Oiseau, Sigbjørn Skåden (Agullo / Court) – Yann

Fortes du vif autant qu’inattendu succès de Presqu’îles, l’excellent recueil de nouvelles de Yan Lespoux (dont il est question ici), les éditions Agullo poursuivent donc l’aventure Agullo Court qui, comme son nom l’indique, propose des textes plutôt brefs, nouvelles, novella ou courts romans. Bien loin du Médoc, Oiseau emmène le lecteur sur Home, planète colonisée par l’Homme au XXIème siècle. Il s’agit donc bien d’un texte de science-fiction, appellation que l’on hésite à employer tant elle donne l’impression de faire fuir nombre de lectrices et de lecteurs potentiels. Il serait pourtant grandement dommage de ne pas se laisser séduire par l’originalité et la beauté de ces 130 pages.

Au mitan des années 2000, l’expédition UR envoie une trentaine de colons à des années-lumière de la Terre. Les pionniers s’installent sur la planète Home, où la présence d’eau semble pouvoir leur garantir des conditions de vie acceptables mais précaires. L’arrivée, une centaine d’années plus tard, d’un vaisseau contenant lui aussi des humains va soulever de nombreuses questions au sein de la petite communauté.

« J’émerge avec un espoir. Un instant, en sortant du sommeil, je crois que tout est normal. Et puis, tout me revient. Home n’est pas un endroit qui offre, mais qui prend. Le moindre de nos gestes est une répétition, une spirale qui tourne encore et encore, sans mener nulle part. Et pourtant, nous la suivons, peut-être dans l’idée qu’elle nous conduit vers un but, mais surtout parce que nous n’avons pas le choix. Si nous n’allons pas de l’avant, qui sommes-nous ? »

Sigbjørn Skåden est norvégien, d’origine same, il sait donc ce que signifie vivre dans un environnement qui, sans pouvoir être qualifié d’hostile, n’est pas franchement accueillant au premier abord. Il a ainsi imaginé une planète Home où la lumière est bruyante, à tel point que les hommes ont renoncé à communiquer de manière orale et n’utilisent plus que l’écrit, par le biais de claviers et d’écrans, dont certains sont directement intégrés à leur combinaison. Home est une terre aride dont les colons extraient péniblement leur nourriture, la seule vraie richesse de la planète étant l’eau. Pour compléter le tableau, de fortes tempêtes viennent régulièrement perturber le quotidien des habitants, qui ont fini par s’y habituer et instaurer une forme de routine dans leur vie d’exilés.

Photo : Tanya Busse.

En confrontant descendants des pionniers et nouveaux arrivants, Sigbjørn Skåden donne à son récit un fond intemporel autant qu’universel, l’éternel face à face entre « natifs » et « migrants », occupants « légitimes » et potentiels envahisseurs. La méfiance devient une réaction naturelle, elle conditionne la survie et les premiers contacts sont marqués par une prudence collatérale et une certaine froideur. Mais l’auteur norvégien, par la grâce de son écriture, parvient à emmener son récit bien au-delà d’une « simple » confrontation entre deux vagues de colons sur une même planète. Car Oiseau est avant tout un texte d’une grande beauté, nimbé d’une poésie rude quand il s’agit de planter le décor mais également capable d’un sens aigu de l’observation, voire de la contemplation.

Sigbjørn Skåden parvient donc en peu de pages à soulever des questions inhérentes à l’espèce humaine autour de la tolérance ou l’acceptation mais également la mémoire et le souvenir et, dans le même temps, offre un texte onirique et grave, empreint de grâce et de délicatesse, faisant d’ Oiseau un texte unique dont la brièveté n’enlève rien à la force d’évocation qu’il possède.

« La tempête persiste, les jours se déposent les uns après les autres comme de longues couches de peinture. plus les journées s’allongent, plus le bruit de la lumière semble intense au coucher du soleil. Comme le chant de la pluie sur Terre. Et puis vient l’obscurité. Et le silence. Qui encapsule le tout dans un soupir. »

Traduit du norvégien par Marina Heide.

Yann.

Oiseau, Sigbjørn Skåden, Agullo Court, 133 p. , 12€90.

La Nuit tombée sur nos âmes, Frédéric Paulin (Agullo) – Yann

« Une véritable campagne de terreur a poussé les habitants de Gênes à fuir ou à se terrer chez eux devant la barbarie altermondialiste qui vient. La ville est déserte, l’état de siège a été proclamé. »

Photo : Yann Leray.

Après l’ambitieuse et maîtrisée Trilogie Benlazar (Agullo 2018 – 2020 puis Folio Policier) dans laquelle il disséquait brillamment la naissance du terrorisme islamiste et le déplacement du combat vers l’Europe, Frédéric Paulin continue son exploration des soubresauts de l’histoire du XXème siècle.

« Gênes, juillet 2001. En marge du G8, 500 000 personnes se sont rassemblées pour refuser l’ordre mondial des puissants. Parmi les contestataires, Wag et Nathalie, venus de France grossir les rangs des altermondialistes. Militants d’extrême-gauche, ils ont l’habitude des manifs houleuses et se croient prêts à affronter les forces de l’ordre. Mais la répression qui va se déchaîner pendant trois jours dans les rues de la Superbe est d’une brutalité inédite, attisée par les manipulations du pouvoir italien qui joue les apprentis-sorciers. » (4ème de couverture).

Crédit photo non trouvé.

