Le Sourire du Scorpion, Patrice Gain (Le Mot et le reste) – Aurélie et Fanny

Quelle découverte ! 1ère fois que je lis un livre de Patrice Gain.

Ne parcourant jamais les 4e de couv’, j’ai eu l’impression de pénétrer dans un de ces grands romans américains de nature writing. Comme je me fourvoyais ! L’auteur n’a nul besoin d’être comparé à d’autres, même si les premiers noms qui viennent à l’esprit sont ceux de Ron Rash ou Richard Wagamese… On découvre bien vite qu’il a son rythme et son décor propres. Il donne à son narrateur une douceur énigmatique. À 15 ans, ballotté par des flots tumultueux, aussi fragile qu’une brindille, Tom semble pourtant avoir plus de ressources en lui qu’il ne le pense.

Les rivières ne sont jamais loin, les hauteurs non plus mais ce qui colle surtout aux personnages c’est ce drame initial qui, faisant exploser sans bruit une famille atypique, la laisse ensuite désemparée, impuissante face aux épreuves qui l’attendent là-haut, à la Ferme de l’Air, un refuge qui pourrait se faire piège.

L’ambiance est sombre et j’ai vite deviné ce qui se jouait dans ces pages mais je n’en ai ressenti aucune frustration : le lecteur est le premier à savoir et il n’a ensuite qu’une envie, accompagner les personnages vers la vérité sans que ce soit trop douloureux pour eux. C’est beau un livre qui provoque une telle empathie, j’ai dû le lire en un souffle ou presque, impossible d’abandonner Tom et les autres à leurs épreuves avant le dénouement…

J’espère que ce roman sera l’une de vos premières lectures de 2020, assurément une belle façon de commencer l’année du bon pied… littéraire !

Aurélie.

Un roman à la fois lumineux et terriblement oppressant, une histoire qui vous subjugue et vous enserre au sein d’une mécanique littéraire bien huilée, voici Le sourire du Scorpion.

D’abord la nature, omniprésente, dense, parfois tempétueuse, parfois salvatrice, c’est elle qui donne le pouls, vous alerte, vous met en tension, accompagne les événements.
Patrice Gain plante un décor puis y distille une ambiance qui se ressent dès les toutes premières pages.

Nous sommes en 2006, au Monténégro. Tom nous raconte son histoire, à l’imparfait. On sait alors que quelque chose de terrible s’est produit. Comme ce genre de mauvais rêve qui vous plonge ensuite dans des pensées sombres même si tout semble beau et chaleureux… en apparence… car les souvenirs d’une ancienne guerre remontent aussi vite qu’un gilet de sauvetage dans le remous des vagues.

Tom, Luna, Mily, Alex et Goran. Une famille part en expédition dans les eaux blanches de la Tara, au sein d’un canyon profond, imposant.
Évidemment j’ai eu rapidement en mémoire l’impitoyable Délivrance de James Dickey. L’ auteur ne nous trompe pas et pose le livre dans les mains du personnage de Tom. Il y a certes un écho mais Le sourire du Scorpion garde sa puissance originale jusqu’au bout.
L ‘ennemi ne nous surplombe pas, il est beaucoup plus proche, trop proche.

Je suis donc partie dans ce roman noir qui dépeint l’âme humaine tourmentée comme un Le Greco, et la nature comme une sublimation de notre monde. C’est à la fois beau et dramatique, une tragédie à la fois contemporaine et éternelle.
Le sourire du Scorpion vous plonge dans les racines d’un mal provenant des guerres, du silence, des mensonges et de la manipulation.

Patrice Gain est un explorateur de la part sombre qui peut surgir à n’importe quel moment, vous tourmente, vous empêche de prendre un quelconque recul sur les événements afin de mieux vous assaillir.
Ici, seule la nature sait et reconnaît « les choses ».

Dès Janvier, pour frissonner en découvrant le sourire démoniaque du 🦂.
Coup au 🖤 glaçant.

Fanny.

Quelques questions à l’auteur, par Fanny (entretien réalisé par mail le 16 janvier 2020).

L’ambiance minérale, végétale, animale, prend tout de suite le pas dans votre roman. Cela rend une atmosphère qui oscille entre beauté et sentiment d’oppression. Est-ce par la nature, le lieu, que vous avez commencé à écrire Le sourire du scorpion ?

