Les derniers jours des fauves, Jérôme Leroy (La Manufacture de Livres) – Yann

Présent depuis plus de trente ans dans le paysage littéraire français, capable d’écrire des romans (très) noirs comme de la poésie ou des textes destinés à la jeunesse, communiste fidèle et convaincu, Jérôme Leroy cultive néanmoins une discrétion certaine et une modestie que l’on apprécie par ici. Récompensé à plusieurs reprises, il a depuis longtemps déjà prouvé sa capacité à nous surprendre et à nous toucher. Enseignant en ZEP durant une vingtaine d’années, l’homme a l’expérience du terrain et chacun de ses textes en est imprégné.

Dans sa veine noire, Le Bloc (Série Noire 2011 / Folio Policier 2013) puis L’Ange gardien (Série Noire 2014 / Folio Policier 2016) avaient révélé sa capacité à livrer des récits particulièrement réalistes dans lesquels il mêlait avec brio trame politique et codes du polar, préoccupations sociales et sens du récit. Très attentif aux dérives et replis identitaires de notre société, Jérôme Leroy enfonçait le clou en 2018 avec La Petite gauloise (La Manufacture de Livres / Folio Policier en 2019), récit explosif dans tous les sens du terme. C’est peu dire, donc, que l’on reçoit avec délectation ces Derniers jours des fauves, présenté par son éditeur comme « le grand roman des coulisses du pouvoir » ce qui, après lecture, ne semble finalement pas si exagéré. Entre crise des Gilets Jaunes, pandémie et attentats, ce sont ces cinq dernières années qui servent de toile de fond à cette fiction politique.

Manifestation de Gilets Jaunes à Rochefort, le 24/11/2018. Photo : Xavier Leoty.

« Nathalie Séchard, celle qui incarna l’espoir de renouveau à la tête de l’État, a décidé de jeter l’éponge et de ne pas briguer un second mandat. La succession présidentielle est ouverte. Au sein du gouvernement commence alors un jeu sans pitié. Dans une France épuisée par deux ans de combat contre la pandémie, les antivax manifestent, les forces de police font appliquer un confinement drastique, les émeutes se multiplient. Le chaos s’installe. Et Clio, vingt ans, normalienne d’ultra-gauche, fille d’un prétendant à la présidence, devient une cible … » (4ème de couverture).

Jérôme Leroy donne le ton avec une scène d’ouverture particulièrement réussie qui réussit la synthèse de ce que l’on aimera finalement dans ce roman, à savoir ce mélange d’ironie mordante et d’analyse affûtée d’un côté, d’humanité et de sensualité de l’autre. Car, tout fauves qu’ils soient, ses protagonistes sont faits de chair et de sang, avec ce que cette notion implique de fragilité voire de faiblesse. Et Leroy prend un malin plaisir à parsemer son récit de détails charnels, potentiellement érotiques, parfaits penchants à la froideur administrative et à l’insensibilité apparente qui règnent dans les officines du pouvoir (dont le sexe est un des attributs, il convient de s’en souvenir).

Photo : DR.

Scrutateur attentif d’une société en proie au doute, Leroy dissèque les pratiques de la classe dirigeante, entre tractations et compromis, franches magouilles et mauvais coups. Cyniques, opportunistes, impitoyables, les hommes et femmes politiques qu’il met en scène ont été inspirés de ceux qui nous gouvernent et gravitent dans les cercles du pouvoir depuis plus ou moins longtemps. Le lecteur se fera un malin plaisir de rendre à chacun(e) son vrai visage et son identité officielle. Ici, peu de place pour les idéaux, c’est plutôt la realpolitik qui prévaut, au détriment des illusions que l’on peut encore entretenir en début de carrière. Et de la politique au crime, il n’y a souvent qu’un pas, que certains ici n’hésiteront pas à franchir, donnant à Jérôme Leroy l’occasion de brusques embardées dans son récit et nous rappelant par la même occasion que Les derniers jours des fauves est un très bon polar en plus d’être un grand thriller politique.

