La Fin des hommes, Christina Sweeney-Baird (Gallmeister) – Aurélie

Voilà le page-turner qu’il me fallait pour passer toute une journée loin de mon quotidien.

Près de 500 pages en compagnie d’hommes et surtout de femmes entre 2026 et 2032 après l’apparition d’un virus au taux de mortalité extrêmement haut et très sélectif…

Passés la stupeur, la douleur du deuil, les questionnements hébétés, c’est tout un monde qu’il va falloir reconstruire.

Une multiplicité de voix traverse ce roman qui fait la part belle autant au monde médical qu’ au politique, qui vont avoir à relever un défi inédit qu’aux expériences intimes et bouleversantes de femmes et de leurs proches tout autour du globe.

Il est important de souligner que l’écriture de ce roman a été achevée en 2019, l’autrice était alors loin de se douter de ce que nous réserverait 2020…

La couverture sublime du livre ne manquera pas d’attirer votre regard en librairie. J’espère alors que, tout comme moi, vous vous perdrez en ses pages jusqu’à oublier tout ce qui vous entoure. Ah ! Le pouvoir d’un excellent roman !

Traduction de l’anglais de Juliane Nivelt.

Aurélie.

La Fin des hommes, Christina Sweeney-Baird, Gallmeister, 480 p. , 25€50.

Joe, Larry Brown (Gallmeister) – Seb

« Ils le soulevèrent en le prenant sous les bras. Ses pieds pendaient, comme désossés. Les flics vacillèrent sous l’assaut de son odeur corporelle. Des poulets morts pourrissant depuis trois jours au soleil ne sentaient pas aussi mauvais. Des éléphants décomposés dans les plaines africaines ne tenaient pas la comparaison. Les flics eurent un haut-le-cœur et s’efforcèrent de le soulever. Il restait là, immobile, aussi mou qu’une nouille chaude, à exhaler tranquillement sa riche puanteur, pestilence au-delà de la décomposition et qui donnait le vertige, un parfait exemple de protestation non violente. Ils traversèrent la place au cœur de la nuit, traînant leur prisonnier, infortunées victimes, comme lui, des circonstances, conspués et sifflés par les étudiants, luttant avec cette carcasse crasseuse et infecte comme deux mules épuisées. »

Gary est un adolescent, simple lambeau d’une famille sans logis soumise à l’emprise d’un patriarche alcoolique et fainéant. Il rêve d’une autre vie. Lors de son errance dans le Mississippi, il va croiser le chemin de Joe, quadragénaire abimé qui fait tourner une petite entreprise de déforestation. Gros buveur et bagarreur, il ne reste pas insensible au sort de Gary, et y verra peut-être une occasion de se racheter de sa vie en ruine.

Lorsque j’ai lu les dix premières pages, j’ai tout de suite songé à la famille Joad des Raisins de la colère de Steinbeck. Bien que la période ne soit pas la même, que la famille Jones soit la seule sur la route, l’atmosphère, les descriptions, le soleil de plomb qui semblait comme une double peine à ces vagabonds, tout me portait à me référer au grand livre de John Steinbeck. Il y a je ne sais quoi dans Joe qui clame une sorte de filiation, volontaire ou pas, en littérature on ne sait jamais vraiment. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il y a du Tom Joad dans Gary Jones, parce que Gary n’est pas un révolté, mais comme Tom, il est la poutre qui soutient la famille, et il rêve de vivre mieux. Ses années d’errance sur les routes, d’est en ouest, du nord au sud, n’ont été que des promesses falsifiées où se délitait le rêve américain, phagocyté par l’ivrognerie de son père et le poids de sa famille qui l’entrainait toujours plus au fond.

Dans Joe, Larry Brown organise la rencontre de deux beaux personnages. Par « beaux » j’entends intéressants et puissants. Deux profils différents, deux cas particuliers. Différents mais complémentaires par certains points, liés par une alchimie fluctuante. Gary donne à Joe la possibilité de voir le gamin qu’il avait été, puis de réfléchir à ce qu’il est devenu. Alors qu’il sombre doucement dans l’alcool et la violence, qu’aucun rêve ni but réel n’éclaire sa vie, il se trouve face à la possibilité de bien agir, tendre la main, faire le bien, pour peu que cela signifie encore quelque chose pour lui. Joe est une grosse et solide branche en travers du torrent de son existence, la première bouée qu’il aperçoit depuis des années. Joe à la dérive qui rencontre Gary le vagabond. Il y avait peu de chances que cela donne du bon ou du beau. Mais l’humain est aussi imprévisible qu’instable. Les cœurs griffés saignent toujours un peu, et sous la croute perdure la douleur. Ce Joe, par certains côtés est un descendant de  personnages de Faulkner, de ceux qui tournent mal et qui nourrissent une appétence véritable pour le drame.

