Le Cercueil de Job, Lance Weller (Gallmeister) – Yann

« Est-ce que ça rend les choses plus grandes ou plus petites ? demanda-t-il encore. Savoir lire ?

Les deux, dit Bell en regardant à nouveau autour d’elle à la recherche de mots. Avant ? Le monde était fermé. Mais il s’est ouvert, et il continue à s’ouvrir à mesure que j’avance. Je dirais qu’il devient si grand que je ne sais pas quoi en faire. Ni comment m’y comporter. Et plus il devient grand, plus je me sens petite. Et là, maintenant que je suis une esclave en fuite ? J’ai l’impression qu’il se referme sur moi sans que je redevienne plus grande. J’ai peur de tout reperdre. Le monde tout entier. Alors je ne sais pas quoi penser. »

Dire qu’on l’attendait, celui-ci, serait un euphémisme. Au rythme d’un roman tous les quatre ans, Lance Weller est donc de retour avec ce Cercueil de Job, toujours traduit par le fidèle et talentueux François Happe. Au sein d’un catalogue qui ne manque pourtant pas de sommets, Wilderness (Gallmeister – 2013 puis Totem – 2017) constituait une réussite marquante, un roman dense et puissant dont la prose emportait tout sur son passage. Lance Weller faisait ainsi une entrée pour le moins remarquée en littérature, accrochant même au passage une sélection pour le Médicis. Les Marches de l’Amérique (Gallmeister – 2017 et Totem – 2019) avait la rude tâche de succéder à ce premier chef d’oeuvre et, sans retrouver la pleine puissance de son prédécesseur, confirmait que l’on était ici en présence d’un véritable écrivain, pétri de l’histoire de son pays et des convulsions qui l’agitent.

Crédit photo : Ulf Andersen, Saint-Malo, mai 2013.

Alors que la Guerre de Sécession fait rage, Bell Hood, jeune esclave noire en fuite, espère gagner le Nord en s’orientant grâce aux étoiles. Le périple vers la liberté est dangereux, entre chasseurs d’esclaves, combattants des deux armées et autres fugitifs affamés qui croisent sa route. Jeremiah Hoke, quant à lui, participe à l’horrible bataille de Shiloh dans les rangs confédérés, plus par hasard que par conviction. Il en sort mutilé et entame un parcours d’errance, à la recherche d’une improbable rédemption pour les crimes dont il a été le témoin. Deux destinées qui se révèlent liées par un drame originel commun, emblématique d’une Amérique en tumulte. (4ème de couverture).

Marqué, pour ne pas dire obsédé, par les pages de violence pure qui jalonnent la courte histoire des États-Unis, Lance Weller a choisi de situer ce Cercueil de Job en pleine Guerre de Sécession (1861-1865) qui servait déjà de toile de fond à Wilderness, et dont le personnage principal, Abel, était un survivant. À travers le parcours chaotique de Hoke, soldat perdu en quête d’une impossible rédemption, Weller livre des pages emplies de bruit, de sang et de larmes, de la fureur des combats et de la hargne des hommes. Traversé de rares épisodes plus lumineux, le cheminement du jeune homme illustre avec une grande justesse l’état déplorable dans lequel les combats incessants entre rebelles et unionistes laissèrent le pays. S’abstenant de tout jugement de valeur quant aux forces en présence, Lance Weller évite tout manichéisme et met en lumière une situation nettement plus nuancée que celle que l’on en garde 150 ans plus tard. S’il semble évident que le combat contre l’esclavagisme est une avancée dans l’histoire du pays, l’auteur rappelle néanmoins à plusieurs reprises le flou artistique enrobant certaines paroles et décisions politiques ainsi que l’engagement pour le moins hésitant d’une partie des soldats nordistes. Quant aux exactions commises, on pourra trouver des atrocités dans chacun des deux camps.

Troupes du 4e régiment d’infanterie de couleur du New Hampshire. Crédit non trouvé.

