Blackwater, Michael McDowell (Monsieur Toussaint Louverture) – Hélène

Photo : Hélène.

Rien que pour l’aventure éditoriale que représente Blackwater, j’avais envie de les lire. Six tomes, parution tous les 15 jours entre avril et juin en feuilleton comme à l’origine, format livre de poche au prix accessible, beauté des couvertures qui intriguent.
Et puis ton repré te dit « prends les deux tomes en même temps, c’est mieux ».
Et puis tu les reçois en avance au boulot, tu les subtilises sans aucune discrétion.

Une rivière Perdido, une crue qui détruit tout ou presque, les scieries de la ville gérées par trois familles influentes, une femme retrouvée oubliée dans l’hôtel de la ville.
Et puis Mary-Love, Oscar, James, Sister, Elinor, Bray, Grace et tous les autres.
L’auteur sait créer des univers et raconter des histoires. Il te tient en haleine sur peu, te fait douter, espérer, tenter de comprendre. Et il joue de manière subtile sur l’angoisse. Celle de l’incompréhensible, du pas normal, celle qui monte (et qu’il fait redescendre fort bien quand il faut).
L’auteur était scénariste (Beetlejuice c’est lui) et a beaucoup travaillé avec Tim Burton. Ceci expliquant peut-être cela ou l’inverse.
Je me sentait un peu seule en ayant terminé les deux premiers tomes. J’ai lu le 3 au moment de sa sortie.
Et je crois que ce rendez-vous littéraire tous les 15 jours me plaît beaucoup.
Un peu comme, il fut un temps assez lointain, on attendait au moins une semaine entre deux épisodes de série. Et renouer avec le plaisir de l’attente est assez délicieux.

Hélène.

Blackwater, Michael MCDowell, Monsieur Toussaint Louverture, 244/256 p. , 8€40.

Je suis une légende, Richard Matheson (Folio SF) – Seb

« Il se releva et contempla son corps immobile sous la couverture, pour la toute dernière fois. Plus jamais il n’entendrait sa voix ni ne goûterait sa tendresse. Ces onze années de bonheur allaient s’achever là, au bord de cette fosse. Il recommença à trembler. Non, se reprit-il. Ce n’est pas le moment.
Peine perdue. Le ciel et la clairière miroitaient à travers le filtre déformant des larmes tandis qu’il remettait la terre chaude en place, la tassant autour du corps immobile de ses doigts sans vigueur. »

Tu dois te demander ce qu’il m’arrive, toi qui fréquentes ce blog, tu connais mes goûts en matière de littérature. Tu as bien remarqué que la SF, j’en lis très peu. Je dois avouer que j’ai le flair moins aiguisé quand il s’agit de mettre le nez dans ce genre-là.
Je suis une légende. J’avais un très vague et lointain souvenir d’une adaptation au cinéma, un film de 1971 (Le survivant) avec Charlton Heston. La dernière adaptation en date, Je suis une légende, avec Will Smith, m’avait marqué, notamment grâce à deux scènes d’une tension féroce, celle dans laquelle Neville part à la recherche de sa chienne dans le bâtiment rempli de tenèbres et l’autre où il est pris au piège, suspendu par un pied, en pleine rue, alors que le jour décline. Il y a même eu une première adaptation en 1964, que je n’ai jamais vue.

Tout cela pour dire que ces films (celui de 71 et celui de 2007) n’ont pas grand chose à voir avec le roman. Mis à part la présence d’un monde dévasté où la civilisation s’est effondrée. J’avais au départ acheté ce livre dans le but de l’offrir à mon fils pour son anniversaire. Rangé sur une étagère de sa chambre, il me faisait des clins d’oeil à chaque fois que je passais devant (le livre, pas mon fils. Suivez, merde !) Est arrivé ce qui devait arriver, j’ai fini par m’en saisir et le lire.

L’histoire : 1975. Le monde a été ravagé par un virus qui transforme les survivants en vampires. Robert Neville, ouvrier dans une petite ville américaine, vit comme un reclus. Sans qu’il puisse l’expliquer, il est immunisé contre le virus. Il a perdu sa famille et sa vie se résume désormais à tuer des vampires le jour et se cloîtrer la nuit.

