Lëd, Caryl Ferey (Equinox / Les Arènes) – Yann

Photo : Christophe Jacrot.

Bon, Caryl Ferey … Drôle de client, aimé par le public depuis pas mal d’années et souvent décrié ou carrément ignoré par certains confrères ou blogueurs. A titre personnel, après avoir été bien secoué à la lecture de Haka et Utu lors de leur sortie, puis par celle de Zulu un peu plus tard, il faut bien reconnaître que Mapuche d’abord, puis surtout Condor, avaient nettement refroidi mes ardeurs. Le gars devenait un peu pénible, jouant d’un lyrisme parfois exacerbé et d’une poésie plutôt lourdingue à mon goût. Si l’on y ajoute une certaine tendance à vouloir jouer les redresseurs de torts en se focalisant sur certains épisodes de l’Histoire de l’Amérique du Sud et de ses populations opprimées par quelques régimes pour le moins dictatoriaux, la mécanique de ses bouquins pouvait commencer à fatiguer un peu. Mais, et ce sont des qualités que l’on ne pourra lui discuter, l’homme s’investit dans ses romans et les appuie sur un vrai travail de documentation auquel viennent s’ajouter les voyages au cours desquels il explore la réalité du monde.

Qu’en est-il donc de Lëd, ce nouvel opus marqué à la fois par un changement d’éditeur et un bouleversement géographique ? Exit la Série Noire, bonjour Equinox. Adios l’Amérique du Sud, bienvenue en Sibérie. Pour celles et ceux qui l’ont suivi ces dernières années, le choix de la Russie ne constituera finalement pas une surprise, Ferey ayant publié Norilsk en 2017 chez Paulsen, présenté par l’éditeur comme « un récit qui oscille entre l’enquête gonzo et le polar au ton très enlevé ». Alors que ce texte ne dépassait pas les 160 pages, Lëd, dont la plus grande partie a Norilsk comme cadre, se déroule sur un peu plus de 500 pages.

Norilsk, donc, ville souvent présentée comme étant à la fois la plus septentrionale du monde (par rapport à ses presque 180 000 habitants) et la plus polluée, son complexe sidérurgique et minier étant considéré comme le plus vaste au monde. Lieu de tous les extrêmes, accessible seulement en avion ou par bateau (l’été), ancienne « succursale » du Goulag où moururent des dizaines de milliers de déportés.

Photo : Anastasya Leonova.

« Norilsk était une ville hautement photogénique malgré sa laideur industrielle. Depuis les toits en particulier, la vue était à la fois terrible et splendide, entre les cheminées fumantes comme des paquebots et les rares collines enneigées qui s’éparpillaient dans un blanc de brume à perte de vue. (…) Gleb aimait sa ville même si on lui avait cassé la gueule, ou peut-être l’aimait-il pour ça : l’abnégation d’une victime qui, malgré les coups du sort, cherche à se relever. »

Après un ouragan un peu plus violent que ceux dont la région est coutumière, on retrouve dans les décombres du toit arraché d’un immeuble le cadavre d’un éleveur de rennes. L’enquête est confiée à Boris, flic muté à Norilsk pour excès de zèle, pendant que gravitent dans les environs une poignée de personnages dont les destins vont finir par se télescoper autour de ce troublant décès.

Photo : Yann Leray.

Pour faire simple, on pourrait se contenter de dire que ce roman ne changera pas grand chose à la façon dont on appréhende Caryl Férey : ceux qui n’aimaient pas ne seront sans doute pas davantage convaincus. Quant aux amateurs, ils devraient y trouver largement leur compte. Ce qui est sûr, c’est que Lëd ne se contente pas de dérouler une intrigue convenue dans un cadre déjà vu mille fois. Férey a été touché par son séjour dans ce bout du monde et il est impossible de ne pas ressentir son envie de décrire au plus près la situation à Norilsk et dans les environs. Le résultat me semble à la hauteur de ses ambitions et il en ressort un tableau réaliste et précis, qui ne laisse rien (ou presque) de côté. L’industrie minière et la condition de ceux qui y travaillent, les magouilles et la corruption, l’impossibilité de vivre son homosexualité au grand jour, le sort des Nenets, peuple nomade éleveur de rennes, les difficultés d’une jeunesse déboussolée, Caryl Férey parvient à aborder tout cela sans pour autant faire de son roman une bouillie indigeste pour cause de trop d’ingrédients. Lëd n’est pas exempt de défauts, son écriture laisse parfois à désirer et retrouve à d’autres moments cette tendance au lyrisme qui nous avait précédemment agacés, mais avec une sourdine qui permet finalement à tout un chacun de rester concentré sur le récit, lequel, comme il se doit, ne souffre quasiment d’aucun temps mort. Lëd ne figurera vraisemblablement pas dans notre sélection de fin d’année mais il reste au final un roman plutôt bien fichu et lu sans déplaisir, contrairement à quelques autres titres parus cet hiver et dont on taira les titres par charité.

