Je suis une légende, Richard Matheson (Folio SF) – Seb

« Il se releva et contempla son corps immobile sous la couverture, pour la toute dernière fois. Plus jamais il n’entendrait sa voix ni ne goûterait sa tendresse. Ces onze années de bonheur allaient s’achever là, au bord de cette fosse. Il recommença à trembler. Non, se reprit-il. Ce n’est pas le moment.
Peine perdue. Le ciel et la clairière miroitaient à travers le filtre déformant des larmes tandis qu’il remettait la terre chaude en place, la tassant autour du corps immobile de ses doigts sans vigueur. »

Tu dois te demander ce qu’il m’arrive, toi qui fréquentes ce blog, tu connais mes goûts en matière de littérature. Tu as bien remarqué que la SF, j’en lis très peu. Je dois avouer que j’ai le flair moins aiguisé quand il s’agit de mettre le nez dans ce genre-là.
Je suis une légende. J’avais un très vague et lointain souvenir d’une adaptation au cinéma, un film de 1971 (Le survivant) avec Charlton Heston. La dernière adaptation en date, Je suis une légende, avec Will Smith, m’avait marqué, notamment grâce à deux scènes d’une tension féroce, celle dans laquelle Neville part à la recherche de sa chienne dans le bâtiment rempli de tenèbres et l’autre où il est pris au piège, suspendu par un pied, en pleine rue, alors que le jour décline. Il y a même eu une première adaptation en 1964, que je n’ai jamais vue.

Tout cela pour dire que ces films (celui de 71 et celui de 2007) n’ont pas grand chose à voir avec le roman. Mis à part la présence d’un monde dévasté où la civilisation s’est effondrée. J’avais au départ acheté ce livre dans le but de l’offrir à mon fils pour son anniversaire. Rangé sur une étagère de sa chambre, il me faisait des clins d’oeil à chaque fois que je passais devant (le livre, pas mon fils. Suivez, merde !) Est arrivé ce qui devait arriver, j’ai fini par m’en saisir et le lire.

L’histoire : 1975. Le monde a été ravagé par un virus qui transforme les survivants en vampires. Robert Neville, ouvrier dans une petite ville américaine, vit comme un reclus. Sans qu’il puisse l’expliquer, il est immunisé contre le virus. Il a perdu sa famille et sa vie se résume désormais à tuer des vampires le jour et se cloîtrer la nuit.

Film de Francis Lawrence avec Will Smith (2007).

Sans faire de jeu de mots, Richard Matheson est une sorte de légende dans le milieu de la SF. C’est mérité. En moins de 230 pages il dresse un portrait travaillé du personnage principal (Robert Neville) et construit une atmosphère d’une terrible désespérance. Imaginez un peu. Un homme dont la famille a succombé au virus. Un pays ravagé. Le poids incommensurable de la solitude.
Car il s’agit bien de cela, un des thèmes du roman, l’impitoyable solitude. Qui rend silencieux, austère, qui fait perdre à l’être humain son empathie et sa compassion, et un peu la raison. On est très vite très à l’aise (si l’on peut dire) dans ce récit, avec la vie ritualisée à outrance de Neville. Lever chaque jour à la même heure, activités toujours identiques (trouver de la nourriture, réparer et entretenir la maison transformée en citadelle imprenable, patrouiller en ville, explorer les maisons et débusquer les vampires en sommeil durant le jour et les tuer au moyen d’un pieu en bois ; rentrer chez soi, se barricader, manger, boire (trop), finir par trouver le sommeil, se réveiller, recommencer).
Ce quotidien avec ses passages obligés a quelque chose de rassurant pour cet homme seul cerné par les vampires. Car le soir, dès la tombée de la nuit, ils se rassemblent devant chez lui et l’exhortent à sortir, à les rejoindre. Ils crient, jettent des projectiles, tentent de pénétrer chez lui. Certains se battent, s’entretuent, se dévorent. Ses voisins du monde d’avant sont devenus des monstres que Neville assassine dès qu’il en a l’occasion. En parallèle, cet homme qui n’a pas fait de longues et coûteuses études fait des recherches au sujet du virus, réfléchit à une solution, un vaccin ou quelque chose de ce genre en travaillant à partir de son sang immunisé. Mais sa tâche est complexifiée par la présence de deux groupes d’infectés : ceux qui ont succombé au virus et sont devenus des vampires, et ceux qui sont contaminés mais pas encore vampirisés, question de temps.

Francis Lawrence.

C’est sur ce point que le roman se déploie avec talent. Avec brio et subtilité, Richard Matheson met en scène la paranoïa qui guette Robert Neville lorsqu’au détour d’une rue, il tombe sur un être humain en plein jour. La grande méfiance à l’encontre de cette personne, un semblable, peut-être en détresse, mais peut-être un ennemi en devenir.
C’est un livre sur la force corrosive de la solitude, de la perte des repères sociaux, de la misère mentale induite par le fait d’être seul, seul jusqu’à avoir perdu le réflexe de parler. Quand on est seul depuis si longtemps, on pense mais on ne parle plus. La voix de Robert Neville est morte avec sa famille, ses voisins et la vie en collectivité. Il y a la question fondamentale des éventuels survivants, des gens comme lui, un mystère entier. Derrière cette question, l’autre interrogation, gigantesque, abyssale : est-il le dernier représentant de l’espèce humaine ?

