Francis Geffard, entre deux mondes – Entretien

« La librairie sort étonnamment renforcée de cette redoutable année 2020, et c’est pour moi l’un des meilleurs signes qui soient pour l’avenir. »

La librairie Millepages, à Vincennes.

A l’heure où l’on fête les 40 ans de la librairie Millepages, pouvez-vous revenir sur ce qui vous a amené à la créer ? L’idée n’était pas forcément une évidence pour vous qui aviez grandi au sein d’une famille de militaires, ce qui ne vous a pas empêché, ainsi que le soulignait ces derniers jours, Pascal Thuot (aujourd’hui directeur général de Millepages), de devenir à l’époque le plus jeune libraire de France.

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été lecteur dès que j’ai été en âge de lire seul. La bibliothèque de l’école, puis celle du lycée, la bibliothèque municipale et les librairies de Vincennes étaient mes lieux de prédilection et ils ont contribué à ma formation livresque. Avant de commencer des études de droit, j’avais songé à faire l’Asfodelp, l’école de librairie qui se trouvait alors rue Saint-Dominique, mais le parcours offert ne me tentait guère. On était encore un peu au XIXe siècle à ce niveau-là et loin de ce que l’INFL offre aujourd’hui aux jeunes et moins jeunes qui souhaitent devenir libraires. La révolution de la librairie dite de création commencerait autour de la bataille pour le prix unique autour de Jérôme Lindon. Au bout de trois années de droit, j’ai réalisé que je faisais fausse route et que je m’ennuierais à mourir si je poursuivais cette voie. Je suis immédiatement revenu à cette idée de librairie, je n’ai pas passé mes partiels de février 1980 et quelques mois plus tard le 18 octobre de la même année Millepages ouvrait ses portes dans un local de 30 mètres carrés dans une petite rue proche du centre de Vincennes. C’était auparavant un magasin de modélisme tenu par un couple qui souhaitait prendre sa retraite, Mr et Mme Martzloff, qui m’ont permis d’acquérir le droit au bail à crédit. J’étais animé de la meilleure volonté du monde et prêt à affronter les montagnes mais totalement inconscient. J’ai appris le métier de libraire sur le terrain pendant toute ma vingtaine, en me battant pour que la librairie survive, et en la faisant telle que je le souhaitais : ouverte à tous les lecteurs, accueillante et dynamique, riche en propositions : vitrines, coups de cœur, prix littéraire décernés par l’équipe, rencontres et signatures, événements extérieurs…

– Cette première expérience de libraire a-t-elle conditionné les rapports que vous entretenez encore aujourd’hui avec les gens du métier ? A poste équivalent au sein d’autres maisons d’édition, il est très rare de ressentir une telle disponibilité, voire une telle proximité.

Évidemment, le fait d’avoir cette expérience de libraire m’a façonné et je possède toujours cet esprit-là aujourd’hui. Je connais les difficultés de ce métier, je connais ce lien que l’on crée avec les lecteurs et le rôle capital que jouent les libraires dans la vie de la littérature. Même si je suis devenu éditeur au fil des ans, je suis resté très proche de la librairie et des libraires d’abord parce que je connais les deux versants, l’amont et l’aval, et que mes liens avec Millepages ne se sont jamais distendus. J’en suis toujours le PDG et j’ai pris part avec Pascal Thuot, son directeur général depuis vingt ans, à son développement. J’ai donné beaucoup de moi-même à ce lieu et à son esprit, et cela a été un énorme soulagement de constater qu’il pouvait vivre sans moi, que d’autres pouvaient le faire évoluer et y apporter d’autres choses. C’est devenu un projet collectif porté par toute une équipe à la librairie générale comme à la librairie jeunesse BD, et sur ce plan rien ne pouvait davantage me combler.

– Comment la littérature s’est-elle imposée à vous ? Quel a été votre premier choc littéraire ?

La littérature s’est imposée à moi de façon différente au fil du temps. Les classiques pour la jeunesse, les auteurs du patrimoine prescrits au lycée, c’est une fois libraire que le champ s’est considérablement ouvert. J’ai eu beaucoup de chocs littéraires divers et variés mais la lecture de Sanctuaire de Faulkner a été une étape marquante, de même que celle de Enterre mon cœur à Wounded Knee de Dee Brown. Et puis, j’ai découvert Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos, Steinbeck, et les auteurs du Sud avec Flannery O’Connor, Robert Penn Warren, et Carson McCullers.

