Indépendance, Richard Ford (L’Olivier) – Mélanie

Attention, chef d’œuvre. Ce roman de Richard Ford, couronné en 1996 par le prestigieux prix Pulitzer et publié ce mois-ci dans la collection de poche des Éditions de L’Olivier, est un bijou, une perle, mais un bijou rugueux, une perle irrégulière, qui ne se laisse pas aimer facilement, tant son écriture est dense dans une intrigue finalement minimaliste. Mais croyez-moi, il vaut le coup que l’on s’accroche, que l’on tienne bon, pour peu à peu entrer dans l’écriture et l’univers incroyablement mature et complexe du romancier, qui sait de façon extrêmement construite dire, ou plutôt écrire, la fragilité des choses et des êtres.

Indépendance est le centre narratif d’une trilogie (même s’il peut sans problème être lu indépendamment) et est encadré par Un week-end dans le Michigan, écrit en 1986, et par L’État des lieux, datant lui de 2006. A intervalles de 10 ans à chaque fois, on retrouve le même héros pour suivre l’évolution de sa vie, ses interrogations de jeune homme, puis de mari, puis de père. Dans Indépendance, Franck Bascombe a 42 ans. Il est désormais agent immobilier, divorcé de sa femme Ann et père de deux enfants dont il vit séparé, Paul et Clarissa. Il entretient une relation distante et discontinue avec Sally, une belle quadragénaire qui se lasse de son désengagement et est sur le point de le quitter. Il passe ses journées à tenter de vendre ou louer des maisons à des clients plus ou moins psychopathes, symbolisés ici par les Markham, ancien couple hippie désireux de se ranger et qui conduisent progressivement Franck au bord de la crise de nerfs. Nous sommes le 3 Juillet, c’est la veille de la fête de l’indépendance aux Etats-Unis, le pays prend des allures de camping géant. Et c’est justement d’indépendance qu’il va être question, et par là-même d’intimité et des liens qui nous relient aux êtres : son fils Paul ayant depuis quelque temps un comportement perturbé et violent, Franck souhaite profiter de ces deux jours pour l’emmener dans une virée père-fils afin de renouer le dialogue. Mais rien ne va se passer comme prévu, et le week-end tourne progressivement au cauchemar, un cauchemar lent, latent, insaisissable. Le pire des cauchemars, donc.

Photo : Pat Wellenbach.

Et pourtant, Indépendance n’est en rien un livre d’actions. Il décortique, analyse, se perd, le tout en suivant constamment les pensées du personnage principal, en pleine crise existentielle, et qui porte sur le monde un regard à la fois distant, critique, désabusé et drôle. Partout où se posent ses yeux et ses pensées, la souffrance peut surgir à chaque instant : dans la conscience lucide de ne pas être à la hauteur, dans la mort d’un enfant qui a conduit à l’échec de son mariage, dans un fils qu’il a l’impression de ne plus connaître. Et puis, la société qui l’entoure : les zones pavillonnaires, la campagne verdoyante, les routes tentaculaires, les motels, cachent à peine une société qui se brise, de plus en plus violente et malade. Les convictions de démocrates de Franck – on est en pleine période électorale et Franck un farouche adversaire de Bush – se heurtent sans cesse à une société réactionnaire et en perte de repères. Les deux jours décrits dans ce roman conduisent le personnage – et le lecteur à sa suite – dans une errance douloureuse, un road-movie bancal, où les rencontres absurdes succèdent aux épisodes de violence brutale, exprimant, dans des descriptions subtiles et des dialogues brillamment écrits, les malaises d’un personnage et d’une époque.

Mélanie.

Indépendance, Richard Ford, L’Olivier, 642 p. , 12€90.

Memorial Drive, Natasha Trethewey (L’Olivier) – Mélanie et Fanny

Photo : Mélanie Chenais.