Francis Lawrence.

C’est un récit très sombre, noir comme la nuit sans lune, où il faut traquer les rais de lumière comme Neville traque les vampires. L’espoir à gagné les profondeurs, et le poids de cette perte pèse sur les épaules de la lectrice et du lecteur. Ça ronge, ça rend dingue.
A travers ces journées indentiques et interminables qui se succèdent d’une manière non moins interminable, l’auteur nous pose une nouvelle question, effrayante : cette vie a-t-elle encore un sens ?
Sans doute l’attachement au personnage de Robert Neville provient de notre capacité à nous projetter à sa place, et c’est glaçant. Sans doute aussi, cela vient-il de l’écriture, tantôt nerveuse, tantôt poignante, émouvante.
« Elle était près de lui, à présent. Et tout à coup, balayant sa réserve et ses hésitations, il l’attira contre lui et ils ne furent plus que deux enfants perdus se serrant l’un contre l’autre dans l’infini de la nuit. »
Ce roman est également un livre sur les peurs qui naissent de l’ignorance et de la méconnaissance. Sur les rapports sociaux, sur la différence. On peut y voir des similitudes avec ce qui se passe actuellement, dans notre monde pandémique, où notre semblable peut désormais être envisagé comme un danger, un vecteur potentiel de contamination. La méfiance, toujours la méfiance venue de la peur irrationnelle. Dans ce roman, l’inconnu qui surgit, c’est un peu le migrant qui débarque sur nos terres.

Bon voyage au pays sans espoir, si noir, si dérisoire. Mais où est la lumière ? Où se cache-t-elle ? Dans nos coeur ?

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Duport-Serval.

Seb.

Je suis une légende, Richard Matheson, Folio SF, 228 p. , 7€60.

Les étoiles s’éteignent à l’aube, Richard Wagamese (Zoé / 10/18) – Seb

« La lumière déclinait. Il sentait la pression qu’exerçait le crépuscule pour se frayer un chemin dans la brèche de la vallée et il regarda les silhouettes des choses s’altérer. Aux confins du monde, le soleil était rouge sang ; dans cette oblique lumière rosée il était rempli d’émerveillement et débordait de chagrin. »

Au plus profond de la Colombie britannique, dans le nord-ouest du Canada, Frank Starlight, a seize ans et du sang Ojibwé qui coule dans ses veines. Il reçoit une curieuse demande de son père biologique, Eldon. Alors que ce dernier, alcoolique en phase terminale ne s’est jamais vraiment soucié de lui, qu’il a laissé à un autre homme le soin et la responsabilité de l’élever, il demande à son fils de l’aider à se rendre dans la montagne, sur un lieu sacré, pour y mourir comme un guerrier. La fin est proche, l’alcool a dévoré son foie et il ne lui reste que très peu de temps. Malgré la distance, malgré l’absence de liens entre ce père et ce fils, ce dernier va accepter la dernière requête de son géniteur.

Voilà pour le début du récit. J’avais entendu beaucoup de bien de ce roman et de cet écrivain. J’étais attiré par deux choses en particulier. Le titre, que je trouve admirable et si poétique, et puis le fait que l’auteur soit d’origine Ojibwé. Or, auparavant, j’avais déjà lu une auteure qui avait ce sang-là qui coulait dans ses veines, Louise Erdrich, ce roman s’intitulait Dans le silence du vent, à croire que les titres poétiques sont l’apanage des Ojibwés, un genre de savoir-faire atavique. Et je m’étais régalé. Et puis le petit coup de pouce du destin. Une amie me l’a offert. Je l’en remercie avec chaleur et reconnaissance, merci Chris.
Ce roman possède une puissance assez rare, pas de cette puissance furieuse qui renverse tout sur son passage à l’aune d’un torrent colérique, non, rien de tout cela. Ici, lové dans ces pages douillettes, on est plutôt dans la puissance « force tranquille », puissance nue, naturelle, poétique et sombre. Parce que cette histoire est triste, furieusement triste, mais d’une beauté hallucinante. Ce récit, c’est un autel dédié aux regrets, à la honte et aux secrets purulents trop longtemps étouffés. Mais que seraient ces choses-là, si indomptables soient-elles, sans la bénédiction de la nature, des paysages, du territoire qui façonne l’humain.

Droits réservés.