C’est le lieu qui a primé. Je voulais faire évoluer mes personnages dans un endroit fort et qui soit en adéquation avec ce que je voulais développer. Le canyon de la Tara s’est tout de suite imposé.

Qu’est-ce qui vous attache au Canyon de la Tara au Monténégro ?

Rien de particulier, si ce n’est que le parc du Durmitor est d’une beauté rare, aujourd’hui bien connu et assez fréquenté, ce qui n’était pas le cas en 2006 (début du roman), année de l’indépendance du Monténégro. Le canyon de la Tara n’avait à cette époque fait l’objet que de rares descentes. Pour ce qui me concerne, je l’ai découvert en 1984.

Rapidement, le pressentiment d’un danger sourd et imminent se glisse dans vos pages. J’ai immédiatement pensé à Délivrance de Dickey. Et ça « tombe » bien puisque vous mettez cet excellent roman dans les mains de Tom, votre personnage adolescent. Quelles sont vos sources d’inspirations… littéraires, filmographiques ou musicales d’ailleurs ?

John Steinbeck, Jack Kerouac, Jim Thompson, Kent Haruf, Jack London, Jean Giono… mais aussi Push! de Tommy Caldwell et Les conquérants de l’inutile de Lionel Terray, incontournable…

Films: Thelma et Louise, Hostile de Scoot Cooper, Free solo avec Alex Honnold…

Musiques: J.J Cale, Otis Taylor…

La naufragée, c’était le Grand Nord Canadien, Denali le Montana, Terres fauves l’Alaska. Pour Le sourire du scorpion, vous nous embarquez dans un été en Europe de l’Est. Comment s’est construite cette idée de nous balader ailleurs ?

Au moment de l’arrestation de Milorad Momic, à Lyon, je me suis demandé comment on pouvait poursuivre sa vie après l’avoir fortuitement partagée avec un bourreau. C’est ce qui a déclenché l’idée de ce roman. J’avais envie d’introspecter des personnages confrontés à cette situation, de sa genèse jusqu’à la vie d’après, ou ce qu’il en reste. J’ai lu un tas de choses sur Momic et les scorpions, visionné la fameuse cassette, pour m’immerger dans cette folie meurtrière. Dans mon texte, tout ce qui concerne le groupe paramilitaire serbe « Les scorpions » est exact. Mais la comparaison s’arrête là. Il me fallait écrire ma propre histoire.

Vous êtes un professionnel de la montagne et vous avez aussi écrit des ouvrages de randonnées dans la Vallée du Haut-Giffre, entre le lac Léman et Chamonix. Écrire est-ce pour vous comme retrouver cette sensation de l’alpiniste concentré sur sa trajectoire ?

Il y a peut-être bien un peu de ça, dans le sens ou la quête d’un objectif est parfois empreinte d’une certaine souffrance… Ecrire, comme grimper exige, pour moi, d’avoir de l’endurance (toujours) et de se faire un peu mal (parfois).

Dans Le Sourire du scorpion, il y a cette famille aimante et baroudeuse qui décide donc de se lancer dans une traversée en rafting. Et il y a ce guide, Goran, qui apparaît aussi tout de suite, dès le premier paragraphe. Puis une scène étrange et marquante où l’on aperçoit un tatouage de scorpion. Un moment qui m’a mise en alerte. Comment travaillez-vous votre roman pour que cette mise sous tension de nous lâche plus jusqu’à la toute dernière page ?

Tisser une trame psychologique est un exercice particulier. On est loin de la chasse à l’homme et de ses multiples rebondissements. Après le drame dans le canyon de la Tara, moment très dynamique, j’avance avec mes personnages pas à pas. Je garde ces moments agités et tragiques et je les adosse ( j’ai presque envie de dire « je les oppose ») aux journées béantes qu’il faut combler. Je tisse les fils ténus qui conduiront au dénouement. C’est nécessairement plus calme, plus lent, plus intrusif psychologiquement, mais il faut continuellement distiller le doute pour que le lecteur adhère. Tom, le narrateur, raconte les faits quelques années plus tard, il pose des mots d’adulte sur ces moments qui ont défait sa vie et ça donne à la narration un ton particulier.

