Memorial Drive, Natasha Trethewey (L’Olivier) – Mélanie et Fanny

Photo : Mélanie Chenais.

Alors, pour tout vous dire, j’ai refermé ce livre une nuit, vers deux heures du matin, en n’ayant pas pu le fermer avant d’arriver à la dernière ligne – et dans un état tel que je me suis demandé comment j’allais trouver les mots pour pouvoir en parler. Peut-être parce que la lecture de ce récit autobiographique de la poétesse Natasha Trethewey (Prix Pulitzer de la poésie en 2007) faisait suite à celle de Réinventer l’amour de Mona Chollet (à paraître le 16 septembre chez Zones) et Dans la maison rêvée de Maria Carmen Machado (Bourgois), deux excellents ouvrages qui, chacun à sa façon, mettent en avant les violences conjugales et m’avaient déjà passablement secouée. Mais surtout, c’est certain, parce que ce récit est définitivement un GRAND livre qui, j’en suis sûre, me hantera longtemps. Déclaration d’amour à une femme qui a lutté pour sa liberté et son indépendance, tombeau littéraire, fresque sociale qui décrit tous les drames et failles de l’Amérique, description au scalpel de l’enfer des violences conjugales, reconstruction de soi par l’écriture – et quelle écriture ! – : ce livre est tout cela tour à tour, et l’on en ressort tout aussi sonné qu’admiratif.

Photo : archives Natasha Trethewey.

Tout commence pourtant par ce qui pourrait être une belle histoire : celle des parents de Natasha Trethewey, un père blanc et une mère noire qui, dans l’Amérique des années 60, défient par amour le racisme et le ségrégationnisme encore profondément ancrés dans la société américaine – qui plus est dans le Mississipi, état dans lequel ils vivent et encore régulièrement marqué par les actions du Klux Klux Klan et les discriminations. Faisant fi des dangers réels qui les menacent, les voilà mariés et bientôt parents de Natasha, qui naît en 1966 et qui, malgré l’amour que lui portent ses parents, sent bien que dans cette Amérique-là, elle est bien trop blanche pour les uns et bien trop noire pour les autres. La première partie du livre est d’emblée remarquable par ce qu’elle raconte des Etats-Unis de ces années-là, peinture sociale sur fond de peur et de musique disco englobant le récit des premières années de la fillette – qui, malgré la peur et la violence, est aimée et protégée par une famille courageuse et intelligente, entourée de femmes fortes et dignes, et réussit brillamment à l’école. La menace est bien là, sociale et extérieure au cercle familial, mais mise à mal par l’amour et l’intelligence dont est entourée Natasha. Cette menace va bientôt prendre une tout autre forme.

Photo : archives Natasha Trethewey.

Car, peu à peu, les parents de Natasha s’éloignent l’un de l’autre et finissent par divorcer. La mère, Gwendolyn, part vivre avec sa fille à Atlanta – adresse : Memorial Drive, qui deviendra tragiquement symbolique – , trouve du travail et la vie continue. Jusqu’à ce qu’un soir surgisse d’on ne sait trop où un homme, vétéran du Vietnam, que dès le début la fillette appellera « Big Joe » – et que l’autrice réussit à rendre, dès les premières lignes, absolument effrayant, à la fois étrangement désincarné et terrifiant . Sa mère l’épouse, a un enfant avec lui. C’est le début d’une longue descente aux enfers, de l’ignoble cauchemar des maltraitances physiques et psychologiques qui s’achèvera le 5 Juin 1985, lorsque cet homme tuera Gwendolyn de deux balles dans la tête (non, je ne dévoile rien, on le sait dès les premières lignes du livre), après qu’elle l’a quittée et tente de reconstruire sa vie.