Les étoiles s’éteignent à l’aube est un feu de camp au milieu de la forêt, le craquement délicieux d’une brindille sous le pied, l’odeur infalsifiable de la résine de sapin, le cri d’une sarcelle, le chant incantatoire d’une rivière insoumise qui dévale un versant de montagne, un ciel de crépuscule chahuté par des couleurs mordorées qui tisonnent l’horizon. Ce livre est contenu dans la nature elle-même, et il la porte au sommet. Mais c’est aussi un voyage profond et dense dans l’âme humaine et son labyrinthe de volontés émoussées, de fulgurances du cœur, de petites faiblesses et de grands désirs.
Ce roman c’est aussi l’explication que l’existence peut prendre une sacrée mauvaise tournure à la suite d’une faiblesse, d’un renoncement, d’une décision peu inspirée, d’une addiction pire qu’une malédiction. Il montre un homme qu’on aimerait mauvais, mais qui est plus complexe que cela. Un homme qui ne se résume pas à son intempérance invétérée et à son cortège d’impostures et de mensonges. Un homme qui agonise mais qui aurait pu être quelqu’un de différent ; quelque chose de plus en rapport avec l’idée qu’il se faisait de sa vie. Mais il y a les évènements indociles, les turpitudes qui fendillent la carapace, les blessures qui suppurent pour l’éternité et se font le siège de la grande défaite.
Ce voyage vers le dernier voyage, ce face à face entre un père indigne et un fils coupé de ses racines vaut son pesant de larmes et d’émerveillement. Il montre avec une subtilité et beaucoup de pudeur que parfois la volonté ne suffit pas. Qu’elle peut être fauchée par la peine innommable, et que derrière la crémation de l’estime de soi plus rien ne peut repousser à part les mauvaises herbes de la honte.

Il se pourrait bien que ce livre soit un grand livre, et qu’on n’en saisisse l’envergure que bien après l’avoir lu, parce que ce bouquin est le genre de bouquin qui infuse en nous. Il existe des livres qui font cet effet, qui possèdent cette influence-là. Un grand pouvoir.
Que ce soit dans les retours en arrière qui racontent la dégringolade, qui égrènent les rares moments de bonheur, que ce soit dans la narration des souvenirs à vif, que ce soit l’histoire elle-même, tout est maîtrisé. Et tout est porté par l’écriture si rayonnante et inspirée de Richard Wagamese. Comme page 37 : Il aperçut la lune entre les lattes de l’écurie quand il se réveilla. C’était le petit matin et elle avait amorcé sa descente, mais elle était suspendue dans le ciel comme un glacier déversant sa lumière avec l’éclat de la glace fondante.
Mais même si le style suffirait, il y a les personnages. Tous suscitent en nous de fortes émotions, de forts sentiments, parfois contraires. Le père, Eldon, qu’on aimerait bien détester et mépriser, ce père honteux de tant d’absences, mais on sent qu’il peut avoir des arguments à faire valoir. Et cet homme, qu’on connait sous l’appellation de « vieil homme », celui qui a élevé Frank. Lui on l’aime et vous l’aimerez aussi. Un amour respectueux, le genre de sentiment qu’on éprouve naturellement pour les gens de bien. Frank lui, provoque un flot d’empathie. Sa vie, tronquée par un père incapable et une mère inconnue de lui, est une rivière qui n’a pas encore choisi son trajet, son lit est incertain. Et puis il y a d’autres personnages, importants, que je vous laisse découvrir. Ce livre est un genre « d’échelle de Richter » à mesurer notre capacité d’empathie, c’est fabuleux.

Toute la pudeur des personnages, toute leur humanité, on les retrouve dans des dialogues ciselés. De ces dialogues qui font des silences des respirations, ces passes de mots à fleuret moucheté, ces hésitations, ces phrases sibyllines, ces blancs remplis de tant de choses précieuses. Ces paroles de sages et de taiseux, un mot presque galvaudé aujourd’hui, car on fait souvent la confusion entre taiseux et taciturne.
J’ai parcouru, tétanisé, tremblant, les dix dernières pages. Elles sont d’une rare puissance émotionnelle. Sur ces pages-là, mes larmes ont imprégné ma peau, des larmes mêlées du soulagement et de la peine, un sentiment diffus à la fois d’injustice et aussi de choses qui rentrent dans l’ordre, comme une réparation. Je ne suis pas sorti indemne de cette histoire, ses personnages sont accrochés à mes jambes, ils m’entravent encore.
Ce roman, c’est la mise en accusation de l’addiction, de la faiblesse humaine, des excuses qu’on se trouve et des montagnes de douleur insurmontables. Wagamese nous montre ce qu’il y a de plus pitoyable dans l’être humain et ce qui s’y cache de plus sublime, et on est un peu scarifié au contact de ça. Le froid de l’obscurité après la brûlure de la lumière.
Et puis ce genre de passage comme des bourrasques : La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu’à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables.
Un roman sur l’amour, la perte, la douleur, la honte et la faiblesse. Mais aussi sur la fraternité, la passion et l’amitié. Rien que ça. Le récit d’un monde presque entièrement disparu.
Mais j’ai beau m’échiner à vanter ce roman d’exception, jamais je ne serai aussi efficace, jamais ne serai aussi proche de la vérité que Jacques A. Bertrand de l’Obs, lui qui écrivait ceci :
« Ce roman est un cadeau. En le refermant, on se dit que ce monde n’est pas encore celui de Trump, mais toujours celui de Steinbeck. »

En complément à ce texte et en hommage à la regrettée Véro, vous pourrez la chronique que celle-ci avait faite du Starlight de Wagamese.

Traduit de l’anglais par Christine Raguet.

Seb.

Les étoiles s’éteignent à l’aube, Richard Wagamese, Zoé / 10/18, 284 p. / 310 p. , 20€ / 7€50.