« Certains des soldats se réjouissaient d’avoir enfin trouvé quelqu’un pour faire le boulot de nègre. Il y avait aussi ceux qui le dénigraient pour la couleur de sa peau – l’appelant « grosses lèvres » ou « le singe » – mais d’autres le regardaient d’un air pensif. Ils fumaient leur pipe et sirotaient leur café en l’observant effectuer ses corvées, comme s’ils essayaient de faire coïncider June lui-même (…) avec les idées qu’ils se faisaient sur les raisons pour lesquelles ils participaient à cette guerre. L’Émancipation, les Droits des États ou la préservation de l’Union, ou simplement l’envie de ne pas rater cette aventure. »

Les pieds dans la boue et les yeux dans les étoiles, les personnages de Lance Weller cherchent leur voie dans un monde en proie au chaos et à la barbarie. Guidée par son désir de trouver le nord en repérant le fameux Cercueil de Job dans le ciel, Bell Hood, tout comme Hoke, connaîtra son lot de peurs et de souffrances mais certaines rencontres lui permettront de garder foi en l’humanité.

L’écriture de Lance Weller possède un souffle et un lyrisme rares qui font de ce Cercueil de Job une éclatante réussite où s’entremêlent horreur et beauté, livrant ainsi des pages inoubliables. Lance Weller est un poète capable de décrire la folie des hommes sans jamais oublier de célébrer la beauté du monde.

« Il rêva d’une flaque d’ombre qui tournait autour de lui. Il rêva d’un grincement de corde qui s’enfonçait dans la nuit. Il rêva de guêpes en feu dans les pins, tandis que la nuit était transpercée par une seule étoile alchimique qui brûlait sans chaleur, avec une énergie fulgurante. Mais ensuite il se réveilla et il n’y avait que notre vieille terre, la lame de faucille d’une lune brumeuse et les mêmes étoiles fatiguées qui avaient toujours été là. »

Yann.

Le Cercueil de Job, Lance Weller, Gallmeister, 465 p. , 25€.

Les dents de lait, Helene Bukowski (Gallmeister) – Gaëlle

« Deux dogues à la robe bleue vivaient avec nous dans la maison. Ils n’avaient pas de nom et n’obéissaient qu’à Edith. Tous les matins, elle leur donnait à manger l’écorce qu’elle arrachait aux bûches destinées à nous chauffer.
Je croyais que tous les chiens étaient nourris de cette façon, jusqu’à ce que je feuillette un livre sur les animaux domestiques et découvre l’existence de la PÂTÉE et des ABATS.
Quand je montrai le passage à Edith, elle éclata de rire.
– Tu ne peux pas attendre du monde qu’il soit toujours exactement comme dans les livres. »

Edith, c’est la mère . Tout du long, elle sera appelée Edith, jamais Maman.
Elle est brute, Edith. Brusque, brutale.
Je, c’est Skalde, d’abord enfant puis jeune femme.
Il y a aussi Len et Gösta, Kurt, Pesolt et Eggert.
Il y aura surtout Meisis, l’enfant rousse arrivée de nulle part, et c’est bien le problème.
Arrivée de nulle part, et on ne s’explique pas comment, parce que là où on vit, qui n’a pas de nom, on a fait sauter le dernier pont qui reliait à … Qui reliait à quoi, tiens, à où ?
Qui reliait au reste du monde.
Parce que le reste du monde est une menace, est dangereux, on est si mieux entre nous.

Alors l’enfant qui vient de nulle part est une menace, est dangereuse, n’a rien à faire ici.
Sauf si, peut-être, elle perd ses dents de lait.

« Le lendemain matin, une clarté éclatante emplissait ma chambre. Je crus à un rêve, mais la lumière persistait. Je jetai un œil par la fenêtre et tressaillis. Derrière la campagne, un ciel bleu. Pas un nuage en vue, seul le soleil au-dessus de la maison. C’était la première fois que tout n’était pas complètement plongé dans le brouillard. Il me fallut fermer les yeux ; un rougeoiement pulsait sous mes paupières. […]

Vers midi, le brouillard s’installa de nouveau. Et cette nuit-là, il fit si froid qu’une couche de gel se forma dans le réservoir. J’en détachai un morceau, l’emportai à l’intérieur et le posai sur la table de la cuisine. Je restai assise là jusqu’à ce que la glace eût complètement fondu, à regarder l’eau couler par terre. »

Ici, là où on vit, c’est d’abord plein de brouillard laiteux, tout le temps, et plein d’humidité.
Puis, subrepticement, insidieusement, le soleil apparaît, s’installe, cogne, cogne encore plus fort, de plus en plus fort, les animaux en perdent leurs couleurs, finissent par disparaître.
Ici, là où on vit, la vie est paysanne, chiche.
Ici, là où on vit, la moindre différence est suspecte de dérèglements.
Ici, là où on vit, planent des superstitions et c’est diffus comme le brouillard.