Qu’est-ce qui vous mène à vous intéresser aux guerres de Croatie, Bosnie-Herzégovine et Kosovo ? Et parallèlement à cette question, qui est Milorad Momic alias Guy Monier ?

Je l’ai dit précédemment. Juste une info, l’arrestation d’un criminel de guerre serbe, Milorad Momic, accusé de crimes de guerre lors du génocide de Srebrenica et de Trnovo, en 1995. Il s’était fondu dans le paysage. Personne ne connaissait son passé. L’ancien membre des Scorpions habitait près de Lyon. Il avait changé de pays, de nationalité suite à son mariage avec une femme française et même de nom pour revêtir une tenue de camouflage. L’ex-milicien apparaissait sur un film réalisé par les Scorpions eux-mêmes sur les lieux du massacre de Trnovo. Je me suis inspiré de ce personnage pour créer Goran.

La nature sauvage, la sauvagerie des hommes, la disparition, la mort, la résilience sont des thèmes forts au sein de vos romans. Peut-on dire que vous êtes un auteur de roman noir ?

Oui, c’est vrai, et le prochain ne dérogera pas à la règle…

J’écris avant tout des histoires. Des histoires que j’aimerais lire. Je n’ai pas cherché, avec ce texte particulièrement, à faire du « noir » à tout crin. Mais « le noir » est un genre riche, aux idées larges… Assez larges pour englober des auteurs comme Jim Thompson, Kent Haruf, Larry Brown, mais aussi Boris Vian ou Marion Brunet. Alors oui, mille fois oui, je veux bien en être et faire partie de cette ronde…

Si à la fin de la lecture du Sourire du Scorpion, je vous dis que j’ai pensé à Ron Rash, vous me répondez quoi ?

Merci.

Pouvez-vous me dire votre livre de chevet du moment et votre prochaine ascension ?

Je viens de commencer Zébu Boy, d’Aurélie Champagne et ma prochaine ascension : une virée en ski de rando du côté du refuge de Loriaz, dans les Aiguilles Rouge

Merci Patrice Gain pour vos réponses !

Fanny.

Le sourire du scorpion, Patrice Gain, Le Mot et le Reste, 210p., 19€.

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Le fléau, Stephen King (Le Livre de Poche) – Seb

Traduction de l’américain par Jean-Pierre Quijano

« Au coucher du soleil, les rues s’étaient remplies d’une foule nerveuse qui tournait en rond, des jeunes pour la plupart, beaucoup en motos. Ils avaient cassé les vitrines, volé des téléviseurs, fait le plein aux stations-service en regardant autour d’eux, au cas où quelqu’un aurait été armé. Puis les rues s’étaient vidées. Les motards embouteillaient encore l’autoroute 80, mais la plupart s’étaient terrés derrière une porte fermée à double tour, déjà atteints par la super grippe ou sur le point de l’être, quand la nuit tomba sur le pays des grands espaces. On aurait dit que Des Moines sortait de quelque monstrueux réveillon, lorsque les derniers fêtards vont s’écraser sur leur lit. »

Cet ample et très ambitieux roman est paru aux Etats-Unis en 1978 et au début des années 90 en France. Il est la preuve, s’il en fallait encore une, du talent de Stephen King. Déjà à cette époque, il prouvait qu’il était capable d’écrire sur tout, surgir là où personne ne l’attendait, occuper un genre différent de celui qui lui a apporté le succès.

L’histoire. Aux Etats-Unis, quelque part sur la côte ouest, quelqu’un commet une boulette dans un laboratoire militaire. Une succession de dysfonctionnements, d’erreurs humaines et de malchance vont provoquer la fuite d’un virus très agressif et sa propagation. En une poignée de semaines le pays est ravagé par cette maladie très contagieuse et invisible. On parle de plus de 90% de mortalité. Partout, de l’est à l’ouest, des états du nord à ceux du sud, des poignées de survivants s’attachent à rester en vie. Le monde qu’ils ont connu n’est plus, ils se retrouvent devant une page presque blanche.

Je vous l’accorde, l’idée du virus qui s’échappe d’un labo kaki c’est du déjà-vu. Mais lorsque le Maître écrit Le fléau à la fin des années 70, c’est encore assez original. Surtout ça tient sacrément bien la route. On constate tout de suite que l’auteur s’est solidement documenté. Bon, ça, c’est fait.

