La Seconde vie de Jane Austen, Mary Dollinger (Le Nouvel Attila) – Aurélie

Quelle expérience de lecture que ce court roman ! Jane Austen maîtrisait parfaitement la langue française mais n’a jamais eu l’occasion de poser un pied sur notre sol.

Mary Dollinger lui donne l’opportunité de réparer cela : elle l’imagine arrivant dans un petit village de la Drôme en 2010, n’ayant encore rien publié et écrivant ses plus grands chefs-d’œuvre en français et bien loin de son époque d’origine.

On assiste alors à la naissance d’une vraie vedette de la littérature. Inflexible et consciente de la qualité de ses textes, Jane Austen impose un genre en complet décalage avec notre temps et rencontre un énorme succès dont les signes rejaillissent sur le quotidien des Français qui se mettent à user du subjonctif à tout-va et à aduler cette femme au flegme indéfectible.

De parution en parution, on suit l’évolution de ses états-d’âme à travers les lettres qu’elle envoie à sa soeur aînée. On y découvre les bouleversements de son coeur et le regard qu’elle porte sur le monde littéraire. On l’accompagne pendant la promotion de ses livres : sur le plateau de François Busnel, sous la plume de Delphine Peras ou en face de Laure Adler, elle déstabilise systématiquement ses interlocuteurs pour notre plus grand plaisir.

C’est un vent de fraîcheur qui souffle en librairie grâce à la parution de ce texte surprenant et génial. Intelligent et acidulé, je préconise que chacun l’installe sur sa table de chevet pour le déguster par petites touches bienfaisantes dans les prochaines semaines !

Aurélie.

La seconde vie de Jane Austen, Mary Dollinger, Le Nouvel Attila, 222 p. , 18€.

Comme nous existons, Kaoutar Harchi (Actes Sud) – Aurélie

La lecture de son roman À l’origine notre père obscur publié chez Actes Sud en 2014 m’avait complètement époustouflée, j’avais donc grande hâte de retrouver les mots de Kaoutar Harchi, elle qui dit l’essentiel si bien et en si peu de mots.

Comme nous existons est le récit profondément touchant de l’enfance de l’autrice, de sa scolarité, de l’importance que celle-ci revêtait pour ses parents Hania et Mohamed qui multipliaient les heures de ménage pour lui offrir le meilleur : une école privée. Mais loin de la famille bienveillante imaginée par sa mère, le collège va être un véritable révélateur de tout ce qui différencie Kaoutar des autres élèves de l’établissement, de ses professeurs, de ce que la société française postcoloniale impose encore aux enfants d’immigrés sans même en avoir conscience.

D’année en année, son questionnement se fait plus pressant, plus nécessaire et ce sont finalement des études de sociologie qui viendront lui offrir la possibilité de la lumière, d’une liberté choisie et voulue depuis longtemps.

Grandir et rendre à ses parents à travers l’écriture tout ce qu’ils lui ont apporté depuis toujours.

Une des lectures les plus importantes à faire en ce moment.

Aurélie.

Comme nous existons, Kaoutar Harchi, Actes Sud, 139 p. , 17€.

Blizzard, Marie Vingtras (L’Olivier) – Aurélie & Gaëlle

Photo : Gaëlle Desliens.

Je mets au défi quiconque commencera ce livre de ne pas le terminer dans la journée, guettant chaque moment pour dévorer quelques courts chapitres, avancer dans le blizzard en Alaska à la recherche du « petit » qui s’y est perdu mais aussi partir à reculons, dans le passé des quatre principaux protagonistes qui ne se sont pas retrouvés sur ces terres difficiles par hasard…

La rudesse des éléments frappant de plein fouet des vies cabossées donne à ces pages une force peu commune. La nature met les hommes au pied du mur, la blancheur de la neige et le froid saisissant faisant ressortir des vérités refoulées depuis bien trop longtemps.

Grandiose 1er roman paru aux éditions de L’Olivier qui nous ont décidément concocté une rentrée littéraire de haut vol.

