Un été en BD, épisode 1 – New York Cannibals, Boucq & Charyn (Le Lombard) – Yann

Photo : Yann Leray.

Impossible, pour celles et ceux qui l’ont lu, d’avoir oublié le très bon et très noir Little Tulip, publié en 2014 (mêmes auteurs, même éditeur). Le retour du prolifique Jérôme Charyn au scénario et du talentueux François Boucq au dessin s’annonçait donc comme une très bonne nouvelle. Et le tandem ne déçoit pas avec ce New York Cannibals, qui reprend les choses 20 ans après la fin de son prédécesseur.

Azami, la fille adoptive de Paul, a grandi et est devenue flic. Gavée de stéroïdes et autre substances, elle en impose par sa force et sa carrure, impressionnant ses collègues du boulot autant que ceux de la salle de muscu où elle a ses habitudes. Mais la médaille a son revers et l’abus de produits dopants lui interdit d’avoir des enfants. Le jour où elle trouve un bébé dans une poubelle, le désir de se l’approprier pour l’élever prend le pas sur la raison et elle l’emmène chez Paul qui, de son côté, se retrouve confronté aux fantômes de son passé au goulag.

Peuplé de saints et de démons, New York Cannibals met en scène une humanité fracturée, un monde de laissés pour compte au sein duquel la survie quotidienne ne s’acquiert la plupart du temps qu’au prix de la violence. Entre réminiscences de l’enfer de la Kolyma et réalité des bas-fonds new-yorkais, Paul et Azami sont ainsi confrontés à la cruauté des gangs et des trafiquants de tout poil.

Inexorablement noir et dur, New York Cannibals, grâce à l’imagination de Charyn et au dessin exceptionnel de son acolyte, parvient à garder une certaine lumière à travers quelques portraits saisissants. Dans un décor particulièrement réaliste, Boucq et Charyn déroulent leur histoire avec le savoir-faire des vieux briscards qu’ils sont et le résultat devrait marquer les esprits au moins autant que l’avait fait Little Tulip.

Yann.

New York Cannibals, Boucq et Charyn, Le Lombard, 145 p. , 24€50.

Blackwood, Michael Farris Smith (Sonatine) – Yann

« Les vignes pendaient des bosquets tels des rideaux donnant sur les coulisses, et l’homme y pénétra. Se tenant là parmi les arbres. S’enfonçant plus profondément. La voûte de kudzu au-dessus de lui bloquait l’éclat de la lune et dans l’obscurité il entendit des choses et s’en imagina d’autres, et il regagna la route précipitamment. Sa respiration plus rapide, son coeur plus rapide. Les coins de sa bouche se soulevèrent et esquissèrent un sourire. il ne voulait plus partir. il ne voulait plus s’éloigner dans la nuit. »

Photo : Yann Leray.

Après s’être fait remarquer dès 2015 avec Une pluie sans fin dans la défunte collection Super 8 (déjà chez Sonatine), Michael Farris Smith confirme avec ce quatrième roman qu’il possède une voix et, surtout, un imaginaire bien à lui. Toujours profondément ancré dans le Sud dont il est originaire (le Mississipi en l’occurrence), Blackwood devrait confirmer les espoirs placés en lui.

De retour dans la petite ville de Red Bluff vingt ans après l’avoir quittée, Colburn espère pouvoir y retrouver une vie aussi normale que possible malgré les fantômes de son enfance qui hantent ce lieu. Mais il n’est pas le seul nouvel arrivant : un couple de paumés accompagnés de leur enfant débarque un beau jour dans une voiture en fin de course et pose ses sacs quelque part au bord de la route … Dans cette ville en plein déclin, la disparition de deux frères jumeaux quelques jours plus tard va réveiller les mauvais souvenirs en même temps que les rancunes les plus tenaces.

Photo : Philippe Matsas.

Construit sur une trame usée jusqu’à la corde, Blackwood convainc pourtant sans peine, preuve s’il en était besoin du sacré talent de conteur de Farris Smith qui, dès les premières lignes, impose une ambiance étouffante à l’image du kudzu, cette vigne vierge qui envahit les environs de la ville et recouvre aussi bien les arbres que les maisons abandonnées et tous les déchets que les hommes peuvent laisser derrière eux. Prenant place au sein d’un décor oppressant, d’une ville dont la fin semble proche, inexorablement grignotée par une végétation que les habitants ont renoncé à essayer de maîtriser, Blackwood ne laisse que peu de place à l’espoir. Michael Farris Smith met ici en scène des personnages malmenés par le destin, sortes de marionnettes luttant en vain pour couper les fils qui les dirigent, victimes de leur passé comme de leurs sentiments.