Trente-cinq ans plus tard, Natasha Trethewey fait revivre sa mère de la façon la plus bouleversante, digne et puissante qui soit. Narrant de façon tout aussi littéraire que clinique tous les détails que sa mémoire veut bien lui livrer, s’appuyant sur des documents qui soulèvent le cœur et broient le ventre (photos, rapports d’autopsie, textes écrits par sa mère et retrouvés sur la scène de crime, et même – j’avoue avoir lu tout cela en apnée, la peur au ventre – retranscriptions des derniers échanges téléphoniques entre sa mère et son beau-père que la police avait demandé à Gwendolyne d’enregistrer afin d’obtenir une injonction d’arrestation), elle tente également de chercher quelle est sa place à elle dans cette histoire et cet héritage. Difficile de rendre hommage à sa juste hauteur au remarquable travail de Natasha Trethewey (admirablement traduit par la définitivement talentueuse Céline Leroy) qui par son livre honore la littérature dans ce qu’elle a de plus puissant, digne et bouleversant. La lecture de ce récit est tout aussi cérébrale que physique, tout aussi nécessaire qu’éprouvante – et je crois que longtemps, je continuerai à regarder sur la couverture la photo de Gwendolyne Ann Turnbough, cette jeune femme rayonnante qui tient un bébé dans ses bras – Natasha, celle-là même qui, trente ans après que sa mère lui a donné la vie, réussit le tour de force de la lui rendre à son tour par la force de ses mots.

Mélanie.

Photo: Fanny

Voici un récit intense de fille à mère, une épopée intime éclairant une partie sombre de l’histoire américaine, ses haines, ses diktats, son racisme.
Natasha Trethewey est une enfant du Mississippi, dans le Comté de Harrison, au sein d’un État qui ne reconnaissait toujours pas les mariages inter-raciaux. Elle, fille d’un poète d’origine canadienne et d’une travailleuse sociale afro-américaine, t’emporte dans cette histoire, cette tragédie aux accents antiques.

Il y a ce passage qui me fait penser au  Mudwoman  de Joyce Carol Oates, lorsque l’héroïne, Merry / Meredith, qui tente depuis des années de refouler les souvenirs traumatisants de son enfance, se retrouve pour un congrès universitaire à fouler, de nouveau, sa terre natale. Natasha Trethewey nous livre ici, non pas le début d’une œuvre romanesque angoissante, mais bel et bien une portion de sa vie enfouie dans le silence et la douleur : le meurtre de sa mère par Big Joe, ancien du Vietnam, violent et manipulateur. Natasha n’avait que dix-neuf ans.
Un meurtre que l’on voit se profiler au fur et à mesure que sont révélées les conversations et assignations sorties d’un carton, carton délivré par un ancien policier ayant découvert le corps de Gwendolyn, – trente ans plus tôt -, devenu procureur adjoint, ému face à ce hasard plaçant Natasha Trethewey devant lui.
C’est ainsi que la poétesse va partir à la recherche d’une partie d’elle-même en lisant les rapports, en écoutant la voix de cette mère qui enregistrait, pressentant le pire, ses conversations avec cet homme qui n’avait plus qu’une obsession: emporter mère et fille avec lui, dans « l’autre monde », signe de son amour…implacable.

Avec la traduction, je dirais même, « en compagnie de » Céline Leroy, Natasha Trethewey t’emmène d’un territoire à un autre, d’une femme vers une autre, d’une histoire familiale à une intimité, somme toute, universelle.

Mémorial Drive est cette longue route reliant Stone Mountain au centre-ville d’Atlanta, une large bande bétonnée faisant dérouler les paysages du passé proche et lointain, de cette poétesse née le jour de la fête du mémorial des confédérés, cent ans après la fin de la guerre de Sécession. Sur le bord de cette longue route, sera assassinée Gwendolyn, la mère au visage si fin et au regard parfois si lointain. Le long de l’asphalte, Natasha, la fille, se confronte aux stigmates de son enfance, au silence qu’elle posera sur ce deuil forcément brutal.