***

« Je l’ai perdu. J’ai lâché sa main pour refaire mon lacet et je l’ai perdu. Je sentais mon pied flotter dans ma chaussure, je n’allais pas tarder à me déchausser et ce n’était pas le moment de tomber. »

« Rétrospectivement, je crois que j’ai senti que quelque chose ne tournait pas rond. C’est un peu comme lorsque vous avez la sensation qu’un insecte vous chatouille l’oreille. Vous faites un geste pour vous en débarrasser, mais en réalité c’est une alarme, votre alarme interne, réglée au strict minimum. »

« Si le Seigneur m’entend, je jure solennellement que je ne boirai plus une goutte d’alcool. J’ai tellement mal à la tête avec le truc que ce salopard m’a fait bore. Appeler ça de l’eau -de-vie, c’est vraiment se foutre de la gueule du monde. Je sens plus ma gorge et j’ai le bide en vrac. C’est à vous donner l’envie de virer bonne sœur même si j’ai pas l’attirail pour ça. »

« Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit avec ce temps. Le vent souffle tellement fort autour de la maison que je ne sais pas comment elle tien encore debout. J’ai l’impression que les murs sont pris dans un étau entre la poussée des rafales et la neige qui s’accumule. Dieu sait comment je vais réussir à en sortir quand tout sera fini. »

Il y a Bess, il y a Benedict, il y a Cole, il y a Freeman.

Ils sont quatre, ils prennent la parole chacun leur tour, dans des chapitres courts ou très courts, deux trois pages, quelques fois quatre.
Il y a un garçon, il y a une vieille dame, il y a un frère.
Il y a le blizzard en Alaska.
Il y a des disparitions, du garçon dans le blizzard, du frère disparu de partout sauf des mémoires, d’un fils dans une guerre.

Mike Byers / Levy Creative

Ils sont quatre à découper leurs silhouettes dans la neige et c’est un découpage rudement bien organisé. C’est un rythme super bien balancé, finement équilibré. Tu te balades de tête en tête, et ça construit une histoire. Tu avances dedans, curieux, intrigué par ce qui se dessine de page en page. Tu avances comme on bascule ses appuis d’une jambe sur l’autre quand on randonne en raquettes et que le paysage se découvre à mesure de tes pas. Tu avances et tu vois se tracer comme sur une carte vierge les empreintes de chacun, de chacune. Se dessinent peu à peu leurs trajectoires. Jusqu’à converger. Mais chut.

Ils sont quatre hommes dans un coin extrême, dans une nature extrême, dans une saison extrême. Dans la tête de l’un, on ne sera pas (et c’est tant mieux). C’est depuis les autres qu’on l’entend.
Elle est seule femme. Mais que venait-elle faire dans cette galère ?

Un plaisir de lecture !

Pour en apprendre un peu plus et découvrir l’autrice, tu peux ‘écouter parler avec Marie Richeux dans Par les temps qui courent, ici : https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/marie-vingtras-ecrivaine

Blizzard, Marie Vingtras, Éditions de l’Olivier, 192 p., 17€.

Ohio, Stephen Markley (Albin Michel – Terres d’Amérique) – Yann

Photo : Harlan Erskine.

Si le nombre de premiers romans publiés lors de cette rentrée a fait les frais d’une volonté quasi générale de baisse de la production , force est de constater que ceux que l’on a pu lire sont particulièrement réussis. On pensera notamment aux romans d’Hugo Lindenberg (Un jour ce sera vide, Bourgois – chronique ici), Laurent Petitmangin (Ce qu’il faut de nuit – à retrouver par ) ou Tiffany McDaniel (Betty – dont on a parlé ici). C’est pourtant celui de Stephen Markley qui nous marquera le plus, malgré les indéniables qualités des auteurs et des textes sus-cités. On a régulièrement vanté par ici l’incroyable flair et le talent d’éditeur de Francis Geffard qui ont fait de Terres d’Amérique une collection de référence depuis sa création en 1996. Inlassable défricheur, il ajoute donc avec Ohio un grand livre à son catalogue.

Photo compte Twitter de l’auteur

Car c’est bien un grand livre que l’on tient ici, un de ces textes dont on pressent la puissance et la profondeur dès les premières pages, un de ces romans comme on aimerait en croiser plus souvent, de ceux dont on se dit qu’ils marqueront notre année, voire plus.

Jouant la carte pourtant de plus en plus prévisible, du roman choral, Stephen Markley en impose d’entrée de jeu par son assurance, cette façon d’entrer immédiatement dans le vif du sujet sans s’embarrasser d’interminables préliminaires. Le roman s’ouvre sur un enterrement, préambule d’une petite vingtaine de pages au cours duquel il pose avec sobriété les bases des 500 pages qui suivent.

Au cours d’une nuit d’été, les trajectoires de Bill, Stacey, Dan et Tina vont converger vers New Canaan, petite ville de l’Ohio dans laquelle ils ont grandi des années plus tôt et fréquenté le même lycée. Chacun est là pour des raisons bien précises mais les rencontres qu’ils vont faire et les souvenirs qui en naîtront vont rallumer les braises d’un passé qui n’épargna aucun d’ eux.