« Red Bluff était passée du statut de nille part à celui de quelque part en seulement quelques heures. L’angoisse et le chagrin avaient réveillé la ville endormie avec des émotions qui étaient comme des coups de poing dans le ventre. »

Photo : Andy Anderson.

Marqué par un drame qui ouvre le roman, Blackwood est le récit d’une impossible rédemption en même temps que celui d’une plongée dans le mal absolu, au coeur des ténèbres. Malgré leur conscience que le salut ne peut venir que de la fuite, ses protagonistes échouent à quitter la ville, comme attachés eux aussi par ce kudzu qui finira par tout recouvrir. Moite, suffocant, Blackwood suinte l’angoisse et la noirceur, parfait représentant de ce « Southern Gothic » qui n’en finit pas d’altérer la frontière entre réel et fantastique, donnant ainsi libre cours à nos cauchemars intimes.

Yann.

Blackwood, Michael Farris Smith, 281 p. , 21€.

Les Oiseaux du temps, Amal El-Mohtar & Max Gladstone (Mu / Mnémos) – Yann

« Elle scrupte les ombres, cherchant son chasseur, sa proie. Elle perçoit les infra et les ultrasons. Elle se languit d’un contact, d’un nouveau combat, plus valeureux, mais elle est seule avec les cadavres, les éclats, et la lettre laissée par son ennemie. »

Née il y a tout juste un an, la collection Mu des éditions Mnémos publie peu (6 titres depuis sa création) mais publie bien. Portés par des couvertures remarquables, les textes proposés brillent par leur originalité et leur force. Les Oiseaux du temps, oeuvre écrite à quatre mains par deux chroniqueurs du New York Times, arrive en France précédé d’une réputation flatteuse, ses qualités ayant déjà été récompensées outre-Atlantique par les plus grands prix des littératures de l’Imaginaire (le Hugo, le Nebula et le Locus, rien de moins). Il était donc tentant de se pencher sur ses 188 pages et tenter de comprendre l’engouement provoqué par ce premier roman, dont la forme épistolaire pouvait pourtant rebuter quelque peu.

Photo : Yann Leray.

Combattantes clés d’une guerre spatio-temporelle dont l’origine se perd dans les brumes du passé, Bleu et Rouge s’affrontent sans relâche, confrontant leur imagination et leur dextérité au cours de batailles hors du commun lors desquelles elles modifient à leur guise le destin des hommes. Rouge est sous les ordres de Combattante, Bleu sous ceux de Jardin, deux entités puissantes dont on ignore les raisons de la rivalité. Mais, au fil des combats, un respect mutuel naît entre les deux guerrières qui engagent une correspondance secrète au risque de se voir accusées de collaboration avec l’ennemi. Peu à peu, le ton de ces missives se fait plus intime, plus pressant aussi et l’amour semble vouloir se faire une place sur les champs de bataille.

Les Oiseaux du temps est un texte à la beauté étrange et entêtante, qui pourrait emprunter à Christophe le titre de sa chanson « le Beau bizarre ». Roman intemporel et délicat, il déconcerte et séduit, intrigue et fascine. Pourtant pas d’un accès évident, volontairement flou par moments, virtuose et poétique, il parvient néanmoins à enferrer le lecteur dans les fils de son récit, les brins de son histoire, ainsi que la vivent ses protagonistes. Car le temps devient ici une notion bien différente de celle que nous, simples humains, pouvons en avoir et la façon dont il est vécu par Bleu et Rouge ne peut que nous interpeller.

« Toutes les batailles ne sont pas grandioses, toutes les armes ne sont pas féroces. Même nous, qui combattons à travers le temps, oublions la valeur d’un mot prononcé au bon moment, d’un bruit dans le bon moteur, d’un clou dans le bon sabot … Il est si facile de détruire une planète que l’on peut négliger la valeur d’un murmure susurré à la neige. »

On ne pourra qu’admirer l’harmonie qui semble envelopper ce texte, la façon dont les deux auteurs ont mêlé leurs écritures sans que l’un ne prenne le dessus, sans que l’on sache même qui écrit quoi. L’ensemble est d’une cohérence exemplaire malgré les postulats spatio-temporels volontairement flottants sur lesquels repose le récit. Empreint d’un voile qui ne découvre que partiellement les faits, Les Oiseaux du temps rayonne d’une flamme unique qui touche au coeur, nous laissant rêveurs aux yeux brillants, conscients d’avoir lu des pages rares, d’avoir aperçu de nouveaux territoires littéraires dont les promesses aident à oublier la médiocrité trop souvent proposée par ailleurs. Virtuose, éminemment original, puissamment poétique, il devrait sans aucun doute marquer cette année de lectures.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Julien Bétan.

