Le fils de l’homme, Jean-Baptiste Del Amo (Gallimard) – Seb

“Et lorsque l’homme passe son bras au-dessus des épaules du garçon, derrière le repose-tête, ne dirigeant plus l’auto que d’une main souple et experte, il semble au fils être parvenu à conquérir un peu de sa considération, peut-être même de sa sollicitude, que le père qui, quelques instants plus tôt, représentait encore pour lui un bloc ésotérique, hostile, s’ouvre à lui, ou lui signifie par ce geste enveloppant qu’il le reconnaît et lui laisse entrevoir l’accès à cette part secrète qu’est son cœur solidement muré, inatteignable, mais aussi qu’il le protège désormais.” 

Ma première rencontre avec Jean-Baptiste Del Amo fut avec son précédent roman, Règne animal. J’en étais sorti exsangue, le cœur noirci, et aussi très impressionné par son écriture d’une rare beauté. Si vous n’avez pas lu ce roman paru en 2016 chez Gallimard, vous pouvez encore vous rattraper.  

Aujourd’hui je viens à vous pour parler de Le fils de l’homme. Un roman au moins aussi noir que le celui d’avant, et tout aussi beau. De quoi traite-t-il ? D’un père qui refait surface dans la vie de son fils et de sa compagne après plusieurs années de silence. Mu par un projet abstrus, il les emmène dans la montagne où il a grandi avec son père irascible, aux Roches, un lieu loin de tout, très rustique, un endroit qui a marqué son passé et dont il compte faire le point de départ d’une vie nouvelle. Comme une revanche. Faire table rase du passé, mais avec les ruines de ce même passé. Mais l’homme est blessé, une plaie qui ne se voit pas, mais qui le taraude et le fait s’enfoncer dans un monde imperméable aux autres. Peu à peu, la mère et l’enfant se mettent à le craindre, à se soumettre, à éprouver la peur. Loin du monde, perdus dans la montagne, ils se sentent pris au piège.  

Il est des blessures qui ne guérissent jamais et qui compromettent toute chance de rédemption. Le père en est là, lorsqu’il revient aux roches avec son fils et sa compagne. Jean-Baptiste Del Amo nous offre un personnage bien cabossé, taciturne, encore capable de communiquer, mais pour combien de temps. Au travers des gestes, ou des non-gestes, des paroles, ou des silences, des mots non prononcés, il construit un homme en proie au doute et à la douleur, mais dont on sent malgré la couche de souffrance qu’il souhaite se racheter. Ce combat intérieur est subtilement mis en scène et raconté.  

Mais les deux autres personnages de ce roman très resserré, la mère et le fils, ne sont pas en reste. Deux êtres qui s’appuient l’un sur l’autre, deux êtres pétris de doutes, d’inquiétudes et d’angoisse. Ils ont vécu si longtemps tous les deux que le père n’est qu’un vague souvenir, surtout pour l’enfant. Tout cela est finement suggéré, sans gros effets, par le truchement de scènes bien trouvées et bien pensées.  

Avec ce roman âpre et sec, l’auteur nous parle des héritages, ceux qui ne passent pas chez le notaire mais font basculer les vies avec des droits de rédemption en guise de droits de succession. L’héritage de la violence, plus encombrant qu’un paquebot, plus salissant pour l’âme que le charbon du nord. On ne le dira jamais assez, tout se jour dans l’enfance. Certaines choses ne peuvent être effacées, certaines parties ne peuvent être rejouées, et dans le match banal de l’existence cela devient un sacré handicap. L’enfance du fils, celle du père en miroir, et la nôtre en creux, pour comparer et éprouver l’empathie, avec ce que nous avons emporté de cette enfance, ce que nous en avons fait.  

Photo : Francesca Mantovani.

Del Amo nous montre de quelle manière la transmission se réalise. C’est douloureux. Il met aussi en lumière le mécanisme de l’emprise, cette façon de prendre le pouvoir, ou de le recouvrer. C’est dans les face à face qu’apparaissent les caractères, et les failles aussi. Trainer ses croix trop lourdes est déjà un fardeau pénible, mais quand les obsessions s’en mêlent, ça devient très compliqué. La narration changeante rafraîchit le récit, elle ne nous perd pas et rend les personnages encore plus humains dans leurs défauts et leurs névroses. 

Ce drame se joue dans un paysage somptueux, un personnage muet et indifférent à ce qui se joue, parce que la nature n’intrigue jamais, elle se contente d’être là. L’auteur n’a pas lésiné sur les descriptions, ça tombe bien, j’adore ça… enfin, j’adore ça lorsque c’est bien fait. C’est le cas ici, le style léché de Jean-Baptiste Del Amo réhausse tout, les torrents, les pics, les oiseaux, la rosée qui perle sur les herbes dans les premières lueurs. Mais aussi les gouttes de sang qui perlent sur les cœurs écorchés. 

