L’Hôtel de verre, Emily St. John Mandel (Rivages / Noir) – Yann

« Il y a une exquise insouciance à se réveiller chaque matin en sachant que le pire est déjà arrivé. »

Photo : Yann Leray.

Cinq ans se sont écoulés depuis la publication en France de Station Eleven, dernier roman d’Emily St. John Mandel, succès inattendu autant que mérité qui donna à la jeune canadienne une stature internationale. Texte puissant, poétique et envoûtant, le roman brillait tant par le fond que par sa forme et invitait le lecteur à suivre une troupe de théâtre au sein d’un monde ravagé par une pandémie. C’est peu dire, donc, qu’elle était attendue avec l’impatience que savent susciter les grands textes. Autant le dire tout de suite, le résultat est à la hauteur de notre attente.

Crédit photo : Philippe Matsas / Editions Payot et Rivages

On pourra bien sûr trouver quelques points communs entre L’Hôtel de verre et son prédécesseur mais rien dans le scénario initial ne vient rappeler l’univers de Station Eleven. Basé sur une narration dont les apparents caprices constituent une des forces du roman, le récit démarre au milieu des années 90 pour trouver une conclusion 35 ans plus tard. Prenant racine à Toronto, il se développe très vite au sein d’un hôtel luxueux perdu au nord de Vancouver avant de se déplacer jusqu’à New-York.

Plusieurs vies se croisent dans ces pages, dont les voix se mêlent parfois, se complètent souvent. Les morts et les vivants, les souvenirs et les hallucinations, la réalité et le « monde de l’ombre », la vie et la contre vie, sont autant d’éléments qu’Emily St. John Mandel instille avec grâce et talent tout au long de ses pages, dotant ainsi son récit de ce supplément d’âme qui avait valu à Station Eleven sa reconnaissance internationale. Le postulat de départ ne semblait pourtant guère s’y prêter. L’Hôtel de verre s’inspire en effet de l’affaire Madoff, du nom de cet homme d’affaires américain arrêté en 2008 et inculpé par le FBI pour une escroquerie portant vraisemblablement sur plusieurs milliards de dollars. Madoff purge actuellement une peine de prison de 150 ans. La jeune romancière parvient pourtant à tisser autour de la figure de Jonathan Alkaitis (alter ego de Madoff) une histoire étonnamment empreinte de tristesse et de sensibilité dont la construction captive et impressionne au fur et à mesure que les différentes parties semblent vouloir se répondre à travers les temps, les lieux et les personnages.

Emily St. John Mandel confirme donc ici avec classe la force d’évocation et la virtuosité que l’on avait précédemment admirées. Elle livre avec cet Hôtel de verre un roman noir crépusculaire et mélancolique, un royaume d’illusions dont la beauté sombre nous marquera durablement.

Yann.

Traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé.

L’Hôtel de verre, Emily St. John Mandel, Rivages / Noir, 397 p. , 22€.

Une falaise au bout du monde, Carl Nixon (L’Aube Noire) – Yann

Photo : Yann Leray.

C’est peu dire que l’on méconnaît ici la littérature néo-zélandaise. Carl Nixon, dont paraît le 3ème roman, constitue donc une heureuse exception. Il faut dire que la lecture de Sous la terre des Maoris (L’Aube Noire 2017) nous avait pris par surprise et que Rocking Horse Road (L’Aube Noire 2018), à mi-chemin entre roman et enquête, avait achevé de nous convaincre qu’il y avait là un écrivain à suivre de près.

Troisième roman donc, traduit comme les précédents par Benoîte Dauvergne, Une falaise au bout du monde tient toutes ses promesses et offre une nouvelle vision de la Nouvelle-Zélande loin des sentiers battus.

Un soir de 1978, la voiture de la famille Chamberlain, récemment arrivée sur l’île, quitte la route et plonge dans une rivière en contrebas, gonflée par les pluies incessantes. Trente-deux ans plus tard, Suzanne, dont la soeur était dans le véhicule conduit par son mari avec leurs quatre enfants, apprend que les ossements d’un de ses neveux viennent d’être retrouvés et indiquent sans l’ombre d’un doute qu’il aurait vécu plusieurs années après la disparition de la famille.

Photo non créditée, tirée du site Destination Nouvelle-Zélande.

Après une scène d’ouverture particulièrement réussie, Carl Nixon fait le grand écart entre Londres en 2010 et la Nouvelle-Zélande, entre 1978 et 1990, au gré des voyages qu’y fit Suzanne dans l’espoir de retrouver une trace de sa famille. Il permet également au lecteur de comprendre assez tôt le sort des Chamberlain et, à travers le destin de trois des enfants, emmène son récit dans les tréfonds de la forêt néo-zélandaise.

