Écoutez nos défaites, Laurent Gaudé (Actes Sud) – Seb

« L’avion file dans le ciel de Turquie et d’Irak et il lui semble les sentir, ces centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c’est ce qu’elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l’homme offre au temps, la part de lui qu’il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n’a pas de prise, le geste d’éternité.« 

Photo : Yann Leray.

Ce roman grandiose (n’ayons pas peur des mots hein), est passé sur moi comme la guerre elle-même, plein de fureur et de sang, de sentiments contraires et de violence. Mais au-delà de la claque magistrale, les mots, l’idée directrice et l’angle d’approche du sujet m’ont époustouflé. Laurent Gaudé fait partie de mon parcours des découvertes 2017, un autre auteur que je connaissais de nom mais n’avais jamais lu.

De quoi s’agit-il ici ?

Nous sommes de nos jours. Nous suivons les trajectoires de Mariam et de Assem. La première est une archéologue irakienne réputée qui est appelée aux quatre coins du Moyen-Orient pour retrouver des trésors volés ou sauver des objets témoins du temps. Assem est un homme de l’ombre, une des gâchettes de l’État français. Ils vont se croiser à Zurich, le temps d’une parenthèse, dans la respiration d’une nuit. Mariam réalise qu’elle ne pourra jamais sauver tous les précieux restes de Mésopotamie, elle doute, se questionne sur sa vie. Assem lui, est fatigué de cette vie de spectre tueur, de ville en ville, de contrat en contrat. Partout où l’Histoire a parlé, il y était. Il a même souvent été la cheville ouvrière de l’Histoire, souvent écrite, et mal, par les États occidentaux. Tous deux n’oublieront jamais ces heures profondes au cœur desquelles ils vont se donner bien plus que de l’amour.

En vis-à-vis de ces deux personnages, l’auteur nous fait rencontrer trois destins spéciaux. Celui du général Ulysses Grant à la tête des armées de l’Union lors de la fratricide guerre de Sécession, celui de Hailié Sélassié, le Négus qui lutte pour libérer l’Éthiopie du joug italien, et enfin, celui d’Hannibal, le carthaginois qui a fait trembler Rome.

Ulysses S. Grant par Ole Peter Hansen Balling (1865).

Dans une belle alternance, Laurent Gaudé nous offre des tranches de la vie de toutes ces personnes, avec comme lien direct, cette réflexion sur la vie, la mort, la victoire et la défaite et le sens de tout cela. Ce sujet transversal dans ce roman est traité avec une verve et un langage qui laissent pantois. Mais la valeur ajoutée c’est l’esprit, la réflexion et l’analyse.

Je me souviens que, lors d’un entretien, Laurent Gaudé disait que, pour lui, le fait d’écrire se trouvait au point d’intersection du doute et de la volonté. C’est peut-être sur ce même point d’intersection que se trouve la victoire et la défaite. Il faut si peu de choses pour que l’homme connaisse l’une ou l’autre ; un grain de sable dans la mécanique guerrière, un léger retard des renforts, une simple hésitation d’un chef, une méprise ou un ordre mal interprété, une météo capricieuse. Ça ne tient à rien, un souffle, du vent. Pour un drapeau mal agité, une mauvaise orientation d’une carte, un instinct défaillant, c’est la défaite à la place de la victoire. Mais sous la surface de la défaite, n’y a-t-il pas autre chose ? La possibilité de laisser une trace indélébile qui d’une certaine manière annihilerait la défaite ou du moins, la supplanterait. Ce que propose Laurent Gaudé, sa vision, est quelque chose de très travaillé, un produit fini avec un supplément de richesse que seul un écrivain peut apporter.

Haïlé Sélassié par http://www.newtimes.co.rw.

Au travers des boucheries innommables de la guerre de Sécession (le total de tous les conflits auxquels ont participés les États-Unis hors Viet-Nam ont fait moins de morts que la guerre civile américaine seule !), au travers de la bataille perdue de Maichew en Éthiopie et de tant d’autres, par le truchement des affrontements sanglants qu’Hannibal et ses guerriers ont livrés sur le chemin de Rome (à Cannes, sur les rives de l’Olfanto, 45 mille romains ont péri !), nous réalisons peu à peu que la guerre ne se résume pas à la victoire et à la défaite. Cette mise en abîme nous plonge dans un autre monde, celui de la vie personnelle et intérieure de ces combattants et par extension à la nôtre. Laurent Gaudé met en parallèle victoire et réussite et défaite et échec. En parallèle mais sans altérité.

