste, la dépendance pour les activités créatrices d’Elisabeth. Il fallait quitter l’ancien cocon, pollué par des trahisons, des non-dits, des frustrations. Mais changer d’air est-il suffisant ?

J’ai vécu une expérience singulière avec ce roman. Comme souvent, la couverture m’avait attiré. L’histoire aussi. Il faut dire que j’ai un a priori très favorable en ce qui concerne la production des éditions La manufacture de livres. De mémoire, je n’ai jamais été déçu.

Photo : Sébastien Vidal.

Dès le début, j’ai été décontenancé. Notez que ce n’est pas « mal » d’être décontenancé par une lecture, au contraire. On lit pour cela non ? Être brusqué, secoué, malmené, et finalement, surpris. Mais dans ce cas précis, je n’ai pas été décontenancé dans le bon sens du terme. J’éprouvais à la lecture un sentiment étrange, comme s’il manquait quelque chose. Le problème étant que je ne trouvais pas quel était ce qui manquait. Les personnages étaient bien travaillés, ils étaient dotés d’un passé, d’un présent et leur avenir s’avérait incertain, ce qui, dans un roman, est assez intéressant. J’avais accès à leurs émotions, leurs pensées, rien ne m’échappait. Je voyais même très bien ce qu’ils pouvaient éprouver, j’étais en mesure de me mettre à leur place. Mais je ne ressentais rien. Voilà le problème. Le doigt dessus. Pas d’émotions.

Dès les premières lignes, très bien écrites, j’ai eu cette sensation de froid. L’écriture était froide. Où pour être plus précis, la narration était froide, comme un cadavre dans le tiroir d’une morgue. Je ne ressentais rien pour les personnages, ils m’étaient indifférents. Une de mes chansons préférées de Jean-Jacques Goldman s’intitule, « Pas l’indifférence ». « Tout mais pas ce temps qui meurt, et les jours qui se ressemblent, sans saveurs et sans couleurs… » J’étais là-dedans. Les personnages étaient froids, si froids. Pour ne rien arranger, j’avais parfois des difficultés à faire la différence entre la narration omnisciente et le dialogue intérieur des personnages, ça m’a pas mal perturbé. Je me voyais déjà ne pas rédiger de chronique, car je ne le fais que pour parler des livres que j’ai aimé.

Je sais par expérience, qu’il faut donner sa chance à un livre, et que, parfois, ça demande pas mal de pages. Alors, j’ai persévéré. J’ai persévéré d’autant que l’histoire était très intéressante, imbriquée dans ce quotidien si dangereux, le quotidien, ce tueur en série qui trucide tellement de couples. Il y avait pas mal de choses bien vues, une belle écriture, sauf que ça caillait entre ces pages. Et lire avec des moufles ce n’est pas pratique.

Et puis au bout d’un moment, un premier évènement important survient. Et puis plusieurs s’enchaînent, et le récit prend une tournure très glauque. Notez bien qu’en littérature, glauque, ce n’est pas un défaut, loin de là.

Enfin ! mon cœur s’agitait, mon corps réagissait à une chose qui m’est insupportable, l’injustice. De l’injustice, il y en a dans ce roman. Qui révulse, qui indigne. Qui fait grogner entre les dents. À partir de ce moment, mon impression de lecture, mon expérience de lecture s’est transformée. Certains personnages se sont réchauffés au feu de l’injustice, et tout est devenu plus émotionnel.

C’est en prenant ce virage que j’ai compris. Certains personnages n’étaient pas froids, ils étaient morts dans le regard des autres. Ils étaient morts en-mêmes. Etrangers dans leur corps. Je lisais l’histoire d’individus qui s’efforçaient de ranimer un cadavre, un macchabée raide depuis un bon moment. Et ils y mettaient du cœur, ils faisaient le boulot, chaque geste précis, en respectant le protocole. En secourisme, on dit qu’après 3 minutes sans oxygène, le cerveau souffre de lésions importantes. Après 5 minutes sans respirer, le cerveau est touché par des séquelles irréversibles, en clair, vous êtes mort, et si on parvient à vous ramener à la vie, vous ne serez qu’un légume allongé sur un lit jusqu’à ce que mort s’ensuive. Imaginez les dégâts sur un couple qui ne respire plus depuis des années.