Film de Francis Lawrence avec Will Smith (2007).

Sans faire de jeu de mots, Richard Matheson est une sorte de légende dans le milieu de la SF. C’est mérité. En moins de 230 pages il dresse un portrait travaillé du personnage principal (Robert Neville) et construit une atmosphère d’une terrible désespérance. Imaginez un peu. Un homme dont la famille a succombé au virus. Un pays ravagé. Le poids incommensurable de la solitude.
Car il s’agit bien de cela, un des thèmes du roman, l’impitoyable solitude. Qui rend silencieux, austère, qui fait perdre à l’être humain son empathie et sa compassion, et un peu la raison. On est très vite très à l’aise (si l’on peut dire) dans ce récit, avec la vie ritualisée à outrance de Neville. Lever chaque jour à la même heure, activités toujours identiques (trouver de la nourriture, réparer et entretenir la maison transformée en citadelle imprenable, patrouiller en ville, explorer les maisons et débusquer les vampires en sommeil durant le jour et les tuer au moyen d’un pieu en bois ; rentrer chez soi, se barricader, manger, boire (trop), finir par trouver le sommeil, se réveiller, recommencer).
Ce quotidien avec ses passages obligés a quelque chose de rassurant pour cet homme seul cerné par les vampires. Car le soir, dès la tombée de la nuit, ils se rassemblent devant chez lui et l’exhortent à sortir, à les rejoindre. Ils crient, jettent des projectiles, tentent de pénétrer chez lui. Certains se battent, s’entretuent, se dévorent. Ses voisins du monde d’avant sont devenus des monstres que Neville assassine dès qu’il en a l’occasion. En parallèle, cet homme qui n’a pas fait de longues et coûteuses études fait des recherches au sujet du virus, réfléchit à une solution, un vaccin ou quelque chose de ce genre en travaillant à partir de son sang immunisé. Mais sa tâche est complexifiée par la présence de deux groupes d’infectés : ceux qui ont succombé au virus et sont devenus des vampires, et ceux qui sont contaminés mais pas encore vampirisés, question de temps.

Francis Lawrence.

C’est sur ce point que le roman se déploie avec talent. Avec brio et subtilité, Richard Matheson met en scène la paranoïa qui guette Robert Neville lorsqu’au détour d’une rue, il tombe sur un être humain en plein jour. La grande méfiance à l’encontre de cette personne, un semblable, peut-être en détresse, mais peut-être un ennemi en devenir.
C’est un livre sur la force corrosive de la solitude, de la perte des repères sociaux, de la misère mentale induite par le fait d’être seul, seul jusqu’à avoir perdu le réflexe de parler. Quand on est seul depuis si longtemps, on pense mais on ne parle plus. La voix de Robert Neville est morte avec sa famille, ses voisins et la vie en collectivité. Il y a la question fondamentale des éventuels survivants, des gens comme lui, un mystère entier. Derrière cette question, l’autre interrogation, gigantesque, abyssale : est-il le dernier représentant de l’espèce humaine ?

Francis Lawrence.

C’est un récit très sombre, noir comme la nuit sans lune, où il faut traquer les rais de lumière comme Neville traque les vampires. L’espoir à gagné les profondeurs, et le poids de cette perte pèse sur les épaules de la lectrice et du lecteur. Ça ronge, ça rend dingue.
A travers ces journées indentiques et interminables qui se succèdent d’une manière non moins interminable, l’auteur nous pose une nouvelle question, effrayante : cette vie a-t-elle encore un sens ?
Sans doute l’attachement au personnage de Robert Neville provient de notre capacité à nous projetter à sa place, et c’est glaçant. Sans doute aussi, cela vient-il de l’écriture, tantôt nerveuse, tantôt poignante, émouvante.
« Elle était près de lui, à présent. Et tout à coup, balayant sa réserve et ses hésitations, il l’attira contre lui et ils ne furent plus que deux enfants perdus se serrant l’un contre l’autre dans l’infini de la nuit. »
Ce roman est également un livre sur les peurs qui naissent de l’ignorance et de la méconnaissance. Sur les rapports sociaux, sur la différence. On peut y voir des similitudes avec ce qui se passe actuellement, dans notre monde pandémique, où notre semblable peut désormais être envisagé comme un danger, un vecteur potentiel de contamination. La méfiance, toujours la méfiance venue de la peur irrationnelle. Dans ce roman, l’inconnu qui surgit, c’est un peu le migrant qui débarque sur nos terres.