Frédéric Paulin a le don de saisir des instantanés d’une époque en pleines turbulences. À cet égard, le sommet du G8 à Gênes représente sans aucun doute un point de bascule lors duquel les centaines de milliers de manifestants présents furent confrontés à la volonté inébranlable du gouvernement italien (dirigé à l’époque par Silvio Berlusconi, faut-il le rappeler ?) de couper à la racine toute tentative de déstabilisation de cette rencontre entre les chefs d’état des principaux pays riches du moment. S’appuyant une nouvelle fois sur des faits et des noms avérés, Paulin, riche de son doctorat en Sciences Politiques et de ses années de journalisme indépendant, démonte méthodiquement le mécanisme qui conduisit à l’explosion de violence que connut Gênes pendant trois jours. Il revient sur la violence de certains manifestants, bien sûr, à travers le parcours de Wag et Nathalie aux côtés du black bloc mais c’est sa description de l’engrenage dans lequel le gouvernement italien mit – volontairement – le doigt qui se montre particulièrement convaincante.

Crédit photo non trouvé.

Ici comme dans la Trilogie Benlazar, Frédéric Paulin excelle à mettre en lumière l’exercice du pouvoir, les confits internes et les compromissions auxquelles se livrent les puissants afin d’asseoir leur autorité ou de, simplement, sauver leur peau. Avec un gouvernement dont certains postes-clés furent attribués à d' »anciens » fascistes, Silvio Berlusconi a fait le choix de la méthode forte, attisant par là-même l’exaspération des manifestants. Tandis que des flics français infiltrent les rangs du black bloc, le conseiller à la sécurité du Ministre de l’Intérieur italien s’accommode avec un groupuscule d’extrême-droite qui l’aidera à déstabiliser le noyau dur des manifestants. S’appuyant sur des forces de police chauffées à blanc par des jours d’attente en plein soleil et les provocations des manifestants, le pouvoir italien va libérer sur les contestataires une violence que nul n’imaginait possible. Trois jours durant, les carabiniers auront carte blanche et il s’ensuivra une vague d’actes de répression et de tortures dans une illégalité rendue possible grâce à la complicité des autorités.

Policiers devant le corps du manifestant Carlo Giuliani, tué le 20 juillet 2001 à Gênes. (Photo Dylan Martinez. Reuters).

Rappelant en fin d’ouvrage, la liste et les noms des principaux protagonistes de cette bataille pour un autre monde, Frédéric Paulin évoque les témoignages, les poursuites judiciaires et les comparutions qui s’ensuivirent jusqu’en 2017, les condamnations jamais appliquées … Le sommet de Gênes sonnait la fin brutale des illusions et un étudiant italien, Carlo Giuliani, y laissa la vie. La Nuit tombée sur nos âmes est un roman au ton sec et nerveux et on y retrouve les qualités précédemment appréciées chez Frédéric Paulin, cette narration venue du polar alliée à un grand sens de l’histoire et des accommodements qui l’accompagnent. On vivra ici trois jours de chaleur et de fureur dans les rues de Gênes en suivant tour à tour les manifestants, les politiques, les forces de l’ordre ou les journalistes et ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que de parvenir à tenir fermement les rênes de son récit au milieu du chaos qu’il décrit.

Fresque à la mémoire de Carlo Giuliani. Crédit : Massimiliano Calamelli.

Yann.

La Nuit tombée sur nos âmes, Frédéric Paulin, Agullo, 271 p. , 21€50.

Presqu’îles, Yan Lespoux (Agullo Court) – Entretien – Yann

Les éditions Agullo inaugurent avec Presqu’îles une collection de recueils de nouvelles à petit prix, ce dont on doit se réjouir à plus d’un titre. D’abord parce que « Lisez des nouvelles, bordel », comme on s’échine à vous le dire par ici depuis un moment déjà. Ensuite parce qu’ « à petit prix » est toujours un argument recevable, voire réjouissant quand notre budget lecture est souvent nettement inférieur à nos « envies lecture ».

Photo : Julien Lutt.

Yan Lespoux propose ici une grosse trentaine de textes courts, voire très courts (le plus long ne dépasse pas la quinzaine de pages) auxquels sa région natale, le Médoc, sert de toile de fond. Il y épingle avec tendresse et humour les travers des locaux, qu’ils soient natifs ou étrangers, mais aussi leurs habitudes et leurs secrets. Le recueil est construit de telle manière que les textes semblent se répondre, se compléter voire se refléter et l’ensemble dessine un territoire méconnu aussi difficile à quitter pour les natifs qu’à intégrer pour les « étrangers ». Parfois drôles, souvent touchants, les portraits esquissés ici ne sont finalement que la confirmation que, si le territoire change, l’homme, partout, est le même, avec ses qualités et ses défauts, sa grandeur et ses bassesses. Presqu’îles est de ces petits livres qui font du bien, bourré d’humanité et d’attachement à ce lieu ainsi qu’aux gens qui le peuplent. Agullo Court ne pouvait mieux choisir pour inaugurer cette nouvelle aventure éditoriale.

« (…) ils étoient plus barbares et inhumains que les plus grands Tartares. »

Parmi les trois citations placées en exergue de ton recueil, cette phrase de Claude Masse, ingénieur-géographe, à propos des Médoquins, est indéniablement la plus frappante. J’imagine qu’on pouvait la nuancer, même à l’époque, mais ce point de vue est quand même assez marqué. Comment définirais-tu les Médocains d’aujourd’hui ?

Claude Masse était ingénieur-géographe. Il avait été chargé par Louis XIV de cartographier la côte atlantique entre – en gros – la Charente actuelle et le Pays basque. Pour cela, pendant des décennies, il a arpenté les lieux pour prendre des mesures lors de campagnes sur le terrain. Il passait ensuite du temps chez lui, à réaliser les cartes. Cette cartographie devait servir à évaluer la nécessité ou pas de créer des structures défensives sur cette côte en cas d’attaque anglaise. Donc Masse, pour chaque carré cartographié, accompagnait la carte proprement dite d’un mémoire qui décrivait les lieux. Mais il se piquait aussi un peu d’ethnographie, pourrait-on dire, et, en Médoc, il passe beaucoup de temps à décrire les mœurs des habitants. Sans doute parce que les lieux comme les gens qui vivaient là l’ont marqué. Il faut imaginer qu’à l’époque il s’agissait de lieux particulièrement désolés, faits de dunes mouvantes, de marécages, d’une côte extrêmement piégeuse sur laquelle venaient régulièrement s’échouer des bateaux dont les épaves étaient pillées par la population. Masse décrit ces gens – généralement des bergers qui menaient une vie rude – comme s’ils étaient à la limite de la sauvagerie. Il exagère sans doute un peu, mais il est indéniable que l’autochtone, vu son mode de vie, devait être rugueux.