« La littérature et les Etats-Unis ont été les deux composantes de ma vie, depuis trente ans » disiez-vous dans un entretien au Monde en 2008. Le constat reste-t-il le même en 2020 ? Comment s’est faite cette rencontre avec les Etats-Unis, par quel biais ?

C’est toujours vrai aujourd’hui et cela continuera ainsi. L’année de l’ouverture de Millepages, c’est aussi celle de mon premier voyage en Amérique du Nord. J’ai entamé ainsi un long compagnonnage avec ce continent, avec son histoire, ses cultures et ses littératures. Pendant toutes ces années, la librairie a accueilli bon nombre d’écrivains américains (Toni Morrison, Richard Ford, Jim Harrison, Russell Banks, John Irving, James Ellroy et tant d’autres). Avant de mettre le pied aux États-Unis ou au Canada pour la première fois, j’avais déjà lu pas mal de livres et c’est classique : plus on s’intéresse à quelque chose, plus cette chose devient intéressante. L’Amérique est complexe, elle peut être passionnante ou déroutante, et une vie ne suffit pas à l’appréhender dans toutes ses dimensions.

« Publier moins, c’est publier mieux (…) Paradoxalement, un éditeur existe également à travers ce qu’il ne publie pas. »

Photo : Yann Leray

– En 1996, vous vous lancez dans l’aventure « Terres d’Amérique », au sein d’Albin Michel. C’était, pour vous, une suite logique à votre expérience de libraire ? Quel cheminement vous a-t-il amené là ?

C’est venu plus ou moins naturellement même si je ne m’imaginais pas un seul instant devenir éditeur. Ce n’était pas un projet mûrement réfléchi et encore moins un fantasme. Étant libraire, j’étais comme toujours aujourd’hui attiré par les librairies, et lors de mes voyages aux États-Unis j’ai pris l’habitude d’acheter des livres d’auteurs que je ne connaissais pas et qui n’étaient pas nécessairement traduits en français. C’est ainsi que s’est constituée une bibliothèque américaine au fil du temps, qui a été à l’origine de ma démarche d’éditeur car je ne vois finalement pas tant de différence fondamentale que ça entre la démarche du libraire et celle de l’éditeur qui invitent tous deux à partager les livres et les auteurs qu’ils aiment particulièrement. Être libraire ou être éditeur, c’est avant tout être lecteur.  

– Il me semble que l’engouement français pour la littérature américaine était moins prononcé à l’époque qu’il ne l’est aujourd’hui. Vous souvenez-vous de l’accueil réservé à vos premiers textes en tant qu’éditeur ?

Je crois que depuis la Seconde Guerre mondiale et la traduction croissante d’écrivains américains, l’intérêt des lecteurs français ne s’est jamais démenti. On publie beaucoup plus de titres aujourd’hui donc on peut avoir une vision faussée, je dirais que les tirages comme les ventes pouvaient être beaucoup plus importants qu’aujourd’hui. Mais l’on publiait davantage d’écrivains déjà reconnus alors qu’aujourd’hui les éditeurs prennent davantage de risques en publiant de jeunes auteurs dont ils achètent les droits pratiquement en même temps que les éditeurs américains… Internet dans un premier temps puis les réseaux sociaux ont apporté pas mal de changements à la vie littéraire et comme pour tout il y’a de bons et de mauvais côtés. Le premier livre que j’ai publié est L’hiver dans le sang , le premier roman de James Welch, un auteur du Montana qui avait la particularité d’être indien et dont l’œuvre résonne de cette culture et de cet héritage douloureux, autour de thèmes forts et universels, un peu à la manière de L’Etranger de Camus. L’accueil de la presse a été à la hauteur de mes attentes.

– Une des spécificités de « Terres d’Amérique » est la part importante accordée aux recueils de nouvelles. On sait depuis des années votre attachement à cette forme littéraire plus prisée aux Etats-Unis que par chez nous. Certains auteurs proposent des textes extrêmement forts et originaux (je pense en particulier à l’incroyable La chance vous sourit, d’Adam Johnson, qui m’a fait très forte impression). Avez-vous ressenti une évolution du regard français sur les nouvelles ?

