Les nuits rouges, Sébastien Raizer (Gallimard – Série Noire) – Yann

« Notre rôle ici, Keller, ce n’est pas la loi ni la justice, mais la paix sociale. A n’importe quel prix. On doit s’assurer que le couvercle est étanche et que la merde ne déborde pas. Et puis voilà : un cadavre oublié depuis quarante ans vient faire exploser toute cette belle organisation. »

Photo : Yann Leray

Décidément à part dans le paysage du roman noir français, Sébastien Raizer, découvert ici avec la novella 3 minutes 7 secondes (La Manufacture de Livres – 2018) a un parcours hors des sentiers battus. Fondateur des éditions du Camion Blanc, spécialisées dans la musique (puis celles du Camion Noir par la suite, autour des univers plus marginaux, voire sulfureux), il est également champion de iaido, art martial également nommé la Voie du Sabre. Résidant au Japon depuis 2014, il propose avec Les nuits rouges son huitième livre, le quatrième à la Série Noire.

Directement inspiré de son enfance dans le nord-est de la France à la fin des années 1970, en pleine crise de la sidérurgie, ce polar contemporain remet en lumière la politique ayant conduit à la fermeture des mines. De nos jours, lors des travaux d’arasement du crassier de la ville est découvert un cadavre, momifié depuis 1979. Lorsque le corps est identifié comme celui d’un ancien syndicaliste, vraisemblablement assassiné, ses deux fils, jumeaux, vont tenter de remonter le cours de l’histoire pour comprendre le passé et retrouver les responsables de la disparition de leur père, qu’ils pensaient parti avec une maîtresse alors qu’ils étaient tout jeunes. La ville connaît au même moment une vague de meurtres particulièrement violents, perpétrés au pistolet-arbalète et qui ressemblent à des règlements de compte dans le milieu du trafic de drogue.

Les nuits rouges se caractérise dès les premières pages par la consistance que Sébastien Raizer a su donner à ses personnages. Le flic albinos Faas, en particulier, impressionne le lecteur autant que le commissaire adjoint Keller récemment muté dans le secteur et la confrontation entre les deux hommes sera un des leviers du récit. Mais c’est dans sa description du contexte social que l’auteur se montre le plus convaincant ainsi que dans son analyse des décisions et compromissions qui ont fait de cette région ce qu’elle est aujourd’hui.

« Après avoir été le laboratoire de l’archétype politique, policier, médiatique et social de la performativité de la crise, la région est devenue une zone d’expérimentation d’avant-garde d’humains inutiles. Nous sommes inédits, mec. Nous ne servons strictement à rien. Pas un seul d’entre nous. Nous sommes la société du futur. Nous avons quarante ans d’avance. Mais cet aspect-là, tu n’en as rien vu. Tu ne te doutes même pas de son existence. »

Profondément désenchanté, Les nuits rouges est bien plus que le roman d’une région, c’est avant tout celui d’un monde inexorablement dévoré par la finance et la violence du capitalisme. Sébastien Raizer rend ici hommage à ces hommes et ces femmes broyés par un système dans lequel leur humanité même a été de tous temps niée. C’est aussi un excellent polar qui trouve toute sa place au sein de la Série Noire.

En complément de la lecture des Nuits rouges, vous pourrez aller consulter cet entretien passionnant publié par les collègues de Nyctalopes : c’est ici.

Yann.

Les nuits rouges, Sébastien Raizer, Gallimard – Série Noire, 283 p. , 18€.

Avant les diamants, Dominique Maisons (La Martinière) – Yann

Photo : Yann Leray.

« Comme l’a dit Walter Wanger, un immense producteur : « Le commerce suit les films, nous devons allier la diplomatie traditionnelle à Donald Duck. » Je crois que l’industrie a bien conscience que nous sommes là pour transmettre l’ American Dream au monde. Grâce au rayonnement du cinéma, dans vingt ans, tout homme aura deux nationalités : la sienne et l’américaine. Une piscine, une belle blonde et une grosse voiture : le communisme ne peut pas proposer ça. C’est plus efficace qu’un livre de Jean-Paul Sartre. »

Ces quelques mots que l’on imaginerait sans peine dans la bouche d’un producteur d’Hollywood sont en fait extraits d’une conversation entre le général Trautman et le major Buckman, éclairant ainsi les visées de l’armée américaine sur l’industrie du cinéma, excellent vecteur de propagande anti-communiste en cette année 1953. Dominique Maisons pose ici rien moins que les bases de son roman et revient sur un phénomène qui prit son essor dès la fin de la première guerre mondiale, à savoir la mainmise de l’armée sur bon nombre de productions hollywoodiennes afin d’exacerber la fibre patriotique et de redorer son blason. Mais, avec l’essor du maccarthysme et la chasse aux sorcières qui en résulte dès 1950, l’état-major décide de s’attaquer à l’ennemi communiste par le biais des films produits en masse à l’époque. Les grands studios se montrant parfois rétifs à l’exercice, c’est vers les producteurs indépendants que les militaires se tournent alors, apportant leur aide logistique et financière au tournage des films en contrepartie d’un message sans ambiguïté les présentant comme le dernier rempart contre la vermine rouge. Hollywood, de l’autre côté de l’écran, n’est rien d’autre qu’un terrain miné où s’affrontent plus ou moins directement la mafia, l’armée et les ligues de vertu, bien loin du rêve vendu sur pellicules …