« Je voulais avoir ma mère pour moi toute seule, alors j’ai emporté le lecteur cassette dans la chambre de devant, celle que j’avais partagée avec mes parents quand j’étais petite, celle où j’avais passé tous mes étés avant et après la mort de ma mère, puis j’ai appuyé sur « play ». (…) Sa voix. J’ai appuyé sur « play » et ma mère m’est revenue pendant moins de trente secondes avant que la bande ne se prenne dans la machine, que sa voix ne se brouille et s’arrête. J’ai retiré la cassette, rembobiné la bande doucement en l’aplatissant bien. Mais chaque fois que je la passais, le mécanisme se grippait avant que je ne puisse entendre un mot supplémentaire. (…) La longue bande qui renfermait sa voix aussi fragile que la foi qui maintenait Orphée et Eurydice ensemble tandis qu’il essayait de la conduire hors du monde des morts. Dans mon impatience, je l’avais rompue. »

Mémorial Drive  est un récit et beaucoup plus que cela par la grâce de Natasha Trethewey. La femme-poète arpente ses terres avec courage et détermination. Avec cette écriture – poétique et engagée – elle envoie valdinguer la violence originelle, les fantômes, les errances, la folie, le racisme ordinaire. Natasha regarde au-delà de sa propre douleur et c’est ce qui m’a fait aimer passionnément cette histoire, cri déchirant d’amour d’une femme vers une autre femme.

Coup au cœur trépidant.

Fanny.

Mémorial Drive, Natasha Trethewey, L’Olivier, 250 p. , 21€50.

La Rivière, Peter Heller (Actes Sud) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

La première fois que j’ai entendu parler de  La rivière  de Peter Heller, c’était dans ma voiture, en compagnie de l’auteur himself, de son amoureuse Kim Yan et de sa fantastique traductrice, Céline Leroy. Nous revenions de la cité malouine, on parlait de canoë – Peter Heller est un canoéiste chevronné -, de banjo aussi. À cet égard, il m’avait demandé si, dans le rayon chansons folk, je connaissais « Little Joe the Wrangler » de Bob Wills, ce qui n’était pas le cas. En attendant, je devais avoir ce sourire niais de libraire ravie d’la crèche lorsqu’il se mit à parler de son prochain livre, ces deux amis d’enfance partis en virée au nord du Canada. Une virée qui allait… virer au cauchemar. Cela a dû être le moment où l’on s’est mis à fredonner les premières notes du fameux « Dueling banjos » du « Délivrance » de Boorman, adapté du roman éponyme, devenu un grand classique, de James Dickey; avant de partir dans un grand éclat de rire dont seul Peter Heller a le secret.
Me voilà désormais avec cette beauté entre les mains, dédicacée à son père « John Heller, le meilleur conteur que je connaisse / Qui le premier m’a emmené canoter en chantant « Little Joe the Wrangler » et « Barbara Allen ». De quoi te donner l’ambiance.

Et bien accroche-toi, c’est du bon et même du très bon, de quoi dévorer  La rivière  tel un ours – cela tombe bien nous sommes sur la rivière Maskwa, au nord du Canada, dans le Manitoba – croquant sa proie.

Wynn et Jack sont donc ces deux gars plein de fougue et de jeunesse, intelligents, sensibles aux autres et à la nature, sportifs, sensible pour l’un, fougueux pour l’autre, bref, deux belles gueules parties en canoë dans ce lieu coupé du monde… si tu n’as pas de téléphone satellite, et c’est le cas.

De nouveau tu retrouves cette écriture alternant phrases courtes dans l’action et envolée lorsqu’il s’agit de rendre un tableau de cet environnement sublime et sauvage. De nouveau, cette ambiance, entre poésie naturaliste et roman noir. De nouveau, ces failles où tu t’engouffres, tu penses savoir, et puis non, tu penses reconnaître le bien du mal, et puis non, tu penses cerner un personnage, et puis non, tout étant beaucoup plus complexe.

Au tout début du roman, Wynn et Jack rencontre trois éléments angoissants: deux texans en train de boire leur bourbon en compagnie de leurs cannes à pêche et leur carabine Winchester, le départ d’un méga-feu, un cri déchirant le brouillard. Le décor est planté. Peter Heller peut désormais te mener par le bout de sa pagaie et tu auras intérêt à t’accrocher, c’est d’ailleurs ce que tu vas faire…jusqu’à la dernière page.
C’est qu’il est fort ce bougre, à te transporter dans son univers, à te décrire des scènes tantôt sublimes, tantôt terrifiantes, à te préciser des éléments qui rajoutent au suspense ou à la beauté du site, à observer l’évolution psychologique de ses personnage, à te faire parler le feu comme il construit son intrigue brûlante.
Peter Heller pratique sa magie tel un Basquiat te peignant une tête vaudou, avec fougue et poésie.

