Des milliers de lunes, Sebastian Barry (Joëlle Losfeld) – Aurélie

Voilà maintenant plus de trois ans, je succombais au charme du précédent roman de Sebastian Barry, Des jours sans fin.

Quel bonheur de pouvoir retrouver les personnages qui m’avaient tant touchée. Pour autant, on ne peut pas vraiment dire que ce texte est la suite du précédent. Thomas McNulty et John Cole sont toujours présents mais c’est Winona Cole, jeune indienne qu’ils avaient adoptée qui tient cette fois le devant de la scène.

Quelques années après la fin de la guerre de Sécession, elle profite dans une petite ville du Tennessee d’une vie besogneuse mais paisible avec les gens qu’elle aime autour d’elle. Malheureusement, l’animosité des hommes blancs du Sud envers les Noirs affranchis et les Indiens connaît un regain inquiétant et cette atmosphère va être le terreau parfait à un drame qui va toucher Winona au plus profond de sa chair et de son âme…

Dans une langue merveilleusement rendue par la traduction de Laetitia Devaux, on partage pour quelques mois l’existence d’une jeune femme au caractère bien trempé dans une communauté toujours menée par des préjugés tenaces et pouvant mener au pire. Vivre avec elle les conséquences de ses décisions hâtives ou ses périodes d’indécision mélancolique, son passage plus que délicat de l’adolescence à l’âge adulte, cela n’a pas de prix et m’a fait grandement regretter de ne pas pouvoir l’accompagner au-delà de la dernière page du roman. J’ai vraiment eu l’impression de lâcher la main d’une personne précieuse que je souhaitais protéger encore un peu.

Aurélie.

Des milliers de lunes, Sebastian Barry, Joëlle Losfeld, 236 p. , 21€.

Cimetière d’étoiles, Richard Morgiève (Joëlle Losfeld) – Yann

« L’histoire des hommes n’était pas racontable, elle était libre d’eux. Elle improvisait sans cesse, à chaque battement de cils. D’où l’étonnement si fréquent sur le visage de ceux qui partaient de l’histoire. Fletcher était oppressé à en crever. Il savait que « ça » ne se racontait pas. Il dépendait totalement d’une « narration » qui ne se disait pas, n’avait pas de présence, de visage. Ni de but. Sans parler d’un quelconque sens. La seule vérité, le seul sens, c’était l’amour et il ne l’avait compris que trop tard. »

Photo : Yann Leray.

La parution du Cherokee il y a tout juste deux ans avait fait l’effet d’un coup de pied dans la fourmilière du roman noir français. Si son auteur, Richard Morgiève, avait déjà une petite trentaine de romans à son actif, la voix singulière qu’il donnait soudain à entendre lui permit sans aucun doute d’élargir son lectorat et d’acquérir quasi instantanément un statut proche de celui d’écrivain culte. La liberté de ton qu’on y découvrait, associée à une noirceur sans pareille et à un humour corrosif, est indéniablement pour beaucoup dans ce succès que couronnèrent le Grand Prix de Littérature Policière 2019 et le Prix Mystère de la Critique 2020, excusez du peu. C’est donc avec une certaine fébrilité que l’on attendait ce Cimetière d’étoiles, avant même de savoir qu’il constituait une sorte de suite au Cherokee.

L’histoire démarre précisément huit ans après la disparition du Dindon, effroyable tueur en série dont la traque par le shérif Nick Corey constitue la trame du Cherokee. El Paso, Texas, 1963 : ici sévissent Rollie Fletcher et Will Drake, deux flics hors-normes, violents, corrompus, constamment défoncés à diverses substances fortement hallucinogènes. La découverte du cadavre d’un Marine aux portes du désert va les précipiter dans une confrontation avec les différents visages du mal jusqu’à ce que surgisse à nouveau celui que nul n’espérait revoir un jour : le Dindon.

