Ohio, Stephen Markley (Albin Michel – Terres d’Amérique) – Yann

Photo : Harlan Erskine.

Si le nombre de premiers romans publiés lors de cette rentrée a fait les frais d’une volonté quasi générale de baisse de la production , force est de constater que ceux que l’on a pu lire sont particulièrement réussis. On pensera notamment aux romans d’Hugo Lindenberg (Un jour ce sera vide, Bourgois – chronique ici), Laurent Petitmangin (Ce qu’il faut de nuit – à retrouver par ) ou Tiffany McDaniel (Betty – dont on a parlé ici). C’est pourtant celui de Stephen Markley qui nous marquera le plus, malgré les indéniables qualités des auteurs et des textes sus-cités. On a régulièrement vanté par ici l’incroyable flair et le talent d’éditeur de Francis Geffard qui ont fait de Terres d’Amérique une collection de référence depuis sa création en 1996. Inlassable défricheur, il ajoute donc avec Ohio un grand livre à son catalogue.

Photo compte Twitter de l’auteur

Car c’est bien un grand livre que l’on tient ici, un de ces textes dont on pressent la puissance et la profondeur dès les premières pages, un de ces romans comme on aimerait en croiser plus souvent, de ceux dont on se dit qu’ils marqueront notre année, voire plus.

Jouant la carte pourtant de plus en plus prévisible, du roman choral, Stephen Markley en impose d’entrée de jeu par son assurance, cette façon d’entrer immédiatement dans le vif du sujet sans s’embarrasser d’interminables préliminaires. Le roman s’ouvre sur un enterrement, préambule d’une petite vingtaine de pages au cours duquel il pose avec sobriété les bases des 500 pages qui suivent.

Au cours d’une nuit d’été, les trajectoires de Bill, Stacey, Dan et Tina vont converger vers New Canaan, petite ville de l’Ohio dans laquelle ils ont grandi des années plus tôt et fréquenté le même lycée. Chacun est là pour des raisons bien précises mais les rencontres qu’ils vont faire et les souvenirs qui en naîtront vont rallumer les braises d’un passé qui n’épargna aucun d’ eux.

« C’est marrant, se dit-il en repliant la photo, on peut prendre n’importe quelle photo de bal de lycée de n’importe quelle ville ou banlieue moyenne d’Amérique, on aura toujours l’impression qu’elle sort d’une banque d’images, que c’est la photo fournie avec le cadre, partout les mêmes ados qui font les mêmes conneries d’ados en espérant que ça ne s’arrêtera jamais parce que la suite est un grand saut dans l’inconnu. »

Tout impressionne ici. Stephen Markley fait preuve d’un sens de la narration ébouriffant et tient son récit de la première à la dernière ligne avec le même aplomb. S’il captive le lecteur dès les premières pages, il parvient néanmoins à gagner en puissance au fil des pages et dévoile ainsi progressivement une ambition qu’on ne lui aurait pas prêtée d’entrée de jeu. C’est véritablement là que le jeune auteur brille, par sa capacité à livrer le portrait d’une génération à travers quelques parcours individuels. On en a lu, pourtant, des romans autour des retrouvailles et des souvenirs, des vieilles amours et des rancoeurs mal éteintes mais Stephen Markley explose littéralement ces poncifs et noircit le trait au fil des pages, réussissant au final l’exploit d’embrasser le sort d’une génération en même temps que l’instantané d’un pays fracturé, meurtri, fragilisé.

Les trentenaires dont il est question dans Ohio, après avoir découvert le sexe, l’alcool et les drogues durant leurs années de lycée, ont connu la guerre du Golfe, certains sont partis se battre en Irak et y perdre leurs illusions, quand ce n’était pas un oeil voire la vie. Ils ont vécu les attentats du 11 septembre 2001 et essayé, tant bien que mal, d’assimiler la réalité des ces faits et ce qu’elle leur apprenait sur leur pays. Profondément marqués par ce contexte historique guerrier et une situation politique et sociale pour le moins instable, Bill, Stacey, Dan et celles et ceux qui gravitent autour d’eux vont devoir grandir malgré tout et se frayer un chemin dans un monde qui semble ne les accepter qu’avec peine.

