S’abandonner, Séverine Danflous (Marest Éditeur) – Seb

« Faire le vide. Ramasser tout ce qu’il a laissé derrière lui. Le balancer dans des cartons et tout jeter : photos, vidéos, chaussettes, messages…Supprimer. Plus rien. C’est trop dur sinon. Toutes ces traces de passage. Ces traversées avec retour sur le paysage de son corps à tout jamais absent. La chaise vide. La tasse dans laquelle il buvait son café. La silhouette sans densité dans le lit. Les cadeaux qu’il a faits : un parfum ou un livre, un bijou de pacotille pour faire briller la relation. Tout. J’attrape, je jette dans des cartons et, direction les grandes poubelles vertes dans la cour, en bas de l’immeuble. Plus rien pour penser à lui. Parce qu’il va mettre du temps à se déloger de ma tête de toute façon. »

Alors qu’il vient de se faire larguer, un réalisateur reçoit une commande. Réaliser un documentaire sur les faillites amoureuses. Il accepte et rencontre des femmes, enregistre leurs voix, les écoute raconter leur séparation, l’abandon dont elles ont été les victimes. C’est peut-être son chemin de reconstruction.

Deuxième livre que je lis de Marest éditeur et deuxième très beau moment de lecture. Cet éditeur mérite que l’on prête attention à son travail. S’abandonner, de Séverine Danflous, est empreint d’un univers très particulier, qu’il est difficile de décrire. Pour le peindre, je dirais que ce roman irait parfaitement avec un film de Claude Sautet, qu’il aurait sûrement aimé mettre en scène, avec ses cafés enfumés, le brouhaha, la frénésie latente qui court sur les comptoirs, entre les tables à peine débarrassées, ces personnages complexes tiraillés par des sentiments divergents. Pour faire bonne mesure, il faudrait écouter juste avant la lecture, comme pour se mettre en rythme, la très belle chanson de Rose, « Mais ça va ». En corollaire, il faudrait lire avant, le très beau roman de Jean-Philippe Blondel,  Mariages de saison , dans lequel un photographe recueille les confidences et les états d’âmes de jeunes mariées.

Si vous faites cela, vous serez pile dans l’ambiance. Mais bien sûr, ce roman se suffit à lui-même. Séverine Danflous réussit une performance, quelque chose qui n’est pas aisé, casse gueule même : se mettre dans la peau d’un personnage du sexe opposé. Cet homme qu’on a quitté, qui erre de logement en appart, de canapés de potes en divans de vieilles copines, elle a su en tirer le meilleur, le plus profond, le plus sincère. Elle est allée cueillir son mal, sa douleur, ce que la séparation avait laissé de doutes en lui, et toutes ces blessures que le vide a provoquées.

Ce portrait d’un homme en déshérence, simplement raccroché à un projet qui lui fait écho, est à la fois simple et beau, profond, subtil. Pas évident de comprendre l’autre sexe, d’envisager un monde que l’on coudoie mais qui reste bien abstrus. Pas facile de trouver le chemin, sans passer par le mélo, en évitant les poncifs, les voies sans issue et en trouvant les voix avec issue. 

Il y a quelque chose de très émouvant à suivre le parcours de cet homme au mitant de sa vie, qui réalise qu’il n’a pas construit grand-chose et qui commence à se demander ce qu’il laissera derrière lui. Ses face à face avec ces femmes blessées, elles aussi très touchantes dans leur colère, leur peine, leur douleur, sont autant de miroirs qui le racontent en creux. À chaque confidence, il en apprend un peu plus sur les femmes, leur ressenti, leur fonctionnement, et dénoue doucement les liens qui l’emprisonnent dans cette chute qui semble sans fond. Car être abandonné c’est être lâché dans le vide.