Il est difficile d’en dire plus sans trop dévoiler. Carl Nixon confirme brillamment le bien que l’on pensait de lui et prouve une nouvelle fois sa capacité à garder sous tension un récit qui navigue entre deux continents pendant plusieurs années. Le point de vue des enfants et, surtout, les impressions et rencontres de Suzanne lors de ses voyages néo-zélandais offrent le portrait saisissant d’une région reculée de ce pays si lointain. Point de carte postale ici, ni de traditions de pacotille ou d’exotisme frelaté, Nixon ne cherche pas à attirer le touriste et la description âpre qu’il fait de la région, de son histoire et de ses habitants n’en gagne que plus de force et de consistance.

Native Bush in Paparoa National Park, West Coast, New Zealand. Photo non créditée.

Noir et dépaysant, Une falaise au bout du monde offre un voyage qui, s’il n’est pas de tout repos, s’avère particulièrement bienvenu en ces temps moroses où l’horizon semble toujours s’arrêter à notre porte. Fortement recommandé, donc !

Yann.

Une falaise au bout du monde, Carl Nixon, L’Aube Noire, 328 p. , 20€90.

Lëd, Caryl Ferey (Equinox / Les Arènes) – Yann

Photo : Christophe Jacrot.

Bon, Caryl Ferey … Drôle de client, aimé par le public depuis pas mal d’années et souvent décrié ou carrément ignoré par certains confrères ou blogueurs. A titre personnel, après avoir été bien secoué à la lecture de Haka et Utu lors de leur sortie, puis par celle de Zulu un peu plus tard, il faut bien reconnaître que Mapuche d’abord, puis surtout Condor, avaient nettement refroidi mes ardeurs. Le gars devenait un peu pénible, jouant d’un lyrisme parfois exacerbé et d’une poésie plutôt lourdingue à mon goût. Si l’on y ajoute une certaine tendance à vouloir jouer les redresseurs de torts en se focalisant sur certains épisodes de l’Histoire de l’Amérique du Sud et de ses populations opprimées par quelques régimes pour le moins dictatoriaux, la mécanique de ses bouquins pouvait commencer à fatiguer un peu. Mais, et ce sont des qualités que l’on ne pourra lui discuter, l’homme s’investit dans ses romans et les appuie sur un vrai travail de documentation auquel viennent s’ajouter les voyages au cours desquels il explore la réalité du monde.

Qu’en est-il donc de Lëd, ce nouvel opus marqué à la fois par un changement d’éditeur et un bouleversement géographique ? Exit la Série Noire, bonjour Equinox. Adios l’Amérique du Sud, bienvenue en Sibérie. Pour celles et ceux qui l’ont suivi ces dernières années, le choix de la Russie ne constituera finalement pas une surprise, Ferey ayant publié Norilsk en 2017 chez Paulsen, présenté par l’éditeur comme « un récit qui oscille entre l’enquête gonzo et le polar au ton très enlevé ». Alors que ce texte ne dépassait pas les 160 pages, Lëd, dont la plus grande partie a Norilsk comme cadre, se déroule sur un peu plus de 500 pages.

Norilsk, donc, ville souvent présentée comme étant à la fois la plus septentrionale du monde (par rapport à ses presque 180 000 habitants) et la plus polluée, son complexe sidérurgique et minier étant considéré comme le plus vaste au monde. Lieu de tous les extrêmes, accessible seulement en avion ou par bateau (l’été), ancienne « succursale » du Goulag où moururent des dizaines de milliers de déportés.

Photo : Anastasya Leonova.

« Norilsk était une ville hautement photogénique malgré sa laideur industrielle. Depuis les toits en particulier, la vue était à la fois terrible et splendide, entre les cheminées fumantes comme des paquebots et les rares collines enneigées qui s’éparpillaient dans un blanc de brume à perte de vue. (…) Gleb aimait sa ville même si on lui avait cassé la gueule, ou peut-être l’aimait-il pour ça : l’abnégation d’une victime qui, malgré les coups du sort, cherche à se relever. »

Après un ouragan un peu plus violent que ceux dont la région est coutumière, on retrouve dans les décombres du toit arraché d’un immeuble le cadavre d’un éleveur de rennes. L’enquête est confiée à Boris, flic muté à Norilsk pour excès de zèle, pendant que gravitent dans les environs une poignée de personnages dont les destins vont finir par se télescoper autour de ce troublant décès.

