Sa Majesté Clodomir, Christian Casoni – Un entretien – Aire(s) Noire(s)

« Chez Vincent Quéré, c’est meublé comme chez sa grand-mère. Bosco voit déjà arriver la bouteille de Cinzano pour l’apéro, et la tartine de rillettes pour éponger. La banlieue où il vit, c’est collector, une rétrospective Jean Gabin. Son épouse disparaît quand elle passe devant le papier peint fleuri. Maniabosco entend sourdre sa voix du fond de cette Toussaint murale, dans la réfraction des bouquets verts et beige : « Vous resterez dîner avec nous, Victor ? J’ai fait du pot-au-feu. »

On avait rencontré Christian Casoni en juin 2020 pour discuter de Juke – 110 portraits de bluesmen. Il est de retour aujourd’hui avec tout autre chose et il nous semblait judicieux de le soumettre à la question avec, à nouveau, l’aide précieuse du complice Didier Hubert (aka Raoul Méjols sur les réseaux sociaux).

« Victor Maniabosco, commandant de police, a beau être peinard, il a toujours le chic pour se foutre dans la merde. Quand un vieux béguin vient se rencarder sur des trafiquants d’antiquités, le flic n’imagine pas qu’il va se fourrer dans une guerre de clans remontant au début du Moyen-Âge et que cette tempête mérovingienne va brasser autant de cadavres, embarquant sur son passage tous ceux qui s’y frottent. » (4ème de couverture).

Nous avons fait connaissance il y a deux ans, lors de la sortie de Juke , 110 portraits de bluesmen (Le Mot et Le Reste) qui avait donné lieu à un premier entretien. Vous voilà de retour aujourd’hui avec ce que je serais tenté de qualifier de «polar mérovingien». Vous êtes un spécialiste du grand écart ?

Je conteste la qualification de « polar mérovingien », mais vous la nuancez vous-même un peu plus bas. Clodomir est un polar tout court, qui met en scène des descendants de rois mérovingiens. Les rois mérovingiens sont fascinants, car sujets à de terribles dénigrements depuis les Carolingiens. Ceux de la dynastie suivante ont fait de ces roitelets des personnages de comédie italienne. Avant qu’on ne commence à creuser le sujet et à dissiper certains préjugés les concernant, les Mérovingiens c’est un peu Affreux, Sales et Méchants. C’est un bon départ ! Comme je vous le disais il y a deux ans, je ne procède que par lubies. Le blues en est une, les Mérovingiens en étaient une autre. Et je fais tellement de grands écarts dans mes lubies que je porte des couches-culottes.

Autoportrait confiné.

Deux ans se sont écoulés depuis la sortie de Juke, aujourd’hui Sa Majesté Clodomir est édité et vous avez deux autres romans sous le coude où l’on retrouverait Maniabosco ? Vous écrivez vite, non ? L’urgence de la nécessité ?

Oui, j’ai deux autres histoires avec Maniabosco, mais elles sont antérieures à Clodomir. Je n’ai aucune véritable nécessité publique du côté de l’écriture, mais une édition ça fait bien plaisir. Et je n’ai pas d’urgence non plus. La preuve : vous avez décrit en trois lignes vingt-cinq ans de ma vie…

C’est vrai que Clodomir a été écrit relativement vite (un an tout compris). Je n’étais pas seul, la tête dans le guidon, j’avais trouvé trois lecteurs avisés qui m’encourageaient au fil de l’eau et me cassaient les reins au besoin pour me remettre dans le droit chemin. Parmi ces lecteurs, Nicolette Cook, qui a un œil de lynx, travaille dans le détail et ne laisse rien passer. Nicolette frotte mon orgueil au papier de verre : « À quoi tu pensais quand tu as écrit cette phrase ? ». Ces trois manuscrits lui doivent énormément.

Il y a trois périodes. En 1996 j’ai écrit Un Méchant Coup de Pompe pour régler des comptes avec… moi-même finalement. En 2000 j’ai écrit Mourez Jeunesses, tout aussi rapidement. En 2019/ 2020, j’ai donné ces deux tentatives à lire à quelques amis, notamment Raoul et la fameuse Nicolette, qui les ont trouvées bien. Alors j’ai écrit Clodomir pour ajouter une suite et justifier les dates des deux précédents : 1996 et 2000… Je craignais qu’un éditeur me reproche ce décalage dans le temps, un décalage trop modeste pour être exotique. Pourtant certaines réalités peuvent être déroutantes aujourd’hui. En 1996, les téléphones mobiles et même les ordinateurs étaient rares, on copiait encore des fichiers sur des disquettes, et internet restait un secret d’initié. J’ai donc bricolé une fausse trilogie qui aboutit au temps présent.

Photo : Christian Casoni.

Écrire vite c’est une chose, mais ce ne sont que des brouillons. Un méchant Coup de Pompe a été réécrit six ou sept fois. Mourez Jeunesses, quatre ou cinq fois. L’éditeur avait aimé Clodomir, mais pas le ton des deux précédents. Comme ils couvraient vingt-cinq ans de ma vie, que j’avais vieilli en même temps que mes personnages, que le temps nous avait donné une consistance logique, à eux et à moi, maturée au fil des ans, j’ai d’abord résisté : Ce sera les trois ou rien. Et puis merde, j’ai fini par céder. Yves Jolivet, l’éditeur, a eu la patience de me renvoyer plusieurs fois sur le métier avant d’accepter Mourez Jeunesses, qui devrait être publié dans un an si tout va bien. Et… j’ai réécrit une fois de plus Un méchant Coup de Pompe, passé une fois de plus sous la férule inflexible de Nicolette Cook ! Des trois, c’est celui qui me tient le plus à cœur. Comme, en vingt-cinq ans, d’une aventure à l’autre, les personnages s’étaient enrichis, j’ai pu me payer le luxe de leur apporter une résonance rétrospective en réécrivant les deux premiers. J’ignore encore si Le Mot Et Le Reste acceptera la nouvelle mouture du Coup de Pompe mais, si oui, les romans sortiraient à rebours : 2020, 2000, 1996.

Une page des brouillons de l’auteur.

Il n’y a peut-être pas 110 portraits ici mais c’est une liste récapitulative d’une quarantaine de personnages qui clôt le roman. Vous ne craignez pas d’effrayer le lecteur ?

Je ne me suis même pas posé la question. Quand j’ai attaqué cette histoire (on la démarre bille en tête puis on l’amende en cours de rédaction, sans quoi on ne la démarre jamais), je ne me suis par exemple jamais demandé : Est-il important que les méchants soient démasqués à la fin, sur un coup de théâtre ? Dans ce cas, il vaut mieux avoir une foison de personnages à mettre en collision pour embrouiller le lecteur et entretenir le suspense.

La trame était assez complexe comme ça, j’ai choisi de la développer de façon plus linéaire que Mourez Jeunesses. Les personnages aussi étaient chromatiquement bien chargés, et me semblaient assez pittoresques sans qu’il faille leur ajouter du mystère. Il fallait pouvoir les déplacer avec un naturel relatif, sans les encombrer d’énigmes, de non-dits et de coups de théâtre.

Mais en relisant votre question, je comprends pourquoi Le Mot Et Le Reste m’a proposé d’intégrer cette liste de personnages à la fin !

Grâce à vous, on découvre ici avec délice le concept de «faide», que Wikipédia définit ainsi : «un système de vengeance privée opposant deux familles ennemies, deux clans, deux tribus.» Ce concept, qui remonte au moins au VIème siècle, est finalement bien proche de la vendetta plus connue par chez nous et assez pratique pour poser les bases d’un polar. C’est l’idée de départ du roman ?

Effectivement, la Faide est une vendetta. L’idée de départ était plutôt : Qu’est devenu Maniabosco vingt ans après Mourez Jeunesses ? Qu’est devenue Roseline vingt-cinq ans après son Coup de Pompe ? Je ne m’en tiens toujours pas quitte avec Roseline. Je pense qu’elle sera la muse du quatrième, s’il devait y en avoir un quatrième. L’idée des Mérovingiens remonte, elle, à beaucoup plus loin. A la première partie des années 80. Je vous avais dit, il y a deux ans, que j’avais essayé de devenir dessinateur de bandes dessinées. L’idée de cette Faide à travers les siècles date de ces années-là. J’étais alors en pleine extase mérovingienne !

La succession de Clotaire ou faide royale – Source :  Apolline d’Andrésy  sur mauvaisenouvelle.fr

Pour Clodomir, il me fallait trouver rapidement un scénario. J’avais envie de commencer quelques chose, j’avais les quatre personnages principaux, je les connaissais déjà pour les avoir mis en scène… La Faide donc était une garniture au départ, un prétexte tout prêt. Après, il faut bien loger les personnages dans un biotope qui leur donne envie de vivre. Je ne les sens bien que si le décor est crédible. Je parle d’une crédibilité narrative, parce que l’environnement de cette histoire est très baroque !

Si j’ai parlé plus haut de «polar mérovingien», il convient pour être juste de préciser que le roman est contemporain. Ceci dit, vous lui donnez une patine particulière, une ambiance qui rappellerait les polars français des années 70. C’est volontaire, une sorte d’hommage à des livres ou des films qui vous inspirent ?

Je ne suis pas assez expert en romans policiers pour penser quelque chose des polars des années 70. Pour Clodomir, oui, il y a une grosse influence d’Elmore Leonard, que m’a fait découvrir Raoul. Jusque là j’étais subjugué par Donald Westlake, et j’ai appris que Leonard était une influence majeure de Westlake.