« Et maintenant il se voyait, une décennie plus tard, paumé, qui traversait la vie en titubant, apprenait à dégainer des mensonges instantanés et laissait derrière lui une terre brûlée (…) Il n’avait jamais prévu qu’ils deviendraient vieux, malades, tristes ou morts. Il n’aurait jamais cru que l’un d’eux aurait peur un jour. »

Stephen Markley trempe sa plume dans les blessures de ses personnages et livre des portraits d’hommes et de femmes que la vie n’a pas épargnés. Il analyse avec lucidité les adolescents qu’il met en scène, abordant aussi bien le thème des violences sexuelles que celui des rivalités ou de l’envie de reconnaissance, la difficulté d’accepter son homosexualité et la notion d’amour à un âge où les vraies préoccupations sont souvent ailleurs. Outre le tableau glaçant d’un pays et d’une génération en perte de repères, le jeune auteur s’autorise une réflexion sur les valeurs de fierté et de patriotisme nées après le 11 septembre, sur l’engagement attendu de la jeunesse du pays et l’extrême tension qui put naître soudain entre ceux qui s’engageaient et ceux qui ne le souhaitaient pas.

On le répète, Ohio est un grand livre, celui d’un pays qui vacille, d’une génération qui ne s’est jamais vraiment trouvée mais qui reste debout quoi qu’il advienne, un roman noir et social comme on les aime, la littérature dans ce qu’elle peut offrir de meilleur.

Traduction de Charles Recoursé.

Yann.

Ohio, Stephen Markley, 540 p. , 22€90.

La belle lumière, Angélique Villeneuve (Le Passage) – Fanny et Aurélie

Photo : Fanny Nowak

Ce livre t’étreint le cœur.
Angélique Villeneuve s’engage pourtant sur un terrain accidenté, à savoir écrire un roman sur la mère d’un personnage illustre.
Dans La belle lumière elle possède ce talent pour éviter les ornières, les creux, l’enlisement.
Le personnage illustre est Helen Keller.
On en vient souvent à lire « l’incroyable histoire d’Helen Keller », c’est un peu comme cela que l’on titre ce phénomène où l’on passe de l’ostracisation d’une enfant, que l’on croyait stupide, voir folle, à la reconnaissance éblouissante de son intelligence.
Villeneuve retient tout le débordement dans son filet humaniste, elle pêche le vrai à défaut de prêcher le miracle, elle y trouve sa source : la mère.

Helen Keller est née le 27 Juin 1880 à Tuscumbia en Alabama. Vingt ans plus tard, à environ quatre-cent kilomètres de là, une certaine Margaret Mitchell née à Atlanta. Pourquoi ce parallèle ? Pour te dire qu’Angélique Villeneuve campe le décor tout aussi bien, et te fait ressentir l’atmosphère d’une famille sudiste au sein d’une plantation de coton.
Sauf qu’ici, point de romantisme sauce aigre-douce, Angélique Villeneuve s’attache à la description du vrai, de cette Katherine Adams Keller solitaire, jeune femme au foyer se laissant balloter par les injonctions sociales et les humeurs politiques, corsetée au sein d’un domaine ayant perdu la plupart de ses richesses durant la guerre civile et d’une mère qui tient à garder son rang. Le mari, Arthur, est un ancien capitaine de l’armée confédérée, effacé, vieillit.
Par petites touches bien ressenties, Villeneuve t’enveloppe dans une certaine moiteur, avec ces gens tout autour, esclaves à peine affranchi(e)s et grandes familles à peine veules, dans cet état de l’Alabama où la ville de Birmingham était ouvertement considérée comme le fief du Ku Klux Klan.

Pendant ce temps, un nourrisson s’ouvre au monde par le regard de sa candide mère.
Il est beau ce passage de tendresse et de découverte, Angélique Villeneuve vient te prendre dans une émotion sans débordement, de celle qui donne une tonalité extrêmement juste à l’ensemble de cette « belle lumière ».
J’y étais. Non pas enfermée par ce que je connaissais d’Helen Keller, mais happée par cette histoire où l’incroyable disparaît au profit du réel.
Lors de ses dix-neuf mois, la petite Helen est prise par une forte fièvre, peu de chance d’en survivre, pourtant c’est ce qu’il se passe. Sauf que l’enfant en ressort sourde et muette, petit à petit sauvage et réfugiée dans son monde.
Et cette mère qui l’aime, s’anime, s’arme de force et de silence aussi. Kate, la louve amoureuse des roses, enveloppant son enfant d’un amour viscéral, tout aussi farouche et exclusif.
L’auteure te montre ce chemin littéraire, de femme à femme, de blessure à blessure, de résistance à résilience.