C’est vrai et, en tant que lecteur, la nouvelle est un genre que j’affectionne particulièrement. J’ai eu un choc de lecture avec les recueils de Raymond Carver par exemple ou encore ceux de Thom Jones ou Charles D’Ambrosio. Pour moi, la nouvelle est la quintessence de la littérature et j’ai souvent découvert les écrivains que je publie en commençant à lire leurs nouvelles dans des revues et des magazines. Je pense notamment à Anthony Doerr, Sherman Alexie, Brady Udall, Karen Russell,  Eric Puchner, Joseph Boyden, Dan Chaon, Craig Davidson, Richard Lange, Wells Tower,  Robin MacArthur, Ben Fountain, Callan Wink, David James Poissant, ou Matthew Neill Null. Un bon recueil de nouvelles donne une parfaite idée de la gamme d’un écrivain, de sa capacité à camper des personnages et une intrigue. La nouvelle, contrairement au roman ne tolère pas la médiocrité. 

– Quelle est, en tant qu’éditeur, votre plus grande fierté ? Et votre regret, si vous en avez un ?

Mon histoire personnelle et intellectuelle est liée de près à la découverte et à la fréquentation des mondes indiens aux États-Unis comme au Canada. Cela a changé ma perspective sur un certain nombre de choses, notamment sur l’Histoire et sur la relation que les Européens ont entretenu avec les mondes autochtones et avec les non-Européens en général. Donc, si je dois avoir une fierté particulière en tant qu’éditeur, c’est peut-être d’avoir réuni chez Albin Michel un certain nombre d’écrivains partageant ces racines amérindiennes et dont les livres reflètent cet héritage et cette histoire à part dans l’expérience américaine. 

– Vous publiez peu, c’est une volonté qui était présente dès la naissance de la collection. Vous n’avez jamais cédé à la tentation de multiplier les titres ?

C’est vrai que je n’ai pas vraiment varié toutes ces années au niveau du rythme des parutions. Il y a d’un côté la volonté de faire des choix et de les assumer, publier moins, c’est publier mieux et donner plus de chances aux livres que l’on propose aux lecteurs. Et puis il y a la limite de notre temps comme de notre énergie. Paradoxalement, un éditeur existe également à travers ce qu’il ne publie pas. S’engager à faire découvrir le travail d’un auteur, c’est aussi lui assurer les meilleures conditions et, pour commencer, ne pas le mettre en concurrence avec un autre ou plusieurs auteurs que l’on publierait au même moment.

Photo : John Burdumy / Getty Images.

« L’extrême liberté de l’écrivain s’accompagne d’une responsabilité aussi grande vis-à-vis de son travail. C’est sur lui et seulement sur lui qu’il peut être jugé, voire décrédibilisé ce qui est la pire sanction. »

– Il a été beaucoup question, lors de cette rentrée littéraire, du roman de Jeanine Cummins, American Dirt, publié chez Philippe Rey. Mais on en a surtout parlé à cause des polémiques qu’il a pu susciter, en particulier sur la légitimité de l’autrice à vouloir rendre compte du sort des migrants au Mexique. Cette question est étroitement liée au phénomène des « sensitive readers » qui émerge ces dernières années aux Etats-Unis et gagne l’Europe. Quelle est votre position à ce sujet ? Certains de vos textes ont-ils déjà été confrontés à ce type de réactions ?

 Je pense que les choses sont assez différentes en France, même si les réseaux sociaux peuvent relayer ou créer des polémiques littéraires. Il a été si difficile aux États-Unis pour les auteurs issus de minorités de faire entendre leurs voix (la diversité dans l’édition y d’ailleurs reste un immense chantier, comme en France d’ailleurs), que la notion d’appropriation culturelle s’est développée depuis un certain temps et je comprends la frustration d’écrivains qui ont le sentiment de se faire « voler » leurs histoires par des auteurs qui n’appartiennent pas à leur communauté. Mais on ne saurait valider un système qui reviendrait à définir ce sur quoi on peut écrire ou pas. Le talent et la vision d’un écrivain priment sur tout le reste. Écrire de la fiction ce n’est pas écrire un témoignage, on peut par conséquent s’affranchir de toute barrière ou limite, endosser toutes les identités, voyager à travers l’espace et le temps. Mais l’extrême liberté de l’écrivain s’accompagne d’une responsabilité aussi grande vis-à-vis de son travail. C’est sur lui et seulement sur lui qu’il peut être jugé, voire décrédibilisé ce qui est la pire sanction.