(…)l’un d’eux, un brocard, dont les bois sont tombés à l’automne, se redresse pour guetter alentour, se fige, hume, souffle à plusieurs reprises, son haleine blanche en suspension au-dessus de son crâne comme s’il venait d’expirer son âme. 

Ce Fils de l’homme, c’est un roman sur la condition humaine. On fait ce que l’on peut avec les moyens que l’on possède. C’est tout. Il en livre sa version page 137 : 

Car les hommes, plus qu’aucune autre bête peuplant cette foutue terre, naissent avec ce vide en eux, ce vide vertigineux qu’ils n’ont de cesse de vouloir désespérément combler, le temps que durera leur bref, leur insignifiant, leur pathétique passage en ce monde, tétanisés qu’ils sont par leur propre fugacité, leur propre absurdité, leur propre vanité, et quelque chose semble leur avoir fourré dans le crâne l’idée saugrenue qu’ils pourraient trouver dans l’un de leurs semblables de quoi remplir ce vide, ce manque qui préexiste en eux. 

Ce roman riche en nature humaine, en nature tout court, a de bonnes chances de vous régaler, de vous étreindre à sa façon, sèche et rude. Mais attention, il vous faut aimer les très longues phrases. C’est le style de l’auteur, et si chez certains ça peut vite devenir pénible, lui, maîtrise cet art parfaitement. Grâce au rythme, grâce à la ponctuation placée au bon moment, grâce aux images qui naissent. Laissez-vous porter.  

Seb.

Le Fils de l’homme, Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard, 240 p. , 19€.

La Rivière, Peter Heller (Actes Sud) – Seb

« Le bois ne manquait pas. Ils étaient sous le vent de l’île et le bois flotté était amassé sur la plage de galets comme des déchets sur l’estran. Il y avait des squelettes de sapins qui devenaient argentés, lisses et durs, et des carcasses de bouleaux qui pourrissaient, encore dans leur fourreau d’écorce blanche poudreuse. Des piles de branches plus petites séchées par le soleil et le vent qui se brisaient sur le genou de Jack dans un bruit de coup de fusil. »

Photo : Sébastien Vidal.

Jack et Wynn, deux amis de longue date et étudiants, passent leur temps libre en pleine nature. Ces deux pagayeurs hors pairs sont sur le point d’entamer la descente en canoë de leur rêve, glisser sur l’échine du mythique fleuve Maskwa, au nord du Canada. Ils sont aguerris, unis comme des frères d’arme, et possèdent toutes les connaissances requises pour passer deux semaines sublimes, entre rapides agressifs et paysages fabuleux. Mais lorsque dès le début, ils détectent un gigantesque feu de forêt qui pourrait croiser leur route, la balade aquatique prend une tournure dramatique.

J’ai lu La rivière dans mon lit, le soir, bien installé sous la couette, avec la fenêtre ouverte pour laisser entrer les sons de la nuit. J’ai lu ce roman sur la terrasse, sous la glycine, dans le canapé moelleux du salon, et un peu dans les toilettes. Il m’a suivi partout, collé à ma main qu’il était. Collé à lui que j’étais. Entre Jack, Wynn la rivière et moi, ça a collé tout de suite. Ces deux jeunes hommes sportifs m’ont plu immédiatement. Leur entente, leur connaissance de l’intime, le déjà long chemin qu’ils avaient fait ensemble, leur façon de décrypter les silences de l’autre, ses gestes spéciaux, ses coups d’œil, les expressions du visage, ce tableau sublime de l’amitié m’a séduit au plus haut point.

Photo non créditée trouvée sur le site plus.besancon.fr

Et puis j’ai pagayé, j’en ai chopé des cals aux paumes, des crampes aux épaules et aux deltoïdes. Comme eux, je me suis délecté des paysages sauvages, j’ai mangé des myrtilles cueillies au fil de l’eau, usé mes yeux sur ces versants recouverts de sapins, de ces gorges échevelées, de ces décors surgissant comme des surprises offertes aux regard des aventuriers. Parce que le sublime, ça se mérite. Alors j’ai pagayé, encore, pour gagner le droit de continuer l’aventure. Pour gagner le droit de savourer l’écriture fine et ciselée de Peter Heller. Lui, on peut dire qu’il sait décrire une région, qu’il sait capter ce qui est beau dans la nature, il sait ouvrir son cœur à l’émerveillement. Parce que l’émerveillement ça mérite, aussi, il faut se mettre dans les bonnes dispositions, ouvrir ses yeux mais aussi son cœur, être prêt à la rencontre avec l’inconnu. L’émerveillement vient toujours par surprise, encore faut-il accepter de l’accueillir.