Elmore Leonard par Marc Hauser/Getty

Je suis très poreux à tout ce que je lis. Coup de Pompe était placé sous l’étoile de Marc Behm, qui écrivait des polars fantasmagoriques comme Mortelle Randonnée. (Polars, c’est pour dire quelque chose !) C’est sûrement l’influence de Behm qui donnait à ce texte la couleur d’un conte au départ. Mourez Jeunesses était lui aussi un carrefour de courants d’air : Thompson, Westlake, Amila, Sébastien Japrisot, etc. Je les ai tellement charcutés, ces deux romans, que des influences bien postérieures au premier jet s’y sont mêlées. Maintenant, je n’y retrouve plus mes petits !

Donald Westlake – Droits réservés.

Au chapitre influences, ça bruisse autour de vous, on cite des noms et c’est plutôt flatteur. Votre éditeur, dans la présentation du roman, a cette phrase : « On croirait voir Audiard débarquer chez les bourgeois déchus de Chabrol». Quant à moi, j’ai pensé à plusieurs reprises au commissaire San Antonio. Mais vous, s’il fallait absolument vous placer vous-même sous l’égide de quelqu’un, pour ce roman et les autres à venir, et sans aller jusqu’à la revendiquer, quelle(s) figure(s) tutélaire(s) planerait de manière tout à fait naturelle dans votre panthéon littéraire ? Vous pouvez abattre votre joker.

Audiard, peut-être parce que ça cause argot parfois, et que le texte promène par moments des désenchantements un peu beauf ou vieille France… On disait anarchiste de droite dans le temps. Chabrol, ma foi… Je ne sais pas. Dans cette histoire, il n’y a pas vraiment de pécores qui défendent leurs robes de chambre comme chez Chabrol. Le but n’était pas de loger dans l’intrigue une peinture de mœurs et de critiquer une certaine bourgeoisie de province. Mais on pourrait citer les atmosphères d’Audiard et de Chabrol pour d’innombrables polars français, non ? San Antonio en revanche, je récuse catégoriquement ! Si on sent la patte de Frédéric Dard chez Clodomir, c’est vraiment le hasard. Je ne suis fan ni de San Antonio ni de son auteur !

La première grosse influence des auteurs de polars français, déjà, ce sont les traducteurs ! La façon dont étaient traduits les polars américains, Thompson par exemple, ou Lawrence Block, a marqué le style des auteurs français. Je le sais, je le sens, et j’ai moi-même tenté de reproduire cette sècheresse à l’occasion. Je ne sais pas si j’en suis digne, mais j’aimerais autant que mes références penchent vers Jim Thompson, Donald Westlake, Elmore Leonard (et leurs traducteurs), ainsi que Sébastien Japrisot. Je pense avoir été marqué par l’esprit malicieux d’Henri Michaux, celui d’Ailleurs, de Voyage en Grande Garabagne, d’Un Barbare En Asie. J’ai dû emprunter aussi à de nombreux auteurs non-contemporains qui ne versent pas dans le polar, et à des historiens et des vulgarisateurs d’astrophysique… Et mon Panthéon est une énorme termitière ! En haut de la pile : Les Misérables, Les Liaisons Dangereuses, Le Passe-Muraille… Non, il y en a trop, ce n’est même pas la peine de commencer.

Maigret par Loustal.

Ah oui, Maigret ! C’est tout récent. J’ai réussi à vaincre quarante années de répulsion. J’avais essayé mille fois de lire un Maigret, et je ne pouvais pas conjurer le spectre de Jean Richard ni ces après-midi déprimants devant la deuxième chaîne de télévision. Il y a un an, j’ai trouvé deux bouquins de Maigret dans la rue. Je n’avais rien à lire, j’ai retenté le coup et j’ai découvert un univers infiniment attachant, qui commence en 1930 et s’achève en 1972. Je les ai tous dévorés l’un après l’autre, dans l’ordre chronologique. Je pourrais maintenant en parler pendant des heures.

«Vous êtes le type même du flic passif, velléitaire, sans idéal. Intelligent pour rien.» C’est ainsi que Paul Rodan décrit Victor Maniabosco, dit Bosco, personnage central du roman. C’est peu flatteur comme description … Vous le voyez également ainsi, votre «héros» ?

Oui, Maniabosco est ainsi, mais il est tout ça avec une certaine rondeur. Il est également égocentrique, dilettante, prend ses enquêtes pour un jeu et se laisse gentiment corrompre. C’est un fin limier mais un mauvais flic. Il ne sait jamais quoi faire d’un coupable quand il l’a démasqué. Il ne déteste personne, pas même les meurtriers après lesquels il court. Il est plutôt enclin au pardon. Le mal étant fait, il laisse s’accomplir une sorte de justice immanente par paresse ou par découragement psychique peut-être. Car il est surtout enclin au pardon par lassitude plus que par charité chrétienne. C’est sûr, Maniabosco n’est ni Javert ni Maigret ! Il m’émeut ainsi… peut-être parce que je suis un peu comme ça aussi. Bref, je m’émeus moi-même, je suis madame Bovary !

J’ai choisi de mettre en scène un héros neutre, comme peuvent l’être Tintin ou Spirou. Ces héros sont raisonnables en tout. Ils sont raisonnablement drôles, raisonnablement indignés, se mettent raisonnablement en colère, n’ont pas une personnalité écrasante. Ils laissent s’ébattre des seconds rôles beaucoup plus colorés, comme c’est le cas du capitaine Haddock, Tournesol ou les deux Dupont/d chez Tintin, Fantasio, le comte de Champignac, le marsupilami ou Zorglub chez Spirou.

Maniabosco remplit bien cette disponibilité ou cette vacuité de héros neutre mais, contrairement à la progression lapidaire d’une intrigue en bandes dessinées, dans le cadre d’un roman ce genre de héros neutre devient vite un principe métaphysique, et c’est gênant pour un polar ! Maniabosco devait présenter quelques aspérités, un minimum de noirceur pour rester humain et charnu. Comme il n’est ni un cogneur, ni un snipper, ni un sanguin, les défauts cités plus haut sont son certificat d’humanité.

L’avantage de proposer une intrigue avec de nombreux personnages, c’est qu’on peut en faire flinguer un certain nombre sans que ça ne soit trop gênant. Vous vous êtes fait plaisir avec tous ces meurtres ?

Clairement, oui ! La mort est un vide-poches bien pratique. Un personnage a fini de servir ? Hop, au frigo, pas d’histoires. Dans le cas de Clodomir, étant donné le sentiment de puissance et d’impunité qui habite l’un des protagonistes, perpétuant la radicalité guerrière de ses ancêtres, je ne le voyais pas épargner ses ennemis. Le coup des chiens par contre fut très pénible à écrire, et encore aujourd’hui j’y pense comme une souillure.

Le meurtre des enfants de Clodomir. Auteur inconnu.

Votre écriture est très visuelle, presque cinématographique. De plus, votre intrigue, labyrinthique, se développe lentement au gré des apparitions de vos multiples personnages, c’est du pain béni pour une adaptation en série télévisée. Les dialogues sont quasi prêts à être filmés, enfin des acteurs auraient quelque chose de consistant à se mettre en bouche. Des envies de ce côté-là ?

En y réfléchissant, honnêtement, je ne sais pas s’il y a tant de personnages que ça dans Clodomir. En tout cas, s’il y a plus de personnages ici que chez Simenon, Ellroy ou Westlake. « Des envies de ce côté-là ? » Je n’y ai pas pensé, et la question me déstabilise… Je crois que ce n’est pas de mon ressort et… finalement, non, pas spécialement d’envies.

Page 82, Quéré s’adresse ainsi à Maniabosco qui compte enquêter seul en piochant dans son « compte épargne-temps  »: « Sinon, tu sais que tu as plus de cinquante ans, pas beaucoup d’entrainement, tu es gras, tu es lourd, tu manques de souffle et jarret… ». Vous verriez quel acteur pour endosser le rôle de Maniabosco ? Et pour Roseline, quelle actrice ?

Raoul m’en avait causé après quelques verres de quincy, cruchons de rouge sicilien et grappas. On s’était mis d’accord sur Yvan Attal pour le rôle de Maniabosco, bien qu’Attal soit plus tonique que mon héros. Pour Roseline, ce serait une grande femme maigre et sèche de soixante ans, n’inspirant aucune tentation pour Cythère. Là, je préfère sortir mon joker !

Yvan Attal par Alexandre Isard (JDD).

Page 117, « Elle tient son conseil d’administration à Jouy-le-Potier, s’enracinant dans les sables granitiques et les argiles de cette Sologne des étangs où est enfoui le cœur du vieux royaume neustrien, l’absolu irrévocable de Paul Rodan. ». À moins d’une solide ascendance solognote, qui sait ça ? Vous ne faites pas dans l’approximation. On dirait que vous ne déconnez pas avec la documentation. L’obsession du détail ?

L’obsession du détail, incontestablement. C’était déjà mon défaut quand j’essayais de faire de la bande dessinée, et ce travers occasionnait des problèmes rédhibitoires de lisibilité.

« Qui sait ça ? » Wikipédia sait ça ! Si on creuse cette question, on va se retrouver avec un manifeste sur l’illusion romanesque et ses sous-entendus. Car, évidemment, tout est factice dans ce genre de roman qui ne défend rien d’autre que le plaisir de lire une histoire. Sinon, comme vous dites, « je ne déconne pas avec la documentation »… qui donne juste le bon vernis en guise de coupe-faim.