Photo : Yann Leray.

Pour faire simple, on pourrait se contenter de dire que ce roman ne changera pas grand chose à la façon dont on appréhende Caryl Férey : ceux qui n’aimaient pas ne seront sans doute pas davantage convaincus. Quant aux amateurs, ils devraient y trouver largement leur compte. Ce qui est sûr, c’est que Lëd ne se contente pas de dérouler une intrigue convenue dans un cadre déjà vu mille fois. Férey a été touché par son séjour dans ce bout du monde et il est impossible de ne pas ressentir son envie de décrire au plus près la situation à Norilsk et dans les environs. Le résultat me semble à la hauteur de ses ambitions et il en ressort un tableau réaliste et précis, qui ne laisse rien (ou presque) de côté. L’industrie minière et la condition de ceux qui y travaillent, les magouilles et la corruption, l’impossibilité de vivre son homosexualité au grand jour, le sort des Nenets, peuple nomade éleveur de rennes, les difficultés d’une jeunesse déboussolée, Caryl Férey parvient à aborder tout cela sans pour autant faire de son roman une bouillie indigeste pour cause de trop d’ingrédients. Lëd n’est pas exempt de défauts, son écriture laisse parfois à désirer et retrouve à d’autres moments cette tendance au lyrisme qui nous avait précédemment agacés, mais avec une sourdine qui permet finalement à tout un chacun de rester concentré sur le récit, lequel, comme il se doit, ne souffre quasiment d’aucun temps mort. Lëd ne figurera vraisemblablement pas dans notre sélection de fin d’année mais il reste au final un roman plutôt bien fichu et lu sans déplaisir, contrairement à quelques autres titres parus cet hiver et dont on taira les titres par charité.

Yann.

Lëd, Caryl Férey, Equinox – Les Arènes, 523 p. , 22€90.

Tous complices, Benoît Marchisio (Équinox / Les Arènes) – Impact, Olivier Norek (Michel Lafon) – Perrine

« Réveillez-vous ! » pourrait être le titre de cette chronique …

Voici bien longtemps que je n’avais pas eu envie d’écrire pour parler de mes lectures. Pour être honnête, je n’avais pas beaucoup lu non plus. Et puis début 2021, me voici à nouveau tentée au détour d’un rayon de librairie ou de médiathèque et après avoir refermé ces deux derniers romans, il m’a paru indispensable de partager avec vous ce que je ressens.

D’un côté, nous avons Tous complices, premier roman de Benoit Marchisio paru aux Arènes (Equinox). Pour ceux qui connaissent cette collection, vous ne serez pas surpris si je vous dit que c’est un roman fort, noir et sociétal. En ces temps de confinements et de couvre-feu, nombreux sommes nous à être tentés par la possibilité d’avoir en trois clics sur une appli un burger, une bowl ou une pizza. Soyons honnêtes, 90% de ceux qui vivent dans une zone desservie y ont forcément au minimum pensé ? Après la lecture de Tous coupables, l’envie m’est clairement passée. On y découvre l’envers du décor, qu’on connaissait déjà bien sûr parce que nous savons tous que livreur est un job précaire, à peu près aussi bien classé que préparateur chez vous savez qui. Sauf qu’en fait, on ne savait rien, ou du moins moi je ne savais rien. Tout ce que j’avais en tête n’est rien à côté de la réalité. Les cadences, le marketing, le système monstrueux et ce à quoi les « collaborateurs » sont réduits.

Donc première claque, j’étais dans une jolie petite bulle déjà pas très clean, qui m’a explosé au visage grâce à une écriture précise, portée par des personnages si attachants que cela nous révolte d’autant. Si seulement l’auteur s’était arrêté au monde de la livraison de repas à domicile, j’aurais peut-être pu m’en sortir en me mettant en cuisine et en attendant sagement que les petits restos du coin ouvrent à nouveau… Sauf que ce n’est là qu’un prétexte et que quand on gratte la peinture, le placo vient avec. Education nationale, média, c’est toutes les strates du système qui se révèlent gangrénée…