Alors, pour tout vous dire, j’ai refermé ce livre une nuit, vers deux heures du matin, en n’ayant pas pu le fermer avant d’arriver à la dernière ligne – et dans un état tel que je me suis demandé comment j’allais trouver les mots pour pouvoir en parler. Peut-être parce que la lecture de ce récit autobiographique de la poétesse Natasha Trethewey (Prix Pulitzer de la poésie en 2007) faisait suite à celle de Réinventer l’amour de Mona Chollet (à paraître le 16 septembre chez Zones) et Dans la maison rêvée de Maria Carmen Machado (Bourgois), deux excellents ouvrages qui, chacun à sa façon, mettent en avant les violences conjugales et m’avaient déjà passablement secouée. Mais surtout, c’est certain, parce que ce récit est définitivement un GRAND livre qui, j’en suis sûre, me hantera longtemps. Déclaration d’amour à une femme qui a lutté pour sa liberté et son indépendance, tombeau littéraire, fresque sociale qui décrit tous les drames et failles de l’Amérique, description au scalpel de l’enfer des violences conjugales, reconstruction de soi par l’écriture – et quelle écriture ! – : ce livre est tout cela tour à tour, et l’on en ressort tout aussi sonné qu’admiratif.

Photo : archives Natasha Trethewey.

Tout commence pourtant par ce qui pourrait être une belle histoire : celle des parents de Natasha Trethewey, un père blanc et une mère noire qui, dans l’Amérique des années 60, défient par amour le racisme et le ségrégationnisme encore profondément ancrés dans la société américaine – qui plus est dans le Mississipi, état dans lequel ils vivent et encore régulièrement marqué par les actions du Klux Klux Klan et les discriminations. Faisant fi des dangers réels qui les menacent, les voilà mariés et bientôt parents de Natasha, qui naît en 1966 et qui, malgré l’amour que lui portent ses parents, sent bien que dans cette Amérique-là, elle est bien trop blanche pour les uns et bien trop noire pour les autres. La première partie du livre est d’emblée remarquable par ce qu’elle raconte des Etats-Unis de ces années-là, peinture sociale sur fond de peur et de musique disco englobant le récit des premières années de la fillette – qui, malgré la peur et la violence, est aimée et protégée par une famille courageuse et intelligente, entourée de femmes fortes et dignes, et réussit brillamment à l’école. La menace est bien là, sociale et extérieure au cercle familial, mais mise à mal par l’amour et l’intelligence dont est entourée Natasha. Cette menace va bientôt prendre une tout autre forme.

Photo : archives Natasha Trethewey.

Car, peu à peu, les parents de Natasha s’éloignent l’un de l’autre et finissent par divorcer. La mère, Gwendolyn, part vivre avec sa fille à Atlanta – adresse : Memorial Drive, qui deviendra tragiquement symbolique – , trouve du travail et la vie continue. Jusqu’à ce qu’un soir surgisse d’on ne sait trop où un homme, vétéran du Vietnam, que dès le début la fillette appellera « Big Joe » – et que l’autrice réussit à rendre, dès les premières lignes, absolument effrayant, à la fois étrangement désincarné et terrifiant . Sa mère l’épouse, a un enfant avec lui. C’est le début d’une longue descente aux enfers, de l’ignoble cauchemar des maltraitances physiques et psychologiques qui s’achèvera le 5 Juin 1985, lorsque cet homme tuera Gwendolyn de deux balles dans la tête (non, je ne dévoile rien, on le sait dès les premières lignes du livre), après qu’elle l’a quittée et tente de reconstruire sa vie.

Trente-cinq ans plus tard, Natasha Trethewey fait revivre sa mère de la façon la plus bouleversante, digne et puissante qui soit. Narrant de façon tout aussi littéraire que clinique tous les détails que sa mémoire veut bien lui livrer, s’appuyant sur des documents qui soulèvent le cœur et broient le ventre (photos, rapports d’autopsie, textes écrits par sa mère et retrouvés sur la scène de crime, et même – j’avoue avoir lu tout cela en apnée, la peur au ventre – retranscriptions des derniers échanges téléphoniques entre sa mère et son beau-père que la police avait demandé à Gwendolyne d’enregistrer afin d’obtenir une injonction d’arrestation), elle tente également de chercher quelle est sa place à elle dans cette histoire et cet héritage. Difficile de rendre hommage à sa juste hauteur au remarquable travail de Natasha Trethewey (admirablement traduit par la définitivement talentueuse Céline Leroy) qui par son livre honore la littérature dans ce qu’elle a de plus puissant, digne et bouleversant. La lecture de ce récit est tout aussi cérébrale que physique, tout aussi nécessaire qu’éprouvante – et je crois que longtemps, je continuerai à regarder sur la couverture la photo de Gwendolyne Ann Turnbough, cette jeune femme rayonnante qui tient un bébé dans ses bras – Natasha, celle-là même qui, trente ans après que sa mère lui a donné la vie, réussit le tour de force de la lui rendre à son tour par la force de ses mots.