Typhon / Lord Jim, Joseph Conrad (Autrement) – Yann et Seb

« Penché sur la table, la plume en l’air, il jeta un coup d’oeil par la porte et, dans cet espace libre, vit dans le chambranle en bois de teck toutes les étoiles s’envoler sur le ciel noir. Elles prirent leur essor toutes en même temps et disparurent, laissant seulement une obscurité piquée d’éclairs blancs, car la mer était aussi noire que le ciel et parsemée d’écume dans le lointain. Les étoiles qui avaient fui avec le roulis revinrent avec le mouvement contraire du navire, précipitant vers le bas leur multitude scintillante, non pas comme des petits points brillants, mais transformées en cercles minuscules luisant d’un éclat vif et mouillé. »

Poursuivant leur travail de réédition des oeuvres de Conrad, les éditions Autrement proposent avec ce 25ème titre un petit chef d’oeuvre de concision, un texte travaillé, ciselé, qui, en moins de 200 pages, donne un aperçu vertigineux du talent de son auteur. Il est bon de rappeler, comme le fait Mathias Enard dans sa préface, que l’auteur ukrainien parlait couramment le français (avec un fort accent marseillais) mais avait très vite choisi l’anglais comme langue d’écriture, lui qui avait adopté la nationalité britannique a à peine trente ans.

Après une carrière maritime qui lui permit de bourlinguer à travers les mers et océans durant plus de quinze ans, Conrad se décida, faute de nouvel engagement, à se consacrer à l’écriture afin de pourvoir à ses besoins. Écrit en 1903, précédemment traduit par André Gide en 1918, Typhon est ici présenté dans la traduction d’Odette Lamolle de 1998.

Joseph Conrad (1er plan) à bord du Ready, 1916. Crédit photo inconnu.

Alors qu’il se rend en Chine « chargé de fret dans ses soutes inférieures et de deux cents coolies chinois qui revenaient dans leurs villages », le Nan-Shan, commandé par le capitaine MacWhirr, est pris dans une tempête d’une rare violence au cours de laquelle le capitaine et son équipage vont tenter de résister à la fureur des éléments.

Ainsi résumée, l’intrigue de Typhon semble promettre un « roman de mer », un récit d’aventures maritimes de plus mais il serait fâcheux de le réduire à cette dimension tant il s’agit ici avant tout d’une histoire d’hommes. Au sujet de MacWhirr, ces mots de Conrad sont repris dans la préface :  » MacWhirr n’est pas un homme que j’ai côtoyé pendant quelques heures, quelques semaines ou quelques mois . Il est le produit de vingt années de ma vie. » S’inspirant librement d’une vie riche d’expériences, de rencontres et d’aventures, Conrad en imprègne chaque ligne de son roman et les portraits qu’il livre ici ont une épaisseur palpable et se tiennent devant nous jusqu’au plus fort de la tempête. Mais c’est évidemment la présence dans les cales du bateau de ces deux cents coolies chinois qui donne au drame sa véritable dimension. Ramenant au village les économies durement réalisées pendant des mois de labeur à des kilomètres de chez eux, les pauvres hommes deviennent l’enjeu de cet affrontement entre l’équipage et la furie des éléments, ajoutant une part de chaos à une situation déjà hors de contrôle.

Profondément humain, Conrad parvient également à saisir la poésie, l’obscure beauté qui se dégage de la tempête. Il livre ainsi des pages splendides et nous fait toucher du doigt la façon dont la météo évolue, passant d’une sombre menace à un déchaînement impitoyable au coeur duquel le navire et ses hommes sont secoués sans ménagement.

PHOTO : AP/YONHAP, KIM HO-CHEON.

« Le soleil, lorsqu’il se coucha, avait un diamètre réduit et un éclat brunâtre, expirant sans rayons, comme si des millions de siècles s’étaient écoulés depuis le matin et que sa dernière heure fut venue. Une bande compacte de nuages apparut u nord, d’une sinistre teinte olive foncé; bas et immobiles sur la mer, ils ressemblaient à un obstacle solide sur la route du navire, qui se traînait vers eux comme une créature épuisée conduite à la mort. Le crépuscule cuivré s’éteignit sans hâte et l’obscurité amena au-dessus des têtes un essaim de grosses étoiles instables, qui rougeoyaient comme si on leur soufflai dessus et avaient l’air d’être suspendues tout près de la terre. »

Il faut lire ou relire Conrad pour la beauté des ses pages et le dépaysement parfois brutal qu’elles offrent, en plus d’une plongée dans les méandres de l’âme humaine. Essentiel.

Traduit de l’anglais par Odette Lamolle.

Yann.

Typhon, Joseph Conrad, Autrement, 181 p. , 8€.

Lord Jim

Il vit un grain noir qui, en silence, avait mangé un tiers du ciel. Vous savez comme ces grains surgissent là-bas vers cette époque de l’année. On voit d’abord l’horizon qui s’assombrit – rien de plus ; puis se lève un nuage opaque comme un mur. Une frange nébuleuse, striée de lueurs blafardes et plombées, monte à toute vitesse du sud-ouest, dévorant les étoiles par constellations entières ; son ombre couvre les eaux en un rien de temps et confond ciel et mer en un unique abîme d’obscurité. Et tout est silencieux. Pas de tonnerre, pas de vent, pas un bruit, pas une lueur d’éclair.