Ce roman est haletant, mais pas dans le genre du thriller. Le thriller, vous savez, cette chose qui gigote sans cesse, rebondit pire qu’une super-balle, finit par vous épuiser tant il se passe des choses. Là, non. Le tour de force, le coup subtil, c’est d’instaurer immédiatement une atmosphère propice à l’inquiétude. Un danger encore lointain, mais à surveiller. Ainsi, l’auteur dépose ses petits cailloux le long des berges, des cailloux méchants, des cailloux qui sont exactement les mêmes que ceux que l’on déteste sentir dans notre chaussure. Peu à peu, la tension monte, et elle ne redescend jamais. On ne se méfie pas, parce que les paysages sont fantastiques, on y est, on voit les huards, les ours, les truites noires. On sent l’eau fraiche sur nous, les éclaboussures nous festonnent, le soleil nous rôtit durant de longues heures et la pluie nous attendrit aussi longtemps. Le danger est tapi quelque part, peut-être. Sait-on jamais ? Qu’y a-t-il derrière ce banc de brume, ou masqué par le dense rideau végétal qui borde le lit impétueux de la rivière. Où en est l’incendie ?

On descend et la pression monte. L’autre voyage offert par Peter Heller, c’est celui de l’amitié, et plus précisément de l’amitié mis à l’épreuve par les difficultés, l’imprévu, le grand danger. Cette descente raconte cela aussi, ce qui se passe quand ça devient compliqué, qu’il faut faire des choix importants, décisifs, des choix guidés par des principes et des valeurs. Jack et Wynn, s’ils sont inséparables n’en sont pas moins différents.Et s’ils en avaient vaguement conscience, ils vont s’en rendre compte lors de ces jours en pleine nature, loin de tout, des humains, de la civilisation. Des questions sont posées, comme des rochers lourds dans le courant. Quelles sont les limites à l‘humanisme ? Jusqu’où va la solidarité ? Où se trouvent les limites ? Ce roman pose des questions essentielles, du genre qui fâchent : qui est-on vraiment ? Les actes sont-ils fidèles aux paroles et aux beaux discours quand on est dans le dur ? L’eau coule, et les masques tombent.

Ce roman est bien plus qu’un récit sur une descente en canoë. Bien sûr, par la tension croissante, par l’angoisse magnifiquement créée, on pense au cinéma, à La rivière sauvage, à Délivrance. Comment ne pas y songer. Ce sont des références sur lesquelles s’appuie le roman, mais il s’en affranchit aussi, à sa manière. Il taille sa propre route et gagne sans peine sa place au Panthéon des romans noirs d’aventures, aux côtés des deux autres cités. Il nous démontre que si l’on n’est pas grand-chose au milieu des autres, on est moins que rien dans la Wilderness, et que si quelque chose dérape, ça peut très vite devenir une question de vie ou de mort.

Peter Heller réalise un tour de force, celui de construire un roman fascinant, addictif en prenant son temps, en se laissant dériver dans des grands calmes de poésie, dans des espaces descriptifs bien sentis, entre deux rapides violents. C’est très beau, mais ne vous y trompez pas, le danger est bien là.

Embarquez sur le canoë, soyez prêts au pire, soyez prêts, tout simplement.

Traduit de l’anglais par Céline Leroy.

Seb.

La Rivière, Peter Heller, Actes Sud, 295 p., 22€.

Écoutez nos défaites, Laurent Gaudé (Actes Sud) – Seb

« L’avion file dans le ciel de Turquie et d’Irak et il lui semble les sentir, ces centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c’est ce qu’elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l’homme offre au temps, la part de lui qu’il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n’a pas de prise, le geste d’éternité.« 

Photo : Yann Leray.

Ce roman grandiose (n’ayons pas peur des mots hein), est passé sur moi comme la guerre elle-même, plein de fureur et de sang, de sentiments contraires et de violence. Mais au-delà de la claque magistrale, les mots, l’idée directrice et l’angle d’approche du sujet m’ont époustouflé. Laurent Gaudé fait partie de mon parcours des découvertes 2017, un autre auteur que je connaissais de nom mais n’avais jamais lu.

De quoi s’agit-il ici ?

Nous sommes de nos jours. Nous suivons les trajectoires de Mariam et de Assem. La première est une archéologue irakienne réputée qui est appelée aux quatre coins du Moyen-Orient pour retrouver des trésors volés ou sauver des objets témoins du temps. Assem est un homme de l’ombre, une des gâchettes de l’État français. Ils vont se croiser à Zurich, le temps d’une parenthèse, dans la respiration d’une nuit. Mariam réalise qu’elle ne pourra jamais sauver tous les précieux restes de Mésopotamie, elle doute, se questionne sur sa vie. Assem lui, est fatigué de cette vie de spectre tueur, de ville en ville, de contrat en contrat. Partout où l’Histoire a parlé, il y était. Il a même souvent été la cheville ouvrière de l’Histoire, souvent écrite, et mal, par les États occidentaux. Tous deux n’oublieront jamais ces heures profondes au cœur desquelles ils vont se donner bien plus que de l’amour.