Elmore Leonard ne plaisantait pas non plus avec la vraisemblance et envoyait Gregg Sutter, son researcher aux quatres coins du pays pour avoir les bonnes infos. Avez-vous envoyé quelqu’un à Cambrai ou Tournai, terres mérovingiennes ou faites-vous ça tout seul ?

Je fais du fond de mes pantoufles avec ce que j’ai à portée de la main. L’histoire prend certaines directions parce que je connais des gens susceptibles de la documenter. Je fais avec mon petit réseau de Gregg Sutter en somme. La Nouvelle-Zélande, on en reparle plus bas, mais le fait que j’aie un ami d’enfance qui fut un temps marin-pêcheur et qui pouvait me donner quelques détails de navigation pour la frime, donner éventuellement l’impression au lecteur que je maîtrise bien mon sujet, m’a décidé à faire naviguer deux protagonistes d’une île néo-zélandaise à l’autre. De même Destrebecque est devenu buraliste parce que j’en connaissais un qui pouvait me parler de son métier, celui à qui le bouquin est dédié et qui a, hélas, choisi de rompre avec la biologie.

Je sais, j’ai l’air de me déprécier, mais je vous jure que ces petites frimes ne sont pas honteuses, et même indispensables pour charpenter une action.

En juin 2020, vous nous déclariez : « J’ai lu pas mal de livres d’histoire, avec, là aussi, des lubies périodiques venues du fin fond de ma scolarité : les Mérovingiens, la Guerre de Trente Ans, la Commune de Paris… Dans les années 80, j’étais tombé sur le livre d’un mec nommé Lucien-Jean Bord, Les Rois Inconnus. Il racontait l’histoire de la dynastie mérovingienne avec un regard de… catholique intégriste, sans doute. J’ai dû lire ce livre dix fois ! » Et aujourd’hui, bim, Sa Majesté Clodomir ! On peut lire que les Républicains, circa Jules Ferry, « ont perpétué et accentué à travers l’école publique la perception négative de ces rois, se déplaçant dans de lourds chariots bâchés tirés par des bœufs. Une fascination pour les rois fainéants ?

Bien avant les Républicains du XIXe siècle, les Carolingiens n’avaient pas mégoté le discrédit de leurs prédécesseurs. Les rois fainéants commencent avec la descendance de Dagobert Premier, petit-fils du Clotaire dont il est question dans mon bouquin, donc arrière-petit-fils de Clovis. La difficulté, c’est qu’il y a, selon les époques, trois ou quatre royaumes francs sur le territoire de ce qui est aujourd’hui la France, avec un roi fainéant à la tête de chacun d’entre eux et, dans chaque cas, un maire du palais fourbe qui tire les ficelles en coulisse !

Fasciné par les Rois fainéants, oui, comme on peut l’être pour les périodes de décadence. Et leur décadence a duré longtemps. Près de deux siècles… Jusqu’au sacre de Charlemagne. Ces rois n’étaient pas à proprement parler fainéants, certains ont même tenté de reprendre du poil de la bête, mais ils servaient de caution dynastique à toutes sortes d’intrigants, en particulier aux futurs Carolingiens, une famille vassale très puissante qui commençait à gangréner le pouvoir dans les royaumes francs. Les plus célèbres sont Charles Martel et Pépin le Bref. D’après Lucien-Jean Bord, ces malheureux otages dynastiques, Thierry III et IV, Clovis II, Clotaire III, Dagobert II, Chilpéric II, Childéric III, etc. étaient abrutis d’alcool et d’orgies dès l’enfance et devenaient vite des loques et, quoi qu’il en soit, des marionnettes. Quand on les cloîtrait, c’était une façon de les mettre au frais pour le cas où ils resserviraient plus tard, car on avait besoin de faire régner un fantoche du sang de Clovis. On leur grillait le cuir chevelu au fer rouge pour empêcher leurs crinières dynastiques de repousser. On a ainsi vu des oncles déjà vieux succéder à leurs neveux morts très jeunes…

Mais avec Clodomir et Clotaire Premier, on n’en est pas encore là. Les rois fainéants ne viendront que deux générations plus tard. Cette période obscure, boudée des historiens, était un peu comme le blues : ma cosa nostra !

Lehugeur, roi fainéant.

Sans rien dévoiler de l’intrigue, on peut dire qu’une partie du roman se délocalise en Nouvelle-Zélande, destination exotique s’il en est. Vous aviez envie de coucher sur le papier quelques souvenirs de voyage ou ces pages relèvent-elles du pur fantasme ?

Un demi-fantasme, contrairement à la tempête qui s’y développe. Elle, c’est un fantasme complet. Il fallait évacuer Paul Rodan quelque part où il fait frisquet. J’ai une amie qui vit actuellement en Nouvelle-Calédonie, mais a longtemps résidé en Nouvelle-Zélande. Je l’ai priée de m’en faire un topo. Et j’ai complété avec une paire de bouquins à l’intention des voyageurs. J’ai lu et écouté des témoignages sur internet. Comme pour les portraits de Juke : je n’ai exploité que le cinquième des données que j’avais pu rassembler. La tempête, elle, c’est de l’imagination pure et simple. J’ai ensuite regardé des vidéos de villes secouées par une tempête. Je m’étais juré de faire figurer un détail que j’apercevais partout, et puis ça m’est sorti de la tête : les feux tricolores arrachés à leur hampe, ballotés par les vents au-dessus des boulevards, pendus à leur câble.

Droits réservés.

L’obsession des détails, disiez-vous ?

C’est vrai que j’ai une représentation essentiellement visuelle des scènes que je veux décrire. J’ai l’impression d’enfoncer une porte ouverte en disant ça, et c’est peut-être le cas de tous ceux qui écrivent quelque chose, mais je ne suis pas dans leur peau… Peut-être cette représentation imagée est-elle un vestige de mes tentatives malheureuses dans la bande dessinée… Ce que vous appeliez tout à l’heure une « écriture visuelle, presque cinématographique » …

Sans enquêter outre-mesure, les réseaux sociaux, où vous apparaissez aussi comme un champion de la déconne, ne sont pas avares d’informations. Ainsi, vous êtes Lorrain, plus précisément de Villerupt en Meurthe-et-Moselle, un coin qui a eu son lot de tourments au fil du temps. En avril 2020, vous faites ce commentaire, qui semble indiquer une extraction modeste : « Et puis on n’avait pas d’argent de poche, non qu’on claquât du bec, mais ça ne se faisait pas. C’était le Germinal de la suggestion… » Vous n’avez pas été tenté par un « roman social » pour commencer ? C’est pourtant tendance.

Avec le recul, je me dis que j’ai dû connaître une enfance originale pleine de rites et de mythes, des rites prolos mêlés de superstitions campagnardes transalpines, rites géographiques aussi, pas lorrains mais… italo-polaco-cantebonniens. La Lorraine ne ressemblait pas du tout à Villerupt, et encore moins à ses quartiers perchés, Cantebonne et Buttes. J’évite soigneusement d’en faire un folklore, pas certain de ne pas l’avoir idéalisée, cette enfance, avec mes yeux d’alors d’une part, avec le temps qui passe de l’autre.

Villerupt – Photo : Didier Hubert.

Je suis issu d’un milieu ouvrier, effectivement. Tout le monde travaillait dans la sidérurgie. Villerupt-centre se trouve au fond d’une cuvette. Raoul et moi venons de ces quartiers perchés en bordure des bois, Buttes et Cantebonne, essentiellement peuplés d’Italiens et de Polonais. Il y régnait un esprit de caste assez réconfortant, celle des métallos. On était connu comme « le fils de Machin ». Ça situait tout de suite le décor, la lignée et même la rue. Je suppose que c’est ce qu’on appelle « avoir des racines ». Et on quittait rarement nos quartiers, même sur nos mobylettes. On était généralement amoureux de filles qui vivaient dans ces hauteurs. Il y avait vraiment un climat spécial, différent de celui qu’on flairait au fond de la cuvette, lui-même déjà particulier. Je m’arrête là parce que ça devient très vite quelque chose dans le goût de Don Camillo !

On en causait avec Raoul. Comment parler de ce Villerupt que nous avons connu au même moment, sans qu’on ne se soit jamais croisé in situ à l’époque ? Comment en parler dignement, sans nostalgie, sans pathos et sans se la jouer Front popu ? Surtout qu’en ce qui me concerne, je n’entendais jamais s’exprimer une revendication sociale à la maison. Mes parents n’en parlaient jamais en ma présence. Je ne voyais que des gens heureux autour de moi, fiers et contents de travailler à l’usine.