« C’est marrant, se dit-il en repliant la photo, on peut prendre n’importe quelle photo de bal de lycée de n’importe quelle ville ou banlieue moyenne d’Amérique, on aura toujours l’impression qu’elle sort d’une banque d’images, que c’est la photo fournie avec le cadre, partout les mêmes ados qui font les mêmes conneries d’ados en espérant que ça ne s’arrêtera jamais parce que la suite est un grand saut dans l’inconnu. »

Tout impressionne ici. Stephen Markley fait preuve d’un sens de la narration ébouriffant et tient son récit de la première à la dernière ligne avec le même aplomb. S’il captive le lecteur dès les premières pages, il parvient néanmoins à gagner en puissance au fil des pages et dévoile ainsi progressivement une ambition qu’on ne lui aurait pas prêtée d’entrée de jeu. C’est véritablement là que le jeune auteur brille, par sa capacité à livrer le portrait d’une génération à travers quelques parcours individuels. On en a lu, pourtant, des romans autour des retrouvailles et des souvenirs, des vieilles amours et des rancoeurs mal éteintes mais Stephen Markley explose littéralement ces poncifs et noircit le trait au fil des pages, réussissant au final l’exploit d’embrasser le sort d’une génération en même temps que l’instantané d’un pays fracturé, meurtri, fragilisé.

Les trentenaires dont il est question dans Ohio, après avoir découvert le sexe, l’alcool et les drogues durant leurs années de lycée, ont connu la guerre du Golfe, certains sont partis se battre en Irak et y perdre leurs illusions, quand ce n’était pas un oeil voire la vie. Ils ont vécu les attentats du 11 septembre 2001 et essayé, tant bien que mal, d’assimiler la réalité des ces faits et ce qu’elle leur apprenait sur leur pays. Profondément marqués par ce contexte historique guerrier et une situation politique et sociale pour le moins instable, Bill, Stacey, Dan et celles et ceux qui gravitent autour d’eux vont devoir grandir malgré tout et se frayer un chemin dans un monde qui semble ne les accepter qu’avec peine.

« Et maintenant il se voyait, une décennie plus tard, paumé, qui traversait la vie en titubant, apprenait à dégainer des mensonges instantanés et laissait derrière lui une terre brûlée (…) Il n’avait jamais prévu qu’ils deviendraient vieux, malades, tristes ou morts. Il n’aurait jamais cru que l’un d’eux aurait peur un jour. »

Stephen Markley trempe sa plume dans les blessures de ses personnages et livre des portraits d’hommes et de femmes que la vie n’a pas épargnés. Il analyse avec lucidité les adolescents qu’il met en scène, abordant aussi bien le thème des violences sexuelles que celui des rivalités ou de l’envie de reconnaissance, la difficulté d’accepter son homosexualité et la notion d’amour à un âge où les vraies préoccupations sont souvent ailleurs. Outre le tableau glaçant d’un pays et d’une génération en perte de repères, le jeune auteur s’autorise une réflexion sur les valeurs de fierté et de patriotisme nées après le 11 septembre, sur l’engagement attendu de la jeunesse du pays et l’extrême tension qui put naître soudain entre ceux qui s’engageaient et ceux qui ne le souhaitaient pas.

On le répète, Ohio est un grand livre, celui d’un pays qui vacille, d’une génération qui ne s’est jamais vraiment trouvée mais qui reste debout quoi qu’il advienne, un roman noir et social comme on les aime, la littérature dans ce qu’elle peut offrir de meilleur.

Traduction de Charles Recoursé.

Yann.

Ohio, Stephen Markley, 540 p. , 22€90.

La belle lumière, Angélique Villeneuve (Le Passage) – Fanny et Aurélie

Photo : Fanny Nowak

Ce livre t’étreint le cœur.
Angélique Villeneuve s’engage pourtant sur un terrain accidenté, à savoir écrire un roman sur la mère d’un personnage illustre.
Dans La belle lumière elle possède ce talent pour éviter les ornières, les creux, l’enlisement.
Le personnage illustre est Helen Keller.
On en vient souvent à lire « l’incroyable histoire d’Helen Keller », c’est un peu comme cela que l’on titre ce phénomène où l’on passe de l’ostracisation d’une enfant, que l’on croyait stupide, voir folle, à la reconnaissance éblouissante de son intelligence.
Villeneuve retient tout le débordement dans son filet humaniste, elle pêche le vrai à défaut de prêcher le miracle, elle y trouve sa source : la mère.