Pour lui en effet, la défaite est plus large qu’un simple constat sur un champ de bataille. Il la voit comme inscrite dans notre destin, il la conçoit comme quelque chose d’inéluctable qui survient avec la vieillesse. Et je dois dire que c’est bien vu. Ainsi la défaite ne serait pas l’échec, mais tout autre chose. Une fin, une chose inévitable, mais pas un évènement forcément déliquescent selon la manière dont on le vit.  Et puis il demeure l’intangible, le ressenti, l’influence du panache et de la bravoure, ces ingrédients qui possèdent le pouvoir immense de renverser la défaite et de produire autre chose. L’histoire nous apprend qu’Hannibal a finalement été vaincu à Zama. Soit. Mais il reste bien plus célèbre que son vainqueur, vainqueur d’ailleurs fauché par la mort bien avant lui. Hannibal a perdu, soit. Mais l’évocation de son nom fait encore frémir et fait naître des étoiles dans les yeux des enfants et des opprimés. Alors ? A-t-il réellement perdu au sens où nous l’entendons ? Carthage, la grande cité rebelle. Aujourd’hui encore, alors qu’il n’en reste rien, Carthage résonne dans les mémoires, Carthage existe d’une façon bien plus mythique que Rome.

Hannibal durant sa traversée des Alpes. Image : Getty Images.

Peut-être que chaque victoire recèle en elle un embryon de défaite future. Peut-être que nos vies à tous, finalement, sont marquées du sceau de la défaite ultime. Il faut entendre cela.

Lors de la guerre de Sécession, lorsque la victoire sourit à Shiloh, Antietam ou Gettysburg, que le vainqueur plante son drapeau sur un colossal et scandaleux tas de cadavres, est-ce vraiment une victoire ? Sous le flot des acclamations, que ressent vraiment le vainqueur devant l’ampleur du massacre ? Se sent il vainqueur ou vaincu ?

Quand les guerriers éthiopiens, la plupart armés de lances et de couteaux, chargent l’armée mécanisée de Mussolini à Maichew, est-ce la défaite qui les accueille au crépuscule ? Il y a tant de sang dans la plaine, tant de morts et de familles brisées dans les volutes de l’hypérite utilisée par les italiens. Le général Badoglio, dans son uniforme impeccable, peut-il réellement savourer sa victoire ?

Et Assem ? Il a aidé et même souvent provoqué la chute de régimes épuisés, a-t-il pour autant goûter la victoire ?

Tout cela est tellement mieux expliqué par Laurent Gaudé lui-même, page 43 : « Agamemnon avait perdu. Il avait dû tuer sa fille. Quelle victoire valait cela ? Même s’il parvenait à raser Troie, même s’il écrasait ses ennemis et régnait pour des siècles, est-ce qu’il n’était pas d’emblée vaincu ? »

Ou encore page 97, quand il parle de cette combattante Kurde face à Daech : « Shaveen elle, n’hésitait pas. Elle avait le visage de la victoire. Il s’était dit cela : qu’il l’enviait parce que même si elle ne parvenait pas à endiguer l’avancée de Daech, même si elle tombait un jour sous les balles ennemies, elle ne pouvait pas perdre. Quelque chose en elle ne serait jamais Sali, jamais vaincu. »

Avec cette prose affinée par le passage de l’émotion, l’auteur nous invite à deux choses essentielles : recevoir la victoire avec humilité et accueillir la défaite avec philosophie. Mais surtout, se regarder « en dedans », tels que nous sommes, au plus profond de la vérité des sentiments. Quand dignité et humanité peuvent se réconcilier.