Photo : Yann Leray

– Vous vous rendez régulièrement aux Etats-Unis. Ces voyages vous permettent de rencontrer les auteurs que vous publiez et éventuellement de continuer à prospecter. Quels sont, selon vous, les critères principaux auxquels doit répondre un livre pour pouvoir espérer voir le jour chez « Terres d’Amérique » ?

On ne sait jamais vraiment comment un livre ou un auteur va arriver à jusqu’à nous, mais les voyages, qu’il s’agisse de rencontrer des agents littéraires et des éditeurs à New York ou de passer du temps avec des auteurs ou simplement de séjourner dans un endroit particulier, ont un impact. Chaque séjour entraîne quelque chose, il y a les échanges et les conversations, les gens que l’on rencontre, les journaux ou les magazines que l’on lit, les librairies où l’on entre. Je ne crois pas que l’on puisse en tant qu’éditeur tout publier et publier tout le monde. On vit à travers ses choix et on se doit de les assumer. Je ne sais presque jamais ce que je cherche et ce sont davantage les textes qui me trouvent, quand leur lecture s’impose à moi comme une évidence. Évidemment, la qualité de l’écriture, la capacité à faire vivre des personnages, à avoir un projet littéraire et une vision, à posséder ce petit quelque chose que tant d’autres n’ont pas sont pour moi des préalables incontournables.

– Depuis la création de « Terres d’Amérique », les Etats-Unis ont vécu bon nombre de périodes sombres ? A ce titre, les romans que vous publiez finissent par constituer une radiographie assez précise des préoccupations du peuple américain au fil des années. Que vous a inspiré l’élection de Donald Trump ? Pensez-vous que l’actuel Président et la façon dont il aborde la politique finiront également par marquer la production littéraire de ces dernières années ?

Les États-Unis comme le reste du monde traversent des périodes compliquées, devant les défis permanents il y a la tentation de la facilité : céder au populisme, au complotisme, à l’absence de pensée, ériger des barrières… La littérature est évidemment l’inverse de tout ça. Je pense que la présidence de Donald Trump nous aura fait prendre conscience de tous les dangers qui menacent, le premier d’entre eux étant la fragilisation de la démocratie sous les coups de boutoir de la désinformation et de l’irresponsabilité des réseaux sociaux. Heureusement, la transition est amorcée aux États-Unis et Joe Biden sera le prochain président. Mais nous avons une petite idée désormais de ce contre quoi il nous faut lutter là-bas comme ici. Et la littérature fait partie de ce combat à mener, je ne doute pas que les écrivains américains sauront puiser dans cette expérience Trump l’inspiration nécessaire pour nous donner des œuvres engagées et qui porteront un regard nouveau sur le monde, conscients des maux qui le menacent.

– La première édition du festival America a eu lieu en 2002. C’était pour vous le prolongement logique de votre métier de libraire ? Ou de celui d’éditeur ? Ou bien un peu des deux ? Après neuf éditions, que vous inspire cette facette de vos activités ?

L’idée du festival est née de la nécessité de promouvoir les littératures nord-américaines, en dehors de la venue ponctuelle d’un auteur ici ou là afin d’assurer la promotion de son dernier livre. Publier des auteurs étrangers, c’est par définition publier des absents, des gens qui n’ont ici aucune existence préalable. Ce n’est jamais simple et il faut donc leur bâtir un vécu, étape après étape. Mais un auteur s’inscrit également dans quelque chose de plus large, quelque chose qui le dépasse. C’est cette dimension collective qui faisait défaut à mes yeux. Et l’idée du festival c’est de faire vivre des littératures le temps d’un week-end avec un nombre d’auteurs suffisamment important pour pouvoir prétendre à une représentativité significative. Y aborder des thématiques qui rassemblent des écrivains, les faire dialoguer, réfléchir, échanger sur quantité de sujets attendus et inattendus, partager sur leur façon d’écrire, de construire des personnages, etc.
Je dirai que cette partie de ma vie est étroitement liée aux deux autres, faire vivre la littérature, donner une dimension collective à l’activité solitaire qu’est la lecture. Pour moi, la librairie, l’édition et la manifestation culturelle sont trois pôles indissociables, qui chacun nourrissent ma réflexion et mon expérience.