Ainsi résumée, l’histoire peut sembler bien simple, voire assez basique mais ça n’est pas ici que se joue l’essentiel. C’est à la fois dans la cette langue incroyable que propose Morgiève, ces trouvailles que l’on a envie de noter à presque chaque page (« Le ciel était si bleu qu’il aurait fallu y mettre des poissons rouges »), et, surtout, ce mélange de noirceur et d’humour qui fera sans aucun doute grincer quelques dents. Car Richard Morgiève ne s’interdit rien, il semble totalement affranchi des contraintes que la bien-pensance et le politiquement correct font peser sur la création depuis quelques années. Ici, un chat est un chat et une bite une bite. Derrière chaque ligne suinte le malin plaisir qu’a pris l’auteur a écrire ces presque 500 pages qui précipiteront le lecteur dans un abîme de ténèbres au fond duquel on ne pourra malgré tout jamais se départir d’un léger sourire.

Photo : Lawton Wong.

Ici, les méchants vont par paires et s’appellent les Vautours, les Aspirateurs ou les Sacs Plastiques tandis que leurs voitures sont surnommées La Coiffeuse ou Le Cercueil. Ici, on ouvre décapsule les canettes de bière avec son arcade sourcilière. Ici, on parle latin et on récite des génériques de films. Et on fait des cérémonies à base de rouleaux de printemps.

« Dans une enquête policière, il pouvait arriver que l’énigme posée au départ n’ait plus le moindre intérêt. Il pouvait arriver à des flics de rencontrer « autre chose », c’était le cas. Pas des bonshommes verts, non, autre chose de plus insaisissable, obscur. Quelque chose comme un désir secret, un besoin refoulé. »

S’il apparaît aussi libre que décontracté dans sa façon d’écrire, Morgiève n’en oublie pas pour autant de tenir les fils de son récit. L’enquête avance à tâtons, de façon un peu chaotique, les protagonistes sont pléthore et les fausses pistes se multiplient au risque de perdre le lecteur. Mais c’est bien là une autre facette du talent de l’auteur que de garder le cap jusqu’à la dernière page, maître de ses fantaisies et des cauchemars de ses personnages.

Richard Morgiève n’écrit comme personne, il fait du Morgiève, point barre. Et c’est comme ça qu’on l’aime, libre et dingue, noir et drôle, unique, débordant d’amour et de mélancolie. Cimetière d’étoiles restera donc sans aucun doute une des meilleures expériences de lecture de cette année qui ne fait pourtant que commencer.

« Il était au-delà du bien et du mal sans avoir lu Nietzsche. »

Yann.

Cimetière d’étoiles, Richard Morgiève, éditions Joëlle Losfeld, 465 p. , 22€.

Un petit homme de dos, Richard Morgiève (Joëlle Losfeld) – Yann

Il est des découvertes tardives. Celle de l’oeuvre de Richard Morgiève en est une évidente en ce qui me concerne. Le Cherokee (Joëlle Losfeld – 2019), depuis récompensé par le Grand Prix de Littérature Policière et le Prix Mystère de la Critique, fut une de mes meilleures lectures de l’an passé, tout de noirceur et d’humour, un plaisir de lecture comme j’en croise finalement assez peu. Profitant d’une rencontre avec l’auteur lors du festival Sang d’Encre, à Vienne, en novembre dernier, j’en repartis avec deux textes, dont celui qui nous occupe aujourd’hui.

Initialement publié chez Ramsay en 1988, Un petit homme de dos fut réédité par Joëlle Losfeld en 1995 puis en 2006 (collection Arcanes). Bien loin du Cherokee, ce texte est un récit autobiographique dans lequel Richard Morgiève revient sur la folle histoire d’amour de ses parents, de leur rencontre en 1942 au suicide de son père en 1963 alors que lui-même n’était âgé que de treize ans.

S’il fait forcément appel à son imagination dans la première partie du livre, celle qui précède sa naissance, celui que l’on appellera Mietta (en souvenir d’un des meilleurs amis de son père) s’efforce d’être le plus juste possible et de rester fidèle à ce qu’étaient ses parents lorsqu’ils se rencontrèrent dans une petite ville d’Ardèche. Et le tableau qu’il en offre est saisissant de tendresse et de vie, tant cet homme et cette femme tombent profondément amoureux l’un de l’autre et s’emploient à vivre pleinement leur passion.