Féroce et souvent drôle, noir et tendu, parsemé d’éclats de sensualité et imprégné d’une empathie certaine envers ses personnages, y compris les pires crapules, Les derniers jours des fauves débride ce début d’année tout au long de ses 430 pages et Jérôme Leroy s’y montre étourdissant de facilité et de maîtrise, largement à la hauteur d’un Manchette ou d’un Fajardie pour lesquels il n’a jamais fait mystère de son admiration. Tout le monde en prend pour son grade, rarement jeu de massacre aura provoqué autant de jubilation, rarement encore on aura vu romancier capter aussi finement l’air du temps et ce qui ressemble de façon troublante à la fin d’un monde, le nôtre.

« S’ils sont moins cons qu’au Bloc, ou d’une autre espèce de connerie, ils sont infoutus d’affronter le suffrage universel avec leurs têtes caricaturales de hauts fonctionnaires qui ont pantouflé dans le privé ou de créateurs de start-up qui confondent la nation et un open space où on se tutoie entre salaires à cinq ou six chiffres. Sans compter cette arrogance de classe qui a été du sel sur les plaies des Gilets Jaunes et qui leur a coûté si cher. »

Yann.

Les derniers jours des fauves, Jérôme Leroy, La Manufacture de Livres, 430 p. , 20€90.

Plateau, Franck Bouysse (La Manufacture de Livres / LGF) – Seb – Aire(s) Noire(s)

Le Plateau. Vaste étendue indomptée qui impose sa loi depuis toujours. Ce Plateau de Millevaches qui façonne les gens aussi surement que les rivières dessinent les vallées. Lentement, chaque jour, presque de manière insidieuse. Un pays, ça s’insinue en vous à chaque respiration, à chaque regard qui se pose sur lui. Jusqu’à ce que votre cœur et le sien battent à l’unisson.
Voilà pour le décor, mais ce décor n’est pas réduit à ce rôle, le Plateau est le premier personnage de ce roman qui vous colle les doigts aux pages et vous hypnotise.

Franck Bouysse nous présente une galerie de personnages écorchés vifs. Tous trainent leurs vies incomplètes ou insatisfaites, leurs existences frêles et volcaniques qui charrient leurs croix et leurs secrets terribles, toutes ces choses qui consument les tripes et dévorent les âmes. Et le Plateau en activateur.

Nous faisons la connaissance de Virgile et Judith, paysans de toujours sur ces terres hostiles. Unis comme peu le sont, ils observent, impuissants, les pierres de leur amour qui se descellent par le travail sournois de la maladie. La vue qui s’en va pour Virgile, le terrible Alzheimer pour Judith. Ils n’ont que leur immense tendresse l’un pour l’autre comme mortier. Ils se tiennent par la main pour ne pas sombrer, mais leurs gestes désespérés les gênent pour conserver la tête hors de l’eau.

En face il y a Georges, ce neveu élevé avec attention par le couple. Georges vit dans une caravane et travaille cette terre si peu conciliante. Ses bêtes qu’il élève, il les aime pour oublier une blessure, une pulsion qui bat toujours quelque part en lui. Georges est ici depuis si longtemps qu’il a oublié qu’un autre monde existait, là-bas, en bordure du Plateau. Juste à côté se trouve Karl. Un gars arrivé un jour comme tombé du ciel, il a acheté la masure voisine, celle du vieux Clovis. Karl est un ancien boxeur, lui aussi exhibe des boulets à ses chevilles de galérien, cet homme au passé trouble et agité cache un volcan en sommeil. Un démon sexuel le boulote dans sa chair tandis que la religion embrume son esprit. Sa relation amicale et tout en retenue avec Virgile est un point d’équilibre.

Et puis un jour débarque Cory. Elle est de la famille et vient chercher refuge. Elle demande l’asile sentimental. Cory est jeune, belle et déjà bien cabossée. Georges l’accueil un peu forcé et va la découvrir et se découvrir lui-même. Et puis il y a ce rôdeur, ce maraudeur, cet homme mystérieux et inquiétant qui observe le hameau, il vit dans les bois, chasse, médite et se soumet à d’étranges rites. Il prépare quelque chose, pourquoi est-il là ? Mais partout sur ce Plateau qui a bien mérité sa majuscule, des comptes à rebours se sont enclenchés, tous au même moment, tous aux ordres d’un même mouvement. Toutes ces vies malmenées, chiffonnées, toutes ces existences réduites à si peu de joie, sont entrées dans une danse commune, une danse noire et coordonnées. Les drames ont plus de gueule dans le grand agencement du Plateau.