Dans ce roman assourdissant, point d’ennui. Gaudé nous entraîne au cœur de la bataille furieuse, où les hommes croisent le fer et le regard. Il nous emporte dans la mêlée, sous la grêle des balles confédérées, sous les obus de l’Union, et les champs et les prés deviennent des charniers abominables. Il nous convoque dans les altitudes des Alpes, où le froid vorace dévore un à un les soldats d’Hannibal, laissant derrière lui et sous le regard des siècles, une colonne de chair et de sang pétrifiés. Il nous emmène au siège de la SDN qui agonise, pour entendre le discours du Négus, un discours funeste et visionnaire qui annonce une fin proche. Il nous fait venir en témoin de l’Histoire à Mossoul, là où les trésors de l’Antiquité tremblent sous l’avancée des obscurantistes, presque avalés par la folie des hommes, presque digérés par un dogme aussi noir qu’une nuit sans lune ni espoir. Partout où la guerre frappe, partout où les corps tombent, les morts nous questionnent.

Ce qui est beau aussi, et très réussi, c’est le rythme du livre. Quand l’action s’emballe, elle s’emballe pour tous les personnages. Grant, Sélassié, Hannibal, Assem et Mariam, tous unis dans un même élan. Puis survient une phase de calme, et ainsi de suite.

Mais quelle écriture ! Page 127, au sujet de Grant, une phrase comme une gifle : « Sa victoire elle est là, mais il veut se souvenir que ce sont des morts qui la lui offrent. »

Ça touche au lyrique page 177 : Il pense à eux, à cette guerre qui a dévoré ceux qu’il aimait le plus et il se tait, car il n’y a que le silence qui puisse envelopper tant de morts. »

Laurent Gaudé a surgi dans ma vie en me chuchotant d’écouter nos défaites ; j’ai tendu l’oreille, et dans le sillon du son qui provient du tourbillon incessant de l’Histoire, j’ai entendu des choses, d’abord des murmures, puis des cris, des bruits d’armées qui s’entrechoquent, des râles d’agonie ; j’ai perçu l’odeur du soufre, du sang et de la peur la plus primale. J’ai commencé à écouter nos défaites, et tout est devenu plus clair, moins effrayant, plus consistant.

Vous aussi, tournez les pages, laissez-vous imprégner par les mots, et puis, « écoutez nos défaites », parce que cette leçon est indispensable.

Seb.

Écoutez nos défaites, Laurent Gaudé, Babel, 281 p. , 7€80.

Sidérations, Richard Powers (Actes Sud) – Yann

« Mon fils était un univers de poche dont je n’atteindrais jamais le fond. Chacun de nous est une expérience en soi, et nous ne savons même pas ce qu’elle est censée tester. »

Personne, je crois, n’entremêle science et poésie avec autant de talent que Richard Powers. Personne ne parvient à restituer avec autant de force cette fascination pour la vie dans toutes ses manifestations. Personne, non plus, ne me paraît capable d’un tel pessimisme quant à l’avenir de notre planète et celui de notre espèce.

Chacune des affirmations précédentes peut être niée, bien sûr. Mais, et ça j’en suis sûr, personne n’arrive, comme Richard Powers, à faire ressentir simultanément ces émotions si contradictoires au sein d’un même livre. Sans paraître incohérent. En restant convaincant à chacune de ses phrases. Et c’est un des miracle de ce Sidérations qui nous est proposé trois ans après le triomphe mérité de L’Arbre-monde (Le Cherche-Midi et 10/18 – 2018/2019).

« Face à la ruine qu’était globalement le monde, une empathie accrue entraînait une souffrance plus profonde. La vraie question, ce n’était pas pourquoi Robin dégringolait. C’était pourquoi nous restions, nous autres, si absurdement optimistes. »

Après la mort de sa femme, Theo Byrne, astrobiologiste, doit s’occuper de leur fils, Robin, qui souffre de troubles du comportement et rencontre de graves difficultés dans son école. Lorsqu’un neurologue lui propose d’intégrer Robin à un programme en cours, Theo accepte en désespoir de cause. Les résultats vont s’avérer au-delà de tous les espoirs mais les États-Unis sont au bord du chaos politique et le Président au pouvoir coupe les fonds à de nombreux chercheurs pendant que le dérèglement climatique s’amplifie partout dans le monde.