La citation de Masse est entourée de deux autres. Une d’Ausone, un poète gallo-romain originaire de Burdigala – déjà un bordelais, donc – qui écrit à son ami Théon en se demandant pourquoi il est allé vivre sur les terres incultes et sauvages du Médoc, une autre d’Éric Holder, un écrivain originaire du nord de la France qui était venu s’installer dans ce Médoc dont il a fini par faire partie et qui explique que les clichés sur les Médoquins cachent un mode de vie dans lequel il a fini par se glisser avec bonheur.

Photo : Jean Le Gabier, blog Les chemins du Médoc.

Les stéréotypes ont la vie dure et aujourd’hui encore, dans la région, le Médoc est considéré comme une terre sauvage. En gros, quand vous parlez du Médoc à un Bordelais, il se plaît à imaginer des lieux où les principaux loisirs sont la chasse du sanglier à mains nues et l’inceste. C’est évidemment un petit peu exagéré, mais ces stéréotypes collent à la peau. Cette idée d’un Médoc hors du temps et hors la loi est tenace au point que certains médoquins, pour ne pas être en reste, intègrent ces stéréotypes et vont affirmer cette part de sauvagerie sur le mode « pas la peine de venir nous emmerder, on est des fous et vous seriez en danger ».

Alors oui, il y a un fort attachement aux lieux, une identité tout aussi forte et affirmée qui passe notamment par la chasse et la pêche, mais c’est aussi et surtout une de ces régions périphériques comme les autres, avec une forte pression urbaine sur le littoral et une économie qui a une force apparente – le vin, le tourisme balnéaire – mais qui fonctionne avec une main-d’œuvre souvent précaire.

Photo : J.P. / Sud-Ouest.

Justement, ce Médoc « de carte postale » dont tu parles et qu’ Hervé Le Corre évoque également dans sa préface, il existe mais n’apparaît pas dans tes textes. J’imagine que c’est simplement parce que ce n’est pas dans celui-là que tu as grandi mais n’y a-t-il aucune porosité entre ces deux Médoc ? Sauf erreur de ma part, il n’est jamais non plus question de domaines ni de vignerons dans « Presqu’îles », juste quelques allusions au vin rouge, que l’on n’imagine d’ailleurs sans doute pas comme un grand cru. On a donc deux Médoc qui cohabitent ainsi, chacun ignorant l’autre ?

Ce Médoc “de carte postale”, c’est celui que voient les touristes l’été, sable blanc et mer bleue, étangs, pistes cyclables qui courent à travers les pins et les dunes.Il apparait un peu dans certaines nouvelles, parce qu’il est bien là, il existe, mais ce n’est pas celui qui m’intéressait. Ce dont je voulais parler, c’était plutôt de ceux qui restent quand les touristes sont partis. De ce que l’on ne voit pas si l’on ne fait que passer.

Le Médoc viticole, c’est encore autre chose. Il y a des traits communs, bien entendu, mais c’est une autre économie – pas meilleure que celle du tourisme balnéaire, qui produit la même précarité pour ceux qui sont en bas de l’échelle. Ce sont des lieux dont on parle plus, aussi, plus présents dans l’imaginaire collectif, où la nature a une apparence moins sauvage. Et j’ avais envie d’un cadre un peu plus « enfermant ».

Cette précarité mène certains de tes personnages vers l ‘illégalité voire la franche délinquance tandis que d’autres ont allègrement franchi le pas depuis longtemps et pour d’autres raisons. On croise ainsi au fil de tes textes des voleurs de cannabis, des trafiquants d’armes, de simples cambrioleurs amateurs ou des assassins malgré eux… C’est souvent drôle, parfois tragique, ces intrusions du noir dans « ton » Médoc. Doit-on les voir comme une forme de contribution à ce genre que tu affectionnes particulièrement ou comme le reflet d’une réalité ? Ou, plus sûrement, un mélange des deux ?

C’est pour moi le reflet d’une réalité, ou plutôt de réalités. Les nouvelles qui évoquent ces incursions hors la loi présentent des situations différentes. Le cannabis, c’est un moyen, dans une région où existe une certaine précarité économique, d’arrondir les fins de mois, comme le braconnage permet de mettre de la nourriture au congélateur. Les etarras qui viennent chercher des armes, c’est parce que la France a été longtemps une base arrière d’ETA et qu’on y trouvait un certain nombre de caches d’armes. Les cambriolages… eh bien il y en a un peu partout, et les commerces de stations balnéaires pendant l’été sont des cibles régulières. Quant aux meurtres, parfois, ça arrive, tout simplement, sans qu’il y ait de préméditation. En ce qui concerne le genre, je ne me suis pas posé la question en écrivant ces textes. Certains sont noirs et d’autres pas. Mes lectures ont certainement joué un rôle là-dedans, mais je n’ai pas envisagé d’écrire un recueil noir ou « blanc ». Je voulais juste écrire des textes sur un quotidien, sur la vie des gens… et la vie, parfois, ça dérape.

Photo : Laurence Theillet.