Photo : Yann Leray.

Franck Bouysse a baptisé son roman Plateau, il aurait dû l’appeler Sommet, parce que là, on est très haut. Plus haut que Grossir le ciel qui était déjà phénoménal. Ça pourrait être Toucher le ciel. Grâce à lui, nous tournons les pages et soudain, nous tutoyons les aigles, qui étaient les seuls avant nous, à de si belles altitudes.
Lire instruit, lire distrait, lire fait voyager et souvent rêver, lire du Franck Bouysse fait tout cela mais surtout, nous élève.

Desquamés des futilités du monde, nous venons réchauffer nos mains à la flamme de ses phrases qui nous renversent et nous retiennent, nous soulèvent et nous allègent. Ces verbes ne sont pas choisis au hasard, c’est que l’écriture du gazier retire en douceur toute contrainte sur la surface de nos corps, on ne peut lire Franck Bouysse et son Plateau qu’en état d’apesanteur. Une fois débarrassé de la gravité, on flotte en poésie, une poésie noire, corrosive et subtile. Franck Bouysse puise dans le tégument de ses souvenirs pour nous présenter des personnages qui déclenchent tout de suite en nous des sentiments et des émotions. Quoi de plus beau en littérature, que d’esquiver l’indifférence.

Dès le premier contact avec ses personnages, on sent bien que leur créateur les aime, sinon comment leur appliquer autant de vérité et de dignité, autant de sombre et de lumière. Et de pudeur fichée dans les silences. Ce créateur aime ses personnages, mais jamais il ne les juge, il ne nous les présente pas comme il voudrait qu’on les imagine, mais tels qu’ils existent. Et ça c’est beau.
Il nous balance des existences sacrément bien emballées, mais dépourvues de mode d’emploi, et nous découvrons ébahis, que nous savons d’instinct comment ils fonctionnent. Parce qu’ils vivent en nous dès les premières lignes de leur vie, par un lien invisible que seuls les grands auteurs peuvent créer.

J’ai beaucoup aimé le couple formé par Virgile et Judith, ces deux-là c’est pour la vie. Judith, quel personnage ! Entre moments de lucidité et brouillard épais, perdues dans ses propres méandres à la myéline rouillée. Elle m’inspire ces mots : A quoi ça sert d’avoir des souvenirs si on ne peut pas les convoquer à sa mémoire ? A quoi ça sert d’avoir un passé si on est empêché de s’en servir ?

Je suis déjà long et je n’ai pas parlé de l’essentiel, le langage. C’est une jouissance de chaque page, un émerveillement de chaque minute. Quand Franck Bouysse décrit une scène dans laquelle les personnages boivent un café ça donne ça : Le café du matin devint un rituel. Ils alternaient chez l’un et chez l’autre, mélangeant de mieux en mieux leurs mots et leurs silences.

Je suis empêché de vous livrer de belles phrases car dans Plateau ce sont des paragraphes entiers, voir des pages qui flamboient sous les yeux. Comme le dernier paragraphe de la page 150 qui clôt trois pages poignantes. Et la page 21 ! Et la page 178, dernier paragraphe. Et la page 256, premier paragraphe. La liste n’en finit pas.

Comme je me sens incapable de terminer d’une façon honorable ce billet, je m’efface et vous laisse avec l’artiste et sa plume : les arbres, quand il y en a, on ne sait dans quelle matière ni jusqu’où ils vont puiser le sens de leur vie, dans quelle terre ruissellent leurs racines, sur quel magma la graine a bien pu germer et enfanter, avec l’unique projet de subir le vent, le froid, la neige et parfois la brûlure.

Seb.

Plateau, Franck Bouysse, La Manufacture de Livres / Le Livre de Poche, 300 p. / 384 p., 18€90 / 7€90.