« Il nous a toujours dit qu’il avait débarqué au Havre en 1938 et qu’il venait de Liverpool, via Brême et Varsovie. D’après lui il était interprète et n’avait d’autre ambition que celle de vivre tranquillement. (…) Toutefois, ce sage philosophe, ce Candide n’est pas le personnage que nous avons connu, le bandit merveilleux qui m’a donné la vie. Tout le problème est là. Il ne nous a légué de son passé que des écheveaux de mystère. A nous de nous débrouiller avec ça. C’était impossible et nous ne sommes jamais arrivés qu’à tisser une légende. »

Richard Morgiève, avec Un petit homme de dos, ne se contente pas d’écrire l’histoire qui suivit la légende, il donne vie avec force et éclat à une splendide galerie de personnages, à commencer par ce père hors norme, cet homme plus grand que la vie malgré sa petite taille. Sans cesse en mouvement, incapable de se satisfaire de médiocrité, avide et amoureux, ce petit Polonais ne peut concevoir la vie que comme une grande fête, une source infinie d’opportunités à saisir afin de grandir, de s’enrichir et pouvoir ainsi permettre à son épouse de vivre comme elle le mérite. Entouré de son cercle d’amis, il passe ses soirées à La Cour des Miracles, dont le nom est parfaitement approprié à ces hommes et femmes de tous horizons, n’ayant pour seul point commun que l’envie de vivre à fond chaque instant, quittes à se consumer plus vite que le commun des mortels. De petits trafics en grosses arnaques, le petit homme et ses comparses vont s’enrichir tout en brûlant la chandelle par les deux bouts, pendant la guerre tout d’abord, puis après.

Mais toute légende a son revers et l’appétit de vivre de Stéphane, le petit polonais, le pousse à commettre des erreurs de jugement, il a les yeux plus gros que le ventre, sa soif d’amour le pousse dans d’autres bras que ceux de son épouse. Toujours en mouvement, il s’épuise à rapporter assez d’argent au foyer pour permettre à sa femme et ses enfants de mener une vie confortable.

« Mon père, petit homme immense, il tirait la langue à La Fontaine et prouvait qu’une grenouille pouvait être aussi grosse qu’un boeuf et pourquoi pas qu’un éléphant. »

Récit autobiographique, on l’a dit, Un petit homme de dos est avant tout un concentré de tendresse et d’admiration, une déclaration d’amour à ses parents et à leur passion, un texte bouillonnant de vie, à l’image de ce père infatigable, tornade autour de laquelle gravitèrent des années durant hommes et femmes emportés par sa folle énergie et son envie de vivre. « Les histoires d’amour finissent mal, en général », on le sait depuis longtemps déjà mais celle d’Andrée et Stéphane éclaire littéralement les 250 pages de ce livre touchant, sensible et juste, de ces textes que l’on n’aura de cesse de faire lire autour de nous, désireux d’en partager la chaleur et l’humanité.

« … (et moi je suis un de ces survivants et j’écris ce livre pour être comme si j’étais à côté d’elle et comme si j’étais à côté de lui, parce que je les aime tous les jours un peu plus et que j’ai besoin de le dire et de l’écrire, et que ligne après ligne, page après page, exorcisant le malheur en racontant leur belle histoire d’amour, je sens que je suis en train de devenir l’écrivain que je rêvais d’être, et je crois que c’est un merveilleux cadeau que je me fais et que je leur fais. »

Merci M. Morgiève, c’est aussi un beau cadeau que vous nous faites.

Yann.

Un petit homme de dos, Richard Morgiève, éditions Joëlle Losfeld, collection Arcanes, 248 p., 10€.

Elmet, Fiona Mozley (Joëlle Losfeld) – Fanny

Elmet est un immense roman d’une intensité qui t’électrisera à chaque page.

Subjuguée.
J’ai été subjuguée par cette histoire.

