Un lecteur sur canapé / David Cantin – Cécile

On dit souvent que les bibliothèques en disent long sur leur propriétaire. Je propose ici d’en faire l’expérience en interviewant des femmes et des hommes sur leur pratique de la lecture.

Mon premier cobaye fut repéré sur Instagram. Apparemment gros lecteur, il semble avoir des goûts hétéroclites et exotiques, assez différents de ce qu’on voit passer en boucle sur les réseaux. Qui est donc cet assoiffé de livres qui inonde les réseaux de textes souvent inconnus au bataillon ?

Bonjour David,

Bonjour Cécile,

Revenons ensemble sur les livres qui ont apporté engrais à ton terreau intime, ceux qui t’ont le plus surpris, énervé, stimulé, ceux que tu as le plus conseillés, offerts, prêtés…. Mais avant toute chose, à quoi ressemble ta bibliothèque ?

Photo : David Cantin.

Les bouteilles de vins et les livres font chambre commune sous le regard d’une pile immense à gauche….

Première question, lire, pour toi, c’est venu comment ?

Il n’y avait pas de livres à la maison. Je ne viens pas d’une famille de lecteurs-lectrices. À la maternelle, je portais un manteau de fourrure. Ma grand-mère venait me conduire en voiture sport blanche. À l’adolescence, un ami me refile Les Chants de Maldoror puis Les Fleurs du mal. Dans la prose de Lautréamont, quelque chose m’échappe complètement mais me rend accro. Il y a aussi cette scène où le narrateur fait l’amour avec un requin. C’est intrigant et c’est probablement cette scène très étrange qui suscite mon goût pour la lecture.  On marche avec nos livres dans les couloirs de l’école. C’est ça un peu la lecture au départ. J’emprunte à la bibliothèque L’Ombilic des limbes d’Artaud. Je vais parfois en librairie, mais le choix est restreint. Un ami me fait des suggestions, de la poésie surtout. J’aime être fasciné par un livre, comprendre et ne rien comprendre à la fois. En classe, je dois apprendre des fables de La Fontaine par cœur. Je déteste. Je n’aime pas le sport non plus. Je préfère la compagnie des filles. Les femmes sont plus intelligentes que les hommes, en général. Un professeur que je croise dans une boîte de nuit, quelques années plus tard, me suggère de lire La Recherche et de me défaire de mon obsession pour la littérature américaine. Je lis en français et en anglais. Je préfère Thomas Bernhard et les livres interdits. 

David, j’ai cru comprendre que tu vivais au Québec, or tu n’évoques jusqu’à présent aucun titre, aucun auteur. Pourquoi ?

Curieux, non? C’est plutôt vrai que j’ai un rapport amour-haine avec la littérature québécoise. Évidemment, il y a des œuvres que j’apprécie énormément. Je pense, entre autres, au Mailloux d’Hervé Bouchard (le Beckett du Saguenay) à La bête creuse de Christophe Bernard (Infinite Jest version Abitibi), Highwater d’Olga Duhamel-Noyer ou encore le somptueux Deuils cannibales et mélancoliques de Catherine Mavrikakis qui se lit comme une variation de A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’Hervé Guibert (un livre de deuil et d’espoir). Je n’aime pas ce rapport folklorique au Québec, j’apprécie les écritures et les imaginaires forts.

Je suis né au Québec, mais j’ai fait des études en littérature française. J’aime diversifier mes lectures selon mes humeurs ou parfois une lecture en entraîne une autre. On ne lit pas forcément la littérature française comme en France où vous avez, sans doute, un autre rapport à la littérature québécoise. C’est une question d’affinités, de rencontres, de lecteurs et lectrices avec qui nous échangeons. Je lis aussi beaucoup de littérature américaine et anglaise, donc je ne suis pas non plus uniquement fidèle à la littérature française.

J’ai découvert la littérature québécoise avec un livre un peu étrange, formel et oublié La Mal de Vienne de Rober Racine. Un livre obsessif sur l’art et le personnage de Thomas Bernhard. Est-ce que tu as déjà lu Défaut d’origine d’Olivier Rohe? C’est aussi un hommage au maître Thomas Bernhard, un monologue fou. Je veux te parler de littérature québécoise et je te parle plutôt de Thomas Bernhard !

Puisque Thomas Bernhard revient sans cesse, tu nous fais lire un extrait ?

Thomas Bernhard, c’est quand même une sacrée claque la première fois que tu le lis. Je me rappelle Des arbres à abattre, Maîtres anciens. Il y a une colère, ainsi qu’une noirceur chez lui que je trouve inspirante. Encore une fois, c’est l’écriture qui m’interpelle en premier. Cette prose qui ne ressemble à aucune autre et qui inspire une nouvelle génération d’écrivain(e)s comme Katharina Volckmer ou Hari Kuntzru

Ta littérature de prédilection est plutôt transgressive ? Rien ne doit ressembler à un long fleuve tranquille ?

Je pense que oui, évidemment. C’est pas tant l’interdit que le fait que la littérature peut être autre chose et surtout quelque chose qui dérange, surprend, étonne et émerveille. Je n’aime pas les lectures amusantes ou confortables. J’aime être confronté ou, disons, que la lecture ne soit pas de tout repos. La lecture n’est pas un divertissement pour moi. Je me fie à mon instinct. Je suis quelqu’un de très intuitif.

Il y a quelque chose de la séduction aussi. Lire pour être séduit et séduire avec les recommandations. Je lis peut-être pour vivre des aventures ?

Quel genre d’aventures par exemple ?

L’âge d’homme de Michel Leiris ou Le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic par exemple, des œuvres inépuisables. Être séduit et chercher à séduire en retour, voilà ce qui me définirait.

Comment ça séduire en retour ?

Car il faut bien vendre des livres, donc aussi bien vendre ce qu’on aime, créer une dépendance et un dialogue. Même en n’étant pas toujours d’accord, c’est chouette non ? 

Attends attends, il y a une donnée qui m’échappe : tu es libraire ?! Mais je ne savais pas ! Diantre, je décide de m’entretenir avec des lecteurs et je tombe sur un libraire ! Libraire parce que lecteur ? C’était une évidence pour toi ? Où et depuis combien de temps exerces-tu ce métier ?

Je suis devenu libraire par hasard car j’étais un peu exaspéré de faire de la pige dans les journaux. C’est un apprentissage qui se fait sur le terrain et à travers de nombreuses rencontres.

Je suis libraire à Québec. À la Coop Zone, une librairie sur le campus de l’Université Laval. J’ai une clientèle exigeante mais plutôt sympathique et ouverte aux suggestions.

Libraire depuis une bonne quinzaine d’années et plutôt du genre actif sur les réseaux sociaux.

Être libraire, pour moi, c’est faire des rencontres autant en personne que via les réseaux sociaux. J’aime conseiller, mais aussi que des lecteurs-lectrices, des auteurs-autrices, me suggèrent des lectures. On dit souvent qu’il faut proposer le bon livre à la bonne personne. Je suis d’accord, mais il faut aussi oser dans nos propositions. Évidemment, les nouveautés arrivent en quantité abondante ici aussi. Je lis ce qui m’interpelle, j’ai la chance de le faire. Je suis plutôt roman, mais la poésie et l’essai sont primordiaux chez moi. Je lis égoïstement, pour moi, dans le but d’élargir ma vision des choses en général. 

Je me suis toujours demandée si le libraire reste fidèle au lecteur qu’il était ?

On change toujours comme lecteur. Les lectures marquantes nous changent, mais aussi les mauvais livres. C’est aussi les discussions avec d’autres lecteurs qui viennent enrichir nos propres lectures.

Peux-tu me parler des trois dernières lectures qui auront compté pour toi cette année ?

The Appointment de Katharine Volckmer. Ce livre paraîtra sous le titre Jewish cock chez Grasset en septembre prochain. Imagine Thomas Bernhard qui réécrit Portnoy et son complexe de Philip Roth, mais avec une énergie aussi frondeuse que féminine. C’est vulgaire, déroutant et extrêmement drôle. J’adore.   

– Lait sauvage de Sabrina Orah Mark. Un univers absurde, tendre, imprévisible. Il y a quelque chose dans ce livre qui m’a rappelé le surréalisme viscéral de Leonora Carrington. Magique. 

– Ritournelle de Dimitri Rouchon-Borie. Inspiré d’un fait divers, c’est l’histoire de trois hommes perdus dans un cycle de violence, de rage et d’ivresse comme on en voit rarement en littérature. Même si l’auteur a été révélé en début d’année avec Le démon de la colline aux loups, ce court texte est encore plus saisissant à mon avis. A découvrir absolument. 

Ton livre doudou ?

La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet. C’est en lisant Bleuets de Maggie Nelson que j’ai voulu relire La vie sexuelle de Catherine M. car c’est une analyse fascinante et audacieuse, mégalomane aussi, d’une femme qui ose parler de son rapport à la sexualité. Ce qui m’intéresse dans ce livre c’est qu’elle adopte la position de la critique d’art qui fait dans l’autofiction sans la moindre censure. C’est une œuvre courageuse et proustienne.  

Le livre que tu n’arrives pas à conseiller ?

Esther d’Olivier Bruneau, mais il sort bientôt en poche et je vais pouvoir me reprendre. Il est arrivé au mauvais moment en librairie (pandémie, trop gros, trop coûteux) et c’est un auteur inconnu au Québec, pourtant c’est un texte divertissant, drôlement bien rôdé et résolument féministe. 

Le livre que tu te gardes pour plus tard ?

La Vie et les opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne. Je veux lire la traduction de Guy Jouvet chez Tristram. C’est énorme, mais je sais qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. Un été peut-être!  

Un secret? 

J’aime beaucoup lire Pierre Guyotat. Il y a quelque chose qui me plaît dans ses livres ; la langue, le style, mais aussi les questions qu’il se pose par le biais de l’écriture. Il reste injustement oublié, à mon sens,  dans la littérature française contemporaine. Je crois que c’est un écrivain que nous allons redécouvrir dans les années à venir.   

  Le livre que tout le monde devrait lire?

Warum de Pierre Bourgeade.

Une lecture honteuse ?

Je ne sais pas si je dois avoir honte, mais pour moi Portnoy et son complexe de Philip Roth est un régal. C’est drôle, vulgaire et ça ne cadre pas du tout avec l’époque actuelle. 

Celui que tu relis .?

Les Choses de Perec car c’est un livre si simple et tellement original, indémodable. J’aimerais aussi relire La vie mode d’emploi car Perec demeure un styliste hors-pair. 

Si tu ne devais en garder qu’un ?

Ça va paraître prétentieux, mais La Recherche c’est quand même tout un exploit littéraire. Il y a tellement à découvrir chez Proust, l’autofiction ultime? Il faut aussi lire L’Atelier Albertine d’Anne Carson, une plaquette qui compte parmi mes livres préférés. 

Et le préféré justement :

Autoportrait d’Édouard Levé.

David, merci beaucoup !

Vous pouvez retrouver tous les coups de cœur de David sur son Instagram :

L’expérience me semble tout à fait concluante. A travers ses réponses, le portrait esquissé de David apparaît d’une assez grande précision : Ici, on vit de sauvagerie, sans cesse en attente d’inattendu et de choc et on accorde toujours son verre de vin. Ici, la lecture n’est pas une pratique de détente, plutôt un sport de combat. Ici, la lecture est religion.

(Notons que David n’a aucun livre de couture dans sa bibliothèque, ce qui explique le trou béant au genou dans son jeans.)

Cécile.

ps : et alors que je clôturais cet entretien, soudain, apparaît au détour d’une des pages de L’Analphabète d’Agota Kristof que je suis en train littéralement de dévorer :

La littérature a décidément plus d’un tour dans son sac.

Pierre-Julien Marest, éditeur – Entretien – Seb

Le fondateur de Marest éditeur s’est prêté avec joie et pas mal d’humour à un entretien au cours duquel nous avons abordé la littérature bien sûr, mais aussi et surtout une bonne louche de cinéma. Interview d’un érudit du 7ème art.

Bonjour Pierre-Julien. Peux-tu te présenter en quelques lignes ?

Je suis parisien, issu des quartiers les plus bourgeois de la capitale. J’ai été éduqué chez les catholiques. Ma vie est l’histoire d’une lente conversion.

Cette passion pour le cinéma, d’où vient-elle ?

Des souvenirs d’avoir vu, très tôt, des classiques. A deux ans, Metropolis de Lang, mon premier film en salles. A 7-8 ans, je me souviens surtout de Fenêtre sur cour d’Hitchcock, de La Maison rouge de Delmer Daves, mais surtout de Pêché mortel de John Stahl. Mais, de manière générale, tout ce qui pouvait susciter chez moi une forme d’évasion était salutaire.

Marest éditeur navigue entre le cinéma et la littérature, ou plutôt fait le lien entre les deux. Cette proximité t’est-elle apparue tout de suite ou plus tard ?

Elle est apparue un peu par hasard, lors d’un pot aux éditions Rivages, où j’ai rencontré l’écrivain Luc Chomarat. Il m’a parlé d’un texte qu’il était en train d’écrire, une sorte de roman sur Ozu et Tarkovski. Ça s’appelait déjà Les dix meilleurs films de tous les temps et, apparemment, ça ne plaisait pas beaucoup, les éditeurs à qui il l’avait présenté ne comprenaient pas très bien ses chapitres de deux lignes. Bref, je lui ai donné mon mail, j’ai lu, j’ai explosé de rire plusieurs fois par page, et plus encore pour les pages de deux lignes, donc j’ai dit banco. Je démarrais tout juste, je crois qu’on a eu aucune presse, si ce n’est Kaganski dans les Inrocks, ce qui n’a pas empêché le livre de devenir assez vite culte dans les milieux cinéphiles. Succès certes plutôt confidentiel, mais amplement mérité et qui m’a amené à penser que c’était une très bonne idée, en fait, de creuser le lien entre cinéma et littérature. Après, je n’ai rien inventé, on peut considérer que P.O.L était déjà sur ce créneau etc. Mais, débuter avec Chomarat, c’était singulier, iconoclaste, à la fois sérieux et drôle. J’ai toujours eu en tête une réflexion de Pauvert, qui disait quelque chose comme : pour devenir un bon éditeur, publiez ce que les autres ne font pas. De ce point de vue, le livre de Luc était idéal.

J’ai lu que tu réalisais toutes les maquettes des livres que tu édites. Tu dis même à ce sujet que tu te mets au service du texte, que tu le mets en scène. Faut-il un regard de cinéaste pour arriver à fabriquer ces maquettes ?

Non, du tout, il faut surtout être radin. Une maquette de livre, ça peut facilement tourner à 7 euros la page, ça va vite. Je connais des éditeurs qui payent leurs graphistes avant leurs auteurs, j’ai toujours trouvé ça agaçant. De même, on m’a plusieurs fois fait comprendre que cela n’était pas très chauvin de faire imprimer mes livres à l’étranger. Mais les économies que je réalise sur ces deux postes me permettent déjà ceci : de verser des à-valoir, aussi modestes soient-ils, aux auteurs. Par ailleurs, étant donné que j’ai des coûts de fonctionnement extrêmement bas, je ne suis que très raisonnablement dépendant du succès des livres, ce qui me permet de prendre des risques. Pour en revenir à la question du regard, je pense qu’il faut surtout aimer les livres, voir les pages comme des espaces peuplés de signes et, d’une certaine manière, apprendre à les aimer tous.

Lorsque tu as entre les mains un texte à éditer, trouves-tu très vite la couverture ?

Cela dépend ; parfois, elle émane d’une proposition de l’auteur ou c’est un choix évident. A d’autres occasions, on cherche, on fait des essais, on trouve. Il n’y a qu’une seule fois où cela s’est mal passé ; j’avais fait une vingtaine de propositions à un auteur, rien ne lui convenait. J’ai fini par lui imposer un photogramme d’un film de Gérard Courant, avec qui j’avais trouvé un accord sur les droits. L’auteur n’a pas apprécié ; il a contacté le cabinet Pierrat, qui m’a affirmé que l’auteur souhaitait exercer son droit moral à l’encontre de la couverture et interdire la publication en l’état. J’ai répondu poliment que le photogramme représentait le cinéaste auquel l’essai était dédié, que je ne voyais donc pas le problème, tout en rappelant que ce choix était ma prérogative. On m’a répondu, en gros, combien ? J’ai donné un chiffre un peu au hasard. Deux jours après, j’étais payé 2000 euros pour ne pas publier un livre. Ce fut donc une opération particulièrement juteuse. 

Le logo de ta maison d’édition, on en parle ? Il m’évoque le générique de James Bond.

On me l’a dit plusieurs fois. En fait, le générique de James Bond a été conçu par Maurice Binder, qui s’est fortement inspiré de Saul Bass, auteur du générique de Vertigo. Si l’on recherche plus loin, cela pourrait renvoyer certaines séquences de Busby Berkeley et à son usage immodéré du kaléidoscope, voire à L’Homme à la caméra de Dziga Vertov. C’est Alexis Borgé qui a réalisé ce logo, je voulais quelque chose qui évoque l’œil humain et celui de la caméra.

La passion semble conduire tes actes. Il semblerait que ce soit ton admiration sans bornes pour Hitchcock qui t’ait incité à créer Marest éditeur ?

Oui, un traducteur m’avait fait part de textes d’Hitchcock inédits en français. De fil en aiguille, il m’a proposé un entretien inédit entre Warhol et Hitchcock, qui devait faire l’objet d’une publication dans la revue L’Infini. Mais j’ai trouvé ce texte tellement excitant que j’y ai vu la promesse d’un livre, qui est devenu Warhol/Hitchcock, soit l’acte de naissance de la maison.

Soyons pragmatiques. Comment parvient-on à convaincre un banquier de nous prêter de l’argent pour monter une maison d’édition en 2016 ? Faut-il qu’il soit un admirateur d’Hitchcock ?

On n’y parvient pas, à vrai dire, je n’ai même pas essayé. Dix ans auparavant, j’avais tenté le coup lors de ma première maison d’édition, pour financer la traduction des deux ouvrages de Sterling Hayden. Inutile de faire un tableau : l’acteur était inconnu et le projet bien trop hasardeux pour rentrer dans les grilles de rentabilité du conseiller bancaire. Par contre, j’ai eu la chance de percevoir un héritage à cette époque. De l’argent qui dormait depuis 20 ans dans une institution bancaire ; malheureusement pour cette dernière, une loi venait de passer, les obligeant à contacter les bénéficiaires des héritages qu’ils recelaient. Bref, une sorte d’oncle d’Amérique, qui n’était autre que ma grand-mère.

Est-ce qu’avoir pigé chez Télérama t’est utile dans ton métier d’éditeur ?

Non, pas vraiment. Le fait de travailler pour Télérama leur interdisait de parler de mes publications — une affaire de déontologie.  J’imagine qu’on doit pouvoir se dire que je bénéficie de réseaux plutôt solides, étant passé par une rédaction prestigieuse. En fait, c’est plutôt le contraire : je ne suis pas quelqu’un de très sociable, s’il y a un évènement branché à Paris, vous pouvez être assez sûr de ne pas m’y croiser et si quelqu’un m’agace, vous pouvez être certain que je ne céderai pas à la moindre hypocrisie.

Songes-tu à déléguer la diffusion-distribution ou comptes-tu garder la main dessus ? Pour quelle raison ?

Pour l’heure, je souhaite rester en auto-distribution/diffusion. La logique de distribution peut s’avérer très coûteuse ; je pense à un ouvrage où j’ai eu une mise en place de 650 exemplaires, pour un chiffre final de ventes de 170 exemplaires. Sur les 480 exemplaires invendus, j’ai dû payer un pourcentage au distributeur. Je ne parle même pas des exemplaires tirés en trop : le diffuseur m’avait conseillé d’en imprimer 2000 (soit, du sur-stockage, pour lequel je payais aussi la location de palettes chez le distributeur). Ajoutez à cela qu’une quantité non négligeable des 480 invendus avaient été retournés défectueux, et donc bons pour le pilon. N’oubliez surtout pas les frais inhérents à tel abonnement chez le distributeur, ceux de « picking » (soit, le simple fait de déplacer les livres) et vous comprendrez comment, pire que de n’avoir jamais vu la couleur d’un cent sur les 170 ventes, vous vous retrouvez à payer aussi votre distributeur et votre diffuseur (après l’auteur, le relation libraires, l’attachée de presse, la Poste etc.). Bref, je n’en dormais plus la nuit.

Donc, l’auto-distribution, c’est le paradis, après cela. Il va sans dire que mes mises en place sont bien inférieures, mais mon taux de retour a chuté. Si j’exclus les retours des années précédentes, je dois être entre 5 et 10% sur l’année dernière. Je vends moins, mais je gagne évidemment beaucoup plus. Pour ce qui est de la diffusion, je viens d’embaucher quelqu’un pour m’épauler.

Il y a un lien très fort entre le cinéma et la littérature. De tous temps, les réalisateurs ou les producteurs ont acquis des droits de romans ou nouvelles pour alimenter leur activité. Créer une maison d’édition comme la tienne est une sorte de mise en abime ?

Je ne l’ai jamais vu comme ça, mais, oui, la littérature a fréquemment servi de matière première au cinéma. Partir du cinéma pour retourner à la littérature me semble assez naturel ; exposer l’impact du cinéma sur la création contemporaine, comme le fait Sébastien Rongier dans son essai sur Psycho (d’Alfred Hitchcock), Alma a adoré, me semble réjouissant.

Ce serait drôle si quelqu’un achetait les droits d’un de tes ouvrages pour en faire un film ?

Ça serait très drôle ; ça a failli être le cas pour un essai sur la chanson chez Moretti, signé Sébastien Smirou, pour lequel une société de production avait posé une option, qui est hélas tombée. Et c’est bien dommage, nous avions déjà investi dans du Primitivo pour fêter cela.

Que ce soit en matière de littérature ou de cinéma, l’Europe et notamment la France, ont beaucoup influencé les écrivains et gens du cinéma américain. John Irving par exemple, voue une grande admiration à Flaubert, et Renoir à fait une belle carrière en Amérique. Comment expliques-tu ceci ?

C’est une question complexe. Le cinéma américain fut longtemps d’essence européenne. Pour ne citer que quelques réalisateurs nés en Europe qui ont fait carrière à Hollywood : Joseph von Stenberg, Eric Von Stroheim, Charles Chaplin, Alfred Hitchcock, Fritz Lang, Billy Wilder, Otto Preminger… Même parmi les producteurs légendaires d’autrefois, Samuel Goldwyn est né en Pologne, Jack Warner au Canada, Louis B. Mayer à Minsk. Les liens avec l’Europe et sa culture sont nombreux.

Le Mot et le Reste, un autre éditeur, présente un profil similaire à celui de Marest éditeur. Une programmation hybride entre musiques et littérature. Ta maison est plus jeune de vingt ans, mais cela semble démontrer que les arts se tiennent plus la main que certains voudraient le croire et que les gens sont plus curieux qu’on ne le pense. N’est-ce pas justement le rôle premier d’un éditeur de proposer non pas ce que le public aime, mais ce qu’il pourrait aimer ?

Je suis entièrement d’accord avec ce point de vue ; il ne faut jamais aller dans le sens du public, mais chercher à le surprendre, à le rendre curieux. C’est presque une question d’ordre politique ; je crois que c’est au lecteur d’aller vers le livre, et non le contraire. À espérer aller dans le sens du public, d’une littérature qu’il pourrait consommer sans effort, on ne fait qu’une chose : participer à son abêtissement.

Depuis quelques années, le cinéma américain semble tomber dans la facilité et ne produire que pour gagner toujours plus d’argent, preuve en sont les affligeants films de supers héros qui ne sont ni faits ni à faire et se ressemblent presque tous. Malgré cela, il existe un cinéma créatif, comme au festival Sundance, piloté par Robert Redford. Le salut viendra-t-il de là ou du public ? T’inscris-tu dans cette démarche de creuser dans la qualité ?

Je pense que le salut viendra de l’offre, et non de la demande. C’est aux producteurs, comme aux éditeurs, de maintenir un certain niveau, de ne pas aller dans le sens du vent. En tant que lecteur, j’ai horreur des phrases toutes faites, des livres qui ne reposent que sur une intrigue. Le style me semble aussi important que le fond.  Je n’espère qu’une seule chose, pour ce qui de l’état actuel du cinéma : que le système s’essouffle, que les spectateurs se lassent définitivement des productions Marvel et consorts, qu’on puisse enfin respirer.

J’ai découvert Marest éditeur grâce au livre de Didier da Silva, Le Dormeur. C’est incroyable de constater qu’un homme tel que Pascal Aubier (dont parle le livre) qui a carrément révolutionné la technique du cinéma soit inconnu du grand public. C’est aussi ça Marest éditeur, rendre une sorte de justice ?

Je n’ai jamais conçu cela comme une forme de justice, mais plutôt une révélation. Dès la première page de ce livre, j’ai été emballé ; le monde auquel l’auteur faisait référence me parlait entièrement. Et, perdu au milieu de ce monde, un cinéaste fabuleux dont j’ignorais tout : Pascal Aubier. Après l’avoir accepté ce texte, je me sentais plus proche d’un zélote soucieux de partager la bonne nouvelle de cette découverte, que d’un justicier.

Je suis assez fasciné par le doublage. Que ce soit au cinéma ou dans les séries télé. La France excelle depuis longtemps dans cet exercice. Nous venons d’ailleurs de perdre une pointure en la personne de Jacques Frantz. Si quelqu’un te propose un ouvrage sur ce sujet, tu dresses l’oreille ?

Pas sûr, avec tout le respect que je dois aux doubleurs. Je ne regarde jamais les films qu’en version originale, car je suis très sensible aux voix, et je pars du principe qu’un réalisateur digne de ce nom dirige tout autant les corps de ses interprètes que leur diction, leurs intonations. Je ne parle pas un traître mot de japonais, mais Akira Kurosawa, pour moi, c’est aussi la voix Toshiro Mifune, un peu comme l’est celle de Wayne chez Ford. Ce sont des films que je ne pourrais pas, je pense, voir doublés en français. Mais, une histoire des doubleurs français, ou, qui sait, un polar où un doubleur voix rêverait de tuer une vedette américaine dans l’espoir un peu fou de prendre sa place sur le silver screen, qui sait ?

Quels sont les projets de Marest éditeur ?

Hum, c’est confidentiel. Mais, outre un fantôme japonais, Doillon, Fleischer, et Fincher, on devrait bientôt parler de musique, et puis de punk aussi, et du Greco, évidemment et enfin de Cayatte, de Madame Bennett, de Jeanne Roques aussi, et encore de fantômes, et sans oublier les années 1970…

Avant le clap de fin, autre chose à dire ?

Euh, elle était bonne ? On la garde ?

Francis Geffard, entre deux mondes – Entretien

« La librairie sort étonnamment renforcée de cette redoutable année 2020, et c’est pour moi l’un des meilleurs signes qui soient pour l’avenir. »

La librairie Millepages, à Vincennes.

A l’heure où l’on fête les 40 ans de la librairie Millepages, pouvez-vous revenir sur ce qui vous a amené à la créer ? L’idée n’était pas forcément une évidence pour vous qui aviez grandi au sein d’une famille de militaires, ce qui ne vous a pas empêché, ainsi que le soulignait ces derniers jours, Pascal Thuot (aujourd’hui directeur général de Millepages), de devenir à l’époque le plus jeune libraire de France.

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été lecteur dès que j’ai été en âge de lire seul. La bibliothèque de l’école, puis celle du lycée, la bibliothèque municipale et les librairies de Vincennes étaient mes lieux de prédilection et ils ont contribué à ma formation livresque. Avant de commencer des études de droit, j’avais songé à faire l’Asfodelp, l’école de librairie qui se trouvait alors rue Saint-Dominique, mais le parcours offert ne me tentait guère. On était encore un peu au XIXe siècle à ce niveau-là et loin de ce que l’INFL offre aujourd’hui aux jeunes et moins jeunes qui souhaitent devenir libraires. La révolution de la librairie dite de création commencerait autour de la bataille pour le prix unique autour de Jérôme Lindon. Au bout de trois années de droit, j’ai réalisé que je faisais fausse route et que je m’ennuierais à mourir si je poursuivais cette voie. Je suis immédiatement revenu à cette idée de librairie, je n’ai pas passé mes partiels de février 1980 et quelques mois plus tard le 18 octobre de la même année Millepages ouvrait ses portes dans un local de 30 mètres carrés dans une petite rue proche du centre de Vincennes. C’était auparavant un magasin de modélisme tenu par un couple qui souhaitait prendre sa retraite, Mr et Mme Martzloff, qui m’ont permis d’acquérir le droit au bail à crédit. J’étais animé de la meilleure volonté du monde et prêt à affronter les montagnes mais totalement inconscient. J’ai appris le métier de libraire sur le terrain pendant toute ma vingtaine, en me battant pour que la librairie survive, et en la faisant telle que je le souhaitais : ouverte à tous les lecteurs, accueillante et dynamique, riche en propositions : vitrines, coups de cœur, prix littéraire décernés par l’équipe, rencontres et signatures, événements extérieurs…

– Cette première expérience de libraire a-t-elle conditionné les rapports que vous entretenez encore aujourd’hui avec les gens du métier ? A poste équivalent au sein d’autres maisons d’édition, il est très rare de ressentir une telle disponibilité, voire une telle proximité.

Évidemment, le fait d’avoir cette expérience de libraire m’a façonné et je possède toujours cet esprit-là aujourd’hui. Je connais les difficultés de ce métier, je connais ce lien que l’on crée avec les lecteurs et le rôle capital que jouent les libraires dans la vie de la littérature. Même si je suis devenu éditeur au fil des ans, je suis resté très proche de la librairie et des libraires d’abord parce que je connais les deux versants, l’amont et l’aval, et que mes liens avec Millepages ne se sont jamais distendus. J’en suis toujours le PDG et j’ai pris part avec Pascal Thuot, son directeur général depuis vingt ans, à son développement. J’ai donné beaucoup de moi-même à ce lieu et à son esprit, et cela a été un énorme soulagement de constater qu’il pouvait vivre sans moi, que d’autres pouvaient le faire évoluer et y apporter d’autres choses. C’est devenu un projet collectif porté par toute une équipe à la librairie générale comme à la librairie jeunesse BD, et sur ce plan rien ne pouvait davantage me combler.

– Comment la littérature s’est-elle imposée à vous ? Quel a été votre premier choc littéraire ?

La littérature s’est imposée à moi de façon différente au fil du temps. Les classiques pour la jeunesse, les auteurs du patrimoine prescrits au lycée, c’est une fois libraire que le champ s’est considérablement ouvert. J’ai eu beaucoup de chocs littéraires divers et variés mais la lecture de Sanctuaire de Faulkner a été une étape marquante, de même que celle de Enterre mon cœur à Wounded Knee de Dee Brown. Et puis, j’ai découvert Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos, Steinbeck, et les auteurs du Sud avec Flannery O’Connor, Robert Penn Warren, et Carson McCullers.

« La littérature et les Etats-Unis ont été les deux composantes de ma vie, depuis trente ans » disiez-vous dans un entretien au Monde en 2008. Le constat reste-t-il le même en 2020 ? Comment s’est faite cette rencontre avec les Etats-Unis, par quel biais ?

C’est toujours vrai aujourd’hui et cela continuera ainsi. L’année de l’ouverture de Millepages, c’est aussi celle de mon premier voyage en Amérique du Nord. J’ai entamé ainsi un long compagnonnage avec ce continent, avec son histoire, ses cultures et ses littératures. Pendant toutes ces années, la librairie a accueilli bon nombre d’écrivains américains (Toni Morrison, Richard Ford, Jim Harrison, Russell Banks, John Irving, James Ellroy et tant d’autres). Avant de mettre le pied aux États-Unis ou au Canada pour la première fois, j’avais déjà lu pas mal de livres et c’est classique : plus on s’intéresse à quelque chose, plus cette chose devient intéressante. L’Amérique est complexe, elle peut être passionnante ou déroutante, et une vie ne suffit pas à l’appréhender dans toutes ses dimensions.

« Publier moins, c’est publier mieux (…) Paradoxalement, un éditeur existe également à travers ce qu’il ne publie pas. »

Photo : Yann Leray

– En 1996, vous vous lancez dans l’aventure « Terres d’Amérique », au sein d’Albin Michel. C’était, pour vous, une suite logique à votre expérience de libraire ? Quel cheminement vous a-t-il amené là ?

C’est venu plus ou moins naturellement même si je ne m’imaginais pas un seul instant devenir éditeur. Ce n’était pas un projet mûrement réfléchi et encore moins un fantasme. Étant libraire, j’étais comme toujours aujourd’hui attiré par les librairies, et lors de mes voyages aux États-Unis j’ai pris l’habitude d’acheter des livres d’auteurs que je ne connaissais pas et qui n’étaient pas nécessairement traduits en français. C’est ainsi que s’est constituée une bibliothèque américaine au fil du temps, qui a été à l’origine de ma démarche d’éditeur car je ne vois finalement pas tant de différence fondamentale que ça entre la démarche du libraire et celle de l’éditeur qui invitent tous deux à partager les livres et les auteurs qu’ils aiment particulièrement. Être libraire ou être éditeur, c’est avant tout être lecteur.  

– Il me semble que l’engouement français pour la littérature américaine était moins prononcé à l’époque qu’il ne l’est aujourd’hui. Vous souvenez-vous de l’accueil réservé à vos premiers textes en tant qu’éditeur ?

Je crois que depuis la Seconde Guerre mondiale et la traduction croissante d’écrivains américains, l’intérêt des lecteurs français ne s’est jamais démenti. On publie beaucoup plus de titres aujourd’hui donc on peut avoir une vision faussée, je dirais que les tirages comme les ventes pouvaient être beaucoup plus importants qu’aujourd’hui. Mais l’on publiait davantage d’écrivains déjà reconnus alors qu’aujourd’hui les éditeurs prennent davantage de risques en publiant de jeunes auteurs dont ils achètent les droits pratiquement en même temps que les éditeurs américains… Internet dans un premier temps puis les réseaux sociaux ont apporté pas mal de changements à la vie littéraire et comme pour tout il y’a de bons et de mauvais côtés. Le premier livre que j’ai publié est L’hiver dans le sang , le premier roman de James Welch, un auteur du Montana qui avait la particularité d’être indien et dont l’œuvre résonne de cette culture et de cet héritage douloureux, autour de thèmes forts et universels, un peu à la manière de L’Etranger de Camus. L’accueil de la presse a été à la hauteur de mes attentes.

– Une des spécificités de « Terres d’Amérique » est la part importante accordée aux recueils de nouvelles. On sait depuis des années votre attachement à cette forme littéraire plus prisée aux Etats-Unis que par chez nous. Certains auteurs proposent des textes extrêmement forts et originaux (je pense en particulier à l’incroyable La chance vous sourit, d’Adam Johnson, qui m’a fait très forte impression). Avez-vous ressenti une évolution du regard français sur les nouvelles ?

C’est vrai et, en tant que lecteur, la nouvelle est un genre que j’affectionne particulièrement. J’ai eu un choc de lecture avec les recueils de Raymond Carver par exemple ou encore ceux de Thom Jones ou Charles D’Ambrosio. Pour moi, la nouvelle est la quintessence de la littérature et j’ai souvent découvert les écrivains que je publie en commençant à lire leurs nouvelles dans des revues et des magazines. Je pense notamment à Anthony Doerr, Sherman Alexie, Brady Udall, Karen Russell,  Eric Puchner, Joseph Boyden, Dan Chaon, Craig Davidson, Richard Lange, Wells Tower,  Robin MacArthur, Ben Fountain, Callan Wink, David James Poissant, ou Matthew Neill Null. Un bon recueil de nouvelles donne une parfaite idée de la gamme d’un écrivain, de sa capacité à camper des personnages et une intrigue. La nouvelle, contrairement au roman ne tolère pas la médiocrité. 

– Quelle est, en tant qu’éditeur, votre plus grande fierté ? Et votre regret, si vous en avez un ?

Mon histoire personnelle et intellectuelle est liée de près à la découverte et à la fréquentation des mondes indiens aux États-Unis comme au Canada. Cela a changé ma perspective sur un certain nombre de choses, notamment sur l’Histoire et sur la relation que les Européens ont entretenu avec les mondes autochtones et avec les non-Européens en général. Donc, si je dois avoir une fierté particulière en tant qu’éditeur, c’est peut-être d’avoir réuni chez Albin Michel un certain nombre d’écrivains partageant ces racines amérindiennes et dont les livres reflètent cet héritage et cette histoire à part dans l’expérience américaine. 

– Vous publiez peu, c’est une volonté qui était présente dès la naissance de la collection. Vous n’avez jamais cédé à la tentation de multiplier les titres ?

C’est vrai que je n’ai pas vraiment varié toutes ces années au niveau du rythme des parutions. Il y a d’un côté la volonté de faire des choix et de les assumer, publier moins, c’est publier mieux et donner plus de chances aux livres que l’on propose aux lecteurs. Et puis il y a la limite de notre temps comme de notre énergie. Paradoxalement, un éditeur existe également à travers ce qu’il ne publie pas. S’engager à faire découvrir le travail d’un auteur, c’est aussi lui assurer les meilleures conditions et, pour commencer, ne pas le mettre en concurrence avec un autre ou plusieurs auteurs que l’on publierait au même moment.

Photo : John Burdumy / Getty Images.

« L’extrême liberté de l’écrivain s’accompagne d’une responsabilité aussi grande vis-à-vis de son travail. C’est sur lui et seulement sur lui qu’il peut être jugé, voire décrédibilisé ce qui est la pire sanction. »

– Il a été beaucoup question, lors de cette rentrée littéraire, du roman de Jeanine Cummins, American Dirt, publié chez Philippe Rey. Mais on en a surtout parlé à cause des polémiques qu’il a pu susciter, en particulier sur la légitimité de l’autrice à vouloir rendre compte du sort des migrants au Mexique. Cette question est étroitement liée au phénomène des « sensitive readers » qui émerge ces dernières années aux Etats-Unis et gagne l’Europe. Quelle est votre position à ce sujet ? Certains de vos textes ont-ils déjà été confrontés à ce type de réactions ?

 Je pense que les choses sont assez différentes en France, même si les réseaux sociaux peuvent relayer ou créer des polémiques littéraires. Il a été si difficile aux États-Unis pour les auteurs issus de minorités de faire entendre leurs voix (la diversité dans l’édition y d’ailleurs reste un immense chantier, comme en France d’ailleurs), que la notion d’appropriation culturelle s’est développée depuis un certain temps et je comprends la frustration d’écrivains qui ont le sentiment de se faire « voler » leurs histoires par des auteurs qui n’appartiennent pas à leur communauté. Mais on ne saurait valider un système qui reviendrait à définir ce sur quoi on peut écrire ou pas. Le talent et la vision d’un écrivain priment sur tout le reste. Écrire de la fiction ce n’est pas écrire un témoignage, on peut par conséquent s’affranchir de toute barrière ou limite, endosser toutes les identités, voyager à travers l’espace et le temps. Mais l’extrême liberté de l’écrivain s’accompagne d’une responsabilité aussi grande vis-à-vis de son travail. C’est sur lui et seulement sur lui qu’il peut être jugé, voire décrédibilisé ce qui est la pire sanction.

Photo : Yann Leray

– Vous vous rendez régulièrement aux Etats-Unis. Ces voyages vous permettent de rencontrer les auteurs que vous publiez et éventuellement de continuer à prospecter. Quels sont, selon vous, les critères principaux auxquels doit répondre un livre pour pouvoir espérer voir le jour chez « Terres d’Amérique » ?

On ne sait jamais vraiment comment un livre ou un auteur va arriver à jusqu’à nous, mais les voyages, qu’il s’agisse de rencontrer des agents littéraires et des éditeurs à New York ou de passer du temps avec des auteurs ou simplement de séjourner dans un endroit particulier, ont un impact. Chaque séjour entraîne quelque chose, il y a les échanges et les conversations, les gens que l’on rencontre, les journaux ou les magazines que l’on lit, les librairies où l’on entre. Je ne crois pas que l’on puisse en tant qu’éditeur tout publier et publier tout le monde. On vit à travers ses choix et on se doit de les assumer. Je ne sais presque jamais ce que je cherche et ce sont davantage les textes qui me trouvent, quand leur lecture s’impose à moi comme une évidence. Évidemment, la qualité de l’écriture, la capacité à faire vivre des personnages, à avoir un projet littéraire et une vision, à posséder ce petit quelque chose que tant d’autres n’ont pas sont pour moi des préalables incontournables.

– Depuis la création de « Terres d’Amérique », les Etats-Unis ont vécu bon nombre de périodes sombres ? A ce titre, les romans que vous publiez finissent par constituer une radiographie assez précise des préoccupations du peuple américain au fil des années. Que vous a inspiré l’élection de Donald Trump ? Pensez-vous que l’actuel Président et la façon dont il aborde la politique finiront également par marquer la production littéraire de ces dernières années ?

Les États-Unis comme le reste du monde traversent des périodes compliquées, devant les défis permanents il y a la tentation de la facilité : céder au populisme, au complotisme, à l’absence de pensée, ériger des barrières… La littérature est évidemment l’inverse de tout ça. Je pense que la présidence de Donald Trump nous aura fait prendre conscience de tous les dangers qui menacent, le premier d’entre eux étant la fragilisation de la démocratie sous les coups de boutoir de la désinformation et de l’irresponsabilité des réseaux sociaux. Heureusement, la transition est amorcée aux États-Unis et Joe Biden sera le prochain président. Mais nous avons une petite idée désormais de ce contre quoi il nous faut lutter là-bas comme ici. Et la littérature fait partie de ce combat à mener, je ne doute pas que les écrivains américains sauront puiser dans cette expérience Trump l’inspiration nécessaire pour nous donner des œuvres engagées et qui porteront un regard nouveau sur le monde, conscients des maux qui le menacent.

– La première édition du festival America a eu lieu en 2002. C’était pour vous le prolongement logique de votre métier de libraire ? Ou de celui d’éditeur ? Ou bien un peu des deux ? Après neuf éditions, que vous inspire cette facette de vos activités ?

L’idée du festival est née de la nécessité de promouvoir les littératures nord-américaines, en dehors de la venue ponctuelle d’un auteur ici ou là afin d’assurer la promotion de son dernier livre. Publier des auteurs étrangers, c’est par définition publier des absents, des gens qui n’ont ici aucune existence préalable. Ce n’est jamais simple et il faut donc leur bâtir un vécu, étape après étape. Mais un auteur s’inscrit également dans quelque chose de plus large, quelque chose qui le dépasse. C’est cette dimension collective qui faisait défaut à mes yeux. Et l’idée du festival c’est de faire vivre des littératures le temps d’un week-end avec un nombre d’auteurs suffisamment important pour pouvoir prétendre à une représentativité significative. Y aborder des thématiques qui rassemblent des écrivains, les faire dialoguer, réfléchir, échanger sur quantité de sujets attendus et inattendus, partager sur leur façon d’écrire, de construire des personnages, etc.
Je dirai que cette partie de ma vie est étroitement liée aux deux autres, faire vivre la littérature, donner une dimension collective à l’activité solitaire qu’est la lecture. Pour moi, la librairie, l’édition et la manifestation culturelle sont trois pôles indissociables, qui chacun nourrissent ma réflexion et mon expérience.

– Quelle est aujourd’hui l’activité qui vous occupe le plus ? Où trouvez-vous l’énergie de mener ces différentes carrières de front tout en gardant cette disponibilité et cet enthousiasme qui semblent être votre «marque de fabrique» ?

L’édition est évidemment l’activité qui m’occupe le plus. Le temps des livres est un temps lent, et notre temps à nous est de plus en plus compliqué à gérer, avec son rythme frénétique. Par chance, America n’a lieu que tous les deux ans, et la librairie mène sa propre vie, ce qui me permet de mener les choses de front. Après, mon emploi du temps est organisé de telle façon que j’ai toujours un jour réservé pour la librairie et le festival, quand le besoin est là.

– Il était question, en début d’entretien, de votre premier choc littéraire ? Qu’en est-il du dernier ? De quels auteur(e)s est constitué votre panthéon personnel ?

Mon dernier choc littéraire c’est le premier roman d’une jeune fille de dix-sept ans qui s’appelle Leila Mottley. Elle est afro-américaine et originaire d’Oakland, son livre est à la fois d’une grande noirceur et d’une infinie beauté. J’ai été littéralement scotché par son talent, par la singularité et la puissance de sa voix et de son univers. Le livre sortira à la rentrée littéraire 2022. Après mon panthéon personnel est plus ou moins composé d’auteurs que je publie et que je respecte profondément. Je pense notamment à Louise Erdrich, Donald Ray Pollock ou Colson Whitehead pour ne citer qu’eux mais aussi à des auteurs plus jeunes comme Philipp Meyer, Stephen Markley ou Tommy Orange.

– Que vous inspire la période actuelle ? Quels conseils pourriez-vous donner à quelqu’un qui, comme vous l’avez fait en 1980, se lancerait aujourd’hui dans l’ouverture d’une librairie ?

La période actuelle me conforte dans l’idée d’une forme de résistance qui passe par la culture et la littérature en particulier. Quand on s’en donne les moyens, on constate que les gens sont en quête de sens, qu’ils ont envie de réfléchir, de partager. Il faut donc leur en donner des occasions et c’est ce que font les librairies en organisant des soirées et des rencontres. C’est ce que font les festivals et les lieux littéraires en proposant une programmation riche et variée. Rassembler les lecteurs est pour moi essentiel. Alors je dirais à tous ceux qui en ont envie de créer leur librairie là où ils ont l’intuition de pouvoir réussir à donner corps à leur projet. Une librairie c’est avant tout un lieu à un endroit précis et elle se fait toujours avec ceux qui vivent à cet endroit. Ce sont tout autant les clients que les libraires qui lui donnent son identité profonde.
Ce n’est pas une tâche facile ou simple mais, si on en a la volonté et l’envie, rien n’est impossible.

– 2020 a été, à tous points de vue, une année très particulière. Beaucoup de voix se sont élevées durant le confinement pour souhaiter un changement des pratiques dans le milieu éditorial et une production plus maîtrisée. Les éditeurs semblaient également désireux de jouer le jeu en réduisant le nombre de nouveautés. Depuis l’automne, nombre de libraires s’indignent du fait que tout semble être reparti de plus belle avec des programmes de fin d’année particulièrement chargés, comme si l’on essayait de rattraper les pertes des mois précédents. Que vous a inspirent ces temps hors normes ?

C’est vrai que le confinement a permis une fois encore de constater le fossé entre la  dimension industrielle de l’édition et sa dimension artisanale. Réduire le nombre de nouveautés me semble essentiel à la condition que ce ne soit pas les livres les plus exigeants ou les plus intéressants qui disparaissent. À un moment où il y a moins de grands lecteurs, où la presse traverse une grave crise, où la place du livre dans les grands médias se résume à une peau de chagrin, il est difficile de trouver des lecteurs et des relais en nombre suffisant. Publier moins, c’est nécessairement publier mieux et laisser du temps et toutes leurs chances à des livres et des auteurs qui le plus souvent disparaissent aussitôt apparus. Surcharger les librairies ne fait qu’aggraver un problème que personne ne veut réellement voir. Jusqu’à quand ?


Au fil des années, j’ai vu l’édition embrasser tous les nouveaux acteurs sur le marché les uns après les autres avec des perspectives de développement à la clé, et ironie du sort ce sont les libraires indépendants qui continuent aujourd’hui à faire le succès d’un livre, à offrir un choix réfléchi d’ouvrages et des conseils de lecture. La librairie sort étonnamment renforcée de cette redoutable année 2020, et c’est pour moi l’un des meilleurs signes qui soient pour l’avenir.

Photo : Nicolas Friess pour Le Temps.

Pourriez-vous nous donner un avant-goût de ce que sera 2021 en Terres d’Amérique ?

L’année prochaine commencera avec deux voix puissantes, celle de Louise Erdrich que les lecteurs français connaissent bien puisque son nouveau roman féministe et dystopique, L’enfant de la prochaine aurore, est le quatorzième livre de cette grande dame de la littérature américaine que je publie. Et enfin, celle de Nana Kwame Adjei-Brenyah, un jeune auteur d’origine ghanéenne, qui a fait irruption sur la scène littéraire avec un premier livre intitulé Friday Black. Des nouvelles explosives et décapantes, saluées par Colson Whitehead, qui s’attaquent au racisme endémique et au consumérisme qui sévissent aux Etats-Unis.

Paraîtront au printemps, les nouveaux romans de Willy Vlautin (Devenir quelqu’un), Christian Kiefer (Fantômes), et Taylor Brown (Le fleuve des rois). Chacun, à sa manière, creuse l’identité et la psyché américaines avec force et talent. Deux recueils de nouvelles sont aussi au programme : l’éblouissant Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu d’une nouvelle-venue, Anjali Sachdeva, et le sombre mais impressionnant Débris du Canadien Kevin Hardcastle.

Un autre Canadien sera présent aux côtés de l’Irlandais Paul Lynch lors de la  prochaine rentrée littéraire. Il s’agit de Michael Christie, un jeune auteur de Colombie-Britannique qui signe un chef-d’œuvre romanesque à même de rivaliser avec L’Arbre Monde de Richard Powers.

Sortiront également à l’automne le livre hors-norme mêlant histoire et reportage de David Treuer, Notre cœur bat à Wounded Knee. Cette histoire de l’Amérique indienne de 1890 à aujourd’hui remet bien des pendules à l’heure et c’est une œuvre salutaire.

Pour finir, 2021 verra aussi la sortie de Black Leopard, Red Wolf de Marlon James. Cet écrivain jamaïcain est l’auteur du génial Brève histoire de sept meurtres, autour de la tentative d’assassinat de Bob Marley. Son nouveau roman qui rend hommage aux cultures du continent africain se situe à mi-chemin entre Le Seigneur des anneaux et Game of Thrones. La preuve que la littérature défie sans cesse les frontières.  

L’équipe d’Aire(s) Libre(s) tient à remercier chaleureusement Francis Geffard qui, fidèle à l’image que l’on a de lui, s’est montré tout à la fois disponible, patient et attentif à chaque instant.

Splendeurs et misères de la correction – Entretien avec Edith Noublanche – Yann

Photo : Chloé Radiguet

C’est ta page FB « Édith Noublanche correctrice-relectrice » qui a attiré mon attention sur ton métier. Il faut reconnaître que, dans la nébuleuse des métiers du livre, ce n’est pas celui dont on parle le plus souvent. Comment l’idée t’est-elle venue ?

L’idée de parler de mon métier date de quelques années. C’est Alban Orsini qui me l’a soufflée. Il m’avait dit que, parmi mes connaissances, beaucoup n’avaient aucune idée de ce que je faisais vraiment (correction traduction, animation de rencontres littéraires, etc.). Il m’avait suggéré de me rendre plus « visible » à l’aide d’un blog. Il l’ignore, mais après réflexion je me suis lancée. J’ai fait ça dans mon coin, un peu comme si c’était honteux. J’ai réalisé que j’avais des visiteurs, mais pour des raisons privées j’ai lâché, avant même d’avoir ébruité ma tentative.

Un peu plus tard, j’ai éprouvé l’envie de me remettre à parler de mon activité, mais reprendre le blog me semblait difficile. J’ai pour ainsi dire cessé les animations. Côté traduction, je bois du petit lait aux déclarations d’un Claro ou d’un Elias Sanbar, après lesquels je n’ai pas le sentiment d’avoir grand-chose à dire. Le seul domaine où j’avais l’intuition d’avoir une expérience à partager, c’était la correction.

Pendant le dernier Firn (Festival international du roman noir) à Frontignan, j’ai eu une conversation avec Michel Douard, qui m’a suggéré de me faire une page FB — ne serait-ce que pour y publier les couvertures des livres sur lesquels j’ai bossé. Ça a été un déclic. Je suis allée chercher confirmation auprès de Franck Bouysse, à qui j’ai demandé si parler de mon travail de correctrice serait une bonne idée. Sa réponse a fini de me convaincre.

Le processus était enclenché. J’ai commencé à réfléchir à l’ouverture d’une page pro sur FB. Les couvertures seules, c’était un peu léger, pas assez vivant. J’ai donc envisagé de broder, d’expliquer aux gens ce qu’est mon métier, comment je le vis, combien je l’aime et pourquoi il m’arrive cependant d’avoir envie d’arrêter. C’est alors devenu une sorte de journal, sans en être vraiment un. Finalement, ça me ressemble assez : on ne sait pas trop où ça va, mais ça y va ! En tout cas, tant que des gens lisent mes petits billets et semblent y trouver de l’intérêt, je poursuis ; j’ai le sentiment d’y faire un peu œuvre utile, puisque, comme tu l’as dit, le métier n’est guère connu.

Il y a un aspect très pédagogique dans tes posts. Tu as suivi une formation d’enseignante ?

Bingo ! (Rires.) Je l’ai été. J’ai été prof et formatrice, deux boulots pour lesquels je n’ai jamais vraiment eu l’impression d’être formée, mais que j’ai aimé exercer et qui visiblement m’ont laissé des traces. Ça me fait rire, car en fait j’ai très peur de transformer mes billets en leçons, notamment lors des explications linguistiques et grammaticales. Là, tu viens de tirer la sonnette d’alarme.

Les gens qui parlent ex cathedra ne m’ont jamais intéressée. Au contraire, je les ai toujours trouvés un peu ridicules avec leur jargon, leur posture. Attention, il ne s’agit pas de niveler par le bas lors du partage, mais d’être intelligible. Ne pas se mettre au niveau de celui auquel on s’adresse est une marque d’indélicatesse, voire de fragilité. Comme si se faire comprendre de tous pouvait vous priver de quelque chose ! Se constituer une expérience ou un savoir-faire pour s’en gargariser, je trouve ça pitoyable. En fait, j’aime avant tout le partage et la transmission. Je souhaite être entendue et comprise, sans jamais passer pour une donneuse de leçon.

Tu abordes différents aspects de ton métier, sans tabou, en particulier la rémunération. Parviens-tu à vivre de ce métier ?

Parler en s’interdisant de dire certaines choses n’est pas vraiment parler. Donc je m’exprime sur toutes les facettes du métier. Quand on évoque un travail, l’argent est carrément le nerf de la guerre. On sait tous que les métiers du livre ne sont pas le plus sûr moyen de faire fortune, a fortiori pour des petites mains dans mon genre. Quand, par-dessus le marché, la petite main en question bosse avec un statut d’indépendant, c’est encore plus compliqué. J’ai longtemps ramé très dur, mais aujourd’hui je peux répondre oui à ta question, et ça me fait vraiment plaisir.

Je ne peux pas donner mon salaire, puisque je n’en ai pas. Pour le chiffre d’affaires, il va il vient d’une année à l’autre, et il n’est pas constitué que de corrections de manuscrits. Il n’est donc pas représentatif. Je fais une correction pour un groupe industriel — elle m’occupe trois mois. Rien à voir avec la littérature, mais grâce à cela j’assure une bonne partie de mon chiffre… et ma sérénité. C’est ma grande correction lucrative. Certaines années, j’ai aussi en complément des revenus tirés de la traduction. Et puis il y a également la correction de thèses. Tout cela et la correction de manuscrits mis bout à bout, j’ai finalement réussi à faire mon trou — un petit trou, mais un trou quand même —, l’angoisse principale étant que les éditeurs avec lesquels je bosse régulièrement me lâchent. Bien sûr, si ça devait arriver il y en aurait d’autres pour les remplacer, mais dans l’intervalle je risquerais de renouer avec les difficultés financières. Or j’ai eu mon lot.

Une fois que j’ai dit ça, la question de savoir ce que veut dire « vivre d’un métier » reste posée. Ce que je gagne ne suffirait sans doute pas à beaucoup, mais c’est adapté à ma vie, mes besoins… et mon inexistante soif de colossal pouvoir d’achat. (Rires.) Tant que j’ai un toit sur la tête, de quoi manger et de quoi me promener de temps en temps, je suis satisfaite. Je dois être sincère : je mériterais vraiment de gagner plus, au vu de ce que je sais faire, de mon niveau d’études, du temps que je passe à bosser. Mais ce que j’ai, comparé à ce que j’ai eu, c’est Byzance, alors j’aurais mauvaise grâce à faire pleurer dans les chaumières.

Au-delà de la description des différents aspects de ton activité, tu as publié un certain nombre de posts autour de règles grammaticales, de la ponctuation ou de la syntaxe, des rappels souvent pertinents et utiles (en ce qui me concerne, en tout cas). La relecture d’un texte va bien au-delà de ce qu’on pourrait imaginer, semble-t-il …

Oh oui alors ! C’est très vaste. Si corriger consistait à vérifier l’orthographe d’un texte comme on corrige une dictée, n’importe qui ou presque pourrait s’y coller. D’ailleurs tous les lecteurs le font, ce qui conduit beaucoup de gens à penser que corriger n’est pas un métier — voire que tous les correcteurs sont des brêles, dans la mesure où eux parviennent à trouver des fautes que les pros ont oubliées. C’est une de mes motivations pour parler du boulot de correcteur. Ce travail exige concentration, curiosité ; il nécessite de savoir convoquer ses connaissances (de préférence nombreuses), de se focaliser sur chaque mot en conservant une vue d’ensemble. Il faut aussi mémoriser chaque tournure pour s’assurer, si on la retrouve plus loin dans le texte, qu’elle est effectivement identique à l’occurrence précédente, le tout en évitant les répétitions, en vérifiant le contenu et en supprimant les incohérences, sans cesser d’observer le ton et le rythme des phrases. Cette liste n’est même pas exhaustive. C’est parfois un énorme casse-tête, d’autant plus compliqué qu’on n’a pas le temps de traîner, qu’on nous attend pour imprimer. C’est une somme de travail insoupçonnée, dont le résultat surprend même les auteurs.

Tu travailles pour plusieurs maisons d’édition, mais ton nom est régulièrement associé à la Manufacture de Livres (que tu cites toi-même assez souvent). Qu’est-ce qui fait la particularité de cette maison ?

Pierre Fourniaud bien sûr ! Qu’on m’associe à la Manufacture de livres me fait toujours extrêmement plaisir. C’est Pierre qui, le premier, m’a fait cet honneur, et c’est avec son accord que j’évoque nos collaborations. Enfin… je lui ai demandé la première fois. (Rires.) Avec son air de ne pas y toucher et sa formidable capacité à faire de chouettes choses sans rouler des mécaniques, il est unique. Je connais pas mal de gens dans l’édition, mais pour moi il est le boss. C’est un éditeur compétent et talentueux, qui m’accorde sa confiance, mais si je suis autant attachée à lui c’est que l’homme aussi gagne à être connu. Il est délicat, indulgent, plein d’empathie. Ajoute à cela un humour et une gentillesse à toute épreuve : comment ne pas fondre ?

Une maison ressemble toujours à celui qui la dirige. Pierre Fourniaud a créé La Manufacture de livres, et La Manufacture de livres c’est lui.

Mon enthousiasme peut surprendre ceux qui ne le connaissent pas, mais fais le test, va sur un salon ou à un festival accueillant plusieurs auteurs Manufacture de livres et tu comprendras mieux. Premier signe particulier : Pierre est là. Deuxième signe particulier : on a l’impression de se retrouver face à une bande. Je vois régulièrement plusieurs auteurs d’une même maison réunis, mais il n’y a qu’avec la Manufacture de livres que j’ai cette impression de groupe et que je ressens cette ambiance : Magic Fourniaud, je te dis.

Pierre « Magic » Fourniaud – Photo Edith Noublanche.

Parlons chiffres, un moment… Combien de manuscrits corriges-tu en moyenne sur une année ? Quel est le temps que tu passes sur chacun d’eux ? Combien d’interventions ?

Difficile d’être très précise, car ça varie. En effet, corriger 250 000 signes ou en corriger 1 000 000, c’est très différent en termes de revenus ou de temps passé. La vraie question pour un correcteur est celle du nombre de signes corrigés. Et je vais te dire franchement, je n’ai encore jamais fait le calcul. Disons, pour ne pas avoir l’air d’esquiver la question, que ça revient à un à deux manuscrits par mois. Mais je ne suis pas sûre que ce soit vrai. (Rires.)

Pour revenir à ma réponse, cette moyenne peut paraître peu, mais il faut garder à l’esprit que le temps passé sur chaque texte varie selon la taille et l’état, et qu’il y a deux relectures.

Le temps passé dépend aussi du délai arrêté avec l’éditeur pour la correction. Pour ma part, plus j’ai de temps plus je bosse. Je ne compte jamais mes heures : vu que le résultat ne sera jamais parfait, tant que j’ai un manuscrit je continue de bosser dessus. Le nombre d’heures peut devenir assez impressionnant.

En théorie, pour avoir une idée du temps nécessaire à la correction, il faut procéder à un calcul simple : on divise la taille du manuscrit (le nombre total de signes du texte, cf. l’outil de révision Word) par le rythme le plus lent de relecture parmi ceux qui servent de référence (8000 signes à l’heure). On obtient un nombre d’heures à passer sur le texte par passage de relecture. Je vais te faire une confidence : je ne sais pas m’y tenir, je l’emplafonne allègrement et systématiquement. Je suis un très mauvais exemple.

Quant aux interventions, leur nombre est souvent impressionnant. J’en fais plusieurs centaines pendant le premier passage, et encore pléthore au second. Quand on regarde l’ensemble (les répétitions, la typographie, la syntaxe, la grammaire, l’orthographe, mais aussi la cohérence, etc.), ça chiffre vite. Même les auteurs sont surpris. Je ne crois pas exagérer en disant que les manuscrits à moins de 1 000 interventions sont rares —, et ce, bizarrement, quelle que soit la taille du manuscrit.

Comment se passe le travail avec l’auteur ? Tu lui fais des suggestions, qu’il accepte ou pas ? En cas de désaccord majeur, quel est l’avis retenu ?

Tu viens de résumer le pire scénario : celui où des suggestions, des échanges mèneraient à des désaccords quasi insurmontables.

La coopération avec l’auteur varie selon les maisons. Je corrige sur écran. L’échange se passe par conséquent a minima via l’outil de révision. Je fais mes corrections, mes commentaires, mes suggestions, sans aucune envie de me substituer à l’auteur.