Puis, dans l’immensité ténébreuse, apparaît une arche livide ; une ou deux levées de houle passent qui sont comme des ondulations des ténèbres elles-mêmes, et, tout d’un coup, vent et pluie s’abattent ensemble avec une singulière impétuosité, comme s’ils avaient brusquement jailli à travers une matière solide. »

Photo : Benoît Stichelbaut.

Tu as vu, ça calme hein, une écriture pareille, ça ne se croise pas dans n’importe quel port. Je peux déjà te dire chère lectrice, cher lecteur, que c’est comme ça tout du long des plus de cinq-cents pages de ce roman. Joseph Conrad sait écrire pour sûr, et il sait raconter une histoire.

Lorsque j’ai ouvert ce roman, que j’ai parcouru les premières lignes, ça m’a fait un drôle d’effet. Il y avait une atmosphère, et ça c’est très important l’atmosphère dans un livre. L’atmosphère, si elle est bien refabriquée, c’est comme si tu pouvais la toucher, la palper. L’atmosphère, c’est la sublime robe que porte la femme qui t’a tapé dans l’œil, elle met les formes en valeur, elle raconte déjà une histoire, la suite de l’histoire. Joseph Conrad possède ce savoir-faire, de poser l’ambiance. Comme je te l’ai dit, quand j’ai commencé à lire, je me suis vu entrer dans un de ces troquets bas de plafond, empestant la fumée et la bière, aux tables sclérosées de relents de d’alcools forts, où des marins faisant largement plus vieux que leur âge tiraient goulument sur leur pipe ou leur clopot, courbés sur leur chaise, un coude appuyé sur une table qui a vu passer trop de navigateurs et sur laquelle des milliers d’histoires ont glissé. La lumière jaune des lampes à huile ne parvenait pas à refouler totalement les nappes de pénombre, et des pans entiers de la salle restaient interdits à la vue ; mais pas à l’imagination. Ça parlait bas à certaines tablées, comme des gens échangeant des secrets lourds et importants tandis qu’à d’autres endroits, comme au vieux comptoir de bois patiné, on riait de bon cœur et on hurlait presque pour se sentir vivant. Les très anciennes lattes en bois local qui ne jointaient plus très bien au sol tremblaient sous les coups de talons des joueurs de cartes. Les deux basses et étroites fenêtres jetaient un regard aveugle sur le port où des fanaux perçaient la nuit d’encre. C’est là que je me suis assis, au coin d’une table, une chope à la main. Il y avait trois gars qui causaient d’un autre gars, un certain Lord Jim qu’ils disaient. Enfin, c’était surtout un des trois qui en parlait. Et si t’avais vu son visage quand il prononçait son nom, il s’illuminait, pas de joie mais de respect et d’admiration. Alors moi aussi j’ai posé un coude sur la table, et je me suis penché vers l’avant et j’ai tendu l’oreille, pour ne rien perdre de ce récit qui captivait déjà les autres. Ils en oubliaient même de siffler leurs verres.

Tu vois peut-être mieux ce que je veux dire maintenant. Ouvrir ce roman, c’est t’asseoir à cette table, et le type qui raconte il raconte rudement bien. Parce qu’il a connu ce Lord Jim, un fameux gars à coup sûr. Un phénomène même, un style d’individu que tu ne croises pas tous les jours, ni même toutes les années. Un genre d’homme dont on se souvient longtemps après, quand on est vieux et qu’on regard en arrière. Alors notre cœur se gonfle de fierté, celle de l’avoir connu et surtout celle de l’avoir étudié et compris avec justesse. Le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un homme ou une femme, c’est de saisir sa substance, de comprendre son fonctionnement profond.

Joseph Conrad, il te propose de comprendre le fonctionnement de Jim, de savoir de quel bois est fait ce jeune gars qui avait des principes solides dont il était fier. Des valeurs qu’il portait au front, en bombant le torse, sans se montrer orgueilleux, non, mais avec une haute idée de ce que doit être son existence. Et Jim connaît bien la mer, les océans, les turpitudes des tempêtes, les vagues scélérates comme on dit. Il est jeune mais il maîtrise son élément, il est malgré son âge, second d’un navire, le Patna. On lui fait confiance, il jouit déjà d’une belle réputation. Mais un jour, il n’est pas à la hauteur de ce qu’il attendait de lui-même. Et c’est une marque au fer rouge, indélébile. Cette faute, cette erreur, il va l’endurer comme pour expier. Et ça va l’amener à errer là-bas, dans cet Extrême-Orient encore mystérieux à l’agonie du dix-neuvième siècle. Et Jim, tout rempli de lui et de ses principes, s’est juré qu’il ne faillirait plus jamais, qu’il ne cèderait jamais plus à la peur. C’est cette histoire que te narre monsieur Conrad, une histoire de quête.

C’était le genre de garçon que l’on aime avoir auprès de soi ; le genre de garçon que l’on se plaît à penser qu’on a été soi-même ; le genre de garçon dont l’aspect seul proclame la familiarité avec ces illusions que l’on avait crues mortes, éteintes, froides, et qui, comme ranimées à l’approche d’une nouvelle flamme, suscitent un frémissement tout au fond, loin quelque part au fond de soi, un frémissement de lumière…de chaleur ! »

Jim a bâti toute sa confiance dans l’idée qu’il se fait de lui, il y puise sa force. Aussi, à la suite de sa défaillance qu’il juge honteuse, sa seule obsession est de se racheter, de tracer une trajectoire parfaite et droite, dans la morale et le domaine de l’honneur. Il a trébuché et il en fait un fromage, tout chez lui est mobilisé pour interdire un jour, le retour de cette chose qu’il méprise au plus haut point, la peur.