« « J’étais en train de te dire qu’il y a tout un chapitre consacré à Wapahk. Il s’est passé des choses assez horribles, dans le coin.
« Ah ouais? » Jack feignit la nonchalance, mais se redressa. Il n’aimait rien tant qu’une bonne histoire d’horreur.
« Une série de meurtres ont été commis dans les années 1920. Un esprit géant, pâle et maigre hantait le village et s’emparait des gens pour les transformer en cannibales. On l’appelait le windigo. Le truc, c’est que dès que les anciens pensaient qu’un villageois était possédé par le windigo, ils lui tiraient dessus ou l’étranglaient pour qu’il ne puisse pas manger ses amis ni sa famille! Une sorte d’attaque préventive. » »

Le rêve de nos deux Robinsons émérites va donc rapidement prendre l’eau, à mesure que le méga-feu vient se pourlécher les babines sur les rives de la Maskwa. Wynn et Jack vont devoir s’inscrire dans ce paysage apocalyptique afin de garder la tête froide au milieu de la folie des éléments et la démence humaine.  La rivière  se transforme ainsi en véritable course contre la montre.

Dans ce roman, Peter Heller oscille entre fureur et silence, émerveillement et stupéfaction, entre courage et abandon. La lumière et l’obscur taillent toujours son œuvre et c’est avec précision – l’auteur travaille pour connaître ses sujets sur le bout des doigts ( n’est pas journaliste au « National Geographic Adventure » ou au « Outside Magazine » qui veut ) – qu’il nous entraîne au sein de cette forte amitié qui sera parcourue de frissonnantes révélations, l’harmonie étant mise à rude épreuve lorsque tout se déchaîne.
Et, toujours, cet humour décalé posé dans le repli de son style littéraire, style littéraire aiguisé comme la lame d’un couteau de chasse, beau comme la puissance évocatrice d’un haïku.

« Wynn s’avança jusqu’à l’eau. Il regardait dans le noir. Entre les grands arbres des berges se déroulait une bande d’étoiles, une rivière de constellations qui coulait étourdiment sans être inquiétée le moins du monde. Entre les plus brillantes, venant titiller le bras d’Orion et la tête du Taureau, des distances d’étoiles en formation de plus faible intensité que Wynn observait, un courant profond, ininterrompu, traversé de bulles de lumière comme l’eau gazéifiée d’un rapide. Si ce n’est qu’il pouvait voir à l’intérieur et à travers lui, que ce courant possédait des dimensions insondables aussi vides d’émotion qu’elles étaient infinies. Et si cette rivière, ce firmament, coulait, elle coulait avec une immobilité majestueuse. Rien n’avait été aussi calme. l’esprit pouvait-il y vivre ? Dans une pureté aussi froide et silencieuse de la distance ? Peut-être que ce n’était pas du tout du silence. Peut-être que dans les feux se consumaient ces étoiles il y avait des cyclones de décibels, des trompettes et des applaudissements. Comme le nôtre. Notre feu volubile à nous. »

 La rivière  de Peter Heller est de ces excellents romans qu’il te faut absolument lire, là, maintenant, tout de suite, toujours traduit par Céline Leroy. Parce qu’il s’agit d’une histoire vivante, vibrante, attachante, radicalement addictive.
Encore une fois, de la part de Peter Heller, du Grand Art.

Fanny.

La Rivière, Peter Heller, Actes Sud, 295 p. , 22€.

Zoomania, Abby Geni (Actes Sud) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Il était une fois une ferme. Il était une fois une tornade. Cela aurait pu te faire penser au Magicien d’Oz (The Wizard of Oz), même si cela se passe en Oklahoma, et non pas dans l’état voisin du dessus, le Kansas. Tu les perçois très vite ces Grandes Plaines, ces champs à perte de vue puis cette tornade posant son « doigt de Dieu » sur cette petite bourgade de Mercy. Sauf que, dans ce moment là, pas de clémence, de pitié ou d’indulgence : le doigt frappe. Brutalement.

