39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaiiennes en beuverie – Kristiana Kahakauwila (Au Vent des îles) – Yann

Au moment d’attaquer cette chronique par quelques lignes du genre « jeune maison spécialisée dans les littératures de l’Océanie bla bla bla … », un léger doute m’incite à jeter un oeil au site du Vent des îles pour y apprendre que la jeune maison en question fête ses trente ans cette année et propose un catalogue d’environ 150 titres, aussi bien en littérature qu’en beaux livres, guides touristiques, jeunesse ou sciences humaines. Bref, nous n’avons pas affaire ici à des perdreaux de l’année et l’on ne pourra que se réjouir de les découvrir à travers ce recueil de nouvelles dont le titre est un vrai programme à lui seul.

Hawaï (ou Hawaii), c’est un peu moins de 1 500 000 habitants répartis sur 28337 km² dont 16649 km² de terres (source : Wikipédia). Situé à 2500 km des côtes de Californie, l’archipel, américain depuis 1959, règne sur le Pacifique Nord, loin de l’Alaska comme du Japon. À part ça, Hawaï est connu chez nous pour le surf et pour Barack Obama. Point.

Photo : Sheila Carson.

Le lecteur n’en saura pas davantage sur les spécificités géographiques, biologiques ou météorologiques de l’archipel en lisant ce recueil pour la simple et bonne raison que Kristiana Kahakauwila ne fait pas dans la carte postale ni dans le dépliant touristique. Elle préfère au contraire gratter là où ça démange, plus à l’aise dans l’obscurité qu’à la lumière. 39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaiiennes en beuverie (ce titre, ce titre !), ce sont six nouvelles pour à peine plus de 200 pages. Si le dépaysement est garanti, ce n’est sûrement pas celui auquel on pourrait s’attendre. Dès les premières lignes de C’est le paradis, l’autrice donne voix aux femmes de ménage d’un grand hôtel de Waïkiki ainsi qu’à un groupe d’amies plus privilégiées. Leurs chemins croiseront celui d’une jeune touriste blanche dont le séjour va tourner au cauchemar. En opposant les regards des autochtones (aisées ou précaires) à ceux que posent les visiteurs sur l’archipel, Kristiana Kahakauwila fait exploser les clichés et donne à voir la version sombre de ce qui n’est un paradis que pour celles et ceux qui n’y vivent pas.

Photo : Anne-Christine Tremon.

Wanle s’attarde sur un autre aspect propre à Hawaii : cette passion sans limite pour les combats de coq (à ce titre, on pourra relire l’excellent Île invisible paru chez Asphalte, même si celui-ci se déroule au large du Vénézuela). Poi Dog, la narratrice, ainsi surnommée par son amant L’Indien, a pris la suite de son père après que celui-ci a été assassiné. Rongée par le désir de vengeance, écartelée entre sa fascination pour les coqs et son amour pour L’Indien, Poi Dog doit faire des choix et accepter de voir éclater l’image idéale qu’elle gardait de son géniteur.

Photo : Michal McClure.

Dans La route de Hãna, c’est un couple qui fait peu à peu le constat de son échec tandis que À la bonne vieille manière des paniolos (éleveur de bétail) voit un homosexuel tenter de faire son coming out auprès de son père en fin de vie.

Résumer ainsi ces nouvelles ne rend absolument pas compte de la tendresse et de la douceur que Kristiana Kahakauwila insuffle dans chacune d’entre elles ni de la constance avec laquelle elle interroge les notions d’origine et les liens familiaux. L’identité est au coeur de ses nouvelles, souvent mise à mal par les déménagements (un Hawaiien qui s’installe en Californie reste-t-il un Hawaiien ?) ou par le tourisme et les clichés qu’il véhicule. Entre tradition et modernité, l’archipel doit trouver sa voie et il en est de même pour pour celles et ceux qui y sont nés. Quelles que puissent être les spécificités de cet état, les faiblesses et les petites lâchetés humaines y sont les mêmes qu’ailleurs. L’amour également car, et c’est ce qui permet à ce recueil de dégager sa propre lumière, il y a sa place lui aussi et Kristiana Kahakauwila en est pleinement consciente.

Une très belle réussite qui nous incitera à guetter désormais avec attention les prochaines propositions de cette maison à laquelle on souhaite un excellent anniversaire.