C’est Anne Mansfield Sullivan, diplômée de l’école pour aveugle Perkins, qui sera celle venant sonner le glas de cette forme humaine agrippée l’une à l’autre. Comme une nouvelle naissance, ou un nouvel embarquement, ce sera à toi de voir.

Villeneuve te raconte la complexité des liens, ces mains qui parcourent un visage, qui apprennent à comprendre, avides, les doigts fébriles parcourant les poignets, laissant aller des mots, oui, des mots, enfin. Et Kate, « notre » Kate, nous éprouve, par la langue d’Angélique, ses maux de mère perdue, aimante par dessus tout, cherchant à retrouver ce lien premier, le primitif.
La belle lumière nous plonge dans l’intimité d’une femme et d’un lieu, nous raconte l’histoire d’un lien, d’une rage, d’un espoir, d’une fierté.

Coup de ❤️ à ❤️

Fanny.

Ce roman je l’ai reçu comme un immense cadeau. L’Histoire d’Helen Keller est un des 1ers textes qui s’est gravé en moi quand j’avais une dizaine d’années. Je garde depuis une fascination et un immense respect pour cette femme qui a su dépasser tous les obstacles pour devenir une figure forte de la fin du 19e et du 20e siècle.

Angélique Villeneuve nous propose ici de sortir de l’ombre celle qui a lutté pour elle durant ses 1res années de vie : sa mère. À partir des éléments qu’elle a pu trouver sur Kate et une documentation solide sur Helen et son entourage, l’autrice laisse libre cours à son imagination pour dresser le portrait d’une femme qui aura toujours cru en sa fille alors que la meilleure solution pour beaucoup semblait être de la placer à l’asile.

La plume est délicate, le cheminement des pensées de Kate déchirant et d’une profondeur qui trouve un parfait décor en ce petit coin d’Alabama où son mariage l’a forcée à s’installer.

Le combat d’une mère pour son enfant différent, l’amour inconditionnel qu’elle lui porte malgré le regard des autres sont rendus ici dans une langue sublime que je vous conseille de découvrir au plus vite !

Aurélie.

La belle lumière, Angélique Villeneuve, Le Passage, 236 p. , 18€.

Histoires de la nuit, de Laurent Mauvignier (Éditions de Minuit) – Gaëlle

Photo : Gaëlle Desliens.

Punaise, quel bouquin !
Quelle construction ! Quelle narration !

Je suis entrée dedans sans rien savoir de l’intrigue, et je ne t’en dirai rien. Tu sais déjà qu’intrigue il y a.
Je ne savais rien non plus du genre auquel m’attendre. Roman social ? (mais est-ce qu’un roman ne l’est pas toujours). Chronique de la vie ordinaire ? Rurale ? (ça se passe dans un hameau, il y a des vaches et une étable, et un chien). Urbaine ? (ça se passe en bordure d’une ville qu’on dirait sans vie, où il y a une imprimerie, des putes et des cafés). Familiale ? (il y a l’enfant, la mère, le père, et la voisine). Polar ? (ça commence chez les flics).
En le refermant, je me dis que je le mettrais volontiers rayon Thriller.

Je suis entrée dedans sans savoir à quoi m’attendre, prête à me laisser balader.
Ça tombait bien parce que balade il y a. Balades phrasées, phrasiales, je ne sais pas comment on peut dire.

Des monologues intérieurs aux didascalies intégrées. Mais, quelle prouesse, c’est jamais embourbé !
Longtemps j’ai cru qu’avoir un esprit d’escalier, c’était avoir un esprit à tiroirs en plus tarabiscoté. Ça veut pas du tout dire ça, mais je garde l’idée, tu permets ? Ce serait comme une balade d’escalier en escalier, un truc à la Escher, l’absurde en moins, y a pas d’absurde, une balade d’escalier en escalier, qui te fait visiter le paysage, vu d’en haut, vu d’en bas, vu de sur le côté, sans jamais te fatiguer, les marches sont super bien taillées.