Certes, je débarque, je mets les pieds dans le plat, mais les auteurs sentent bien que je ne suis pas intrusive. Je conserve toujours au maximum le texte initial. Je pointe des choses et l’auteur fait ses choix, que je respecte, mon but n’étant pas nécessairement qu’il se range à mon avis, mais plutôt qu’il sache ce que chaque choix induit. Sur quoi pourrait-il bien y avoir désaccord majeur avec pareilles dispositions ?

À t’expliquer ça, je réalise que pointer plus de mille éléments sans dénaturer un texte ni froisser son auteur, ça doit effectivement être un métier ! (Rires.)

Et quelle est la part d’intervention de l’éditeur ?

L’éditeur a choisi le texte. Dans le cas où il estimait que des choses étaient à modifier, il a bossé en amont avec l’auteur sur tout ce qui est structure, etc. Dès que la forme, l’histoire, la structure lui conviennent, il me passe le relais. Il me confie le texte, et ce sera lui qui me paiera une fois le travail accompli. Pour ce qui est de la correction, il n’intervient généralement pas. Cependant, si conflit il devait y avoir entre l’auteur et le correcteur, il faudrait un arbitre : ce serait alors l’éditeur qui trancherait.

Tu ne relis et corriges que des textes en français ? Pour une traduction, le travail de relecture-correction est-il systématiquement à la charge de la personne qui traduit ?

Les textes que je relis sont des publications originales, des rééditions ou des traductions, d’auteurs vivants ou morts, en ou vers le français.

Dans le dernier cas, l’éditeur achète les droits d’un livre étranger, qu’il fait traduire. Le traducteur devient alors l’auteur de la traduction. Une fois la traduction bouclée, elle part en relecture, à l’initiative de l’éditeur — qui va payer le correcteur. La correction de la traduction se passe alors presque comme n’importe quelle correction.

Relire des traductions est passionnant. J’ignore si j’aime autant cela parce que je traduis moi aussi, mais c’est un exercice qui me plaît particulièrement, même s’il n’est pas toujours simple. À force de décortiquer le texte français, on parvient souvent à voir où ça pourrait avoir coincé dans la traduction. C’est là que ça devient fascinant. On peut corriger une traduction sans connaître le moins du monde la langue source. J’ai par exemple corrigé et révisé des traductions du japonais ou de l’ukrainien sans pouvoir lire le texte original, ce qui ne m’a pas empêchée de faire mon boulot. Et plutôt pas mal, je crois, car les traducteurs apprécient énormément. Mais là encore, pour que ça se passe bien, il faut rester à sa place et ne pas se prendre pour la traductrice ou le traducteur.

Photo Edith Noublanche.

Malgré le soin et l’attention que tu apportes à ton travail, il y a toujours le risque de passer à côté de quelque chose. Il faudrait un correcteur pour la correctrice ? Plus sérieusement, le lecteur peut parfois, à la vue de certaines coquilles, se demander si le texte a bien été relu et corrigé.

Là, tu touches le point sensible. Ce boulot est un boulot de maso. Sans langue de bois ni fausse modestie, je me sais effectivement minutieuse et sérieuse. Je m’efforce toujours de rendre le meilleur texte possible dans le temps imparti. Mais pour sûr, il me faudrait, il nous faudrait à tous, nous relecteurs, un correcteur ou relecteur balai avant impression.

Des correcteurs après impression, il y en a autant que de lecteurs du texte. Et ils sont impitoyables. Du genre à se demander au vu d’une poignée de fautes, si un texte a été relu, ce qui selon les jours peut me faire rire ou m’exaspérer.

Bien sûr qu’il reste des fautes, qu’il ne devrait pas y en avoir et que c’est regrettable, mais quand tu as fait 1000 interventions et que tu aurais dû en faire 1020, as-tu vraiment failli ? Même le fisc est plus cool avec sa tolérance de 5 % d’erreur ! (Rires.)

J’aimerais que, plutôt que de se demander si un texte a été corrigé, les gens qui sont effrayés par 15 fautes dans un roman de 450 000 signes se posent la question de savoir ce qu’ils auraient trouvé, si le texte n’avait pas été corrigé.

Pour en revenir à moi qui ne suis qu’humaine, donc faillible, je laisse inévitablement des choses. Ça me fait certainement passer pour une incompétente aux yeux de beaucoup de gens, j’en suis convaincue. C’est regrettable et ça me mine souvent. Et je ne te dis pas dans quel état ça me met vis-à-vis de l’éditeur et de l’auteur.

Pour éviter cela, je ne vois qu’une alternative : soit je deviens parfaite — mais il y du boulot et, il faut se faire une raison, ce n’est pas gagné —, soit l’éditeur paie deux à trois correcteurs pour que chacun fasse plusieurs relectures du même texte (et là on sera peut-être enfin proches de quelque chose d’impeccable).

Comme je reste lucide quant à la faisabilité de ces propositions, j’ai trouvé une parade : je fais mon boulot du mieux possible, je reste humble et j’encaisse les coups.

Je suis très atteinte par les fautes que je n’ai pas corrigées ; c’est alors la conviction d’avoir accompli un travail sérieux qui me sauve la mise. Quand j’ai raté quelque chose, que ça me déprime et que je vais mal, j’ouvre le document que j’ai corrigé, je regarde le compteur du nombre d’interventions, ce qui me fait immédiatement relativiser et me remonte un peu le moral. Mais pour être honnête, ça me donne régulièrement envie d’arrêter, tellement c’est frustrant et horrible. Je continue cependant, car une petite voix à l’intérieur me dit que je fais malgré tout plus de bien que de mal aux textes qui me sont confiés. Le jour où je n’entendrai plus cette voix, j’arrêterai.

Ton plus grand plaisir ou ta plus grande fierté en tant que correctrice ?

(Rires.) C’est gentil d’enchaîner là-dessus après le quasi-goudron avec plumes pour les fautes qui restent.

J’en ai deux qui me viennent à l’esprit, et qui sont la réalisation de petits graals professionnels.

Je dois la première joie mêlée de fierté à Pierre Fourniaud (encore lui). Grâce à Pierre, j’ai fait partie de l’aventure de Né d’aucune femme, de Franck Bouysse.

Un succès de librairie, c’est franchement pas mal. En ne bossant pas chez un poids lourd, j’aurais pu l’attendre à vie. Or j’en voulais un — pas un poids lourd, mais un succès. J’avais envie d’avoir apporté ma petite contribution à un succès. C’est fait. De plus, ça a été le couronnement d’une très belle histoire de plusieurs années. Que ça me soit arrivé avec Pierre et Franck, c’était évidemment la cerise sur le gâteau.

La deuxième joie et fierté, je la dois à une grande traductrice de littérature de genre, Sara Doke, avec laquelle j’ai travaillé dans le cadre de corrections pour le Diable vauvert. Pour son premier roman, La Complainte de Foranza, aux éditions Leha, elle m’a fait la joie de m’« emmener ». De la même façon que j’avais envie d’être associée à un succès de librairie, je rêvais qu’un jour un auteur aime notre collaboration au point de me transformer en une sorte de bagage. Sara a exaucé mon vœu, et je lui en suis très reconnaissante.

Tu as travaillé sur tous les romans de Frank Bouysse, qui quitte la Manufacture de Livres pour Albin Michel. Est-il prévu que tu le suives chez cet éditeur ?

Non. Albin Michel a ses correcteurs, et Franck va sans doute trouver parmi eux quelqu’un de très bien pour me succéder. J’ai adoré le travail avec Franck, et je sais qu’il a apprécié lui aussi. Mais tu sais quoi ? Il n’y a pas divorce entre Franck et La Manufacture de livres, donc on va certainement retravailler ensemble tôt ou tard, j’en suis intimement persuadée.

Que lis-tu en dehors de ton travail ?

Je lis beaucoup de nouveautés. J’ai une chronique radio depuis un paquet d’années maintenant, donc je lis pour parler de textes qui, je crois, intéresseront les auditeurs.

Quand je ne lis ni pour corriger ni pour chroniquer, je lis en allemand. En tant que traductrice, je suis forcément à la recherche de textes à faire découvrir. J’ai notamment des liens particuliers avec une magnifique maison d’édition autrichienne que j’essaie de suivre au maximum.

En fait, travail et plaisir se mélangent. J’arrive cependant à dégager un peu de temps de lecture dont je ne fais rien professionnellement. C’est ma lecture égoïste en quelque sorte. Je lis alors « par fidélité » : je lis mes amis — à force j’en ai quelques-uns (Rires.) —, et les auteurs qui m’ont touchée quand j’ai été leur interlocutrice en entretien. De la même façon, je lis ce qui se rapporte à l’histoire, l’actualité et la littérature des pays que j’ai visités. Cela peut paraître étrange, mais c’est ma façon de ne quitter ni les gens ni les pays aimés. Enfin, je ne pars jamais en voyage sans au moins un classique, une façon de me ressourcer tout en revenant aux sources. Ou le contraire.

Photo Edith Noublanche.