Je relis votre question : « Vous faites ce commentaire, qui semble indiquer une extraction modeste : ‘Et puis on n’avait pas d’argent de poche, non qu’on claquât du bec, mais ça ne se faisait pas. C’était le Germinal de la suggestion’. »

On n’avait pas d’argent de poche, non que nos parents en aient manqué, mais ça ne se faisait pas. Aucun ado ne traînait avec des pièces de monnaie dans son short. Pour tout achat, il fallait demander la somme à ses parents ou grands-parents. Une fois la tolérance pécuniaire de nos donateurs consommée, si on voulait quand même s’offrir un album de Tanguy et Laverdure ou une maquette d’avion Heller, il n’y avait pas trente-six solutions, il fallait soit les voler, soit piquer de la thune dans le porte-monnaie de sa mère ou de sa grand-mère. Quatre francs la maquette, sept francs cinquante l’album de BD. Là encore, je suppose que tout le monde a fait ça dans son enfance et que pour exciter la tripe naturaliste, on doit pouvoir trouver des délits plus sauvages ! D’accord, il y a le mot « Germinal » dans votre citation, mais Germinal ne revêtait chez Zola aucun désespoir, bien au contraire. Germinal, c’est quand le prolétaire parvient à s’échapper de la mine ténébreuse, en plein soleil, dans un monde de surface en pleine floraison…

Sinon, pour répondre quand même à votre question, le roman social ne me tente pas. Je n’ai pas grand-chose à dire, je suis perclus de doutes, et encore une fois je ne veux pas faire de folklore en me prenant pour un porte-parole des prolos (qui ne sont, de toutes façons, probablement plus ceux que j’ai connus). Je trouve que ce serait même manquer de respect aux gens de ma famille que de commettre cette usurpation.

Mais ils étaient heureux, ça j’en suis certain !

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Juke – 110 portraits de bluesmen (Le Mot et le Reste) – Entretien avec Christian Casoni – Yann

Juke – 110 portraits de bluesmen n’est pas un bouquin qui se dévore. C’est un bouquin qui se picore, dans lequel on ira piocher au hasard des pages ou des humeurs. On y trouvera toutes sortes de margoulins, quelques perdants magnifiques, des meurtres et des arnaques, des femmes qui en ont et des mecs qui boivent décidément trop … On réalisera surtout à quel point l’histoire du blues est riche et vivante et Christian Casoni la raconte comme personne, avec ce mélange d’incroyable érudition (le gros mot est lâché) et de désinvolture, d’humour et d’impitoyable précision (quand les faits sont avérés). 110 portraits, autant de vies ressuscitées le temps d’un livre, dont la majeure partie, avouons-le, nous était totalement inconnue et ce n’est pas le moindre mérite du sieur Casoni que de leur rendre la place qu’ils méritent dans cette histoire pleine de sueur et de larmes, de bruit et d’électricité commencée à la fin du XIXème siècle.

« Moi, Christian Casoni, 61 ans, nourri par le privé avec une cuillère percée le jour, à gratter du papier, cofondateur et rédacteur-en-chef du trimestriel Blues Again le soir, magazine ficelé dans la cuisine à temps perdu et stocké dans les kiosques entre 2005 et 2009, propriétaire du site Bluesagain.com qui perpétue avec cruauté le fossoyage du blues noir, recueilli par Rock&Folk en 2009 dans le cadre de son programme : ‘Délestons-nous de quelques lecteurs superflus’, tenancier de deux rubriques imprimées blanc sur blanc au fond du célèbre magazine rock, d’où cette ferveur qui balaie chaque mois le courrier des lecteurs : Beano Blues (une page pour célébrer un bluesman historique) [la rubrique a malheureusement disparu depuis ], et Ça Ne S’Invente Pas (récréation patrimoniale sur l’histoire de Rock&Folk). « 

Ainsi se présente l’homme qu’Aire(s) Libre(s) a cuisiné pour vous, avec l’amicale complicité et l’aide précieuse de Didier Hubert (aka Raoul Méjols), photographe et ami de l’auteur.

Crédit photo : Didier Hubert 2017.

Débarrassons-nous d’abord de ce qui semble vous gêner, à savoir la possibilité d’être pris pour un érudit ? Pourquoi ce recul, cette méfiance, ces précautions ? Vous avez peur de passer pour un théoricien un peu pénible, pour ne pas dire poussiéreux ?

Si j’avais les épaules assez larges pour me prétendre érudit, le mot ne m’embarrasserait pas. Ce que je sais du blues, je le tiens des livres que j’ai lus et des infos que j’ai pu chaparder en échangeant avec de vrais érudits. Je n’ai pas fait la route dans les années 60, je n’ai pas suivi ces bluesmen dans leurs périgrinations, je ne les ai pas produits en concert, je me suis contenté d’écouter leurs disques et de cueillir des renseignements à droite, à gauche, je suis l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours.

De plus, je n’ai pas l’impression que ces chanteurs avaient envie de dire qui ils étaient. Pour des raisons d’épiderme, de géographie, d’époque… et d’expériences incommunicables, je serais bien en peine de dire qui étaient ces gens-là. Je ne peux que raconter l’effet qu’ils me font. Ma seule légitimité est d’écouter ces disques de blues noir depuis… 1976 ? En plus d’avoir une mémoire exécrable, je ne suis pas un archiviste ni un collectionneur. Un vrai touriste ! Voilà un terme qui me convient mieux que celui d’érudit.

Un érudit comprend vite que je n’ai pas grand chose à lui donner, ce qui ne me contrarie pas… parce que c’est vrai. En parlant du blues, finalement, je ne fais que parler de moi. Je me souviens de ma jeunesse et j’essaie de m’expliquer ce que je ne comprenais pas alors. Et que je ne comprends pas plus aujourd’hui, la plupart du temps !

Ceci dit, je n’éprouve que de la gratitude pour les érudits et les théoriciens. Ils m’ont nourri. J’ai eu le front d’en renier certains et me suis rendu compte, à mesure que je « progressais », qu’ils avaient raison et que j’avais encore péché par vanité !

Un ami à vous confie qu’un soir vous lui avez nonchalamment énoncé ceci « Mets-toi au blues et apprends à vivre avec les morts ! ». Dans votre avertissement, on peut lire : « le fossoyeur qui signe ce bouquin » et effectivement la plupart des 110 bluesmen de votre livre sont chez les ancêtres. Vous avez passé dix ans en compagnie de bluesmen morts, ça va ? Une façon de conjurer le sort ? Une manière de ne pas rendre des comptes à des vivants ?

Ha ha, ce sont des boutades ! J’écoute du blues depuis si longtemps qu’il a cessé d’être exotique. Il est devenu actuel. L’intérêt historique est venu renforcer l’intérêt musical, mais je n’ai jamais le sentiment d’écouter de la musique ancienne. Il faut vraiment que le chanteur ait une voix champêtre très insolite pour que je me rende compte que je suis en train d’écouter chanter un ancêtre.Cette compression du temps vient aussi du fait que des groupes d’aujourd’hui, plus ou moins jeunes, reprennent ces vieilles chansons dans leur jus, ajoutent même parfois à leurs enregistrements des craquements de 78-tours mal repiqués pour faire vintage. A la longue, les époques se fondent les unes dans les autres dans une confusion spatio-temporelle, une saison éternelle qui n’est ni plus aujourd’hui ni hier.

Mais je n’ai pas de sort à conjurer. J’écoute passer le blues de l’extérieur… eh bien, oui, comme un touriste ! Le blues ne me pousse pas aux contemplations existentielles car sa forme même ne s’y prête pas. L’idée d’une musique lente, triste et pathétique a dû se généraliser avec la montée en puissance du blues électrique blanc dans les années 60. Les guitar-heroes privilégiaient ce tempo qui leur permettait de tartiner du solo en veux-tu en voilà. Les bluesmen noirs eux-mêmes ont fini par s’y mettre dans les années 80, sans doute pour des raisons commerciales, BB King, Albert Collins, Jimmy Dawkins… Mais la grande majorité des blues noirs que je connais sont des chansons rythmées, parfois portées par une gaité agressive et ravageuse. C’est un drôle de paradoxe : le blues des Noirs était rythmé et introverti, celui des Blancs a été souvent lent et extraverti, avec un message explicite…

Le blues n’est pas, pour vous, un choc, une révélation mais, comme vous l’expliquez en préambule, le résultat d’un long et (semble-t-il) inconscient cheminement. C’est difficile à imaginer quand on tient ce livre entre les mains. Vous ne vous contentez pas de balayer l’étiquette « érudit », vous vous collez celle de « touriste ». Ce n’est pas un peu exagéré ?

Je ne pensais pas me déprécier en me qualifiant de touriste. C’est comme revenir d’une balade et raconter aux gens ce qu’on a vu, entendu, qui on a rencontré. Je reste aussi persuadé que beaucoup d’infos sont fausses, exagérées ou résultent d’une somme de confusions. Dans ce contexte, il me semble que l’humilité et le doute s’imposent ! Un touriste a le droit de se tromper, il ne fait que passer et ne joue pas sa réputation. Sa vocation est seulement de passer. Un conférencier érudit doit assumer les mauvaises informations qu’on lui a données, rendre compte de ses erreurs, on attend qu’il se repente d’autant plus platement que son érudition est renommée. Je ne suis peut-être qu’un lâche ordinaire !

Robert Johnson

Une anecdote. Savez-vous que, pour le premier enregistrement chanté d’Eric Clapton (« Ramblin’ On My Mind » de Robert Johnson) avec John Mayall en 1966, le jour de la photo pour la pochette de l’album, il faisait tellement froid que le jeune guitariste prodige, boudeur, est resté plongé dans une BD « Beano« , ignorant le photographe ? Beano, ça vous rappelle quelque chose, non ?

Bien sûr, c’était le titre de la rubrique que Philippe Manœuvre m’avait confiée dans Rock&Folk. Je n’étais pas chaud pour qu’elle s’appelle comme ça, et c’est bien la seule chose que Manœuvre m’ait imposée dans cette histoire.