« La Terre abritait deux sortes de gens : ceux qui étaient capables de faire les calculs et de croire la science, et ceux qui préféraient leurs propres vérités. Mais dans le quotidien de nos coeurs, nous vivions tous comme si demain devait être le clone d’aujourd’hui. »

Saisissant parfaitement l’ambiance chaotique qui régnait dans son pays sous la gouvernance de Donald Trump (qui n’est ici jamais cité), Richard Powers met en scène un pays au bord de l’implosion. Lui que l’on sait depuis longtemps féru de sciences illustre la sidération et la colère des chercheurs lorsque leurs budgets sont supprimés et les expériences en cours brutalement stoppées. À cette débâcle politique et scientifique vient s’ajouter un dérèglement climatique hors de contrôle dont les retombées les plus directes contribuent à déstabiliser le jeune Robin qui décidera de mener le combat et de faire entendre sa voix.

Mais c’est par le biais de Robin et de sa relation avec son père que l’auteur américain touche au coeur, offrant ici les pages les plus touchantes qu’il ait pu écrire. Sidérations est avant tout un splendide et saisissant roman d’amour, l’attachement inconditionnel d’un père pour son fils, une relation sur laquelle plane l’ombre bienveillante d’Aly, mère et épouse adorée trop tôt disparue. Sans jamais tomber dans la mièvrerie, Richard Powers parvient à émouvoir tout en assénant quelques coups bien sentis sur l’homme et ce qu’il a fait de la Terre. Cet inexplicable cocktail de colère, d’amour, de célébration de la vie et de pessimisme total offre un des romans les plus marquants, sans doute, de cette rentrée littéraire. Rarement intelligence et émotion se seront aussi bien mêlées et l’on se souviendra longtemps du destin de Robin Byrne.

« Neuf ans, c’est l’âge du grand tournant. Peut-être le genre humain est-il un enfant de neuf ans : pas encore mûr, mais déjà moins gamin. Raisonnable en apparence, mais toujours au bord d’une crise de rage. »

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin.

Yann.

Sidérations, Richard Powers, Actes Sud, 391 p. , 23€.

Furies, Julie Ruocco (Actes Sud) – Cécile

Photo : Cécile Coulette.

Ce livre a fait son entrée sur les étals des librairies mardi 17 août parmi les 521 annoncés d’ici l’automne. C’est vertigineusement réjouissant toutes ces nouveautés et en même temps tellement terrifiant. Terrifiant car combien passeront à l’as ? Je veux dire combien de petites merveilles risquent de passer à la trappe ?

Car, pourquoi est-ce celui-ci que j’ai choisi au milieu de la pile en juin quand les premiers services de presse commençaient à se bousculer en librairie ?

Un des 75 premiers romans des 521…

un premier roman c’est toujours réjouissant. une nouvelle voix. tant de promesse à attendre…

et purée

purée de purée, il s’en est fallu de peu que je passe à coté, que j’en lise un autre, puis un autre, et encore un autre et que je finisse par l’oublier celui-là tout en dessous d’une tour de Pise toujours plus vertigineuse.

J’en frémis d’avance. Et puis septembre arrive avec les premiers articles dans la presse et tiens tiens, qui donc se retrouve en presque pleine page dans Le Monde, dans un bon grand nombre des listes des prix littéraires, qui reçoit le prix du livre envoyé par la Poste, il était donc inutile de frémir et de s’inquiéter : la qualité ça finit par se faire remarquer !

Ce roman dont je ne connaissais rien, je ne vous en dirai pas plus que son exergue qui vous dévoilera à mi mot le bel et terrible hommage : « à Razan Zaitouneh et à celles et ceux qui se sont battus à ces côtés. »

Je ne dirai rien de plus car certains livres méritent d’être juste placés entre les mains avec une injonction en guise de suggestion :

Lisez Furies !

Dévoré d’une traite sans reprendre mon souffle ce roman m’a plaquée au sol. J’ai eu depuis le temps de me remettre, de prendre du recul, d’en lire 40 de plus et pourtant, pourtant, Furies reste toujours indétrônable.

Furies est un très grand livre, un livre qui emporte tout sur son passage. Furies est un de ces romans aux petits oignons qui dépasse tout et de beaucoup. En tête de gondole dans mon cœur et bientôt dans le votre.

Cécile.

Furies, Julie Ruocco, Actes Sud, 282 p. , 20€.