Quelles que soient les raisons pour lesquelles tes personnages ont franchi la ligne jaune, on a du mal à les trouver franchement antipathiques malgré leurs actes. Tu t’abstiens de tout jugement moral et, souvent, l’humain finit par apparaître derrière la bêtise, l’alcool ou la propension à la violence, donnant ainsi l’impression que l’on a davantage affaire à de pauvres types qu’à de vraies crevures. C’est volontaire, cette espèce de neutralité que tu observes ?

Ces personnages sont tout simplement humains. Ils peinent à s’élever au-dessus de leur condition, ils franchissent des lignes et parfois ils chutent. C’est nous tous à un niveau ou un autre et il faudrait avoir une bonne dose de confiance de soi ou de suffisance pour se croire foncièrement meilleur qu’eux. Ce qui m’intéresse surtout, c’est ce moment de bascule, quand on commence à glisser, quand il n’y a plus de mots. Alors bien entendu, cela crée des tableaux qui ne sont pas toujours très lumineux, des portraits pas forcément flatteurs… mais c’est la vie. On a beau vouloir tout contrôler, elle nous ballote, elle est absurde, elle nous surprend aussi. C’est toujours facile de juger mais je n’avais pas envie de le faire. Je voulais qu’on regarde ces personnages agir tout en comprenant que ce qui les anime est plus complexe que ce que l’on voit. Ça n’empêche pas certains d’entre eux d’être idiots ou même méchants, certes, mais je ne crois pas qu’ils le soient plus que la moyenne (je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle).   

Il n’est jamais facile, semble-t-il, de s’intégrer à la population locale. On dirait même que c’est chose impossible. Et, une fois parti, il n’est pas non plus évident de revenir au pays. Plusieurs de tes nouvelles sont comme des variations autour de ce thème. Comment expliques-tu ce phénomène ?

L’intégration, où que ce soit, c’est toujours un peu compliqué. C’est vrai que c’est un thème central de ce recueil. Pour deux raisons, certainement.

La première, c’est que c’est quelque chose d’assez universel, en fait, ces histoires de territoire, d’y être étranger, de le quitter, d’y revenir, ou d’y rester que ce soit envers et contre tout ou juste parce qu’on n’a pas d’autre solution. On peut dire ce que l’on veut, on est toujours attaché à des lieux, que ce soit parce qu’on y a grandi, parce qu’on a choisi de s’y installer, parce qu’on a un rapport particulier avec ce que nous offre sa géographie ou parce qu’on y a des souvenirs. Mais on y est rarement seul et il faut aussi composer avec les autres. Ça crée des situations intéressantes, plus ou moins amusantes, parfois désagréables aussi. Je ne crois pas que l’on soit toujours aussi ouvert aux autres qu’on voudrait l’être ou qu’on dit l’être. Et ça tient d’ailleurs moins à mon sens à ce que ces autres sont qu’au fait qu’ils investissent un espace que l’on s’est approprié ou, au contraire, que l’on tente d’investir un espace qu’ils se sont déjà approprié.

Aquarelle : Gérard Tron.

La deuxième raison est personnelle. C’est un sujet qui me taraude. J’ai grandi dans un endroit auquel je suis attaché mais que j’ai eu envie de quitter. J’y reviens régulièrement mais il a changé sans moi et j’ai changé aussi. J’en suis tout en n’en étant plus et c’est une drôle de place sur laquelle je m’interroge régulièrement.

Bref, je suis vraiment intéressé par ce qui nous attache à des lieux. Et comme je ne suis pas à une contradiction près, je suis autant fasciné par ces gens qui ne jurent que par l’endroit où ils sont nés comme si le reste du monde n’était qu’un champ de ruines, que par ceux qui passent leur temps à cracher sur « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». J’aime bien Brassens, mais j’ai du mal avec les gens qui passent leur temps à citer cette chanson comme si elle exprimait le fait que c’était sale d’être attaché à l’endroit où on a grandi. C’est oublier un peu vite qu’en fin de compte c’est bien à Sète que Brassens voulait être enterré et que s’il moque le chauvinisme qui exclut, il ne renie pas pour autant son attachement au lieu où il est né et a grandi.

Photo : Jean Le Gabier, blog Les chemins du Médoc.

La notion de territoire induit quasi automatiquement celle de voisin. Chez toi, c’est le Bordelais. Quand je vivais dans les Cévennes lozériennes, on avait le Gardois, celui qui a une résidence secondaire, ramasse les champignons au râteau et se fait régulièrement crever les pneus de sa voiture. Les points communs sont nombreux avec ce que tu racontes et j’imagine qu’il en est à peu près partout ainsi. C’est à croire que pouvoir se montrer condescendant avec son voisin de territoire donne de la valeur au nôtre, non ?

Oui, c’est partout pareil, je pense. Dans le Médoc, c’est beaucoup le Bordelais et le Charentais. Là où je vis maintenant, dans l’Aude, c’est le Catalan. Quand j’ai fait mes études à Pau, c’était le Basque pour les Béarnais, et inversement (et aussi le Bordelais pour les uns et les autres), c’est l’Ajaccien pour le Bastiais, le Stéphanois pour le Lyonnais, l’Aixois pour le Marseillais, le Napolitain pour le Romain… et le Parisien pour le monde entier. C’est bien entendu un moyen de se valoriser par rapport au voisin et aussi – surtout même, je dirais – l’occasion de se charrier plus ou moins gentiment. Ce qui est marrant, par ailleurs, c’est que cette condescendance vis-à-vis du voisin repose toujours sur une mise en avant de ses supposés défauts de l’autre et pas par une survalorisation de nos éventuelles qualités. J’avais vraiment envie d’utiliser ce gimmick dans le recueil. Parce que je trouve que ça dit pas mal de choses sur le rapport au territoire, donc, mais aussi parce que ça permettait d’apporter des respirations avec des nouvelles au ton plus léger.