Je n’étais pas chaud parce que Beano disait exactement le contraire de ce que j’envisageais de faire : le portrait de quelques bluesmen historiques. Je ne voulais surtout pas parler de blues-rock blanc ni de guitar-heroes britanniques. D’une part, je ne suis pas fou des solos interminables ni des voix trop juvéniles, encore moins des voix juvéniles qui forcent sur la raucité pour se viriliser. D’autre part, Rock&Folk traite ces sujets depuis 1966, l’année de sa création, Clapton, Beck, Page, Gallagher… Je n’ai pas beaucoup de lumières sur le swinging London et le heavy blues, je n’ai pas écouté beaucoup de disques de blues anglais. Ma petite singularité au sein de cette rédaction, c’était mon penchant pour ce blues noir qui n’intéresse plus les rédacteurs depuis longtemps. Ils ont probablement raison, ma rubrique n’a pas fait florès dans le courrier des lecteurs, je ne suis pas certain qu’elle était lue plus que ça !

Elle s’est arrêtée parce que dix ans, ça use. J’en ai eu assez de creuser le sujet, d’y sacrifier des soirées et des weekends, de courir les contacts et les informateurs. J’avais fini par trouver des raccourcis pour aller plus vite, ça devenait un boulot de documentaliste et j’étais de moins en moins exigeant.

Je précise tout ça pour dire que, non seulement on m’a laissé une liberté royale chez Rock&Folk, mais on ne m’a jamais demandé de raccrocher, même Vincent Tannières, le successeur de Philman, pourtant beaucoup moins porté sur le blues. J’ai été vraiment bien traité !

Y a-t-il, selon vous, une période que l’on pourrait qualifier « d’âge d’or du blues » ? Il y eut en tout cas une véritable industrie autour des années 20, avec une production pléthorique. C’est plutôt impressionnant, tous ces artistes et ces labels qui publiaient ce que vous appellez des « cires » à un rythme incroyable (pour rappel, vous citez Lonnie Johnson et ses cent trente cires parus entre 1925 et 1932) …

Lightnin’ Hopkins en a enregistré davantage !

Je vois trois époques de succès commerciaux, plus ou moins longues, plus ou moins intenses, plus ou moins respectueuses des bluesmen noirs.

De 1920 à la crise, le blues vient de naître (dit-on), il est à la mode. Certains bouquins parlent d’une « blues craze ». Le premier titre qui a cartonné chez les marchands de disques, ‘Crazy Blues’ (Mamie Smith), est sorti en 1920. Il est donné comme le premier disque de blues de l’histoire. WC Handy avait eu du succès sept ou huit ans avant, avec quelques proto-blues comme ‘Saint Louis Blues’, mais lui vendait des partitions, pas des disques. Le disque de Mamie Smith a été un modèle pour les auteurs de la Tin Pan Alley pendant dix ans.

Plus tard, dans les années 60, il y a eu un enchaînement blues rural-blues urbain à l’occasion du folk boom (le revival). En deux mouvements. Les jeunes Blancs américains, généralement progressistes, se sont intéressés aux vieux bluesmen ruraux, bénéfice collétaral de leur découverte du folk blanc. Deuxième mouvement : dans la foulée du blues rural, mais venant cette fois d’un autre azimut : le succès du rock anglais aux Etats-Unis, les jeunes Américains blancs se sont un peu tournés vers les bluesmen électriques urbains, pour un court laps de temps (quelques années), parce que leurs icônes empruntaient des titres à Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Jimmy Reed, Slim Harpo, et disaient le plus grand bien des guitar-heroes noirs dont ils imitaient les doigtés, les trois King, Hubert Sumlin ou Buddy Guy. Les bluesmen noirs étaient davantage des alibis, les vraies vedettes étant les guitaristes de cette jeune garde blanche à la mode. Buddy Guy râlait : on compose des chansons, ils nous les piquent et font la une des magazines. N’empêche, ce sont les Blancs qui ont sauvé le blues sur ce coup-là… et qui le sauveront sur tous les coups suivants ! La grande majorité des bluesmen est blanche aujourd’hui.

Le blues a connu un autre boom au début des années 80, jusqu’au début des années 2000. Vingt ans, c’est long pour du blues. Cette fois, les bluesmen noirs étaient davantage mis en lumière. Parmi les grosses ventes de cette ère : The Healer (l’album de Hooker), Riding With The King (Clapton et BB King), surtout l’intégrale Sony de Robert Johnson, qui a cartonné… comme un album de blues blanc !

C’est dans cette longue parenthèse qu’est né le blues français, que le label Fat Possum a pris son essor, et qu’est sortie la série The Blues, les sept documentaires produits par Martin Scorsese. Washington avait sacré 2003 « Year of the blues ».

Depuis, plus grand-chose de très marquant…

Les dates et lieux de naissance et de mort de nombre des bluesmen auxquels vous vous intéressez sont sujettes à caution ; bon nombre d’anecdotes rapportées dans Juke sont invérifiables et il en existe souvent plusieurs versions. Sacré boulot que celui de l’historien ou du biographe, non ? Vous dîtes d’ailleurs vous-même : « Dans ce grand foutoir d’approximations qu’est le blues, on peut douter de tout. »

Les premiers historiens, qui étaient européens, et particulièrement français, avaient beaucoup de mérite. Internet n’existant pas, ils devaient se fier aux rumeurs, gober parfois les mensonges des bluesmen qu’ils rencontraient, car les bluesmen les enfumaient volontiers, leur racontaient ce qu’ils avaient envie d’entendre… Il fallait surtout se rendre sur place, ce que firent les Français Demêtre et Chauvard en 1959, puis l’Anglais Paul Oliver en 1960, puis l’Allemand Horst Lippmann qui allait organiser les American Folk Blues Festival à partir de 1962.

Jacques Demêtre compare ses enquêtes, partant de presque rien, la déduction précédant les recherches proprement dites, au travail d’un paléontogue qui trouve un bout de vertèbre, puis un fragment de fémur, et reconstitue patiemment, au fil des ans, le squelette d’un dinosaure.

Les bluesmen n’avaient parfois aucune existence administrative, usurpaient le nom d’une vedette déjà confirmée, ne signaient pas souvent de contrats avec des labels qui ne tenaient pas toujours registre de ce qu’ils commercialisaient… Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’histoire soit à ce point mitée.

Ajoutez à cela les travers culturels des journalistes européens qui écrivaient l’histoire du blues de l’autre côté de l’océan. Pétris de poésie symboliste, ils percutaient sur des anecdotes infantiles comme le prétendu pacte de Robert Johnson, prenaient au pied la lettre des fanfaronnades ayant trait au vaudou, et voyaient des poètes maudits partout !

Qui était ce Mayo Williams, dont le nom est associé à bon nombre d’artistes au fil de votre livre ? Il semble préfigurer ce qu’est devenue l’industrie du disque par la suite et incarner l’archétype du producteur roublard et perspicace.

On dit qu’il fut le premier producteur noir. Sa carrière passe d’un label à l’autre, Paramount ou Decca… Il empruntait les entrées de service quand il passait voir ses patrons, prenait l’escalier, n’ayant pas le droit de monter dans l’ascenseur (réservé aux Blancs). Il a conduit de nombreux bluesmen en studio, le tandem Carr/ Blackwell, Kansas Joe, Johnnie Temple, Kokomo Arnold

Mayo Williams.

Mayo Williams participe au décentrage du blues, de New York, où résidaient toutes les majors au début des années 20, à Chicago. Paramount voulait se rapprocher de sa maison-mère, dans le Wisconsin. Pourquoi Chicago ? Sans doute parce que la ville avait déjà une scène, abritait des studios, de nombreux clubs et un public noir assez dense pour être rentable.

Maintenant, je ne sais pas s’il existe un profil type de producteur, surtout à une époque où le métier ne s’apprenait pas dans les écoles de droit, où les cadres devaient plus tenir du forain que du rond de cuir. Comme l’explique Bruce Iglauer dans l’interview finale, tous les producteurs de blues de Chicago étaient rudes et roublards, un peu voyous. Ils avaient les mêmes dans la country, dans la soul et le rock’n’roll. Les Blancs arnaquaient les Blancs et les Noirs, les Noirs arnaquaient les Noirs…

T. Bone Walker.

Dans le chapitre consacré à T-Bone Walker, vous avez cette phrase : « Le blues n’appartenait plus au monde du jazz, mais déjà à celui du rock ». Une autre façon de dire que, quelles que soient les étiquettes que l’on colle ici ou là, on ne peut envisager la musique qu’à travers son histoire, dans la continuité ?

La façon dont j’entends cette phrase est beaucoup plus prosaïque.

A part la blues craze des années 20, le blues a toujours été une niche trop mince pour constituer, à elle seul, un marché à part entière. Avant les années 60, il était toléré comme un prologue dans les soirées jazz. On s’autorisait cet exotisme. Le blues n’existait pas hors de ce cadre. En Angleterre, les quelques bluesmen noirs qui avaient un peu tourné se produisaient dans les clubs de jazz trad, qui allaient devenir le circuit logique du skiffle.

Après le crochet de l’American Folk Blues par Manchester en 1962, le blues a rencontré un public en germe, celui du rock. Le swinging London allait éclore bientôt. Les musiciens anglais versés dans le skiffle et le rock reprenaient des titres de Jimmy Reed et de Slim Harpo, parce qu’ils semblaient faciles d’accès. A ce moment-là, le blues a commencé à changer de tuteur, il est devenu le passager toléré du rock.