Yann.

Lëd, Caryl Férey, Equinox – Les Arènes, 523 p. , 22€90.

Tous complices, Benoît Marchisio (Équinox / Les Arènes) – Impact, Olivier Norek (Michel Lafon) – Perrine

« Réveillez-vous ! » pourrait être le titre de cette chronique …

Voici bien longtemps que je n’avais pas eu envie d’écrire pour parler de mes lectures. Pour être honnête, je n’avais pas beaucoup lu non plus. Et puis début 2021, me voici à nouveau tentée au détour d’un rayon de librairie ou de médiathèque et après avoir refermé ces deux derniers romans, il m’a paru indispensable de partager avec vous ce que je ressens.

D’un côté, nous avons Tous complices, premier roman de Benoit Marchisio paru aux Arènes (Equinox). Pour ceux qui connaissent cette collection, vous ne serez pas surpris si je vous dit que c’est un roman fort, noir et sociétal. En ces temps de confinements et de couvre-feu, nombreux sommes nous à être tentés par la possibilité d’avoir en trois clics sur une appli un burger, une bowl ou une pizza. Soyons honnêtes, 90% de ceux qui vivent dans une zone desservie y ont forcément au minimum pensé ? Après la lecture de Tous coupables, l’envie m’est clairement passée. On y découvre l’envers du décor, qu’on connaissait déjà bien sûr parce que nous savons tous que livreur est un job précaire, à peu près aussi bien classé que préparateur chez vous savez qui. Sauf qu’en fait, on ne savait rien, ou du moins moi je ne savais rien. Tout ce que j’avais en tête n’est rien à côté de la réalité. Les cadences, le marketing, le système monstrueux et ce à quoi les « collaborateurs » sont réduits.

Donc première claque, j’étais dans une jolie petite bulle déjà pas très clean, qui m’a explosé au visage grâce à une écriture précise, portée par des personnages si attachants que cela nous révolte d’autant. Si seulement l’auteur s’était arrêté au monde de la livraison de repas à domicile, j’aurais peut-être pu m’en sortir en me mettant en cuisine et en attendant sagement que les petits restos du coin ouvrent à nouveau… Sauf que ce n’est là qu’un prétexte et que quand on gratte la peinture, le placo vient avec. Education nationale, média, c’est toutes les strates du système qui se révèlent gangrénée…

Et c’est là que j’enchaîne sur ma deuxième lecture, Impact d’Olivier Norek publié chez Michel Lafon. Autre style autre ambiance me direz vous ? Possible, mais il est loin le Olivier Norek qui écrivait des romans policiers bien construits nourris par son expérience professionnelle, où des flics menaient des enquêtes prenantes. Il m’avait déjà surpris avec Entre deux mondes, roman poignant sur la jungle et les non-droits des migrants, qui m’avait particulièrement plu pour son aspect documentaire mais laissait pour moi à désirer sur le scénario. Déjà, on sentait l’envie de faire passer un message, de creuser dans les failles du système et de dénoncer. Avec Impact, il réussit à allier un scénario intelligent qui s’emboîte parfaitement, des personnages animés par sa connaissance précise du milieu et un sujet des plus noirs : l’écologie. Sauf que c’est particulièrement réducteur de parler d’écologie tellement ce mot est aujourd’hui vide de sens. A force de l’entendre partout et à toutes les sauces, c’est comme le papier peint moche des toilettes de mamie, on y fait plus attention. On sait que c’est là, on sait bien qu’il serait temps de s’en occuper, mais…

Vous allez me dire elle a complètement perdu la main pourquoi nous parle-t-elle de deux bouquins en même temps, en plus on ne comprend pas vraiment de quoi ça parle et où veut-elle en venir ?

J’en viens à leur point commun. Nous. Dans les deux livres, la situation est morose, révoltante, à vomir et malheureusement ce n’est pas de la fiction. Rien de transcendant me direz-vous, c’est la base d’un roman noir. Ce qui germe par contre (et qu’on retrouve dans d’autres avant eux bien sûr comme dans Révolution de Sébastien Gendron chez Albin Michel), c’est que les auteurs nous présentent des héros qui n’en sont pas, des héros qui ne réussiront pas tous seuls aussi malins soient-ils, des héros qui ne servent qu’à allumer la mèche. Pour rendre le monde un peu moins dégueulasse, que ce soit pour enrayer le réchauffement climatique, la société de consommation ou la télé poubelle, il faut que cela vienne de nous. Sauf que nous, on a beau nous hurler dans les oreilles « Réveillez-vous ! » on dit oui oui et on retourne tranquillement regarder les infos en rentrant du boulot, en se persuadant que nous n’avons aucun pouvoir.