On perçoit dans l’écriture toujours aussi sublime de Larry Brown, un véritable amour pour ses personnages. Même avec les réputés mauvais, il se montre magnanime. Comme s’il ne souhaitait pas débouler dans leur intimité, il les fait agir et ne donne pas trop de raisons à leurs actes et décisions. En cela, il fait activement participer le lecteur, il l’implique, le contraint à comprendre, à essayer. Dans la vie, les actes en disent toujours plus long sur les gens que ce qu’ils disent.

Il y a toujours ces éclairs Brownien, comme ici : La souffrance imprégnait si profondément ses yeux qu’elle en devenait une couleur… »

Joe est un roman sur la résilience, l’espoir. Il parle aussi du poids incommensurable de la famille, de la loyauté. Il insinue peut-être qu’une chienne de vie vécue à plusieurs vaut mieux qu’une chienne de vie subie seul. Joe nous raconte que la rédemption se mérite, qu’il faut se battre pour la gagner, que souffrir ne suffit pas, que commettre des fautes ne suffit pas. Quand on a creusé profond son propre trou, il faut saisir les occasions réelles de s’en extraire. Rien ne coule de source.

Larry Brown pose une grande question : L’intellect peut-il supplanter le caractère ? Un homme est-il voué à courber le dos devant ses instincts ? Y-a-t-il une autre voie ?

L’auteur nous offre un grand voyage entre rédemption et autodestruction. Vous n’en reviendrez pas sans stigmates.

Je vous laisse avec un des nombreux passages qui m’ont ébloui.

« Il sortit une bière de la glacière, l’ouvrit, baissa la vitre et passa son bras au-dehors. Il y avait de la bonne musique à la radio. Les arbres sombres enveloppaient la route d’un baldaquin luxuriant et les phares ouvraient une voie de lumière dans la nuit, dévoilant des opossums en balade, des lapins pétrifiés, de gros hiboux bruns plongeant vers les fossés. »

Traduit de l’américain par Lili Sztajn

Seb.

Joe, Larry Brown, Gallmeister – Collection Totem, 316 p., 10€.

Le Cercueil de Job, Lance Weller (Gallmeister) – Yann

« Est-ce que ça rend les choses plus grandes ou plus petites ? demanda-t-il encore. Savoir lire ?

Les deux, dit Bell en regardant à nouveau autour d’elle à la recherche de mots. Avant ? Le monde était fermé. Mais il s’est ouvert, et il continue à s’ouvrir à mesure que j’avance. Je dirais qu’il devient si grand que je ne sais pas quoi en faire. Ni comment m’y comporter. Et plus il devient grand, plus je me sens petite. Et là, maintenant que je suis une esclave en fuite ? J’ai l’impression qu’il se referme sur moi sans que je redevienne plus grande. J’ai peur de tout reperdre. Le monde tout entier. Alors je ne sais pas quoi penser. »

Dire qu’on l’attendait, celui-ci, serait un euphémisme. Au rythme d’un roman tous les quatre ans, Lance Weller est donc de retour avec ce Cercueil de Job, toujours traduit par le fidèle et talentueux François Happe. Au sein d’un catalogue qui ne manque pourtant pas de sommets, Wilderness (Gallmeister – 2013 puis Totem – 2017) constituait une réussite marquante, un roman dense et puissant dont la prose emportait tout sur son passage. Lance Weller faisait ainsi une entrée pour le moins remarquée en littérature, accrochant même au passage une sélection pour le Médicis. Les Marches de l’Amérique (Gallmeister – 2017 et Totem – 2019) avait la rude tâche de succéder à ce premier chef d’oeuvre et, sans retrouver la pleine puissance de son prédécesseur, confirmait que l’on était ici en présence d’un véritable écrivain, pétri de l’histoire de son pays et des convulsions qui l’agitent.

Crédit photo : Ulf Andersen, Saint-Malo, mai 2013.

Alors que la Guerre de Sécession fait rage, Bell Hood, jeune esclave noire en fuite, espère gagner le Nord en s’orientant grâce aux étoiles. Le périple vers la liberté est dangereux, entre chasseurs d’esclaves, combattants des deux armées et autres fugitifs affamés qui croisent sa route. Jeremiah Hoke, quant à lui, participe à l’horrible bataille de Shiloh dans les rangs confédérés, plus par hasard que par conviction. Il en sort mutilé et entame un parcours d’errance, à la recherche d’une improbable rédemption pour les crimes dont il a été le témoin. Deux destinées qui se révèlent liées par un drame originel commun, emblématique d’une Amérique en tumulte. (4ème de couverture).