Bon voyage au pays sans espoir, si noir, si dérisoire. Mais où est la lumière ? Où se cache-t-elle ? Dans nos coeur ?

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Duport-Serval.

Seb.

Je suis une légende, Richard Matheson, Folio SF, 228 p. , 7€60.

Polaroid de chez In8 : Bonnie Joe Campbell, Marcus Malte, Carlos Salem, Pascal Garnier – Yann

On a déjà eu plusieurs occasions de parler ici du travail des petites mais travailleuses Éditions In8 : avec Marion Brunet, Cyril Herry ou Nicolas Mathieu, en particulier à travers leur collection Polaroid sur laquelle on s’attardera un peu plus aujourd’hui.

Créée en 2010, cette collection de courts textes est dirigée par Marc Villard, auteur qu’il nous semble inutile de présenter tant il est indissociable de l’univers du roman noir hexagonal depuis des années. Une grosse trentaine de titres publiés en douze ans, c’est peu mais Polaroid privilégie la qualité à la quantité, ce qui lui permet de présenter aujourd’hui un catalogue plutôt impressionnant au sein duquel se côtoient des pointures comme Marin Ledun, Jean-Bernard Pouy, Carlos Salem ou Marcus Malte et des auteur(e)s plus confidentiels à découvrir comme Dominique Delahaye, Anne Secret ou Jérémy Bouquin. Alors, on a eu envie de s’y plonger un peu, picorant un titre par-ci un titre par-là et il faut bien dire que l’ensemble est largement à la hauteur de nos attentes. Quatre mini-chroniques, donc, pour une grande collection que tout amateur de polar se doit d’avoir dans sa bibliothèque.

Ramener Belle au bercail, Bonnie Joe Campbell

Les quatre nouvelles qui composent ce petit livre sont extraites d’un recueil plus important publié aux États-Unis en 2009 sous le titre American Salvage qui fut à l’époque finaliste de deux des plus grands prix littéraires américains : le National Book Award et le National Book Critics Circle Award. À la lecture des micro chefs d’oeuvre que sont L’Inventeur,1972 ou Ramener Belle au bercail, on en viendrait vite à regretter cette amputation du recueil originel. Car il ne fait aucun doute que l’on tient là une voix comme on les aime, rugueuse et sensible à la fois, que l’on imagine posée sur un fond de guitare acoustique quelque part dans les grands espaces du Michigan. Bonnie Joe Campbell convainc très vite, avance ses mots avec l’assurance de quelqu’un qui n’ a rien à perdre.

Très loin du mythique american dream dont, même ici, nous avons tous entendu parler, les personnages de Bonnie Joe Campbell se confrontent à la solitude, à l’alcool et à la violence, parfois même à la mort. Ses histoires sont peuplées de fantômes, de jeunes filles perdues, d’hommes dépassés par ce que devient leur vie. Dans une Amérique rurale dont la rude beauté surplombe des destins brisés ou sur le point de l’être, l’important est de survivre, qu’importent les moyens que l’on utilise pour y parvenir.

« La tête et les poumons du chasseur étaient ce matin-là remplis à ras bord d’un air froid et pur et il eut la sensation que les cinq chevreuils allaient se retourner à l’unisson pour le regarder ou bien s’élancer dans les airs et se mettre à voler. Il avait chaud dans sa combinaison de ski et il se rappelle la sensation éprouvée dans son corps, la langueur du sommeil, l’agilité, la souplesse de ses muscles pareille à celle du cerf. Puis un coup de feu avait retenti bien que le chasseur n’eût pas tiré et un feu d’artifice orange avait explosé à la surface de la glace. Une seconde fusée avait décrit un arc de cercle au-dessus de l’étang en sifflant et fumant, en crachant des étincelles. À ce bruit, les cinq corps, les vingt pattes s’étaient mises en branle simultanément, oubliant leurs tâtonnements, et les chevreuils avaient bondi par-dessus la tache sombre pour gagner la rive couverte de neige où ils s’étaient mis à courir chacun pour soi. Une autre fusée s’était envolée, couvrant d’une bruine orange le froissement de la neige sous leurs sabots. – Espèce d’enfoiré ! avait hurlé le chasseur. Le son clair de sa voix dans l’air froid du petit matin lui avait plu. – Raclure ! »