C’est ainsi que Larkin Moffat, producteur raté, risée du milieu, prêt à tout pour s’imposer, accepte sans états d’âme la proposition que lui font le major Buckman et l’agent Annie Morrisson dans des termes on ne peut plus clairs. L’armée, ne pouvant financer directement les productions auxquelles elle s’intéresse, va convaincre la mafia d’avancer au producteur la somme dont il a besoin pour mener son projet à bien, charge à lui de rembourser ses dettes en temps et en heure. Dans le panier de crabes qu’est Hollywood à l’époque, la manoeuvre ne choque personne et Moffat va pouvoir lancer son film, avec, en tête d’affiche, une jeune femme que lui impose le mafioso Jack Dragna en échange de son soutien financier. Mais la personnalité du producteur et les deux millions de dollars en jeu vont faire dérailler le scénario si soigneusement élaboré.

Johnny Stompanato et Mickey Cohen. Crédit photo : AP.

Peuplé de personnages troubles fascinés par la célébrité, l’argent et le pouvoir qu’il procure, Avant les diamants impressionne par son ambition et l’apparente décontraction avec laquelle Dominique Maisons déroule son histoire. Sa restitution du lieu et de l’époque sonne juste à chaque ligne et il brille autant dans sa description des rapports humains que dans sa peinture de l’industrie cinématographique et des tournages. A ce titre, le premier chapitre est un régal de réalisme cru présentant sans fard l’envers du décor et les 500 pages qui suivent sont du même acabit. Même si l’expression est largement galvaudée, on n’hésitera pas à parler ici de lecture jubilatoire tant l’auteur semble avoir pris un plaisir fou à écrire ce que l’on considérera volontiers comme une des grandes réussites de l’année. Mêlant allègrement personnages fictifs et vraies célébrités de l’époque, Dominique Maisons met ces protagonistes au service de son histoire en parvenant à sonner juste à chaque instant. On croisera ainsi dans ses pages les mafieux Johnny Stompanato, Mickey Cohen et Jack Dragna aussi bien que des grands pontes du cinéma (Darryl F. Zanuck) ou des actrices et acteurs dont certains défrayèrent la chronique dans ces années folles (Errol Flynn, Clark Gable ou Hedy Lamarr). Ce casting de luxe est complété par des figures tout aussi crédibles, dont l’ambivalent père Starace, l’ambitieuse Didi Brummelle ou le major Bruckman, joueur compulsif amoureux de sa partenaire. Tous en proie à leurs démons, ils se débattent pour gagner leur place au soleil mais certain(e)s en paieront le prix fort.

Lu en fin d’année, Avant les diamants s’impose sans peine comme une de nos meilleures lectures de 2020, un vrai grand moment de plaisir comme on n’en croise pas si souvent. Dominique Maisons, que l’on découvre ici bien tardivement, fait montre d’un savoir-faire et d’une virtuosité qui forcent le respect. Cru, libre, drôle et cruellement noir, son texte a l’épaisseur, l’intelligence et la classe d’un grand roman noir, bien au-dessus de la mêlée.

« Il a détruit les documents et courriers sensibles depuis longtemps. Les compromissions, les jeux d’influence, les marchandages avec la morale et les passe-droits selon l’importance des dons, tout a disparu. Il a fait place nette, tout en étant persuadé que les années à venir ne s’embarrasseront plus de ces arrangements. Le commerce et la morale catholique ne font pas bon ménage et, pour vendre ses films aux quatre coins du monde, Hollywood devra s’affranchir du carcan religieux qui l’étouffe aujourd’hui. Le temps des films produits par des juifs selon les principes moraux catholiques pour un public protestant est révolu. Une morale mondiale va se dessiner, au service des intérêts commerciaux des multinationales et ce sera la seule qui comptera. »

Yann.

Avant les diamants, Dominique Maisons, La Martinière, 520 p., 21€90.

Francis Geffard, entre deux mondes – Entretien

« La librairie sort étonnamment renforcée de cette redoutable année 2020, et c’est pour moi l’un des meilleurs signes qui soient pour l’avenir. »

La librairie Millepages, à Vincennes.

A l’heure où l’on fête les 40 ans de la librairie Millepages, pouvez-vous revenir sur ce qui vous a amené à la créer ? L’idée n’était pas forcément une évidence pour vous qui aviez grandi au sein d’une famille de militaires, ce qui ne vous a pas empêché, ainsi que le soulignait ces derniers jours, Pascal Thuot (aujourd’hui directeur général de Millepages), de devenir à l’époque le plus jeune libraire de France.