« Nous terminons le service à quatorze heures et sortons de l’hôtel par le sous-sol, dans un tunnel étouffant qui sent les lingettes adoucissantes. C’est là que se niche le bureau du personnel d’entretien, à l’abri du regard des touristes qui empruntent le hall principal. De là, nous ne pouvons pas entendre les claquements de leurs sandales sur le marbre poli, ni voir leurs yeux s’écarquiller en apercevant le Pacifique pour la première fois à travers les baies vitrées du lanai. Notre sortie donne sur un trottoir maculé de vieux chewing-gums et de l’éclaboussure rouge pâle d’un sorbet renversé. »

Yann.

39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaiiennes en beuverie, Kristiana Kahakauwila, Au Vent des îles, 221 p. , 19€.

Polaroid de chez In8 : Bonnie Joe Campbell, Marcus Malte, Carlos Salem, Pascal Garnier – Yann

On a déjà eu plusieurs occasions de parler ici du travail des petites mais travailleuses Éditions In8 : avec Marion Brunet, Cyril Herry ou Nicolas Mathieu, en particulier à travers leur collection Polaroid sur laquelle on s’attardera un peu plus aujourd’hui.

Créée en 2010, cette collection de courts textes est dirigée par Marc Villard, auteur qu’il nous semble inutile de présenter tant il est indissociable de l’univers du roman noir hexagonal depuis des années. Une grosse trentaine de titres publiés en douze ans, c’est peu mais Polaroid privilégie la qualité à la quantité, ce qui lui permet de présenter aujourd’hui un catalogue plutôt impressionnant au sein duquel se côtoient des pointures comme Marin Ledun, Jean-Bernard Pouy, Carlos Salem ou Marcus Malte et des auteur(e)s plus confidentiels à découvrir comme Dominique Delahaye, Anne Secret ou Jérémy Bouquin. Alors, on a eu envie de s’y plonger un peu, picorant un titre par-ci un titre par-là et il faut bien dire que l’ensemble est largement à la hauteur de nos attentes. Quatre mini-chroniques, donc, pour une grande collection que tout amateur de polar se doit d’avoir dans sa bibliothèque.

Ramener Belle au bercail, Bonnie Joe Campbell

Les quatre nouvelles qui composent ce petit livre sont extraites d’un recueil plus important publié aux États-Unis en 2009 sous le titre American Salvage qui fut à l’époque finaliste de deux des plus grands prix littéraires américains : le National Book Award et le National Book Critics Circle Award. À la lecture des micro chefs d’oeuvre que sont L’Inventeur,1972 ou Ramener Belle au bercail, on en viendrait vite à regretter cette amputation du recueil originel. Car il ne fait aucun doute que l’on tient là une voix comme on les aime, rugueuse et sensible à la fois, que l’on imagine posée sur un fond de guitare acoustique quelque part dans les grands espaces du Michigan. Bonnie Joe Campbell convainc très vite, avance ses mots avec l’assurance de quelqu’un qui n’ a rien à perdre.

Très loin du mythique american dream dont, même ici, nous avons tous entendu parler, les personnages de Bonnie Joe Campbell se confrontent à la solitude, à l’alcool et à la violence, parfois même à la mort. Ses histoires sont peuplées de fantômes, de jeunes filles perdues, d’hommes dépassés par ce que devient leur vie. Dans une Amérique rurale dont la rude beauté surplombe des destins brisés ou sur le point de l’être, l’important est de survivre, qu’importent les moyens que l’on utilise pour y parvenir.

« La tête et les poumons du chasseur étaient ce matin-là remplis à ras bord d’un air froid et pur et il eut la sensation que les cinq chevreuils allaient se retourner à l’unisson pour le regarder ou bien s’élancer dans les airs et se mettre à voler. Il avait chaud dans sa combinaison de ski et il se rappelle la sensation éprouvée dans son corps, la langueur du sommeil, l’agilité, la souplesse de ses muscles pareille à celle du cerf. Puis un coup de feu avait retenti bien que le chasseur n’eût pas tiré et un feu d’artifice orange avait explosé à la surface de la glace. Une seconde fusée avait décrit un arc de cercle au-dessus de l’étang en sifflant et fumant, en crachant des étincelles. À ce bruit, les cinq corps, les vingt pattes s’étaient mises en branle simultanément, oubliant leurs tâtonnements, et les chevreuils avaient bondi par-dessus la tache sombre pour gagner la rive couverte de neige où ils s’étaient mis à courir chacun pour soi. Une autre fusée s’était envolée, couvrant d’une bruine orange le froissement de la neige sous leurs sabots. – Espèce d’enfoiré ! avait hurlé le chasseur. Le son clair de sa voix dans l’air froid du petit matin lui avait plu. – Raclure ! »

Nouvelles traduites de l’anglais (États-Unis) par Françoise Smith.