Et c’est là que j’enchaîne sur ma deuxième lecture, Impact d’Olivier Norek publié chez Michel Lafon. Autre style autre ambiance me direz vous ? Possible, mais il est loin le Olivier Norek qui écrivait des romans policiers bien construits nourris par son expérience professionnelle, où des flics menaient des enquêtes prenantes. Il m’avait déjà surpris avec Entre deux mondes, roman poignant sur la jungle et les non-droits des migrants, qui m’avait particulièrement plu pour son aspect documentaire mais laissait pour moi à désirer sur le scénario. Déjà, on sentait l’envie de faire passer un message, de creuser dans les failles du système et de dénoncer. Avec Impact, il réussit à allier un scénario intelligent qui s’emboîte parfaitement, des personnages animés par sa connaissance précise du milieu et un sujet des plus noirs : l’écologie. Sauf que c’est particulièrement réducteur de parler d’écologie tellement ce mot est aujourd’hui vide de sens. A force de l’entendre partout et à toutes les sauces, c’est comme le papier peint moche des toilettes de mamie, on y fait plus attention. On sait que c’est là, on sait bien qu’il serait temps de s’en occuper, mais…

Vous allez me dire elle a complètement perdu la main pourquoi nous parle-t-elle de deux bouquins en même temps, en plus on ne comprend pas vraiment de quoi ça parle et où veut-elle en venir ?

J’en viens à leur point commun. Nous. Dans les deux livres, la situation est morose, révoltante, à vomir et malheureusement ce n’est pas de la fiction. Rien de transcendant me direz-vous, c’est la base d’un roman noir. Ce qui germe par contre (et qu’on retrouve dans d’autres avant eux bien sûr comme dans Révolution de Sébastien Gendron chez Albin Michel), c’est que les auteurs nous présentent des héros qui n’en sont pas, des héros qui ne réussiront pas tous seuls aussi malins soient-ils, des héros qui ne servent qu’à allumer la mèche. Pour rendre le monde un peu moins dégueulasse, que ce soit pour enrayer le réchauffement climatique, la société de consommation ou la télé poubelle, il faut que cela vienne de nous. Sauf que nous, on a beau nous hurler dans les oreilles « Réveillez-vous ! » on dit oui oui et on retourne tranquillement regarder les infos en rentrant du boulot, en se persuadant que nous n’avons aucun pouvoir.

Alors si comme moi vous sentez dans cette époque morose et incompréhensible qu’il est temps de se poser des tas de questions et de chercher comment réagir, voici quelques lectures qui à défaut de vous donner des réponses pourront au moins éclairer la route. Néanmoins la plus grande des questions reste en suspens: jusqu’au faudra-t-il aller ?

Réponse dans une prochaine lecture qui sait ?

Perrine.

Tous complices, Benoît Marchisio, Équinox / Les Arènes, 287 p. , 20€.

Impact, Olivier Norek, Michel Lafon, 348 p. , 19€95.

La route, Cormac McCarthy (L’Olivier / Points) – Seb

Photo tirée du film de John Hillcoat, d’après le roman de Cormac McCarthy.

« Il était couché et écoutait le bruit des gouttes dans les bois. De la roche nue, par ici. Le froid et le silence. Les cendres du monde défunt emportées ça et là dans le vide sur les vents froids et profanes. Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute chose coupée de son fondement. Sans support dans l’air chargé de cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève. Si seulement mon cœur était de pierre. »

Dans un monde apocalyptique et ravagé, un père et son enfant survivent sur les cendres et entre les cadavres en tentant de rejoindre le sud du pays. Poussant un caddie contenant leurs maigres ressources et affaires, ils vivent dans la peur de croiser les hordes de cannibales qui écument le territoire et traquent les débris de l’humanité. Survivront-ils à leur périple ?

Quel bonheur de retrouver Cormac McCarthy et sa plume. Ce roman, je me l’étais gardé au chaud depuis un sacré long moment parce que j’avais eu la malchance de voir l’adaptation cinématographique avec Viggo Mortensen. Il fallait que j’oublie les images avant d’accueillir celles de McCarthy.

Dans ce roman noir à l’extrême, il faut chercher la lumière. Et lorsqu’on la trouve, elle est grise, faiblarde, cinglée de pulvérulences. Quand on la trouve, au matin lugubre, cette lumière n’est porteuse que de sombres pensées, c’est une promesse d’affreuses heures dans le froid, sous la pluie, avec la menace constante des bandes d’assassins ou de cannibales. Il existe très peu de lumière dans ce roman âpre au possible, rugueux, étouffant. La principale source de luminosité s’exhume de l’écriture elle-même. La prose si caractéristique de l’auteur, prix Pulitzer pour cet ouvrage, si bien restituée par la traduction de François Hirsch. Avec ces successions de « et », qui lui confère cette forme elliptique et hypnotique, une écriture à la fois sèche et riche, foisonnante d’émotions, de sensations.