– Quelle est aujourd’hui l’activité qui vous occupe le plus ? Où trouvez-vous l’énergie de mener ces différentes carrières de front tout en gardant cette disponibilité et cet enthousiasme qui semblent être votre «marque de fabrique» ?

L’édition est évidemment l’activité qui m’occupe le plus. Le temps des livres est un temps lent, et notre temps à nous est de plus en plus compliqué à gérer, avec son rythme frénétique. Par chance, America n’a lieu que tous les deux ans, et la librairie mène sa propre vie, ce qui me permet de mener les choses de front. Après, mon emploi du temps est organisé de telle façon que j’ai toujours un jour réservé pour la librairie et le festival, quand le besoin est là.

– Il était question, en début d’entretien, de votre premier choc littéraire ? Qu’en est-il du dernier ? De quels auteur(e)s est constitué votre panthéon personnel ?

Mon dernier choc littéraire c’est le premier roman d’une jeune fille de dix-sept ans qui s’appelle Leila Mottley. Elle est afro-américaine et originaire d’Oakland, son livre est à la fois d’une grande noirceur et d’une infinie beauté. J’ai été littéralement scotché par son talent, par la singularité et la puissance de sa voix et de son univers. Le livre sortira à la rentrée littéraire 2022. Après mon panthéon personnel est plus ou moins composé d’auteurs que je publie et que je respecte profondément. Je pense notamment à Louise Erdrich, Donald Ray Pollock ou Colson Whitehead pour ne citer qu’eux mais aussi à des auteurs plus jeunes comme Philipp Meyer, Stephen Markley ou Tommy Orange.

– Que vous inspire la période actuelle ? Quels conseils pourriez-vous donner à quelqu’un qui, comme vous l’avez fait en 1980, se lancerait aujourd’hui dans l’ouverture d’une librairie ?

La période actuelle me conforte dans l’idée d’une forme de résistance qui passe par la culture et la littérature en particulier. Quand on s’en donne les moyens, on constate que les gens sont en quête de sens, qu’ils ont envie de réfléchir, de partager. Il faut donc leur en donner des occasions et c’est ce que font les librairies en organisant des soirées et des rencontres. C’est ce que font les festivals et les lieux littéraires en proposant une programmation riche et variée. Rassembler les lecteurs est pour moi essentiel. Alors je dirais à tous ceux qui en ont envie de créer leur librairie là où ils ont l’intuition de pouvoir réussir à donner corps à leur projet. Une librairie c’est avant tout un lieu à un endroit précis et elle se fait toujours avec ceux qui vivent à cet endroit. Ce sont tout autant les clients que les libraires qui lui donnent son identité profonde.
Ce n’est pas une tâche facile ou simple mais, si on en a la volonté et l’envie, rien n’est impossible.

– 2020 a été, à tous points de vue, une année très particulière. Beaucoup de voix se sont élevées durant le confinement pour souhaiter un changement des pratiques dans le milieu éditorial et une production plus maîtrisée. Les éditeurs semblaient également désireux de jouer le jeu en réduisant le nombre de nouveautés. Depuis l’automne, nombre de libraires s’indignent du fait que tout semble être reparti de plus belle avec des programmes de fin d’année particulièrement chargés, comme si l’on essayait de rattraper les pertes des mois précédents. Que vous a inspirent ces temps hors normes ?

C’est vrai que le confinement a permis une fois encore de constater le fossé entre la  dimension industrielle de l’édition et sa dimension artisanale. Réduire le nombre de nouveautés me semble essentiel à la condition que ce ne soit pas les livres les plus exigeants ou les plus intéressants qui disparaissent. À un moment où il y a moins de grands lecteurs, où la presse traverse une grave crise, où la place du livre dans les grands médias se résume à une peau de chagrin, il est difficile de trouver des lecteurs et des relais en nombre suffisant. Publier moins, c’est nécessairement publier mieux et laisser du temps et toutes leurs chances à des livres et des auteurs qui le plus souvent disparaissent aussitôt apparus. Surcharger les librairies ne fait qu’aggraver un problème que personne ne veut réellement voir. Jusqu’à quand ?