Nouvelles traduites de l’anglais (États-Unis) par Françoise Smith.

Cannisses, Marcus Malte

Révélé au grand public avec le succès de Garden of love (Zulma 2007) et son prix des lectrices de Elle catégorie roman policier, Marcus Malte a obtenu le Fémina 2016 pour Le Garçon, toujours chez Zulma. Aussi à l’aise en littérature jeunesse qu’en noire ou en blanche, c’est un fidèle à la maison In8 puisqu’il y a publié deux romans, un recueil de nouvelles et participé à une anthologie (Femmes en colère, 2013) aux côtés de Marc Villard, Didier Daeninckx et Dominique Sylvain.

Cannisses (2012) est un (très) court roman, pour ne pas dire une novella, puisqu’il atteint à peine les 80 pages. Mais quelles pages ! Le narrateur vit quelque part dans un lotissement de province avec ses deux fils qu’il tente d’élever après la mort de leur mère dont il ne parvient pas à se remettre. Les yeux rivés sur la maison d’en face, celle qu’ils avaient failli choisir au moment de s’installer, il observe le jeune couple qui l’ a achetée depuis et y vit heureux avec sa petite fille. Rongé par la tristesse, l’homme glisse peu à peu vers la jalousie, persuadé d’avoir droit lui aussi au bonheur. Une seule solution semble pouvoir le lui permettre : échanger sa maison contre celle des voisins. Ceux-ci, malheureusement, ne semblent pas partager sa vision des choses.

Obsessionnel, tout en tension, Cannisses se lit d’une traite, quasiment sans reprendre son souffle. Cette plongée dans un cerveau gangréné par le chagrin puis l’envie, la rancoeur et la haine impressionne et secoue sans ménagement. Marcus Malte y détaille sans fioriture le cheminement d’un homme qui sombre peu à peu dans la folie et se montre prêt à tout pour que le monde se conforme à la vision qu’il en a. Glaçant.

« En face, tout est éteint. la villa est plongée dans le noir. Lui, il dort comme un bébé. Insouciant. Dans le même lit que sa femme. Et la gamine dans la chambre à côté. Ils respirent. Ils sont vivants. Peut-être qu’ils rêvent. Tout est calme et tranquille dans la maison du bonheur. Quelqu’un pourrait-il m’expliquer ça ? »

Japonais grillés, Carlos Salem

Alors lui, on l’aime bien, même si ses romans sont parfois inégaux, un peu foutraques; il nous avait tellement touchés avec Je reste roi d’Espagne (Actes Noirs 2011 / Babel 2013) que l’on fait preuve d’indulgence quand il nous semble ne pas être à la hauteur. Nager sans se mouiller ou Un jambon calibre 45 (Actes Noirs / Babel) sont également éminemment recommandables.

Autant le dire tout de suite, les cinq nouvelles proposées ici sont dans la lignée des romans précités , inutile de s’attendre à des effets de style ou à un changement de ton, Salem fait du Salem et ceux qui l’aimaient déjà continueront. Quant aux autres …

Sur les trottoirs de Barcelone et Madrid, au fond de bars plus ou moins glauques se croisent des personnages tout droit sortis d’un roman de James Crumley. Parfois les conversations finissent en pugilat, parfois en cuite carabinée. L’humour et la nostalgie imprègnent chacun de ces textes, la mélancolie de Carlos Salem affleure derrière chacun de ses mots et il parvient encore une fois à nous attendrir après nous avoir faits sourire. Le charme opère, laissons-nous faire.

