Ohio, Stephen Markley (Albin Michel – Terres d’Amérique) – Yann

Photo : Harlan Erskine.

Si le nombre de premiers romans publiés lors de cette rentrée a fait les frais d’une volonté quasi générale de baisse de la production , force est de constater que ceux que l’on a pu lire sont particulièrement réussis. On pensera notamment aux romans d’Hugo Lindenberg (Un jour ce sera vide, Bourgois – chronique ici), Laurent Petitmangin (Ce qu’il faut de nuit – à retrouver par ) ou Tiffany McDaniel (Betty – dont on a parlé ici). C’est pourtant celui de Stephen Markley qui nous marquera le plus, malgré les indéniables qualités des auteurs et des textes sus-cités. On a régulièrement vanté par ici l’incroyable flair et le talent d’éditeur de Francis Geffard qui ont fait de Terres d’Amérique une collection de référence depuis sa création en 1996. Inlassable défricheur, il ajoute donc avec Ohio un grand livre à son catalogue.

Photo compte Twitter de l’auteur

Car c’est bien un grand livre que l’on tient ici, un de ces textes dont on pressent la puissance et la profondeur dès les premières pages, un de ces romans comme on aimerait en croiser plus souvent, de ceux dont on se dit qu’ils marqueront notre année, voire plus.

Jouant la carte pourtant de plus en plus prévisible, du roman choral, Stephen Markley en impose d’entrée de jeu par son assurance, cette façon d’entrer immédiatement dans le vif du sujet sans s’embarrasser d’interminables préliminaires. Le roman s’ouvre sur un enterrement, préambule d’une petite vingtaine de pages au cours duquel il pose avec sobriété les bases des 500 pages qui suivent.

Au cours d’une nuit d’été, les trajectoires de Bill, Stacey, Dan et Tina vont converger vers New Canaan, petite ville de l’Ohio dans laquelle ils ont grandi des années plus tôt et fréquenté le même lycée. Chacun est là pour des raisons bien précises mais les rencontres qu’ils vont faire et les souvenirs qui en naîtront vont rallumer les braises d’un passé qui n’épargna aucun d’ eux.

« C’est marrant, se dit-il en repliant la photo, on peut prendre n’importe quelle photo de bal de lycée de n’importe quelle ville ou banlieue moyenne d’Amérique, on aura toujours l’impression qu’elle sort d’une banque d’images, que c’est la photo fournie avec le cadre, partout les mêmes ados qui font les mêmes conneries d’ados en espérant que ça ne s’arrêtera jamais parce que la suite est un grand saut dans l’inconnu. »

Tout impressionne ici. Stephen Markley fait preuve d’un sens de la narration ébouriffant et tient son récit de la première à la dernière ligne avec le même aplomb. S’il captive le lecteur dès les premières pages, il parvient néanmoins à gagner en puissance au fil des pages et dévoile ainsi progressivement une ambition qu’on ne lui aurait pas prêtée d’entrée de jeu. C’est véritablement là que le jeune auteur brille, par sa capacité à livrer le portrait d’une génération à travers quelques parcours individuels. On en a lu, pourtant, des romans autour des retrouvailles et des souvenirs, des vieilles amours et des rancoeurs mal éteintes mais Stephen Markley explose littéralement ces poncifs et noircit le trait au fil des pages, réussissant au final l’exploit d’embrasser le sort d’une génération en même temps que l’instantané d’un pays fracturé, meurtri, fragilisé.

Les trentenaires dont il est question dans Ohio, après avoir découvert le sexe, l’alcool et les drogues durant leurs années de lycée, ont connu la guerre du Golfe, certains sont partis se battre en Irak et y perdre leurs illusions, quand ce n’était pas un oeil voire la vie. Ils ont vécu les attentats du 11 septembre 2001 et essayé, tant bien que mal, d’assimiler la réalité des ces faits et ce qu’elle leur apprenait sur leur pays. Profondément marqués par ce contexte historique guerrier et une situation politique et sociale pour le moins instable, Bill, Stacey, Dan et celles et ceux qui gravitent autour d’eux vont devoir grandir malgré tout et se frayer un chemin dans un monde qui semble ne les accepter qu’avec peine.