En vis-à-vis de ces deux personnages, l’auteur nous fait rencontrer trois destins spéciaux. Celui du général Ulysses Grant à la tête des armées de l’Union lors de la fratricide guerre de Sécession, celui de Hailié Sélassié, le Négus qui lutte pour libérer l’Éthiopie du joug italien, et enfin, celui d’Hannibal, le carthaginois qui a fait trembler Rome.

Ulysses S. Grant par Ole Peter Hansen Balling (1865).

Dans une belle alternance, Laurent Gaudé nous offre des tranches de la vie de toutes ces personnes, avec comme lien direct, cette réflexion sur la vie, la mort, la victoire et la défaite et le sens de tout cela. Ce sujet transversal dans ce roman est traité avec une verve et un langage qui laissent pantois. Mais la valeur ajoutée c’est l’esprit, la réflexion et l’analyse.

Je me souviens que, lors d’un entretien, Laurent Gaudé disait que, pour lui, le fait d’écrire se trouvait au point d’intersection du doute et de la volonté. C’est peut-être sur ce même point d’intersection que se trouve la victoire et la défaite. Il faut si peu de choses pour que l’homme connaisse l’une ou l’autre ; un grain de sable dans la mécanique guerrière, un léger retard des renforts, une simple hésitation d’un chef, une méprise ou un ordre mal interprété, une météo capricieuse. Ça ne tient à rien, un souffle, du vent. Pour un drapeau mal agité, une mauvaise orientation d’une carte, un instinct défaillant, c’est la défaite à la place de la victoire. Mais sous la surface de la défaite, n’y a-t-il pas autre chose ? La possibilité de laisser une trace indélébile qui d’une certaine manière annihilerait la défaite ou du moins, la supplanterait. Ce que propose Laurent Gaudé, sa vision, est quelque chose de très travaillé, un produit fini avec un supplément de richesse que seul un écrivain peut apporter.

Haïlé Sélassié par http://www.newtimes.co.rw.

Au travers des boucheries innommables de la guerre de Sécession (le total de tous les conflits auxquels ont participés les États-Unis hors Viet-Nam ont fait moins de morts que la guerre civile américaine seule !), au travers de la bataille perdue de Maichew en Éthiopie et de tant d’autres, par le truchement des affrontements sanglants qu’Hannibal et ses guerriers ont livrés sur le chemin de Rome (à Cannes, sur les rives de l’Olfanto, 45 mille romains ont péri !), nous réalisons peu à peu que la guerre ne se résume pas à la victoire et à la défaite. Cette mise en abîme nous plonge dans un autre monde, celui de la vie personnelle et intérieure de ces combattants et par extension à la nôtre. Laurent Gaudé met en parallèle victoire et réussite et défaite et échec. En parallèle mais sans altérité.

Pour lui en effet, la défaite est plus large qu’un simple constat sur un champ de bataille. Il la voit comme inscrite dans notre destin, il la conçoit comme quelque chose d’inéluctable qui survient avec la vieillesse. Et je dois dire que c’est bien vu. Ainsi la défaite ne serait pas l’échec, mais tout autre chose. Une fin, une chose inévitable, mais pas un évènement forcément déliquescent selon la manière dont on le vit.  Et puis il demeure l’intangible, le ressenti, l’influence du panache et de la bravoure, ces ingrédients qui possèdent le pouvoir immense de renverser la défaite et de produire autre chose. L’histoire nous apprend qu’Hannibal a finalement été vaincu à Zama. Soit. Mais il reste bien plus célèbre que son vainqueur, vainqueur d’ailleurs fauché par la mort bien avant lui. Hannibal a perdu, soit. Mais l’évocation de son nom fait encore frémir et fait naître des étoiles dans les yeux des enfants et des opprimés. Alors ? A-t-il réellement perdu au sens où nous l’entendons ? Carthage, la grande cité rebelle. Aujourd’hui encore, alors qu’il n’en reste rien, Carthage résonne dans les mémoires, Carthage existe d’une façon bien plus mythique que Rome.

Hannibal durant sa traversée des Alpes. Image : Getty Images.

Peut-être que chaque victoire recèle en elle un embryon de défaite future. Peut-être que nos vies à tous, finalement, sont marquées du sceau de la défaite ultime. Il faut entendre cela.

Lors de la guerre de Sécession, lorsque la victoire sourit à Shiloh, Antietam ou Gettysburg, que le vainqueur plante son drapeau sur un colossal et scandaleux tas de cadavres, est-ce vraiment une victoire ? Sous le flot des acclamations, que ressent vraiment le vainqueur devant l’ampleur du massacre ? Se sent il vainqueur ou vaincu ?

Quand les guerriers éthiopiens, la plupart armés de lances et de couteaux, chargent l’armée mécanisée de Mussolini à Maichew, est-ce la défaite qui les accueille au crépuscule ? Il y a tant de sang dans la plaine, tant de morts et de familles brisées dans les volutes de l’hypérite utilisée par les italiens. Le général Badoglio, dans son uniforme impeccable, peut-il réellement savourer sa victoire ?