Les chapitres sont courts, certains très très courts, on avance dans le récit à grandes enjambées comme on marcherait d’un pas décidé dans des herbes trop hautes.
Très courts mais pas trop courts.
Les paragraphes sont courts, les phrases ne sont pas courtes.
La langue est bien balancée, franche, directe, au passé simple et imparfait, sans pose (« tu la vois ma jolie tournure, elle te plaît ma jolie tournure », non, ça, tu ne le trouveras pas là). Ce n’est pas une langue « blanche » ou « transparente » pour autant, que nenni. C’est une langue qui raconte une histoire.

Si l’ambiance traîne du côté survivialiste, elle n’en est pas le thème. En tout cas, pas à mes yeux.
Certes, il y ce climat déréglé et cette chaleur qui n’en finit pas de grimper.
Certes, à la lecture du « pitch », on peut penser à Dans la forêt de Jean Hegland (Gallmeister, 2017), ou Le sanctuaire de Laurine Roux (éditions du Sonneur, 2020) mais la première proximité qui m‘est venue, c’est celle d’avec Quelque chose de la poussière de Lune Vuillemin (les éditions du Chemin de fer, collection Voiture 547, 2019). Une sensation qui s’est estompée ensuite (les langues n’ont rien à voir).

C’est le gynécée qui m’a fait ça, ce collier de femmes qui s’initient l’air de rien. C’est brutal et ça ne dit pas son nom, mais c’est bien là. C’est cette fille débarquée, que Skalde prend sous son aile, et ce que ça fracture dans les liens maternels et leur organisation.

C’est aussi l’ambiance intrigante qui m’a fait ça, les contours du contexte qu’on cerne peu à peu (dans le brouillard, quoi de plus normal, n’est-ce pas ?), le décor qu’on assemble au fur et à mesure, quelques petites choses irrésolues, ou pas de manière tangibles.

Et la nécessité du départ. Absolue. Qu’on rejette, qu’on nie. Les tergiversations, la trouille qui dit pas son nom, elle non plus.
Les trouilles. Les peurs. La peur de l’Autre, la peur de l’inconnu, la peur de l’exil, la peur de la différence, la peur et ses cachettes, la peur et ses esquives. Sans jamais aucune « démonstration démonstrative ». Pas d’explication psycho-philosophique, c’est l’histoire qui raconte, qui montre.

Et qui fait ça drôlement bien. Ce bouquin m’a drôlement plu.

Gaëlle.

Les dents de lait, Helene Bukowski (non rien à voir avec Charles), traduite de l’allemand par Elisa Crabeil et Sarah Raquillet, Gallmeister, 272 p ., 22,40 €

Deacon King Kong, James McBride (Gallmeister) – Yann

« Dans les Cause Houses, tout le monde allait en prison un jour ou l’autre. Que vous soyez la plus minuscule des fourmis, capable de vous glisser dans une fissure du trottoir, ou un vaisseau spatial pouvant dépasser la vitesse du son, ça ne changeait rien. Quand le marteau de la société s’abattait sur votre tête, vous étiez fait comme un rat. »

Photo : Yann Leray.

Voici un livre qui mériterait amplement l’appellation feelgood book si celle-ci n’évoquait irrémédiablement chez nous des niaiseries pseudo existentielles assorties d’enseignements bidons façon Paulo Coelho ou Laurent Gounelle. Empressons-nous donc d’oublier cette triste littérature pour savourer pleinement la chaleur, l’humour et l’indéfectible tendresse qui se dégagent des 530 pages de ce Deacon King Kong, sixième roman de James McBride à voir le jour chez Gallmeister.

On avait déjà remarqué la voix unique de cet écrivain, scénariste, musicien et compositeur de jazz à travers les remarquables Oiseau du Bon Dieu (National Book Award) ou Mets le feu et tire toi !, parus en France en 2015 et 2017 et également traduits par l’excellent François Happe. Excellent car, ici en particulier, il parvient à restituer de manière crédible et naturelle le parler des habitants de Brooklyn et à sonner juste tout au long du récit.