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été lecteur dès que j’ai été en âge de lire seul. La bibliothèque de l’école, puis celle du lycée, la bibliothèque municipale et les librairies de Vincennes étaient mes lieux de prédilection et ils ont contribué à ma formation livresque. Avant de commencer des études de droit, j’avais songé à faire l’Asfodelp, l’école de librairie qui se trouvait alors rue Saint-Dominique, mais le parcours offert ne me tentait guère. On était encore un peu au XIXe siècle à ce niveau-là et loin de ce que l’INFL offre aujourd’hui aux jeunes et moins jeunes qui souhaitent devenir libraires. La révolution de la librairie dite de création commencerait autour de la bataille pour le prix unique autour de Jérôme Lindon. Au bout de trois années de droit, j’ai réalisé que je faisais fausse route et que je m’ennuierais à mourir si je poursuivais cette voie. Je suis immédiatement revenu à cette idée de librairie, je n’ai pas passé mes partiels de février 1980 et quelques mois plus tard le 18 octobre de la même année Millepages ouvrait ses portes dans un local de 30 mètres carrés dans une petite rue proche du centre de Vincennes. C’était auparavant un magasin de modélisme tenu par un couple qui souhaitait prendre sa retraite, Mr et Mme Martzloff, qui m’ont permis d’acquérir le droit au bail à crédit. J’étais animé de la meilleure volonté du monde et prêt à affronter les montagnes mais totalement inconscient. J’ai appris le métier de libraire sur le terrain pendant toute ma vingtaine, en me battant pour que la librairie survive, et en la faisant telle que je le souhaitais : ouverte à tous les lecteurs, accueillante et dynamique, riche en propositions : vitrines, coups de cœur, prix littéraire décernés par l’équipe, rencontres et signatures, événements extérieurs…

– Cette première expérience de libraire a-t-elle conditionné les rapports que vous entretenez encore aujourd’hui avec les gens du métier ? A poste équivalent au sein d’autres maisons d’édition, il est très rare de ressentir une telle disponibilité, voire une telle proximité.

Évidemment, le fait d’avoir cette expérience de libraire m’a façonné et je possède toujours cet esprit-là aujourd’hui. Je connais les difficultés de ce métier, je connais ce lien que l’on crée avec les lecteurs et le rôle capital que jouent les libraires dans la vie de la littérature. Même si je suis devenu éditeur au fil des ans, je suis resté très proche de la librairie et des libraires d’abord parce que je connais les deux versants, l’amont et l’aval, et que mes liens avec Millepages ne se sont jamais distendus. J’en suis toujours le PDG et j’ai pris part avec Pascal Thuot, son directeur général depuis vingt ans, à son développement. J’ai donné beaucoup de moi-même à ce lieu et à son esprit, et cela a été un énorme soulagement de constater qu’il pouvait vivre sans moi, que d’autres pouvaient le faire évoluer et y apporter d’autres choses. C’est devenu un projet collectif porté par toute une équipe à la librairie générale comme à la librairie jeunesse BD, et sur ce plan rien ne pouvait davantage me combler.

– Comment la littérature s’est-elle imposée à vous ? Quel a été votre premier choc littéraire ?

La littérature s’est imposée à moi de façon différente au fil du temps. Les classiques pour la jeunesse, les auteurs du patrimoine prescrits au lycée, c’est une fois libraire que le champ s’est considérablement ouvert. J’ai eu beaucoup de chocs littéraires divers et variés mais la lecture de Sanctuaire de Faulkner a été une étape marquante, de même que celle de Enterre mon cœur à Wounded Knee de Dee Brown. Et puis, j’ai découvert Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos, Steinbeck, et les auteurs du Sud avec Flannery O’Connor, Robert Penn Warren, et Carson McCullers.

« La littérature et les Etats-Unis ont été les deux composantes de ma vie, depuis trente ans » disiez-vous dans un entretien au Monde en 2008. Le constat reste-t-il le même en 2020 ? Comment s’est faite cette rencontre avec les Etats-Unis, par quel biais ?

C’est toujours vrai aujourd’hui et cela continuera ainsi. L’année de l’ouverture de Millepages, c’est aussi celle de mon premier voyage en Amérique du Nord. J’ai entamé ainsi un long compagnonnage avec ce continent, avec son histoire, ses cultures et ses littératures. Pendant toutes ces années, la librairie a accueilli bon nombre d’écrivains américains (Toni Morrison, Richard Ford, Jim Harrison, Russell Banks, John Irving, James Ellroy et tant d’autres). Avant de mettre le pied aux États-Unis ou au Canada pour la première fois, j’avais déjà lu pas mal de livres et c’est classique : plus on s’intéresse à quelque chose, plus cette chose devient intéressante. L’Amérique est complexe, elle peut être passionnante ou déroutante, et une vie ne suffit pas à l’appréhender dans toutes ses dimensions.

« Publier moins, c’est publier mieux (…) Paradoxalement, un éditeur existe également à travers ce qu’il ne publie pas. »

Photo : Yann Leray

– En 1996, vous vous lancez dans l’aventure « Terres d’Amérique », au sein d’Albin Michel. C’était, pour vous, une suite logique à votre expérience de libraire ? Quel cheminement vous a-t-il amené là ?