L’ange rouge, François Médéline (La Manufacture de Livres) – Yann

« Rien n’avait été laissé au hasard, le cintré n’était donc pas aussi cintré que ça. Et la conclusion était limpide : le meurtre de Thomas Abbe marquait le début d’une nouvelle phase d’activité intense. La soif de mort était immense. Il ne s’agissait pas d’un tueur en série pouilleux et raté comme le sont souvent les tueurs en série français. »

Photo : Yann Leray

2020 ne sera définitivement pas une année pourrie pour tout le monde. En témoigne La Manufacture de Livres qui, après le succès mérité de Ce qu’il faut de nuit, le superbe texte de Laurent Petitmangin, nous offre le quatrième roman de François Médéline, cet Ange rouge qui déploie ses ailes sur 500 pages de pur roman noir. Si Tuer Jupiter (2018) nous avait un peu laissé sur notre faim, malgré des qualités et un humour indiscutables, c’est le contraire qui se produit ici car, il faut bien le reconnaître, on n’avait pas vu arriver ce petit pavé, l’auteur s’étant montré pour le moins discret à son sujet.

Il semble pourtant vite évident qu’avec L’ange rouge, François Médéline a pris de l’envergure et de l’assurance, au point de placer son roman sous le patronage de James Ellroy pour lequel il n’a jamais fait mystère de son admiration. Autant le reconnaître tout de suite : le résultat est largement à la hauteur de l’ambition affichée et ces 500 pages se lisent quasiment d’une traite.

Lyon, 1998. Crucifié dans un radeau sur les eaux de la Saône, un corps mutilé entre dans la ville. Débute ainsi une affaire hors norme, à la hauteur de cette mise en scène macabre et particulièrement soignée. Le commandant Dubak et son équipe sont chargés de trouver le tueur avant qu’un nouveau cadavre ne soit découvert. Ils ignorent que cette traque va les confronter au mal pur autant qu’à leurs fantômes.

Photo : X. Hacquard et V. Loison.

Alors oui, il s’agit d’une histoire de tueur en série, oui, le cahier des charges est respecté à la lettre et oui, l’ombre d’Ellroy est omniprésente dans ces pages et dans chacune des phrases de Médéline. Ce rythme, ces phrases brèves, hachées, ces répétitions ont bien été empruntés à l’auteur du Quatuor de Los Angeles mais Médéline les fait siens, sans faux semblant, avec une sincérité qui balaiera sans mal les éventuelles critiques. Car il sait se placer au-delà et donner à son récit et à ses personnages une ampleur qui n’appartient qu’à lui.

« Les morts appartiennent à ceux, parmi les vivants, qui les réclament de la manière la plus obsessionnelle. » James Ellroy.

Cette phrase, placée en exergue du roman, donne le ton, bien sûr mais elle est accompagnée d’une autre citation, moins attendue, celle-ci, extraite d’une chanson de Barbara :

« Comme avant / Dans mes rêves d’enfant / Pour cueillir en tremblant / Des étoiles des étoiles ».

Tout est là, dans ces deux phrases, tout ce que François Médéline va développer au-delà de son histoire de tueur en série. La chair du roman se situe ici, à la fois dans cette relation qu’entretiennent certains de ses protagonistes avec leurs morts, leurs fantômes, et dans la douleur d’une enfance dévastée. On n’en dira pas plus mais c’est dans cette dimension d’humanité et de souffrance que l’auteur se montre le plus convaincant et se démarque nettement de son mentor, livrant quelques passages poignants dont on n’est pas sûr qu’Ellroy parvienne à les écrire.

Cet Ange rouge constitue donc une réussite impeccable dont François Médéline déroule l’intrigue avec une maîtrise jamais prise en défaut. Il prouve aussi brillamment qu’un hommage ne se résume pas forcément à faire la même chose en moins bien et donne à l’exercice une intensité et une noirceur qui n’ont rien à envier à personne. Bref, un roman à ne pas laisser passer, qui a de grandes chances de se retrouver parmi nos favoris de cette année 2020 de merde (mais pas pour tout le monde), loin devant La tempête qui vient, dernier Ellroy en date sur lequel on évitera de revenir (la chronique est ici, si vous souhaitez cependant vous rafraîchir la mémoire).