Cannisses, Marcus Malte

Révélé au grand public avec le succès de Garden of love (Zulma 2007) et son prix des lectrices de Elle catégorie roman policier, Marcus Malte a obtenu le Fémina 2016 pour Le Garçon, toujours chez Zulma. Aussi à l’aise en littérature jeunesse qu’en noire ou en blanche, c’est un fidèle à la maison In8 puisqu’il y a publié deux romans, un recueil de nouvelles et participé à une anthologie (Femmes en colère, 2013) aux côtés de Marc Villard, Didier Daeninckx et Dominique Sylvain.

Cannisses (2012) est un (très) court roman, pour ne pas dire une novella, puisqu’il atteint à peine les 80 pages. Mais quelles pages ! Le narrateur vit quelque part dans un lotissement de province avec ses deux fils qu’il tente d’élever après la mort de leur mère dont il ne parvient pas à se remettre. Les yeux rivés sur la maison d’en face, celle qu’ils avaient failli choisir au moment de s’installer, il observe le jeune couple qui l’ a achetée depuis et y vit heureux avec sa petite fille. Rongé par la tristesse, l’homme glisse peu à peu vers la jalousie, persuadé d’avoir droit lui aussi au bonheur. Une seule solution semble pouvoir le lui permettre : échanger sa maison contre celle des voisins. Ceux-ci, malheureusement, ne semblent pas partager sa vision des choses.

Obsessionnel, tout en tension, Cannisses se lit d’une traite, quasiment sans reprendre son souffle. Cette plongée dans un cerveau gangréné par le chagrin puis l’envie, la rancoeur et la haine impressionne et secoue sans ménagement. Marcus Malte y détaille sans fioriture le cheminement d’un homme qui sombre peu à peu dans la folie et se montre prêt à tout pour que le monde se conforme à la vision qu’il en a. Glaçant.

« En face, tout est éteint. la villa est plongée dans le noir. Lui, il dort comme un bébé. Insouciant. Dans le même lit que sa femme. Et la gamine dans la chambre à côté. Ils respirent. Ils sont vivants. Peut-être qu’ils rêvent. Tout est calme et tranquille dans la maison du bonheur. Quelqu’un pourrait-il m’expliquer ça ? »

Japonais grillés, Carlos Salem

Alors lui, on l’aime bien, même si ses romans sont parfois inégaux, un peu foutraques; il nous avait tellement touchés avec Je reste roi d’Espagne (Actes Noirs 2011 / Babel 2013) que l’on fait preuve d’indulgence quand il nous semble ne pas être à la hauteur. Nager sans se mouiller ou Un jambon calibre 45 (Actes Noirs / Babel) sont également éminemment recommandables.

Autant le dire tout de suite, les cinq nouvelles proposées ici sont dans la lignée des romans précités , inutile de s’attendre à des effets de style ou à un changement de ton, Salem fait du Salem et ceux qui l’aimaient déjà continueront. Quant aux autres …

Sur les trottoirs de Barcelone et Madrid, au fond de bars plus ou moins glauques se croisent des personnages tout droit sortis d’un roman de James Crumley. Parfois les conversations finissent en pugilat, parfois en cuite carabinée. L’humour et la nostalgie imprègnent chacun de ces textes, la mélancolie de Carlos Salem affleure derrière chacun de ses mots et il parvient encore une fois à nous attendrir après nous avoir faits sourire. Le charme opère, laissons-nous faire.

« Le journal annonçait vingt-sept japonais grillés alors qu’au bistrot de la Plaza Mayor, j’avais compté cinquante-six pieds. Devine qui on avait loupé … »

Nouvelles traduites de l’espagnol par Judith Vernant.