La construction linéaire du roman est extrêmement bien sentie. Chaque entretien préfigure un pas en avant, pour l’homme qui enregistre mais aussi une libération pour celle qui est écoutée. C’est une relation brève mais intense qui s’instaure, avec peut-être, l’accord tacite de se guérir l’un l’autre. Chaque enregistrement est une brique de la nouvelle maison que se bâtit l’homme largué, et la confidence que consent la femme est un poids dont elle se déleste. Peu à peu, celui qui était sans volonté, semblable à la feuille emportée sur le dos de la rivière, va reprendre des forces, mis le parcours est semé d’embûches et il faudra se montrer pugnace pour conserver une chance d’aller mieux, de revoir la lumière. La vie facétieuse n’aide pas, ou aide parfois.

L’écriture est fine, travaillée, elle est belle, elle remplit ces pages d’humanité, de chair, de souffle, de souffrance aussi, accompagnée par un cortège sombre de colère et de doutes. Sous la plume de l’auteur, le quotidien blafard reprend des couleurs, des détails retrouvent une importance toute simple, la lumière, les soupirs, une chanson, les silences, un café.

Avec ce roman, l’auteur nous dit que la guérison n’existe pas dans la fuite et qu’elle se trouve dans le combat. Qu’il faut aller au charbon, s’en mettre partout, y tremper les mains et le cœur, ne pas subir. Elle nous dit que la réparation, la guérison passent par la création, la sensibilité, que ce qui a blessé peut aussi soigner. Elle nous suggère que même si les autres nous en mettent parfois plein la gueule, il faut avoir le goût des autres et que l’art est un beau véhicule qui aide beaucoup.

Au fil des pages, la polyphonie se répand tout en accordant sa singularité à chaque voix. Cela construit un chœur, celui des relations complexes de l’amour, de pourquoi il meurt, de pourquoi il surgit, de comment on survit à sa disparition, à son délitement.

Je vous propose de vous abandonner durant 200 pages, et peut-être que ça durera un peu plus que ça. Et je prends le pari mesdames, que parmi vous, pas mal se diront en lisant certaines confidences « mais oui, c’est exactement ça que j’ai ressenti ! » et que vous, messieurs, vous vous trouverez des points communs avec le narrateur.

L’ouvrage est en librairie depuis le 11 mars. Vous n’avez plus d’excuse.

Seb.

S’abandonner, Séverine Danflous, Marest Éditeur, 200 p. , 17€.

La mémoire est une corde de bois d’allumage, Benoit Pinette / La patience du lichen, Noémie pomerleau-Cloutier (La Peuplade) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Quatre-vingt-douze pages qui te rentrent en dedans, de la part de cet auteur-compositeur-interprète qui lâche, durant ce temps, son oripeau – dans le sens de cette lame de cuivre battue en feuille, ayant l’apparence de l’or – de Tire le Coyote, pour « être » Benoit Pinette.
C’est du courage et de la beauté.

Je vais te dire cette image qui m’est venue après la lecture de  La mémoire est une corde de bois d’allumage , cet assemblage de ces haïkus mélangeant mélancolie, peur, sensibilité et résilience.
Et bien j’ai imaginé l’auteur en train de rassembler le bois, de petites branches sèches et cassantes, froisser en boule du papier où s’inscrit des anciennes peurs, monter un tipi de feuilles mortes, tout ce qui sert à faire partir un feu. Puis, laisser partir en fumée ce passé en monticule.
Embraser ce Tout lui permettait alors d’accéder à la chaleur, cette chaleur qui redonne lumière et espoir.

Quatre-vingt-douze pages pour expier une douleur, dire le beau, le trésor indispensable pour ne pas « péter une coche ». Quatre-vingt douze pages pour dire un avant puis un avenir.
Ces poèmes je les ai d’abord entendus comme des chants expiant une douleur.
Benoit Pinette y convoque rapidement des images, c’est un art en soi.
J’avais presque envie de dessiner au crayon gris, un regard de petit garçon désorienté, apeuré. Ses mots te prennent au cœur quand tu entends leur résonance.
Benoit Pinette tape sur son âme-tambour pour te graver une impression au creux de tes entrailles.

« le grincement des pentures
dans un va-et-vient discordant
réveille l’espion
le loup

ses hurlements rebondissent
sur les parois de ma mémoire

j’aurais aimé grandir ailleurs
que dans le cadre d’une porte battante

que fais-tu là
dans mes restants d’angle mort
fauve sauvage à tête d’adulte?

que fais-tu là
à engraisser le vertige des mortels
à élaguer la douceur des caresses
avec le flair du nouveau-né
cherchant le mamelon de sa mère ? »

Puis au milieu de cette mémoire qui prend ses mots, tu auras cette respiration, cette feuille tatouée d’une étincelle de Prévert, puis une seconde où, là-haut, sont inscrits deux prénoms.
Une douceur s’empare alors de l’encre des maux, il y a comme un éclatement soudain, tu le vis, ces couleurs qui viennent, tu te laisses porter par cette vague intense et magnifique.

 La mémoire est une corde de bois d’allumage  exprime ce renouveau, celui d’un homme ayant fait un long voyage, qui maintenant se repose au sein d’un amour à la fois confrontant et inconditionnel, celui d’un père pour ses enfants.

« je suis littoral
je m’abandonne
comme une plage à la mer
le large sondé
l’éternité renouvelée
en un clin d’œil
dans la tour
d’un château de sable »

Benoit Pinette a connu la frayeur et, réchauffé par son bois, ses soleils, il a ce courage de convoquer la poésie pour débroussailler le chemin et se dresser face au monde.
Comme une aire devenue libre pour ce sacrément bon premier recueil.

Coup au cœur pour ce coyote qui survécu au tir du cow-boy.

Fanny.

La mémoire est une corde de bois d’allumage, Benoît Pinette, La Peuplade, 128 p. , 15€.

La patience du lichen, Noémie Pomerleau-Cloutier

Photo : Fanny Nowak.

Te donner de la poésie, d’entrer en poésie, ce n’est pas chose aisée tellement ceci est avant tout un souffle.
En préambule, La Peuplade te dit le beau projet mis en mots pour La patience du lichen de l’auteure originaire de la Côte-Nord.
« Fascinée depuis son enfance par le bout de la route 138, Noémie Pomerleau-Cloutier est allée à la rencontre des « Coasters » – innus, francophones et anglophones – a enregistré leurs voix pour remailler en poème ces territoires morcelés. »

1260 habitants sur une superficie de 41 159,26 km2, cela te donne du sens à « l’air du large ». « Commençant à la rivière Natashquan à l’ouest, la Basse-Côte-Nord couvre un territoire éloigné au-delà de la route 138. Celle-ci recommence au village d’Old Fort et vous amène à l’extrémité est de la Basse-Côte-Nord et à la frontière avec le Labrador » (source bassecotenord.com)

Tu avales les nuages et l’eau du fleuve – que les Autochtones appelaient avant « la rivière qui marche » – au sein de ces communautés uniquement accessibles par bateaux ou par avions. Tu entends le son de la glace, tu reconnais des identités et tu te fonds dans les mots puissants, choisis par Noémie Pomerleau-Cloutier.
C’est un monde et c’est apprendre à se laisser traverser par ce monde.

Je suis alors partie en voyage, j’ai laissé respirer des émotions. J’ai lu, fermé les yeux, largué les amarres. C’est beau de se laisser aller à cette résonance, cet Ailleurs niché en ces pages, percevoir cet éclat, sur un rythme poétique, d’un Québec peu connu.

Tu peux prendre ce temps dans  La patience du lichen , prendre le temps pour faire le vide en toi et y laisser accueillir l’écho de sa prose.
« Les journées s’allongent au bout des grues. J’admire la danse assourdissante des conteneurs qui, avec celle des vents, donne le rythme à la côte. Il y a la vie de tant de gens entre les métacarpes de la machinerie. Sur le plus haut pont de « Bella », des touristes ont tout leur temps pour commenter une réalité qui n’est pas la leur. Le ravitaillement est un art complexe. À chaque passage, j’embrasse l’amplitude de ce qui nourrit. »

La poésie de Noémie Pomerleau-Cloutier comme traits noircis d’un blanc territoire sur un carnet de bord, longeant les lieux qui appellent au mouvement migratoire tandis qu’elles et eux, habitant(e)s, sont là, depuis des générations, parfois parvenu(e)s ici par amour, mariage, rencontre, hasard, puis tu te laisses aller à les reconnaître.

« Ici », « Kegaska », « La Romaine / Unamen Shipu », « Cheery », « Harrington Harbour », « Aylmer Sound », « Tête-à-la-baleine », « Mutton Bay », « La Tabatière », « Pakua Shipi », « Saint-Augustin », « Old Fort », « St Paul’s river », « Middle Bay », « Brader », « Lourdes-de-Blanc-Sablon / Blanc-Sablon ».
C’est après sa lecture que j’ai voulu prendre une carte pour parcourir le corps de cette œuvre.
J’espère te donner enviée t’étendre et de te laisser écouter ce paysage humain, ces îlots d’aventures de vie, de lire ce voyage qui ne dit pas sa fin.
C’est vraiment beau de se laisser promener à cela, au fil des kilomètres et des histoires, avec l’envie de percer un nouveau territoire en compagnie d’une exploratrice des mots, déjà auteure du sublime « Brasser le varech » paru au sein de la même maison.

« (…) il flaire la phonétique de l’ours noir
il ausculte ses dégâts dans le camp
il perce sa colère

me as a trapper you see
I have the right to take four bears a year
two in the spring and two in the fall

il en a tué
quand il travaillait au nord
mais plus maintenant

la meilleure façon d’éviter la destruction
c’est de laisser la porte ouverte »

Tu effleureras des vies, tu y ressentiras la rudesse, la douceur, la rugosité, la violence, d’être soi dans cette vastitude, sans ambages. Noémie Pomerleau-Cloutier te place dans ce terreau ilien et je te souhaite de ne pas passer à côté de cette magnétique pérégrination.

« (…) l’horaire des récoltes
la posologie des recettes
la métallurgie des vêtements
la charte des pièges
le langage des poissons
la mécanique des vents
l’analyse des eaux
le code de tous les moteurs
la construction de tout ce qui abrite
vos corps vos cœurs vos vies (…) »

Coup au cœur élancé.

Fanny.

La patience du lichen, Noémie Pomerleau-Cloutier, La Peuplade, 264 p. , 18€.

Le Coeur à l’échafaud, Emmanuel Flesch (Calmann-Lévy) – Aurélie

On passe les portes du palais de justice dès la 1re page du roman en compagnie de Blaise. Convoqué, il va être l’un des jurés choisis pour un procès à la cour d’assises où un certain Walid Z. sera jugé pour viol.

On n’est pas en 2021 mais dans un futur proche où l’État a glissé lentement mais sûrement vers une xénophobie assumée et où les droits de l’Homme ont fortement reculé.

La peine de mort a été rétablie et Walid pourrait y être condamné s’il est reconnu coupable du viol de sa belle-mère et si celui-ci est aggravé par la démonstration d’un racisme anti-français.

C’est dans une atmosphère glaçante qu’on déroule le destin de ce jeune homme brillant ayant réussi à s’extraire de sa cité pour être admis à Sciences-Po puis à devenir thésard à la Sorbonne. Une succession de lois visant à réduire la liberté des citoyens français d’origine maghrébine remet pourtant assez vite en cause l’ascension de Walid.

C’est un homme hagard et désabusé qu’on retrouve dans le box des accusés. Témoins privilégiés de ces heures cruciales dans la salle du tribunal, nous accédons notamment aux pensées de deux des jurés, du juge, de l’avocat de la défense, de Claire (sa belle-mère) et d’Héloïse (sa fiancée). Plus on découvre les rouages de cette France ayant évolué vers le rejet de l’Étranger, plus on doute que le procès puisse être équitable.

La tension qui habite ce roman est de plus en plus forte, chaque personnage révélant ses failles dont on aimerait qu’elles profitent à Walid tant notre attachement à lui devient viscéral. On aimerait pouvoir ouvrir les yeux à la cour ou, encore mieux, forcer les pages du roman et faire nous-mêmes partie des jurés.

Énorme réussite que ce texte qui nous projette dans une réflexion subtile sur l’évolution possible des valeurs de notre République. On tremble pour un homme mais on tremble aussi pour le futur et l’équilibre de toute notre société.

Aurélie.

Le coeur à l’échafaud, Emmanuel Flesch, Calmann-Lévy, 285 p. , 18€90.

Lëd, Caryl Ferey (Equinox / Les Arènes) – Yann

Photo : Christophe Jacrot.

Bon, Caryl Ferey … Drôle de client, aimé par le public depuis pas mal d’années et souvent décrié ou carrément ignoré par certains confrères ou blogueurs. A titre personnel, après avoir été bien secoué à la lecture de Haka et Utu lors de leur sortie, puis par celle de Zulu un peu plus tard, il faut bien reconnaître que Mapuche d’abord, puis surtout Condor, avaient nettement refroidi mes ardeurs. Le gars devenait un peu pénible, jouant d’un lyrisme parfois exacerbé et d’une poésie plutôt lourdingue à mon goût. Si l’on y ajoute une certaine tendance à vouloir jouer les redresseurs de torts en se focalisant sur certains épisodes de l’Histoire de l’Amérique du Sud et de ses populations opprimées par quelques régimes pour le moins dictatoriaux, la mécanique de ses bouquins pouvait commencer à fatiguer un peu. Mais, et ce sont des qualités que l’on ne pourra lui discuter, l’homme s’investit dans ses romans et les appuie sur un vrai travail de documentation auquel viennent s’ajouter les voyages au cours desquels il explore la réalité du monde.

Qu’en est-il donc de Lëd, ce nouvel opus marqué à la fois par un changement d’éditeur et un bouleversement géographique ? Exit la Série Noire, bonjour Equinox. Adios l’Amérique du Sud, bienvenue en Sibérie. Pour celles et ceux qui l’ont suivi ces dernières années, le choix de la Russie ne constituera finalement pas une surprise, Ferey ayant publié Norilsk en 2017 chez Paulsen, présenté par l’éditeur comme « un récit qui oscille entre l’enquête gonzo et le polar au ton très enlevé ». Alors que ce texte ne dépassait pas les 160 pages, Lëd, dont la plus grande partie a Norilsk comme cadre, se déroule sur un peu plus de 500 pages.

Norilsk, donc, ville souvent présentée comme étant à la fois la plus septentrionale du monde (par rapport à ses presque 180 000 habitants) et la plus polluée, son complexe sidérurgique et minier étant considéré comme le plus vaste au monde. Lieu de tous les extrêmes, accessible seulement en avion ou par bateau (l’été), ancienne « succursale » du Goulag où moururent des dizaines de milliers de déportés.

Photo : Anastasya Leonova.

« Norilsk était une ville hautement photogénique malgré sa laideur industrielle. Depuis les toits en particulier, la vue était à la fois terrible et splendide, entre les cheminées fumantes comme des paquebots et les rares collines enneigées qui s’éparpillaient dans un blanc de brume à perte de vue. (…) Gleb aimait sa ville même si on lui avait cassé la gueule, ou peut-être l’aimait-il pour ça : l’abnégation d’une victime qui, malgré les coups du sort, cherche à se relever. »

Après un ouragan un peu plus violent que ceux dont la région est coutumière, on retrouve dans les décombres du toit arraché d’un immeuble le cadavre d’un éleveur de rennes. L’enquête est confiée à Boris, flic muté à Norilsk pour excès de zèle, pendant que gravitent dans les environs une poignée de personnages dont les destins vont finir par se télescoper autour de ce troublant décès.

Photo : Yann Leray.

Pour faire simple, on pourrait se contenter de dire que ce roman ne changera pas grand chose à la façon dont on appréhende Caryl Férey : ceux qui n’aimaient pas ne seront sans doute pas davantage convaincus. Quant aux amateurs, ils devraient y trouver largement leur compte. Ce qui est sûr, c’est que Lëd ne se contente pas de dérouler une intrigue convenue dans un cadre déjà vu mille fois. Férey a été touché par son séjour dans ce bout du monde et il est impossible de ne pas ressentir son envie de décrire au plus près la situation à Norilsk et dans les environs. Le résultat me semble à la hauteur de ses ambitions et il en ressort un tableau réaliste et précis, qui ne laisse rien (ou presque) de côté. L’industrie minière et la condition de ceux qui y travaillent, les magouilles et la corruption, l’impossibilité de vivre son homosexualité au grand jour, le sort des Nenets, peuple nomade éleveur de rennes, les difficultés d’une jeunesse déboussolée, Caryl Férey parvient à aborder tout cela sans pour autant faire de son roman une bouillie indigeste pour cause de trop d’ingrédients. Lëd n’est pas exempt de défauts, son écriture laisse parfois à désirer et retrouve à d’autres moments cette tendance au lyrisme qui nous avait précédemment agacés, mais avec une sourdine qui permet finalement à tout un chacun de rester concentré sur le récit, lequel, comme il se doit, ne souffre quasiment d’aucun temps mort. Lëd ne figurera vraisemblablement pas dans notre sélection de fin d’année mais il reste au final un roman plutôt bien fichu et lu sans déplaisir, contrairement à quelques autres titres parus cet hiver et dont on taira les titres par charité.

Yann.

Lëd, Caryl Férey, Equinox – Les Arènes, 523 p. , 22€90.

Les roses fauves, Carole Martinez (Gallimard ) – Entretien – Cécile

Cher Roses fauves,

Je me permets de te tutoyer si tu veux bien car te lire m’a fait le même effet que si on m’avait permis de regarder à la loupe la manière dont tu as été imaginé et fabriqué. Je t’ai décortiqué dans tous les sens ! Regarde d’ailleurs dans quel état je t’ai mis :

Photo : Cécile Coulette.

Quatre romans en 13 ans, ta génitrice n’a rien d’une poule pondeuse ! et Dieu sait que ta mère est douée, suffit de voir les nombreux prix que tes frères ont remportés. Vous êtes tous les 4 des prodiges littéraires et vous avez ce truc qui fait qu’on vous sait de la même famille, écrit de la même plume. Tous différents et pourtant un sacré air de famille. Qu’en penses-tu ? Es-tu proche de tous tes frères de la même manière ?

C’est très sympa de me traiter de prodige, mais ça me gène un peu car je suis le plus timide et le plus modeste des quatre.
Je porte certains traits de mes aînés. Oui, tu as raison, on les retrouve tous les trois en moi.
Je suis né du titre de mon grand frère, Le Cœur Cousu. Ce titre a été inventé par l’éditeur de mon auteure, ce n’est pas elle qui l’a trouvé et je sais, elle me l’a confié, qu’il lui a  fallu se l’approprier. Elle m’a engendré pour cela, pour que ce titre lui appartienne. Dia, une lectrice du Cœur cousu  lui a raconté cette tradition étonnante perpétuée à Monforte Del Cid dans la région de Murcia : les femmes sentant la mort approcher brodent un petit coussin en forme de cœur dans lequel elles enferment des morceaux de papier où sont écrits leurs secrets, leur fille aînée hérite de ce cœur à leur mort avec l’interdiction absolue de l’ouvrir. Comme ce premier né, j’ai les couleurs de l’Espagne, de l’exil, et l’on retrouve même en moi l’un des personnages de ce roman que mon auteure avait toujours eu envie de ressusciter : Lucia, la prostituée, partie sur les chemins avec sa robe noire à paillettes et son accordéon.
Du domaine des Murmures racontait l’histoire d’une recluse au XIIème siècle et Lola,  mon héroïne, est elle aussi une sorte de recluse, elle s’est cloîtrée dans son petit jardin et dans le bureau de Poste où elle travaille.
J’ai le parfum de terre, de forêt et de rivière de La Terre qui penche. Mais la nature puissante et féerique qui irriguait mon frère s’est concentrée dans un modeste jardin envahi par des roses fauves.
Comme les autres, je suis très féminin et plein de zones blanches où le lecteur peut broder ce qu’il veut, comme les autres je ressemble un peu à un conte, comme les autres j’ai la voix de ma mère. Nous commençons à former une famille nombreuse et nous nous entendons bien.

Vous avez tous la voix de ta mère, la voix d’une conteuse magicienne. Tu sais elle me fait penser au Joueur de flûte de Hamelin. Avec elle à la flûte, le lecteur suit, le lecteur est envoûté et quoi qu’il advienne il prend la route. Est-elle pareille quand elle écrit ? Un mot en entraîne un autre, fonceuse, l’histoire se déroulant sous ses yeux ? Tes frères ont du te raconter ta naissance. Tu me racontes à ton tour?

[long silence de trois semaines….]

Oh pardon Cécile ! Je t’ai oubliée ! Je suis un roman très tête en l’air et, en hiver, j’hiberne. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je te réponde au printemps quand j’aurai repris des forces. Ma naissance, je ne m’en souviens pas (qui se souvient de sa naissance ?), mais Cœur cousu dit que j’existe grâce à lui. Il faut toujours qu’il prenne toute la place celui-là, sous prétexte qu’il est le premier et qu’il a tracé seul sa route « dans la jungle des lettres », sans personne pour lui expliquer comment survivre dans cet univers de bouquins qui poussent comme du chiendent. Il m’a dit que je devais ma naissance à l’une de ses lectrices ! Forcément, on lui doit tout ! Il nous répète que sans lui, on n’existerait pas, que sans lui, notre mère n’en aurait jamais écrit d’autres…  En vérité, elle aurait bien voulu me donner le nom de ce frimeur, il m’allait tellement mieux qu’à lui. Mais bon, on ne débaptise pas un livre aîné comme ça. 

Je sais qu’elle m’a beaucoup rêvé avant de commencer à m’écrire, qu’elle m’a raconté à plein de gens, qu’elle a semé ses premiers mots sur le papier un automne, qu’elle a planté Lola Cam, son héroïne, dans mes tripes dès le début, qu’elle m’a écrit comme on crée un jardin, qu’elle a été surprise par mes soudaines floraisons, qu’elle a goûté les saisons en me mettant au monde. Elle s’est abandonnée à la terre et au monde végétal, a été émerveillée par l’imagination des plantes et s’est laissée séduire par le parfum des fleurs. Elle a lu, écrit, lutté contre une prolifération folle de fougères aigles et a dû maîtriser des ronces. Elle a été un écrivain jardinier. Alors que pour écrire Du domaine des murmures, il lui avait fallu être écrivain architecte. C’est très différent, je crois. Quelque chose échappe toujours au jardinier. Mais je vous dis ça, alors que je ne sais pas grand chose. Je lui ressemble, je doute beaucoup. Elle aime ce qu’elle a vécu à mes côtés le temps de ma création, je lui ai rendu cette foi en l’amour éternel qui l’accompagnait depuis toujours, qui était sa force et qu’elle avait peur de perdre. 

Mais oui, évidemment, comment n’y ai je pas pensé plus tôt ! C’est un écrivain jardinier, elle écrit comme le peintre peint ! Mais tu évoques ici aussi à demi mots la crainte de la page blanche, la peur du doute et de l’incertitude.  Elle me semble tellement forte, généreuse, inventive que cela m’étonne que Carole Martinez puisse un jour ne plus rien avoir à nous raconter. Il faut que tu la rassures, que tu la stimules, tiens rapporte lui ceci : là où j’officie comme libraire, je les vois revenir tes lecteurs et tous, je dis bien tous, ont été enchantés, surpris, ravis et tous, je dis bien tous, viennent chercher un de tes frères. Carole Martinez ne doit pas douter, c’est normal d’avoir un coup de mou après un accouchement, on parle bien du baby blues. C’est juste le book-blues de l’écrivain. 

Est-ce qu’elle lisait pendant qu’elle t’écrivait. Puise-t-elle son énergie créatrice dans des romans qu’elle relit à l’infini ? De quoi est composée sa table de nuit ? A quoi ressemble la bibliothèque de Carole Martinez ? Tu pourrais m’envoyer une photo ?

[moins long silence de deux semaines et demi…]

…. Comme d’habitude, je dormais. L’hiver est rude. Mais ce matin, le soleil, m’a un peu secoué et un tapis de perce-neiges a poussé. Des livres, il y en a plein partout, ils poussent dans la boite aux lettres et Carole ne désherbe jamais. Elle n’a pas une bibliothèque, elle en a vingt, elle a des cartons et des piles de bouquins. Ça l’envahit et ça l’inquiète un peu. Mais c’est tout de même très beau tous ces livres.

Photo : Carole Martinez.

Quand elle écrit, elle lit et relit beaucoup d’essais, des textes d’historiens (Duby, Perrot, Zinc, Pastoureau …), de scientifiques, des ouvrages critiques (J.P. Richard, Bachelard …). Elle se nourrit pour arriver à se plonger dans un univers, pour y vivre. Elle cherche du réel pour mieux décoller. C’est ça, elle s’appuie sur la réalité pour atteindre le merveilleux. Elle lit très peu de romans en écrivant. Du Toni Morrisson et du Juan Rulfo pour le Cœur cousu, du Giono et Absalom, Absalom de Faulkner pour la Terre qui penche. Plus du théâtre : Claudel pour Du domaine des Murmures, La maison de Bernarda Alba pour Les roses fauves. Mais toujours des poèmes : Hugo, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Supervielle … 

Elle lit bien plus quand elle n’écrit plus. Elle lit par crises. C’est un problème, elle fait les choses par crises. Du genre, je ne fais plus que ça pendant quinze jours. Et puis souvent, elle oublie. C’est terrible d’oublier la moitié des choses comme ça.

Cher Roses fauves, une toute dernière question : sais-tu si elle travaille à un nouveau projet notre Carole ? La vois-tu tournoyer, ruminer, prendre des notes ? 

Eh oui ! Elle m’a abandonné. Elle ne m’a pas tenu la main bien longtemps et je dois vivre seul désormais. Elle m’a sevré plus vite que mes frères, même si je sais qu’elle ne les préfère pas. C’est juste que nous avons été confinés et qu’il lui a fallu s’échapper, reprendre la route, trouver un nouveau terrain de jeu pour traverser cette drôle de période qui s’allonge, s’allonge, comme le nez de Pinocchio. Elle m’a abandonné, un jardin en hiver ne demande pas beaucoup de soin, pourtant j’ai tout fait pour la retenir encore un peu, j’ai craché des roses jusqu’en janvier, j’ai accueilli une foule d’oiseaux, mais non malgré tous mes efforts elle est partie. Je la sais en Arles aujourd’hui. C’est là-bas qu’elle écrit, qu’elle suit des grues, des chevaux, des taureaux. Elle se goinfre de paysages pour installer sur cette terre mouillée une mère et sa fille, deux endormies, serrées l’une contre l’autre au milieu d’une terre plate comme la main et balayée par les vents, deux endormies qui mêleront leurs rêves, comme l’eau et la terre se mêlent dans ce paysage de marais, elle se dilue dans un monde saumâtre, j’espère qu’elle me reviendra un peu au printemps. Je suis trop fragile encore pour me passer d’elle. Je l’appelle, je l’appelle …

Moi, je ne t’ai pas oublié et c’est toujours autant d’enthousiasme que je parle de toi, de tes frères, de Carole, de cette manière si particulière qu’elle a de nous rouler dans la farine, de nous embarquer dans des histoires abracadabrantes qui nous font retrouver notre âme d’enfant. Merci Roses Fauves, merci d’avoir répondu à toutes mes questions….

Cécile.

Les roses fauves, Carole Martinez, 346 p. , 21€.