Alors si comme moi vous sentez dans cette époque morose et incompréhensible qu’il est temps de se poser des tas de questions et de chercher comment réagir, voici quelques lectures qui à défaut de vous donner des réponses pourront au moins éclairer la route. Néanmoins la plus grande des questions reste en suspens: jusqu’au faudra-t-il aller ?

Réponse dans une prochaine lecture qui sait ?

Perrine.

Tous complices, Benoît Marchisio, Équinox / Les Arènes, 287 p. , 20€.

Impact, Olivier Norek, Michel Lafon, 348 p. , 19€95.

Marseille 73, Dominique Manotti (Equinox / Les Arènes) – Fanny.

Pour tout vous dire, dans l’univers du polar et du thriller, souvent une petite voix, empruntée à un chihuahua caractériel, s’empare de ma boîte crânienne, du genre « pas assez ceci, trop cela, trop facile, pas assez tenu, oui mais bon, oui mais pas fantastique non plus », vous voyez le genre.
Et là, le bon-heur, un vrai bon polar comme le chihuahua les aime. Un fond historique conséquent, ose-je dire « mordant », un commissaire qui connait son job, et reconnaît le travail de son équipe, une enquête haletante, une atmosphère électrique de bout en bout, voici Marseille 73 de Dominique Manotti.

Le contexte est dense, tu sentiras l’odeur du soufre et du sang.
Onze ans après la fin de la guerre d’Algérie, et lors du premier choc pétrolier, le gouvernement de Pierre Messmer -sous la présidence de Pompidou- adopte, face aux difficultés économiques (qui semblent éternelles…), la circulaire Marcellin-Fontanet, qui limite l’immigration en France.
De l’été à l’automne 1973, une vague de violences racistes envers les Algériens, perpétrées principalement à Grasse et Marseille, s’abat sur l’hexagone. Ces actes violents et barbares ont fait cinquante morts et plus de trois cent blessés. La sociologue Rachida Brahim a décompté seize assassinats de nord-africains, durant cette année 73, au sein de la cité phocéenne, mais la plupart des assassins n’ont pas été identifiés (sources Wikipédia et Marsactu).

Dominique Manotti n’y va pas avec le dos de la cuillère, toute militante -de gauche- et ex syndicaliste qu’elle est, cela donne donc toute la saveur à cette très -très- bonne enquête.
Nous y retrouvons le commissaire Théodore Daquin, ne t’inquiète pas, pas besoin d’avoir lu les précédents pour plonger dans cette histoire sombre, bouillonnante de vérités. Ce qui est véritablement génial dans sa construction, c’est cette atmosphère poisseuse qui te prend dès les toutes premières pages, tout y est documenté, précisé : la naissance du Front National, « la chasse à l’immigré » mené par l’Ordre Nouveau et autres nostalgiques-viandards de l’Algérie française, les anciens de l’OAS (Organisation armée secrète) aussi, souvent réintroduits dans l’appareil d’État et la police. Là, j’en suis restée comme deux ronds de flan face aux copinages nauséabonds de l’époque s’élevant à des hauteurs insoupçonnées, pauvre ignorante que je suis.
Manotti n’est pas là pour faire plaisir, en compagnie de Daquin, elle assume ses larges connaissances sur le sujet, sait où elle va et ne fait pas dans la dentelle de Karakou.

L’histoire commence avec le meurtre d’un traminot par un déséquilibré algérien puis l’exécution brutale de Malek (en mémoire de Ladj Younes), seize ans, dans les quartiers Nord de Marseille. Là, tu vis les scènes, c’est à dire que Manotti possède un regard tout à fait cinématographique, une plume vive et acérée qui t’emporte dans un univers où ripoux, enquêteurs acharnés, fascistes dégoulinants de haine, avocats avertis et bénévoles investi(e)s, se livrent une guerre sans merci.

Il est réellement jouissif à lire ce polar qui fait, hélas, écho à nos temps peu glorieux, il est donc nécessaire à lire.
« (…) La justice française nous dit que, dans ce pays, notre vie à nous ne vaut rien… Je n’ai pas envie de l’entendre. Aujourd’hui, si les policiers et les juges veulent trouver les complices de l’assassin, ils peuvent le faire. Ils ont des noms, ils ont des traces. Mais je suis sûr qu’ils ne le feront pas.(…) » déclare le père de la jeune victime.
Dominique Manotti y montre son engagement en gardant cette hargne salvatrice pour signer un nouveau polar tout en densité et en intensité.

Coup au ❤️ détonant.

Fanny.

Marseille 73, Dominique Manotti, Equinox / Les Arènes, 385 p. , 20€.