Mélanie.

Photo: Fanny

Voici un récit intense de fille à mère, une épopée intime éclairant une partie sombre de l’histoire américaine, ses haines, ses diktats, son racisme.
Natasha Trethewey est une enfant du Mississippi, dans le Comté de Harrison, au sein d’un État qui ne reconnaissait toujours pas les mariages inter-raciaux. Elle, fille d’un poète d’origine canadienne et d’une travailleuse sociale afro-américaine, t’emporte dans cette histoire, cette tragédie aux accents antiques.

Il y a ce passage qui me fait penser au  Mudwoman  de Joyce Carol Oates, lorsque l’héroïne, Merry / Meredith, qui tente depuis des années de refouler les souvenirs traumatisants de son enfance, se retrouve pour un congrès universitaire à fouler, de nouveau, sa terre natale. Natasha Trethewey nous livre ici, non pas le début d’une œuvre romanesque angoissante, mais bel et bien une portion de sa vie enfouie dans le silence et la douleur : le meurtre de sa mère par Big Joe, ancien du Vietnam, violent et manipulateur. Natasha n’avait que dix-neuf ans.
Un meurtre que l’on voit se profiler au fur et à mesure que sont révélées les conversations et assignations sorties d’un carton, carton délivré par un ancien policier ayant découvert le corps de Gwendolyn, – trente ans plus tôt -, devenu procureur adjoint, ému face à ce hasard plaçant Natasha Trethewey devant lui.
C’est ainsi que la poétesse va partir à la recherche d’une partie d’elle-même en lisant les rapports, en écoutant la voix de cette mère qui enregistrait, pressentant le pire, ses conversations avec cet homme qui n’avait plus qu’une obsession: emporter mère et fille avec lui, dans « l’autre monde », signe de son amour…implacable.

Avec la traduction, je dirais même, « en compagnie de » Céline Leroy, Natasha Trethewey t’emmène d’un territoire à un autre, d’une femme vers une autre, d’une histoire familiale à une intimité, somme toute, universelle.

Mémorial Drive est cette longue route reliant Stone Mountain au centre-ville d’Atlanta, une large bande bétonnée faisant dérouler les paysages du passé proche et lointain, de cette poétesse née le jour de la fête du mémorial des confédérés, cent ans après la fin de la guerre de Sécession. Sur le bord de cette longue route, sera assassinée Gwendolyn, la mère au visage si fin et au regard parfois si lointain. Le long de l’asphalte, Natasha, la fille, se confronte aux stigmates de son enfance, au silence qu’elle posera sur ce deuil forcément brutal.

« Je voulais avoir ma mère pour moi toute seule, alors j’ai emporté le lecteur cassette dans la chambre de devant, celle que j’avais partagée avec mes parents quand j’étais petite, celle où j’avais passé tous mes étés avant et après la mort de ma mère, puis j’ai appuyé sur « play ». (…) Sa voix. J’ai appuyé sur « play » et ma mère m’est revenue pendant moins de trente secondes avant que la bande ne se prenne dans la machine, que sa voix ne se brouille et s’arrête. J’ai retiré la cassette, rembobiné la bande doucement en l’aplatissant bien. Mais chaque fois que je la passais, le mécanisme se grippait avant que je ne puisse entendre un mot supplémentaire. (…) La longue bande qui renfermait sa voix aussi fragile que la foi qui maintenait Orphée et Eurydice ensemble tandis qu’il essayait de la conduire hors du monde des morts. Dans mon impatience, je l’avais rompue. »

Mémorial Drive  est un récit et beaucoup plus que cela par la grâce de Natasha Trethewey. La femme-poète arpente ses terres avec courage et détermination. Avec cette écriture – poétique et engagée – elle envoie valdinguer la violence originelle, les fantômes, les errances, la folie, le racisme ordinaire. Natasha regarde au-delà de sa propre douleur et c’est ce qui m’a fait aimer passionnément cette histoire, cri déchirant d’amour d’une femme vers une autre femme.