« Et maintenant il se voyait, une décennie plus tard, paumé, qui traversait la vie en titubant, apprenait à dégainer des mensonges instantanés et laissait derrière lui une terre brûlée (…) Il n’avait jamais prévu qu’ils deviendraient vieux, malades, tristes ou morts. Il n’aurait jamais cru que l’un d’eux aurait peur un jour. »

Stephen Markley trempe sa plume dans les blessures de ses personnages et livre des portraits d’hommes et de femmes que la vie n’a pas épargnés. Il analyse avec lucidité les adolescents qu’il met en scène, abordant aussi bien le thème des violences sexuelles que celui des rivalités ou de l’envie de reconnaissance, la difficulté d’accepter son homosexualité et la notion d’amour à un âge où les vraies préoccupations sont souvent ailleurs. Outre le tableau glaçant d’un pays et d’une génération en perte de repères, le jeune auteur s’autorise une réflexion sur les valeurs de fierté et de patriotisme nées après le 11 septembre, sur l’engagement attendu de la jeunesse du pays et l’extrême tension qui put naître soudain entre ceux qui s’engageaient et ceux qui ne le souhaitaient pas.

On le répète, Ohio est un grand livre, celui d’un pays qui vacille, d’une génération qui ne s’est jamais vraiment trouvée mais qui reste debout quoi qu’il advienne, un roman noir et social comme on les aime, la littérature dans ce qu’elle peut offrir de meilleur.

Traduction de Charles Recoursé.

Yann.

Ohio, Stephen Markley, 540 p. , 22€90.

Rentrée littéraire, quelques pistes – Episode 1 – Nickel Boys, Patagonie route 203

Nickel Boys, , Colson Whitehead, (Albin Michel / Terres d’Amérique) – Fanny et Aurélie

Colson Whitehead te parle du jeune Elwood Curtis. Il te parle d’amour, d’abandon, de racisme, d’intelligence, de haine, de persévérance, d’amitié, de destruction.
Nickel Boys est une histoire bouleversante.

Ce roman, traduit par Charles Recoursé, est inspiré d’un lieu terriblement réel, la « Arthur G. Dozier School for Boys », fondée en 1900 à Marianna dans l’état de Floride, fermée en 2001.
Environ quatre-vingt dix-huit corps d’enfants auraient été enterrés entre 1914 et 1952, au milieu de seringues, de médicaments et d’ordures. Pour le moment, sur les quarante-huit sépultures découvertes par les anthropologues de l’Université de Floride du Sud, trente-quatre sont d’origine afro-américaine. Il semblerait qu’actuellement, aucun coupable ne fasse l’objet d’une action en justice.
Une association nommée « The White House Boys », permet à quatre-cent survivants de se reconnaître et de faire connaître les abus, les tortures et toute la violence subie durant leurs années passées dans cette maison de redressement.
Ils veulent ne pas oublier, ne pas laisser s’enterrer ce lieu.
Colson Whitehead brandit alors sa plume et te voilà pris au cœur, aux tripes,tout en étant loin de tout savoir alors que tu sais déjà cela.

Dès les premières lignes, Elwood est ce gamin attachant. L’auteur possède ce talent tout à fait cinématographique pour te transporter dans un espace-temps où tu sens presque le plancher de la véranda craquant sous tes pieds. Elwood est un enfant abandonné par père et mère, aimé par sa grand-mère, cette femme qui en a déjà vu, des disparitions et des lynchages, dans ce Sud ségrégationniste. Une peur s’insinue alors en toi alors même que le regard de ce jeune adolescent te porte.

« Le cadeau qu’Elwood reçut pour Noël en 1962 fut le plus beau cadeau de sa vie, même s’il lui mit dans la tête des idées qui signèrent sa perte. « Martin Luther King et Zion Hill était le seul disque qu’il possédait, et il ne quittait jamais la platine ». Ainsi commence le roman.

