Blackwood, Michael Farris Smith (Sonatine) – Yann

« Les vignes pendaient des bosquets tels des rideaux donnant sur les coulisses, et l’homme y pénétra. Se tenant là parmi les arbres. S’enfonçant plus profondément. La voûte de kudzu au-dessus de lui bloquait l’éclat de la lune et dans l’obscurité il entendit des choses et s’en imagina d’autres, et il regagna la route précipitamment. Sa respiration plus rapide, son coeur plus rapide. Les coins de sa bouche se soulevèrent et esquissèrent un sourire. il ne voulait plus partir. il ne voulait plus s’éloigner dans la nuit. »

Photo : Yann Leray.

Après s’être fait remarquer dès 2015 avec Une pluie sans fin dans la défunte collection Super 8 (déjà chez Sonatine), Michael Farris Smith confirme avec ce quatrième roman qu’il possède une voix et, surtout, un imaginaire bien à lui. Toujours profondément ancré dans le Sud dont il est originaire (le Mississipi en l’occurrence), Blackwood devrait confirmer les espoirs placés en lui.

De retour dans la petite ville de Red Bluff vingt ans après l’avoir quittée, Colburn espère pouvoir y retrouver une vie aussi normale que possible malgré les fantômes de son enfance qui hantent ce lieu. Mais il n’est pas le seul nouvel arrivant : un couple de paumés accompagnés de leur enfant débarque un beau jour dans une voiture en fin de course et pose ses sacs quelque part au bord de la route … Dans cette ville en plein déclin, la disparition de deux frères jumeaux quelques jours plus tard va réveiller les mauvais souvenirs en même temps que les rancunes les plus tenaces.

Photo : Philippe Matsas.

Construit sur une trame usée jusqu’à la corde, Blackwood convainc pourtant sans peine, preuve s’il en était besoin du sacré talent de conteur de Farris Smith qui, dès les premières lignes, impose une ambiance étouffante à l’image du kudzu, cette vigne vierge qui envahit les environs de la ville et recouvre aussi bien les arbres que les maisons abandonnées et tous les déchets que les hommes peuvent laisser derrière eux. Prenant place au sein d’un décor oppressant, d’une ville dont la fin semble proche, inexorablement grignotée par une végétation que les habitants ont renoncé à essayer de maîtriser, Blackwood ne laisse que peu de place à l’espoir. Michael Farris Smith met ici en scène des personnages malmenés par le destin, sortes de marionnettes luttant en vain pour couper les fils qui les dirigent, victimes de leur passé comme de leurs sentiments.

« Red Bluff était passée du statut de nille part à celui de quelque part en seulement quelques heures. L’angoisse et le chagrin avaient réveillé la ville endormie avec des émotions qui étaient comme des coups de poing dans le ventre. »

Photo : Andy Anderson.

Marqué par un drame qui ouvre le roman, Blackwood est le récit d’une impossible rédemption en même temps que celui d’une plongée dans le mal absolu, au coeur des ténèbres. Malgré leur conscience que le salut ne peut venir que de la fuite, ses protagonistes échouent à quitter la ville, comme attachés eux aussi par ce kudzu qui finira par tout recouvrir. Moite, suffocant, Blackwood suinte l’angoisse et la noirceur, parfait représentant de ce « Southern Gothic » qui n’en finit pas d’altérer la frontière entre réel et fantastique, donnant ainsi libre cours à nos cauchemars intimes.

Yann.

Blackwood, Michael Farris Smith, 281 p. , 21€.