James Carlos Blake vs Willy Vlautin – Boxe à la Une – Yann

Il marqua une pause et cracha un jet de tabac : « C’est dur la boxe. Parfois, c’est drôle, parfois c’est bizarre, parfois triste. Mais c’est toujours dur. Comme on dit souvent, c’est pas pour tout le monde. En tout cas, c’est ce que j’en pense, moi. » James Carlos BlakeVies et morts de Stanley Ketchel.

Photo : Yann Leray.

Sport régulièrement mis en lumière au cinéma et, dans une moindre mesure, en littérature, la boxe revient sous les feux des projecteurs ces dernières semaines grâce aux hasards des calendriers éditoriaux. Deux romans américains, donc, deux ambiances et, à mes yeux, un vainqueur incontestable.

Devenir quelqu’un est le cinquième roman de Willy Vlautin chez Terres d’Amérique, dans une traduction signée Hélène Fournier. Également connu comme auteur-compositeur-interprète au sein du groupe Richmond Fontaine, Vlautin est né en Oregon où il vit toujours. Suivant les pas d’Horace Hopper, son roman se déroule entre le Nevada et l’Arizona. Jeune homme d’origine indienne, Horace a été élevé par un couple de fermiers blancs après avoir été abandonné par ses parents. Son rêve est de faire carrière dans la boxe et il va, pour y parvenir, quitter le ranch familial pour Tucson, Arizona, où il espère devenir un champion sous le nom d’Hector Hidalgo. Ses origines indiennes induisant fréquemment les gens en erreur, Horace est régulièrement pris pour un mexicain, peuple ayant donné naissance à quelques boxeurs d’exception, réputés pour leur pugnacité et leur courage.

« Mr Reese lui avait expliqué que la vie, en elle-même, est un fardeau bien cruel car nous savons tous que nous venons au monde pour mourir (…) Mais, avait ajouté le vieux rancher, on peut adoucir un peu les choses en faisant preuve de respectabilité et d’honnêteté, et la vie devient alors plus supportable. Pour lui, les menteurs et les lâches étaient de la pire espèce car ils vous brisent le coeur dans un monde qui est précisément fait pour cela. »

Poussé par la conviction qu’il fera ses preuves sur le ring et gagnera enfin la considération qu’il pense mériter (oubliant sans doute un peu vite celle que lui témoignent déjà ses parents adoptifs), Horace sera vite confronté à la réalité de la vie en dehors du ranch, dans une ville et un état qu’il découvre et où personne ne l’attend.

Empreint de bons sentiments et habité par une mélancolie sourde , Devenir quelqu’un n’est finalement pas tant un roman sur la boxe qu’un livre sur l’identité, la difficulté de se construire selon ses rêves. Willy Vlautin fait preuve de sensibilité et de tendresse envers ses personnages et, par là-même, semble ôter à Horace / Hector ses chances de faire carrière dans un sport aussi brutal que la boxe. C’est peut-être cet aspect du roman qui empêchera finalement d’adhérer complètement à l’histoire, ce côté presque larmoyant que l’on aurait souhaité plus retenu. Une fois n’est pas coutume, nous voilà donc déçus par un titre de ces prestigieuses Terres d’Amérique dont on vous parle régulièrement par ici.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Fournier.

26 novembre 1908, à San Francisco, Stanley Ketchel (à gauche) et Billy Papke. Photo prise juste avant le K.O. Bettmann Archive.

Toute autre ambiance chez James Carlos Blake qui, à son habitude, choisit de remettre en lumière un personnage haut en couleurs de l’histoire des États-Unis, Stanley Ketchel (1886-1910) en l’occurrence, champion du monde des poids moyens au début du XXème siècle, aujourd’hui tombé dans l’oubli.

Fuyant un père alcoolique et violent, le jeune Stanislaus Kaicel entame une vie de vagabond et passe plusieurs années à bourlinguer avec les hobos, découvrant le vaste pays en même temps que la violence de ce nouveau monde en ébullition.

« Il rêvait d’être un desperado, un cavalier solitaire de renom, que l’on viendrait interroger sur ses exploits audacieux. Il se voyait posant l’appareil d’un photographe, les yeux plissés, les pouces dans la ceinture de son holster pour illustrer des récits le décrivant comme un homme à la fois dangereux et incompris. Il aurait voulu être, après avoir quitté cette terre, le sujet de ballades mélancoliques. »

De gauche à droite : Pete Dickerson, Stanley Ketchel, Emmett Dalton, Joe Gorman. Fasciné par les figures des Dalton, Ketchel finira par rencontrer le seul survivant de la bande, Emmett, en 1910, peu de temps avant sa mort. Crédit non trouvé.

À défaut d’être le sujet de ballades mélancoliques, il devient le personnage central de ce roman plein de bruit et de fureur dans lequel James Carlos Blake déploie tout son talent à faire revivre une époque où tout semblait possible, surtout si l’on disposait, comme Ketchel, d’une propension à la violence et d’une ambition féroce. Après avoir fait ses preuves comme « videur » dans un saloon de Butte (Montana), le jeune Stanislaus sera rapidement rebaptisé lorsque s’offrira à la lui l’opportunité d’entamer une carrière de boxeur. Devenu Stanley Ketchel, alias « l’Assassin du Michigan », il se fera très vite un nom et une réputation à la hauteur de ses espoirs. Manquant singulièrement de technique, le jeune homme brille surtout par sa férocité et la force de ses coups. À une époque où les règles de la boxe étaient plutôt permissives, le public assistait ainsi à des combats d’une violence incroyable où tout (ou presque) était permis. Les conditions semblaient donc réunies pour permettre à Ketchel une ascension rapide dans ce monde où il avait enfin trouvé sa place.

Ketchel contre Jack Johnson, champion du monde des poids lourds (1909). Crédit non trouvé.