C’est venu plus ou moins naturellement même si je ne m’imaginais pas un seul instant devenir éditeur. Ce n’était pas un projet mûrement réfléchi et encore moins un fantasme. Étant libraire, j’étais comme toujours aujourd’hui attiré par les librairies, et lors de mes voyages aux États-Unis j’ai pris l’habitude d’acheter des livres d’auteurs que je ne connaissais pas et qui n’étaient pas nécessairement traduits en français. C’est ainsi que s’est constituée une bibliothèque américaine au fil du temps, qui a été à l’origine de ma démarche d’éditeur car je ne vois finalement pas tant de différence fondamentale que ça entre la démarche du libraire et celle de l’éditeur qui invitent tous deux à partager les livres et les auteurs qu’ils aiment particulièrement. Être libraire ou être éditeur, c’est avant tout être lecteur.  

– Il me semble que l’engouement français pour la littérature américaine était moins prononcé à l’époque qu’il ne l’est aujourd’hui. Vous souvenez-vous de l’accueil réservé à vos premiers textes en tant qu’éditeur ?

Je crois que depuis la Seconde Guerre mondiale et la traduction croissante d’écrivains américains, l’intérêt des lecteurs français ne s’est jamais démenti. On publie beaucoup plus de titres aujourd’hui donc on peut avoir une vision faussée, je dirais que les tirages comme les ventes pouvaient être beaucoup plus importants qu’aujourd’hui. Mais l’on publiait davantage d’écrivains déjà reconnus alors qu’aujourd’hui les éditeurs prennent davantage de risques en publiant de jeunes auteurs dont ils achètent les droits pratiquement en même temps que les éditeurs américains… Internet dans un premier temps puis les réseaux sociaux ont apporté pas mal de changements à la vie littéraire et comme pour tout il y’a de bons et de mauvais côtés. Le premier livre que j’ai publié est L’hiver dans le sang , le premier roman de James Welch, un auteur du Montana qui avait la particularité d’être indien et dont l’œuvre résonne de cette culture et de cet héritage douloureux, autour de thèmes forts et universels, un peu à la manière de L’Etranger de Camus. L’accueil de la presse a été à la hauteur de mes attentes.

– Une des spécificités de « Terres d’Amérique » est la part importante accordée aux recueils de nouvelles. On sait depuis des années votre attachement à cette forme littéraire plus prisée aux Etats-Unis que par chez nous. Certains auteurs proposent des textes extrêmement forts et originaux (je pense en particulier à l’incroyable La chance vous sourit, d’Adam Johnson, qui m’a fait très forte impression). Avez-vous ressenti une évolution du regard français sur les nouvelles ?

C’est vrai et, en tant que lecteur, la nouvelle est un genre que j’affectionne particulièrement. J’ai eu un choc de lecture avec les recueils de Raymond Carver par exemple ou encore ceux de Thom Jones ou Charles D’Ambrosio. Pour moi, la nouvelle est la quintessence de la littérature et j’ai souvent découvert les écrivains que je publie en commençant à lire leurs nouvelles dans des revues et des magazines. Je pense notamment à Anthony Doerr, Sherman Alexie, Brady Udall, Karen Russell,  Eric Puchner, Joseph Boyden, Dan Chaon, Craig Davidson, Richard Lange, Wells Tower,  Robin MacArthur, Ben Fountain, Callan Wink, David James Poissant, ou Matthew Neill Null. Un bon recueil de nouvelles donne une parfaite idée de la gamme d’un écrivain, de sa capacité à camper des personnages et une intrigue. La nouvelle, contrairement au roman ne tolère pas la médiocrité. 

– Quelle est, en tant qu’éditeur, votre plus grande fierté ? Et votre regret, si vous en avez un ?

Mon histoire personnelle et intellectuelle est liée de près à la découverte et à la fréquentation des mondes indiens aux États-Unis comme au Canada. Cela a changé ma perspective sur un certain nombre de choses, notamment sur l’Histoire et sur la relation que les Européens ont entretenu avec les mondes autochtones et avec les non-Européens en général. Donc, si je dois avoir une fierté particulière en tant qu’éditeur, c’est peut-être d’avoir réuni chez Albin Michel un certain nombre d’écrivains partageant ces racines amérindiennes et dont les livres reflètent cet héritage et cette histoire à part dans l’expérience américaine. 

– Vous publiez peu, c’est une volonté qui était présente dès la naissance de la collection. Vous n’avez jamais cédé à la tentation de multiplier les titres ?

C’est vrai que je n’ai pas vraiment varié toutes ces années au niveau du rythme des parutions. Il y a d’un côté la volonté de faire des choix et de les assumer, publier moins, c’est publier mieux et donner plus de chances aux livres que l’on propose aux lecteurs. Et puis il y a la limite de notre temps comme de notre énergie. Paradoxalement, un éditeur existe également à travers ce qu’il ne publie pas. S’engager à faire découvrir le travail d’un auteur, c’est aussi lui assurer les meilleures conditions et, pour commencer, ne pas le mettre en concurrence avec un autre ou plusieurs auteurs que l’on publierait au même moment.

Photo : John Burdumy / Getty Images.