Brooklyn, donc, fin des années 1960, quartier des Cause Houses. Que s’est-il passé dans la tête du vieux Sportcoat pour qu’il essaie, en plein jour, d’abattre Deems, le dealer du quartier ? Trop imbibé de « King Kong », la gnôle locale, le diacre semble avoir immédiatement oublié son geste malheureux. Plus grave encore, il ne mesure pas le moins du monde les répercussions que va connaître le quartier après ce coup d’éclat … Nul ne sera épargné et jamais se serrer les coudes n’aura été aussi nécessaire aux habitants des Cause Houses.

Trouvant dès les premières lignes un rythme enlevé et un tempo à la hauteur, James McBride plante immédiatement le décor et y fait vivre sa comédie humaine, celle d’une époque révolue lors de laquelle on regrettait déjà une autre époque révolue. Deacon King Kong se déroule à un moment où la population afro-américaine a pu se faire une place auprès des immigrants de la première vague, ces italiens et irlandais qui ne les acceptèrent jamais de bon coeur mais avec lesquels la cohabitation avait fini par se montrer possible. Le développement du trafic de stupéfiants et l’arrivée de nouvelles drogues ont malheureusement changé la donne et l’agression de Deems par Sportcoat va mettre un grand coup de pied dans la fourmilière.

« C’est quand même quelque chose, dit Hettie doucement, de voir ce qu’est réellement cette ville de New-York. On est venus ici pour être libre et la vie est pire ici qu’au pays. Les Blancs lui donnent simplement une autre couleur. Ça ne les dérange pas qu’on s’assoie à côté d’eux dans le métro ou sur les sièges à l’avant des bus, mais si on réclame le même salaire, si on veut habiter la maison voisine, si on est tellement abattu que l’on n’a pas envie de se lever pour chanter à la gloire de l’Amérique, ils nous tombent dessus avec une violence telle que le pus nous coule des oreilles. »

C’est avec une extrême justesse et une incroyable vitalité que McBride s’attache à peindre la vie à Brooklyn dans ces années d’effervescence. Il se montre tout aussi expressif et coloré dans la description des habitants des Cause Houses et son roman grouille de figures particulièrement pittoresques et attachantes, grandes gueules au coeur tendre, vieux mafieux amoureux, délinquants stupides, paroissiens aussi lubriques que fidèles à l’église du quartier, compères alcooliques, bref, une galerie hétéroclite et foutraque, une communauté qui a toujours lutté pour rester debout.

Voici un livre que l’on accueillera comme une éclaircie en ces temps troublés, un roman à la lecture duquel on se surprend à croire de nouveau en l’humain. McBride remet au goût du jour des notions comme la solidarité ou l’amour de son prochain mais il fait ça à sa sauce, avec une énergie, une verve et un talent qui ne peuvent qu’impressionner. Deacon King Kong s’impose comme un des très bons livres de ce printemps, peut-être même de cette année et il le fait avec un tel entrain que l’on ne peut qu’être conquis. Un véritable antidote à la morosité ambiante et la confirmation que l’on tient là un auteur particulièrement doué.

Yann.

Deacon King Kong, James McBride, Gallmeister, 537 p. , 25€80.

Le Pouvoir du chien, Thomas Savage (10/18 – Totem) – Seb

« Les soirs d’été, après le travail, duraient longtemps. Le soleil s’attardait au-dessus des montagnes, teintant de rouge la fumée de lointains feux de forêt ; puis il plongeait brusquement, suivi de longues traînées de sang. Phil aimait le moment où la disparition du soleil était aussitôt suivie d’un silence stupéfiant, d’un calme surnaturel dans lequel se glissaient de petits bruits (de la même façon que les choses de la nuit se fraient un chemin dans l’obscurité) : les feuilles de saules chuchotent, les branches qui se frôlent et se touchent, l’eau qui caresse et câline les pierres lisses du ruisseau, les voix humaines paresseuses, rapprochées par l’amitié, qui filtrent à travers les toiles de tentes. »

Photo : Sébastien Vidal.