Te voilà ainsi emporté(e) dans l’ haletant et électrique  Zoomania  ( The Wildlands ) d’Abby Geni, toujours traduit depuis son premier roman – souviens-toi du magnétique Farallon Islands  – par l’indispensable Céline Leroy.
C’est un tableau ce roman, une suite de scènes, de couleurs, d’humeurs, de lumières, d’espaces et c’est radicalement intense à lire et ressentir.

« (…) Notre propriété s’étendait sur plusieurs hectares. Je plissai les yeux à travers la bruine, essayant de trouver de l’ordre dans un fouillis de gouttelettes et de débris. Les arbres n’aidaient pas, qui oscillaient de manière inquiétante et me bloquaient la vue, leur tronc gémissant sous l’effort. Au loin, les vaches étaient couchées – des masses argentées dans l’herbe trempée. C’était préoccupant. »

Cora, la petite dernière de la fratrie McCloud, est le « je » d’Abby Geni, c’est elle qui te raconte ce phénomène météorologique le plus intense qui soit sur Terre, l’E.F. 5 (Enhanced Fujita), arrivant sur leur ferme, leur famille : le père, Marlène l’ainée emportant les photos de la mère morte en couches, Tucker, le frère parlant à l’oreille des animaux et Jane, l’indécrottable footballeuse. Sauf que l’abri bétonné ne protégera que la progéniture. « Marlène faisait l’appel, répétant nos noms comme dans une comptine : « Tucker, Jane et Cora. Tucker, Jane et Cora. » »

Et toi, tu lis, avide, prise dans ce rythme qui ne démord pas jusqu’à l’ultime page.

Abby Geni t’emmène au sein de cette famille disloquée, tu y liras la relation complexe entre frère et sœurs, l’impact différent que peut avoir un même traumatisme : la disparition, l’abandon, l’anéantissement d’un lieu, d’un espoir, d’un refuge, rien ne pouvant se dérouler « comme Avant ».
Je suis toujours autant subjuguée par la manière qu’a l’auteure de sculpter le paysage tout autant que ses personnages, l’un ne pouvant se défaire de l’autre : c’est impressionnant de maîtrise; le déroulé de cette histoire, bâtie aussi comme un thriller, ne pouvant en être que plus percutant.
Parce que la nature sauvage, ou la nature humaine – je ne vais pas te refaire le coup de la phrase d’ Hobbes et du loup… quoique – est une chose infiniment complexe.
Suite à cette destruction, chacune et chacun avance, comme il peut, dans une possible reconstruction, un « plan », sans peut-être même en avoir conscience au premier abord, pris(e) dans sa propre survie.

Cora est celle qui vit l’instant présent d’une petit fille de neuf ans qui en a déjà trop vu. Elle ressent, pressent, hume l’air, n’a jamais pu ressentir la sécurité confortable des autres enfants de son âge. Il y a ce quelque chose qui t’étreint le cœur à lire ce que cette gamine perçoit de sa famille, de ses failles béantes qui s’ouvrent et de cet amour qu’elle a pour les unes et les autres, malgré Tout.

Un autre évènement viendra de nouveau bousculer les cartes du destin des McCloud : une bombe posée à Jolly Cosmetics. C’est à ce moment là que Tucker revient puis disparaît en emportant Cora, Cora enthousiaste, Cora en manque de ce grand frère, Cora en quête d’aventures hors du numéro 43.
Durant cette lecture de Zoomania, tu oscilles entre joie et peur, douceur et terreur, c’est un mouvement oscillatoire ce roman t’accrochant les tripes. Frère et sœur partent vers le Texas, plus loin encore, « desperados », et, sur leur route, les actes meurtriers de Tucker. Il était une fois cette innocence qui part en éclats, cette identité qui s’altère au fur et à mesure des kilomètres enfouies dans les carcasses, il était une fois l’Amérique.