Marqué, pour ne pas dire obsédé, par les pages de violence pure qui jalonnent la courte histoire des États-Unis, Lance Weller a choisi de situer ce Cercueil de Job en pleine Guerre de Sécession (1861-1865) qui servait déjà de toile de fond à Wilderness, et dont le personnage principal, Abel, était un survivant. À travers le parcours chaotique de Hoke, soldat perdu en quête d’une impossible rédemption, Weller livre des pages emplies de bruit, de sang et de larmes, de la fureur des combats et de la hargne des hommes. Traversé de rares épisodes plus lumineux, le cheminement du jeune homme illustre avec une grande justesse l’état déplorable dans lequel les combats incessants entre rebelles et unionistes laissèrent le pays. S’abstenant de tout jugement de valeur quant aux forces en présence, Lance Weller évite tout manichéisme et met en lumière une situation nettement plus nuancée que celle que l’on en garde 150 ans plus tard. S’il semble évident que le combat contre l’esclavagisme est une avancée dans l’histoire du pays, l’auteur rappelle néanmoins à plusieurs reprises le flou artistique enrobant certaines paroles et décisions politiques ainsi que l’engagement pour le moins hésitant d’une partie des soldats nordistes. Quant aux exactions commises, on pourra trouver des atrocités dans chacun des deux camps.

Troupes du 4e régiment d’infanterie de couleur du New Hampshire. Crédit non trouvé.

« Certains des soldats se réjouissaient d’avoir enfin trouvé quelqu’un pour faire le boulot de nègre. Il y avait aussi ceux qui le dénigraient pour la couleur de sa peau – l’appelant « grosses lèvres » ou « le singe » – mais d’autres le regardaient d’un air pensif. Ils fumaient leur pipe et sirotaient leur café en l’observant effectuer ses corvées, comme s’ils essayaient de faire coïncider June lui-même (…) avec les idées qu’ils se faisaient sur les raisons pour lesquelles ils participaient à cette guerre. L’Émancipation, les Droits des États ou la préservation de l’Union, ou simplement l’envie de ne pas rater cette aventure. »

Les pieds dans la boue et les yeux dans les étoiles, les personnages de Lance Weller cherchent leur voie dans un monde en proie au chaos et à la barbarie. Guidée par son désir de trouver le nord en repérant le fameux Cercueil de Job dans le ciel, Bell Hood, tout comme Hoke, connaîtra son lot de peurs et de souffrances mais certaines rencontres lui permettront de garder foi en l’humanité.

L’écriture de Lance Weller possède un souffle et un lyrisme rares qui font de ce Cercueil de Job une éclatante réussite où s’entremêlent horreur et beauté, livrant ainsi des pages inoubliables. Lance Weller est un poète capable de décrire la folie des hommes sans jamais oublier de célébrer la beauté du monde.

« Il rêva d’une flaque d’ombre qui tournait autour de lui. Il rêva d’un grincement de corde qui s’enfonçait dans la nuit. Il rêva de guêpes en feu dans les pins, tandis que la nuit était transpercée par une seule étoile alchimique qui brûlait sans chaleur, avec une énergie fulgurante. Mais ensuite il se réveilla et il n’y avait que notre vieille terre, la lame de faucille d’une lune brumeuse et les mêmes étoiles fatiguées qui avaient toujours été là. »

Yann.

Le Cercueil de Job, Lance Weller, Gallmeister, 465 p. , 25€.

Les dents de lait, Helene Bukowski (Gallmeister) – Gaëlle

« Deux dogues à la robe bleue vivaient avec nous dans la maison. Ils n’avaient pas de nom et n’obéissaient qu’à Edith. Tous les matins, elle leur donnait à manger l’écorce qu’elle arrachait aux bûches destinées à nous chauffer.
Je croyais que tous les chiens étaient nourris de cette façon, jusqu’à ce que je feuillette un livre sur les animaux domestiques et découvre l’existence de la PÂTÉE et des ABATS.
Quand je montrai le passage à Edith, elle éclata de rire.
– Tu ne peux pas attendre du monde qu’il soit toujours exactement comme dans les livres. »

Edith, c’est la mère . Tout du long, elle sera appelée Edith, jamais Maman.
Elle est brute, Edith. Brusque, brutale.
Je, c’est Skalde, d’abord enfant puis jeune femme.
Il y a aussi Len et Gösta, Kurt, Pesolt et Eggert.
Il y aura surtout Meisis, l’enfant rousse arrivée de nulle part, et c’est bien le problème.
Arrivée de nulle part, et on ne s’explique pas comment, parce que là où on vit, qui n’a pas de nom, on a fait sauter le dernier pont qui reliait à … Qui reliait à quoi, tiens, à où ?
Qui reliait au reste du monde.
Parce que le reste du monde est une menace, est dangereux, on est si mieux entre nous.

Alors l’enfant qui vient de nulle part est une menace, est dangereuse, n’a rien à faire ici.
Sauf si, peut-être, elle perd ses dents de lait.

« Le lendemain matin, une clarté éclatante emplissait ma chambre. Je crus à un rêve, mais la lumière persistait. Je jetai un œil par la fenêtre et tressaillis. Derrière la campagne, un ciel bleu. Pas un nuage en vue, seul le soleil au-dessus de la maison. C’était la première fois que tout n’était pas complètement plongé dans le brouillard. Il me fallut fermer les yeux ; un rougeoiement pulsait sous mes paupières. […]

Vers midi, le brouillard s’installa de nouveau. Et cette nuit-là, il fit si froid qu’une couche de gel se forma dans le réservoir. J’en détachai un morceau, l’emportai à l’intérieur et le posai sur la table de la cuisine. Je restai assise là jusqu’à ce que la glace eût complètement fondu, à regarder l’eau couler par terre. »

Ici, là où on vit, c’est d’abord plein de brouillard laiteux, tout le temps, et plein d’humidité.
Puis, subrepticement, insidieusement, le soleil apparaît, s’installe, cogne, cogne encore plus fort, de plus en plus fort, les animaux en perdent leurs couleurs, finissent par disparaître.
Ici, là où on vit, la vie est paysanne, chiche.
Ici, là où on vit, la moindre différence est suspecte de dérèglements.
Ici, là où on vit, planent des superstitions et c’est diffus comme le brouillard.

Les chapitres sont courts, certains très très courts, on avance dans le récit à grandes enjambées comme on marcherait d’un pas décidé dans des herbes trop hautes.
Très courts mais pas trop courts.
Les paragraphes sont courts, les phrases ne sont pas courtes.
La langue est bien balancée, franche, directe, au passé simple et imparfait, sans pose (« tu la vois ma jolie tournure, elle te plaît ma jolie tournure », non, ça, tu ne le trouveras pas là). Ce n’est pas une langue « blanche » ou « transparente » pour autant, que nenni. C’est une langue qui raconte une histoire.

Si l’ambiance traîne du côté survivialiste, elle n’en est pas le thème. En tout cas, pas à mes yeux.
Certes, il y ce climat déréglé et cette chaleur qui n’en finit pas de grimper.
Certes, à la lecture du « pitch », on peut penser à Dans la forêt de Jean Hegland (Gallmeister, 2017), ou Le sanctuaire de Laurine Roux (éditions du Sonneur, 2020) mais la première proximité qui m‘est venue, c’est celle d’avec Quelque chose de la poussière de Lune Vuillemin (les éditions du Chemin de fer, collection Voiture 547, 2019). Une sensation qui s’est estompée ensuite (les langues n’ont rien à voir).

C’est le gynécée qui m’a fait ça, ce collier de femmes qui s’initient l’air de rien. C’est brutal et ça ne dit pas son nom, mais c’est bien là. C’est cette fille débarquée, que Skalde prend sous son aile, et ce que ça fracture dans les liens maternels et leur organisation.

C’est aussi l’ambiance intrigante qui m’a fait ça, les contours du contexte qu’on cerne peu à peu (dans le brouillard, quoi de plus normal, n’est-ce pas ?), le décor qu’on assemble au fur et à mesure, quelques petites choses irrésolues, ou pas de manière tangibles.

Et la nécessité du départ. Absolue. Qu’on rejette, qu’on nie. Les tergiversations, la trouille qui dit pas son nom, elle non plus.
Les trouilles. Les peurs. La peur de l’Autre, la peur de l’inconnu, la peur de l’exil, la peur de la différence, la peur et ses cachettes, la peur et ses esquives. Sans jamais aucune « démonstration démonstrative ». Pas d’explication psycho-philosophique, c’est l’histoire qui raconte, qui montre.

Et qui fait ça drôlement bien. Ce bouquin m’a drôlement plu.

Gaëlle.