Il y a donc de ta part une vraie volonté de ne pas faire trop noir malgré l’amour que tu portes au genre ? C’est pour tenter de mieux refléter la réalité de « ton » Médoc ou y a-t-il une autre raison ?

En fait je n’ai rien pensé en terme de noir ou d’autre chose. Oui, j’ai essayé de refléter une certaine réalité, un quotidien qui peut être celui du Médoc ou même d’ailleurs. Ce quotidien de lieux où vivent des gens normaux avec leurs failles, leurs espoirs et aussi leurs drames. Alors ça peut virer vers le noir, vers l’absurdité ou une courte joie bientôt effacée par une déception. Tout cela, au bout d’un moment, ça a donné un ensemble de textes avec un fil conducteur – un ancrage géographique assez fort et la volonté de montrer un certain ordinaire du monde pour reprendre le titre d’un livre d’Yves Rouquette – mais des tonalités différentes. Il a donc fallu les ordonner de manière à ce tout cela demeure cohérent d’une part, et que, d’autre part, entre un certain nombre de nouvelles assez noires ou mélancoliques, on puisse aussi trouver une respiration, un peu de légèreté.

On connaît depuis longtemps ton blog « Encore du noir » et les chroniques que tu y écris mais, là, l’exercice est radicalement différent, non ? C’est une histoire en particulier qui a déclenché l’envie d’écrire ? Un fait divers, une anecdote, une sensation, comment t’est venue cette idée ?

Oui, c’est un exercice bien différent. Même si je crois que le fait d’écrire régulièrement des chroniques et, dans le cadre de mon travail, des cours ou des articles scientifiques, permet d’acquérir une certaine discipline de l’écriture. Pour tout dire, l’envie d’écrire de la fiction n’était pas vraiment quelque chose qui me travaillait particulièrement, pas consciemment en tout cas. Le recueil est parti tout bêtement d’un post sur Facebook dans lequel, après être allé passer quelques jours dans le Médoc, j’avais raconté une petite histoire. Il a attiré l’attention de Caroline Bokanowski, des éditions des Équateurs, qui m’a contacté et demandé si j’avais d’autres textes. J’en ai parlé à Hervé Le Corre un soir où nous animions une rencontre polar à la Machine à Lire, à Bordeaux, et il m’a demandé de lui faire lire le texte en question. Il a bien aimé et m’a conseillé d’en écrire d’autres. C’est là que le projet à commencé à prendre forme.

Le format de la nouvelle s’est donc imposé de lui-même, tu n’as pas eu la tentation de te lancer dans un roman ? On sait pourtant que la nouvelle est un « genre » dont les lecteurs français semblent peu friands, contrairement aux États-Unis où elle a autant de visibilité que le roman. La pari est donc doublement audacieux, à la fois pour toi qui présentes un premier livre et pour Agullo qui ouvre avec « Presqu’îles » une collection de recueils …

Le pari est surtout audacieux pour Agullo. Moi, je me suis contenté d’écrire ce dont j’avais envie. L’envie a été réciproque, mais c’est eux qui ont fait le pari de lancer une collection de textes courts à petit prix.

Quant à la réticence française vis-à-vis de la nouvelle, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un cliché qui s’autoalimente. Il y a pourtant régulièrement des recueils qui viennent contredire ça, de Delerm à Gavalda. Et c’est un cliché d’autant plus étonnant qu’on a parfois l’impression que tout le monde aime les nouvelles. Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, je n’ai jamais vraiment imaginé un roman. Mon idée de départ était de décrire des tranches de vie, des aventures du quotidien, dramatiques, mélancoliques ou absurdes. Mais je voulais aussi qu’il y ait une véritable cohérence que l’on puisse aussi bien les lires en picorant dans le recueil que comme un ensemble qui se tient. J’ai entendu dire récemment – je ne sais plus qui ni ou – qu’un recueil de nouvelles, c’est un roman dont les personnages ne se connaissent pas. C’est un peu ça que j’ai voulu faire.

« Presqu’îles » et quelques cousins – Photo : Yann Leray.

J’aime beaucoup cette définition d’un recueil, je la trouve très juste et elle s’applique effectivement très bien à tes nouvelles. Dans sa préface, Hervé Le Corre établit des « cousinages » entre tes textes et ceux de romanciers américains comme Larry Brown, Daniel Woodrell ou Chris Offutt. Ça n’est pas un peu lourd à porter ? Te sens-tu des affinités avec ces auteurs dont, j’imagine, tu dois connaître les textes depuis longtemps ?

C’est sans doute une comparaison qui allait de soi non pas pour des questions d’écriture – j’admire trop ces auteurs pour ne serait-ce que penser les égaler de ce point de vue – mais parce que c’est une référence commune que nous avons Hervé et moi et que nous en avons discuté pendant des années. On s’est souvent demandé, et d’ailleurs on se le demande encore, pourquoi lorsqu’un auteur américain met en scène un chasseur alcoolique dans les Appalaches le lecteur français trouve que c’est exotique, touchant et que ça évoque des sentiments universels, alors que si un auteur français fait la même chose, ça devient au pire du régionalisme suspect et au mieux un portrait cruel de ploucs consanguins.