Des temps de verbe qui te posent ça et là les origines, d’autres qui disent ce qui se passera, et c’est comme ça que c’est raconté, en jouant l’air de rien, de toutes petites fois, avec le « peut- être que ça pourrait se passer comme ça », une petite bifurcation quasi invisible et quasi fugace vers le conditionnel.

Et graduellement le décor se pose, on est passé de tête en tête, un peu comme une puce passerait de chien en chien, à expérimenter comment l’un et l’autre s’organise avec ses bonnes consciences et ses mauvaises consciences, ses fatigues et ses rigidités, ses enthousiasmes aussi, avant qu’ils ne soient avortés.

Et au détour d’une page, au milieu de la cour, paf !
Le petit truc qui dérange. Le petit grain qu’est pas à sa place.
C’est monté en graines, t’as rien vu venir.
Et ça va continuer à grimper.

Tranquillement. D’abord, tu ne sais pas que c’est là, ça y est.
Et tu ne sais pas non plus que tu es ferré.e.
La narration ne change pas, il y a toujours cette façon de se promener de l’un à l’autre, il y a juste ce temps qui, soudain, est ramassé. Une légère accélération, indécelable, à peine une accentuation.

Le chien est parti faire le fou quelque part, ça peut lui arriver, ça lui est déjà arrivé – enfin, ça n’arrive plus depuis longtemps, c’était quand il était très jeune, mais ça, cette idée qui lui vient, elle veut la renvoyer très loin en arrière de son cerveau, la dissimuler dans un espace obscur et non révélé, non dit, pas question de se laisser déborder par ça, non, elle ne veut pas céder à ce sentiment qu’elle n’a jamais éprouvé dans sa maison. Jamais elle n’a eu peur ici. Alors elle fonce jusque devant la table de la cuisine et essaie, bon, on en est où, qu’est-ce qui me reste à faire, ah oui, la tarte, les pommes, finir le nappage du gâteau au chocolat. Ses mains essaient de prendre le contrôle sur ce qui se passe dans la cuisine, les laissant orchestrer le temps, le rythme, car c’est à elles de diriger les opérations, ces mains très sèches et desquamées à cause de la peinture et de l’essence de térébenthine – elle n’a jamais fait très attention et ses mains ne sont pas en bon état, un peu trop rouges, comme brûlé à certains endroits. Elle les plonge dans la farine, il faut qu’elle fasse une pâte, qu’elle le malaxe, la roule, l’étale, il faut qu’elle fasse comment déjà – soudain, elle ne se souvient pas des gestes qu’elle doit accomplir, elle qui les connaît pourtant si bien, voilà qu’elle les oublie, qu’ils lui échappent, qu’elle ne sait plus comment les appeler à elle, parce que c’est comme si son corps se mettait à lui dire que ce n’est pas important, et bientôt il s’abstient de tout mouvement, de tout geste, la retenant au bord de la table, debout mais comme figée […]

Pourtant ça ne peut pas durer et rester encore dans cette zone indécise, elle a besoin de netteté alors elle se frotte les mains contre son tablier et laisse échapper un oh, merde, en guise de ras-le-bol, ou bien comme si elle avait oublié une casserole sur le feu, et vite elle se dirige non pas vers l’atelier ni vers la chaîne hi-fi, mais plus loin, dans le petit couloir qui mène à l’arrière de la maison, là où elle lave son linge et l’étend les jours de pluie.Elle essaie de ne pas remarquer comment elle le fait avec une certaine rapidité ou nervosité, comme si elle prenait son temps alors qu’elle sent bine qu’elle va trop vite et qu’en elle l’agitation monte, qui lui commande d’aller plus vite encore et, en arrivant dans la pièce un peu sombre, elle regarde la porte ouverte et non pas fermée comme elle l’est à l’accoutumée, mêpe si ce n’est jamais à clé.

Et la tension qui grimpe. Pas le grand chambardement qui te laisse haletant, non. Ça monte à la manière d’une crampe insidieuse que tu n’as pas sentie venir, qui désenfle, qui reprend et qui recommence. Qui ne va plus que très légèrement desserrer son étreinte pour mieux couic.

Et cette fin…
Quasi cinématographique.
Pas un mot de trop.

J’ai fini accroupie entre les oreillers, les doigts crochés aux pages, à obliger mon regard à ne pas sauter à la dernière ligne.