Le Mouvement des Droits Civiques rejoint la petite ville de Tallahassee, les mots « liberté » et « égalité » viennent fleurir dans l’esprit d’Elwood, les images de manifestant(e)s en sang sont projetées aussi. Loin d’être naïf, le jeune homme s’ouvre au monde, à son entièreté, malgré les réprimandes d’une vieille dame aimante mais apeurée, car encore soumise aux brutales lois raciales.
Et tu as envie pour Elwood, tu veux y croire comme tu as pu déjà y croire. Tu y es presque à exprimer une joie lorsque, quelques mots plus loin, tu éprouves cette lourdeur au creux de ton estomac. Une maudite mauvaise rencontre et le voilà à Nickel.
Par le choix de ses mots et de son contexte, Nickel Boys est un livre qui se vit littéralement, c’est d’ailleurs assez fort ce que Whitehead arrive à te rendre comme impressions au fil de ses pages, sans compter la construction qui te portera directement vers un double uppercut.

Dans l’intelligence éclairée d’ Elwood, il y a certes le pasteur King, mais aussi James Baldwin, moins à te tendre l’autre joue, tout aussi obstiné dans son courage. C’est dans leurs mots qu’ Elwood y puise un supplément d’âme pour survivre à l’horreur. Il s’invente une logique, des chiffres, un chemin. Il écrit, compulse, convulse, reprend de l’air, tient note, fait renaître en son cœur l’écho de ces voix résistantes et résilientes.

« Il nous faut croire dans notre âme que nous sommes quelqu’un, que nous ne sommes pas rien, nous ne valons pas rien, et il nous faut arpenter chaque jour les avenues de la vie avec dignité et avec cette conscience d’être quelqu’un. »

Colson Whitehead fait résonner en Elwood les déterminations de Rosa Parks, des connu(e)s, des inconnu(e)s face au dégoulinement de haines et de lâchetés.
Nickel Boys t’ouvre la béance de la blessure raciale, il y est écrit l’injustice et l’incroyable courage, il y est évoqué la survie, la résistance, l’espoir nécessaire, tout comme l’abomination et l’effroyable collaboration.
Nickel Boys ne peut absolument pas te laisser indifférent. Et plus tu t’enfonceras dans sa lecture, plus tu seras écorché(e) et plus tu te diras que cette plume est nécessaire.
Nickel Boys est un grand roman, de celui qui rend hommage et te chuchote la nécessité de t’engager et de continuer à apprendre pour mieux reconnaître, et parfois combattre.
Nickel Boys est un inoubliable coup au ❤️.

Fanny.

On m’avait dit « Tu verras, il est très différent d’Underground Railroad« . Eh bien en fait, j’ai trouvé les deux romans très proches. Avec un écart de plus de 100 ans (on se retrouve cette fois au début des années 60), c’est avec la même plume très engagée que l’auteur aborde des thèmes qui lui sont chers : la privation de liberté, le ségrégationnisme, la violence brute.

On commence le roman avec la découverte, de nos jours, d’un cimetière clandestin empli de squelettes en piteux état ; on le poursuit entre passé et présent, découvrant petit à petit et non sans humour le destin de ces garçons souvent seuls au monde.

L’espoir d’une vie meilleure et plus juste d’Elwood, la débrouillardise un brin blasée de Turner vont bousculer la machine bien huilée qui fait de la maison de redressement de Nickel un vrai cauchemar pour ses « élèves » et plus particulièrement ses élèves noirs.

Alors que la question raciale est brûlante en ce début des années 60, gare à ceux qui pensent avoir toutes les cartes en main pour s’élever au-dessus de leur condition…Un roman glaçant par le poids qu’il donne à la fatalité mais magnifique par toutes les petites touches qui illuminent malgré tout d’une grande humanité ces destins brisés.