« L’extrême liberté de l’écrivain s’accompagne d’une responsabilité aussi grande vis-à-vis de son travail. C’est sur lui et seulement sur lui qu’il peut être jugé, voire décrédibilisé ce qui est la pire sanction. »

– Il a été beaucoup question, lors de cette rentrée littéraire, du roman de Jeanine Cummins, American Dirt, publié chez Philippe Rey. Mais on en a surtout parlé à cause des polémiques qu’il a pu susciter, en particulier sur la légitimité de l’autrice à vouloir rendre compte du sort des migrants au Mexique. Cette question est étroitement liée au phénomène des « sensitive readers » qui émerge ces dernières années aux Etats-Unis et gagne l’Europe. Quelle est votre position à ce sujet ? Certains de vos textes ont-ils déjà été confrontés à ce type de réactions ?

 Je pense que les choses sont assez différentes en France, même si les réseaux sociaux peuvent relayer ou créer des polémiques littéraires. Il a été si difficile aux États-Unis pour les auteurs issus de minorités de faire entendre leurs voix (la diversité dans l’édition y d’ailleurs reste un immense chantier, comme en France d’ailleurs), que la notion d’appropriation culturelle s’est développée depuis un certain temps et je comprends la frustration d’écrivains qui ont le sentiment de se faire « voler » leurs histoires par des auteurs qui n’appartiennent pas à leur communauté. Mais on ne saurait valider un système qui reviendrait à définir ce sur quoi on peut écrire ou pas. Le talent et la vision d’un écrivain priment sur tout le reste. Écrire de la fiction ce n’est pas écrire un témoignage, on peut par conséquent s’affranchir de toute barrière ou limite, endosser toutes les identités, voyager à travers l’espace et le temps. Mais l’extrême liberté de l’écrivain s’accompagne d’une responsabilité aussi grande vis-à-vis de son travail. C’est sur lui et seulement sur lui qu’il peut être jugé, voire décrédibilisé ce qui est la pire sanction.

Photo : Yann Leray

– Vous vous rendez régulièrement aux Etats-Unis. Ces voyages vous permettent de rencontrer les auteurs que vous publiez et éventuellement de continuer à prospecter. Quels sont, selon vous, les critères principaux auxquels doit répondre un livre pour pouvoir espérer voir le jour chez « Terres d’Amérique » ?

On ne sait jamais vraiment comment un livre ou un auteur va arriver à jusqu’à nous, mais les voyages, qu’il s’agisse de rencontrer des agents littéraires et des éditeurs à New York ou de passer du temps avec des auteurs ou simplement de séjourner dans un endroit particulier, ont un impact. Chaque séjour entraîne quelque chose, il y a les échanges et les conversations, les gens que l’on rencontre, les journaux ou les magazines que l’on lit, les librairies où l’on entre. Je ne crois pas que l’on puisse en tant qu’éditeur tout publier et publier tout le monde. On vit à travers ses choix et on se doit de les assumer. Je ne sais presque jamais ce que je cherche et ce sont davantage les textes qui me trouvent, quand leur lecture s’impose à moi comme une évidence. Évidemment, la qualité de l’écriture, la capacité à faire vivre des personnages, à avoir un projet littéraire et une vision, à posséder ce petit quelque chose que tant d’autres n’ont pas sont pour moi des préalables incontournables.

– Depuis la création de « Terres d’Amérique », les Etats-Unis ont vécu bon nombre de périodes sombres ? A ce titre, les romans que vous publiez finissent par constituer une radiographie assez précise des préoccupations du peuple américain au fil des années. Que vous a inspiré l’élection de Donald Trump ? Pensez-vous que l’actuel Président et la façon dont il aborde la politique finiront également par marquer la production littéraire de ces dernières années ?

Les États-Unis comme le reste du monde traversent des périodes compliquées, devant les défis permanents il y a la tentation de la facilité : céder au populisme, au complotisme, à l’absence de pensée, ériger des barrières… La littérature est évidemment l’inverse de tout ça. Je pense que la présidence de Donald Trump nous aura fait prendre conscience de tous les dangers qui menacent, le premier d’entre eux étant la fragilisation de la démocratie sous les coups de boutoir de la désinformation et de l’irresponsabilité des réseaux sociaux. Heureusement, la transition est amorcée aux États-Unis et Joe Biden sera le prochain président. Mais nous avons une petite idée désormais de ce contre quoi il nous faut lutter là-bas comme ici. Et la littérature fait partie de ce combat à mener, je ne doute pas que les écrivains américains sauront puiser dans cette expérience Trump l’inspiration nécessaire pour nous donner des œuvres engagées et qui porteront un regard nouveau sur le monde, conscients des maux qui le menacent.

– La première édition du festival America a eu lieu en 2002. C’était pour vous le prolongement logique de votre métier de libraire ? Ou de celui d’éditeur ? Ou bien un peu des deux ? Après neuf éditions, que vous inspire cette facette de vos activités ?