L’histoire. Dans les années 20, quelque part entre Utah et Montana, Georges et Phil Burbank gèrent leur ranch dans l’harmonie. Ils sont aussi dissemblables que le sont le puma et l’ours, mais leur entente est bonne. Tout va déraper lorsque Georges, de manière imprévue, se marie avec Rose. Phil voit débarquer cette femme et bientôt son fils Peter, et ce chamboulement annonce de bien mauvais nuages et le frère Burbank va planifier sa vengeance.

Si vous avez lu l’exergue, vous savez déjà que vous avez affaire à un sacré écrivain. Thomas Savage est un putain d’écrivain. Quand on tombe sur un livre de ce tonneau, on prend une leçon, du genre qui fait du bien, qui renseigne sur la littérature, qui enrichit celui qui lit. Ce n’est déjà pas le cas de tous les bouquins. Mais l’auteur, qui fait partie de cette bande informelle que l’on a nommée « l’école du Montana », n’a pas son pareil pour faire revivre une époque, celle de la fin d’une époque, justement. Sa façon de parler de la nature, des paysages, des évènements quotidiens que sont les aubes, les crépuscules, les pleines journées et les orages, le blizzard impitoyable, sa façon de le faire est somptueuse. Il sait trouver le mot juste, pas le bon mot, le mot juste. Et sa manière d’agencer tout cela crée une formidable émotion. Thomas Savage parvient sans forcer à nous filer une folle envie d’aller là-bas, d’embrasser tout ce territoire, de n’en rien perdre, jusqu’à la dernière goutte dorée de la rivière, et de partir avec ces sons dans l’oreille.

Mais l’auteur possède un autre grand talent, celui de fabriquer des personnages. Il les fabrique tellement bien qu’on n’a pas l’impression qu’ils sont fabriqués, on croirait plutôt qu’il les a croisés dans la rue ou au saloon et qu’il les a invités à entrer dans le bouquin. La complexité de Phil, son côté pervers, sa terrible efficacité à se montrer désagréable, c’est du grand art. Surtout quand on découvre peu à peu ses tourments intérieurs, de ceux qui dévorent et cuisent le cœur et l’âme jusqu’à ce qu’il ne reste que de la cendre grise et fade. Phil porte une croix, et il ne peut partager son poids avec personne. George n’est pas en reste, lui, c’est facile de l’aimer. Plus facile que Phil, même si on ne peut pas détester Phil. On s’en tient juste à distance, par sécurité, parce qu’on sait de quoi il est capable. Je pourrais vous parler du thème profond qui guide ce roman, de ce qu’il en dit de la société américaine de ces années-là, et qui, par certains côtés, n’a pas beaucoup varié. Je pourrais vous raconter ces pages d’équilibriste, dans lesquelles Thomas Savage construit son histoire sans que l’on se méfie, on lit et on est juste tantôt émerveillé, tantôt impressionné. Avec Le pouvoir du chien, on est en plein dans ce qu’est la littérature, celle qui ne se regarde pas le nombril en s’écoutant écrire. Là, ça gicle de la bile, la rancœur acidifie les cœurs, les âmes, la terre et même l’air. Là, ça écorche sec, on se fait la peau à grands coups de silences ou par de courtes flèches taillées avec la viande des vieilles blessures ou des petites faiblesses qui feront les grandes défaites. Ici, pas de cadeau. Sur l’autel du déni et du ressentiment, les pires élans sont à l’œuvre, les grands travers humains sont à la manœuvre, et c’est beau, c’est grandiose. Sans explosions, sans retournement de dernière minute à chaque fin de chapitre, à un rythme de cow-boy qui mène son troupeau, Thomas Savage scarifie ses personnages, il célèbre la noirceur humaine avec zèle et un rare talent. Ici, les coups de couteau sont des phrases courtes, des relances aux silences, des réponses qui ne viennent pas et des questions qui tuent à petit feu de n’être pas posées. Ses tableaux, ses scènes sont subtils et évoquent plus qu’ils ne disent. Comme quand le gouverneur et son épouse viennent diner chez les Burbank, un grand moment où l’auteur donne toute sa capacité à comprendre les non-dits, les gênes, les faux-semblants.