« Le journal annonçait vingt-sept japonais grillés alors qu’au bistrot de la Plaza Mayor, j’avais compté cinquante-six pieds. Devine qui on avait loupé … »

Nouvelles traduites de l’espagnol par Judith Vernant.

Vieux Bob, Pascal Garnier

Riche d’un bon paquet de titres, l’oeuvre de Pascal Garnier (décédé en 2010) se partage entre littérature jeunesse d’un côté et romans et recueils de nouvelles nettement moins jeunesse de l’autre. Vieux Bob rentre dans cette dernière catégorie et nous offre neuf nouvelles dont la première, Elle et lui, donne un impressionnant aperçu de la noirceur dont est capable l’auteur. Après ce choc initial, le lecteur aborde chaque chaque nouvelle avec prudence, se demandant où va le mener le récit.  Mais, et c’est là une des forces de Pascal Garnier, que son éditeur définit comme un « entomologiste sentimental », le drame n’est pas omniprésent ni systématique. Même si persiste l’impression d’être sur un fil, un point de bascule, certaines histoires de ce recueil filent tranquillement jusqu’à leur conclusion, sans se sentir obligées de nous bousculer. La douceur, curieusement, n’est pas absente non plus, voire une certaine tendresse envers ces personnages, parfois malmenés par la vie, parfois en quête d’un je ne sais quoi qui les sorte un peu de leur quotidien morose. C’est peut-être là le point commun le plus évident, le fil qui relierait ces histoires : la solitude, l’envie que quelque chose se passe, que l’ennui soit, même momentanément, tenu à distance. Ça et le besoin d’être aimé.

On croisera au fil de ces nouvelles un vieux chien incontinent confronté à la connerie humaine (Vieux Bob), un vacancier solitaire fasciné par la famille installée à ses côtés sur la plage, deux adolescents vivant leurs premiers émois, une femme tentée de tout quitter ou un simple d’esprit fasciné par les avions … Que ce soit d’amour, de reconnaissance ou de tranquillité, d’apaisement, les personnages de Pascal Garnier semblent en déséquilibre dans leur vie. Il a l’art de les surprendre et de les peindre à un moment où la situation leur échappe ou, au contraire, quand ils parviennent (plus rarement) à prendre en main leur destinée.

Pétrie d’humanité, la petite musique qui se dégage de ces nouvelles a le don d’émouvoir autant que de glacer, à l’image de l’être humain, dont on ne sait jamais avec certitude comment il va se comporter, entre raison et folie, résignation et combativité. Et nous d’adopter l’ « entomologiste sentimental ».

Yann.

Ramener Belle au bercail, Bonnie Joe Campbell, 94 p. , 12€.

Cannisses, Marcus Malte, 80 p. , 8€90.

Japonais grillés, Carlos Salem, 74 p. , 12€.

Vieux Bob, Pascal Garnier, 98 p , 12€.

Les étoiles s’éteignent à l’aube, Richard Wagamese (Zoé / 10/18) – Seb

« La lumière déclinait. Il sentait la pression qu’exerçait le crépuscule pour se frayer un chemin dans la brèche de la vallée et il regarda les silhouettes des choses s’altérer. Aux confins du monde, le soleil était rouge sang ; dans cette oblique lumière rosée il était rempli d’émerveillement et débordait de chagrin. »

Au plus profond de la Colombie britannique, dans le nord-ouest du Canada, Frank Starlight, a seize ans et du sang Ojibwé qui coule dans ses veines. Il reçoit une curieuse demande de son père biologique, Eldon. Alors que ce dernier, alcoolique en phase terminale ne s’est jamais vraiment soucié de lui, qu’il a laissé à un autre homme le soin et la responsabilité de l’élever, il demande à son fils de l’aider à se rendre dans la montagne, sur un lieu sacré, pour y mourir comme un guerrier. La fin est proche, l’alcool a dévoré son foie et il ne lui reste que très peu de temps. Malgré la distance, malgré l’absence de liens entre ce père et ce fils, ce dernier va accepter la dernière requête de son géniteur.