Coup au cœur trépidant.

Fanny.

Mémorial Drive, Natasha Trethewey, L’Olivier, 250 p. , 21€50.

Au printemps des monstres, Philippe Jaenada (Mialet Barrault) – Mélanie

Photo : Mélanie Chenais.

Afin que dès le début vous sachiez d’où je parle, une petite précision : il est peu d’auteurs dont la sortie d’un prochain livre ne me mette autant en transe que Philippe Jaenada. Depuis que mon amie Laurence, il y a ô mon dieu de trop nombreuses années, m’a offert pour mon anniversaire un roman au titre étrange, Le chameau sauvage, en me disant : « tiens, lis, on dirait nous », ma passion assurément déraisonnable pour cet auteur n’a jamais failli. Au début relativement confidentielle, son œuvre a ensuite atteint un public plus large (ce qui me rend d’ailleurs un petit peu jalouse, mais bon il faut bien partager), notamment depuis ce que l’on pourrait appeler son « cycle des faits divers », débuté en 2013 avec Sulak, bandit romantique et flamboyant (vous aurez compris, suite à mon préambule, que je vous conseille de vous jeter sur chaque titre cité tout au long de cette chronique) puis La Petite femelle et La Serpe, consacrés respectivement à l’affaire Pauline Dubuisson, accusée du meurtre de son amant Felix en 1951, et à Henri Girard, soupçonné d’avoir tué en 1941 dans un château de Dordogne son père, sa tante et la bonne – et qui deviendra par la suite, sous le nom de Georges Arnaud, l’auteur du célèbre Salaire de la peur.

En dehors du talent qu’il a à aller dégoter des histoires passionnantes – la fameuse réalité plus forte que la fiction – on peut incontestablement parler d’une « patte Jaenada » (habile allusion à « la femme et l’ours », moi aussi je peux être drôle). L’écriture tout d’abord, qui agace ou rend accro (vous aurez compris à quelle famille j’appartiens) : Jaenada a une passion indéfectible pour la phrase-fleuve, la virgule, la précision, la nuance à ajouter, l’anecdote qui illustre, la parenthèse qui s’ajoute à une autre parenthèse qui s’ajoute à une autre parenthèse – bref, pour la digression. Ce qui conduit à une autre conséquence, plus prosaïque : Jaenada écrit des pavés, et ce n’est pas ce dernier livre et ses 750 pages qui vont me contredire.

Son implication, ensuite, dans ses ouvrages. En plus de sa double casquette d’écrivain-enquêteur, Philippe Jaenada est aussi personnage de ses livres. Il se regarde – et nous avec – écrire et chercher, sorte de détective un peu à côté de la plaque mais finalement d’une efficacité redoutable, pour qui s’aventurer au-delà du périphérique parisien relève de l’aventure suprême – tout en partageant avec nous sa famille, ses habitudes au bistrot du coin, ses angoisses, ses coups de gueule. Et comme il cultive dans le même temps un talent assez unique pour l’autodérision, l’humour pince-sans-rire et le burlesque, on rit beaucoup – son récit de la remise du Prix de Flore ou d’un sordide repas chinois dans une ville de province resteront parmi mes plus gros fous rire de lectrice.

Au printemps des monstres (je vous laisse découvrir l’origine de ce si beau titre) n’échappe pas à ces règles. Dès les premières lignes, on se retrouve plongé dans cet univers familier et unique, et nous voilà happés jusqu’aux tréfonds d’une nouvelle affaire : celle du meurtre du petit Luc Taron, 11 ans. Sorti de son domicile parisien du 8ème arrondissement le 26 mai 1964 au soir, il est retrouvé le lendemain matin, au pied d’un arbre d’une forêt de banlieue parisienne, et – tiens donc – à quelques jours et kilomètres du lieu de naissance de Jaenada : la boucle est enclenchée, le récit peut démarrer. Il s’achèvera au bord d’un fleuve, avec des lignes qui font monter les larmes aux yeux – entre les deux, c’est toute la comédie humaine que Philippe Jaenada excelle une fois de plus à nous raconter.