Si vous n’avez pas lu Le pouvoir du chien, il vous manque au tableau de chasse une œuvre majeur de la littérature américaine, rien que ça.

A noter : la seule édition aujourd’hui disponible en librairie est celle proposée par Gallmeister en collection Totem.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski (Totem) et Pierre Furlan (10/18).

Le pouvoir du chien, Thomas Savage, Gallmeister, collection Totem, 288 p. , 9€90.

James Carlos Blake vs Willy Vlautin – Boxe à la Une – Yann

Il marqua une pause et cracha un jet de tabac : « C’est dur la boxe. Parfois, c’est drôle, parfois c’est bizarre, parfois triste. Mais c’est toujours dur. Comme on dit souvent, c’est pas pour tout le monde. En tout cas, c’est ce que j’en pense, moi. » James Carlos BlakeVies et morts de Stanley Ketchel.

Photo : Yann Leray.

Sport régulièrement mis en lumière au cinéma et, dans une moindre mesure, en littérature, la boxe revient sous les feux des projecteurs ces dernières semaines grâce aux hasards des calendriers éditoriaux. Deux romans américains, donc, deux ambiances et, à mes yeux, un vainqueur incontestable.

Devenir quelqu’un est le cinquième roman de Willy Vlautin chez Terres d’Amérique, dans une traduction signée Hélène Fournier. Également connu comme auteur-compositeur-interprète au sein du groupe Richmond Fontaine, Vlautin est né en Oregon où il vit toujours. Suivant les pas d’Horace Hopper, son roman se déroule entre le Nevada et l’Arizona. Jeune homme d’origine indienne, Horace a été élevé par un couple de fermiers blancs après avoir été abandonné par ses parents. Son rêve est de faire carrière dans la boxe et il va, pour y parvenir, quitter le ranch familial pour Tucson, Arizona, où il espère devenir un champion sous le nom d’Hector Hidalgo. Ses origines indiennes induisant fréquemment les gens en erreur, Horace est régulièrement pris pour un mexicain, peuple ayant donné naissance à quelques boxeurs d’exception, réputés pour leur pugnacité et leur courage.

« Mr Reese lui avait expliqué que la vie, en elle-même, est un fardeau bien cruel car nous savons tous que nous venons au monde pour mourir (…) Mais, avait ajouté le vieux rancher, on peut adoucir un peu les choses en faisant preuve de respectabilité et d’honnêteté, et la vie devient alors plus supportable. Pour lui, les menteurs et les lâches étaient de la pire espèce car ils vous brisent le coeur dans un monde qui est précisément fait pour cela. »

Poussé par la conviction qu’il fera ses preuves sur le ring et gagnera enfin la considération qu’il pense mériter (oubliant sans doute un peu vite celle que lui témoignent déjà ses parents adoptifs), Horace sera vite confronté à la réalité de la vie en dehors du ranch, dans une ville et un état qu’il découvre et où personne ne l’attend.

Empreint de bons sentiments et habité par une mélancolie sourde , Devenir quelqu’un n’est finalement pas tant un roman sur la boxe qu’un livre sur l’identité, la difficulté de se construire selon ses rêves. Willy Vlautin fait preuve de sensibilité et de tendresse envers ses personnages et, par là-même, semble ôter à Horace / Hector ses chances de faire carrière dans un sport aussi brutal que la boxe. C’est peut-être cet aspect du roman qui empêchera finalement d’adhérer complètement à l’histoire, ce côté presque larmoyant que l’on aurait souhaité plus retenu. Une fois n’est pas coutume, nous voilà donc déçus par un titre de ces prestigieuses Terres d’Amérique dont on vous parle régulièrement par ici.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Fournier.

26 novembre 1908, à San Francisco, Stanley Ketchel (à gauche) et Billy Papke. Photo prise juste avant le K.O. Bettmann Archive.

Toute autre ambiance chez James Carlos Blake qui, à son habitude, choisit de remettre en lumière un personnage haut en couleurs de l’histoire des États-Unis, Stanley Ketchel (1886-1910) en l’occurrence, champion du monde des poids moyens au début du XXème siècle, aujourd’hui tombé dans l’oubli.