Le plus intéressant ne réside pas dans l’explication de la survenue de la pandémie, ceci tient plus du détail que d’autre chose, il faut bien un point de départ. Non, ce qui est époustouflant, c’est la virtuosité de King pour manipuler en même temps, de façon parallèle, le plan global et les situations particulières et individuelles. Ce sont deux lignes très éloignées qui se rapprochent avec lenteur mais dont la rencontre semble inéluctable. Stephen King a toujours été très attaché aux libertés individuelles, et cela ne veut pas dire pour autant qu’il défend le deuxième amendement, bien au contraire. De sa place de romancier accompli, il observe, écoute, analyse, anticipe. Ainsi, dès que le virus se répand, il montre d’une manière à la fois très pédagogique et presque divertissante, en se servant de son écriture très cinématographique, comment peuvent réagir les pays qui sont confrontés à ce genre de problématique. Au début, il n’y a que de la sérénité. Les autorités ne prennent pas vraiment la mesure de la gravité de la situation. Puis la panique vient, un peu comme un léger mal de tête qui s’invite et enfle d’heure en heure. Le pouvoir se crispe, il éprouve la peur, la peur de voir la panique s’installer dans le pays. Alors il est saisi par ce vieux réflexe, presque atavique. Il décide de mentir, désinformer, via les médias, il minimise, minore alors que dans le même temps il commence à prendre des mesures. Très vite la situation empire, les informations filtrent, quelques médias font leur vrai job, informer.

Le pouvoir n’a alors plus le choix. Alors que les gens tombent comme des mouches, il envoie l’Armée partout où cela est nécessaire, la liberté est restreinte, la censure frappe, puis la liberté est supprimée, des décisions arbitraires et unilatérales sont prises, la nuit tombe sur la nation tout entière. Cet épisode qui occupe presque le premier tiers du livre est absolument fascinant. Il démontre comment un état est dépassé, impuissant face à une grande et mortelle pandémie, comment malgré tout, il s’acharne à vouloir conserver les rênes alors que plus rien ne tient debout. Au final, il ne lui reste que l’emploi autoritaire de la force avant de s’éteindre avec ses derniers soldats.

La description de l’effondrement d’un pays en pleine santé à cette vitesse est effrayante. Nous regardons, sidérés, la chute rapide et définitive d’un mode de vie fondé sur le confort et le progrès, assis sur le modernisme et qui périt par ses points forts. Les déplacements permanents des habitants, ce nomadisme contemporain, l’énorme importance de la logistique qui soutient le train de vie de l’humain, et ce grain de sable qui suffit à tout collapser.

Au bout du premier tiers tombe la grande question : comment fait-on quand tout ce qui faisait notre vie n’existe plus ou est hors service ?

Mais nous n’avons pas le temps de nous apitoyer, se lamenter c’est mourir dans ce nouveau et terrible monde. Plus d’hôpitaux, plus de médicaments, la moindre fracture devient catastrophique, une rage de dent un petit cancer qui ronge. Plus d’électricité, plus de chaine organisée qui apporte la nourriture dans les magasins, plus personne derrière la caisse du magasin. Plus de forces de l’ordre, plus de sécurité, les loups sont libérés et vivent parmi les autres animaux de l’humanité. En cent pages, le monde a connu la sclérose, la liberté a disparue sous la botte de l’armée, puis l’armée a disparue à son tour et la liberté a ressuscitée, mais a apporté avec elle l’insécurité la plus totale, l’incertitude du lendemain.

Au travers de quelques personnages que l’on accompagne dans ce roman fleuve qui est aussi un grand road-movie, comme Stuart Redman, Larry Underwood, Frannie, Ralph, Tom Cullen, l’Homme en Noir, et auxquels on s’attache avec une force assez stupéfiante, nous sillonnons ce pays neuf, plein de dangers, vide de ses habitants, où l’écho est presque trop puissant.