Photo : crédit non connu.

« Il leur fallut deux jours pour franchir cette zone érodée recouverte de cendre. La route plus loin longeait la crête d’une arête d’où les bois nus plongeaient de chaque côté dans le vide. Il neige, dit le petit. Il regardait le ciel. Un seul flocon gris qui descendait, lentement tamisé. Il le saisit dans sa main et le regarda expirer là, comme la dernière hostie de la chrétienté. »

Le tableau que dresse l’auteur du monde dans son roman est saisissant de noirceur. L’apocalypse a eu lieu, tout est ravagé, tout est brûlé, le monde se consume lentement dans d’éternels incendies dont les cendres permanentes recouvrent le sol et teintent l’air et tout ce qui vit. La vie semble s’être retirée, et peut-être même est-elle mortellement touchée ; que ce que voient les survivants, c’est tout simplement l’agonie du monde et de la nature. Où que se porte le regard – des personnages ou du lecteur – (parce que c’est cela la grande performance de McCarthy, nous y sommes sur cette route, et nous sommes désespérés), tout n’est que grisaille, désolation, abandon et mort. Ce que décrit l’écrivain est très visuel, je n’oublierais jamais la couleur de la cendre. Les villes vitrifiées, les cadavres momifiés assis sous des porches, dans des voitures, allongés dans des lits. Et cette atmosphère écrasante que tout est fini, que la seule chose encore en vie, c’est le vent.

La menace permanente et invisible des hordes cannibales est si oppressante que l’on est marqué au fer rouge par la peur, l’angoisse. Le premier soir où j’ai commencé ce livre, je ne pouvais pas me résoudre à arrêter, c’est le sommeil qui m’y a contraint. Et chose rarissime, le roman m’a rejoint dans mes rêves, je me suis retrouvé dans ces contrées hostiles, à épier le moindre bruit, la main plaquée sur mon révolver.

Si la tension ne se relâche jamais vraiment, il y a une constante, l’amour. L’amour, cette chose inaltérable qui fait tenir le père et le fils, l’amour de l’un pour l’autre, et réciproquement. Deux être qui « portent le feu », comme ils le disent. Et au fil du récit, on se demande si « porter le feu » veut dire être les représentants du bien ou se réclamer de l’amour, ou encore simplement « porter l’espoir ». Ces deux-là, magnifiques êtres perdus, sont deux autres sources de lumière. Une belle lumière, claire et vivifiante. Deux personnes complémentaires en bien des points.

Photo : Sébastien Vidal.

Ce roman terrible est aussi le roman de la perte. Des pertes. Perte de l’épouse, de la mère, perte d’une vie et d’un mode de vie à jamais effacés, perte de la sécurité et de l’insouciance. Perte des repères sociétaux dans ce nouveau monde dans lequel tout individu est d’abord perçu comme une menace éventuelle.

Et puis la grande question. Que faire si les barbares nous attrapent ? Se laisser manger ? Non, bien sûr que non. Ils ont déjà vu ce dont ils étaient capables. Le père conserve deux cartouches dans son révolver. Pour son fils et pour lui. En dernier recours. La grande peur du fils, perdre son père. La terreur du père, mourir avant son fils et le laisser seul. Et puis, on peut trouver la force de lutter, de survivre, même affamé, même dans le froid, même sans lumière. Mais peut-on trouver les ressources pour tuer son enfant et se tuer ensuite ? La mère en aurait été capable, elle était faite de ce bois-là, pour éviter à son petit une chose pire que la mort. Mais le père ? Après tout, ils portent le feu.

Une autre grande réussite de l’auteur, ce sont les dialogues. D’une justesse incroyable, nets. Ils sont si saisissants et naturels que McCarthy se permet de ne pas les signaler par des tirets, le lecteur comprend tout de suite quand ça parle et qui parle. Du grand art. Dans un roman, le plus dur à retranscrire, ce sont toujours les dialogues.

Engagez-vous dans ce roman, allez vous frotter au monde détruit, foulez les décombres, cherchez à manger, allez croiser les ombres menaçantes, éprouvez le froid glacial des nuits sans feu et sans lune, inquiétez-vous pour votre progéniture à chaque seconde. Lire ce roman c’est faire cela. Attention, chef d’œuvre, tout simplement.

Traduit de l’anglais par François Hirsch.

Seb.

La route, Cormac McCarthy, L’Olivier (244 p. , 24€30) / Points (251 p. , 7€).