Voilà pour le début du récit. J’avais entendu beaucoup de bien de ce roman et de cet écrivain. J’étais attiré par deux choses en particulier. Le titre, que je trouve admirable et si poétique, et puis le fait que l’auteur soit d’origine Ojibwé. Or, auparavant, j’avais déjà lu une auteure qui avait ce sang-là qui coulait dans ses veines, Louise Erdrich, ce roman s’intitulait Dans le silence du vent, à croire que les titres poétiques sont l’apanage des Ojibwés, un genre de savoir-faire atavique. Et je m’étais régalé. Et puis le petit coup de pouce du destin. Une amie me l’a offert. Je l’en remercie avec chaleur et reconnaissance, merci Chris.
Ce roman possède une puissance assez rare, pas de cette puissance furieuse qui renverse tout sur son passage à l’aune d’un torrent colérique, non, rien de tout cela. Ici, lové dans ces pages douillettes, on est plutôt dans la puissance « force tranquille », puissance nue, naturelle, poétique et sombre. Parce que cette histoire est triste, furieusement triste, mais d’une beauté hallucinante. Ce récit, c’est un autel dédié aux regrets, à la honte et aux secrets purulents trop longtemps étouffés. Mais que seraient ces choses-là, si indomptables soient-elles, sans la bénédiction de la nature, des paysages, du territoire qui façonne l’humain.

Droits réservés.

Les étoiles s’éteignent à l’aube est un feu de camp au milieu de la forêt, le craquement délicieux d’une brindille sous le pied, l’odeur infalsifiable de la résine de sapin, le cri d’une sarcelle, le chant incantatoire d’une rivière insoumise qui dévale un versant de montagne, un ciel de crépuscule chahuté par des couleurs mordorées qui tisonnent l’horizon. Ce livre est contenu dans la nature elle-même, et il la porte au sommet. Mais c’est aussi un voyage profond et dense dans l’âme humaine et son labyrinthe de volontés émoussées, de fulgurances du cœur, de petites faiblesses et de grands désirs.
Ce roman c’est aussi l’explication que l’existence peut prendre une sacrée mauvaise tournure à la suite d’une faiblesse, d’un renoncement, d’une décision peu inspirée, d’une addiction pire qu’une malédiction. Il montre un homme qu’on aimerait mauvais, mais qui est plus complexe que cela. Un homme qui ne se résume pas à son intempérance invétérée et à son cortège d’impostures et de mensonges. Un homme qui agonise mais qui aurait pu être quelqu’un de différent ; quelque chose de plus en rapport avec l’idée qu’il se faisait de sa vie. Mais il y a les évènements indociles, les turpitudes qui fendillent la carapace, les blessures qui suppurent pour l’éternité et se font le siège de la grande défaite.
Ce voyage vers le dernier voyage, ce face à face entre un père indigne et un fils coupé de ses racines vaut son pesant de larmes et d’émerveillement. Il montre avec une subtilité et beaucoup de pudeur que parfois la volonté ne suffit pas. Qu’elle peut être fauchée par la peine innommable, et que derrière la crémation de l’estime de soi plus rien ne peut repousser à part les mauvaises herbes de la honte.

Il se pourrait bien que ce livre soit un grand livre, et qu’on n’en saisisse l’envergure que bien après l’avoir lu, parce que ce bouquin est le genre de bouquin qui infuse en nous. Il existe des livres qui font cet effet, qui possèdent cette influence-là. Un grand pouvoir.
Que ce soit dans les retours en arrière qui racontent la dégringolade, qui égrènent les rares moments de bonheur, que ce soit dans la narration des souvenirs à vif, que ce soit l’histoire elle-même, tout est maîtrisé. Et tout est porté par l’écriture si rayonnante et inspirée de Richard Wagamese. Comme page 37 : Il aperçut la lune entre les lattes de l’écurie quand il se réveilla. C’était le petit matin et elle avait amorcé sa descente, mais elle était suspendue dans le ciel comme un glacier déversant sa lumière avec l’éclat de la glace fondante.
Mais même si le style suffirait, il y a les personnages. Tous suscitent en nous de fortes émotions, de forts sentiments, parfois contraires. Le père, Eldon, qu’on aimerait bien détester et mépriser, ce père honteux de tant d’absences, mais on sent qu’il peut avoir des arguments à faire valoir. Et cet homme, qu’on connait sous l’appellation de « vieil homme », celui qui a élevé Frank. Lui on l’aime et vous l’aimerez aussi. Un amour respectueux, le genre de sentiment qu’on éprouve naturellement pour les gens de bien. Frank lui, provoque un flot d’empathie. Sa vie, tronquée par un père incapable et une mère inconnue de lui, est une rivière qui n’a pas encore choisi son trajet, son lit est incertain. Et puis il y a d’autres personnages, importants, que je vous laisse découvrir. Ce livre est un genre « d’échelle de Richter » à mesurer notre capacité d’empathie, c’est fabuleux.