James Carlos Blake impressionne une nouvelle fois par cette capacité qu’il a de redonner vie (et de quelle manière !) à un personnage hors-norme tout en restituant avec une énergie incroyable l’ambiance de ces années électriques où le monde semblait vouloir avancer toujours plus vite. Suivant le parcours de Ketchel et les combats épiques qui firent de lui, en quelques années, une légende vivante, il plonge le lecteur au milieu du ring, au plus près des coups démesurés qui fusaient de part et d’autre. Mais, et ça n’est pas là la moindre de ses qualités, l’écrivain s’attache à l’homme derrière le combattant et parvient à rendre émouvante cette figure indomptable et fière qui ne semble pouvoir s’exprimer qu’avec ses poings et vécut comme une rockstar bien avant l’heure. C’est paradoxalement au sein de ce récit brutal et d’un réalisme cru que Blake parvient à se montrer plus touchant que Willy Vlautin.

« Et tandis que Ketchel se dressait au centre du ring, le poing levé, il comprit que ce qu’il aimait le plus dans le combat, c’était la grande clarté qui s’en dégageait. il n’aurait pas su l’exprimer, mais s’il y avait une chose qu’il avait fini par comprendre, c’est que quand tu mets un adversaire K.O., tu résous une situation comme aucune rhétorique ou comme aucun argument philosophique ne saurait le faire. Le K.O., c’était la vérité dans toute sa pureté. »

Vies et morts de Stanley Ketchel est donc une nouvelle réussite à mettre au crédit de James Carlos Blake dans sa volonté de ressusciter ces destins oubliés, souvent marqués par la violence et un certain sens de l’honneur. Stanley Ketchel revit ainsi sous nos yeux dans ces pages emplies du fracas des combats et des hurlements des spectateurs et on termine le livre avec un certain sentiment d’injustice en se demandant comment il est possible qu’un personnage aussi exceptionnel ait été si rapidement effacé de la mémoire collective. Brillant.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Elie Robert-Nicoud.

Yann.

Devenir quelqu’un, Willy Vlautin, Albin Michel – Terres d’Amérique, 304 p. , 21€90.

Vies et morts de Stanley Ketchel, James Carlos Blake, Gallmeister, 377 p. , 23€80.

Fantômes, Christian Kiefer (Albin Michel – Terres d’Amérique) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Ils sont nombreux les « fantômes » de Christian Kiefer – l’ indéniablement bon auteur de  The Animals  – notamment -, toujours avec la traduction de Marina Boraso
 Fantômes  est tout aussi bien construit que le précédent, tout aussi prenant émotionnellement, avec, cette fois, ce regard scrutateur sur un pan de l’histoire américaine.
Suite à l’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, « 110 000 personnes d’origine japonaise ont été internées suit à l’ordre exécutif 9066, 18 789 ont été enfermées dans le camp de Tule Lake, sur un terrain de 3000 hectares. »
Autour de cette circonstance effroyable, Christian Kiefer tisse un roman diablement efficace, irrésistiblement haletant.

J’ai commencé à lire  Fantômes  alors qu’une triple fusillade faisait huit morts – dont six femmes d’origine asiatique – le 16 mars à Atlanta. « Time Magazine » en a fait sa une sous le titre « We Are Not Silent / Confronting America’s legacy of anti-asian violence » et déclare que « depuis l’arrivée de sa première vague d’immigrants chinois comme ouvriers aux États-Unis dans les années 1850, la violence raciale est un « élément indéniable » de l’histoire des Américains d’origine asiatique. » (source « Courrier international »).

 Fantômes  m’a abasourdie, parce qu’il est sacrément doué ce Christian Kiefer pour te donner à voir à la fois l’intolérance, la peur, la haine, tout comme la beauté, l’amour, la fraternité. C’est un peu comme William Faulkner : ce grand souci des émotions, de la déchéance, des préjugés raciaux et ce manque d’amour.

Christian Kiefer, dans son roman, te pose cette question abyssale : c’est quoi être un « bon » Américain ? Ceci reste toujours d’une brûlante actualité.
Tu n’as qu’à aller voir cette vidéo datée du 23 mars dernier ou Lee Wong, un membre du Conseil d’administration de l’Ohio, d’origine asiatique, a montré ses cicatrices pour remettre en cause tout ce manque de patriotisme, sa colère, aussi, à être toujours victime de violences et de discrimination.
Les fantômes seront donc toujours là.

Dans cette histoire, tu plonges dans la vie de deux survivants marqués par les ravages des guerres.
Le premier est Ray Takahashi. Il rentre de cette Seconde guerre mondiale, nous sommes en 1945, et cet homme, portant toujours l’uniforme militaire, veut retourner « chez lui », dans cette maison de Newcastle ( Comté de Placer, sur les contreforts de la Sierra Nevada ), non loin de ses souvenirs étincelants d’adolescent dans ce verger où « (…) le mois d’août marquait la fin de la saison des pêches, à quoi succédaient les premières prunes et les premières poires (…) – l’arôme sucré des fruits mêlé aux relents douceâtres de la pourriture – indissociable des tâches estivales de sa jeunesse (…) »
Le second est notre narrateur, John Frazier, de retour de la guerre du Vietnam, au printemps 1969, décidant de se réfugier chez sa grand-mère, dans le même coin de pays que Ray Takahashi, vingt-trois années plus tard. John Frazier – multiple hommage à Edward Franklin, Charles ou Ian ? – est alors devant ses propres ténèbres de jeune vétéran, devant l’angoisse, aussi, de la page blanche, à vouloir retrouver son chemin vers l’écriture d’un roman, roman de la trempe d’un Norman Mailer avec « Les Nus et les Morts » paru en 1948 – édité en 1950 en France, avec la traduction de Jean Malaquais, chez… Albin Michel 😉 –
J’ai reconnu là l’amour de la littérature que porte celui qui dirige le département de « Creative writing » à Ashland University, dans l’Ohio.
Tu la ressens cette passion des lettres chez Christian Kiefer, sans toutefois trop en faire car l’homme te transporte dans un univers qui lui est propre, mêlant, avec maestria, tensions, silences et amour éternel.