L’idée du festival est née de la nécessité de promouvoir les littératures nord-américaines, en dehors de la venue ponctuelle d’un auteur ici ou là afin d’assurer la promotion de son dernier livre. Publier des auteurs étrangers, c’est par définition publier des absents, des gens qui n’ont ici aucune existence préalable. Ce n’est jamais simple et il faut donc leur bâtir un vécu, étape après étape. Mais un auteur s’inscrit également dans quelque chose de plus large, quelque chose qui le dépasse. C’est cette dimension collective qui faisait défaut à mes yeux. Et l’idée du festival c’est de faire vivre des littératures le temps d’un week-end avec un nombre d’auteurs suffisamment important pour pouvoir prétendre à une représentativité significative. Y aborder des thématiques qui rassemblent des écrivains, les faire dialoguer, réfléchir, échanger sur quantité de sujets attendus et inattendus, partager sur leur façon d’écrire, de construire des personnages, etc.
Je dirai que cette partie de ma vie est étroitement liée aux deux autres, faire vivre la littérature, donner une dimension collective à l’activité solitaire qu’est la lecture. Pour moi, la librairie, l’édition et la manifestation culturelle sont trois pôles indissociables, qui chacun nourrissent ma réflexion et mon expérience.

– Quelle est aujourd’hui l’activité qui vous occupe le plus ? Où trouvez-vous l’énergie de mener ces différentes carrières de front tout en gardant cette disponibilité et cet enthousiasme qui semblent être votre «marque de fabrique» ?

L’édition est évidemment l’activité qui m’occupe le plus. Le temps des livres est un temps lent, et notre temps à nous est de plus en plus compliqué à gérer, avec son rythme frénétique. Par chance, America n’a lieu que tous les deux ans, et la librairie mène sa propre vie, ce qui me permet de mener les choses de front. Après, mon emploi du temps est organisé de telle façon que j’ai toujours un jour réservé pour la librairie et le festival, quand le besoin est là.

– Il était question, en début d’entretien, de votre premier choc littéraire ? Qu’en est-il du dernier ? De quels auteur(e)s est constitué votre panthéon personnel ?

Mon dernier choc littéraire c’est le premier roman d’une jeune fille de dix-sept ans qui s’appelle Leila Mottley. Elle est afro-américaine et originaire d’Oakland, son livre est à la fois d’une grande noirceur et d’une infinie beauté. J’ai été littéralement scotché par son talent, par la singularité et la puissance de sa voix et de son univers. Le livre sortira à la rentrée littéraire 2022. Après mon panthéon personnel est plus ou moins composé d’auteurs que je publie et que je respecte profondément. Je pense notamment à Louise Erdrich, Donald Ray Pollock ou Colson Whitehead pour ne citer qu’eux mais aussi à des auteurs plus jeunes comme Philipp Meyer, Stephen Markley ou Tommy Orange.

– Que vous inspire la période actuelle ? Quels conseils pourriez-vous donner à quelqu’un qui, comme vous l’avez fait en 1980, se lancerait aujourd’hui dans l’ouverture d’une librairie ?

La période actuelle me conforte dans l’idée d’une forme de résistance qui passe par la culture et la littérature en particulier. Quand on s’en donne les moyens, on constate que les gens sont en quête de sens, qu’ils ont envie de réfléchir, de partager. Il faut donc leur en donner des occasions et c’est ce que font les librairies en organisant des soirées et des rencontres. C’est ce que font les festivals et les lieux littéraires en proposant une programmation riche et variée. Rassembler les lecteurs est pour moi essentiel. Alors je dirais à tous ceux qui en ont envie de créer leur librairie là où ils ont l’intuition de pouvoir réussir à donner corps à leur projet. Une librairie c’est avant tout un lieu à un endroit précis et elle se fait toujours avec ceux qui vivent à cet endroit. Ce sont tout autant les clients que les libraires qui lui donnent son identité profonde.
Ce n’est pas une tâche facile ou simple mais, si on en a la volonté et l’envie, rien n’est impossible.

– 2020 a été, à tous points de vue, une année très particulière. Beaucoup de voix se sont élevées durant le confinement pour souhaiter un changement des pratiques dans le milieu éditorial et une production plus maîtrisée. Les éditeurs semblaient également désireux de jouer le jeu en réduisant le nombre de nouveautés. Depuis l’automne, nombre de libraires s’indignent du fait que tout semble être reparti de plus belle avec des programmes de fin d’année particulièrement chargés, comme si l’on essayait de rattraper les pertes des mois précédents. Que vous a inspirent ces temps hors normes ?

C’est vrai que le confinement a permis une fois encore de constater le fossé entre la  dimension industrielle de l’édition et sa dimension artisanale. Réduire le nombre de nouveautés me semble essentiel à la condition que ce ne soit pas les livres les plus exigeants ou les plus intéressants qui disparaissent. À un moment où il y a moins de grands lecteurs, où la presse traverse une grave crise, où la place du livre dans les grands médias se résume à une peau de chagrin, il est difficile de trouver des lecteurs et des relais en nombre suffisant. Publier moins, c’est nécessairement publier mieux et laisser du temps et toutes leurs chances à des livres et des auteurs qui le plus souvent disparaissent aussitôt apparus. Surcharger les librairies ne fait qu’aggraver un problème que personne ne veut réellement voir. Jusqu’à quand ?