« L’entrée de la boutique était bondée. Les journaleux étaient à cran. France 3 avait dépêché un camion-régie. Des photographes shootaient le bâtiment sous tous les angles. Les cadreurs filmaient des reporters qui débitaient leurs légendes sur les sérial killers et la brumeuse capitale des Gaules, les génies du mal et les traboules énigmatiques. »

Yann.

L’ange rouge, François Médéline, La manufacture de Livres, 505 p., 20€90.

Ainsi Berlin, Laurent Petitmangin (La Manufacture de Livres) – Yann

En août dernier sortait Ce qu’il faut de nuit, premier roman de Laurent Petitmangin. En quelques semaines, ce texte fort et poignant emportait les suffrages des libraires et des chroniqueurs/euses littéraires, démarrant ainsi sur les chapeaux de roue une carrière vite récompensée par quelques prix littéraires. L’auteur y faisait preuve d’une étonnante maturité ainsi que d’une sensibilité rare qui surent toucher au coeur celles et ceux qui eurent le livre entre les mains. C’est donc peu dire que l’on attendait ce deuxième essai reçu par l’éditeur en même temps que le premier. C’est peu dire aussi que l’on ne retrouvera pas ici ce qui nous avait emportés l’an dernier.

Berlin, quelques semaines après la fin de la seconde guerre mondiale. Jeune cadre du Parti, Gerd y rencontre Käthe dont il tombe amoureux et avec laquelle il s’investit dans des projets d’avenir pour ce pays à reconstruire. La jeune femme imagine un programme selon lequel les enfants des intellectuels du pays pourraient être retirés à leurs familles afin de bénéficier d’une éducation poussée qui en ferait une élite apte à prendre en mains les rênes de la nation, empêchant par la même occasion toute tentation de passage à l’ouest. Mais sa rencontre avec une ressortissante américaine va ébranler les convictions de Gerd.

Crédit photo non trouvé.

En appuyant son récit sur une réalité historique indéniable (le programme Spitzweiler a été découvert en 1991 après la déclassification des archives de la RDA), Laurent Petitmangin se donne une assise à la fois solide et éminemment romanesque. L’époque elle-même, le lieu, sont propices à la fiction et l’on comprend la tentation d’en faire le cadre d’un roman. Cette atmosphère paranoïaque, ce nécessaire sursaut nationaliste à l’heure où les vainqueurs de la guerre coupaient Berlin en deux, sont autant d’éléments ici fidèlement restitués.

Une bannière indique la frontière politique entre Berlin-Est et Berlin-Ouest. « Jusqu’ici : démocratie et reconstruction pacifique. Là-bas : dictature, bellicisme et ruines ». Photo : Schirner.

Mais c’est ailleurs que le bât blesse. Si le roman tourne autour du trio constitué de Gerd, Käthe et Liz, c’est aux tergiversations et états d’âme du premier que s’intéresse particulièrement Petitmangin, continuant à « sonder les nuances et les contradictions de l’âme humaine », pour reprendre les mots de son éditeur. Ce qui fonctionnait aussi bien dans Ce qu’il faut de nuit et donnait l’essentiel de sa force au roman semble malheureusement patiner ici et force est d’admettre que l’on s’ennuie poliment à la lecture d’Ainsi Berlin. À aucun moment, les personnages ne parviennent à s’incarner véritablement, on reste spectateur de leurs débats sans que rien de ce qui leur arrive ne nous touche. Cette espèce de froideur, de distance, qu’elle soit voulue ou pas, m’a tenu à l’écart du livre, m’empêchant de vibrer ou d’être touché comme ça avait été le cas l’an dernier. Hésitant comme son principal protagoniste, froid comme l’exigeait l’époque, Ainsi Berlin rate sa cible et ne convainc pas.

Yann.

Ainsi Berlin, Laurent Petitmangin, La Manufacture de Livres, 267 p. , 18€90.

Le Fils du professeur – Un entretien avec Luc Chomarat – Yann

Après les très réjouissants Dernier thriller norvégien et Un petit chef-d’oeuvre de littérature, Luc Chomarat renoue avec la veine plus autobiographique amorcée dans Le Polar de l’été. Il y revient sur ses années d’enfance et son adolescence au sein d’une famille contrainte de quitter l’Algérie pour finir par s’installer à Saint-Étienne. Entouré d’une mère aimante mais passablement touchée par les bouleversements connus en Algérie et d’un père autoritaire et distant, le jeune Luc grandit dans la France des années 60 et 70, découvrant les mystères de l’enfance puis les désordres de l’adolescence.