Mais pour répondre à votre question plus précisément, oui, on devrait toujours « envisager la musique à travers son histoire, dans la continuité ». On devrait, si on le peut. En ce qui concerne le blues, peu d’amateurs ont un regard assez large pour embrasser le phénomène dans toute sa masse gravitationnelle. A ceux qui aiment le jazz et le blues, il manque l’angle rock. Ceux qui aiment le rock et le blues n’ont souvent pas la dimension jazz (c’est mon cas). Il faudrait aussi avoir des connaissances en soul, funk, hip-hop, folk, cajun, country et, mère de toutes les voix américaines ou presque, en gospel. Il faudrait vivre cinq existences au moins pour en faire le tour et pouvoir l’apprécier « à travers son histoire, dans la continuité ». Ce serait évidemment l’idéal d’une érudition !

Christian Casoni, vous avez écrit ceci à propos du jeu de guitare de Chuck Berry : « Hyper-précise et syncopée, sa main droite miniaturise un petit tout (rythme, solo, mélodie) d’un coup de poignet magistral, tape la percussion sur le shuffle et prolonge la rythmique en contrechants de double-stops, ces phrases d’accords simplifiés qu’il chasse sur deux ou trois cordes, et qui font grossièrement fredonner la Gibson, ponctués de bends obsessionnels sur la corde de sol comme T-Bone Walker. Charles-Édouard a confectionné ainsi tous les gimmicks du rock’n’roll, ou pas loin. Il systématise la basse ambulante des bluesmen, la meule avec une légère réverbe, en fait l’alléluia du rock’n’roll, et laisse en prime froufrouter quelques mandolines de riffs. » Un ami à vous confie que c’est la toute première fois qu’il lit une description aussi précise, aussi documentée, décortiquée même, de L’INTÉRIEUR du style d’un guitariste, de sorte que vous lisant, on entend presque Charles-Édouard jouer. Votre style lui-même est musical. Êtes-vous, vous même, guitariste ou alors, quel est votre secret ?

J’ai joué de la guitare pendant trente ans comme un cochon, sans avoir l’oreille, ni l’expressivité, ni l’imagination, mais je comprends à peu près ce qu’on m’explique et ce que j’entends. De toute manière, j’emploie beaucoup de métaphores, ça ne mange pas de pain. Elles constituent, en elles-mêmes, un aveu d’impuissance. Si j’étais instruit des termes techniques qui qualifient une voix ou un son d’ampli, mon style serait moins fleuri mais plus précis !

Chuck Berry

Pour l’extrait de texte illustrant la question à laquelle je fais semblant de répondre, on buvait du rhum-coca avec un copain, excellent guitariste. On a passé l’après-midi à dépouiller des titres de Chuck Berry, on en parlait à mesure que les disques tournaient. J’ai rapporté chez moi les souvenirs de cet après-midi, je savais qu’il m’en resterait assez pour démarrer ma propre réflexion. Le plus difficile c’est de commencer, ensuite il suffit de mettre à plat deux ou trois moments d’une chanson de Chuck Berry et de décrire ce qu’on entend.

Pour le portrait de Fred McDowell, où la description du jeu de guitare tient une place importante, je me suis débrouillé tout seul. Un chanteur-guitariste ne réunit pas beaucoup de paramètres. Voix, type de guitare, son jeu sur les cordes graves, son jeu rythmique, accords ou picking, éventuellement les petites ponctuations de quelques notes et les turn-around. Il y a le drive (l’élan), la nuance du toucher, la position de la main droite (deux, trois doigts, à l’onglet, à la pulpe des doigts).

N’importe comment, c’est du bricolage. Ou plutôt du collage. Je rentre deux ou trois observations, et puis je les bricole pour qu’elles aient l’air de former un tout. A l’arrivée, ça donne toujours quelque chose.

Et la musicalité du style, comme vous dites, relève aussi du bricolage. Quand j’ai rentré les informations qui couvriront les cinq mille signes, espaces compris, je jardine. C’est le moment le plus agréable du boulot, celui de la frime. Ici il faudrait glisser une vanne. Ici il faudrait placer un mot pompeux. Ici il faudrait placer un mot ordurier pour équilibrer. Ici il faudrait enlever du pathos. Les cinq mille signes, espaces compris, sont le plafond à ne pas dépasser pour une page chez Rock&Folk.

Le seul talent qu’il faille avoir, si c’en est un, c’est le sens du ridicule. Deviner à quel moment ça devient grotesque, ou trop empathique vis-à-vis du bluesman que je suis en train d’exécuter. Là, tu te touches, tu ne le connais pas, tu ne peux pas lui prêter cette intention, tu as l’air d’un con !

Crédit photo : Didier Hubert 2017.

De Scott Joplin, né en 1868, à BB King, disparu en 2015, Juke couvre ainsi environ un siècle de blues … Quelle période, à travers quels artistes, a votre préférence ?

Le blues de l’immédiat après-guerre à Chicago ou à Memphis. Memphis, pour le son crade et saturé des guitares, comme le voulaient Ike Turner et Sam Phillips, et sa vitalité populacière.

Le son du Chicago d’après-guerre (on va dire le son Chess) est moins déjanté, mais parfait dans sa simplicité. Le blues du Delta électrifié, logé dans les appartements du jazz : une batterie, une contrebasse ou une seconde guitare jouant les lignes graves, un harmo, éventuellement un piano ou un saxo pour faire nouveau riche… 70 % de mes fantasmes musicaux doivent habiter dans cette ville à ce moment-là. Beaucoup d’harmonicistes, Little Walter en tête. Et Howlin’ Wolf. D’ailleurs, si j’ai cité Memphis, c’est aussi parce que Howlin’ Wolf a démarré là-bas.

On peut ajouter Sonny Boy Williamson 2 à la liste de mes chanteurs préférés, Elmore James et, pour le blues rural, l’immense Tommy Johnson ! Ainsi qu’un bataillon d’harmonicistes de Chicago ou d’ailleurs, Walter Horton, Carrey Bell, George Smith, Little Sonny

L’harmonica est un véritable miracle !

Sonny Boy Williamson II.

Plus un instrument est simple, plus le musicien doit faire assaut de personnalité pour lui donner une expression. L’harmonica n’est jamais qu’une babiole à dix trous, dix languettes de rien du tout qui vibrent un peu. Les bluesmen lui ont donné l’amplitude d’un violon. Ils en ont fait un autre instrument, comme ils ont fait de la guitare un autre instrument, comme ils ont recréé un solfège instinctif, si difficile à transcrire sur une partition.

C’est pareil avec les chansons. Plus une chanson est simple et mal lotie, plus le chanteur doit la perfuser de sa substance et lui donner sa forme. Je suis toujours très étonné de la puissance que libèrent ces blues des années 50, et de la domination qu’ils exercent, alors qu’ils sont faits de presque rien et ne dégagent vraiment rien de spectaculaire, ni le son, ni la transe, ni le rythme, ni les solos, ni les vibratos, et surtout pas la mélodie. Mais ils ont ce pouvoir de frustration qui me semble être, avec la tension, une vertu majeure. Ils ne rassasient pas l’auditeur.

Je considère, sans trop me la raconter (j’espère), qu’il faut toujours quitter un blues avec une légère appétence. La dernière note d’une chanson ne peut pas être un point final.

Le blues, tous genres confondus, produit un autre effet singulier sur moi, et celui de Chicago plus qu’un autre : il recoud la virginité de l’oreille ! J’ai entendu un nombre incalculable de fois ‘Got My Mojo Working’, la version de Muddy Waters. Chaque fois que je la réécoute, elle me surprend. Je n’y pense pas, le disque tourne, tout-à-coup je dresse l’oreille. Merde, c’est super bon, ça ! Qu’est-ce que c’est ? L’intro de ‘Got My Mojo Working’ !

Vous évoquez en fin de livre le blues ici, en France et pas un mot sur le British blues, et par extension sur le blues blanc, c’est un choix volontaire, une forme d’impasse pour rester dans un contexte historique ?

Oui, c’est un choix volontaire. J’y ai répondu plus haut.

Pourquoi le blues français, dans ce cas ? Parce que c’est actuellement l’un des blues les plus excitants du monde et personne ne le dit !

La plupart de ces portraits de bluesmen s’adressaient à des lecteurs de rock, dans l’ensemble peu instruits d’un blues autre que celui de Clapton, John Mayall ou Jimi Hendrix (je le suppose, je n’ai pas mené d’enquête). Ces lecteurs sont peut-être encore réticents quand il entendent le terme même de blues, qui promène ce préjugé d’une musique lente, sinistre et dolente, comme je disais aussi tout à l’heure. C’était une occasion de leur dire : Oubliez le mot ‘blues’. Si vous aimez les White Stripes et ZZ Top, vous aimerez T-Model Ford et Elmore James ! Considérez Benoît Blue Boy comme du rock’n’roll, écoutez Chicken Diamond et venez me dire qu’il n’appartient pas à votre culture du rock. Le blues, c’est du rock’n’roll.

J’ai consacré un portrait à Benoît Blue Boy pour le contraste. Il est le négatif des autres : il est blanc, il est vivant et il n’est pas anglo-saxon. Je l’ai choisi, lui, parce qu’il fait autorité sur la scène française du blues et qu’il a bâti un univers vraiment personnel et endurant, un panoramique cohérent qui court sur une quinzaine d’albums. Et puis j’avais tout bêtement envie d’en parler. Comme la digue s’était déjà fissurée avec Robert Cray, l’examen de conscience ne m’a pas épuisé.