Notre personnage de John Frazier, va se retrouver à connaître, par un concours de circonstances, au détour d’une station service dépeinte à la Edward Hopper, la personne de Ray Takahashi, clé secrète d’une histoire familiale voulue honteuse, tenue secrète depuis trop longtemps.
Tu vivras, le long de ces lignes, la beauté d’une terre abondante puis malade, tout comme le cœur de notre humanité.

La famille de Ray se retrouvera incarcérée dans ce camp de Tule Lake et, petit à petit, par le prisme de John, tu démêleras le faux du vrai, les silences et les trahisons. Tout ceci dans une construction narrative absolument maîtrisée qui te fera serrer les dents jusqu’à la toute dernière page.
Ray Takahashi a, un jour, disparu, tout comme une partie de l’âme de ce pays qui l’a vu naître, fantôme d’une histoire qui le dépasse, errant parmi les névroses des autres.
John et Ray, deux jeunes héros de guerre ou plutôt deux jeunes hommes brisés par celle-ci, de retour sur un territoire d’une violence parfois inouïe.
Tu auras le cœur ouvert à la lecture de « Fantômes », ce roman d’une effroyable rancœur et d’une bouleversante humanité.
Du grand art.

Fanny.

Fantômes, Christian Kiefer, Albin Michel – Terres d’Amérique, 274 p. , 22€90.

L’enfant de la prochaine aurore, Louise Erdrich (Albin Michel) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

En 2018 apparaissait l’intense LaRose  de l’indispensable Louise Erdrich. En 2020 apparaît le magnétique  L’enfant de la prochaine aurore  (« Future home of the living God »), traduit par l’indispensable Isabelle Reinharez.
Après l’enfant qui panse les blessures des adultes, voici l’enfant qui n’a pas le droit de naître, une dystopie qui nous plonge dans un monde fait de beautés, d’angoisses, d’intégrisme religieux, de dictature, de propagande, de résistances et de mémoires ancestrales.
Au sein de cet univers littéraire il y a notamment Margaret Atwood, il faut compter maintenant sur la puissance de frappe de Louise Erdrich.

Ce roman m’a rendue électrique, effarée, habitée par Cedar Hawk Songmaker, par Tia, Sera, Trésor, Mary Potts, Little Mary, La Mère. L’auteure a commencé cette histoire en 2002, avant d’y apposer le mot final en 2016. Louise Erdrich nous rend son épopée, son chant de fin d’un Monde et c’est bouleversant.

Cedar est une jeune Indienne adoptée par un couple de Blancs de Minneapolis, Sera et Glen. La jeune femme reste en demande de ses origines premières tandis que notre monde vacille. Une « dégénérescence » qu’Erdrich distille, une fin qui nous effleure, s’insinue, et donne une puissante atmosphère à son ensemble.
Tu te prends à ce « jeu », cette fausse gentillesse, cette surveillance de plus en plus écrasante, la manipulation qui s’opère en douce.
Génétiquement, nous nous transformons, Cedar y apporte sa clairvoyance, sa jeunesse, sa foi en ce qui pousse en elle : un être qu’elle désire profondément, que cette nouvelle société ne veut pas.
Les femmes enceintes sont alors recherchées, dénoncées, trahies, enfermées dans des hôpitaux d’où aucune ne ressort. Et tu sauras.

Ce sont un peu comme la vie et la mort d’étoiles, c’est comme cela que je l’ai ressenti.
Parce que ce livre te pose dans un autre espace-temps, différent certes, mais le même, pourtant, à certains égards. Car Louise Erdrich empoigne la question de la maternité, sa beauté, sa férocité et ce contrôle que les Hommes continuent d’exercer sur les corps féminins.
Parce que le cœur de  L’enfant de la prochaine aurore  est là : contrôler le cycle des naissances, déterminer le « Bien » et le « Mal ». L’auteure, allemande du côté du père et Ojibwé du côté de la mère, prend cette thématique à revers et confronte la religion et ses extrêmes.

Dans le roman, « la Mère » s’insinue en tout, appelle ses « petites » à raison garder : ne pas garder l’enfant, rejoindre ses églises et rebâtir une société de l’Avant, celle où le code génétique n’était pas encore menacé.
Et j’ai suivi Cedar dans sa résistance, happée par son histoire car ce roman se vit, littéralement.

Au travers de son héroïne, Louise Erdrich pose la question de cette liberté, du pouvoir féminin, de l’affranchissement des normes socialo-religieuses, du genre qui importe peu et de l’Être qui se doit d’être.
Trois entités hantent son roman : Marie, Kaveri Tekakwitha et Hildegarde de Bingen.
La première est l’image même de la virginité, porta (tout de même) Jésus en son ventre durant deux mois, sept mois, ou à terme selon les différents textes, puis disparaît. La seconde, jeune Mohawk, orpheline à quatre ans, au moment de l’arrivée des Blancs sur son territoire, est la toute première autochtone d’Amérique du Nord a être canonisée. Elle refusa un mari imposé, rentra en religion, mourut à vingt-quatre ans. La troisième était mystique, passa sa jeunesse « enfermée dans un abri de pierre », fut considérée comme la première naturaliste d’Allemagne, fut aussi médecin, voyante, guérisseuse, créatrice de la « Lingua Ignota », un autre langage avec son propre alphabet.
Ces trois destinées font résonner leurs voix dans la construction de ce roman, elles lui donnent sa texture, son identité, son paysage.
Louise Erdrich détourne leur culte et les fait retourner à leur source première de Femmes.
Ainsi, par « L’enfant de la prochaine aurore », l’auteure se dévoile dans sa profondeur. C’est une insoumise, une veilleuse du Futur, une âme attentive à la connaissance, revêche à l’ignorance, de celle qui aime faire réagir. Ce qui fait de son héroïne, un être commun et exceptionnel.

« Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance(…) les flocons tournoyaient autour de nous, tombant toujours plus vite. Il y avait des oiseaux, des oiseaux frénétiques(…)Des merles frigorifiés qui lançaient des trilles tandis que la neige s’accumulait, flocon après flocon. L’air s’est figé et la neige a pourtant continué de tomber. Des gens déambulaient, pareils à des ombres blanches, et leurs voix étaient les cris d’enfants perdus. »

Un grand roman de cette Rentrée hivernale, d’une intensité grave et magnifique.
Coup au cœur absolu.

Fanny.

L’enfant de la prochaine aurore, Louise Erdrich, Albin Michel – Terres d’Amérique, 416 p. , 22€90.

Francis Geffard, entre deux mondes – Entretien

« La librairie sort étonnamment renforcée de cette redoutable année 2020, et c’est pour moi l’un des meilleurs signes qui soient pour l’avenir. »

La librairie Millepages, à Vincennes.

A l’heure où l’on fête les 40 ans de la librairie Millepages, pouvez-vous revenir sur ce qui vous a amené à la créer ? L’idée n’était pas forcément une évidence pour vous qui aviez grandi au sein d’une famille de militaires, ce qui ne vous a pas empêché, ainsi que le soulignait ces derniers jours, Pascal Thuot (aujourd’hui directeur général de Millepages), de devenir à l’époque le plus jeune libraire de France.

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été lecteur dès que j’ai été en âge de lire seul. La bibliothèque de l’école, puis celle du lycée, la bibliothèque municipale et les librairies de Vincennes étaient mes lieux de prédilection et ils ont contribué à ma formation livresque. Avant de commencer des études de droit, j’avais songé à faire l’Asfodelp, l’école de librairie qui se trouvait alors rue Saint-Dominique, mais le parcours offert ne me tentait guère. On était encore un peu au XIXe siècle à ce niveau-là et loin de ce que l’INFL offre aujourd’hui aux jeunes et moins jeunes qui souhaitent devenir libraires. La révolution de la librairie dite de création commencerait autour de la bataille pour le prix unique autour de Jérôme Lindon. Au bout de trois années de droit, j’ai réalisé que je faisais fausse route et que je m’ennuierais à mourir si je poursuivais cette voie. Je suis immédiatement revenu à cette idée de librairie, je n’ai pas passé mes partiels de février 1980 et quelques mois plus tard le 18 octobre de la même année Millepages ouvrait ses portes dans un local de 30 mètres carrés dans une petite rue proche du centre de Vincennes. C’était auparavant un magasin de modélisme tenu par un couple qui souhaitait prendre sa retraite, Mr et Mme Martzloff, qui m’ont permis d’acquérir le droit au bail à crédit. J’étais animé de la meilleure volonté du monde et prêt à affronter les montagnes mais totalement inconscient. J’ai appris le métier de libraire sur le terrain pendant toute ma vingtaine, en me battant pour que la librairie survive, et en la faisant telle que je le souhaitais : ouverte à tous les lecteurs, accueillante et dynamique, riche en propositions : vitrines, coups de cœur, prix littéraire décernés par l’équipe, rencontres et signatures, événements extérieurs…

– Cette première expérience de libraire a-t-elle conditionné les rapports que vous entretenez encore aujourd’hui avec les gens du métier ? A poste équivalent au sein d’autres maisons d’édition, il est très rare de ressentir une telle disponibilité, voire une telle proximité.

Évidemment, le fait d’avoir cette expérience de libraire m’a façonné et je possède toujours cet esprit-là aujourd’hui. Je connais les difficultés de ce métier, je connais ce lien que l’on crée avec les lecteurs et le rôle capital que jouent les libraires dans la vie de la littérature. Même si je suis devenu éditeur au fil des ans, je suis resté très proche de la librairie et des libraires d’abord parce que je connais les deux versants, l’amont et l’aval, et que mes liens avec Millepages ne se sont jamais distendus. J’en suis toujours le PDG et j’ai pris part avec Pascal Thuot, son directeur général depuis vingt ans, à son développement. J’ai donné beaucoup de moi-même à ce lieu et à son esprit, et cela a été un énorme soulagement de constater qu’il pouvait vivre sans moi, que d’autres pouvaient le faire évoluer et y apporter d’autres choses. C’est devenu un projet collectif porté par toute une équipe à la librairie générale comme à la librairie jeunesse BD, et sur ce plan rien ne pouvait davantage me combler.

– Comment la littérature s’est-elle imposée à vous ? Quel a été votre premier choc littéraire ?

La littérature s’est imposée à moi de façon différente au fil du temps. Les classiques pour la jeunesse, les auteurs du patrimoine prescrits au lycée, c’est une fois libraire que le champ s’est considérablement ouvert. J’ai eu beaucoup de chocs littéraires divers et variés mais la lecture de Sanctuaire de Faulkner a été une étape marquante, de même que celle de Enterre mon cœur à Wounded Knee de Dee Brown. Et puis, j’ai découvert Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos, Steinbeck, et les auteurs du Sud avec Flannery O’Connor, Robert Penn Warren, et Carson McCullers.

« La littérature et les Etats-Unis ont été les deux composantes de ma vie, depuis trente ans » disiez-vous dans un entretien au Monde en 2008. Le constat reste-t-il le même en 2020 ? Comment s’est faite cette rencontre avec les Etats-Unis, par quel biais ?

