Tordre la douleur, André Bucher (Le Mot et le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Trois personnages sur les routes des Alpes-de-Haute-Provence et un roman qui les rassemble avec une plume déliée convoquant des images sensibles et magnétiques. 
Tordre la douleur  d’André Bucher exorcise les douleurs, croise les destins de celles et ceux portant une peine et devant faire avec, car là est le mouvement de toute vie.
C’est la beauté du hasard qui lie ce roman court, intense, niché au sein des montagnes et de ses bois.

En 2015, Bernie et Annie doivent faire face à la mort de leur fils, Thomas. C’est la fin d’un couple, le début d’un deuil. Bernie va s’encabaner dans son « magma chaotique de calcaire » et, parfois, des images du passé lui arrachent un sourire.
En novembre 2018, Sylvain, garagiste, est au cœur des manifestations des gilets jaunes. Par un malheureux accident, Élodie renverse Sarah, la mère de Sylvain. Un déplorable concours de circonstance et la vie s’arrête, laissant le jeune homme dans une sorte de désœuvrement, celui où il faut donner un sens à ce qui n’en a finalement pas.
Enfin, sur ces routes marquées par les pluies torrentielles, Édith quitte son service et le brutal Étienne. Sauver ce qu’il reste de sa peau en s’enfonçant dans la nuit, jusqu’à croiser des phares.

André Bucher prend son burin et taille toute en finesse une histoire de belles âmes, d’hommes et de femmes essayant de s’accorder avec l’agitation de notre Monde, tout cela dans un décor fait de belles lumières et de nature protectrice.
André Bucher, écrivain du « Grand Dehors » selon l’expression de Michel Le Bris, te parle de l’humain avec la même fluidité que s’il te disait l’humeur d’un ciel étoilé. Il te chuchote des vies au sein du « Grand Tout « et t’offre cette composition pleine et entière.
C’est aussi, je trouve, un écrivain du silence, celui qui arrive à transcrire ce qui ne peut être dit que dans des postures, des regards ou le sens du vent, et c’est vraiment beau à lire.

« Aux yeux d’Edith, Bernie remplissait le rôle d’un gardien de phare désigné par la providence au sein de cette montagne juchée telle une bosse sur l’échine de la terre avec, en connivence, la rivière pour chambre d’écho. Elle considérait la forêt en tant qu’entité enjambant les époques -passé,présent et avenir-, pour mieux les dissoudre dans le flux intemporel de la mélodie des arbres. Bernie appartenait corps et âme à ce territoire, une cartographie géante où le plus petit geste oscillait sans cesse entre l’effort et la grâce(…) »

 Tordre la douleur  est aussi un roman social qui invective à sa manière, sans mâcher les mots et un certain sens de la formule. Bernie, Sylvain, Édith, et les autres, ce que l’on nomme les « petites gens » qu’André Bucher rend grands par leur engagement et leur force, celle, qu’ils et elles, viennent chercher dans leurs racines afin de ne pas ployer sous la peine.

Je me suis totalement laissée aller à ce roman court sur pattes, d’une étonnante vivacité poétique.  Tordre la douleur  est une ode à notre espace commun, à nos strates de vie, nos rides, nos imperfections, nos douleurs, notre résilience, nos combats. André Bucher y chante ses gens et sa terre, ses creux, ses bosses, son aridité, son embrassement, son arôme;  Tordre la douleur  est un roman à la fois humble et puissant, avec cette pointe de suspense, et de tension, « à la » Ron Rash, ce qui n’est vraiment pas pour me déplaire.

Coup au cœur vénérable.

Fanny.

Tordre la douleur, André Bucher, Le Mot et Le Reste, 155 p. , 15€.