Et Assem ? Il a aidé et même souvent provoqué la chute de régimes épuisés, a-t-il pour autant goûter la victoire ?

Tout cela est tellement mieux expliqué par Laurent Gaudé lui-même, page 43 : « Agamemnon avait perdu. Il avait dû tuer sa fille. Quelle victoire valait cela ? Même s’il parvenait à raser Troie, même s’il écrasait ses ennemis et régnait pour des siècles, est-ce qu’il n’était pas d’emblée vaincu ? »

Ou encore page 97, quand il parle de cette combattante Kurde face à Daech : « Shaveen elle, n’hésitait pas. Elle avait le visage de la victoire. Il s’était dit cela : qu’il l’enviait parce que même si elle ne parvenait pas à endiguer l’avancée de Daech, même si elle tombait un jour sous les balles ennemies, elle ne pouvait pas perdre. Quelque chose en elle ne serait jamais Sali, jamais vaincu. »

Avec cette prose affinée par le passage de l’émotion, l’auteur nous invite à deux choses essentielles : recevoir la victoire avec humilité et accueillir la défaite avec philosophie. Mais surtout, se regarder « en dedans », tels que nous sommes, au plus profond de la vérité des sentiments. Quand dignité et humanité peuvent se réconcilier.

Dans ce roman assourdissant, point d’ennui. Gaudé nous entraîne au cœur de la bataille furieuse, où les hommes croisent le fer et le regard. Il nous emporte dans la mêlée, sous la grêle des balles confédérées, sous les obus de l’Union, et les champs et les prés deviennent des charniers abominables. Il nous convoque dans les altitudes des Alpes, où le froid vorace dévore un à un les soldats d’Hannibal, laissant derrière lui et sous le regard des siècles, une colonne de chair et de sang pétrifiés. Il nous emmène au siège de la SDN qui agonise, pour entendre le discours du Négus, un discours funeste et visionnaire qui annonce une fin proche. Il nous fait venir en témoin de l’Histoire à Mossoul, là où les trésors de l’Antiquité tremblent sous l’avancée des obscurantistes, presque avalés par la folie des hommes, presque digérés par un dogme aussi noir qu’une nuit sans lune ni espoir. Partout où la guerre frappe, partout où les corps tombent, les morts nous questionnent.

Ce qui est beau aussi, et très réussi, c’est le rythme du livre. Quand l’action s’emballe, elle s’emballe pour tous les personnages. Grant, Sélassié, Hannibal, Assem et Mariam, tous unis dans un même élan. Puis survient une phase de calme, et ainsi de suite.

Mais quelle écriture ! Page 127, au sujet de Grant, une phrase comme une gifle : « Sa victoire elle est là, mais il veut se souvenir que ce sont des morts qui la lui offrent. »

Ça touche au lyrique page 177 : Il pense à eux, à cette guerre qui a dévoré ceux qu’il aimait le plus et il se tait, car il n’y a que le silence qui puisse envelopper tant de morts. »

Laurent Gaudé a surgi dans ma vie en me chuchotant d’écouter nos défaites ; j’ai tendu l’oreille, et dans le sillon du son qui provient du tourbillon incessant de l’Histoire, j’ai entendu des choses, d’abord des murmures, puis des cris, des bruits d’armées qui s’entrechoquent, des râles d’agonie ; j’ai perçu l’odeur du soufre, du sang et de la peur la plus primale. J’ai commencé à écouter nos défaites, et tout est devenu plus clair, moins effrayant, plus consistant.

Vous aussi, tournez les pages, laissez-vous imprégner par les mots, et puis, « écoutez nos défaites », parce que cette leçon est indispensable.

Seb.

Écoutez nos défaites, Laurent Gaudé, Babel, 281 p. , 7€80.

Le Continent, Raphaëlle Riol (Le Rouergue / La Brune) – Seb

« Je m’endormais vers 4 heures du matin puis me réveillais vers 9 heures. Chaque matin, des rais de lumière zébraient le plafond, des colonnes de poussières effervescentes me signalaient que le soleil brûlait déjà dehors. Que la combustion d’un jour nouveau avait commencé. Un jour indemne dont il fallait à tout prix profiter. »

Photo : Sébastien Vidal.

Inès était heureuse, elle aimait son travail au centre culturel. Mais un jour, un nouveau chef arrive. Il est de cette nouvelle race, celle des gestionnaires, de ceux qui savent, modèle omniscient et méprisant, condescendant. C’est alors une lente et douloureuse agonie, entre divisions au sein de l’équipe et maltraitance au travail. Inès finit par « péter les plombs », elle crève les pneus de son chef, c’était ça ou elle le crevait pour de vrai. Elle se retrouve en arrêt maladie, du genre long, l’arrêt. Complètement détruite, elle s’enfuit sur une île de la côte Atlantique, un endroit qu’elle connaît car elle y a passé ses vacances lorsqu’elle était enfant. Elle va tenter de guérir et de se reconstruire là-bas.