C’est toujours vrai aujourd’hui et cela continuera ainsi. L’année de l’ouverture de Millepages, c’est aussi celle de mon premier voyage en Amérique du Nord. J’ai entamé ainsi un long compagnonnage avec ce continent, avec son histoire, ses cultures et ses littératures. Pendant toutes ces années, la librairie a accueilli bon nombre d’écrivains américains (Toni Morrison, Richard Ford, Jim Harrison, Russell Banks, John Irving, James Ellroy et tant d’autres). Avant de mettre le pied aux États-Unis ou au Canada pour la première fois, j’avais déjà lu pas mal de livres et c’est classique : plus on s’intéresse à quelque chose, plus cette chose devient intéressante. L’Amérique est complexe, elle peut être passionnante ou déroutante, et une vie ne suffit pas à l’appréhender dans toutes ses dimensions.

« Publier moins, c’est publier mieux (…) Paradoxalement, un éditeur existe également à travers ce qu’il ne publie pas. »

Photo : Yann Leray

– En 1996, vous vous lancez dans l’aventure « Terres d’Amérique », au sein d’Albin Michel. C’était, pour vous, une suite logique à votre expérience de libraire ? Quel cheminement vous a-t-il amené là ?

C’est venu plus ou moins naturellement même si je ne m’imaginais pas un seul instant devenir éditeur. Ce n’était pas un projet mûrement réfléchi et encore moins un fantasme. Étant libraire, j’étais comme toujours aujourd’hui attiré par les librairies, et lors de mes voyages aux États-Unis j’ai pris l’habitude d’acheter des livres d’auteurs que je ne connaissais pas et qui n’étaient pas nécessairement traduits en français. C’est ainsi que s’est constituée une bibliothèque américaine au fil du temps, qui a été à l’origine de ma démarche d’éditeur car je ne vois finalement pas tant de différence fondamentale que ça entre la démarche du libraire et celle de l’éditeur qui invitent tous deux à partager les livres et les auteurs qu’ils aiment particulièrement. Être libraire ou être éditeur, c’est avant tout être lecteur.  

– Il me semble que l’engouement français pour la littérature américaine était moins prononcé à l’époque qu’il ne l’est aujourd’hui. Vous souvenez-vous de l’accueil réservé à vos premiers textes en tant qu’éditeur ?

Je crois que depuis la Seconde Guerre mondiale et la traduction croissante d’écrivains américains, l’intérêt des lecteurs français ne s’est jamais démenti. On publie beaucoup plus de titres aujourd’hui donc on peut avoir une vision faussée, je dirais que les tirages comme les ventes pouvaient être beaucoup plus importants qu’aujourd’hui. Mais l’on publiait davantage d’écrivains déjà reconnus alors qu’aujourd’hui les éditeurs prennent davantage de risques en publiant de jeunes auteurs dont ils achètent les droits pratiquement en même temps que les éditeurs américains… Internet dans un premier temps puis les réseaux sociaux ont apporté pas mal de changements à la vie littéraire et comme pour tout il y’a de bons et de mauvais côtés. Le premier livre que j’ai publié est L’hiver dans le sang , le premier roman de James Welch, un auteur du Montana qui avait la particularité d’être indien et dont l’œuvre résonne de cette culture et de cet héritage douloureux, autour de thèmes forts et universels, un peu à la manière de L’Etranger de Camus. L’accueil de la presse a été à la hauteur de mes attentes.

– Une des spécificités de « Terres d’Amérique » est la part importante accordée aux recueils de nouvelles. On sait depuis des années votre attachement à cette forme littéraire plus prisée aux Etats-Unis que par chez nous. Certains auteurs proposent des textes extrêmement forts et originaux (je pense en particulier à l’incroyable La chance vous sourit, d’Adam Johnson, qui m’a fait très forte impression). Avez-vous ressenti une évolution du regard français sur les nouvelles ?

C’est vrai et, en tant que lecteur, la nouvelle est un genre que j’affectionne particulièrement. J’ai eu un choc de lecture avec les recueils de Raymond Carver par exemple ou encore ceux de Thom Jones ou Charles D’Ambrosio. Pour moi, la nouvelle est la quintessence de la littérature et j’ai souvent découvert les écrivains que je publie en commençant à lire leurs nouvelles dans des revues et des magazines. Je pense notamment à Anthony Doerr, Sherman Alexie, Brady Udall, Karen Russell,  Eric Puchner, Joseph Boyden, Dan Chaon, Craig Davidson, Richard Lange, Wells Tower,  Robin MacArthur, Ben Fountain, Callan Wink, David James Poissant, ou Matthew Neill Null. Un bon recueil de nouvelles donne une parfaite idée de la gamme d’un écrivain, de sa capacité à camper des personnages et une intrigue. La nouvelle, contrairement au roman ne tolère pas la médiocrité. 

– Quelle est, en tant qu’éditeur, votre plus grande fierté ? Et votre regret, si vous en avez un ?

Mon histoire personnelle et intellectuelle est liée de près à la découverte et à la fréquentation des mondes indiens aux États-Unis comme au Canada. Cela a changé ma perspective sur un certain nombre de choses, notamment sur l’Histoire et sur la relation que les Européens ont entretenu avec les mondes autochtones et avec les non-Européens en général. Donc, si je dois avoir une fierté particulière en tant qu’éditeur, c’est peut-être d’avoir réuni chez Albin Michel un certain nombre d’écrivains partageant ces racines amérindiennes et dont les livres reflètent cet héritage et cette histoire à part dans l’expérience américaine. 

– Vous publiez peu, c’est une volonté qui était présente dès la naissance de la collection. Vous n’avez jamais cédé à la tentation de multiplier les titres ?