Vieux Bob, Pascal Garnier

Riche d’un bon paquet de titres, l’oeuvre de Pascal Garnier (décédé en 2010) se partage entre littérature jeunesse d’un côté et romans et recueils de nouvelles nettement moins jeunesse de l’autre. Vieux Bob rentre dans cette dernière catégorie et nous offre neuf nouvelles dont la première, Elle et lui, donne un impressionnant aperçu de la noirceur dont est capable l’auteur. Après ce choc initial, le lecteur aborde chaque chaque nouvelle avec prudence, se demandant où va le mener le récit.  Mais, et c’est là une des forces de Pascal Garnier, que son éditeur définit comme un « entomologiste sentimental », le drame n’est pas omniprésent ni systématique. Même si persiste l’impression d’être sur un fil, un point de bascule, certaines histoires de ce recueil filent tranquillement jusqu’à leur conclusion, sans se sentir obligées de nous bousculer. La douceur, curieusement, n’est pas absente non plus, voire une certaine tendresse envers ces personnages, parfois malmenés par la vie, parfois en quête d’un je ne sais quoi qui les sorte un peu de leur quotidien morose. C’est peut-être là le point commun le plus évident, le fil qui relierait ces histoires : la solitude, l’envie que quelque chose se passe, que l’ennui soit, même momentanément, tenu à distance. Ça et le besoin d’être aimé.

On croisera au fil de ces nouvelles un vieux chien incontinent confronté à la connerie humaine (Vieux Bob), un vacancier solitaire fasciné par la famille installée à ses côtés sur la plage, deux adolescents vivant leurs premiers émois, une femme tentée de tout quitter ou un simple d’esprit fasciné par les avions … Que ce soit d’amour, de reconnaissance ou de tranquillité, d’apaisement, les personnages de Pascal Garnier semblent en déséquilibre dans leur vie. Il a l’art de les surprendre et de les peindre à un moment où la situation leur échappe ou, au contraire, quand ils parviennent (plus rarement) à prendre en main leur destinée.

Pétrie d’humanité, la petite musique qui se dégage de ces nouvelles a le don d’émouvoir autant que de glacer, à l’image de l’être humain, dont on ne sait jamais avec certitude comment il va se comporter, entre raison et folie, résignation et combativité. Et nous d’adopter l’ « entomologiste sentimental ».

Yann.

Ramener Belle au bercail, Bonnie Joe Campbell, 94 p. , 12€.

Cannisses, Marcus Malte, 80 p. , 8€90.

Japonais grillés, Carlos Salem, 74 p. , 12€.

Vieux Bob, Pascal Garnier, 98 p , 12€.

Le Boxeur manchot, Tennessee Williams (Pavillons Poche / Robert Laffont) – Yann

Né en 1911 et mort en 1983, Tennessee Williams est un des auteurs les plus importants de la littérature américaine. On lui doit seulement deux romans (Le Printemps romain de Mrs Stone en 1950 et Une femme nommée Moïse en 1975) mais il laisse derrière lui un nombre considérable de nouvelles et de pièces de théâtre, parmi lesquelles ses oeuvres les plus connues (La Ménagerie de verre, Un tramway nommé Désir, La Chatte sur un toit brûlant …). Mais c’est surtout, injustice flagrante, l’adaptation au cinéma de certains de ces textes qui fit connaître son nom au grand public.

Après une enfance difficile marquée par la maladie et l’indifférence d’un père alcoolique et joueur, Tennessee Williams se lance très tôt dans l’écriture, soutenu par sa mère et sa soeur aînée, sous le regard dédaigneux de son père. Prenant assez tôt conscience de son homosexualité, il fera montre sa vie durant d’une fragilité nerveuse et cardiaque assez développée pour lui permettre d’être réformé par l’Armée lors de la seconde guerre mondiale. Son alcoolisme chronique et le dossier psychiatrique qu’il avait présenté ne lui rendirent sans doute pas service non plus.

Crédit photo non trouvé.

On ne sera, dès lors, pas surpris que les personnages auquel Williams donne vie dans les nouvelles de ce recueil soient, pour la plupart, des hommes ou des femmes en rupture de ban, tenus à l’écart de la société que ce soit par leur volonté propre ou par un ostracisme attisé par leur indifférence aux standards imposés. Dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, Oliver Winemiller a perdu son bras dans un accident de voiture, ce qui a prématurément mis fin a sa carrière de boxeur.