Comme souvent, c’est la couverture qui m’a rallié. Ensuite, j’ai lu la quatrième. J’ai lu les premières lignes, l’incipit, j’ai dit banco !

J’ai avalé ce roman comme on dévaste un plat savoureux, à grande bouchées, en prenant tout de même le soin de bien mâcher, parce que les saveurs étaient multiples. À première vue, l’histoire n’est pas spécialement originale, mais c’est le virage qu’elle prend dès l’arrivée sur l’île qui est surprenant. Ne vous attendez pas à des choses surnaturelles, à des rebondissements dignes de James Bond, à des surprises scénaristiques dopées au « n’importe quoi pourvu que ça saisisse le lecteur ». Non. Il arrive à Inès ce qui est arrivé à des tas de gens. Et qui va encore arriver à des tas d’autres au pays de la Startup nation. Le premier thème, celui du départ, c’est la souffrance au travail, due à la maltraitance, au despotisme d’un chef incompétent. Un de ces jeunes loups aux dents qui rayent le parquet ou le carrelage, ils s’en foutent, ils ne sont pas regardants, ils rayent tout ce que vous voulez du moment que le salaire suit. C’est le genre d’individus sans scrupules qui à une autre époque aurait bien aidé les juifs à monter dans le wagon, à coup de trique si besoin. Vous voyez bien le style hein, toutes les entreprises et les administrations sont équipées en série de ces humains-robots, à toutes les strates, dénués d’empathie, de compassion, seule leur existence compte. De bons toutous pour garder le troupeau, sans pitié avec les subalternes, obséquieux avec les supérieurs. Pour cela, ils usent des armes que le capitalisme leur a fabriqué, en premier lieu, le vocabulaire, une langue dénaturée, vidée de tout sens, sans aucun goût, ignoble bâtard dont l’ADN est l’euphémisme, le non-dit, ou carrément la contre-vérité.

« Les compétences comité de pilotage appels à projet suivi de projet bilan des actions menées fiche de bilan répartition des moyens. Cette bouillie infâme de mots sans histoire si passé qui puent la mort de l’esprit (…) Voir les collègues pleurer, chouiner, se moucher, se vider des litres de morve et de détresse mélangées parce qu’accumulées (…) Constater que la peur s’est invitée dans les placards, qu’elle s’est pelotonnée derrière les portes, réfugiée aux toilettes, que la résignation et le masochisme, parents indignes de la peur, se sont insidieusement engouffrés dans les habitudes. »

J’ai digressé, désolé, c’est que ces serpillères à galons, je ne peux pas me les enquiller. Bref, Raphaëlle Riol décrit avec un talent et une précision rares les mécanismes de la soumission, de la destruction, la destruction des individus (comment on les divise pour arriver à ses fins), la destruction de l’édifice (parce que le but non avoué, c’est de réduire les coûts jusqu’à ce que l’outil (ici, le centre culturel) n’ait plus aucun sens, perde ses visiteurs-clients, et finisse par mourir de sa belle(vilaine) mort.

On suit Inès dans ce labyrinthe d’hostilité, on souffre avec elle, on rumine notre colère, on éprouve des envies de meurtre au trombone ou à l’agrafeuse, voire au capuchon de stylo bic. Dès le début on est immergé dans ce monde de douleur, et c’est très réussi. On est avec Inès, la situation est insupportable. La narration à la première personne du singulier apporte l’épaisseur nécessaire et la proximité avec le personnage, elle nous devient immédiatement attachante, on l’écoute, on tend l’oreille.

Mais ça, ce n’est que le début. Mais un début dont les effets vont perdurer longtemps entre les pages, comme les séquelles d’un séisme, achevant de faire tomber ce qui tient encore en équilibre. Ce qui est excessivement bien fait, c’est le changement d’atmosphère entre le continent, lieu de souffrance, et l’île, lieu d’apaisement. D’un coup, on ressent ce bien-être transpirer des pages, les lignes se font onctueuses, paresseuses, on a envie de s’y perdre, de prendre tout le temps nécessaire pour savourer, se dorer au soleil de la poésie de l’auteure. Les quelques aller-retours sur les évènements de départ augmentent cette sensation, cette grande transition, au loin sur le continent, l’inhumanité, ici sur l’île, la chaleur humaine, le reflux des idées noires emportées par la marée.