C’est vrai que je n’ai pas vraiment varié toutes ces années au niveau du rythme des parutions. Il y a d’un côté la volonté de faire des choix et de les assumer, publier moins, c’est publier mieux et donner plus de chances aux livres que l’on propose aux lecteurs. Et puis il y a la limite de notre temps comme de notre énergie. Paradoxalement, un éditeur existe également à travers ce qu’il ne publie pas. S’engager à faire découvrir le travail d’un auteur, c’est aussi lui assurer les meilleures conditions et, pour commencer, ne pas le mettre en concurrence avec un autre ou plusieurs auteurs que l’on publierait au même moment.

Photo : John Burdumy / Getty Images.

« L’extrême liberté de l’écrivain s’accompagne d’une responsabilité aussi grande vis-à-vis de son travail. C’est sur lui et seulement sur lui qu’il peut être jugé, voire décrédibilisé ce qui est la pire sanction. »

– Il a été beaucoup question, lors de cette rentrée littéraire, du roman de Jeanine Cummins, American Dirt, publié chez Philippe Rey. Mais on en a surtout parlé à cause des polémiques qu’il a pu susciter, en particulier sur la légitimité de l’autrice à vouloir rendre compte du sort des migrants au Mexique. Cette question est étroitement liée au phénomène des « sensitive readers » qui émerge ces dernières années aux Etats-Unis et gagne l’Europe. Quelle est votre position à ce sujet ? Certains de vos textes ont-ils déjà été confrontés à ce type de réactions ?

 Je pense que les choses sont assez différentes en France, même si les réseaux sociaux peuvent relayer ou créer des polémiques littéraires. Il a été si difficile aux États-Unis pour les auteurs issus de minorités de faire entendre leurs voix (la diversité dans l’édition y d’ailleurs reste un immense chantier, comme en France d’ailleurs), que la notion d’appropriation culturelle s’est développée depuis un certain temps et je comprends la frustration d’écrivains qui ont le sentiment de se faire « voler » leurs histoires par des auteurs qui n’appartiennent pas à leur communauté. Mais on ne saurait valider un système qui reviendrait à définir ce sur quoi on peut écrire ou pas. Le talent et la vision d’un écrivain priment sur tout le reste. Écrire de la fiction ce n’est pas écrire un témoignage, on peut par conséquent s’affranchir de toute barrière ou limite, endosser toutes les identités, voyager à travers l’espace et le temps. Mais l’extrême liberté de l’écrivain s’accompagne d’une responsabilité aussi grande vis-à-vis de son travail. C’est sur lui et seulement sur lui qu’il peut être jugé, voire décrédibilisé ce qui est la pire sanction.

Photo : Yann Leray

– Vous vous rendez régulièrement aux Etats-Unis. Ces voyages vous permettent de rencontrer les auteurs que vous publiez et éventuellement de continuer à prospecter. Quels sont, selon vous, les critères principaux auxquels doit répondre un livre pour pouvoir espérer voir le jour chez « Terres d’Amérique » ?

On ne sait jamais vraiment comment un livre ou un auteur va arriver à jusqu’à nous, mais les voyages, qu’il s’agisse de rencontrer des agents littéraires et des éditeurs à New York ou de passer du temps avec des auteurs ou simplement de séjourner dans un endroit particulier, ont un impact. Chaque séjour entraîne quelque chose, il y a les échanges et les conversations, les gens que l’on rencontre, les journaux ou les magazines que l’on lit, les librairies où l’on entre. Je ne crois pas que l’on puisse en tant qu’éditeur tout publier et publier tout le monde. On vit à travers ses choix et on se doit de les assumer. Je ne sais presque jamais ce que je cherche et ce sont davantage les textes qui me trouvent, quand leur lecture s’impose à moi comme une évidence. Évidemment, la qualité de l’écriture, la capacité à faire vivre des personnages, à avoir un projet littéraire et une vision, à posséder ce petit quelque chose que tant d’autres n’ont pas sont pour moi des préalables incontournables.

– Depuis la création de « Terres d’Amérique », les Etats-Unis ont vécu bon nombre de périodes sombres ? A ce titre, les romans que vous publiez finissent par constituer une radiographie assez précise des préoccupations du peuple américain au fil des années. Que vous a inspiré l’élection de Donald Trump ? Pensez-vous que l’actuel Président et la façon dont il aborde la politique finiront également par marquer la production littéraire de ces dernières années ?

Les États-Unis comme le reste du monde traversent des périodes compliquées, devant les défis permanents il y a la tentation de la facilité : céder au populisme, au complotisme, à l’absence de pensée, ériger des barrières… La littérature est évidemment l’inverse de tout ça. Je pense que la présidence de Donald Trump nous aura fait prendre conscience de tous les dangers qui menacent, le premier d’entre eux étant la fragilisation de la démocratie sous les coups de boutoir de la désinformation et de l’irresponsabilité des réseaux sociaux. Heureusement, la transition est amorcée aux États-Unis et Joe Biden sera le prochain président. Mais nous avons une petite idée désormais de ce contre quoi il nous faut lutter là-bas comme ici. Et la littérature fait partie de ce combat à mener, je ne doute pas que les écrivains américains sauront puiser dans cette expérience Trump l’inspiration nécessaire pour nous donner des œuvres engagées et qui porteront un regard nouveau sur le monde, conscients des maux qui le menacent.

– La première édition du festival America a eu lieu en 2002. C’était pour vous le prolongement logique de votre métier de libraire ? Ou de celui d’éditeur ? Ou bien un peu des deux ? Après neuf éditions, que vous inspire cette facette de vos activités ?