La Rivière, Peter Heller (Actes Sud) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

La première fois que j’ai entendu parler de  La rivière  de Peter Heller, c’était dans ma voiture, en compagnie de l’auteur himself, de son amoureuse Kim Yan et de sa fantastique traductrice, Céline Leroy. Nous revenions de la cité malouine, on parlait de canoë – Peter Heller est un canoéiste chevronné -, de banjo aussi. À cet égard, il m’avait demandé si, dans le rayon chansons folk, je connaissais « Little Joe the Wrangler » de Bob Wills, ce qui n’était pas le cas. En attendant, je devais avoir ce sourire niais de libraire ravie d’la crèche lorsqu’il se mit à parler de son prochain livre, ces deux amis d’enfance partis en virée au nord du Canada. Une virée qui allait… virer au cauchemar. Cela a dû être le moment où l’on s’est mis à fredonner les premières notes du fameux « Dueling banjos » du « Délivrance » de Boorman, adapté du roman éponyme, devenu un grand classique, de James Dickey; avant de partir dans un grand éclat de rire dont seul Peter Heller a le secret.
Me voilà désormais avec cette beauté entre les mains, dédicacée à son père « John Heller, le meilleur conteur que je connaisse / Qui le premier m’a emmené canoter en chantant « Little Joe the Wrangler » et « Barbara Allen ». De quoi te donner l’ambiance.

Et bien accroche-toi, c’est du bon et même du très bon, de quoi dévorer  La rivière  tel un ours – cela tombe bien nous sommes sur la rivière Maskwa, au nord du Canada, dans le Manitoba – croquant sa proie.

Wynn et Jack sont donc ces deux gars plein de fougue et de jeunesse, intelligents, sensibles aux autres et à la nature, sportifs, sensible pour l’un, fougueux pour l’autre, bref, deux belles gueules parties en canoë dans ce lieu coupé du monde… si tu n’as pas de téléphone satellite, et c’est le cas.

De nouveau tu retrouves cette écriture alternant phrases courtes dans l’action et envolée lorsqu’il s’agit de rendre un tableau de cet environnement sublime et sauvage. De nouveau, cette ambiance, entre poésie naturaliste et roman noir. De nouveau, ces failles où tu t’engouffres, tu penses savoir, et puis non, tu penses reconnaître le bien du mal, et puis non, tu penses cerner un personnage, et puis non, tout étant beaucoup plus complexe.

Au tout début du roman, Wynn et Jack rencontre trois éléments angoissants: deux texans en train de boire leur bourbon en compagnie de leurs cannes à pêche et leur carabine Winchester, le départ d’un méga-feu, un cri déchirant le brouillard. Le décor est planté. Peter Heller peut désormais te mener par le bout de sa pagaie et tu auras intérêt à t’accrocher, c’est d’ailleurs ce que tu vas faire…jusqu’à la dernière page.
C’est qu’il est fort ce bougre, à te transporter dans son univers, à te décrire des scènes tantôt sublimes, tantôt terrifiantes, à te préciser des éléments qui rajoutent au suspense ou à la beauté du site, à observer l’évolution psychologique de ses personnage, à te faire parler le feu comme il construit son intrigue brûlante.
Peter Heller pratique sa magie tel un Basquiat te peignant une tête vaudou, avec fougue et poésie.

« « J’étais en train de te dire qu’il y a tout un chapitre consacré à Wapahk. Il s’est passé des choses assez horribles, dans le coin.
« Ah ouais? » Jack feignit la nonchalance, mais se redressa. Il n’aimait rien tant qu’une bonne histoire d’horreur.
« Une série de meurtres ont été commis dans les années 1920. Un esprit géant, pâle et maigre hantait le village et s’emparait des gens pour les transformer en cannibales. On l’appelait le windigo. Le truc, c’est que dès que les anciens pensaient qu’un villageois était possédé par le windigo, ils lui tiraient dessus ou l’étranglaient pour qu’il ne puisse pas manger ses amis ni sa famille! Une sorte d’attaque préventive. » »

Le rêve de nos deux Robinsons émérites va donc rapidement prendre l’eau, à mesure que le méga-feu vient se pourlécher les babines sur les rives de la Maskwa. Wynn et Jack vont devoir s’inscrire dans ce paysage apocalyptique afin de garder la tête froide au milieu de la folie des éléments et la démence humaine.  La rivière  se transforme ainsi en véritable course contre la montre.