Au fil des années, j’ai vu l’édition embrasser tous les nouveaux acteurs sur le marché les uns après les autres avec des perspectives de développement à la clé, et ironie du sort ce sont les libraires indépendants qui continuent aujourd’hui à faire le succès d’un livre, à offrir un choix réfléchi d’ouvrages et des conseils de lecture. La librairie sort étonnamment renforcée de cette redoutable année 2020, et c’est pour moi l’un des meilleurs signes qui soient pour l’avenir.

Photo : Nicolas Friess pour Le Temps.

Pourriez-vous nous donner un avant-goût de ce que sera 2021 en Terres d’Amérique ?

L’année prochaine commencera avec deux voix puissantes, celle de Louise Erdrich que les lecteurs français connaissent bien puisque son nouveau roman féministe et dystopique, L’enfant de la prochaine aurore, est le quatorzième livre de cette grande dame de la littérature américaine que je publie. Et enfin, celle de Nana Kwame Adjei-Brenyah, un jeune auteur d’origine ghanéenne, qui a fait irruption sur la scène littéraire avec un premier livre intitulé Friday Black. Des nouvelles explosives et décapantes, saluées par Colson Whitehead, qui s’attaquent au racisme endémique et au consumérisme qui sévissent aux Etats-Unis.

Paraîtront au printemps, les nouveaux romans de Willy Vlautin (Devenir quelqu’un), Christian Kiefer (Fantômes), et Taylor Brown (Le fleuve des rois). Chacun, à sa manière, creuse l’identité et la psyché américaines avec force et talent. Deux recueils de nouvelles sont aussi au programme : l’éblouissant Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu d’une nouvelle-venue, Anjali Sachdeva, et le sombre mais impressionnant Débris du Canadien Kevin Hardcastle.

Un autre Canadien sera présent aux côtés de l’Irlandais Paul Lynch lors de la  prochaine rentrée littéraire. Il s’agit de Michael Christie, un jeune auteur de Colombie-Britannique qui signe un chef-d’œuvre romanesque à même de rivaliser avec L’Arbre Monde de Richard Powers.

Sortiront également à l’automne le livre hors-norme mêlant histoire et reportage de David Treuer, Notre cœur bat à Wounded Knee. Cette histoire de l’Amérique indienne de 1890 à aujourd’hui remet bien des pendules à l’heure et c’est une œuvre salutaire.

Pour finir, 2021 verra aussi la sortie de Black Leopard, Red Wolf de Marlon James. Cet écrivain jamaïcain est l’auteur du génial Brève histoire de sept meurtres, autour de la tentative d’assassinat de Bob Marley. Son nouveau roman qui rend hommage aux cultures du continent africain se situe à mi-chemin entre Le Seigneur des anneaux et Game of Thrones. La preuve que la littérature défie sans cesse les frontières.  

L’équipe d’Aire(s) Libre(s) tient à remercier chaleureusement Francis Geffard qui, fidèle à l’image que l’on a de lui, s’est montré tout à la fois disponible, patient et attentif à chaque instant.

Rentrée littéraire, quelques pistes – Episode 1 – Nickel Boys, Patagonie route 203

Nickel Boys, , Colson Whitehead, (Albin Michel / Terres d’Amérique) – Fanny et Aurélie

Colson Whitehead te parle du jeune Elwood Curtis. Il te parle d’amour, d’abandon, de racisme, d’intelligence, de haine, de persévérance, d’amitié, de destruction.
Nickel Boys est une histoire bouleversante.

Ce roman, traduit par Charles Recoursé, est inspiré d’un lieu terriblement réel, la « Arthur G. Dozier School for Boys », fondée en 1900 à Marianna dans l’état de Floride, fermée en 2001.
Environ quatre-vingt dix-huit corps d’enfants auraient été enterrés entre 1914 et 1952, au milieu de seringues, de médicaments et d’ordures. Pour le moment, sur les quarante-huit sépultures découvertes par les anthropologues de l’Université de Floride du Sud, trente-quatre sont d’origine afro-américaine. Il semblerait qu’actuellement, aucun coupable ne fasse l’objet d’une action en justice.
Une association nommée « The White House Boys », permet à quatre-cent survivants de se reconnaître et de faire connaître les abus, les tortures et toute la violence subie durant leurs années passées dans cette maison de redressement.
Ils veulent ne pas oublier, ne pas laisser s’enterrer ce lieu.
Colson Whitehead brandit alors sa plume et te voilà pris au cœur, aux tripes,tout en étant loin de tout savoir alors que tu sais déjà cela.