Mais si j’avais introduit un deuxième bluesman blanc, je me serais retrouvé à jongler avec des scrupules de parité. Avec un, on reste dans le domaine du principe. A partir de deux, il faut tout remettre en question. Pourquoi deux et pas trois ou quatre, ou un nombre de bluesmen blancs équivalent à celui des bluesmen noirs ? Je repartais pour dix années de vie monacale, de soirées et de weekends de piété !

Et « rester dans le contexte historique », aussi, oui.

Quelques uns débordent. Benoît Blue Boy, Robert Cray, Luther Allison, mais dans l’ensemble on reste dans le blues historique, celui qui naît quelques années après les premières lois ségrégationnistes, et s’achève avec la liquidation administrative de l’apartheid américain. Après, j’ai l’impression que c’est une autre histoire.

Si l’on vous offrait la possibilité de porter à l’écran un des destins dont il est question dans Juke, lequel choisiriez-vous, et pour quelle(s) raison(s) ?

Little Walter ! Même si le sujet a été un peu défloré dans le film Cadillac Records.

Ou bien Tommy Johnson.

Little Walter, sa vie sordide et fabuleuse est une tragédie dont le découpage se ferait tout naturellement. Il suffirait de suivre sa bio, initiation, grandeur et décadence. Il y a cette faune pittoresque qui grouille autour de lui. On recense assez de personnages dans ce fretin pour mettre en branle un petit monde interlope. Pour une fois, on parlerait d’un harmoniciste, et la bande-son serait formidable.

Little Walter

Tommy Johnson serait déjà plus coton à réaliser. Il faudrait extrapoler pour remplir les blancs, mais ce serait l’occasion de mettre au propre quelques chansons magnifiques qui ont été épouvantablement enregistrées par Paramount à la fin des années 20, puis épouvantablement repiquées dans les années 60, sans doute à partir de 78-tours déjà bien amochés.

Ce qui serait marrant, c’est un film sur un bluesman aveugle. Blind Willie McTell par exemple. Ses errances dans les ténèbres, à travers les Etats-Unis, apporteraient une détente dramatique puissante à l’histoire.

Blind Willie McTell

Ou, puisqu’on en est aux paris risqués, un film sur un de ces bluesmen dont on ne sait rien, Blind Blake ou Willie Brown. Ce serait une fiction, obligé, sauf la partie discographique – et elle est quasiment inexistante en ce qui concerne Willie Brown ! Mais il faudrait se garder des interprétations folklos comme celles du film Crossroads, où il est justement question de Willie Brown. Il faudrait vraiment rester tout le temps au ras des pâquerettes, parce que c’est sûrement là plus qu’ailleurs que circule la vérité du blues, s’il doit y en avoir une…

Et parce que, quoi qu’il en soit, on ne saura jamais qui étaient ces mecs !

On vous dit fin connaisseur et fervent admirateur de Dylan. N’avez-vous pas été tenté d’ajouter un chapitre à son sujet ou était-ce trop éloigné de vos intentions de départ, voire trop vaste, Dylan et le blues ou simplement hors-sujet ?

« Fin connaisseur », non. « Fervent admirateur », oui, mais pas de toute son œuvre. Je suis surtout subjugué par l’ensemble.

Et puis Dylan n’est jamais hors sujet, quel que soit le sujet !

A moins qu’il ne soit toujours déplacé, quel que soit le sujet…

Les quelques blues qu’il a chantés n’étaient, au fond, pas des blues. Mais ses chansons folk, rock et country n’étaient peut-être pas davantage du folk, du rock et de la country.

Quoi que… de la country, peut-être bien finalement.

Pour le reste, il m’a toujours paru trop vicelard, même en 1962, pour prendre ces bannières au sérieux. Dylan, je le vois comme un auteur, plus que comme un chanteur et un musicien. Et pas seulement parce qu’il écrit des textes très longs. Le style de musique qui va avec ces textes semble toujours anecdotique à ses yeux (sinon à ceux de ses fans). Le rock, le folk, le blues ont toujours l’air d’être la couleur du papier sur lequel il couche ses mots, sans plus.

Et pourtant, bon sang, ce sont bien des chansons. Les textes ne survivent pas sans la musique. Il faut croire que Dylan est un genre à lui tout seul et qu’il est la seule ouaille de sa chapelle. Il est vraiment la pop-star la plus mystérieuse de l’histoire, la plus riche et la plus complexe humainement, la plus complète. Un chef d’œuvre en soi. S’il partage quelque chose avec les bluesmen, au-delà d’une combinaison d’accords, c’est ce mystère, cette personnalité flottante qui s’est déjà dérobée quand on croit l’avoir saisie.

Dans Pat Garrett and Billy the Kid, le film de Peckinpah, Dylan a un petit rôle, celui d’un messager furtif qui s’appelle Alias. Il ne dit qu’une réplique dans ce film. Quelqu’un lui demande : Qui es-tu ? Il répond : C’est une bonne question.

La musique est devenue un bien de consommation comme les autres, elle est partout, tout le temps … Quel rapport entretenez-vous avec cette passion ? Quels artistes contemporains trouvent grâce à vos yeux (ou à vos oreilles) ?

Crédit photo : Didier Hubert 2017.

Déjà, j’entends la musique comme un divertissement, rien de plus. Je n’ai pas une idée très mystique de l’art, qu’il s’agisse de musique, de littérature, de peinture, de sculpture, de théâtre ou de cinéma. Au mieux, pour le bourrin que je suis, l’art est décoratif. Il sert à faire passer le temps, ce qui n’est déjà pas si mal.

Concernant la musique, j’ai un métabolisme bas. Quand un groupe, un chanteur, un musicien, un album me plaît, je ne grimpe pas aux rideaux en pissant partout. Quand je suis déçu, je ne me taillade pas les veines !

Ensuite, on a trop de disques, ils ne sont plus magiques. Ou peut-être ai-je vieilli. Je regrette l’époque où on tésorisait une vingtaine d’albums qu’on adorait dans leurs moindres craquements. Quand on faisait un mauvais choix, qu’on ramenait un album foireux à la maison, on essayait de l’aimer quand même parce qu’on y avait passé son argent de poche. On ne jetait pas grand-chose.

Enfin, je ne me sens jamais libre quand j’écoute du blues, même quand il n’y a pas d’enjeu. Par habitude, je suis toujours à prendre des notes dans ma tête comme si je devais rédiger la chronique du disque, ou le compte-rendu du concert.

Ce long préambule pour dire que rien ne m’emmerde vraiment en musique. Quand je charrie quelqu’un sur ses inclinations, c’est toujours pour rire. Je ne suis quand même pas assez con pour juger les gens sur leurs goûts musicaux.

Donc, tout le monde trouve grâce à mes yeux, même ceux qui m’énervent. Si je devais m’en prendre à quelqu’un, ce serait à moi-même, pour avoir accordé autant d’importance à une amusette ! Et ça ne m’ennuie pas de dire que j’aime bien Gérard Lenorman et pas Jimi Hendrix, et pas Neil Young.

Je ne suis donc pas un collectionneur ni un maniaque, je ne suis pas nostalgique d’un âge d’or non plus, puisque j’écoute du Chicago blues comme une musique d’aujourd’hui. D’à peu près aujourd’hui

Je trouve, à l’écoute des disques qu’on m’envoie, que la musique n’a jamais été aussi bonne. Comme il n’y a plus de branchés et plus de ringards, tout est ouvert, les genres s’hybrident, avec bonheur souvent. Autour du blues, il y a du blunk (blues punk), du blues electro, du blues hip-hop, ça marche bien, les groupes sont souvent très bons, aguerris même quand ils sont jeunes, ils ont du goût et des connaissances. Je trouve le blues blanc d’aujourd’hui (le blues est devenu blanc de toute façon) cent fois meilleur que le blues-rock des années 60 et 70, même s’il n’est plus fondateur de rien…

Les rapports que j’entretiens avec la musique, outre les CD qu’on m’envoie, sont ceux d’un gros fainéant. Je me cale sur Youtube et je suis capable de vagabonder toute la nuit en laissant faire le hasard. J’écoute des vieux artistes de blues que je ne connaissais ni de Bessie ni de Muddy, beaucoup de rock’n’roll, à obédience punk ou rockabilly le plus souvent, de la variété française à laquelle j’ai été exposé jusqu’en 1975, et que j’essaie de réévaluer avec mes vieilles oreilles.

Hors du blues je me sens libre, je ne prends pas de notes mentales. J’écoute du ska aussi, mais je me méfie, j’aime tellement ça que j’ai peur de me faire piéger, d’en faire une nouvelle lubie, et je n’ai plus le temps de m’intéresser au ska comme je me suis intéressé au blues.

Quant aux « artistes contemporains qui trouvent grâce à mes yeux », il y en a beaucoup, à commencer par ceux qui gravitent sur la scène française du blues (le mot blues est juste là pour situer grossièrement le périmètre) : Nico Duportal, Flying Saucers Gumbo Special, Shaggy Dogs, Malted Milk, Chicken Diamond, Hoboken Division, Benoît Blue Boy bien sûr, Red Beans Pepper Sauce, Mr Bo Weavil…

Je ne suis pas très curieux, ceci dit, et je passe sans doute à côté de beaucoup de groupes.

En blues noir américain, j’aime bien Lil Ed, même s’il s’est assagi. Dans les années 2000, ses concerts comptaient parmi les meilleurs qu’il m’ait été donné de voir.

J’ai découvert Robert Cray sur le tard.

Buddy Guy est toujours en vie, lui aussi. Peut-être le dernier bluesman historique. Mieux vaut ne pas l’entendre en concert, mais ses albums, qui compotent un peu dans la ballade maintenant, restent au-dessus de ce qu’il pouvait sortir dans les années 80. Lui, c’est un vrai guitar-hero noir. Avec le temps, il a acquis une façon de soloter extrêmement brutale, ne cherchant ni la beauté ni la grâce, mais… l’effet spécial.

J’aime bien Jack White, c’est mon Hendrix perso !

Je commence à entrer dans la soul. J’y ai mis du temps, car il n’y avait ni guitare ni harmo, je n’avais pas l’impression d’être chez moi. Pareil pour le jazz. Je commence à m’y faire. J’aime beaucoup la force de la trompette. Ce qui me gênait dans le jazz, c’était la prédominance des instrumentaux. Quand un titre de jazz est chanté, c’est souvent une ballade éthérée qui me fait bâiller. Plus j’accorde d’importance aux voix, moins j’ai besoin d’en entendre partout.

Ce qui me gênait dans le jazz aussi, c’est la façon suffisante dont les ‘jazz-critics’ en parlent (en parlaient, en tout cas). Leur monde n’était pas rigolo, et je ne voulais pas y entrer.

Au-delà de l’aspect  très documenté, historique, le swing de votre langue est particulier, musical comme déjà formulé, une scansion, un tempo, une mise en musique d’analogies inattendues, très imagées. Ce qui fait de chaque portrait, une nouvelle, plus qu’un article, même si à l’origine, c’est de cette manière que vos portraits furent publiés.Peut-on relier ça à une école particulière, la « rock-critic » par exemple, qu’elle soit américaine, anglaise ou française ou, comme il se murmure, avez-vous une culture littéraire plus classique ? Dans un cas comme dans l’autre, des auteurs qui vous sont chers ?

Le « swing de ma langue » vient surtout de la règle des 5 000-signes-espaces-compris ! J’avais toujours trop de matière à loger dans ce petit format. Je devais la rentrer au chausse-pied. D’où ces acrobaties. Le mot « blunk », c’était juste pour gagner quelques signes ! Les textes contiennent parfois trop d’informations. Je les trouve saoulants par moments. Quelques portraits sont ratés, je suis passé à côté du personnage. Je ne suis pas fier de celui de Big Bill Broonzy par exemple.

Je ne connais pas les écoles de ‘rock critics’. Lester Bangs me fait chier. Quand j’avais seize ans dans les années 70, je lisais Rock&Folk sans y rien comprendre. Je lisais ça comme du Mallarmé. Je me disais que je comprendrais plus tard, quand je serais grand ! Je ne faisais pas attention aux signatures, sauf celle de Philippe Manœuvre.

Ses textes étaient drôles, il scénarisait absolument tout, c’était de la BD, jamais des éditoriaux. Lui, oui, il m’a influencé. Je m’en suis rendu compte quand j’ai commencé à écrire pour le magazine. Je supprimais une phrase de courriel sur trois, c’était du Philippe Manœuvre et je craignais qu’il ne la prenne pour un effet de courtisanerie ! J’ai fini par le lui avouer : Je ne fais que rendre à Rock&Folk ce que j’ai piqué à Philippe Manœuvre. Il a souri, l’air de dire : Tu n’es pas le seul

Quand j’ai commencé à écrire sur le blues à droite, à gauche, par hasard, à la fin des années 90. J’avais inconsciemment ce modèle, Manœuvre, à l’esprit : Ne pas parler du blues comme les critiques de jazz parlent du jazz, mais comme les critiques de rock parlent du rock.

Je tiens maintenant une petite rubrique à l’avant-dernière page, une sorte d’almanach des vieux numéros de Rock&Folk. Je découvre à cette occasion les numéros des années 80 que je n’avais pas lus. J’ai en effet cessé de lire le magazine pendant vingt ans. Je suis sur le cul chaque fois que je tombe sur un papier de Laurent Chalumeau. J’ai parfois l’impression d’en être un piètre ersatz !

Pour mes aspirations littéraires, en effet, elles ont commencé par les classiques. Beaucoup de poésie entre seize et trente ans, avec des périodes (des lubies, en fait, toujours des lubies, je ne procède que par lubies), Mallarmé ou Michaux

C’est parfois lié à des souvenirs d’école primaire, notamment les récitations. Verhaeren à cause d’un vers qui me trotte encore dans le crâne : « Le vent sauvage de novembre ». Hugo à cause d’un autre : « Lui seul battit des flots qui toujours se reforment ».

C’est aussi en souvenir des exercices de lecture et des phrases prises en exemple dans les cours de grammaire que j’ai décidé de lire Les Misérables, il y a six ou sept ans. Aucun roman ne m’a secoué comme celui-là, je me demande même comment on a osé écrire des livres après. Il y a TOUT dans Les Misérables. C’est le livre qui contient tous les autres…

Quand j’étais jeune j’avais été bien secoué par L’Etranger.

J’ai beaucoup aimé A La Recherche du Temps Perdu, j’étais amoureux d’Albertine ! J’ai lu trois fois Le Côté de Guermantes.

Don Quichotte, Jules Vallès, Marcel Aymé

Pour les bouquins aussi, c’est un vrac de lubies. J’ai beaucoup aimé Maupassant et Jim Thompson plus tard. Mais en vieillissant, j’ai du mal avec ces histoires systématiquement désespérées. Je serais plus enclin à lire Donald Westlake maintenant. Je pense avoir lu tous les volumes traduits en langue française.

J’ai lu pas mal de livres d’histoire, avec, là aussi, des lubies périodiques venues du fin fond de ma scolarité : les Mérovingiens, la Guerre de Trente Ans, la Commune de Paris…

Finalement, qu’il s’agisse d’histoire, de blues ou de littérature, j’ai l’impression que mon mobile principal est d’essayer de comprendre ce qui m’avait intrigué quand j’étais petit !

J’aime bien la plume désuette des historiens du début du XXe comme Ferdinand Lot. Dans les années 80, j’étais tombé sur le livre d’un mec nommé Lucien-Jean Bord. Les Rois Inconnus. Il racontait l’histoire de la dynastie mérovingienne avec un regard de… catholique intégriste, sans doute. J’ai dû lire ce livre dix fois !

John Keegan, récemment. C’est un stratège militaire britannique. Son style (au moins, sa traduction) est riche, technique et précis. Mon contraire ! Presque un idéal ! Histoire de la Guerre, Anatomie de la Bataille

Et la bande dessinée.

Je voulais être dessinateur de bandes dessinées. Je me suis acharné longtemps pour le devenir, jusqu’en 1994… Mais je n’en avais ni le talent ni l’humilité.

J’ai lu des millions d’albums et de fascicules de BD, des Mon Journal (Akim) aux Elvifrance (Luciféra), mais surtout de la BD belge avec déification de Franquin et culte de ses apôtres, Tillieux et Chaland (pour Le Jeune Albert surtout).

Et Charlie Schlingo… A une époque, on parlait en Charlie Schlingo, comme à une autre on parlait en Orange Mécanique !

Charlie Schlingo.

Putain, comment je suis bavard !

Nicolas Ungemuth a écrit à votre sujet, en août 2016, à propos de votre article Muddy Water et Howlin’ Wolf : « Pour la première fois, on peut dire sérieusement que Garnier s’est trouvé un héritier ». C’est un sacré compliment. Des projets pour la suite ? Une indiscrétion fait état de trois romans en cours, une trilogie, vous pouvez nous en dire deux mots ?

Un sacré compliment en effet, et pas facile à assumer.

Pour les romans, je suis sur le troisième, pas pressé. Il avance à temps perdu. Le premier jet est quasiment terminé.

En 1996, j’ai écrit une sorte de roman noir pour me défouler. A l’époque, j’en avais besoin. En 2000, j’ai remis ça, mais seulement pour voir si j’étais capable de pondre un vrai polar tordu, avec des fausses pistes, des indices, une résolution à mèche lente.

Je les ai rechapés l’an passé. Trois amis m’ont servi de jury, ils les ont plutôt bien aimés. Pourquoi ne pas les envoyer à un éditeur ?

Le problème, c’est qu’ils sont très marqués par l’année de leur rédaction. Qui se souvient que Daniel Vaillant fut ministre de l’Intérieur ? Je présume qu’un éditeur me demanderait pourquoi les avoir situés dans un passé récent, trop récent pour apporter un glamour rétro. Je n’avais pas non plus le courage de tout réécrire, et je voulais réintroduire certains personnages.

L’axe de ces romans est un flic. Le héros. J’ai pensé qu’écrire un troisième épisode de la vie de ce flic (l’action se déroule donc en 2020), et présenter l’affaire comme une trilogie, permettrait d’enrayer toute objection calendaire !

Ecco !

Crédit photo : Yann Leray 2020.

Hormis les photos créditées à Didier Hubert et Yann Leray, nous n’avons pu retrouver l’origine des autres photos utilisées dans cet entretien et ne sommes donc pas en mesure d’en citer les auteurs.

Juke, Christian Casoni, Le Mot et Le Reste, 432 p. , 26€.

https://lemotetlereste.com/musiques/juke/

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