Yann.

Les Oiseaux du temps, Amal El-Mohtar et Max Gladstone, Mu, 188 p. , 19€.

James Carlos Blake vs Willy Vlautin – Boxe à la Une – Yann

Il marqua une pause et cracha un jet de tabac : « C’est dur la boxe. Parfois, c’est drôle, parfois c’est bizarre, parfois triste. Mais c’est toujours dur. Comme on dit souvent, c’est pas pour tout le monde. En tout cas, c’est ce que j’en pense, moi. » James Carlos BlakeVies et morts de Stanley Ketchel.

Photo : Yann Leray.

Sport régulièrement mis en lumière au cinéma et, dans une moindre mesure, en littérature, la boxe revient sous les feux des projecteurs ces dernières semaines grâce aux hasards des calendriers éditoriaux. Deux romans américains, donc, deux ambiances et, à mes yeux, un vainqueur incontestable.

Devenir quelqu’un est le cinquième roman de Willy Vlautin chez Terres d’Amérique, dans une traduction signée Hélène Fournier. Également connu comme auteur-compositeur-interprète au sein du groupe Richmond Fontaine, Vlautin est né en Oregon où il vit toujours. Suivant les pas d’Horace Hopper, son roman se déroule entre le Nevada et l’Arizona. Jeune homme d’origine indienne, Horace a été élevé par un couple de fermiers blancs après avoir été abandonné par ses parents. Son rêve est de faire carrière dans la boxe et il va, pour y parvenir, quitter le ranch familial pour Tucson, Arizona, où il espère devenir un champion sous le nom d’Hector Hidalgo. Ses origines indiennes induisant fréquemment les gens en erreur, Horace est régulièrement pris pour un mexicain, peuple ayant donné naissance à quelques boxeurs d’exception, réputés pour leur pugnacité et leur courage.

« Mr Reese lui avait expliqué que la vie, en elle-même, est un fardeau bien cruel car nous savons tous que nous venons au monde pour mourir (…) Mais, avait ajouté le vieux rancher, on peut adoucir un peu les choses en faisant preuve de respectabilité et d’honnêteté, et la vie devient alors plus supportable. Pour lui, les menteurs et les lâches étaient de la pire espèce car ils vous brisent le coeur dans un monde qui est précisément fait pour cela. »

Poussé par la conviction qu’il fera ses preuves sur le ring et gagnera enfin la considération qu’il pense mériter (oubliant sans doute un peu vite celle que lui témoignent déjà ses parents adoptifs), Horace sera vite confronté à la réalité de la vie en dehors du ranch, dans une ville et un état qu’il découvre et où personne ne l’attend.

Empreint de bons sentiments et habité par une mélancolie sourde , Devenir quelqu’un n’est finalement pas tant un roman sur la boxe qu’un livre sur l’identité, la difficulté de se construire selon ses rêves. Willy Vlautin fait preuve de sensibilité et de tendresse envers ses personnages et, par là-même, semble ôter à Horace / Hector ses chances de faire carrière dans un sport aussi brutal que la boxe. C’est peut-être cet aspect du roman qui empêchera finalement d’adhérer complètement à l’histoire, ce côté presque larmoyant que l’on aurait souhaité plus retenu. Une fois n’est pas coutume, nous voilà donc déçus par un titre de ces prestigieuses Terres d’Amérique dont on vous parle régulièrement par ici.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Fournier.

26 novembre 1908, à San Francisco, Stanley Ketchel (à gauche) et Billy Papke. Photo prise juste avant le K.O. Bettmann Archive.

Toute autre ambiance chez James Carlos Blake qui, à son habitude, choisit de remettre en lumière un personnage haut en couleurs de l’histoire des États-Unis, Stanley Ketchel (1886-1910) en l’occurrence, champion du monde des poids moyens au début du XXème siècle, aujourd’hui tombé dans l’oubli.

Fuyant un père alcoolique et violent, le jeune Stanislaus Kaicel entame une vie de vagabond et passe plusieurs années à bourlinguer avec les hobos, découvrant le vaste pays en même temps que la violence de ce nouveau monde en ébullition.