Dès les premières lignes, Elwood est ce gamin attachant. L’auteur possède ce talent tout à fait cinématographique pour te transporter dans un espace-temps où tu sens presque le plancher de la véranda craquant sous tes pieds. Elwood est un enfant abandonné par père et mère, aimé par sa grand-mère, cette femme qui en a déjà vu, des disparitions et des lynchages, dans ce Sud ségrégationniste. Une peur s’insinue alors en toi alors même que le regard de ce jeune adolescent te porte.

« Le cadeau qu’Elwood reçut pour Noël en 1962 fut le plus beau cadeau de sa vie, même s’il lui mit dans la tête des idées qui signèrent sa perte. « Martin Luther King et Zion Hill était le seul disque qu’il possédait, et il ne quittait jamais la platine ». Ainsi commence le roman.

Le Mouvement des Droits Civiques rejoint la petite ville de Tallahassee, les mots « liberté » et « égalité » viennent fleurir dans l’esprit d’Elwood, les images de manifestant(e)s en sang sont projetées aussi. Loin d’être naïf, le jeune homme s’ouvre au monde, à son entièreté, malgré les réprimandes d’une vieille dame aimante mais apeurée, car encore soumise aux brutales lois raciales.
Et tu as envie pour Elwood, tu veux y croire comme tu as pu déjà y croire. Tu y es presque à exprimer une joie lorsque, quelques mots plus loin, tu éprouves cette lourdeur au creux de ton estomac. Une maudite mauvaise rencontre et le voilà à Nickel.
Par le choix de ses mots et de son contexte, Nickel Boys est un livre qui se vit littéralement, c’est d’ailleurs assez fort ce que Whitehead arrive à te rendre comme impressions au fil de ses pages, sans compter la construction qui te portera directement vers un double uppercut.

Dans l’intelligence éclairée d’ Elwood, il y a certes le pasteur King, mais aussi James Baldwin, moins à te tendre l’autre joue, tout aussi obstiné dans son courage. C’est dans leurs mots qu’ Elwood y puise un supplément d’âme pour survivre à l’horreur. Il s’invente une logique, des chiffres, un chemin. Il écrit, compulse, convulse, reprend de l’air, tient note, fait renaître en son cœur l’écho de ces voix résistantes et résilientes.

« Il nous faut croire dans notre âme que nous sommes quelqu’un, que nous ne sommes pas rien, nous ne valons pas rien, et il nous faut arpenter chaque jour les avenues de la vie avec dignité et avec cette conscience d’être quelqu’un. »

Colson Whitehead fait résonner en Elwood les déterminations de Rosa Parks, des connu(e)s, des inconnu(e)s face au dégoulinement de haines et de lâchetés.
Nickel Boys t’ouvre la béance de la blessure raciale, il y est écrit l’injustice et l’incroyable courage, il y est évoqué la survie, la résistance, l’espoir nécessaire, tout comme l’abomination et l’effroyable collaboration.
Nickel Boys ne peut absolument pas te laisser indifférent. Et plus tu t’enfonceras dans sa lecture, plus tu seras écorché(e) et plus tu te diras que cette plume est nécessaire.
Nickel Boys est un grand roman, de celui qui rend hommage et te chuchote la nécessité de t’engager et de continuer à apprendre pour mieux reconnaître, et parfois combattre.
Nickel Boys est un inoubliable coup au ❤️.

Fanny.

On m’avait dit « Tu verras, il est très différent d’Underground Railroad« . Eh bien en fait, j’ai trouvé les deux romans très proches. Avec un écart de plus de 100 ans (on se retrouve cette fois au début des années 60), c’est avec la même plume très engagée que l’auteur aborde des thèmes qui lui sont chers : la privation de liberté, le ségrégationnisme, la violence brute.

On commence le roman avec la découverte, de nos jours, d’un cimetière clandestin empli de squelettes en piteux état ; on le poursuit entre passé et présent, découvrant petit à petit et non sans humour le destin de ces garçons souvent seuls au monde.

L’espoir d’une vie meilleure et plus juste d’Elwood, la débrouillardise un brin blasée de Turner vont bousculer la machine bien huilée qui fait de la maison de redressement de Nickel un vrai cauchemar pour ses « élèves » et plus particulièrement ses élèves noirs.