Toute la pudeur des personnages, toute leur humanité, on les retrouve dans des dialogues ciselés. De ces dialogues qui font des silences des respirations, ces passes de mots à fleuret moucheté, ces hésitations, ces phrases sibyllines, ces blancs remplis de tant de choses précieuses. Ces paroles de sages et de taiseux, un mot presque galvaudé aujourd’hui, car on fait souvent la confusion entre taiseux et taciturne.
J’ai parcouru, tétanisé, tremblant, les dix dernières pages. Elles sont d’une rare puissance émotionnelle. Sur ces pages-là, mes larmes ont imprégné ma peau, des larmes mêlées du soulagement et de la peine, un sentiment diffus à la fois d’injustice et aussi de choses qui rentrent dans l’ordre, comme une réparation. Je ne suis pas sorti indemne de cette histoire, ses personnages sont accrochés à mes jambes, ils m’entravent encore.
Ce roman, c’est la mise en accusation de l’addiction, de la faiblesse humaine, des excuses qu’on se trouve et des montagnes de douleur insurmontables. Wagamese nous montre ce qu’il y a de plus pitoyable dans l’être humain et ce qui s’y cache de plus sublime, et on est un peu scarifié au contact de ça. Le froid de l’obscurité après la brûlure de la lumière.
Et puis ce genre de passage comme des bourrasques : La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu’à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables.
Un roman sur l’amour, la perte, la douleur, la honte et la faiblesse. Mais aussi sur la fraternité, la passion et l’amitié. Rien que ça. Le récit d’un monde presque entièrement disparu.
Mais j’ai beau m’échiner à vanter ce roman d’exception, jamais je ne serai aussi efficace, jamais ne serai aussi proche de la vérité que Jacques A. Bertrand de l’Obs, lui qui écrivait ceci :
« Ce roman est un cadeau. En le refermant, on se dit que ce monde n’est pas encore celui de Trump, mais toujours celui de Steinbeck. »

En complément à ce texte et en hommage à la regrettée Véro, vous pourrez la chronique que celle-ci avait faite du Starlight de Wagamese.

Traduit de l’anglais par Christine Raguet.

Seb.

Les étoiles s’éteignent à l’aube, Richard Wagamese, Zoé / 10/18, 284 p. / 310 p. , 20€ / 7€50.

Les derniers jours des fauves, Jérôme Leroy (La Manufacture de Livres) – Yann

Présent depuis plus de trente ans dans le paysage littéraire français, capable d’écrire des romans (très) noirs comme de la poésie ou des textes destinés à la jeunesse, communiste fidèle et convaincu, Jérôme Leroy cultive néanmoins une discrétion certaine et une modestie que l’on apprécie par ici. Récompensé à plusieurs reprises, il a depuis longtemps déjà prouvé sa capacité à nous surprendre et à nous toucher. Enseignant en ZEP durant une vingtaine d’années, l’homme a l’expérience du terrain et chacun de ses textes en est imprégné.

Dans sa veine noire, Le Bloc (Série Noire 2011 / Folio Policier 2013) puis L’Ange gardien (Série Noire 2014 / Folio Policier 2016) avaient révélé sa capacité à livrer des récits particulièrement réalistes dans lesquels il mêlait avec brio trame politique et codes du polar, préoccupations sociales et sens du récit. Très attentif aux dérives et replis identitaires de notre société, Jérôme Leroy enfonçait le clou en 2018 avec La Petite gauloise (La Manufacture de Livres / Folio Policier en 2019), récit explosif dans tous les sens du terme. C’est peu dire, donc, que l’on reçoit avec délectation ces Derniers jours des fauves, présenté par son éditeur comme « le grand roman des coulisses du pouvoir » ce qui, après lecture, ne semble finalement pas si exagéré. Entre crise des Gilets Jaunes, pandémie et attentats, ce sont ces cinq dernières années qui servent de toile de fond à cette fiction politique.