Dans ce roman, Peter Heller oscille entre fureur et silence, émerveillement et stupéfaction, entre courage et abandon. La lumière et l’obscur taillent toujours son œuvre et c’est avec précision – l’auteur travaille pour connaître ses sujets sur le bout des doigts ( n’est pas journaliste au « National Geographic Adventure » ou au « Outside Magazine » qui veut ) – qu’il nous entraîne au sein de cette forte amitié qui sera parcourue de frissonnantes révélations, l’harmonie étant mise à rude épreuve lorsque tout se déchaîne.
Et, toujours, cet humour décalé posé dans le repli de son style littéraire, style littéraire aiguisé comme la lame d’un couteau de chasse, beau comme la puissance évocatrice d’un haïku.

« Wynn s’avança jusqu’à l’eau. Il regardait dans le noir. Entre les grands arbres des berges se déroulait une bande d’étoiles, une rivière de constellations qui coulait étourdiment sans être inquiétée le moins du monde. Entre les plus brillantes, venant titiller le bras d’Orion et la tête du Taureau, des distances d’étoiles en formation de plus faible intensité que Wynn observait, un courant profond, ininterrompu, traversé de bulles de lumière comme l’eau gazéifiée d’un rapide. Si ce n’est qu’il pouvait voir à l’intérieur et à travers lui, que ce courant possédait des dimensions insondables aussi vides d’émotion qu’elles étaient infinies. Et si cette rivière, ce firmament, coulait, elle coulait avec une immobilité majestueuse. Rien n’avait été aussi calme. l’esprit pouvait-il y vivre ? Dans une pureté aussi froide et silencieuse de la distance ? Peut-être que ce n’était pas du tout du silence. Peut-être que dans les feux se consumaient ces étoiles il y avait des cyclones de décibels, des trompettes et des applaudissements. Comme le nôtre. Notre feu volubile à nous. »

 La rivière  de Peter Heller est de ces excellents romans qu’il te faut absolument lire, là, maintenant, tout de suite, toujours traduit par Céline Leroy. Parce qu’il s’agit d’une histoire vivante, vibrante, attachante, radicalement addictive.
Encore une fois, de la part de Peter Heller, du Grand Art.

Fanny.

La Rivière, Peter Heller, Actes Sud, 295 p. , 22€.

Zoomania, Abby Geni (Actes Sud) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Il était une fois une ferme. Il était une fois une tornade. Cela aurait pu te faire penser au Magicien d’Oz (The Wizard of Oz), même si cela se passe en Oklahoma, et non pas dans l’état voisin du dessus, le Kansas. Tu les perçois très vite ces Grandes Plaines, ces champs à perte de vue puis cette tornade posant son « doigt de Dieu » sur cette petite bourgade de Mercy. Sauf que, dans ce moment là, pas de clémence, de pitié ou d’indulgence : le doigt frappe. Brutalement.

Te voilà ainsi emporté(e) dans l’ haletant et électrique  Zoomania  ( The Wildlands ) d’Abby Geni, toujours traduit depuis son premier roman – souviens-toi du magnétique Farallon Islands  – par l’indispensable Céline Leroy.
C’est un tableau ce roman, une suite de scènes, de couleurs, d’humeurs, de lumières, d’espaces et c’est radicalement intense à lire et ressentir.

« (…) Notre propriété s’étendait sur plusieurs hectares. Je plissai les yeux à travers la bruine, essayant de trouver de l’ordre dans un fouillis de gouttelettes et de débris. Les arbres n’aidaient pas, qui oscillaient de manière inquiétante et me bloquaient la vue, leur tronc gémissant sous l’effort. Au loin, les vaches étaient couchées – des masses argentées dans l’herbe trempée. C’était préoccupant. »

Cora, la petite dernière de la fratrie McCloud, est le « je » d’Abby Geni, c’est elle qui te raconte ce phénomène météorologique le plus intense qui soit sur Terre, l’E.F. 5 (Enhanced Fujita), arrivant sur leur ferme, leur famille : le père, Marlène l’ainée emportant les photos de la mère morte en couches, Tucker, le frère parlant à l’oreille des animaux et Jane, l’indécrottable footballeuse. Sauf que l’abri bétonné ne protégera que la progéniture. « Marlène faisait l’appel, répétant nos noms comme dans une comptine : « Tucker, Jane et Cora. Tucker, Jane et Cora. » »

Et toi, tu lis, avide, prise dans ce rythme qui ne démord pas jusqu’à l’ultime page.