« À quel moment avons-nous cessé d’être des enfants ? Cela ne s’est pas fait en un jour. Les enfants, ça met du temps à grandir. En fait, les années ont passé, tout simplement. »

Plus tendre que jamais, Luc Chomarat parvient à retrouver l’humour présent dans ses romans précédents et livre des pages empreintes d’émotion et de drôlerie, restituant avec beaucoup d’acuité les émerveillements fugaces de l’enfance souvent confrontés à la réalité crue du quotidien. Ses questionnements sur Dieu puis, plus tard, sur les filles et les femmes, ses peurs et ses émois rappellent à quel point grandir est une aventure chaque jour renouvelée dont il convient de se souvenir avec émotion. À cet égard, Le Fils du professeur est un parfait exemple de l’art de Luc Chomarat, sensible et facétieux, toujours sur le fil et juste à chaque page. Merci à lui de nous avoir accordé cet entretien qui viendra éclairer la lecture de son texte.

«C’est le genre de chose que je vais t’asséner sans relâche dans les années qui viennent. Bien sûr, un jour ou l’autre, tu auras les moyens de penser par toi-même. Je vais d’ailleurs beaucoup insister là-dessus, penser par soi-même (comme si ça voulait dire quelque chose). En tout cas, tu auras du mal à t’en défaire. De l’idée que Don Quichotte est probablement le livre le plus important de la littérature occidentale.»

Avec une telle entrée en matière, votre père frappait fort ! Comment percevez-vous ce discours maintenant que vous avez du recul ? Peut-on considérer que votre livre Un petit chef-d’oeuvre de littérature (Marest éditeur – 2018) en découle plus ou moins directement ?

Le Petit chef-d’œuvre a effectivement quelque chose à voir avec mon éducation. Mon père a dû lire à peu près tout ce qui a été imprimé en occident, et il m’encourageait à faire pareil. C’était une injonction très forte et j’ai beaucoup résisté à ça, je voulais vivre physiquement, ailleurs que dans les livres, jouer au foot, conduire ma moto, aller en boîte, etc. C’est peut-être là qu’il faut chercher l’origine de ce personnage double, qui est à la fois un livre et un être de chair et de sang. En toute logique ce devrait être illisible, mais il me semble que ça passe crème, comme disent les jeunes. Probablement parce que c’est quelque chose d’intime, vous avez raison.

De L’Espion qui venait du livre (Rivages – 2014) au Dernier thriller norvégien (La Manufacture – 2019) en passant par Un petit chef d’oeuvre de littérature, déjà cité plus haut, vous semblez prendre un malin plaisir à désacraliser la littérature et le monde de l’édition, à déjouer les codes en vigueur (dans le polar en particulier). Cette forme d’irrévérence est-elle, elle aussi, une réponse tardive aux injonctions de votre professeur de père ?

Je n’avais pas pensé à ça. C’est probablement très ambigu. Derrière l’entreprise de déconstruction à l’œuvre dans les titres que vous évoquez, il y a malgré tout la volonté d’écrire un livre, et pas n’importe lequel. L’Espion et le Dernier thriller sont, je l’espère, des fictions sophistiquées qui jouent effectivement avec les codes et les genres, mais dont l’enjeu est bien la littérature, considérée comme un absolu, et sa survie dans le monde de l’édition, qui est un business, avec ses bons et ses mauvais côtés. J’aime bien le mot « irrévérence » il est assez juste. Il contient une part de fantaisie et une part de respect.

Il est beaucoup question de bande dessinée, dont vous étiez un lecteur assidu, dans Le Fils du professeur. Ce titre est-il un clin d’oeil à La Fille du professeur de Joann Sfar et Emmanuel Guibert ? Par ailleurs, le ton général de votre livre m’a beaucoup rappelé Le petit Christian, dans lequel le dessinateur Blutch se penche lui aussi sur ses années d’enfance. Sans parler d’influence directe, est-ce que vous vous retrouvez dans ce rapprochement ?