Manifestation de Gilets Jaunes à Rochefort, le 24/11/2018. Photo : Xavier Leoty.

« Nathalie Séchard, celle qui incarna l’espoir de renouveau à la tête de l’État, a décidé de jeter l’éponge et de ne pas briguer un second mandat. La succession présidentielle est ouverte. Au sein du gouvernement commence alors un jeu sans pitié. Dans une France épuisée par deux ans de combat contre la pandémie, les antivax manifestent, les forces de police font appliquer un confinement drastique, les émeutes se multiplient. Le chaos s’installe. Et Clio, vingt ans, normalienne d’ultra-gauche, fille d’un prétendant à la présidence, devient une cible … » (4ème de couverture).

Jérôme Leroy donne le ton avec une scène d’ouverture particulièrement réussie qui réussit la synthèse de ce que l’on aimera finalement dans ce roman, à savoir ce mélange d’ironie mordante et d’analyse affûtée d’un côté, d’humanité et de sensualité de l’autre. Car, tout fauves qu’ils soient, ses protagonistes sont faits de chair et de sang, avec ce que cette notion implique de fragilité voire de faiblesse. Et Leroy prend un malin plaisir à parsemer son récit de détails charnels, potentiellement érotiques, parfaits penchants à la froideur administrative et à l’insensibilité apparente qui règnent dans les officines du pouvoir (dont le sexe est un des attributs, il convient de s’en souvenir).

Photo : DR.

Scrutateur attentif d’une société en proie au doute, Leroy dissèque les pratiques de la classe dirigeante, entre tractations et compromis, franches magouilles et mauvais coups. Cyniques, opportunistes, impitoyables, les hommes et femmes politiques qu’il met en scène ont été inspirés de ceux qui nous gouvernent et gravitent dans les cercles du pouvoir depuis plus ou moins longtemps. Le lecteur se fera un malin plaisir de rendre à chacun(e) son vrai visage et son identité officielle. Ici, peu de place pour les idéaux, c’est plutôt la realpolitik qui prévaut, au détriment des illusions que l’on peut encore entretenir en début de carrière. Et de la politique au crime, il n’y a souvent qu’un pas, que certains ici n’hésiteront pas à franchir, donnant à Jérôme Leroy l’occasion de brusques embardées dans son récit et nous rappelant par la même occasion que Les derniers jours des fauves est un très bon polar en plus d’être un grand thriller politique.

Féroce et souvent drôle, noir et tendu, parsemé d’éclats de sensualité et imprégné d’une empathie certaine envers ses personnages, y compris les pires crapules, Les derniers jours des fauves débride ce début d’année tout au long de ses 430 pages et Jérôme Leroy s’y montre étourdissant de facilité et de maîtrise, largement à la hauteur d’un Manchette ou d’un Fajardie pour lesquels il n’a jamais fait mystère de son admiration. Tout le monde en prend pour son grade, rarement jeu de massacre aura provoqué autant de jubilation, rarement encore on aura vu romancier capter aussi finement l’air du temps et ce qui ressemble de façon troublante à la fin d’un monde, le nôtre.

« S’ils sont moins cons qu’au Bloc, ou d’une autre espèce de connerie, ils sont infoutus d’affronter le suffrage universel avec leurs têtes caricaturales de hauts fonctionnaires qui ont pantouflé dans le privé ou de créateurs de start-up qui confondent la nation et un open space où on se tutoie entre salaires à cinq ou six chiffres. Sans compter cette arrogance de classe qui a été du sel sur les plaies des Gilets Jaunes et qui leur a coûté si cher. »

Yann.

Les derniers jours des fauves, Jérôme Leroy, La Manufacture de Livres, 430 p. , 20€90.

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