Je suis pas mal d’auteurs américains sur les réseaux sociaux. Des mecs qui écrivent sur les lieux où ils vivent, qui publient des photos de flingues ou de parties de chasse sans que ça ne dérange personne. Ils sont cools, un peu rednecks mais fréquentables. Un auteur français qui ferait la même chose se ferait dézinguer sur les réseaux sociaux. Le fait est que lorsque ça se passe loin, de l’autre côté de l’Atlantique, ça reste de la fiction. Et certainement aussi qu’on les regarde avec un soupçon de condescendance en voulant s’imaginer qu’ici on est au-dessus de tout ça. En vérité, je pense qu’on n’est ni meilleurs ni plus mauvais. Et je crois qu’il y a la même différence entre les territoires de Saint-Germain-des-Prés et du Médoc qu’entre ceux de l’East Village ou Wall Street et le Kentucky. Je crois qu’il y a tout simplement des territoires et des gens que l’on n’a pas forcément envie de voir chez nous. Tant que c’est en Amérique, c’est loin et c’est marrant. Mais en fait, il y a tout un tas de gens ici qui se sentiraient plus d’affinités avec les personnages de ces auteurs qu’avec une grande partie de ceux qui lisent leurs histoires. C’est une idée assez bien résumée par un personnage de Benjamin Whitmer dans Cry Father : « J’ai plus de points communs avec un éleveur de chèvres afghan que j’en ai avec un banquier de Manhattan. » Bref, pour le dire vite, du point de vue de la manière et des lieux où j’ai grandi, je me sens effectivement plus proche de Larry Brown ou de David Joy que de Frédéric Beigbeder.

Alors, si j’ai effectivement pu penser à Larry Brown en te lisant (pour les personnages un peu malmenés par la vie, particulièrement), il m’est surtout revenu des souvenirs des Récits des friches et des bois, d’Henri Vincenot, lu il y a des années, recueil de textes malheureusement tombé dans l’oubli et qui n’aurait pas non plus à rougir de la comparaison avec les auteurs pré-cités … Pour en revenir à la genèse de Presqu’îles telle que tu la racontes, on a l’impression qu’il s’agit plus, finalement, d’une histoire d’amitiés (le s est important, il me semble) que d’une réelle envie de te lancer dans la fiction. Maintenant que ton recueil est sorti et vit sa vie en librairie, semble même trouver son public, j’imagine que les perspectives changent. L’accueil globalement très favorable réservé à Presqu’îles a-t-il éveillé en toi d’autres idées, d’autres projets d’écriture ?

Eh bien je ne connais pas du tout ce recueil d’Henri Vincenot. Je vais aller y jeter un œil.

Quant à Presqu’îles, oui, c’est aussi une histoire d’amitiés et de circonstances. Disons qu’à un moment, tout s’est agencé pour que ce livre se fasse et qu’il se fasse ainsi. Et je suis heureux que ce soit avec ces gens-là qui sont à la fois des gens talentueux, professionnels et des amis. Je ne pouvais pas espérer mieux pour me lancer.

L’accueil est plutôt favorable, en effet. Est-ce que ça change les perspectives ? Je ne sais pas. Des idées, j’en ai un peu oui, reste à voir si elles vont se concrétiser.

Et puisqu’on a pris beaucoup de plaisir à cet entretien, vous trouverez ci-dessous les liens vers la playlist qu’a concoctée Yan, un morceau pour chaque nouvelle, de quoi prolonger le plaisir.

Et pour Deezer, c’est ici que ça se passe.

Presqu’îles, Yan Lespoux, Agullo éditions, 192 p. , 11€90.

Rentrée littéraire, quelques pistes – Episode 5 – Soleil de cendres, Delicious Foods

Soleil de cendres, Astrid Monet (Agullo) – Aurélie

Un drame en trois actes qu’on lit en éprouvant la même soif que les personnages, la même sensation de chaleur insupportable, le même effarement suite à une catastrophe naturelle aux conséquences lourdes.

Le drame est écologique et humain mais il est surtout intime. Une mère séparée pour la 1ère fois de son enfant va sillonner Berlin recouverte de cendres à sa recherche, persuadée que son petit coeur bat encore quelque part.

Le roman se déroule dans un futur très proche, quelques degrés de plus, une eau devenue rare et une terre prête à se déchaîner pour bousculer ces femmes et ces hommes qui refusent encore de prendre la mesure de leurs actes et de leur aveuglement.

Solal, le fils de Marika, droit et presque confiant au milieu du chaos, jette un regard lucide du haut de ses 7 ans sur un monde qui dérape mais qui ne le privera pas de sa petite lumière intérieure.

Aurélie.

Soleil de cendres, Astrid Monet, Agullo, 208 p. , 19€.

Delicious Foods, James Hannaham (Globe) – Yann

Poursuivant opiniâtrement le travail commencé en 2013 avec la création des éditions Globe, Valentine Gay continue de proposer des textes venus du monde entier, creusant le sillon de la non-fiction dans lequel plusieurs titres de son catalogue ont marqué les esprits ces dernières années. On pourra se souvenir en particulier de La note américaine (David Grann), Les frères Lehman (Stefano Massini), L’écart (Amy Liptrot), Crazy Brave (Joy Harjo) ou Des balles et de l’opium (Liao Yiwu). Ayant pour ambition de voir le monde et d’éclairer notre époque, ces textes y contribuent sans aucun doute, au même titre que ce Delicious Foods, signé James Hannaham, à la différence qu’il s’agit ici d’un roman, le second signé par son auteur. Globe s’est en effet ouvert à la fiction tout en gardant les mêmes exigences quant au contenu de ces textes.

Lauréat du Pen / Faulkner Award, Delicious Foods entraîne le lecteur au fin fond de la Louisiane, au coeur d’une gigantesque exploitation agricole dont l’une des particularités est de recruter des toxicomanes en profitant de leurs faiblesses. C’est ainsi que Darlene s’y est retrouvée six ans plus tôt, séparée de son fils Eddie qu’elle avait abandonné pour quelques heures. Celui-ci, 11 ans au moment de la disparition de sa mère, finira, à force d’obstination, par retrouver sa trace et la rejoindre dans cet enfer ignoré de tous. Afin de garder une emprise totale sur leurs employés, les responsables de Delicious Foods alimentent leur toxicomanie en prenant soin de facturer au passage la drogue fournie. Très peu payés pour leurs heures de travail, menacés physiquement, les employés tombent ainsi dans un endettement dont il leur est impossible de s’acquitter et qu’ils s’épuisent à essayer de réduire. Fermement décidé à sauver sa mère, Eddie ignore que le prix à payer pour quitter Delicious Foods sera particulièrement élevé.