« On arriva en été, quand le paysage était en fleurs, les journées longues et chaudes, la lumière douce. Je me promenais torse nu, et ma sueur était propre. J’aimais l’étreinte de cet air épais. Pendant ces mois-là, des taches de rousseur apparurent sur mes épaules osseuses. Le soleil était long à se coucher, les soirées tournaient à l’étain avant de noircir, puis un nouveau matin s’immisçait. Les lapins gambadaient dans les champs et, avec un peu de chance, lorsqu’il n’y avait pas de vent et que la brume s’attachait aux collines, on apercevait un lièvre. »

Cela commence ainsi, dans cette région rurale du Yorkshire. Fiona Mozley (traduction de Laetitia Devaux) a une manière splendide de décrire l’humeur de la terre et de ses gens qui l’habitent.
C’est du haut d’une colline que John Smythe est venu s’installer avec ses enfants, Cathy et Daniel.
John est un géant, Cathy emprunte la voie du père, avec cette prestance, ce regard incandescent, ce corps sauvage. Daniel porte le côté maternelle d’un mère évanescente, qu’il n’a pratiquement pas connu, mais dont il a emprunté la ligne fragile et noueuse.

Tous les trois vivent au sein d’un bois qui ne leur appartient pas mais dont ils prennent soin comme un des leurs. Ils chassent, cueillent, comme un bonheur qui pourrait être simple.
Fiona Mozley t’emporte auprès d’eux et ce quelque chose d’irrémédiablement envoûtant se pose au gré de la forêt, au fil des saisons et des pages.
Il y a ces bois et une voie ferrée non loin, il y a les canards sauvages et les chiens de chasse, il y a John qui peut déplacer délicatement un hérisson réfugié sous un tas de bois et le même John qui peut exploser une mâchoire à son adversaire lors de combats illégaux.
Ombre, beauté, lumière, violence.

L’auteure anglaise navigue entre deux eaux et sa dextérité à nous entraîner dans des courants contraires est la gageure de cet excellent roman noir.
On les « voit » ces trois personnages, j’y étais dans cette maison construite avec courage et abnégation. Mais rôde autour ce Mr Price, cet homme sans foi ni loi qui règne sur son « domaine ». La tension monte, les langues se délient. Mozley continue de te dire la beauté de l’endroit tout comme sa sauvagerie, te raconte avec douceur le passage des saisons et infiltre la brutalité et la vengeance, comme deux petites gouttes d’arsenic dans une goûteuse boisson.

« Elmet », Fiona Mozley nous le précise, « (…)était le dernier royaume celtique indépendant d’Angleterre, un sanctuaire pour ceux qui souhaitaient échapper à la loi. »
Dans ce roman intemporel, il y a construction et déconstruction, apprentissage et tyrannie, beauté et laideur de l’âme humaine.
C’est un constant contraste d’une histoire qui se répète à l’infini, ce pouvoir des puissants sur les humbles, ces résistances qui s’organisent puis se défont au gré des mensonges, de la peur et des manipulations, et puis enfin, cette nature qui règne pour toujours.

Voici un roman splendide, lyrique, addictif, avec une profondeur de champ qui capte immédiatement l’attention.
Ne passez pas à côté d’une telle pépite.

Coup puissant au ❤️

Fanny.

Elmet, Fiona Mozley, éditions Joëlle Losfeld, 236 p., 19€.

Elmet, Fiona Mozley (Joëlle Losfeld) – Aurélie

Daniel longe la voie ferrée vers le Nord sur les traces de sa soeur Cathy après un drame dont on ne sait rien. Quelques mois plus tôt ils sont venus habiter à l’orée d’un bois où leur père a construit une petite maison.

Tout recommencer au milieu de nulle part, apprendre à vivre en accord avec la nature, pour le lecteur comme pour cette famille atypique cela paraissait effectivement une idée parfaite. Mais ces terres n’étaient pas vierges, lourdes d’un passé sensible, elles deviennent un enjeu qui vient bousculer la quiétude des 1res semaines d’installation.

Le jeune Daniel, narrateur idéal, apporte au récit une innoncence et un éclairage qui maintiennent le lecteur en équilibre entre une douceur de vivre dans le cercle familial qu’on aimerait pouvoir partager avec les personnages et une violence inouïe qu’on sait dès le début être une fatalité dès lors que la société et tous ses travers pénètrent dans ce cercle.

Mention spéciale pour le personnage de Vivien, clé de voûte de ce roman lumineux, délicat et incroyablement fort par son style et la richesse de ses personnages.

La bonne nouvelle : le livre est déjà en librairie dans la très belle traduction de l’anglais de Laetitia Deveaux

Aurélie.

Elmet, Fiona Mozley, éditions Joëlle Losfeld, 236 p., 19€.