Rares sont ceux qui l’ont lu qui me contrediront : Nickel Boys est un des très grands romans de cette rentrée littéraire !

Aurélie.

Nickel Boys, Colson Whitehead, Albin Michel / Terres d’Amérique, 250 p. , 19€90.

Patagonie route 203, Eduardo Fernando Varela (Métailié) – Yann

Photo : Yann Leray.

« Les cartes dépliées dans la cabine ne lui servaient guère : pour aller dans un endroit qu’il ignorait, il ne pouvait qu’improviser et se fier à l’instinct. S’il voulait trouver quelque chose dans ces contrées perdues, il lui fallait, lui aussi, se perdre. Alors, il tournait à droite à chaque déviation ou croisement, cédant à l’impulsion, ou à une timide palpitation de certitude. »

Parker conduit son camion à travers les étendues sans fin de la Patagonie, au service d’un patron qu’il joint de temps en temps au téléphone pour prendre des ordres et qui oublie régulièrement de le payer. Parker, quand il s’arrête plusieurs jours au même endroit, décharge de son camion les meubles qu’il contient et installe dans le désert sa maison sans murs ni toit. Parker joue parfois du saxophone pour meubler sa solitude. Parker va tomber amoureux de Mayten, la femme d’un forain, croisée quelque part dans cette immensité.

Rarement un premier roman aura su nous séduire ainsi, en quelques pages, sans trop en faire, simplement par l’atmosphère qui l’imprègne, puissamment originale et envoûtante. Et nous voilà assis aux côtés de Parker au volant de son camion, en route pour un port lointain, préférant les routes secondaires qui permettent d’échapper à la curiosité des gendarmes et sont surveillées par les polices locales, plus faciles à corrompre.

A l’âge où certains prennent leur retraite, Eduardo Fernando Varela livre un road movie grave et fantaisiste comme seuls savent l’être les sud américains. En effet, même si l’on y rencontre bon nombre de farfelus et d’excentriques, de personnages lunaires ou fantasques, Patagonie route 203 est avant tout un roman sur la solitude, qu’elle soit voulue ou subie et nulle contrée ne pouvait mieux lui servir de toile de fond que l’infinie Patagonie où l’on recense environ 5 habitants au km². Parker vivait auparavant en ville mais il y perdit tout, y compris ses illusions et cette nouvelle existence sur les routes lui convient à merveille. Il se contente des quelques rencontres que le hasard lui offre au fil des kilomètres et apprend avec le temps à savourer les retrouvailles occasionnelles avec le journaliste, qui est à ses yeux ce qui s’approche le plus d’un ami. Lorsque l’imprévu, sous la forme d’un coup de foudre, fait irruption dans la routine qu’il s’était patiemment construite, Parker devra s’interroger sur son choix de vivre loin des autres et sur la pertinence de l’imposer à celle qu’il aime.

« Lui qui avait construit sa demeure sur les hauteurs de sa solitude, où il vivait à son aise, loin des autre, avait soudain envie de la foule et de l’agitation. C’était la pire farce du destin pour un homme de la steppe, bien que ces symptômes annoncent les changements en gestation au fond de son être. »

Nimbé d’une atmosphère unique, truffé de dialogues savoureux où le non-sens le dispute à l’absurde, peuplé de personnages à la destinée bancale, Patagonie route 203 constitue donc à mon goût la véritable révélation de cette rentrée, un roman profondément dépaysant sur lequel souffle un vent de liberté et de fantaisie teinté de mélancolie. Vent qui souffle tout au long de ces pages, au point d’en devenir un des personnages principaux. A découvrir absolument !

 » – Prenez la nationale tout droit, après-demain tournez à gauche, lundi vous tournez à droite et vous continuez jusqu’à l’Atlantique. c’est le seul océan, vous ne pouvez pas vous perdre.

– On peut y arriver autrement ?

– Vous préférez les routes secondaires ? »

Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry.

Yann.

Patagonie route 203, Eduardo Fernando Varela, Métailié, 357 p. , 22€50.