« Il était une fois un tyran. Appelons-le l’Homme aux poulets.(…) Il les assassinait par milliers et les animaux n’étaient même pas pris par surprise. Ils voyaient la mort venir. C’était douloureux (…) »

Abby Geni te dit l’écoterrorisme, comment Tucker devient lui-même ce « doigt de Dieu », cette tornade meurtrière qui répond avec haine à cette sixième extinction de masse dont nous sommes les terribles témoins.
L’auteure est comme cela, à te mettre en équilibre instable, à te tenir en haleine, les yeux écarquillés.
Cora/Corey rejoint une autre identité, elle pourrait aussi se nommer « Dorothy » – oui j’y reviens – qui dit à la fin du conte que « Rien ne vaut sa maison » mais ne sait plus par quel chemin la rejoindre.
C’est prenant en émotions multiples cette histoire. Tu continueras à agripper ses pages jusqu’à cette fin à la fois surprenante et inévitable, celle qui nous dit la Sauvagerie.
Abby Geni se transforme alors en peintre de la Renaissance, l’époque des bestiaires où la présence de l’animal soutient le propos de l’œuvre. Cela devient mordant, tragique, parfois comique, sanglant, étrangement surréaliste car tout à fait proche de Nous.

« L’animal ne se donnait pas en spectacle (…) c’était une créature dépaysée, désynchronisée, qui avait passé sa vie en cage (…), seule pour la première fois, à des kilomètres de tout ce qu’elle connaissait, entourée par la profusion inimaginable d’étrangeté et de beauté. Comment y répondre autrement qu’en dansant. »

Zoomania est cette histoire multiple, passionnante, puissante, violente et superbe.
Ne passe pas à côté car elle te dit beaucoup.
Il était une fois… a huge crush.

Fanny.

Zoomania, Abbi Geni, Actes Sud, 356 p. , 23€.

Ce que je ne veux pas savoir, Deborah Levy (Editions du sous-sol) – Fanny

Photo Fanny Nowak.

Prix Femina Etranger 2020.

« (…) l’Afrique m’était déjà revenue quand je sanglotais sur les escalators de Londres. Si je croyais que je ne pensais pas au passé, le passé, lui, pensait à moi. Je me dis que ça devait être vrai car l’épicier chinois, dont le père était sidérurgiste, m’avait dit que les escalators, ou « escaliers roulants », dont le brevet avait été déposé en 1859 par Nathan Ames dans le Massachusetts avant qu’ils ne soient redessinés par l’ingénieur Jesse W. Reno, furent d’abord présentés au monde moderne comme une « bande de transport infini. »

Ce que je ne veux pas savoir – Une réponse au » Pourquoi j’écris » de George Orwell de Deborah Levy, avec la traduction investie de Céline Leroy, est un petit bijou littéraire, c’est à dire un petit livre, qu’on étreint avant de le poser avec bienveillance dans sa bibliothèque, car un peu de Deborah Levy fait toujours du bien dans une vie.

Sa littérature c’est de l’intime dans l’universel, c’est du féminin dans le genre commun, cela dit le « soi », l’oiseau parfois en cage, les choix d’une existence. Les larmes aux yeux, j’y ai lu ses souvenirs d’Afrique du Sud, l’emprisonnement du père, la recherche d’un sens qui n’est jamais unique, les émotions qui transpercent, le chemin que l’on veut prendre sans savoir vraiment comment faire.

Son style est net, sincère, avec ces phrases qui ondulent jusqu’à notre Être pour devenir des épopées gracieuses, des recherches sur ce moi profond, sur sa nécessité d’écrire, sans fioriture ni excès. Deborah Levy ne cherche pas à éblouir, elle « est », cherchant le vrai dans ces paraboles entre la fuite à Majorque et le départ précipité d’Afrique du Sud. C’est palpitant, c’est sans esbroufe.

Ce petit livre bleu est un cadeau à transmettre, de celui qui parle au cœur pour te dire bien des choses, avec beaucoup de clarté, de douceur, d’humanité.Les petites scènes écrites avec minutie par l’auteure, disent le monde et son basculement, à la fois sa beauté et sa rigidité, sa poésie et sa violence. C’est simplement passionnant à lire !

Coup au ❤️ ouvert.

Fanny.

Ce que je ne veux pas savoir, Deborah Levy, Editions du sous-sol, 135 p. , 16€50.