« Le monde était silencieux, la nuit envoyait sur eux son souffle, une de ces nuits qui semblent faites pour abriter la tendresse, et il y a des moments où nos âmes, comme libérées de leur noire chrysalide, rayonnent d’une sensibilité exquise qui rend certains silences plus limpides que des discours. »

L’autre niveau de lecture, l’autre thème qui est travaillé, c’est l’amitié. L’amitié, la fraternité, la fidélité, toutes ces choses qui réhaussent d’une manière considérable le goût de la vie, qui recouvre d’or les relations entre humains. L’auteur sait nous toucher, injecter de l’émotion, des sentiments, et le narrateur nous est si proche que ses sentiments deviennent nos sentiments. Il réussit l’exploit de nous faire croire que nous aussi, nous avons connu Lord Jim, Tuan Jim comme disent les indigènes.

Peter O’Toole dans le rôle de Lord Jim, adapté par Richard Brooks (Columbia Pictures).

« Je ressentais une sorte de gratitude, d’affection, pour cet égaré dont les yeux m’avaient distingué alors que j’occupais ma place dans les rangs d’une multitude insignifiante. »

Le genre de phrase pour laquelle n’importe quel auteur, inconnu ou primé serait capable de tuer. Une putain de phrase. Je lis aussi pour cela, tomber sur ces perles, ces diamants qu’il faut dégager d’un paragraphe, qui d’un coup me sautent au visage et au cœur.

Si tu connais un peu l’auteur, tu sais qu’il a bourlingué et navigué. Sans doute est-ce cela qui confère ce réalisme qui transpire de partout. Et puis c’est quand-même l’homme qui a écrit Au cœur des ténèbres, son livre le plus célèbre, dont Francis Ford Coppola s’est inspiré pour son dantesque et furieux Apocalypse now.

Voilà, je crois que j’ai tout dit, il ne te reste plus qu’à filer chez votre libraire.

PS : ce livre n’est pas un livre qu’on picore. Il faut avoir de longues plages de disponibilité, pour s’enfoncer dans le récit, s’acclimater, s’attacher aux personnages. Il faut s’embarquer pour des heures, et donner sa chance à un roman qui met un peu de temps à démarrer, mais la patience vaut sacrément le coup.

Traduit de l’anglais par Henriette Bordenave.

Seb.

Lord Jim, Joseph Conrad, Folio, 508 p. , 10€40.

L’invention du cinéma, Luc Chomarat (Marest) – Seb

« Contrairement à ce qu’on raconte, Méliès n’avait rien contre Star Wars.

Les frères Lumière ont basculé du côté obscur, aimait-il à plaisanter. »

Ce bref extrait, presque un effet spécial, exprime de manière assez efficace l’atmosphère de cet ouvrage.

  • Atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?!
  • De toute façon tu prends toujours tout de travers…
  • De port ?
  • Qu’est-ce que tu racontes ?
  • C’était pour blaguer, rapport à la réplique qui se déroule sur une écluse.
  • T’es con à bouffer du pop-corn au cinéma.

Bon, là, c’est de ma fabrication, mais vous voyez le genre. Le genre déjanté. J’ai pas mal souri et même ri en lisant ce bouquin de Luc Chomarat, auteur qu’on ne présente plus. Si ? Bon d’accord : je vous présente Luc Chomarat qu’on ne présente plus.

Soyons sérieux une seconde, faisons un travelling à la Sam Raimi. L’idée de départ est excellente, il s’agit de raconter un peu l’histoire du cinéma avec humour, en dézinguant les codes et en explosant la temporalité. Une sorte d’effet spécial mais sur du papier et dans un livre. C’est couillu. Mais pas porno. Bien que, la couverture, un suppositoire dans la lune…hum…à moins que ce soit un trou de balle et là c’est encore plus grave.

Je veux bien faire mais je sens que je digresse. Bref, dans cet ouvrage nous assistons au dialogue savoureux qui a cours entre les frères Lumière, ils causent du cinéma, et font des références anachroniques qui sont bien senties. Pas mal de monde en prend pour son grade et c’est bien ainsi. Dans ce livre, il est possible qu’on sache enfin qui a inventé le cinéma, les Lumière Brothers ou Georges Méliès.

Je suis un amateur de cinéma, j’ignore si je suis un cinéphile, surtout si je me réfère aux connaissances surnaturelles de l’auteur, du genre qui filent des complexes. À l’inverse de Talleyrand, à cause de Luc Chomarat, quand je me regarde je me console, quand je me compare je me désole.

Photo : DR.