« Maintenant, il ressemblait à la statue brisée d’un Apollon : il avait la froideur et l’impassibilité d’une figure de pierre. »

Après une plongée dans la prostitution, Oliver est vite arrêté pour un meurtre qu’il avoue immédiatement puis incarcéré dans l’attente de l’exécution à laquelle il a été condamné. La quasi totalité du texte se déroule dans la cellule où le jeune homme attend la mort en répondant au courrier de ses anciens admirateurs et amants, perdant peu à peu l’esprit à tenter de répondre aux questions que lui impose l’absurdité de la vie.

Tennessee Williams et Carson McCullers par Richard Avedon.

Dans Malédiction, un homme lie son sort à celui d’une chatte qu’il trouve chez sa logeuse et qui lui apporte le réconfort qu’il cherche en vain chez ses semblables. Ils finiront tous deux victimes de la cupidité et de l’indifférence des habitants de la ville.

L’homme qui donne son titre à la nouvelle suivante, Le Poète, choisit la solitude et quitte la communauté à laquelle il appartenait pour vivre à l’écart, sur une plage où le rejoignent les enfants, avides de ses histoires et de ses visions (souvent provoquées par l’alcool qu’il distille).

Dans Le Masseur noir, Anthony Burns, employé anonyme d’une grosse société, rentre dans un salon de massage sur un coup de tête. Il y est pris en main par un masseur qui semble deviner immédiatement ce que Burns recherche tout en ignorant de quoi il s’agit. une étrange relation s’installe entre les deux hommes au point qu’ils finissent pas ne plus pouvoir se passer l’un de l’autre.

Ce sont au total onze nouvelles qui sont proposées ici, dans lesquelles Tennessee Williams propose des variations autour des thèmes qui jalonnent son oeuvre. Peuplées de figures d’exclus, de marginaux ou d’incompris, ces nouvelles sont pour la plupart des joyaux noirs dans lesquels il explore sans relâche les mécanismes de la culpabilité et de la rédemption, faisant ainsi écho à sa propre vie et aux difficultés rencontrées dès l’enfance. Souvent emplis de tendresse, d’amour ou de compassion pour ces inadaptés au monde, les textes de Tennessee Williams recèlent des lignes profondément émouvantes qui viennent adoucir la brutalité lucide qui leur sert parfois de toile de fond.

« Pour la première fois, ils se trouvaient ensemble dans le noir, sans plus éprouver la moindre peur l’un de l’autre. Ils se tenaient par la main, ils se regardaient avec une sympathie un peu triste. ils n’essayaient plus de s’aider mais seulement de se comprendre. Ils se savaient absolument séparés, absolument seuls l’un et l’autre. Mais ils n’étaient plus des étrangers … « 

Nouvelles traduites de l’anglais (États-Unis) par Maurice Pons.

Yann.

Le Boxeur manchot, Tennessee Williams, Pavillons Poche / Robert Laffont, 215 p. , 8€50.

Rose Royal / La Retraite du juge Wagner, Nicolas Mathieu (Babel) – Yann – Aire(s) Noire(s)

Photo : Anne-Laure Chery / France TV.

Profitons de la parution de ce petit bouquin pour envoyer un coup de projecteur sur l’excellent travail accompli par les éditions In8 et leur collection phare, « Polaroïd » au sein de laquelle fut publié ce Rose Royal avant d’être réédité en Babel complété d’une nouvelle précédemment parue dans Les petits polars du monde. On croise dans ces Polaroïds des gens connus et appréciés comme Marion Brunet, Marin Ledun, Marcus Malte, Carlos Salem, Pascal Garnier et bien d’autres encore, ça donne une idée du niveau.

Auréolé du Goncourt 2018 pour l’excellent Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu revient discrètement avec cette nouvelle que Babel a donc eu l’idée d’ allonger avec La retraite du juge Wagner, tant les deux textes semblent se compléter et se répondre. On y prendra en tout cas la pleine mesure du talent de l’auteur nancéen à créer des personnages profondément réalistes, complexes, vivants, attachants malgré leurs faiblesses et leurs défauts (ou grâce à ces faiblesses et défauts). Rose, qui donne son titre au livre, en est un parfait exemple, voici quelques lignes pour s’en convaincre :

Elle était parvenue à cet âge difficile où ce qui vous reste de verdeur, d’électricité, semble devoir disparaître dans le bouillon des jours. Parfois, dans une réunion, ou dans les transports en commun, elle se surprenait à cacher ses mains qu’elle ne reconnaissait pas. Certains soirs, se regardant dans le miroir, elle se disait à partir de demain je vais faire gaffe (…) Mais chaque fois, le sentiment d’à quoi bon l’emportait. Il était déjà tard dans sa vie et ces efforts ne rimaient sans doute pas à grand chose. »

Nighthawks, Edward Hopper.