Rentrée littéraire, quelques pistes – Episode 11 – Ce que je ne veux pas savoir, Chavirer

Ce que je ne veux pas savoir, Deborah Levy (éd. du sous-sol) – Fanny

« (…) l’Afrique m’était déjà revenue quand je sanglotais sur les escalators de Londres. Si je croyais que je ne pensais pas au passé, le passé, lui, pensait à moi. Je me dis que ça devait être vrai car l’épicier chinois, dont le père était sidérurgiste, m’avait dit que les escalators, ou « escaliers roulants », dont le brevet avait été déposé en 1859 par Nathan Ames dans le Massachusetts avant qu’ils ne soient redessinés par l’ingénieur Jesse W. Reno, furent d’abord présentés au monde moderne comme une « bande de transport infini. »

Ce que je ne veux pas savoir – Une réponse au » Pourquoi j’écris » de George Orwell de Deborah Levy, avec la traduction investie de Céline Leroy , est un petit bijou littéraire, est-ce à dire un petit livre, qu’on étreint avant de le poser avec bienveillance dans sa bibliothèque, car un peu de Deborah Levy fait toujours du bien dans une vie.

Sa littérature c’est de l’intime dans l’universel, c’est du féminin dans le genre commun, cela dit le « soi », l’oiseau parfois en cage, les choix d’une existence. Les larmes aux yeux, j’y ai lu ses souvenirs d’ Afrique du Sud, l’emprisonnement du père, la recherche d’un sens qui n’est jamais unique, les émotions qui transpercent, le chemin que l’on veut prendre sans savoir vraiment comment faire.

Son style est net, sincère, avec ces phrases qui ondulent jusqu’à notre Être pour devenir des épopées gracieuses, des recherches sur ce moi profond, sur sa nécessité d’écrire, sans fioriture ni excès. Deborah Levy ne cherche pas à éblouir, elle « est », cherchant le vrai dans ces paraboles entre la fuite à Majorque et le départ précipité d’Afrique du Sud. C’est palpitant, c’est sans esbroufe.

Ce petit livre bleu est un cadeau à transmettre, de celui qui parle au cœur pour te dire bien des choses, avec beaucoup de clarté, de douceur, d’humanité. Les petites scènes écrites avec minutie par l’auteure, disent le monde et son basculement, à la fois sa beauté et sa rigidité, sa poésie et sa violence. C’est simplement passionnant à lire !

Coup au ❤️ ouvert.

Fanny.

Ce que je ne veux pas savoir, Deborah Levy, Editions du Sous-Sol, 135 p. , 16€50.

Chavirer, Lola Lafon (Actes Sud) – Aurélie

À peine entrées dans l’adolescence, Cléo et Betty sont entraînées dans un monde qui les dépasse. Chacune de leur côté, elles croient en leur avenir dans la discipline qui les passionne. Elles travaillent énormément et ne reculeront devant rien pour obtenir la chance de continuer à pratiquer la danse dans les meilleures conditions possibles afin d’atteindre le sommet. Tout est simplement question de travail et de maturité.

La honte, la culpabilité, une grande solitude vont pourtant bien vite effacer leurs rêves de jeunes filles. La mystérieuse fondation Galatée par laquelle elles ont été repérées semble abriter des pratiques peu conventionnelles et sème le trouble parmi les adolescentes pressenties pour obtenir une bourse.

Des années 80 à nos jours, des personnes qui partagent leur vie (surtout celle de Cléo) vont tâtonner autour du mystère qui les entoure. Restant finalement toujours un peu à distance de ces femmes habitées par un silence tellement épais qu’il en paraît solide, constituant une barrière infranchissable autour d’elles pour tous ceux qui voudraient s’approcher d’un peu trop près.

Mais en 35 ans la société a évolué et si Cléo et Betty ont pansé leurs plaies et tracé un chemin bien à elles dans leurs vies professionnelles et personnelles, les choses frémissent, la parole est en passe d’être libérée…

Un nouveau grand roman pour Lola Lafon qui n’a de cesse de nous proposer des personnages féminins qui mêlent toujours une immense détermination à une grande fragilité.

Aurélie.

Chavirer, Lola Lafon, Actes Sud, 344 p. , 20€50.