L’idée du festival est née de la nécessité de promouvoir les littératures nord-américaines, en dehors de la venue ponctuelle d’un auteur ici ou là afin d’assurer la promotion de son dernier livre. Publier des auteurs étrangers, c’est par définition publier des absents, des gens qui n’ont ici aucune existence préalable. Ce n’est jamais simple et il faut donc leur bâtir un vécu, étape après étape. Mais un auteur s’inscrit également dans quelque chose de plus large, quelque chose qui le dépasse. C’est cette dimension collective qui faisait défaut à mes yeux. Et l’idée du festival c’est de faire vivre des littératures le temps d’un week-end avec un nombre d’auteurs suffisamment important pour pouvoir prétendre à une représentativité significative. Y aborder des thématiques qui rassemblent des écrivains, les faire dialoguer, réfléchir, échanger sur quantité de sujets attendus et inattendus, partager sur leur façon d’écrire, de construire des personnages, etc.
Je dirai que cette partie de ma vie est étroitement liée aux deux autres, faire vivre la littérature, donner une dimension collective à l’activité solitaire qu’est la lecture. Pour moi, la librairie, l’édition et la manifestation culturelle sont trois pôles indissociables, qui chacun nourrissent ma réflexion et mon expérience.

– Quelle est aujourd’hui l’activité qui vous occupe le plus ? Où trouvez-vous l’énergie de mener ces différentes carrières de front tout en gardant cette disponibilité et cet enthousiasme qui semblent être votre «marque de fabrique» ?

L’édition est évidemment l’activité qui m’occupe le plus. Le temps des livres est un temps lent, et notre temps à nous est de plus en plus compliqué à gérer, avec son rythme frénétique. Par chance, America n’a lieu que tous les deux ans, et la librairie mène sa propre vie, ce qui me permet de mener les choses de front. Après, mon emploi du temps est organisé de telle façon que j’ai toujours un jour réservé pour la librairie et le festival, quand le besoin est là.

– Il était question, en début d’entretien, de votre premier choc littéraire ? Qu’en est-il du dernier ? De quels auteur(e)s est constitué votre panthéon personnel ?

Mon dernier choc littéraire c’est le premier roman d’une jeune fille de dix-sept ans qui s’appelle Leila Mottley. Elle est afro-américaine et originaire d’Oakland, son livre est à la fois d’une grande noirceur et d’une infinie beauté. J’ai été littéralement scotché par son talent, par la singularité et la puissance de sa voix et de son univers. Le livre sortira à la rentrée littéraire 2022. Après mon panthéon personnel est plus ou moins composé d’auteurs que je publie et que je respecte profondément. Je pense notamment à Louise Erdrich, Donald Ray Pollock ou Colson Whitehead pour ne citer qu’eux mais aussi à des auteurs plus jeunes comme Philipp Meyer, Stephen Markley ou Tommy Orange.

– Que vous inspire la période actuelle ? Quels conseils pourriez-vous donner à quelqu’un qui, comme vous l’avez fait en 1980, se lancerait aujourd’hui dans l’ouverture d’une librairie ?

La période actuelle me conforte dans l’idée d’une forme de résistance qui passe par la culture et la littérature en particulier. Quand on s’en donne les moyens, on constate que les gens sont en quête de sens, qu’ils ont envie de réfléchir, de partager. Il faut donc leur en donner des occasions et c’est ce que font les librairies en organisant des soirées et des rencontres. C’est ce que font les festivals et les lieux littéraires en proposant une programmation riche et variée. Rassembler les lecteurs est pour moi essentiel. Alors je dirais à tous ceux qui en ont envie de créer leur librairie là où ils ont l’intuition de pouvoir réussir à donner corps à leur projet. Une librairie c’est avant tout un lieu à un endroit précis et elle se fait toujours avec ceux qui vivent à cet endroit. Ce sont tout autant les clients que les libraires qui lui donnent son identité profonde.
Ce n’est pas une tâche facile ou simple mais, si on en a la volonté et l’envie, rien n’est impossible.

– 2020 a été, à tous points de vue, une année très particulière. Beaucoup de voix se sont élevées durant le confinement pour souhaiter un changement des pratiques dans le milieu éditorial et une production plus maîtrisée. Les éditeurs semblaient également désireux de jouer le jeu en réduisant le nombre de nouveautés. Depuis l’automne, nombre de libraires s’indignent du fait que tout semble être reparti de plus belle avec des programmes de fin d’année particulièrement chargés, comme si l’on essayait de rattraper les pertes des mois précédents. Que vous a inspirent ces temps hors normes ?

C’est vrai que le confinement a permis une fois encore de constater le fossé entre la  dimension industrielle de l’édition et sa dimension artisanale. Réduire le nombre de nouveautés me semble essentiel à la condition que ce ne soit pas les livres les plus exigeants ou les plus intéressants qui disparaissent. À un moment où il y a moins de grands lecteurs, où la presse traverse une grave crise, où la place du livre dans les grands médias se résume à une peau de chagrin, il est difficile de trouver des lecteurs et des relais en nombre suffisant. Publier moins, c’est nécessairement publier mieux et laisser du temps et toutes leurs chances à des livres et des auteurs qui le plus souvent disparaissent aussitôt apparus. Surcharger les librairies ne fait qu’aggraver un problème que personne ne veut réellement voir. Jusqu’à quand ?


Au fil des années, j’ai vu l’édition embrasser tous les nouveaux acteurs sur le marché les uns après les autres avec des perspectives de développement à la clé, et ironie du sort ce sont les libraires indépendants qui continuent aujourd’hui à faire le succès d’un livre, à offrir un choix réfléchi d’ouvrages et des conseils de lecture. La librairie sort étonnamment renforcée de cette redoutable année 2020, et c’est pour moi l’un des meilleurs signes qui soient pour l’avenir.

Photo : Nicolas Friess pour Le Temps.

Pourriez-vous nous donner un avant-goût de ce que sera 2021 en Terres d’Amérique ?