Fuyant un père alcoolique et violent, le jeune Stanislaus Kaicel entame une vie de vagabond et passe plusieurs années à bourlinguer avec les hobos, découvrant le vaste pays en même temps que la violence de ce nouveau monde en ébullition.

« Il rêvait d’être un desperado, un cavalier solitaire de renom, que l’on viendrait interroger sur ses exploits audacieux. Il se voyait posant l’appareil d’un photographe, les yeux plissés, les pouces dans la ceinture de son holster pour illustrer des récits le décrivant comme un homme à la fois dangereux et incompris. Il aurait voulu être, après avoir quitté cette terre, le sujet de ballades mélancoliques. »

De gauche à droite : Pete Dickerson, Stanley Ketchel, Emmett Dalton, Joe Gorman. Fasciné par les figures des Dalton, Ketchel finira par rencontrer le seul survivant de la bande, Emmett, en 1910, peu de temps avant sa mort. Crédit non trouvé.

À défaut d’être le sujet de ballades mélancoliques, il devient le personnage central de ce roman plein de bruit et de fureur dans lequel James Carlos Blake déploie tout son talent à faire revivre une époque où tout semblait possible, surtout si l’on disposait, comme Ketchel, d’une propension à la violence et d’une ambition féroce. Après avoir fait ses preuves comme « videur » dans un saloon de Butte (Montana), le jeune Stanislaus sera rapidement rebaptisé lorsque s’offrira à la lui l’opportunité d’entamer une carrière de boxeur. Devenu Stanley Ketchel, alias « l’Assassin du Michigan », il se fera très vite un nom et une réputation à la hauteur de ses espoirs. Manquant singulièrement de technique, le jeune homme brille surtout par sa férocité et la force de ses coups. À une époque où les règles de la boxe étaient plutôt permissives, le public assistait ainsi à des combats d’une violence incroyable où tout (ou presque) était permis. Les conditions semblaient donc réunies pour permettre à Ketchel une ascension rapide dans ce monde où il avait enfin trouvé sa place.

Ketchel contre Jack Johnson, champion du monde des poids lourds (1909). Crédit non trouvé.

James Carlos Blake impressionne une nouvelle fois par cette capacité qu’il a de redonner vie (et de quelle manière !) à un personnage hors-norme tout en restituant avec une énergie incroyable l’ambiance de ces années électriques où le monde semblait vouloir avancer toujours plus vite. Suivant le parcours de Ketchel et les combats épiques qui firent de lui, en quelques années, une légende vivante, il plonge le lecteur au milieu du ring, au plus près des coups démesurés qui fusaient de part et d’autre. Mais, et ça n’est pas là la moindre de ses qualités, l’écrivain s’attache à l’homme derrière le combattant et parvient à rendre émouvante cette figure indomptable et fière qui ne semble pouvoir s’exprimer qu’avec ses poings et vécut comme une rockstar bien avant l’heure. C’est paradoxalement au sein de ce récit brutal et d’un réalisme cru que Blake parvient à se montrer plus touchant que Willy Vlautin.

« Et tandis que Ketchel se dressait au centre du ring, le poing levé, il comprit que ce qu’il aimait le plus dans le combat, c’était la grande clarté qui s’en dégageait. il n’aurait pas su l’exprimer, mais s’il y avait une chose qu’il avait fini par comprendre, c’est que quand tu mets un adversaire K.O., tu résous une situation comme aucune rhétorique ou comme aucun argument philosophique ne saurait le faire. Le K.O., c’était la vérité dans toute sa pureté. »

Vies et morts de Stanley Ketchel est donc une nouvelle réussite à mettre au crédit de James Carlos Blake dans sa volonté de ressusciter ces destins oubliés, souvent marqués par la violence et un certain sens de l’honneur. Stanley Ketchel revit ainsi sous nos yeux dans ces pages emplies du fracas des combats et des hurlements des spectateurs et on termine le livre avec un certain sentiment d’injustice en se demandant comment il est possible qu’un personnage aussi exceptionnel ait été si rapidement effacé de la mémoire collective. Brillant.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Elie Robert-Nicoud.

Yann.

Devenir quelqu’un, Willy Vlautin, Albin Michel – Terres d’Amérique, 304 p. , 21€90.

Vies et morts de Stanley Ketchel, James Carlos Blake, Gallmeister, 377 p. , 23€80.