L’analyse des comportements sociaux est somptueuse. King nous montre comment ceux qui sont seuls appréhendent la solitude, parce qu’être isolé dans ce monde-là, c’est se trouver en permanence sur le fil du rasoir. Il nous explique par sa plume comment ces individus s’attachent à se regrouper, pour être plus forts, moins vulnérables. À l’opposé, il nous expose des petits collectifs qui se déplacent et sont rassurés par le « groupe » et font le maximum pour le préserver. Le fait de sentir un regard bienveillant sur soi, de pouvoir aider, s’entraider et une denrée tout aussi rare que la nourriture.

Une fois qu’il ne reste presque plus rien, qu’il n’y a plus aucune Autorité, plus de chef, que se passe-t-il ? C’est en définitive à cette question que répond l’auteur avec ce roman qui fait partie de mes cinq préférés du Maître. C’est d’ailleurs le seul de lui que j’ai lu à trois reprises.

C’est fascinant, grâce à la puissance narrative de King, de découvrir et comprendre comment dans un monde ravagé, une société se reconstruit, de quelle manière émergent les leaders, comment les formes humaines s’imbriquent dans vaste Tetris pour que ça se remette à fonctionner. Assister à la renaissance d’un système sociétal est absolument merveilleux, c’est comme observer un organisme vivant au microscope, le voir se fortifier, se renforcer, se reproduire, s’adapter et s’épanouir.

Déjà, dans les ruines du monde, alors qu’il vient de se scléroser et de mourir, nous voyons les différents comportements à l’œuvre, les plus beaux et vils sentiments de l’âme humaine se confrontent aux instincts, c’est un sacré combat. Nous contemplons la mise en place des ébauches de démocratie, comment on se réunit pour se choisir un chef, celui qui ne rêve que de ça et l’autre qui détient les valeurs morales pour tenir ce rôle mais qui ne le convoite pas. Comment on se remet à utiliser les compétences des uns et des autres pour le bien de tous, il y a ceux qui subissent, ceux qui profitent, ceux qui entreprennent. Il y a aussi le problème aigu de la gestion des individus qui ne respectent pas les règles établies se pose cruellement à cet embryon de société encore très fragile.

Ce roman prend une forme excitante et subversive quand il montre que tout devient plus simple quand l’argent n’a plus aucune valeur et que par conséquent il n’existe plus. Qu’une personne qui sait recoudre une plaie est plus précieuse qu’un type muni d’une mastercard prémium. Qu’un gars qui sait réparer une centrale électrique peut faire bien plus qu’un banquier.

Ce roman, bien qu’effrayant à bien des égards est porteur d’un grand espoir, parce qu’il croit dans l’être humain, malgré tout, malgré ses horribles tares, en dépit de ses pires travers, et au bout du tunnel, il n’est pas impossible qu’il y ait de la lumière.

Seb.

Là où chantent les écrevisses, Delia Owens (Le Seuil) – Fanny

Il y a des romans comme ça qui vous arrachent des larmes et un sourire un soir, très tard, sous la pleine lune. Des histoires qui vous prennent au corps et qui vous disent que c’est pour elles que vous faites ce métier.
Là où chantent les écrevisses, de Delia Owens, sous la traduction de Marc Amfreville, en fait indéniablement partie.

Tout commence et tout finit dans le marais, le bayou.
« Un marais n’est pas un marécage. Le marais, c’est un espace de lumière, où l’herbe pousse dans l’eau, et l’eau se déverse dans le ciel. Des ruisseaux paresseux charrient le disque du soleil jusqu’à la mer, et des échassiers s’en envolent avec une grâce inattendue -comme s’ils n’étaient pas faits pour rejoindre les airs- dans le vacarme d’un millier d’oies des neiges. »
Voilà, Delia Owens vous prend dans sa poésie, et l’intensité de ce lieu, pour ne plus vous lâcher jusqu’à la toute dernière page.

Nous sommes en 1969 lorsqu’est découvert le corps de Chase Andrews dans un marécage. Tout porte à croire à une simple chute du haut de cette vieille tour de guet. Mais l’absence totale de traces ou d’empreintes sème le doute dans l’esprit d’ Ed Jackson, le shérif de cette bourgade du Sud profond. L’ enquête démarre donc, au rythme des plats et des saveurs typiques du coin qui défilent lors des conciliabules entre Ed et son adjoint.
Parallèlement à cette histoire, une autre débute en août 1952, au sein du marais. Une petite fille voit partir sa mère au bout du chemin. Elle essaye tant bien que mal de se dire qu’elle reviendra… un jour.