Au fil des années, j’ai vu l’édition embrasser tous les nouveaux acteurs sur le marché les uns après les autres avec des perspectives de développement à la clé, et ironie du sort ce sont les libraires indépendants qui continuent aujourd’hui à faire le succès d’un livre, à offrir un choix réfléchi d’ouvrages et des conseils de lecture. La librairie sort étonnamment renforcée de cette redoutable année 2020, et c’est pour moi l’un des meilleurs signes qui soient pour l’avenir.

Photo : Nicolas Friess pour Le Temps.

Pourriez-vous nous donner un avant-goût de ce que sera 2021 en Terres d’Amérique ?

L’année prochaine commencera avec deux voix puissantes, celle de Louise Erdrich que les lecteurs français connaissent bien puisque son nouveau roman féministe et dystopique, L’enfant de la prochaine aurore, est le quatorzième livre de cette grande dame de la littérature américaine que je publie. Et enfin, celle de Nana Kwame Adjei-Brenyah, un jeune auteur d’origine ghanéenne, qui a fait irruption sur la scène littéraire avec un premier livre intitulé Friday Black. Des nouvelles explosives et décapantes, saluées par Colson Whitehead, qui s’attaquent au racisme endémique et au consumérisme qui sévissent aux Etats-Unis.

Paraîtront au printemps, les nouveaux romans de Willy Vlautin (Devenir quelqu’un), Christian Kiefer (Fantômes), et Taylor Brown (Le fleuve des rois). Chacun, à sa manière, creuse l’identité et la psyché américaines avec force et talent. Deux recueils de nouvelles sont aussi au programme : l’éblouissant Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu d’une nouvelle-venue, Anjali Sachdeva, et le sombre mais impressionnant Débris du Canadien Kevin Hardcastle.

Un autre Canadien sera présent aux côtés de l’Irlandais Paul Lynch lors de la  prochaine rentrée littéraire. Il s’agit de Michael Christie, un jeune auteur de Colombie-Britannique qui signe un chef-d’œuvre romanesque à même de rivaliser avec L’Arbre Monde de Richard Powers.

Sortiront également à l’automne le livre hors-norme mêlant histoire et reportage de David Treuer, Notre cœur bat à Wounded Knee. Cette histoire de l’Amérique indienne de 1890 à aujourd’hui remet bien des pendules à l’heure et c’est une œuvre salutaire.

Pour finir, 2021 verra aussi la sortie de Black Leopard, Red Wolf de Marlon James. Cet écrivain jamaïcain est l’auteur du génial Brève histoire de sept meurtres, autour de la tentative d’assassinat de Bob Marley. Son nouveau roman qui rend hommage aux cultures du continent africain se situe à mi-chemin entre Le Seigneur des anneaux et Game of Thrones. La preuve que la littérature défie sans cesse les frontières.  

L’équipe d’Aire(s) Libre(s) tient à remercier chaleureusement Francis Geffard qui, fidèle à l’image que l’on a de lui, s’est montré tout à la fois disponible, patient et attentif à chaque instant.

La chance vous sourit, Adam Johnson (Albin Michel – Terres d’Amérique) – Yann

« Nonc passe la quatrième, et ce geste paraît à lui seul un développement, comme le premier acte d’une intrigue si monumentale qu’elle est inimaginable. La moindre chose paraît un développement, le signal d’un embranchement. Tu embrasses ton fils sur le haut du crâne, et là pas de doute, c’est certain, c’est un développement majeur. Tu mets le contact, tu passes la première, et tu sais que ça n’est pas un événement ordinaire. Tu descends du pont de la Calcasieu River en direction de l’ouest, le vent qui te fouette le visage, et le simple fait de mettre tes lunettes de soleil sur ton nez semble promettre l’éternité. »

Il est temps d’essayer, à notre petit niveau, de réparer une des grandes injustices de ce printemps et de redonner à cet extraordinaire recueil de nouvelles la possibilité de rencontrer le succès qu’il mérite. Paru le 11 mars, La chance vous sourit (qui, pour le coup, porte assez mal son titre) est tombé dans les limbes du confinement et a eu beaucoup de peine à en ressortir. Prix Pulitzer 2013 pour son roman La vie rêvée de Jun Do (L’Olivier 2014 – Points 2015), Adam Johnson propose ici six nouvelles dont la plus courte fait une trentaine de pages et la plus longue à peu près soixante.

Photo : Yann Leray.

On regrette assez régulièrement par ici le désintérêt dont souffre la nouvelle dans nos contrées au profit de la forme peut-être plus rassurante du roman. Certains auteurs parviennent pourtant brillamment à prouver que la longueur et la force d’un texte ne sont pas des attributs inséparables, loin s’en faut et que certaines histoires gagnent à être élaguées.