J’ai beaucoup aimé cette image du petit animal blessé qui se cache sur l’île pour guérir, réfléchir à sa vie, entamer la lente et difficile digestion de l’échec, du statut de victime engendré par la fuite du lieu de travail. L’auteure maîtrise parfaitement son timing, celui dans lequel peu à peu, nous voyons sourdre la révolte, la colère, l’envie de justice. Tout cela se mêle et s’emmêle, parce que se reconstruire sur des sentiments aussi vivaces n’est pas simple, que l’équilibre est très précaire et qu’il faut faire avec les humains. Mais il y a l’île, les souvenirs plantés ici, derrière un muret, dans le murmure du vent, dans le cri des mouettes ou les hurlements de guerre des chats, la nuit. Il y a les amis, ceux qui vivent sur l’île, les connaissances, les vieilles habitudes qui ont la dent et la vie dure. Il y a cette jouissance à ne plus être dans l’œil du cyclone, à se tenir loin du tumulte et de la tourmente, un peu comme le soldat blessé qui n’en revient pas de rentrer vivant du front alors que les combats font encore rage, mais qui, dans un coin de son esprit, pense aussi aux copains qui sont restés là-bas, dans la mélasse, la rancœur, la peur.

L’atmosphère restituée et fabriquée par Raphaëlle Riol est un délice, je m’y suis prélassé, roulé. Du texte de cet acabit, j’en prends mille pages tout de suite, quel bonheur, vraiment. J’ignore comment elle a fait ça, mais elle l’a fait, et j’ai aimé ces heures, me délectant, me forçant à ne pas aller trop vite, économisant les paragraphes, les pages, relisant des passages, me raccrochant à cet espoir un peu fou, qu’une magie interviendrait et que le livre ne se finirait jamais, que des pages auraient poussé dans la nuit, près de ma tête, pendant que je rêvais.

Il y a des pages fabuleuses sur la nuit, sur la vie des îliens, sur ce rythme particulier, qui balance un peu comme le ressac, avec ce son qui apaise. Des caresses aux oreilles. Il y a des lignes magnifiques sur les lumières, les tourbillons de poussière, les sons qui passent, les heures languides qui glissent à l’abri du soleil, sur le plaisir de lire, l’amour du livre, le monde infini qu’il contient. Ce refuge.

« Ne pas réveiller Léontine, elle qui dort telle une enfant paisible sur son confortable matelas d’années fanées. Ne pas perturber les derniers silences de ses antiques nuits. »

C’est beau n’est-ce pas. Il y a quelque chose dans la sensibilité de l’écriture qui m’a rappelé celle de Cécile Coulon, mais en encore plus chaleureux. C’est cela, Raphaëlle Riol possède une écriture chaleureuse, douillette, dans laquelle on se complait. Pourtant, elle sait dire le harcèlement, le malheur au travail, elle sait faire ça aussi, et ça cogne fort.

Mais faites comme Inès, faites confiance à l’avenir, au hasard des rencontres, à vos capacités de rebond, aux idées qui surviennent, à l’amitié, faites confiance au temps qui soigne, faites confiance à ce livre. 

Chapeau madame ! merci pour ce sublime voyage. Je crois que c’est ce qu’on appelle un coup de foudre littéraire. J’en ai pas si souvent.

Seb.

Le Continent, Raphaëlle Riol, Le Rouergue / La Brune, 235 p. , 19€50.

Une prière pour Owen, John Irving (Le Seuil / Points) – Seb

« Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n’arrivent plus, son parfum qui s’efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l’un de ces petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu’on l’a perdue, pour toujours…Puis vient un autre jour, et une nouvelle petite pièce manquante. »

Photo : Sébastien Vidal, avec la présence de Monsieur Costaud car ce livre est balèze.

Je me souviens qu’il m’a fallu plus de trois semaines pour digérer ce roman consistant et parvenir, dans la brume de mes émotions, à distinguer les mots que j’allais vous offrir. C’est que cette histoire m’a bouleversé. Je crois que, comme je n’oublierai jamais Henri Guillaumet de  Terre des hommes , Gus de  Grossir le ciel , Dalva, du roman éponyme, Paul Sheldon de Misery , ou encore Tom Joad des Raisins de la colère, le club des losers de Ça, je n’oublierai jamais Owen Meany. C’est aussi simple que ça.

En à peine vingt pages, John Irving est parvenu à me dresser un personnage, à lui donner corps et vie, il lui a façonné une allure et un esprit, il m’a donné à voir ses yeux, mais surtout, surtout, j’ai entendu sa voix. Je vous jure que c’est la vérité, je lisais les dialogues et j’entendais la voix si particulière d’Owen Meany. Je ne sais trop comment il a fait ça, mais John Irving l’a fait. C’est une expérience assez déstabilisante, mais je ne regrette pas de l’avoir vécue. Je n’ai pas les mots pour vous dire à quel point j’ai aimé Owen Meany.

Nous sommes au début des années 50, en Nouvelle-Angleterre. Nous suivons la vie de deux amis d’une dizaine d’années, Johnny et Owen. C’est Johnny qui raconte. Tous deux sont inséparables. Un jour, lors d’un match de base-ball, Owen tue accidentellement la mère de Johnny en frappant de manière inspirée ce qui va devenir « la balle ». Devant cet évènement cataclysmique, Owen va discerner quelque chose, il va faire un rêve, et il va changer la vie de beaucoup de monde.