Quelques jours après la découverte du corps, de mystérieuses lettres anonymes pleuvent sur les médias et la capitale : un dénommé « L’étrangleur » signe des lettres d’aveu ; après une enquête qui ressemble à mille épisodes de Rocambole, un homme finit par être arrêté au grand soulagement des parents dévastés et de la nation inquiète : Lucien Léger, étudiant infirmier au parcours marginal et atypique, marié à une femme qui fait de nombreux séjours en hôpital psychiatrique et qui, en outre, clame sa culpabilité – une aubaine. Mais bien évidemment, rien n’est aussi simple et c’est le début d’un travail d’archives et de recherches titanesque, au cours duquel Jaenada va débusquer les failles, les mensonges, les secrets, les lacunes, les zones d’ombre. Impossible, voire inutile, de tenter un résumé de ce livre : comme dans la vie, les façades se fissurent, les évidences se brisent, les hypocrisies se révèlent et jamais rien de ce qu’on croyait vrai n’est juste, ou tout du moins pas complètement juste. Jaenada passe à la moulinette de son obsessionnel travail les parents apparemment parfaits, les avocats censés défendre, les épouses que l’on dit folles, les coupables trop évidents. Il ne recherche pas LA vérité – il est bien trop humain pour penser pouvoir la détenir un jour ; en revanche, il cherche à rendre justice, au sens le plus profond du terme. Sans prétention, ni autoritarisme, ni point final. Il sort de l’ombre les marginaux, les fous, les timides, débusque les salauds, les hypocrites et les moralisateurs, dans un mélange indissociable de misanthropie profonde et d’un amour touchant et pudique de l’être humain. Et c’est ce qui est, à mes yeux, profondément bouleversant.

D’autant plus que plane sur ce livre une ambiance plus sombre que dans les précédents : les angoisses personnelles et collectives sont bel et bien là. Lorsque l’on s’échappe de l’enquête des années 60 (particulièrement réussie : on EST dans les rues de Paris de ces années-là, dans la vie quotidienne de cette France si lointaine et si proche, entre Truffaut et Melville), c’est pour se retrouver dans un Paris confiné aux bistrots et aux archives fermés et à la vie sociale anéantie, ainsi que face à une évidence : pour le narrateur aussi, le temps passe et le ton est, malgré la présence toujours indiscutable et tellement jubilatoire de l’humour et de l’autodérision, un peu plus sombre : il faut songer à arrêter de fumer, puis de boire, et passer des examens médicaux de plus en plus fréquents.

Et puis enfin, cerise sur le gâteau, de même qu’il était difficile de ne pas tomber amoureux de Bruno Sulak, de Thalie, sa lumineuse amoureuse, ou bien de Pauline Dubuisson, il vous sera impossible, je le gage, de ne pas être absolument bouleversés par un personnage de femme, dont les Éditions Mialet Barrault ont eu l’excellente idée de mettre la très belle photo en couverture, et dont je ne vous dirai pas plus ici afin de ne pas en déflorer la bouleversante découverte et réhabilitation – ou quand l’ours Jaenada valse avec la délicatesse de la plus belle des façons, et nous met le cœur en miettes.

Si vous voulez en savoir plus sur Philippe Jaenada, écoutez donc sa merveilleuse voix de fumeur par ici :

https://www.franceinter.fr/emissions/eclectik/eclectik-10-juin-2012

https://www.franceinter.fr/emissions/affaires-sensibles/affaires-sensibles-28-aout-2017

Et sur les excellents trois épisodes que le non-moins excellent podcast littéraire, Bookmakers, lui a consacrés :
Bookmakers – Jaenada Épisode 1
Bookmakers – Jaenada Épisode 2
Bookmakers – Jaenada Épisode 3

Mélanie.

Au printemps des monstres, Philippe Jaenada, éditions Mialet-Barrault, 768 p. , 23€.