Les dents de lait, Helene Bukowski (non rien à voir avec Charles), traduite de l’allemand par Elisa Crabeil et Sarah Raquillet, Gallmeister, 272 p ., 22,40 €

Deacon King Kong, James McBride (Gallmeister) – Yann

« Dans les Cause Houses, tout le monde allait en prison un jour ou l’autre. Que vous soyez la plus minuscule des fourmis, capable de vous glisser dans une fissure du trottoir, ou un vaisseau spatial pouvant dépasser la vitesse du son, ça ne changeait rien. Quand le marteau de la société s’abattait sur votre tête, vous étiez fait comme un rat. »

Photo : Yann Leray.

Voici un livre qui mériterait amplement l’appellation feelgood book si celle-ci n’évoquait irrémédiablement chez nous des niaiseries pseudo existentielles assorties d’enseignements bidons façon Paulo Coelho ou Laurent Gounelle. Empressons-nous donc d’oublier cette triste littérature pour savourer pleinement la chaleur, l’humour et l’indéfectible tendresse qui se dégagent des 530 pages de ce Deacon King Kong, sixième roman de James McBride à voir le jour chez Gallmeister.

On avait déjà remarqué la voix unique de cet écrivain, scénariste, musicien et compositeur de jazz à travers les remarquables Oiseau du Bon Dieu (National Book Award) ou Mets le feu et tire toi !, parus en France en 2015 et 2017 et également traduits par l’excellent François Happe. Excellent car, ici en particulier, il parvient à restituer de manière crédible et naturelle le parler des habitants de Brooklyn et à sonner juste tout au long du récit.

Brooklyn, donc, fin des années 1960, quartier des Cause Houses. Que s’est-il passé dans la tête du vieux Sportcoat pour qu’il essaie, en plein jour, d’abattre Deems, le dealer du quartier ? Trop imbibé de « King Kong », la gnôle locale, le diacre semble avoir immédiatement oublié son geste malheureux. Plus grave encore, il ne mesure pas le moins du monde les répercussions que va connaître le quartier après ce coup d’éclat … Nul ne sera épargné et jamais se serrer les coudes n’aura été aussi nécessaire aux habitants des Cause Houses.

Trouvant dès les premières lignes un rythme enlevé et un tempo à la hauteur, James McBride plante immédiatement le décor et y fait vivre sa comédie humaine, celle d’une époque révolue lors de laquelle on regrettait déjà une autre époque révolue. Deacon King Kong se déroule à un moment où la population afro-américaine a pu se faire une place auprès des immigrants de la première vague, ces italiens et irlandais qui ne les acceptèrent jamais de bon coeur mais avec lesquels la cohabitation avait fini par se montrer possible. Le développement du trafic de stupéfiants et l’arrivée de nouvelles drogues ont malheureusement changé la donne et l’agression de Deems par Sportcoat va mettre un grand coup de pied dans la fourmilière.

« C’est quand même quelque chose, dit Hettie doucement, de voir ce qu’est réellement cette ville de New-York. On est venus ici pour être libre et la vie est pire ici qu’au pays. Les Blancs lui donnent simplement une autre couleur. Ça ne les dérange pas qu’on s’assoie à côté d’eux dans le métro ou sur les sièges à l’avant des bus, mais si on réclame le même salaire, si on veut habiter la maison voisine, si on est tellement abattu que l’on n’a pas envie de se lever pour chanter à la gloire de l’Amérique, ils nous tombent dessus avec une violence telle que le pus nous coule des oreilles. »

C’est avec une extrême justesse et une incroyable vitalité que McBride s’attache à peindre la vie à Brooklyn dans ces années d’effervescence. Il se montre tout aussi expressif et coloré dans la description des habitants des Cause Houses et son roman grouille de figures particulièrement pittoresques et attachantes, grandes gueules au coeur tendre, vieux mafieux amoureux, délinquants stupides, paroissiens aussi lubriques que fidèles à l’église du quartier, compères alcooliques, bref, une galerie hétéroclite et foutraque, une communauté qui a toujours lutté pour rester debout.

Voici un livre que l’on accueillera comme une éclaircie en ces temps troublés, un roman à la lecture duquel on se surprend à croire de nouveau en l’humain. McBride remet au goût du jour des notions comme la solidarité ou l’amour de son prochain mais il fait ça à sa sauce, avec une énergie, une verve et un talent qui ne peuvent qu’impressionner. Deacon King Kong s’impose comme un des très bons livres de ce printemps, peut-être même de cette année et il le fait avec un tel entrain que l’on ne peut qu’être conquis. Un véritable antidote à la morosité ambiante et la confirmation que l’on tient là un auteur particulièrement doué.

Yann.

Deacon King Kong, James McBride, Gallmeister, 537 p. , 25€80.

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