Plus j’avançais dans le récit, plus certains personnages se réchauffaient, et je réalisais peu à peu que ce serait peut-être ceux-là qui sauveraient leur peau. Je me demandais simplement, au sujet d’autres personnages, jusqu’où irait leur acharnement thérapeutique. Toutes mes réponses, je les ai obtenues dans les 25 dernières pages. Des pages de pure folie, d’une dureté qu’on ne trouve que dans le réel, là où la fiction ne peut pas montrer son nez sans devenir grotesque et non crédible. Il faut avoir le cœur bien accroché pour s’aventurer dans ce final oppressant et très bien écrit, dans lequel on est si mal à l’aise, comme pris au piège.

Ce livre est semblable à un corps qui revient à la vie, un corps qui ne s’en sort pas indemne et qui, finalement, n’est pas si étranger que ça ; il se réchauffe peu à peu, et j’ignore si cet effet était voulu par l’auteure, mais si c’est le cas, je lui tire mon chapeau.

Seb.

Carine Joaquim a voulu bien faire, n’en doutons pas, et frapper les esprits avec un premier roman qui dirait pleinement notre époque et ses zones d’ombre, un roman dans lequel résonneraient quelques-uns des maux de ses contemporains. Alors, elle a imaginé cette famille que l’on devine très vite sur le fil, sur une ligne rouge, et qui tente de se donner une chance à travers un nouveau départ. Mais nouveau départ n’est pas pour autant synonyme de réussite ou d’épanouissement et le père, la mère et leur fille verront rapidement la situation leur échapper, les dépasser jusqu’à les emporter bien plus loin qu’ils n’auraient pu l’imaginer.

Nos corps étrangers se veut donc résolument contemporain et décrit la façon dont peuvent se déliter les liens les plus forts, cette usure du quotidien à laquelle viennent se greffer la jalousie ou la colère, qui transforment peu à peu l’amour le plus sincère en indifférence quand ce n’est pas en haine. Mais Carine Joaquim va plus loin et, non contente d’analyser l’explosion du noyau familial, elle s’intéresse à celles et ceux qui gravitent autour et qui contribueront de façon plus ou moins directe à cet inexorable constat d’échec auquel chacun(e) sera finalement confronté(e). Viennent donc se greffer au récit les figures de Ritchie, le jeune migrant récemment scolarisé, celle de Maxence, qui est dans la même classe que Maëva et Ritchie et souffre du syndrome de Gilles de La Tourette, ainsi que celle de Sylvain, son père.

Nos corps étrangers sera ainsi perçu comme une descente aux enfers, à la fois individuelle et collective, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Une chute en entraîne une autre, le courant semble devoir emporter avec lui chacun(e) des protagonistes de cette histoire et, si on a déjà lu et apprécié des romans emplis de cette noirceur qui laisse si peu de place à l’espoir, pourquoi cette impression de passer à côté de celui-ci, de n’être finalement pas touché par ces destins malmenés ?

On pourra trouver plusieurs raisons à ce constat : tout d’abord, l’écriture, froide, sans véritable relief et qui semble ne s’attacher véritablement à aucun des personnages qu’elle dépeint. Cette distance, qu’elle soit voulue ou non (et, à mon sens, elle ne l’est pas), garde le lecteur en-dehors de l’histoire, simple spectateur qui, à aucun moment, ne se sentira véritablement pris dans le récit. Ensuite, et surtout, c’est cette volonté d’aborder de front certains maux de notre société qui finit par coûter à Carine Joaquim la crédibilité de son roman. En voulant traiter (entre autres car je m’en voudrais de spoiler) au sein d’un même texte de sujets comme l’immigration, le handicap, le harcèlement, la découverte de l’amour et, simultanément ou presque, l’autopsie de la fin d’un amour, l’autrice livre un récit dont les ressorts artificiels ôtent à la trame toute possibilité de rester complètement plausible. Quant aux dernières pages du roman, celles qui semblent marquer les esprits par leur dureté, on n’y a rien vu de plus qu’une espèce de surenchère qui échouerait à relever ce qui précède, achevant ainsi de donner à Nos corps étrangers cette désagréable impression de vouloir trop en faire.

Yann.

Nos corps étrangers, Carine Joaquim, La Manufacture de Livres, 240 p. , 19€90.