Ensuite il a fallu dormir et j’ai pas pu tout de suite.

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier, les Éditions de Minuit, 640 p., 24 €.

La Plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr (Philippe Rey) – Aurélie

Les Français sont nombreux chaque automne à acquérir le Goncourt. Cette année, achetons-le mais surtout LISONS-le. Avec lenteur, délectation, émerveillement pour la construction complexe du roman, profond respect pour cette plume éblouissante.

Suivons Diégane, jeune auteur sénégalais, qui se lance sur les traces de T.C. Élimane, mystérieux écrivain étant resté insaisissable tout au long de son existence et dont le seul livre connu a rencontré un destin tragique.

Qui était l’auteur du Labyrinthe de l’inhumain ? Pourquoi prend-il autant de place dans l’esprit de Diégane ? Alors que celui-ci commence une quête littéraire qui le mènera de Paris à Amsterdam, du Sénégal à l’Argentine, ce sont des pages magnifiques qui s’offrent à nous : une profonde réflexion sur l’écriture et le monde de l’édition, une analyse subtile des conséquences du colonialisme et de l’exil sur les grands esprits ayant quitté leur pays d’origine, un humour très présent, une passion charnelle et amoureuse intrinsèquement liée au pouvoir des mots.

J’avais commencé la lecture de ce livre avant qu’il obtienne le Goncourt, une amie libraire ayant attiré mon attention sur ce texte qui semblait vraiment à part dans cette rentrée littéraire. Mais je n’avais alors pas assez de temps à lui consacrer. C’est pour moi un roman qui demande une grande attention, presque la mise en place d’un cérémonial de lecture pour pouvoir ne rien gâcher de ses pages, se laisser embrasser par ses mots et emporter dans son univers unique. Je lui ai donc offert deux dimanches en ce mois de novembre bien chargé à la librairie, loin de mon papillonnement de lecture habituel et je vous souhaite de partager bien vite le même enchantement.

Bravo et merci aux éditions Philippe Rey et Jimsaan, à Mohamed Mbougar Sarr pour ce grand texte.

Aurélie.

La plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr, Philippe Rey, 461 p. , 22€.

Mortepeau, Natalia Garcia Freire (Christian Bourgois) – Gaëlle

Trois mois.
C’est le temps qu’il m’aura fallu pour trouver comment te parler de Mortepeau.
Parce qu’il est âpre et rude et pourtant il m’a enchantée, il fut une de mes belles lectures des derniers mois.
Parce qu’il est intense et comme onirique, même s’il tient plus du cauchemar que du rêve.
Parce que je ne voyais pas comment te parler de cette grouillance sans te donner envie de t’en détourner, alors que c’est t’inciter à le lire que je souhaiterais.
Ci-dessous, c’est ce que j’en avais écrit il y a trois mois. Et je me dis : te dire que depuis trois mois je cherche comment t’en parler, te dire que depuis trois mois j’ai envie de t’en parler, ça peut suffire comme exergue, non ?

« Je ne crois pas que mon défunt père m’observe.
Mais son corps est enterré dans ce jardin, ce qui reste du jardin de ma mère, entouré de limaces, d’araignées-chameaux, de lombrics, de fourmis, de coléoptères et de cloportes. Peut-être même qu’un scorpion s’est posé près de son visage à moitié décomposé, et tous les deux évoquent les dessins qui ornent les tombeaux des pharaons égyptiens.
Nous l’avons enterré à proximité de l’endroit où je m’allonge, derrière ces statues de pierre. Si je creuse toute la nuit, je pourrai le trouver, qui sait si j’attraperai en premiers ses mains, ses pieds ou le bas du pantalon de son costume noir. Qui sait comment son cadavre s’est installé pour reposer en paix. Nous l’avons mis en terre sans prendre la peine de changer le vieux complet qu’il portai, car son corps sentait déjà.
Tout est arrivé si vite que ce n’est que maintenant, après tant de jours et de nuits, que je commence à le considérer comme un mort, de ceux condamnés à errer. Et la nuit parfois, je lui parle. »

Ainsi s’ouvre Mortepeau.
Ensuite Natalia Garcia Freire déroule la psalmodie de Lucas.
Psalmodie n’est pas le mot juste, le ton de Lucas n’est pas monocorde. Il s’agirait presque, plutôt, d’une incantation.
Lucas, l’enfant écarté devenu jeune homme, s’adresse à son père, c’est sa voix qu’on entend.