Helen Keller est née le 27 Juin 1880 à Tuscumbia en Alabama. Vingt ans plus tard, à environ quatre-cent kilomètres de là, une certaine Margaret Mitchell née à Atlanta. Pourquoi ce parallèle ? Pour te dire qu’Angélique Villeneuve campe le décor tout aussi bien, et te fait ressentir l’atmosphère d’une famille sudiste au sein d’une plantation de coton.
Sauf qu’ici, point de romantisme sauce aigre-douce, Angélique Villeneuve s’attache à la description du vrai, de cette Katherine Adams Keller solitaire, jeune femme au foyer se laissant balloter par les injonctions sociales et les humeurs politiques, corsetée au sein d’un domaine ayant perdu la plupart de ses richesses durant la guerre civile et d’une mère qui tient à garder son rang. Le mari, Arthur, est un ancien capitaine de l’armée confédérée, effacé, vieillit.
Par petites touches bien ressenties, Villeneuve t’enveloppe dans une certaine moiteur, avec ces gens tout autour, esclaves à peine affranchi(e)s et grandes familles à peine veules, dans cet état de l’Alabama où la ville de Birmingham était ouvertement considérée comme le fief du Ku Klux Klan.

Pendant ce temps, un nourrisson s’ouvre au monde par le regard de sa candide mère.
Il est beau ce passage de tendresse et de découverte, Angélique Villeneuve vient te prendre dans une émotion sans débordement, de celle qui donne une tonalité extrêmement juste à l’ensemble de cette « belle lumière ».
J’y étais. Non pas enfermée par ce que je connaissais d’Helen Keller, mais happée par cette histoire où l’incroyable disparaît au profit du réel.
Lors de ses dix-neuf mois, la petite Helen est prise par une forte fièvre, peu de chance d’en survivre, pourtant c’est ce qu’il se passe. Sauf que l’enfant en ressort sourde et muette, petit à petit sauvage et réfugiée dans son monde.
Et cette mère qui l’aime, s’anime, s’arme de force et de silence aussi. Kate, la louve amoureuse des roses, enveloppant son enfant d’un amour viscéral, tout aussi farouche et exclusif.
L’auteure te montre ce chemin littéraire, de femme à femme, de blessure à blessure, de résistance à résilience.

C’est Anne Mansfield Sullivan, diplômée de l’école pour aveugle Perkins, qui sera celle venant sonner le glas de cette forme humaine agrippée l’une à l’autre. Comme une nouvelle naissance, ou un nouvel embarquement, ce sera à toi de voir.

Villeneuve te raconte la complexité des liens, ces mains qui parcourent un visage, qui apprennent à comprendre, avides, les doigts fébriles parcourant les poignets, laissant aller des mots, oui, des mots, enfin. Et Kate, « notre » Kate, nous éprouve, par la langue d’Angélique, ses maux de mère perdue, aimante par dessus tout, cherchant à retrouver ce lien premier, le primitif.
La belle lumière nous plonge dans l’intimité d’une femme et d’un lieu, nous raconte l’histoire d’un lien, d’une rage, d’un espoir, d’une fierté.

Coup de ❤️ à ❤️

Fanny.

Ce roman je l’ai reçu comme un immense cadeau. L’Histoire d’Helen Keller est un des 1ers textes qui s’est gravé en moi quand j’avais une dizaine d’années. Je garde depuis une fascination et un immense respect pour cette femme qui a su dépasser tous les obstacles pour devenir une figure forte de la fin du 19e et du 20e siècle.

Angélique Villeneuve nous propose ici de sortir de l’ombre celle qui a lutté pour elle durant ses 1res années de vie : sa mère. À partir des éléments qu’elle a pu trouver sur Kate et une documentation solide sur Helen et son entourage, l’autrice laisse libre cours à son imagination pour dresser le portrait d’une femme qui aura toujours cru en sa fille alors que la meilleure solution pour beaucoup semblait être de la placer à l’asile.

La plume est délicate, le cheminement des pensées de Kate déchirant et d’une profondeur qui trouve un parfait décor en ce petit coin d’Alabama où son mariage l’a forcée à s’installer.

Le combat d’une mère pour son enfant différent, l’amour inconditionnel qu’elle lui porte malgré le regard des autres sont rendus ici dans une langue sublime que je vous conseille de découvrir au plus vite !

Aurélie.

La belle lumière, Angélique Villeneuve, Le Passage, 236 p. , 18€.

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