L’ange rouge, François Médéline (La Manufacture de Livres) – Yann

« Rien n’avait été laissé au hasard, le cintré n’était donc pas aussi cintré que ça. Et la conclusion était limpide : le meurtre de Thomas Abbe marquait le début d’une nouvelle phase d’activité intense. La soif de mort était immense. Il ne s’agissait pas d’un tueur en série pouilleux et raté comme le sont souvent les tueurs en série français. »

Photo : Yann Leray

2020 ne sera définitivement pas une année pourrie pour tout le monde. En témoigne La Manufacture de Livres qui, après le succès mérité de Ce qu’il faut de nuit, le superbe texte de Laurent Petitmangin, nous offre le quatrième roman de François Médéline, cet Ange rouge qui déploie ses ailes sur 500 pages de pur roman noir. Si Tuer Jupiter (2018) nous avait un peu laissé sur notre faim, malgré des qualités et un humour indiscutables, c’est le contraire qui se produit ici car, il faut bien le reconnaître, on n’avait pas vu arriver ce petit pavé, l’auteur s’étant montré pour le moins discret à son sujet.

Il semble pourtant vite évident qu’avec L’ange rouge, François Médéline a pris de l’envergure et de l’assurance, au point de placer son roman sous le patronage de James Ellroy pour lequel il n’a jamais fait mystère de son admiration. Autant le reconnaître tout de suite : le résultat est largement à la hauteur de l’ambition affichée et ces 500 pages se lisent quasiment d’une traite.

Lyon, 1998. Crucifié dans un radeau sur les eaux de la Saône, un corps mutilé entre dans la ville. Débute ainsi une affaire hors norme, à la hauteur de cette mise en scène macabre et particulièrement soignée. Le commandant Dubak et son équipe sont chargés de trouver le tueur avant qu’un nouveau cadavre ne soit découvert. Ils ignorent que cette traque va les confronter au mal pur autant qu’à leurs fantômes.

Alors oui, il s’agit d’une histoire de tueur en série, oui, le cahier des charges est respecté à la lettre et oui, l’ombre d’Ellroy est omniprésente dans ces pages et dans chacune des phrases de Médéline. Ce rythme, ces phrases brèves, hachées, ces répétitions ont bien été empruntés à l’auteur du Quatuor de Los Angeles mais Médéline les fait siens, sans faux semblant, avec une sincérité qui balaiera sans mal les éventuelles critiques. Car il sait se placer au-delà et donner à son récit et à ses personnages une ampleur qui n’appartient qu’à lui.

« Les morts appartiennent à ceux, parmi les vivants, qui les réclament de la manière la plus obsessionnelle. » James Ellroy.

Cette phrase, placée en exergue du roman, donne le ton, bien sûr mais elle est accompagnée d’une autre citation, moins attendue, celle-ci, extraite d’une chanson de Barbara :

« Comme avant / Dans mes rêves d’enfant / Pour cueillir en tremblant / Des étoiles des étoiles ».

Tout est là, dans ces deux phrases, tout ce que François Médéline va développer au-delà de son histoire de tueur en série. La chair du roman se situe ici, à la fois dans cette relation qu’entretiennent certains de ses protagonistes avec leurs morts, leurs fantômes, et dans la douleur d’une enfance dévastée. On n’en dira pas plus mais c’est dans cette dimension d’humanité et de souffrance que l’auteur se montre le plus convaincant et se démarque nettement de son mentor, livrant quelques passages poignants dont on n’est pas sûr qu’Ellroy parvienne à les écrire.

Cet Ange rouge constitue donc une réussite impeccable dont François Médéline déroule l’intrigue avec une maîtrise jamais prise en défaut. Il prouve aussi brillamment qu’un hommage ne se résume pas forcément à faire la même chose en moins bien et donne à l’exercice une intensité et une noirceur qui n’ont rien à envier à personne. Bref, un roman à ne pas laisser passer, qui a de grandes chances de se retrouver parmi nos favoris de cette année 2020 de merde (mais pas pour tout le monde), loin devant La tempête qui vient, dernier Ellroy en date sur lequel on évitera de revenir (la chronique est ici, si vous souhaitez cependant vous rafraîchir la mémoire).

« L’entrée de la boutique était bondée. Les journaleux étaient à cran. France 3 avait dépêché un camion-régie. Des photographes shootaient le bâtiment sous tous les angles. Les cadreurs filmaient des reporters qui débitaient leurs légendes sur les sérial killers et la brumeuse capitale des Gaules, les génies du mal et les traboules énigmatiques. »

Yann.

L’ange rouge, François Médéline, La manufacture de Livres, 505 p., 20€90.