Alors que la question raciale est brûlante en ce début des années 60, gare à ceux qui pensent avoir toutes les cartes en main pour s’élever au-dessus de leur condition…Un roman glaçant par le poids qu’il donne à la fatalité mais magnifique par toutes les petites touches qui illuminent malgré tout d’une grande humanité ces destins brisés.

Rares sont ceux qui l’ont lu qui me contrediront : Nickel Boys est un des très grands romans de cette rentrée littéraire !

Aurélie.

Nickel Boys, Colson Whitehead, Albin Michel / Terres d’Amérique, 250 p. , 19€90.

Patagonie route 203, Eduardo Fernando Varela (Métailié) – Yann

Photo : Yann Leray.

« Les cartes dépliées dans la cabine ne lui servaient guère : pour aller dans un endroit qu’il ignorait, il ne pouvait qu’improviser et se fier à l’instinct. S’il voulait trouver quelque chose dans ces contrées perdues, il lui fallait, lui aussi, se perdre. Alors, il tournait à droite à chaque déviation ou croisement, cédant à l’impulsion, ou à une timide palpitation de certitude. »

Parker conduit son camion à travers les étendues sans fin de la Patagonie, au service d’un patron qu’il joint de temps en temps au téléphone pour prendre des ordres et qui oublie régulièrement de le payer. Parker, quand il s’arrête plusieurs jours au même endroit, décharge de son camion les meubles qu’il contient et installe dans le désert sa maison sans murs ni toit. Parker joue parfois du saxophone pour meubler sa solitude. Parker va tomber amoureux de Mayten, la femme d’un forain, croisée quelque part dans cette immensité.

Rarement un premier roman aura su nous séduire ainsi, en quelques pages, sans trop en faire, simplement par l’atmosphère qui l’imprègne, puissamment originale et envoûtante. Et nous voilà assis aux côtés de Parker au volant de son camion, en route pour un port lointain, préférant les routes secondaires qui permettent d’échapper à la curiosité des gendarmes et sont surveillées par les polices locales, plus faciles à corrompre.

A l’âge où certains prennent leur retraite, Eduardo Fernando Varela livre un road movie grave et fantaisiste comme seuls savent l’être les sud américains. En effet, même si l’on y rencontre bon nombre de farfelus et d’excentriques, de personnages lunaires ou fantasques, Patagonie route 203 est avant tout un roman sur la solitude, qu’elle soit voulue ou subie et nulle contrée ne pouvait mieux lui servir de toile de fond que l’infinie Patagonie où l’on recense environ 5 habitants au km². Parker vivait auparavant en ville mais il y perdit tout, y compris ses illusions et cette nouvelle existence sur les routes lui convient à merveille. Il se contente des quelques rencontres que le hasard lui offre au fil des kilomètres et apprend avec le temps à savourer les retrouvailles occasionnelles avec le journaliste, qui est à ses yeux ce qui s’approche le plus d’un ami. Lorsque l’imprévu, sous la forme d’un coup de foudre, fait irruption dans la routine qu’il s’était patiemment construite, Parker devra s’interroger sur son choix de vivre loin des autres et sur la pertinence de l’imposer à celle qu’il aime.

« Lui qui avait construit sa demeure sur les hauteurs de sa solitude, où il vivait à son aise, loin des autre, avait soudain envie de la foule et de l’agitation. C’était la pire farce du destin pour un homme de la steppe, bien que ces symptômes annoncent les changements en gestation au fond de son être. »

Nimbé d’une atmosphère unique, truffé de dialogues savoureux où le non-sens le dispute à l’absurde, peuplé de personnages à la destinée bancale, Patagonie route 203 constitue donc à mon goût la véritable révélation de cette rentrée, un roman profondément dépaysant sur lequel souffle un vent de liberté et de fantaisie teinté de mélancolie. Vent qui souffle tout au long de ces pages, au point d’en devenir un des personnages principaux. A découvrir absolument !

 » – Prenez la nationale tout droit, après-demain tournez à gauche, lundi vous tournez à droite et vous continuez jusqu’à l’Atlantique. c’est le seul océan, vous ne pouvez pas vous perdre.

– On peut y arriver autrement ?

– Vous préférez les routes secondaires ? »

Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry.

Yann.

Patagonie route 203, Eduardo Fernando Varela, Métailié, 357 p. , 22€50.