Il remonte à cette nuit, « la nuit où les vaches ont meuglé », là où tout a commencé. On ne saura pas où, dans quel village, se situe l’histoire de cette famille. On ne saura pas non plus tout à fait exactement l’organisation de la maisonnée, ni les âges de Noah, Sarai et Esther, les nourrices, ni ce que Felisberto et Eloy ont pu dire au père pour être accueillis ainsi à bras ouverts.
Mais ça n’a pas d’importance.
Il suffit de se laisser prendre la main par ce récit qui te promène de jardin luxuriant en carré de décrépitude – et au nom de quoi, de quels dieux, cette décrépitude ?

Deux hommes arrivent donc. Tu ne sais pas d’où, personne ne sait d’où. Soudain, ils sont là, et tout se modifie puis se délite. Lucas, enfant, ne sait pas pourquoi mais il raconte comment. Et tu remontes avec lui le fil de cette vie à la ferme, organisée autour du père, le patriarche, comme envoûté par ces hommes.
Envoûter. C’est ce que fait la langue de Natalia Garcia Freire, qui tisse son récit entre l’organique et l’onirique. Le rapport à la terre et ceux qui la peuplent, la place de la mort, de la putréfaction dans nos vies, les petites moisissures, que je n’ai jamais trouvées glauques ici, ni même écœurantes.

La langue de Natalia Garcia Freire est riche comme du terreau bien fertile. Nourrie et rendue vivante par toutes ces bestioles qui accompagnent Lucas. Lucas qui ne se tait pas et raconte la déliquescence de cette famille qui fut leur, et qu’on suit pas à pas, mot après mot.

Ce serait une histoire de déshérence, dans tous les sens du terme.
Une histoire de décompositions, décomposition des terres, du jardin, décomposition des liens familiaux, sociaux, décomposition des équilibres, décomposition des chairs, quand tout se fait moribond puis mort tout court.

J’imagine bien qu’à te le décrire ainsi je peux ne pas te donner franchement envie. J’entends. Toutefois ce serait dommage de passer à côté. Il y a une dimension sacrée dans ce livre, il y a une dimension profane aussi. Comme dans les vieux contes qui n’ont pas peur de trifouiller les obscurités.
Il vaut le coup qu’on se penche sur son histoire, Lucas, qu’on l’écoute. Il est touchant dans son entêtement à unir, réunir, revenir, tenir debout et se faire aimer. Il est touchant dans ses élevages de compagnons, ces compagnons auxquels il s’abandonne, presque mystique.

Ça raconte une histoire tout ça, une histoire qui m’a beaucoup touchée.

« Le soleil ne s’est pas encore levé mais le ciel est visqueux et sans un souffle de vent. Je traverse le jardin en cinq enjambées lentes et réfléchies. Tout tourne dans ma tête, à croire que je ne vois pas à travers mes yeux, qu’une brume épaisse et froide a remplacé la chair et mes viscères. Quelque chose qui n’est pas encore défini palpite sous ma peau et m’entraîne. / La peinture écaillée des murs de la maison laisse apparaître le pisé fissuré, et lorsque je m’y appuie la terre tombe et craque ; dans le toit qui craquette lentement s’ouvrent des espaces semblables à des rangées de vieilles dents cariées; les volets se plaquent aux fenêtres en grinçant. Et moi je marche, incapable de ramper. »

Mouches de cimetière / La nuit où les vaches ont meuglé / Le pied d’Eloy /
Punaise assassine / La traite / Le piano / Larve blanche et molle /
Une offrande enflammée / Les cyclopes /Dieu s’en même / Reine des arthropodes / L’heure du rosaire / L’araignée / Le nez du professeur Erlano / Les cigales / L’annonciation / Maison de fous / L’expulsion / Les insectes de la montagne / Chrysalide / Notre peau morte / Felisberto / Imago

Ce sont les titres des chapitres.
Vois, les insectes les parsèment de leurs mues.

Histoire des insectes –
Paris, Firmin Didot frères, 1845.

Superbement traduit de l’espagnol (Equateur) par Isabelle Gugnon,
Mortepeau, Natalia Garcia Freire, Christian Bourgois, 160 p., 20€

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