Cela dit, même s’il m’a manqué quelques références, et que mon cinéma est lacunaire, je me suis bien régalé en lisant ce truc, cet ovni qui ne pouvait paraître que chez les dingos de Marest éditeur. Vous y croiserez Murnau, Ennio Morricone, la nouvelle vague, William Friedkin, Georges Lucas et Spielberg, Duvivier et le Quai des brumes, Marylin et sa robe qui se soulève, forcément Kubrick, le taulier Hitchcock, plein de films de trains, sauf Le train sifflera trois fois et Le dernier train de Gunhill. Luc Chomarat vous livrera l’ADN de Star Wars et ça va vous trouer le cul. Il y aura Le Parrain et King Kong (le premier, le seul, le meilleur gorille au monde) et qui malgré l’altitude, n’est pas dans la brume. Bref, vous allez croiser du beau linge. Et malgré l’humour, si vous grattez sous la pellicule, vous verrez que ça cause technique quand-même.

Georges Méliès.

Je suis sûr d’une chose, enfin presque, il est possible, voire probable, que cet ouvrage ne soit jamais disponible à la médiathèque de Tulle en Corrèze, lieu de culture qui porte le nom du cinéaste local, Éric Rohmer. Vous saurez pourquoi en lisant ce bouquin. (si c’est pas de l’appâtage ça…)

Si vous aimez le cinéma, si vous aimez l’humour, filez acquérir ce morceau de super8. Franchement, je ne fume pas mais il me semble qu’il coûte à peine plus cher qu’un paquet de clopes.

Antoine Lumière.

Il reste cependant un mystère : la disparition dans un train, le 16 septembre 1890, de Louis Aymé Augustin Le Prince. Un indice néanmoins, il ne s’agit pas du train qui entre en gare à La Ciotat. Ça restreint un peu le champ des recherches. Un bon début de polar. J’ai ma théorie là-dessus. Je pense que c’est le commissaire Mattéi, furieux d’avoir laissé s’échapper Gian Maria Volonté, qui s’est défoulé en flinguant le malheureux Louis Aymé et puis l’a jeté du wagon, l’abandonnant dans les taillis, à l’appétit des sangliers.

Voilà, c’est à vous de jouer.

FIN.

Seb.

L’invention du cinéma, Luc Chomarat, Marest, 128 p. , 12€.

Seule la terre est éternelle, un film de François Busnel et Adrien Soland (Nour Films) – Seb

Je suis enfoncé dans le fauteuil de la salle obscure. Des jours que je pense à ce moment. Revoir Jim. J’ai le cœur qui tambourine, ces premières secondes dans l’obscurité sont délicieuses. L’écran est encore noir, mais le film a commencé. On entend un souffle empesé, mangé par l’emphysème, une respiration difficile qu’on reconnaît tout de suite. C’est de cette manière que Jim Harrison entre en scène. Rien que ce début, ça saisit.

Photo : Nour Films.

Avec ce film, François Busnel réalise un acte d’amour et de tendresse. Il montre son ami, Big Jim, tel qu’il est, en lisière de la mort. Un homme qui sait qu’il se trouve au bout du chemin mais ne s’en laisse pas compter. La leçon c’est cela, de voir un homme sur la fin qui continue à vous montrer que la vie est belle. Pour faire ce film, les deux réalisateurs n’ont pas eu peur de prendre tout leur temps, on est loin des contraintes classiques du documentaire ou du film pour la télé. Il y a de longues plages qui filment le paysage, ces grands espaces tant captés et montrés, sauf que là, grâce au scope, on a une profondeur stupéfiante, une profondeur et une amplitude mises en avant par la présence d’un élément mouvant dans le champ, une voiture, une moto, un aigle qui plane, un pronghorn qui galope. Ensuite il y a les silences de Jim, qui contemple la nature, la rivière, puis sa voix caverneuse surgit et porte sa pensée, toujours vive et juste.

Quand on parle de Jim Harrison, on fait souvent référence à des personnages rabelaisiens, mais comment ne pas le faire ! Son physique est une histoire à lui seul, sa gueule de cinéma, absolument merveilleuse, un vrai voyage à elle seule.

Photo : Michael Freberg.

Lorsque je suis entré dans la salle, il y avait déjà beaucoup de monde. Ça m’a touché et réjoui de constater que tant de gens s’étaient déplacés, un dimanche, avaient sacrifié un après-midi ensoleillé pour le consacrer à Jim Harrison. Ça dit quelque chose de fort, cela met à jour ce lien particulier qui subsiste entre ce romancier-poète hors-norme et la France et les Français. Comme n’aurait-il pu ne pas aimer notre pays ? De la très bonne nourriture, de la nature préservée, du vin fameux et une appétence pour les poètes et la littérature. Je suis sûr que s’il avait passé quelques jours en Limousin il aurait adoré la région.

Comme le dit François Busnel, ce n’est pas un film sur Jim Harrison, c’est film sur la nature, les grands espaces, avec Jim dedans. Et c’est beau, c’est totalement réussi. Peut-être que c’est dû à cette insouciance qui transparaît, on filme comme on peut, on s’adapte à Jim, à la nature. Nous voyons avec délectation et une grande tendresse, notre géant de la littérature qui déambule avec difficulté dans les hautes herbes, au bord de l’eau, dans son jardin ou dans son bureau, tout en distribuant au gré de son humeur des pensées, des assertions, des choses précieuses. Il se raconte sans chronologie, exhume des souvenirs et des anecdotes typiques du romancier que l’on connaît. Vous allez découvrir ou simplement revoir un homme qui a inspiré des écologistes dans les années 70, un homme en avance, qui fut honni par les féministes puis porté en triomphe par ces même féministes, un poète hors concours et un romancier auteur de quelques chef-d ’œuvres de la littérature américaine. Rien que ça.