Si les nouvelles d’Adam Johnson font si forte impression, c’est qu’il y décortique l’humanité dans ce qu’elle peut avoir de plus rebutant comme dans ce qu’elle est capable de receler d’espoir et de beauté. Même s’il met en scène nombre de destins brisés, même si la laideur de l’âme ou l’âpreté de la vie sont omniprésentes ici, une porte semble parfois rester ouverte vers quelque chose de meilleur, comme une forme de rédemption. Mais ne nous y trompons pas, Johnson sait se montrer aussi subversif que dérangeant, quand il met en scène un ancien gardien de prison de la Stasi ou un expert en pédopornographie. A ce titre, George Orwell était un de mes amis et Prairie Obscure sont des textes parfaitement glaçants mais l’intelligence et la subtilité avec lesquelles ils sont écrits font de leur lecture une expérience unique. La maladie est également très présente dans ce recueil (le splendide Nirvana qui ouvre le livre ou le déroutant Le saviez-vous ?) sans pour autant tomber dans le mélodrame ou la mièvrerie.

Un recueil de nouvelles est par définition impossible à résumer. Sachez donc seulement que vous croiserez dans ces pages deux transfuges de Corée du Nord qui tentent de refaire leur vie à Séoul, un livreur UPS qui survit avec son fils après l’ouragan Katrina, un homme qui, pour supporter la maladie de sa femme et tenter de répondre aux questions qu’il se pose, ramène à la vie un avatar du président américain et parle avec lui, un ancien gardien de prison en plein déni de réalité … S’ils brillent souvent d’une lueur sombre, les textes d’Adam Johnson frappent par leur originalité et l’angle choisi par l’auteur pour les raconter. On aura rarement été touché et bousculé à ce point cette année et il serait donc bon de donner une deuxième vie à ce grand livre qu’est La chance vous sourit.

La traduction impeccable est signée Antoine Cazé.

Yann.

La chance vous sourit, Adam Johnson, Albin Michel – Terres d’Amérique, 307 p., 22€9.

La dernière affaire de Johnny Bourbon, Carlos Salem (Actes Noirs) – Yann

Photo : Yann Leray.

« Tu as l’air d’un privé de cinéma, Arregui, dit-elle au bout d’un moment. L’une de ces têtes de mule qui ne s’arrêtent que si on les tue, qu’ils se suicident ou épousent une riche héritière, ce qui revient au même. Allez, dis-moi que tu pousses le cliché jusqu’au bout et sors donc la flasque que tu planques dans ta veste … »

Heureuse idée qu’a eue Carlos Salem de remettre en selle l’inoubliable duo de Je reste roi d’Espagne, un de ses meilleurs romans, paru en 2011. Après Le plus jeune fils de Dieu (en 2015), carrément décevant et Attends-moi au ciel (en 2017), un cran au-dessus, sans retrouver le niveau des précédents, on se réjouira donc de retrouver le privé Arregui (Txema pour les intimes), fidèle à lui-même, à savoir mélancolique et solitaire.

A l’approche de la cinquantaine, Arregui, qui tente de se retirer des affaires, se voit vieillir et s’en inquiète. Lors d’une de ses conversations téléphoniques mensuelles avec son père, ce dernier l’incite à oublier les douleurs passées et à se reprendre en main. L’occasion se présente lorsque Super, une vieille connaissance du détective, lui demande son aide pour enquêter sur la mort d’un gros bonnet local, un des hommes les plus haïs d’Espagne. Parallèlement, Arregui s’obstine, sans trop savoir pourquoi, à éviter une jeune femme aux cheveux verts qui semble avoir elle aussi besoin de ses services. L’enquête s’avérant plus délicate que prévue, Arregui finira par s’appuyer sur Juan Carlos de Bourbon, ex-roi d’Espagne, son ancien acolyte, qui s’ennuie dans sa retraite et ne demande qu’à retrouver un peu d’action.

Il suffit de quelques lignes pour retrouver ici ce qui nous avait tant plu dans Je reste roi d’Espagne, ce mélange d’exubérance et de mélancolie qui caractérise l’écriture de Carlos Salem. S’appuyant sur des personnages au caractère bien trempé et au cuir renforcé, il laisse néanmoins pointer une grande tendresse envers la plupart d’entre eux et atténue ainsi la violence des hommes qui s’affrontent dans ces pages. Au fil d’une double enquête plutôt rocambolesque, qui mènera (entre autres) Arregui et Johnny Bourbon à démanteler un réseau pédophile, l’auteur argentin installé à Madrid depuis une vingtaine d’années offre en filigrane le portrait d’une Espagne minée par une corruption quasi institutionnelle.

Tout Salem est là, dans ce subtil cocktail de mélancolie et de folie douce, d’humour et de tendresse, sur un fonds sordide et réaliste. L’enquête n’est finalement qu’un prétexte pour mettre en scène une galerie de doux dingues sans se priver pour autant de lancer quelques piques contre certaines classes sociales et politiques. Le contrat est rempli et La dernière affaire de Johnny Bourbon (traduit de l’espagnol par Judith Vernant) réconciliera avec son auteur celles et ceux qui avaient pu être déçus par ses deux derniers romans. Et s’il vous prend ensuite l’envie de lire ou relire Un jambon calibre 45 ou Nager sans se mouiller (Actes Noirs / Babel), n’hésitez pas, ils sont également très recommandables.

Yann.

La dernière affaire de Johnny Bourbon, Carlos Salem, Actes Noirs, 221 p. , 21€.