Nous étions des êtres vivants, Nathalie Kuperman (Folio) – Mélanie

Les jours sont comptés pour Mercadier Presse, spécialiste de magazines pour la jeunesse. Après un an d’attente sur son devenir, l’entreprise est rachetée par Paul Cathéter, au nom médical tragiquement ironique. Il ne s’agit en effet pas pour lui d’injecter par transfusion un nouveau souffle de vie à la société mais bel et bien de l’amputer de plusieurs de ses membres, afin de la faire devenir plus moderne, plus rentable, plus efficace. Dans ce but, il doit se débarrasser des faibles, se trouver de nouveaux alliés, ennemis de la veille, jouer sur la peur, les doutes, les angoisses des salariés, usés par des mois d’attente sans certitude :« plus d’une année d’attente, de lutte inutile, d’espoirs vains, d’arrêts maladie, d’inquiétudes, de peur, de nuits blanches, de décisions de divorce remises à plus tard, de « serrons-nous les coudes » qui ne veulent plus rien dire, d’apparitions d’eczéma, de fautes professionnelles minimes, de pleurs sans raison apparente, de résignation, de trouillomètre à zéro à la perspective du chômage, de chansons révolutionnaires qui nous rappellent qu’un autre monde a existé, un monde de courage et de revendications, un monde où l’on s’arrête tous de travailler en même temps pour exprimer la réprobation, un monde d’on n’en peut plus, on ne veut pas continuer comme ça »

Nous étions des êtres vivants  raconte les quelques jours qui séparent l’annonce du plan de rachat de l’entreprise jusqu’à l’arrivée de la nouvelle équipe. L’angoisse, l’attente du nouveau lieu de travail, des listes de licenciés, la vie personnelle à gérer malgré tout au milieu de ce maelström, les compromissions, les pétages de plomb. L’imparfait du titre est éloquent, et fort : nous ETIONS des êtres vivants… Au fur et à mesure que les jours passent, chacun perd sa part d’humanité, les failles s’agrandissent, explosent au grand jour ou bien, rentrées au plus profond de chacun, transforment les employés de la société en des machines prêtes à tout pour sauver leur peau. Il y a ceux qui se voilent la face, ceux qui n’ont plus rien à perdre et se sabordent dans un dernier geste plein de panache et de vaine dignité, ceux qui trahissent, ceux qui se trahissent, ceux qui refusent les compromis. Mais tous ont un point commun : ils sortent broyés de cette description implacable et puissante du monde du travail tel qu’il est devenu.

C’est un grand chant tragique que ce livre, écrit en trois actes :  Menace , Dérèglement  et  Trahison  . Il est construit sur la succession de monologues intérieurs de quelques employés du groupe, qui isolent d’emblée les personnages et marquent leur défaite :  chacun parle mais personne ne SE parle. Au milieu des angoisses individuelles, le combat collectif n’est même pas une option. Ces monologues créent ainsi une polyphonie obsédante et angoissante qui fait peu à peu émerger la souffrance : Agathe Rougier, célibataire de cinquante ans, sans enfant, vivant avec son chat et ses poupées, qui a sacrifié sa vie à l’entreprise ; Patrick Sabaroff, le « battant », satisfait que les choses bougent et qui n’aime pas les syndicats ; Muriel Dupont-Delvich, la directrice générale, ambitieuse ; Ariane Stein, divorcée, deux enfants, au bord de la démence…Puis, comme dans la tragédie antique, ces voix sont relayées par un choeur, un « nous » indéfinissable et anonyme, regroupant tous les salariés qui assistent, impuissants et ne comprenant rien, au drame qui se déroule sous leurs yeux.

Comme dans la tragédie, le destin est en marche. Il broie, écrase, pulvérise ceux qui se trouvent sur son chemin. Nathalie Kuperman décrit avec une force remarquable les derniers jours de salariés se noyant inévitablement dans un système qui, d’un claquement de doigts, leur montre qu’ils n’ont jamais été, ne sont pas, ne seront plus jamais considérés comme des êtres vivants. Et on se prend à trembler : le « nous » du titre, c’est eux mais c’est aussi nous.

Mélanie.

Nous étions des êtres vivants, Nathalie Kuperman, Folio, 229 p. , 6€90.