Photo : A. Soland.

Il n’y a pas de tristesse dans ce film, juste une fabuleuse lumière et de belles paroles, un petit monde, celui de l’écrivain, et son exemple, magnifique, d’un homme que le destin n’a pas épargné et dont les dernières années lui ont apporté de la souffrance physique, d’abord un féroce zona qui lui a pourri la vie et puis une grosse opération du dos qui l’a vu, comme il le dit, ouvert des fesses à la nuque. Malgré tout cela, « celui qui s’enfonce dans des endroits obscurs dont on ne sait s’il pourra en revenir » comme l’on surnommé les indiens Ojibwés (traduction à la louche), malgré tout cela, cet homme convoque la joie chaque jour, en contemplant l’aube et le crépuscule, les hautes herbes grasses du Nebraska qui ondoient sous la brise, en regardant et en écoutant le chant de la Yellowstone river, en marchant à proximité d’Emigrant peak. Tout chez lui était apte à la joie, l’idée de pêcher la truite, un bon repas, l’idée de faire la sieste, boire un coup, voir un ami, se promener avec son chien. Et puis ce film est irrigué par l’humour de Big Jim, des traits qui surgissent comme sa poésie. Je fais d’ailleurs un parallèle entre sa manière décrire de la poésie et celle qu’il avait de pêcher à la mouche. Même méthode : si tu ne réussis pas du premier coup passe à autre chose, un autre trou d’eau, un autre remous.

Dans le film, Big Jim livre au détour d’une conversation le secret du bonheur. Il explique qu’il rencontre des marginaux comme on les appelle, des gens qui ont juste assez d’argent pour mettre de l’essence dans leur pick-up, juste assez pour un repas, des gens intelligents qui trouvent des solutions et s’adaptent, on sent qu’il éprouve de l’admiration pour eux, il est l’un d’eux, et il dit qu’ils sont heureux parce qu’ils ne sont pas trop exigeants, ils n’en demandent pas trop. Ce film est une ode à la vie, une immense respiration, ample comme les espaces du Montana. Jim Harrison nous explique par l’acte, que le seul moyen d’approcher le bonheur ou la joie, c’est de vivre à son propre rythme et de faire des choses humaines qui s’accordent à ce rythme, le plus souvent au milieu de la nature, cette grande horloge sans aiguille.

Alors Jim est dans le décor, et il y prend toute sa place de poète. D’autant que les réalisateurs s’effacent complètement pour lui, jamais ils n’interfèrent, jamais un plan sur François Busnel (d’autres se seraient filmés avec cette figure emblématique), tout tend vers Jim, le paysage, le territoire et ses amis, son histoire, ses silences et ce qu’il dit. C’est du cinéma sincère et dépouillé, pas de tricherie, et ça touche forcément de voir un vieil homme se laisser approcher comme on approche un grand fauve, et qui ne cache rien, qui fait comme d’habitude. Cette complicité confère une grande force au film.

Monument Valley (image extraite du film).

Ce film c’est l’histoire d’un homme écorché très jeune par la vie et qui s’est réparé grâce à la nature. C’est un testament philosophique, l’affirmation d’un art de vivre. Mais c’est aussi un portrait en creux de l’Amérique, parce que Jim Harrison est le romancier des invisibles et de la ruralité. C’est le pendant littéraire de Charlie Russell dans la peinture. Alors on croise d’autre auteurs de cette Amérique-là, Jim Fergus le vieil ami, Peter Matthieussent, Pete Fromm.

Ce film est touchant et très émouvant. Il procure du plaisir et de la joie, il fait un bien fou. Je me suis surpris à sourire à plusieurs occasions. Si vous avez lu Jim Harrison vous retrouverez ce qui vous a plu en lui. Si vous ne l’avez jamais lu, cela vous donnera sûrement envie de le découvrir. Et si ce n’est pas le cas, vous aurez fait la connaissance d’un sacré bonhomme, et vous en aurez appris pas mal sur les Etats-Unis d’Amérique et leur sanglante histoire. Mon épouse était avec moi lors de cette projection, elle n’a jamais lu Big Jim et elle a adoré ce film. Ça lui avait mis du rose aux joues, les émotions sans doute. Je ne vais pas tarder à lui mettre entre les mains Grand maître, un faux polar qu’elle devrait aimer. Une bonne façon de découvrir Jim Harrison.

© Institut Lumière / Photo Sandrine Thesillat / Jean-Luc Mège

Merci messieurs Busnel et Soland, Big Jim méritait bien une projection sur grand écran. Jim Harrison, en parlant de l’épitaphe qu’il aimerait avoir sur sa tombe, citait une phrase de Loren Eiseley « Nous aimions la terre mais n’avons pas pu rester ». Finalement il préfère une phrase plus simple, qui lui ressemble « Il a fait le boulot. »

Je pense que Seule la terre est éternelle  aurait été parfaite. Ce film est son épitaphe, dépourvue de tristesse, elle est gaie et mélancolique, et elle se balade dans les salles obscures pour que nous participions à notre manière, une façon de dire « au revoir, et surtout merci ».

Seb.

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