Abby Geni t’emmène au sein de cette famille disloquée, tu y liras la relation complexe entre frère et sœurs, l’impact différent que peut avoir un même traumatisme : la disparition, l’abandon, l’anéantissement d’un lieu, d’un espoir, d’un refuge, rien ne pouvant se dérouler « comme Avant ».
Je suis toujours autant subjuguée par la manière qu’a l’auteure de sculpter le paysage tout autant que ses personnages, l’un ne pouvant se défaire de l’autre : c’est impressionnant de maîtrise; le déroulé de cette histoire, bâtie aussi comme un thriller, ne pouvant en être que plus percutant.
Parce que la nature sauvage, ou la nature humaine – je ne vais pas te refaire le coup de la phrase d’ Hobbes et du loup… quoique – est une chose infiniment complexe.
Suite à cette destruction, chacune et chacun avance, comme il peut, dans une possible reconstruction, un « plan », sans peut-être même en avoir conscience au premier abord, pris(e) dans sa propre survie.

Cora est celle qui vit l’instant présent d’une petit fille de neuf ans qui en a déjà trop vu. Elle ressent, pressent, hume l’air, n’a jamais pu ressentir la sécurité confortable des autres enfants de son âge. Il y a ce quelque chose qui t’étreint le cœur à lire ce que cette gamine perçoit de sa famille, de ses failles béantes qui s’ouvrent et de cet amour qu’elle a pour les unes et les autres, malgré Tout.

Un autre évènement viendra de nouveau bousculer les cartes du destin des McCloud : une bombe posée à Jolly Cosmetics. C’est à ce moment là que Tucker revient puis disparaît en emportant Cora, Cora enthousiaste, Cora en manque de ce grand frère, Cora en quête d’aventures hors du numéro 43.
Durant cette lecture de Zoomania, tu oscilles entre joie et peur, douceur et terreur, c’est un mouvement oscillatoire ce roman t’accrochant les tripes. Frère et sœur partent vers le Texas, plus loin encore, « desperados », et, sur leur route, les actes meurtriers de Tucker. Il était une fois cette innocence qui part en éclats, cette identité qui s’altère au fur et à mesure des kilomètres enfouies dans les carcasses, il était une fois l’Amérique.

« Il était une fois un tyran. Appelons-le l’Homme aux poulets.(…) Il les assassinait par milliers et les animaux n’étaient même pas pris par surprise. Ils voyaient la mort venir. C’était douloureux (…) »

Abby Geni te dit l’écoterrorisme, comment Tucker devient lui-même ce « doigt de Dieu », cette tornade meurtrière qui répond avec haine à cette sixième extinction de masse dont nous sommes les terribles témoins.
L’auteure est comme cela, à te mettre en équilibre instable, à te tenir en haleine, les yeux écarquillés.
Cora/Corey rejoint une autre identité, elle pourrait aussi se nommer « Dorothy » – oui j’y reviens – qui dit à la fin du conte que « Rien ne vaut sa maison » mais ne sait plus par quel chemin la rejoindre.
C’est prenant en émotions multiples cette histoire. Tu continueras à agripper ses pages jusqu’à cette fin à la fois surprenante et inévitable, celle qui nous dit la Sauvagerie.
Abby Geni se transforme alors en peintre de la Renaissance, l’époque des bestiaires où la présence de l’animal soutient le propos de l’œuvre. Cela devient mordant, tragique, parfois comique, sanglant, étrangement surréaliste car tout à fait proche de Nous.

« L’animal ne se donnait pas en spectacle (…) c’était une créature dépaysée, désynchronisée, qui avait passé sa vie en cage (…), seule pour la première fois, à des kilomètres de tout ce qu’elle connaissait, entourée par la profusion inimaginable d’étrangeté et de beauté. Comment y répondre autrement qu’en dansant. »

Zoomania est cette histoire multiple, passionnante, puissante, violente et superbe.
Ne passe pas à côté car elle te dit beaucoup.
Il était une fois… a huge crush.

Fanny.

Zoomania, Abbi Geni, Actes Sud, 356 p. , 23€.