« Il rêvait d’être un desperado, un cavalier solitaire de renom, que l’on viendrait interroger sur ses exploits audacieux. Il se voyait posant l’appareil d’un photographe, les yeux plissés, les pouces dans la ceinture de son holster pour illustrer des récits le décrivant comme un homme à la fois dangereux et incompris. Il aurait voulu être, après avoir quitté cette terre, le sujet de ballades mélancoliques. »

De gauche à droite : Pete Dickerson, Stanley Ketchel, Emmett Dalton, Joe Gorman. Fasciné par les figures des Dalton, Ketchel finira par rencontrer le seul survivant de la bande, Emmett, en 1910, peu de temps avant sa mort. Crédit non trouvé.

À défaut d’être le sujet de ballades mélancoliques, il devient le personnage central de ce roman plein de bruit et de fureur dans lequel James Carlos Blake déploie tout son talent à faire revivre une époque où tout semblait possible, surtout si l’on disposait, comme Ketchel, d’une propension à la violence et d’une ambition féroce. Après avoir fait ses preuves comme « videur » dans un saloon de Butte (Montana), le jeune Stanislaus sera rapidement rebaptisé lorsque s’offrira à la lui l’opportunité d’entamer une carrière de boxeur. Devenu Stanley Ketchel, alias « l’Assassin du Michigan », il se fera très vite un nom et une réputation à la hauteur de ses espoirs. Manquant singulièrement de technique, le jeune homme brille surtout par sa férocité et la force de ses coups. À une époque où les règles de la boxe étaient plutôt permissives, le public assistait ainsi à des combats d’une violence incroyable où tout (ou presque) était permis. Les conditions semblaient donc réunies pour permettre à Ketchel une ascension rapide dans ce monde où il avait enfin trouvé sa place.

Ketchel contre Jack Johnson, champion du monde des poids lourds (1909). Crédit non trouvé.

James Carlos Blake impressionne une nouvelle fois par cette capacité qu’il a de redonner vie (et de quelle manière !) à un personnage hors-norme tout en restituant avec une énergie incroyable l’ambiance de ces années électriques où le monde semblait vouloir avancer toujours plus vite. Suivant le parcours de Ketchel et les combats épiques qui firent de lui, en quelques années, une légende vivante, il plonge le lecteur au milieu du ring, au plus près des coups démesurés qui fusaient de part et d’autre. Mais, et ça n’est pas là la moindre de ses qualités, l’écrivain s’attache à l’homme derrière le combattant et parvient à rendre émouvante cette figure indomptable et fière qui ne semble pouvoir s’exprimer qu’avec ses poings et vécut comme une rockstar bien avant l’heure. C’est paradoxalement au sein de ce récit brutal et d’un réalisme cru que Blake parvient à se montrer plus touchant que Willy Vlautin.

« Et tandis que Ketchel se dressait au centre du ring, le poing levé, il comprit que ce qu’il aimait le plus dans le combat, c’était la grande clarté qui s’en dégageait. il n’aurait pas su l’exprimer, mais s’il y avait une chose qu’il avait fini par comprendre, c’est que quand tu mets un adversaire K.O., tu résous une situation comme aucune rhétorique ou comme aucun argument philosophique ne saurait le faire. Le K.O., c’était la vérité dans toute sa pureté. »

Vies et morts de Stanley Ketchel est donc une nouvelle réussite à mettre au crédit de James Carlos Blake dans sa volonté de ressusciter ces destins oubliés, souvent marqués par la violence et un certain sens de l’honneur. Stanley Ketchel revit ainsi sous nos yeux dans ces pages emplies du fracas des combats et des hurlements des spectateurs et on termine le livre avec un certain sentiment d’injustice en se demandant comment il est possible qu’un personnage aussi exceptionnel ait été si rapidement effacé de la mémoire collective. Brillant.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Elie Robert-Nicoud.

Yann.

Devenir quelqu’un, Willy Vlautin, Albin Michel – Terres d’Amérique, 304 p. , 21€90.

Vies et morts de Stanley Ketchel, James Carlos Blake, Gallmeister, 377 p. , 23€80.

Les Collectionneurs d’images, Jòanes Nielsen (La Peuplade) – Yann

« Les Féroïens sont un peuple faible, dit le père en tendant la bière à Staffan. Pourquoi les Féroïens ne connaissent-ils pas l’art de penser plus rationnellement, de façon plus moderne, je l’ignore. C’est justement une caractéristique des gens faibles de tomber dans les excès. Notre société est pleine d’extrémistes religieux et nationalistes, et je parierais qu’un homme sur trois dans ce pays est soit alcoolique soit quelque chose de similaire à ce diagnostic. »

Photo : Yann Leray.