Histoire d’un amour tardif, d’une rencontre un soir dans un bar, Rose Royal concentre en une grosse soixantaine de pages les qualités que l’on avait trouvées dans les deux premiers romans de Nicolas Mathieu, Aux animaux la guerre (Actes Sud 2014 / Babel 2016) et Leurs enfants après eux (Actes Sud 2018 / Babel 2020). Aussi convaincant dans la description des protagonistes que dans celle des lieux où ils évoluent, Rose Royal parvient à évoquer la tendresse et les hésitations d’un amour naissant tout en instillant simultanément une tension sourde qui s’alourdit au fil du récit. Ici comme dans les meilleures pages de son amie Marion Brunet, le malaise est omniprésent, il ronge les personnages, perturbe les consciences au point de donner au lecteur l’impression d’être le seul à voir arriver le drame. Concis, sobre, Rose Royal est un texte particulièrement convaincant, très évocateur, une belle leçon d’écriture et des portraits d’une rare justesse.

Le lecteur se réjouira donc d’autant plus qu’il trouvera les mêmes qualités à La retraite du juge Wagner, autre nouvelle dans laquelle Nicolas Mathieu se montre une nouvelle fois un observateur sensible et attentif de notre société et des maux qui la gangrènent. Du grand art pour deux courts textes, une acquisition à faire sans hésiter pour enrichir le rayon noir de votre bibliothèque.

Yann.

Rose Royal, suivi de La retraite du juge Wagner, Nicolas Mathieu, Babel, 144 p. ,

6€50.

L’étrange féminin, textes rassemblés par Lucie Eple (Éditions du Typhon) – Fanny

Elles sont six.

Caroline Audibert, Clara Dupuis-Morency, Hélène Frappat, Bérengère Cournut, Marie Cosnay, Karin Serres.

Elles sont six, beautés littéraires.

Elles sont six, héroïnes.

Naïs, prénom dont l’origine est une naïade de la mythologie grecque, divinité des sources et des rivières, est une femme, une artiste, qui, un jour, est prise dans la tempête, sous une pluie diluvienne. Mary Barbe, éponyme « Marquise de Sade », transgresse, elle, l’ordinaire condition féminine de son époque. Le « je » de Mary Shelley, son écriture vive, sa vie à la fois intense et désespérée, petite fille et mère orpheline. Marie Cosnay fait résonner sa puissance intime à la littérature, et nous « dit » Lockwood, ce personnage des Hauts de Hurlevent, elle y raconte sa vision, son attachement, son aventure. La femme « première » de Bérengère Cournut nous narre l’épopée de celle qui fait corps avec le Grand Tout, avec cette forêt, cette rivière, cette vie fait d’Essentiel et d’exploration de soi. Niglo, enfin, l’être translucide dont les organes prélevés permettent à l’espèce humaine de prolonger sa vie, au détriment d’une autre entité sensible. Niglo, le personnage aux branchies qui t’attache le cœur, bien loin pourtant de mes territoires littéraires, est absolument fascinante.

Six regards différents réunis par Lucie Eple : « Plonger dans le maelstrom du monde, tanguer sur ses incertitudes, détisser, se perdre, se répandre, se déposséder, se confronter aux parts d’ombre et au sang, sont ici les chemins d’une libération qui mène aux aubes nouvelles. »

Ce recueil parle au cœur, aux tripes, à l’âme. Je m’y suis plongée, c’est vraiment le terme, curieuse puis subjuguée par l’atmosphère électrique de cet « étrange féminin ».

Rien de complexe dans ces textes ciselés et ces illustrations à l’encre et rotring de Jérôme Minard, qui vous transporteront droit au sein d’un lieu sauvage, animal, minéral, par delà les époques et les corps des identités féminines.

C’est à découvrir, résolument.

Coup au ❤️ pluriel.

Fanny.

L’étrange féminin, Collectif, éditions du Typhon, 296 p. , 20€.

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer