L’apparition du chevreuil, Élise Turcotte (Le Mot et Le Reste) – Yann

Photo : Yann Leray.

En publiant le roman d’Elise Turcotte peu de temps après ceux de ses compatriotes Marie-Eve Savigny et Eric Forbes, Le Mot et Le Reste creuse son sillon québécois et nous permet, cette fois encore, de découvrir une nouvelle voix de la Belle Province. Mais, sans le vouloir, l’éditeur marseillais nous induit également en erreur puisque, confits dans nos certitudes, on voyait déjà dans cette Apparition du chevreuil un polar dans la continuité de Sans terre ou Amqui.

Alors, bien sûr, on reste ici dans le registre du noir mais le sujet qu’aborde Elise Turcotte, bien loin de toute fiction, est avant tout un vrai problème de société. Si elle a choisi l’angle du roman noir pour l’aborder, son texte pourrait cependant être publié sous une étiquette plus générale sans que nul n’y trouve à redire. Et c’est bien pour cette raison que L’apparition du chevreuil s’avère finalement plus glaçant, plus déstabilisant que nombre d’autres polars : ici, le mal est insidieux mais quotidien, vicieux mais omniprésent.

La narratrice, dont nous ignorerons le nom, est une écrivaine féministe et militante. Suite à de nombreuses menaces sur les réseaux sociaux, elle se résoud à fermer ses comptes et à s’isoler quelques semaines dans un chalet au coeur des montagnes. Ces moments de solitude sont l’occasion pour elle de remonter le fil des événements et de réaliser que l’arrivée du beau-frère au sein de la famille a bouleversé l’équilibre des choses. Seule à tenter d’affronter cet homme cruel et manipulateur, elle comprend à présent que les menaces qui pèsent sur elles dépassent le harcèlement en ligne …

L’apparition du chevreuil n’est pas un roman féministe. C’est un texte sur la violence des hommes, sur la manipulation et la peur. Le personnage du beau-frère, inquiétant s’il en est, donne un visage à cette menace sourde, à cet homme qui se refuse à envisager un seul instant la possibilité d’avoir tort. Tyran domestique assez rusé pour éviter la violence frontale, il instaure chez lui une atmosphère étouffante contre laquelle aucun membre de la famille ne s’élève, à l’exception de la narratrice, ce qui lui vaudra à la fois les foudres du beau-frère et une espèce de mise au ban quasi générale qui en dit long sur le pouvoir de cet homme.

« On peut s’accrocher aux détails de la vie quotidienne, là où il n’y a pas de chien mort ni d’ombre d’ours ; on peut se faire un nid dans l’angoisse, peu importe l’intensité de celle-ci. Ainsi, l’enfant respire sans faire de bruit, en dedans, dans une cavité où la peur lui est familière. »

La narration d’Élise Turcotte peut sembler déroutante au premier abord et le début du roman nécessite quelques efforts pour y entrer complètement mais ce choix narratif illustre finalement avec beaucoup de justesse l’état d’esprit de sa principale protagoniste, perturbée par les récents événements et de plus en plus déstabilisée quand elle réalise que le beau-frère a retrouvé sa trace. Mais l’autrice garde fermement le fil de son récit et livre un roman tendu et resserré (154 pages) où le décor sauvage et enneigé vient ajouter au poids du malaise.

L’apparition du chevreuil, malgré sa brièveté, a la force d’un grand texte et Élise Turcotte s’y affirme comme une romancière avec laquelle il faut compter, en prise avec notre époque et les nouvelles formes qu’ y prennent le harcèlement et la manipulation.

Yann .

L’apparition du chevreuil, Élise Turcotte, Le Mot et Le Reste, 154 p. , 15€.

Le Dormeur, Didier Da Silva (Marest éditeur) – Seb

« 1974…Je suis venu au monde il y a sept mois et tout cela me passe au-dessus de la tête ; la première rengaine dont je me souvienne, À la pêche aux moules dans l’interprétation de Nestor le pingouin, ne devait se répandre sur les ondes que l’année suivante ; je vis donc et respire encore dans un parfait silence et un parfait oubli, à trois heures et demie de route du plateau des Bouzèdes, entre le Gard et la Lozère, où un cinéaste de trente-et-un ans nommé Pascal Aubier s’apprête à mettre en boîte un film de huit minutes et demie en une seule prise acrobatique, ce qu’on appelle communément un plan-séquence. »

Voilà bien une sorte d’OVNI littéraire. Le genre de machin qui ne risquait pas vraiment d’attirer mon attention. Fort heureusement Aurélie Barlet existe. Elle tient la librairie La Pléiade à Cagnes-sur-Mer. C’est elle qui m’a proposé de lire ce roman. Bien lui en a pris. J’aime le cinéma, beaucoup, énormément, passionnément. Peut-être pas exactement comme l’auteur de ce roman, qui semble très pointu sur le sujet. Je pense souffrir de nombreuses lacunes sur le sujet face à lui. Mais peu importe. Le cinéma nous réunit. C’est d’ailleurs le premier exploit du cinéma, réunir les gens.

Mais je digresse. N’hésitez pas à me rappeler à l’ordre si je recommence. Donc Le dormeur.

Ce roman est né sur des bases très culturelles. Pour faire court, il raconte la naissance, en 1974, du film éponyme réalisé par Pascal Aubier. Un film inspiré directement du poème assez renommé du non moins célèbre Arthur Rimbaud, Le dormeur du Val. Du point de vue de la culture, ça part d’un bon pied. L’illustration de couverture de ce roman représente une toile de Gustave Courbet, L’homme blessé. Les bases sont posées.

Didier Da Silva est tombé un jour (sans se faire mal) sur Youtube, sur ce film, Le dormeur. Ce fut un choc visuel, un choc d’atmosphère, un bouleversement technique, que dis-je, un séisme. L’érudit cinématographique est sur le cul, il vient d’en prendre plein les mirettes (petit clin d’œil à Mel Brooks et ce sacré Robin des bois… je me comprends… et je dois être le seul…) La sensation et l’émotion sont si puissantes, que l’auteur Da Silva décide de rencontrer le cinéaste responsable, Pascal Aubier, et de mener l’enquête sur la genèse.

Oui, parce que j’ai oublié de vous dire une chose très very importante, le cinéma mondial n’a plus jamais été pareil depuis ce court-métrage, il y a eu un avant et un après Le dormeur. Le dormeur, c’est la preuve éclatante de ce que peuvent faire des passionnés complètement allumés quand ils se réunissent et qu’on leur laisse un peu d’argent, du temps, et une totale liberté.

Les 128 pages de ce livre racontent les dessous de cet évènement qui a eu et a encore des retentissements et des effets sur le cinéma de la planète tout entière. Rien que ça.

Mais pour comprendre ce que ce film a eu de si extraordinaire, d’un point de vue technique, il faut se replacer en 1974, avec les moyens de l’époque. Et cela, l’auteur le fait remarquablement grâce à une énumération à la Prévert de ce qui se passait cette année-là, et rien que ça les amis, c’est roboratif. Ça m’a plongé dans une douce nostalgie, les trois premières pages sont consacrées à ces fondations lointaines et pas que cinématographiques, et elles sont très bien posées. Pour le jeunot qui bouffe du film d’action à qui mieux mieux (à ne pas confondre avec Miou Miou, même si 1974 est l’année de sortie des Valseuses) je disais donc, pour le jeunot qui se goinfre de films d’actions gavés d’effets spéciaux numériques, le choc visuel du Dormeur va peut-être se faire attendre, parce qu’il lui faudra chercher un peu et se remettre dans le contexte. De nos jours, avec la fausse magie du numérique, tout est possible, parfois, c’est dommageable d’un point de vue créatif, et le film de Pascal Aubier, c’est la quintessence de la création.

Parce que bien sûr, je suis allé fouiner sur Youtube, visionner ce fameux « court » de huit minutes et demie. Même si j’étais pris par le décor (des paysages), et la musique entêtante, j’ai passé ces quelques minutes à me demander « putain, comment ils ont fait ça ?! ». Ce livre vous livre les secrets, vous raconte comme une aventure, et avec un ton journalistique travaillé, la naissance du Dormeur, ce rêve fou, ce projet de dingos, devenu réalité d’une manière assez rocambolesque dans les faits, par la folie, par l’inspiration, par l’acharnement, par la passion, par la puissance d’un acte collectif et de gens de bonne volonté. Parfois, toutes les conditions sont réunies, le timing est parfait, chaque chose est à sa place, le moindre brin d’herbe, le moindre nuage, l’intensité de la lumière, sa façon étrange de pénétrer l’air de biais, les techniciens sont en osmose, l’alchimie plane et les dieux du cinéma sourient au spectacle. C’est ce qui s’est passé pour Le dormeur. Grâce à tous ces gens, les locaux et ceux venus d’ailleurs, de la ville, de l’étranger. Grâce à la Louma aussi. Cette innovation, ce truc de génie sorti d’un cerveau spécial, assurément. Cette chose sur laquelle les plus grands réalisateurs américains se sont jetés, conscients de son potentiel et des possibilités fabuleuses qu’elle offrait. Ça pourrait faire un long métrage cette naissance, je verrais bien le grand Clint Eastwood s’y coller, un peu comme il s’est collé à la réalisation de Bird ou de Chasseur blanc cœur noir. Je me demande si je ne digresserais pas un peu à nouveau…Vous ne deviez pas intervenir si je récidivais ?

L’écriture de Didier Da Silva n’est pas en reste. C’est vraiment très bien écrit, c’est parfois poétique, il y a en suspension au-dessus des pages, une ambiance élégiaque qui fait beaucoup de bien, qui apaise. On sent au travers de sa plume qu’il aime profondément les personnages qu’il raconte, ces gens qui ont existé et qui pour certains, existent encore. Peut-être même que, soyons fous, grâce à ce Dormeur, ils existeront pour toujours. On crève de jalousie de ne pas avoir été là-bas, de ne pas avoir vécu ça. Ce récit est une aventure qu’on déroule avec délectation, il est truffé de références cinématographiques, on croise des noms très célèbres, on se dit que dans les années 70, les stars (certaines), savaient se mouiller pour des projets fous et pour pas un rond ou presque. Au fil des pages, on n’en revient pas de cette expédition qui a conduit à la réussite de ce projet hors-norme. De Paris et des Films de la Commune au plateau des Bouzèdes, cette garrigue qui s’est laissée dompter pour une belle et bonne cause. Pour un rêve, une chose faite par des artisans et des passionnés, pour une vision et quelque chose que Pascal Aubier tenait au chaud dans ses tripes, un truc viscéral.

Après avoir dévoré ce roman très original, j’ai voulu en savoir plus. Je suis retourné sur Youtube, pour découvrir La champignonne, un autre court-métrage de Pascal Aubier. Sans déflorer trop le suspense, on peut dire que c’est une sorte de prolongement du Dormeur, un moyen très créatif de lever le rideau sur la comment Le dormeur a été réalisé. Pour ça aussi, chapeau, c’est bien vu, inspiré, léché, le rythme est impeccable, l’inspiration présente à chaque seconde. Comme sur cette scène vers la fin, avec ce cadrage-débordement rugbystique qui fait de la caméra un protagoniste à part entière du film, celui qui filme et qui joue aussi.

Il en fallait du courage et de la folie pour réaliser Le dormeur en 1974, mais il faut une bonne dose de ces mêmes ingrédients pour éditer un livre qui raconte cette aventure. Je témoigne mon respect à MAREST éditeur pour ce risque pris, pour cette ambition, c’est beau, c’est dans le même esprit que cette histoire née en 1974, la boucle est bouclée. La fin du livre ressemble à une fête qui s’achève. Et nous y étions.

Je récapitule : 1 : visionnez Le dormeur. 2 : lisez Le dormeur. 3 : regardez La champignonne.

Bon voyage…

Seb.

Le Dormeur, Didier Da Silva, Marest, 128 p. , 14€.

Pacifique, Stéphanie Hochet (Rivages) – Fanny

Cent quarante deux pages pour un roman vif et éclatant. Cent quarante deux pages pour nous donner à lire l’essence d’un monde.
Stéphanie Hochet portraitise un kamikaze de la Guerre du Pacifique. En peintre des mots, elle brosse un regard, une attitude, une éducation, une vision du monde. Ses phrases sont précises, affutées, le personnage prend des contours de plus en plus précis, s’étoffe.

Me voilà dans ce Pacifique où virevoltent des centaines de Kikusui ou « Chrysantèmes volants », cette jeunesse nipponne éblouissante se suicidant dans leur cercueil volant, piquant sur les navires américains ennemis.

Isao est un enfant de l’Empire du Soleil Levant, élevé par une grand-mère descendante de samouraï, portant haut l’honneur d’une nation. Isao, l’enfant déjà soldat, qui te raconte son éducation, ses croyances et ses doutes.

J’ai aimé ce ton clair qui communie avec la foi militaire du personnage, tout comme ces envolées poétiques qui introduisent la faille magnifique, celle laissant entrer les questions et l’absurdité de ce monde.
Parce qu’évidemment Stéphanie Hochet nous emporte au-delà d’une mission suicide et c’est toute la saveur de ce roman conté.

Sous le sceau impérial du Japon, Isao déploie ses pétales, est-ce à dire son histoire qui aurait pu se finir au fin fond d’un océan. J’ai aimé l’habilité de l’auteur à capter une époque, un lieu, une atmosphère et l’exploration d’un personnage pris dans l’étau de sa propre histoire et la vacuité de sa vérité.
D’une apparente simplicité, Hochet nous porte vers un rivage inattendu avec grande finesse, c’est surprenant et éblouissant comme un lever de soleil.

Coup de ❤️ façon katana.

Fanny.

Pacifique, Stéphanie Hochet, Rivages, 141 p. , 16€.

La trajectoire des confettis, Marie-Ève Thuot (éd. du sous-sol) – Fanny

« Tant que les êtres veulent se posséder les uns les autres, nous en resterons là ». Il est intense et puissant ce roman choral de Marie-Ève Thuot.

Des histoires d’hommes, de femmes, de liens, de choix, d’existences, comme une pluie de confettis pour célébrer la diversité de nos esprits et de nos corps.

Au départ de ce roman, il y a trois frères, Xavier, Louis et Zack, ils représentent comme l’épicentre des histoires qui s’en viennent vers vous. Ils sont charismatiques, deux le savent, un autre, Xavier, ne se pose plus la question du sexe ou de l’amour, cela fait bien longtemps qu’il s’est barricadé en ses émotions. Puis un soir, débarque au comptoir de « Chez Hélie », l’intrigante Cléopâtre, Oscara, Fanny, etc… car la dame est multiple, bouleverse les codes et provoque chez Xavier un déclic, cette petite chose qui remet en route la pompe à vie sans qu’il sache lui-même comment reprendre ce chemin de la découverte, de la confiance et du désir.

Ces trois hommes nous dévoilent les portraits de femmes puissantes le long d’un récit nous projetant de 1899 à 2027, c’est donc une véritable odyssée. C’est aussi un moment où l’on ne peut perdre le fil, pris dans le ramage littéraire de l’auteure québécoise, prenant un réel plaisir à valser avec ses personnages aux facettes multiples.La trajectoire des confettis est comme une grande famille où tu tisses un lien et connais les secrets des un(e)s et des autres… et quels secrets ! Les personnages s’aiment, se désirent, s’enfouissent l’un dans l’autre, bien loin du beau cliché du conte de fée, chacune et chacun créant son mythe personnel, familial, érotique, amoureux.

Marie-Ève Thuot nous dit à travers eux, la liberté d’être dans le chaos de nos vies, l’exploration des rêves et des sens, faisant fi des normes politico-sociales. C’est à la fois dangereux et courageux, complètement fou ou radicalement étrange, peu importe, cela remue, tu ressens l’éclatement des barrières et des genres, entre mère et petite-fille, entre tante et neveu, entre beau-père et beau-fils, les générations vivent leur petite révolution, parfois même leur mutation.

Et durant ce temps d’exploration sensuelle, sexuelle, corporelle, historique, artistique, Marie-Ève Thuot te laisse, ça et là, quelques citations bien arrosées de misogynie provenant de ce que l’on avait l’habitude de nommer « les grands hommes », comme Freud, Schopenhauer, Rousseau et j’en passe, histoire de te donner envie de griffer, car les « Confettis » te font passer par toutes sortes de couleurs.

« L’utilisation de deux mots, « nymphomanie » et »satyriasis », pour décrire un même phénomène, témoigne des différences séparant les perceptions des sexualités masculine et féminine. Si Zack ne se gêna jamais pour se vanter de ses conquêtes, c’est sans doute ce clivage, présent dans les mœurs comme dans les mots, qui poussa Violaine à confier ses problèmes de réputation à un psychologue, et Charlie, à user de discrétion pendant son adolescence. »

L’exploration du monde en soi est à la fois immense et formidable au sein de cette fresque magnétique qu’est La trajectoire des confettis. Il y a des questionnements qui surgissent, des vérités qui apparaissent, des mensonges qui se taisent, des couples qui se forment, du sexe qui se vit ou se rêve, de la folie douce, des générations qui se croisent, s’enlacent comme des notes sur une partition virevoltante.

La trajectoire des confettis est un mouvement aléatoire de destins bariolés formant un Grand Tout, vivace et happant. Marie-Ève Thuot rend un rythme soutenu à cet ensemble de six-cent-vingt pages, c’est pour dire son talent à faire palpiter son monde. J’en suis ressortie ébouriffée car c’est un livre qui se vit, littéralement.

Alors voyez grand, voyez large et lisez cette incroyable « Trajectoire » !

Coup au ❤️ culotté !

Fanny.

La trajectoire des confettis, Marie-Eve Thuot, éditions du sous-sol, 619 p. , 22€90.

Terres fauves, Patrice Gain (Le Mot et Le Reste / Le Livre de Poche) – Aurélie et Seb

J’ai découvert Patrice Gain avec Le Sourire du Scorpion, gros coup de coeur paru en début d’année aux éditions Le Mot et le Reste. J’avance maintenant à rebours dans son oeuvre, une nouvelle fois complètement séduite.

Terres fauves est un roman d’une puissance énorme. Si on ne savait pas que l’écrivain est français, on ne pourrait le deviner tant le schéma narratif et le souffle romanesque sont à la hauteur des plus grands romans américains.

David, citadin dans l’âme, traîne des pieds lorsqu’il s’agit d’aller interviewer un célèbre alpiniste en Alaska pour étayer le livre qu’il écrit pour le compte du gouverneur de New York en campagne pour sa réélection.

Outre son aversion pour l’avion et les grands espaces, il ne serait jamais parti s’il avait su ce qui l’y attendait… Après des confessions involontaires de l’apiniste sous l’emprise de l’alcool, la vie de David bascule dans un véritable enfer et il va devoir puiser en lui des ressources insoupçonnées pour faire face à ce qui l’attend.

Le rythme du roman ne fait que s’accélérer en parallèle d’une montée en tension qui rend le lecteur de plus en plus accro au fil des pages. Les situations en pleine nature sont fabuleuses et la fuite du narrateur en forme de roadtrip infernal est palpitante.

Ce livre se dévore en quelques heures et est un véritable délice !

Aurélie.

« J’ai lu quelque part : tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort. Quelle connerie. Il n’y a rien de plus mensonger. Le mec qui a écrit ça devait s’appuyer sur son expérience d’apprentissage de la bicyclette. Ce qui ne te tue pas te renvoie dans l’existence hagard, affaibli, amoindri, pétri de peurs, de doutes, conscient de la fragilité de la vie et de son altération seconde après seconde. Je lui aurais volontiers cassé la gueule pour voir quels bénéfices il en aurait tiré. Cet élan me surprenait. Je n’avais jamais ressenti un truc comme ça auparavant. Une colère sourde. »

David McCae est un écrivain qui vit à New-York. En ce moment il travaille sur les mémoires du gouverneur de l’Etat de NY. Un gouverneur qui se représente. Son éditeur l’envoie en Alaska pour rencontrer un alpiniste de renommée mondiale, un proche ami du gouverneur. Le but est de recueillir des éléments élogieux au sujet dudit homme politique. Mais l’écrivain rencontre un homme froid, odieux, qui tape allègrement dans la gourde. L’aventurier finit par se confier dans les relents d’alcool, et David entend certaines choses bien embarrassantes. Dès lors, l’écrivain va tomber de très haut et se rendre très vite compte qu’il va tout simplement devoir sauver sa peau.

Patrice Gain m’a refait le coup. J’ai ouvert son livre et je n’ai pas pu m’en éloigner plus que quelques minutes. Il m’a fait décider que tout pouvait attendre, le ménage, le potager, mes séances de sport, les chroniques de mon blog qui prenaient un sérieux retard. 255 pages qui ne manquent de rien, où on ne trouve pas un mot en trop. Un roman tendu comme un arc, mais pas une tension qui vous fait monter les pulsations cardiaques, non. C’est une tension plus insidieuse, qui s’approche comme une fièvre, un prédateur qui vous piste dans la nuit, juste une présence. Elle vous tourne autour, instaure une légère inquiétude. Puis elle passe en vous, ronge doucement, une sorte de démangeaison. Et vous vous grattez jusqu’à la fin, aucune pitié.

Dans Terres fauves, Patrice Gain a une formidable idée. Catapulter un citadin, un homme casanier, un écrivain, dans un univers hostile qui lui est totalement inconnu. Un homme affable et trop gentil, trop tendre qui se retrouve face à la Nature sans masque, impitoyable, austère, magnifique. Le grand choc. Ce face à face est extrêmement bien réussi, le choc des cultures fait des étincelles. C’est si bien écrit qu’on se prend vite de pitié pour David McCae, et parfois on a envie de lui botter le cul !

Sa psychologie est passionnante. On assiste au réveil d’un groggy par une agression qu’il pensait impossible. Au fil des pages, plus la situation empire, plus il s’enfonce. David n’est pas un aventurier, les techniques de survie lui sont étrangères, à New-York, le plus grand risque qu’il a connu, fut de traverser en dehors des clous. En Alaska, les clous sont énormes, ils portent un pelage, des crocs, et ils ont faim.

Le basculement de situation, de l’ambiance mondaine à la guerre déclarée est très bien amené. On a l’impression d’un glissement qu’on ne peut juguler, on éprouve un sentiment d’impuissance qui nous fait nous identifier malgré nous au pauvre David.

Ce qui m’a beaucoup plu aussi, c’est la transformation du caractère de David McCae au fur et à mesure. Il n’est pas très dégourdi, mais il y a une chose qu’on ne peut pas lui ôter, il sait encaisser. Ça le surprend d’ailleurs aussi. Peu à peu, il va redresser la tête, il va s’étonner, éprouver des sentiments noirs qu’il n’avait jamais senti auparavant, dans sa douce vie de citadin. L’homme reptilien prend le dessus sur l’homme de la ville. Ce combat-là, est un régal. Peut-être que le véritable ennemi de l’écrivain c’est lui-même. Ses faiblesses, ses conventions sociales, ses doutes et ses peurs. Quand l’homme est nu il n’a plus rien à perdre. Cette histoire pose une question : qu’est-ce qui fait bouger un homme face à la mort alors qu’il n’a aucune chance ? Comment fait-il pour y croire alors qu’il pense ne détenir aucun outil essentiel pour sauver sa peau.

Où naît la révolte ? Comment se matérialise-t-elle, quelle forme prend-t-elle, modifie-t-elle à jamais l’homme qu’il était ? Patrice Gain répond de manière convaincante et lettrée à ces questions fondamentales.

Photo : Sébastien Vidal.

J’aurais dû me douter que ça allait bien se passer avec ce roman, il débute avec un exergue qui cite John Steinbeck. Et puis au cœur de l’histoire se cache un bel hommage au prix Nobel de littérature, on croise un Lennie qui m’a fait bien plaisir.

Pour emballer le tout, j’ai retrouvé cette écriture qui plaît tant. Qui fait surgir des images. Ils ne sont pas si nombreux les auteurs qui font apparaître des images en agitant des mots. Il y a la parfaite dose de lyrisme, la poésie, les intentions qui affleurent.

Page 117 : Sous la voûte de la cathédrale étoilée, je me suis senti oublié des hommes et dans l’effroi du moment, tout comme Lennie, j’ai confié mon âme à Dieu. »

L’auteur nous questionne aussi sur la portée du mensonge, sur les douloureux effets secondaires de l’imposture, sur les vieilles notes qui finissent toujours par se payer, d’une façon ou d’une autre. Rien ne se perd, tout se solde, mais pas toujours de la manière qu’on imagine, et parfois cela ne se voit pas, mais ça arrive quand-même.

Patrice Gain sait aussi décocher des flèches, il n’a pas besoin d’en faire des tonnes. Page 166, cette flèche placée dans un dialogue : Des fois, les mots, ça venge.

Les dialogues, justement, ils sont si décisifs dans un roman. Et ils sont si durs à réussir. Pour que ça sonne vrai, pas écrit, que ça colle au personnage. Dans un livre, les paroles d’un personnage équivalent à ses gestes qu’on ne voit pas.

Foncez donc dans les Terres fauves, vous n’en reviendrez pas indemne, mais vous ferez des rencontres et vous en apprendrez beaucoup sur vous-même.

Seb.

Terres fauves, Patrice Gain, Le Mot et Le Reste / Le Livre de Poche, 208 p. / 256 p. , 19€ / 7€40.