Rentrée littéraire, quelques pistes – Episode 5 – Soleil de cendres, Delicious Foods

Soleil de cendres, Astrid Monet (Agullo) – Aurélie

Un drame en trois actes qu’on lit en éprouvant la même soif que les personnages, la même sensation de chaleur insupportable, le même effarement suite à une catastrophe naturelle aux conséquences lourdes.

Le drame est écologique et humain mais il est surtout intime. Une mère séparée pour la 1ère fois de son enfant va sillonner Berlin recouverte de cendres à sa recherche, persuadée que son petit coeur bat encore quelque part.

Le roman se déroule dans un futur très proche, quelques degrés de plus, une eau devenue rare et une terre prête à se déchaîner pour bousculer ces femmes et ces hommes qui refusent encore de prendre la mesure de leurs actes et de leur aveuglement.

Solal, le fils de Marika, droit et presque confiant au milieu du chaos, jette un regard lucide du haut de ses 7 ans sur un monde qui dérape mais qui ne le privera pas de sa petite lumière intérieure.

Aurélie.

Soleil de cendres, Astrid Monet, Agullo, 208 p. , 19€.

Delicious Foods, James Hannaham (Globe) – Yann

Poursuivant opiniâtrement le travail commencé en 2013 avec la création des éditions Globe, Valentine Gay continue de proposer des textes venus du monde entier, creusant le sillon de la non-fiction dans lequel plusieurs titres de son catalogue ont marqué les esprits ces dernières années. On pourra se souvenir en particulier de La note américaine (David Grann), Les frères Lehman (Stefano Massini), L’écart (Amy Liptrot), Crazy Brave (Joy Harjo) ou Des balles et de l’opium (Liao Yiwu). Ayant pour ambition de voir le monde et d’éclairer notre époque, ces textes y contribuent sans aucun doute, au même titre que ce Delicious Foods, signé James Hannaham, à la différence qu’il s’agit ici d’un roman, le second signé par son auteur. Globe s’est en effet ouvert à la fiction tout en gardant les mêmes exigences quant au contenu de ces textes.

Lauréat du Pen / Faulkner Award, Delicious Foods entraîne le lecteur au fin fond de la Louisiane, au coeur d’une gigantesque exploitation agricole dont l’une des particularités est de recruter des toxicomanes en profitant de leurs faiblesses. C’est ainsi que Darlene s’y est retrouvée six ans plus tôt, séparée de son fils Eddie qu’elle avait abandonné pour quelques heures. Celui-ci, 11 ans au moment de la disparition de sa mère, finira, à force d’obstination, par retrouver sa trace et la rejoindre dans cet enfer ignoré de tous. Afin de garder une emprise totale sur leurs employés, les responsables de Delicious Foods alimentent leur toxicomanie en prenant soin de facturer au passage la drogue fournie. Très peu payés pour leurs heures de travail, menacés physiquement, les employés tombent ainsi dans un endettement dont il leur est impossible de s’acquitter et qu’ils s’épuisent à essayer de réduire. Fermement décidé à sauver sa mère, Eddie ignore que le prix à payer pour quitter Delicious Foods sera particulièrement élevé.

Débutant sur les chapeaux de roue par une scène hallucinée au cours de laquelle on découvre Eddie conduisant une Subaru à l’aide de deux moignons sanguinolents, Delicious Foods se dévore comme un polar particulièrement noir et frappe d’emblée les esprits. Lire ce livre à notre époque de repentance collective et généralisée revient à prendre un bon coup derrière la tête et nous fait violemment ouvrir les yeux sur le fait que, s’il est important de reconnaître les horreurs passées, il l’est encore davantage de faire cesser celles d’aujourd’hui. L’esclavage contemporain existe et il n’est pas plus humain que ceux des siècles précédents. Si James Hannaham crée ici de toutes pièces cette société agricole, chacune des exactions commises par ses responsables peut trouver des exemples dans la triste actualité mondiale. De tous temps, l’être humain a exploité ses semblables avec une imagination et une férocité à désespérer les plus optimistes. L’addiction au crack en devient une composante supplémentaire et Hannaham, en donnant voix à la drogue, ajoute une dimension étourdissante à son récit.

Grosse sensation de cette rentrée, Delicious Foods devrait à juste titre marquer les esprits et imposer les éditions Globe dans le domaine de la fiction.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cecile Deniard.

Yann.

Delicious Foods, James Hannaham, Globe, 400 p. , 22€.

Crazy Brave, Joy Harjo (Globe) – Fanny

En refermant cet ouvrage, j’ai pensé aux anciennes tuniques en peau, peintes et narrant les légendes, les batailles et les visions amérindiennes. Une tunique qui pouvait être portée tous les jours, parce que la différence entre action sacrée et action profane n’existait pas. L’une s’emboitait dans l’autre, dans le quotidien venait des signes qu’il fallait laisser venir à soi. Cette tunique portait l’odeur de la cuisine, de la sueur, de la chasse, des pleurs, du sexe, du sang. Elle gardait clairs les esprits, l’histoire du clan, les croyances, les mythes.
Le récit de Joy Harjo (avec la traduction de Nelcya Delanoë -spécialiste des minorités aux États-Unis- et Joëlle Rostkowsky – ethnohistorienne, directrice de la galerie Orenda, orientée vers des artistes issus de cultures non occidentales) m’a fait penser à cela.

En commençant sa lecture, comme une grande douceur… c’est une poésie de l’instant qui s’échappe.
Et si, pour parer à la folie d’un quotidien violent, s’attacher au processus de la création était un acte de bravoure?

Joy Harjo convoque ses souvenirs, de sa naissance, déjà mouvementée, à sa prise de conscience par la poésie. Entre ces deux instants, une texte passionnant se remémorant des abîmes, de grandes joies et des blessures profondes.
Par les quatre points cardinaux, Harjo nous entraîne dans son monde avec franchise et lucidité.
En toile de fond, l’histoire amérindienne faite de spoliations, de génocides, de violences, de viols, de drogues mais aussi de résistance, d’art et de résilience.

Ce chant d’Harjo, nommé Crazy Brave, dénote par sa forme, oscillant entre récit classique de l’intime et mémoire ancestrale faite de rêves et de visions.
C’est vraiment beau à lire, comme une histoire pour abreuver l’espoir, pour être témoin d’une renaissance.

« Je désirais que la langue de mes ancêtres, complexe, métaphorique, passe dans ma langue et dans ma vie » nous écrit Joy Harjo, fille Creek et Cherokee, enfant du feu et de l’eau, artiste accomplie avec plus d’une vingtaine d’ouvrages à son actif et première femme amérindienne à accéder au poste de « poète officielle des États-Unis ».

Et bien c’est totalement réussi, totalement émouvant, totalement fou, totalement brave, voici l’histoire de Joy Harjo.
Un récit qui dépasse sa réalité propre comme dans une danse tribale où une femme guerrière s’en remettrait à sa vérité pour laisser échapper les sons de son âme.
Bouleversant et magnétique.
Coup total au ❤️

Fanny.

Crazy Brave, Joy Harjo, éditions Globe, 165 p., 19€.

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