A ma grande honte, j’avoue que je ne suis plus un lecteur aussi assidu qu’avant. Donc, non, il n’y a pas de références précises à la BD dans le fils du professeur, qui est bien un livre, prisonnier de son medium et de ses limites. La BD il me semble a souvent quelque chose de générationnel, comme la musique. A un certain âge on « décroche » et on garde ses anciennes références. Bon, d’accord, je ne suis pas complètement sevré. Je lis tout ce que publie Chris Ware, par exemple. Mais la BD vécue comme une passion, c’était à l’adolescence. C’est pourquoi je cite Blueberry,  Tif et Tondu… Blutch a d’ailleurs récemment donné sa version de Tif et Tondu, et je me suis rué dessus, parce que c’est ma génération. Mais je n’ai pas lu le Petit Christian, il va falloir réparer ça.

Luc Chomarat par Pierre Vallette.

Vous semblez retrouver avec Le Fils du professeur ce côté nostalgique que l’on vous avait découvert avec Le Polar de l’été (La Manufacture de Livres – 2017). Mais, cette fois, le récit semble totalement autobiographique. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre qui, soit dit en passant, apporte un éclairage intéressant à vos précédents romans ?

Oui, il y a un lien avec Le Polar de l’été, dans le ton évidemment, mais aussi parce que les deux récits traitent de problèmes de paternité, vus des deux côtés du miroir. Le Polar de l’été aborde le sujet sous tous les angles, puisque le protagoniste veut reprendre sous son nom le texte de quelqu’un d’autre. Il a aussi du mal à comprendre que les enfants qui s’agitent autour de lui sont les siens, qu’il occupe cette place centrale, la place du père. Et bien sûr, il n’accepte pas la disparition de son propre père.

Le fils du professeur était, à l’origine, un projet plus simple, l’envie d’écrire sur l’enfance, la magie de l’enfance, le monde clos dans lequel on évolue et auquel les adultes n’ont pas accès. Et puis il s’est passé ce qui arrive avec tous les enfants : mon personnage s’est mis à grandir et avant d’avoir compris ce qui se passait je me suis retrouvé avec un ado, son paquet de clopes et ses cheveux dans les yeux.

Il me semble que tout texte de fiction est plus ou moins autobiographique, c’est difficile d’échapper à ça. On parle de ce qu’on connaît. Mais si on a vécu plusieurs histoires d’amour, on peut broder, faire des mélanges… En revanche, on a une enfance et une seule.

Une des forces de votre texte est cette espèce de grand écart permanent entre un désenchantement profond et une infinie capacité de tendresse, un attachement très fort à la magie de moments fugaces mais qui semblent vous avoir marqué à jamais. C’est votre façon de rendre la vie plus acceptable, aujourd’hui encore ?

Oui, de ce côté-là je ne crois pas être différent de la plupart des gens. La vie apporte son lot de désillusions, et je crois qu’il faut les accepter pleinement, apprendre à vivre avec. La difficulté, c’est de garder la faculté de s’émerveiller, et comme vous dites, la capacité de tendresse. Sinon, toute lucidité est un peu orpheline.

Scènes de liesse lors de l’indépendance de l’Algérie. Photo : AFP.

Il est longuement question de vos rapports compliqués avec votre père à la fin de l’enfance puis à votre passage à l’adolescence. Comment expliquez-vous cette espèce d’incompréhension mutuelle ? Avec quelques années de recul, parvenez-vous à mieux comprendre sa façon d’être (ou d’avoir été) ?

Dans mon cas particulier, encore une fois, je ne voulais pas d’une vie purement intellectuelle, et notre conflit tournait beaucoup autour de ça. J’étais un adolescent beaucoup plus déboussolé que le personnage du livre. Nous avons eu des passages assez violents. Et puis, je suis devenu père à mon tour. J’ai compris que ce n’était pas si facile. Parfois je me prends en flagrant délit de faire les mêmes erreurs que lui… Peu avant sa mort, nous avons parlé, pour la première fois. Nous avons finalement eu cette chance.