Dans ce roman époustouflant, l’auteur donne son meilleur. Il n’a pas son pareil pour dérouler l’autoroute de son récit tout en parvenant toutefois à emprunter quand cela s’avère nécessaire, les petites routes de la digression. Il explore tout, ne laisse rien au hasard, il nous emmène…non, il nous emporte. Comme presque toujours chez Irving, on retrouve des personnages féminins très forts, Irving commet des romans matriarcaux.

Et toujours à sa disposition, ses meilleures armes, ces phrases à desceller une statue, comme page 50 : La mémoire est un monstre : vous oubliez ; elle, non. Elle se contente de tout enregistrer à jamais. Elle garde les souvenirs à votre disposition ou vous les dissimule, pour les soumettre à la demande. Vous croyez posséder une mémoire, mais c’est elle qui vous possède. 

Quand je repense à cette histoire ahurissante, je me dis que John Irving a tout donné, il s’est jeté à corps et cœur perdus dans la bagarre, qu’il y a certainement laissé des plumes, des plumes qui nous caresse la peau et l’esprit pendant la lecture.

Une prière pour Owen parle de l’amitié. Celle que je vous souhaite de connaître au moins une fois. Celle qui ne se négocie pas, celle qui ne se calcule pas, celle qui donne sans compter, celle née d’elle-même, imperméable aux peines et aux colères, imperturbable face aux doutes et aux sentiments noirs. Ce genre d’Amitié. Mais comme nous avons à faire à John Irving, ce n’est pas tout. Avec un sens de la formule inné, il décape le mythe de l’Amérique et écorche jusqu’au sang et jusqu’au sens, une certaine Amérique, celle qu’il abhorre. Ça se passe page 144 : Ma tante Martha, comme la plupart des américains, savait se montrer tyrannique pour défendre la démocratie…

Une plume acerbe et caustique totalement jouissive qui dézingue à qui mieux mieux les religieux et les puritains, et toute cette société qui tient plus de la fange politiquement correcte que d’autre chose.

Avec une énergie surnaturelle, l’auteur s’emploie à démonter cette partie de son pays qui se croit sur une terre d’impunité, invoquant l’honneur et la justice quand cela l’arrange, puis piétinant ces mêmes principes quand cela la gêne. Un pays qui ne prend par exemple conscience que le Vietnam existe vraiment que lorsqu’il perd ses premiers soldats là-bas. Derrière tout cela le business n’est jamais loin. Dans un style féroce, l’auteur nous présente un pays très autocentré, démesuré dans sa présence comme dans ses absences coupables. « Ces cinglés d’américains » comme il les appelle. Quand on lit Une prière pour Owen, on comprend le monde tel qu’il est aujourd’hui, mais surtout, on sait pourquoi.

Ce roman court de 1952 à 1987. Il couvre les années où l’Amérique est devenu LA grande puissance de la planète. Les années de la guerre de Corée, du Vietnam, celles du règne de Reagan aussi avec en fil rouge, ce fameux rêve qu’a fait Owen et qui va tout conditionner, et enclencher un compte à rebours dans sa tête et la nôtre. Et on peut dire qu’il s’est fait plaisir le John ! Caustique, ironique, hilarant, poignant, il m’a fait passer par tous les sentiments. C’est plutôt rare de pleurer de rire et de peine dans le même chapitre. J’ai trouvé dans ce livre des scènes désopilantes.

En traversant les décennies, John Irving traite donc de l’amitié, du déterminisme, du poids de la religion sur la société, de la puissante de la volonté et aussi de l’auto persuasion. Cette histoire est aussi l’histoire des choix et des quêtes, des regrets et de la nostalgie. Ça foisonne.

Mais bon sang ! Quelle histoire énorme, quel personnage rare et tout puissant que cet Owen, quel style. Vous avez là, la sainte trinité de la littérature : des personnages travaillés, une histoire solide, un style impeccable. C’est beau de voir un écrivain dans sa pleine mesure.

Allez, pour la route, encore un petit bout. Page 173 : La pierre et la brique mornes, le lierre incrusté de givre, les fenêtres closes des classes et des dortoirs donnaient au campus l’aspect d’une prison pendant une grève de la faim ; les pelouses des cours, privées de l’effervescence estudiantine, les bouleaux nus et blafards découpés sur la neige, pareils à leur propre esquisse au fusain ou aux squelettes des élèves.

En vérité je vous le dis, John Irving est grand !

Vous risquez de ne jamais oublier Owen Meany, mais surtout, au creux de la nuit, vous entendrez sa VOIX.

Traduit de l’Américain par Michel Lebrun.

Seb.

Une prière pour Owen, John Irving, Points, 750 p. , 12€30.