C’est ainsi que commence l’histoire de Kya, se déroulant au milieu des oiseaux, des plantes sauvages, de la violence d’un père alcoolique, des abandons, des belles rencontres, des amibes, des remarques assassines, des hérons, des crabes, des amours.

Avec un sens inné du rythme et de la formule, Délia Owens nous transporte fabuleusement dans son univers. J’y ai plongé mon regard et n’ai plus eu envie d’en ressortir, absorbée par ce personnage féminin fort, dense et magnifique.
Le marais devient la mère nourricière de Kya, il lui donne, la nourrit, l’inspire, la fait grandir, la confronte tandis que le monde autour observe cette « Fille des marais » méfiante et craintive qui a le goût de cette solitude immense, parfois forcée, parfois voulue.

Kya vit, palpite et Owens nous tatoue à l’esprit la beauté sombre du bayou et de son enfant. C’est cela la force d’un grand roman : ce tissage sensible entre personnages, ambiance, écriture et nous, lecteurs-trices happé(e)s.

Là où chantent les écrevisses (« Where the Crawdads Sing ») est un chant d’amour pour les marais, c’est aussi une enquête qui vous surprendra par son amplitude. Comme un éblouissant roman polymorphe.

Kya est désormais une de mes grandes héroïnes littéraires de l’année 2020 qui s’en vient.
Immense coup au ❤️.

Fanny.

La dévoration des fées, Catherine Lalonde (Le Quartanier) – Gaëlle

Derrière, sur la quatrième de couverture, il est écrit «  Entre le conte de fée enragé et la reprise hallucinée des récits d’apprentissage », et puis « Œuvre baroque et mal embouchée, scansion affamée, bourrée jusqu’aux yeux de désir ». J’ajouterais Claque. Poésie crue et hallucinée. Quand la langue se fait écorce de plancher, tu vois ?, avec les échardes et la rondeur. De la matière brute. Et pleine. Que les mots s’inventent et disent mieux, plus près. Sa langue est québécoise, elle ne surgit pas pareil.

J’ai pensé à la sarine de nuit d’Antoine Wauters et un peu aussi à La couleur du lait, de Nell Leyshon. Pourtant les langues n’ont rien à voir. Mais ce sont des chemins auxquels je trouve des points de rencontre.

Je me suis aussi demandé si Clarissa Pinkola Estes, l’autrice de Femmes qui courent avec les loups, l’avait lu, et ce qu’elle en aurait pensé.

C’est un livre que je pose sur ma pile de livres préférés de toute une vie. Ça m’en aura fait deux cette année, c’est énorme en fait.

Gaëlle.

La dévoration des fées, Catherine Lalonde, Le Quartanier, 144 p., 14€.

La tempête qui vient, James Ellroy (Rivages / Noir) – Yann et Aurélie

Le bandeau, déjà, interpelle (oui, bien sûr, il est là pour ça) : « Son oeuvre la plus ambitieuse à ce jour ». Bon, quand on connaît un peu Ellroy, on se doit de reconnaître que, niveau ambition, ça n’est pas le dernier, loin s’en faut. Le gars a même plutôt tendance à briller par l’ampleur de son oeuvre et l’apparente facilité avec laquelle il aligne les morceaux de bravoure depuis une trentaine d’années. La parution de Perfidia en 2015 avait suscité autant d’enthousiasme que de doutes : ce second quatuor de Los Angeles serait-il à la hauteur du premier ? Le filon n’allait-il pas finir par se tarir progressivement ? C’était mal connaître Ellroy qui, avec ce premier volume, avait déjoué les pronostics les plus pessimistes et offert un texte qui parvenait à rester brillant et percutant sur 800 pages. Autant dire que l’on abordait donc La tempête qui vient plutôt confiants, prêts à en découdre avec les cauchemars et obsessions du maître et rassurés sur ses capacités à se renouveler tout en conservant cette puissance de feu qui fait de la lecture de ses romans une expérience unique.