Débutant sur les chapeaux de roue par une scène hallucinée au cours de laquelle on découvre Eddie conduisant une Subaru à l’aide de deux moignons sanguinolents, Delicious Foods se dévore comme un polar particulièrement noir et frappe d’emblée les esprits. Lire ce livre à notre époque de repentance collective et généralisée revient à prendre un bon coup derrière la tête et nous fait violemment ouvrir les yeux sur le fait que, s’il est important de reconnaître les horreurs passées, il l’est encore davantage de faire cesser celles d’aujourd’hui. L’esclavage contemporain existe et il n’est pas plus humain que ceux des siècles précédents. Si James Hannaham crée ici de toutes pièces cette société agricole, chacune des exactions commises par ses responsables peut trouver des exemples dans la triste actualité mondiale. De tous temps, l’être humain a exploité ses semblables avec une imagination et une férocité à désespérer les plus optimistes. L’addiction au crack en devient une composante supplémentaire et Hannaham, en donnant voix à la drogue, ajoute une dimension étourdissante à son récit.

Grosse sensation de cette rentrée, Delicious Foods devrait à juste titre marquer les esprits et imposer les éditions Globe dans le domaine de la fiction.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cecile Deniard.

Yann.

Delicious Foods, James Hannaham, Globe, 400 p. , 22€.

La fabrique de la terreur / La trilogie Benlazar, Frédéric Paulin (Agullo) – Yann

Projet ambitieux s’il en est, la trilogie démarrée à l’automne 2018 par Frédéric Paulin avec La guerre est une ruse (Agullo) touche à sa fin avec la parution de La fabrique de la terreur. J’ai déjà eu l’occasion de dire pour Unwalkers tout le bien que je pensais des deux premier volumes et vous trouverez donc en fin de chronique un petit rappel de ce que j’avais écrit à l’époque.

Dix années ont passé depuis les attentats du World Trade Center mais le traumatisme est toujours là. Les cartes ont été rebattues et l’équilibre géopolitique mondial se fragilise sous les coups de boutoir du terrorisme islamique, crispant des populations entières dans leurs tentations identitaires. Mais l’année 2011, par le biais de soulèvements populaires au sein de plusieurs pays (Jordanie, Egypte, Yémen, Maroc), va voir se lever un vent d’émancipation dans certains pays musulmans, sous les yeux souvent ravis des occidentaux. Ce dont peu d’observateurs, à l’époque, se rendent compte, c’est que la chute des dictateurs laisse le champ libre à des partis islamistes désireux s’instaurer d’autres règles …

On retrouve ici, dix ans plus tard, Tedj et Vanessa Benlazar, Laureline Fell, Réif Arnotovic … Ils ont vieilli ou muri. Tedj, isolé en Haute-Loire, affronte un loup imaginaire, confronté à ses démons et à l’audace sans limites de sa fille dont la seule volonté semble d’être présente sur les zones de conflit afin de couvrir l’actualité. Prenant des risques qu’elle peine à mesurer, la jeune femme bousculera sans vraiment s’en rendre compte certains des protagonistes de ces affrontements…

Après s’être intéressé au parcours de Khaled Kelkal puis à la montée en puissance d’Oussama ben Laden et d’Al Qaïda, Frédéric Paulin, en abordant cette nouvelle période charnière, tourne son regard vers la Tunisie où Ennahdha se sent pousser des ailes après la fuite de Ben Ali. Mais c’est essentiellement en Libye et en Syrie que les choses vont s’accélérer pour les islamistes, une fois Khadafi évacué de la scène. Ces zones de chaos profitent aux djihadistes et c’est ainsi que naît le Califat, vers lequel partiront nombre de jeunes français. Cependant, l’auteur n’oublie pas non plus la France et revient sur l’incroyable accumulation de maladresses et d’incompétence qui permirent à Mohamed Merah de mener à bien ses funestes desseins.

Toujours aussi précis dans sa façon d’exposer les faits, Frédéric Paulin s’applique une nouvelle fois à démonter les mécanismes qui ont conduit la France (mais aussi l’Espagne, la Belgique, l’Angleterre ou l’Allemagne) à subir la violence des intégristes ces dernières années. C’est à travers le personnage de Laureline Fell qu’il met en avant l’incurie des services de renseignements français et la frustration vécue par certains agents quand ils prirent conscience de l’ampleur du fiasco. Paulin s’attarde également sur la petite ville de Lunel, surnommée « Jihad City », après qu’une vingtaine de jeunes aient rejoint les zones de combat en Irak et en Syrie, et la description qu’il livre de l’endoctrinement de ces adolescents frappe par sa justesse.

Photo tirée du site « Nawakulture.fr »

Frédéric Paulin impressionne à nouveau par sa capacité à suivre de front plusieurs trajectoires individuelles tout en les intégrant au cours de l’Histoire. Toujours clair sans être pesant, son regard offre un point de vue aussi rigoureux que global sur une période noire qui culminera dans l’horreur avec les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan en 2015. Peu soucieux de sensationnalisme, Frédéric Paulin ne s’attarde pas sur ces moments profondément gravés dans la mémoire collective et préfère s’intéresser au terreau dans lequel ces événements prirent racine.

Du Maroc à Paris, de Lunel à Benghazi, de la Libye à la Tunisie, La fabrique de la terreur couvre les terres du jihad et du terrorisme islamique et clôt brillamment la trilogie Benlazar, qui, espérons-le, vaudra à son auteur la reconnaissance qu’il mérite.