Bien sûr, ça nous dit quelque chose, les îles Féroé. On a déjà entendu ce nom mais, pour ce qui est de les situer plus ou moins précisément, c’est déjà une autre paire de manches. Quant à notre connaissance de la littérature féroïenne, puisque c’est ainsi qu’on dit, c’est le désert, il faut bien le reconnaître. Alors accueillons comme il se doit ces Collectionneurs d’images qui, en 440 pages, vont nous aider à combler cette double lacune et nous permettre de découvrir le monde méconnu de ce bout isolé du royaume du Danemark.

Situées au nord de l’Angleterre, à mi-chemin entre la Norvège et l’Islande, les Féroé constituent un archipel de 18 îles et une province autonome du Danemark depuis 1948. On y compte un peu plus de 50000 habitants. Bénéficiant d’étés frais et d’hivers doux, les Féroé connaissent environ 260 jours de pluie par an. L’activité économique principale est la pêche. Il est à noter que le roman est complété par une longue préface qui vient apporter bon nombre d’informations sur les Féroé et leur histoire.

Ils sont six garçons, scolarisés à l’école Saint-François de Tórshavn, la capitale des Féroé. Élevés par des nonnes, ils trompent leur ennui en collectionnant des images extraites de contes ou prélevées sur des paquets de Corn Flakes. S’attachant à ces six destins sur une période qui court des années 50 aux années 90, Jòanes Nielsen choisit d’ouvrir son roman par quelques lignes au cours desquelles il revient sur la mort de chacun de ses protagonistes, une façon comme une autre de montrer que l’enjeu du texte est ailleurs. Aussi ambitieux puisse sembler le projet, l’auteur féroïen se propose en effet de retracer l’histoire de l’archipel et de ses habitants à travers quelques figures assez représentatives de la société féroïenne. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il y parvient brillamment, évitant le didactisme et la lourdeur que l’on pourrait attendre d’un tel exercice. Bien au contraire, il parvient à livrer ici une vraie fresque humaine et vivante, entre intime et collectif, liant avec grâce les parcours de ces six garçons, dont certains n’auront pas le temps de vieillir.

Se dessine alors au fil des pages, le portrait parfois contradictoire d’un peuple capable de s’auto-dénigrer comme de se battre pour la reconnaissance de la langue féroïenne à l’université ou de réclamer son indépendance à cors et à cris. On assiste ainsi à la lente évolution des mentalités en même temps qu’à l’arrivée du progrès sur l’archipel. La solitude des îles n’empêche pas les échos et les soubresauts du monde extérieur de se faire sentir ici aussi et Jòanes Nielsen livre ainsi des pages bouleversantes sur la difficulté d’être homosexuel à Féroé et sur le sort des premiers malades du sida qui, pour la plupart s’exilaient au Danemark, à la fois pour échapper à la vindicte populaire et dans l’espoir d’y être mieux soignés. Portrait aussi fidèle que possible d’un peuple auquel son auteur appartient, Les Collectionneurs d’images ne vise pas l’hagiographie et ne dissimule rien des défauts et des faiblesses des Féroïens mais la tendresse et l’attachement de Nielsen pour eux restent palpables tout au long du livre.

« Comme si souvent auparavant, Sigmar répéta l’histoire des années 1980 et souligna ses mots de puissants coups de canne sur le plancher. Il fulminait sur une activité de construction qui avait corrompu toutes les traditions d’usage. Dans tout le pays, on avait construit des routes et des tunnels. De nouvelles halles avaient poussé comme des champignons autour des quais et des zones industrielles, et jamais autant d’artisans étrangers n’avaient travaillé aux îles Féroé. »

Photo : Jòanes Nielsen par Antonin Pons Braley.

Portrait juste et touchant d’un peuple tiraillé entre tradition et modernité, fresque historique autant que politique et sociale, le roman de Jòanes Nielsen est un véritable hommage aux Féroé et à leurs habitants ainsi qu’un témoignage précieux mettant en lumière cet endroit finalement pas si oublié du monde. Une nouvelle réussite à mettre au crédit de La Peuplade qui étoffe ainsi son catalogue de belle manière.

Traduit par Inès Jorgensen.

Yann.

Les Collectionneurs d’images, Joanes Nielsen, La Peuplade, 468 p. , 21€.