L’année prochaine commencera avec deux voix puissantes, celle de Louise Erdrich que les lecteurs français connaissent bien puisque son nouveau roman féministe et dystopique, L’enfant de la prochaine aurore, est le quatorzième livre de cette grande dame de la littérature américaine que je publie. Et enfin, celle de Nana Kwame Adjei-Brenyah, un jeune auteur d’origine ghanéenne, qui a fait irruption sur la scène littéraire avec un premier livre intitulé Friday Black. Des nouvelles explosives et décapantes, saluées par Colson Whitehead, qui s’attaquent au racisme endémique et au consumérisme qui sévissent aux Etats-Unis.

Paraîtront au printemps, les nouveaux romans de Willy Vlautin (Devenir quelqu’un), Christian Kiefer (Fantômes), et Taylor Brown (Le fleuve des rois). Chacun, à sa manière, creuse l’identité et la psyché américaines avec force et talent. Deux recueils de nouvelles sont aussi au programme : l’éblouissant Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu d’une nouvelle-venue, Anjali Sachdeva, et le sombre mais impressionnant Débris du Canadien Kevin Hardcastle.

Un autre Canadien sera présent aux côtés de l’Irlandais Paul Lynch lors de la  prochaine rentrée littéraire. Il s’agit de Michael Christie, un jeune auteur de Colombie-Britannique qui signe un chef-d’œuvre romanesque à même de rivaliser avec L’Arbre Monde de Richard Powers.

Sortiront également à l’automne le livre hors-norme mêlant histoire et reportage de David Treuer, Notre cœur bat à Wounded Knee. Cette histoire de l’Amérique indienne de 1890 à aujourd’hui remet bien des pendules à l’heure et c’est une œuvre salutaire.

Pour finir, 2021 verra aussi la sortie de Black Leopard, Red Wolf de Marlon James. Cet écrivain jamaïcain est l’auteur du génial Brève histoire de sept meurtres, autour de la tentative d’assassinat de Bob Marley. Son nouveau roman qui rend hommage aux cultures du continent africain se situe à mi-chemin entre Le Seigneur des anneaux et Game of Thrones. La preuve que la littérature défie sans cesse les frontières.  

L’équipe d’Aire(s) Libre(s) tient à remercier chaleureusement Francis Geffard qui, fidèle à l’image que l’on a de lui, s’est montré tout à la fois disponible, patient et attentif à chaque instant.

La chance vous sourit, Adam Johnson (Albin Michel – Terres d’Amérique) – Yann

« Nonc passe la quatrième, et ce geste paraît à lui seul un développement, comme le premier acte d’une intrigue si monumentale qu’elle est inimaginable. La moindre chose paraît un développement, le signal d’un embranchement. Tu embrasses ton fils sur le haut du crâne, et là pas de doute, c’est certain, c’est un développement majeur. Tu mets le contact, tu passes la première, et tu sais que ça n’est pas un événement ordinaire. Tu descends du pont de la Calcasieu River en direction de l’ouest, le vent qui te fouette le visage, et le simple fait de mettre tes lunettes de soleil sur ton nez semble promettre l’éternité. »

Il est temps d’essayer, à notre petit niveau, de réparer une des grandes injustices de ce printemps et de redonner à cet extraordinaire recueil de nouvelles la possibilité de rencontrer le succès qu’il mérite. Paru le 11 mars, La chance vous sourit (qui, pour le coup, porte assez mal son titre) est tombé dans les limbes du confinement et a eu beaucoup de peine à en ressortir. Prix Pulitzer 2013 pour son roman La vie rêvée de Jun Do (L’Olivier 2014 – Points 2015), Adam Johnson propose ici six nouvelles dont la plus courte fait une trentaine de pages et la plus longue à peu près soixante.

Photo : Yann Leray.

On regrette assez régulièrement par ici le désintérêt dont souffre la nouvelle dans nos contrées au profit de la forme peut-être plus rassurante du roman. Certains auteurs parviennent pourtant brillamment à prouver que la longueur et la force d’un texte ne sont pas des attributs inséparables, loin s’en faut et que certaines histoires gagnent à être élaguées.

Si les nouvelles d’Adam Johnson font si forte impression, c’est qu’il y décortique l’humanité dans ce qu’elle peut avoir de plus rebutant comme dans ce qu’elle est capable de receler d’espoir et de beauté. Même s’il met en scène nombre de destins brisés, même si la laideur de l’âme ou l’âpreté de la vie sont omniprésentes ici, une porte semble parfois rester ouverte vers quelque chose de meilleur, comme une forme de rédemption. Mais ne nous y trompons pas, Johnson sait se montrer aussi subversif que dérangeant, quand il met en scène un ancien gardien de prison de la Stasi ou un expert en pédopornographie. A ce titre, George Orwell était un de mes amis et Prairie Obscure sont des textes parfaitement glaçants mais l’intelligence et la subtilité avec lesquelles ils sont écrits font de leur lecture une expérience unique. La maladie est également très présente dans ce recueil (le splendide Nirvana qui ouvre le livre ou le déroutant Le saviez-vous ?) sans pour autant tomber dans le mélodrame ou la mièvrerie.

Un recueil de nouvelles est par définition impossible à résumer. Sachez donc seulement que vous croiserez dans ces pages deux transfuges de Corée du Nord qui tentent de refaire leur vie à Séoul, un livreur UPS qui survit avec son fils après l’ouragan Katrina, un homme qui, pour supporter la maladie de sa femme et tenter de répondre aux questions qu’il se pose, ramène à la vie un avatar du président américain et parle avec lui, un ancien gardien de prison en plein déni de réalité … S’ils brillent souvent d’une lueur sombre, les textes d’Adam Johnson frappent par leur originalité et l’angle choisi par l’auteur pour les raconter. On aura rarement été touché et bousculé à ce point cette année et il serait donc bon de donner une deuxième vie à ce grand livre qu’est La chance vous sourit.

La traduction impeccable est signée Antoine Cazé.

Yann.

La chance vous sourit, Adam Johnson, Albin Michel – Terres d’Amérique, 307 p., 22€9.