Prémices de la chute – Avril 2019

Récemment couronné par le prix des lecteurs Quais du Polar / 20 minutes et le grand prix du festival de Beaune, après le prix du meilleur polar 2018 pour Le Parisien, La guerre est une ruse voit ainsi récompensé l’énorme travail effectué par son auteur pour donner vie à son ambitieux projet de mettre en lumière les origines du djihadisme et la façon dont il a pu, au-delà de l’Algérie, parvenir en France avant de sévir à travers le monde. Ce premier volume se déroulait essentiellement en Algérie et en France entre 1992 et 1995 et s’achevait sur l’attentat de la station Saint-Michel à Paris.

Prémices de la chute s’ouvre en 1996 sur une nouvelle page avec ceux que l’on surnomma « le gang de Roubaix ». Considéré à l’époque comme relevant du grand banditisme, ce groupe ultra-violent se fait connaître par des braquages à main armée dans la région lilloise. Mais, bien au-delà du banditisme, grand ou petit, la particularité de ce gang est d’être composé en partie de jeunes français convertis à l’Islam et dont le but est de financer le djihad. Début percutant, donc, pour ce second volume avec lequel Frédéric Paulin met en scène de nouveaux personnages, parmi lesquels le lieutenant Riva Hocq ou le journaliste Arno Réif. Certains protagonistes de La guerre est une ruse réapparaissent également, au premier plan, parfois, alors qu’on ne les voyait qu’assez peu jusque là. C’est une des forces de Frédéric Paulin que d’arriver à leur donner de l’épaisseur en même temps qu’à son récit, qui va se déployer en France, en Bosnie, au Pakistan, en Afghanistan et jusque sur le sol américain puisque ce second volume se clôt sur les attentats du 11 septembre 2001.

Poursuivant son époustouflant travail documentaire, Frédéric Paulin, maintenant qu’il a donné des bases solides à sa trilogie, peut livrer un récit plus nerveux encore, plus resserré sans pour autant céder au grand spectacle. La rigueur et l’efficacité restent de mise, le texte continue de manière chronologique et inexorable et l’on a beau connaître aujourd’hui la plupart des événements dont il est question ici, l’auteur parvient sans peine à nous garder captifs. Le professeur d’histoire-géographie et le journaliste qu’il a été lui permettent de démontrer une nouvelle fois son excellente connaissance du sujet. Jamais didactique ni pesant, Prémices de la chute se situe à la croisée du roman historique et du roman noir et son véritable intérêt est d’apporter sur ces années un éclairage qui vient se refléter sur ce que nous vivons aujourd’hui encore, une actualité brûlante qui trouve souvent sa source dans cette période où le monde a basculé.

Tendu, brillant, ce second volume laisse un lecteur essoufflé assister, hagard, à l’effondrement des Twin Towers et dans l’expectative de ce dernier tome à venir, dont on espère beaucoup, confiants que nous sommes en la capacité de Frédéric Paulin de mener à bout son grand chantier, son oeuvre de témoin, qui sait l’importance de la mémoire dans un monde où on a trop tendance à ne pas lui accorder la place qu’elle mérite.

La guerre est une ruse – Octobre 2018

Ca aurait pu s’intituler Les racines du mal mais le titre était déjà pris. Dommage, ça collait plutôt pas mal. Premier auteur français publié chez l’excellente maison Agullo, Frédéric Paulin n’en n’est pas à son coup d’essai, auteur entre autres de bouquins aux titres jubilatoires, dont on ne résiste pas à l’envie de vous en citer deux ou trois :  Pour une dent toute la gueule, La dignité des psychopathes ou Les cancrelats à coups de machette, ça vous donne une idée. On n’a donc pas affaire à un débutant mais le propos s’avère ici nettement moins drôlatique voire carrément sérieux car le projet est rien moins qu’ambitieux et se déclinera en trois volumes.

1992. Dans une Algérie en état d’urgence, l’armée a pris le pouvoir et mène une lutte sanglante contre les islamistes dans une atmosphère de terreur et de violence aveugle. Désireuse de voir la situation gardée sous contrôle, la France garde un oeil attentif sur la situation et, par le biais de Tedj Benlazar, agent de la DGSE, s’intéresse aux agissements des services secrets algériens qui entretiennent des relations plutôt troubles avec les islamistes. En cette période de massacres quotidiens, une question semble cruciale pour comprendre le tableau : qui instrumentalise qui ? Plongé en eaux plus que troubles, Tedj Benlazar va se retrouvé au coeur du conflit et réalisera rapidement que la vérité peut revêtir plusieurs visages.

Malgré la profusion des forces en présence, de très nombreux acronymes et une situation d’instabilité permanente , Frédéric Paulin parvient à donner une vision d’ensemble de la situation sans jamais se montrer didactique ou pompeux, privilégiant toujours le récit, soucieux d’en garder le rythme et de ne pas perdre l’attention du lecteur.

Excellemment documenté, La guerre est une ruse se lit comme un excellent roman noir et apporte un éclairage cru sur les compromis, les trahisons et les manipulations de toutes sortes qui, quelques années plus tard, allaient exporter vers l’Europe et le reste du monde une vague de terrorisme sans précédent qui n’en finit pas de faire des victimes et de rebattre les cartes des forces en présence à l’échelle planétaire.

Immédiatement prenant, ce premier volume de La guerre est une ruse donne le ton et Frédéric Paulin prouve de manière redoutable qu’il est un excellent conteur, capable de tenir ses lecteurs en haleine tout au long de ces 370 pages. La perspective de deux volumes à paraître est donc plus qu’alléchante et l’on se surprend à déjà les attendre alors que ce tome 1 vient tout juste d’arriver en librairie.

Yann.

La fabrique de la terreur, Frédéric Paulin, éditions Agullo, 343 p., 22€.

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