Quant à votre mère, vous en faites un portrait très touchant, celui d’une femme fortement marquée par ce qu’elle a connu en Algérie, fragile, frôlant parfois la dépression mais également capable d’apporter lumière et magie à des moments où personne ne s’y attend. Et, malgré cette espèce de faiblesse, vous en faites l’élément central de la famille, plus que votre père dont le caractère aurait pourtant pu lui faire prendre l’ascendant …

C’est très compliqué, la façon dont une famille est secrètement organisée, et les hiérarchies y sont souvent fluctuantes. En tout cas dans mon expérience à moi, qui est, disons, assez traditionnelle. En apparence il y a un chef de famille, qui impose son point de vue et son autorité. Mais ce n’est qu’une apparence. Mon père était perdu sans ma mère, et je crois bien avoir hérité de son incapacité à se débrouiller sans la présence d’une femme.

Illustration : Nicolas Barral.

L’autre personnage important, pour ne pas dire  central, de votre livre, c’est Dieu. Vous prenez assez rapidement vos distances avec lui dans votre jeunesse mais il semble malgré tout rester présent, jamais bien loin de vous, de vos préoccupations ou de celles de vos amis. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je suis assez d’accord avec cette phrase de Krishnamurti : « Il est bon de naître dans une religion, mais pas d’y mourir. » J’ai du mal à converser avec les pratiquants de tous ordres, ceux que je connais en tout cas. Pour vous répondre simplement, la question métaphysique reste posée. Les angoisses du personnages sont toujours d’actualité. Si on retourne à la poussière, à quoi bon tout ça ? Il n’existe aucune issue intellectuelle à cette question. Comme dit le personnage du livre, j’envie les athées, et j’envie les intégristes à tête vide.

Saint-Étienne dans les années 70. Photo : Archives municipales.

Ennui, solitude, difficultés à s’intégrer, votre enfance paraît parfois grise et triste malgré tout l’humour que vous parvenez à glisser dans vos pages. L’adolescence démarre de la même façon jusqu’à la révélation : sortir du rang, se faire remarquer contribue grandement à créer une popularité dont il devient vite difficile de se passer. Mais vous réalisez également à l’époque que popularité rime souvent avec difficulté et qu’il n’est pas toujours facile de faire les bons choix. Vous arrive-t-il parfois de nourrir des regrets par rapport à certaines décisions que vous avez pu prendre à l’époque ?

Non, je ne regrette rien, comme dit la chanson. Pour une raison très simple : nourrir des regrets suppose de penser que les choses auraient pu être différentes. Et je ne crois pas ça possible. Cela rejoint votre question précédente. Les philosophies orientales, dans leur ensemble, ont mis Dieu à distance pour se focaliser sur ce qui nous est possible ici et maintenant. Il n’y a pas vraiment de bonnes ou de mauvaises décisions, nous sommes plutôt « traversés par les forces en présence » comme je l’explique dans le chapitre sur le foot. Le christianisme, en revanche, pose la question du libre arbitre. C’est en cela que nous y croyons tous plus ou moins.

La question des «filles» puis des «femmes» occupe également une place très importante dans votre livre comme dans la vie de la plupart des enfants de cet âge. On peut lire ceci à votre sujet sur le site de votre maison d’édition : «il choisit d’exercer ses talents de rédacteur dans la publicité où, dit-il, on trouve l’argent et les filles». La littérature est-elle finalement moins ennuyeuse que prévu pour que vous ayez renoncé à une carrière prometteuse dans le monde merveilleux de la pub ?

La littérature est un art majeur, donc, avec tout le respect que j’ai pour la publicité, ce ne sont pas des choses comparables. On peut d’ailleurs s’ennuyer dans la pub, comme dans n’importe quel boulot qui consiste quand même le plus souvent à se lever le matin pour aller au bureau. Et Dieu merci, on peut s’amuser dans la littérature. Après tout, il suffit d’un stylo, d’un carnet à spirales, de s’asseoir en terrasse, commander un demi et d’écrire un truc comme : « Quand j’étais enfant… »

Yann.

Le Fils du professeur, Luc Chomarat, La Manufacture de Livres, 285 p. , 19€90.

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