Et c’est finalement dans ce second volume que l’on commence à ressentir, sinon de la lassitude, du moins un ennui poli devant les efforts déployés par Ellroy pour garder son lectorat captif. C’est justement là que le bât blesse, dans cette profusion de personnages (ça n’est certes pas la première fois chez lui) et cette intrigue à tiroirs, si alambiquée qu’elle en devient absconse. On l’a dit, le gars connaît le métier et le pratique comme peu d’autres, il est donc tout à fait capable de garder le cap de son récit, aussi touffu soit il. Le problème est qu’il ne nous surprend plus. Pire, la machine semble parfois tourner à vide, un moteur à plein régime dans une voiture qui peine à avancer. On n’aurait jamais pensé dire ça tant Ellroy est l’écrivain de l’excès mais il semble cette fois en faire trop. Même s’il se montre encore assez habile pour aider le lecteur à garder le fil, on ne pourra régulièrement s’empêcher de se demander où il nous emmène. La débauche d’énergie dépensée tout au long de ces 700 pages ne suffit pas à masquer sa difficulté à recentrer son récit sur un seul plan. Le choix de cette intrigue à trois volets déroute puis finit par lasser, même avec la meilleure volonté.

Certes, sexe, folie, violence, drogues, alcool et trahison ont encore le beau rôle ici. Certes, Dudley Smith, diamant noir au coeur du maelstrom, se surpasse dans l’abjection. Certes, l’honnêteté reste ici un concept fumeux, voire honteux et Ellroy excelle à nous dépeindre les relations torturées qui unissent ses protagonistes. Certes, cette noirceur qui imprègne chacune des pages de ce livre continue d’exercer le même mélange de fascination et de répulsion que l’on a pu ressentir à la lecture de ses précédents ouvrages. Et toutes les obsessions d’Ellroy sont largement présentes et exploitées ici. Mais il sera difficile de se défaire de cette impression de « trop » …

On l’aura compris, tous les ingrédients d’un bon roman de James Ellroy sont ici réunis, mais en trop grande quantité ou avec des erreurs de dosage qui en font, au final, un plat un peu lourd, indigeste. Bien sûr, on fait un peu la fine bouche, mais c’est justement parce qu’on aime Ellroy que l’on se permet d’en parler ainsi. Ces quelques défauts ne doivent pas faire oublier à quel point on a affaire ici à un grand écrivain qui n’a, depuis bien longtemps, plus rien à prouver et s’évertue pourtant à peaufiner une oeuvre déjà monumentale. L’homme est bien au-dessus de la mêlée et les quelques bémols abordés ici ne suffiront pas (pour l’instant) à le faire chuter de son piédestal. La tempête qui vient ne sera assurément pas la pièce maîtresse de ce nouveau Quatuor mais vient s’ajouter au grand oeuvre d’Ellroy, dont on attendra la suite avec moins de certitudes que l’on a pu en avoir cette fois…

Yann.

L’avis d’Aurélie :

Une tempête, c’est exactement ce qui nous tombe sur le coin de la figure quand on commence à lire ce roman. Une tempête de personnages hauts en couleurs (c’est peu de le dire), d’actions qui s’enchaînent et s’entrecroisent, de faits historiques, de débauche, de crimes…

Pour moi, lire ce nouveau texte d’Ellroy ça a été comme regarder la meilleure série de tous les temps. J’ai dévoré les trois 1ers quarts en un temps record (vous savez « allez, encore un épisode ! ») puis me suis forcée à ralentir, ne voulant pas quitter cette ambiance hallucinante trop vite.

Alors bien sûr, il faut s’accrocher, il se mérite ce roman, le lecteur doit être en mesure de pouvoir jongler entre tous les personnages (qui ont souvent en plus un ou plusieurs surnoms), toutes les situations et une intrigue complexe mais peu d’auteurs me font cet effet « wahou ». Son style est grandiose et inimitable, son scénario sort tout droit d’un esprit brillamment torturé.

J’ai terminé ma lecture avec un sourire de satisfaction aux lèvres et deux envies : voir un jour le roman adapté à l’écran et son auteur consacré Prix Nobel de littérature.

Et bravo aux traducteurs, Sophie Aslanides et Jean-Paul Gratias ! Je n’ose imaginer le temps nécessaire à accomplir un tel travail pour une oeuvre aussi riche et complexe.

Aurélie.

La tempête qui vient, James Ellroy, Rivages / Noir, 700p., 24€50.