Nous étions des êtres vivants, Nathalie Kuperman (Folio) – Mélanie

Les jours sont comptés pour Mercadier Presse, spécialiste de magazines pour la jeunesse. Après un an d’attente sur son devenir, l’entreprise est rachetée par Paul Cathéter, au nom médical tragiquement ironique. Il ne s’agit en effet pas pour lui d’injecter par transfusion un nouveau souffle de vie à la société mais bel et bien de l’amputer de plusieurs de ses membres, afin de la faire devenir plus moderne, plus rentable, plus efficace. Dans ce but, il doit se débarrasser des faibles, se trouver de nouveaux alliés, ennemis de la veille, jouer sur la peur, les doutes, les angoisses des salariés, usés par des mois d’attente sans certitude :« plus d’une année d’attente, de lutte inutile, d’espoirs vains, d’arrêts maladie, d’inquiétudes, de peur, de nuits blanches, de décisions de divorce remises à plus tard, de « serrons-nous les coudes » qui ne veulent plus rien dire, d’apparitions d’eczéma, de fautes professionnelles minimes, de pleurs sans raison apparente, de résignation, de trouillomètre à zéro à la perspective du chômage, de chansons révolutionnaires qui nous rappellent qu’un autre monde a existé, un monde de courage et de revendications, un monde où l’on s’arrête tous de travailler en même temps pour exprimer la réprobation, un monde d’on n’en peut plus, on ne veut pas continuer comme ça »

Nous étions des êtres vivants  raconte les quelques jours qui séparent l’annonce du plan de rachat de l’entreprise jusqu’à l’arrivée de la nouvelle équipe. L’angoisse, l’attente du nouveau lieu de travail, des listes de licenciés, la vie personnelle à gérer malgré tout au milieu de ce maelström, les compromissions, les pétages de plomb. L’imparfait du titre est éloquent, et fort : nous ETIONS des êtres vivants… Au fur et à mesure que les jours passent, chacun perd sa part d’humanité, les failles s’agrandissent, explosent au grand jour ou bien, rentrées au plus profond de chacun, transforment les employés de la société en des machines prêtes à tout pour sauver leur peau. Il y a ceux qui se voilent la face, ceux qui n’ont plus rien à perdre et se sabordent dans un dernier geste plein de panache et de vaine dignité, ceux qui trahissent, ceux qui se trahissent, ceux qui refusent les compromis. Mais tous ont un point commun : ils sortent broyés de cette description implacable et puissante du monde du travail tel qu’il est devenu.

C’est un grand chant tragique que ce livre, écrit en trois actes :  Menace , Dérèglement  et  Trahison  . Il est construit sur la succession de monologues intérieurs de quelques employés du groupe, qui isolent d’emblée les personnages et marquent leur défaite :  chacun parle mais personne ne SE parle. Au milieu des angoisses individuelles, le combat collectif n’est même pas une option. Ces monologues créent ainsi une polyphonie obsédante et angoissante qui fait peu à peu émerger la souffrance : Agathe Rougier, célibataire de cinquante ans, sans enfant, vivant avec son chat et ses poupées, qui a sacrifié sa vie à l’entreprise ; Patrick Sabaroff, le « battant », satisfait que les choses bougent et qui n’aime pas les syndicats ; Muriel Dupont-Delvich, la directrice générale, ambitieuse ; Ariane Stein, divorcée, deux enfants, au bord de la démence…Puis, comme dans la tragédie antique, ces voix sont relayées par un choeur, un « nous » indéfinissable et anonyme, regroupant tous les salariés qui assistent, impuissants et ne comprenant rien, au drame qui se déroule sous leurs yeux.

Comme dans la tragédie, le destin est en marche. Il broie, écrase, pulvérise ceux qui se trouvent sur son chemin. Nathalie Kuperman décrit avec une force remarquable les derniers jours de salariés se noyant inévitablement dans un système qui, d’un claquement de doigts, leur montre qu’ils n’ont jamais été, ne sont pas, ne seront plus jamais considérés comme des êtres vivants. Et on se prend à trembler : le « nous » du titre, c’est eux mais c’est aussi nous.

Mélanie.

Nous étions des êtres vivants, Nathalie Kuperman, Folio, 229 p. , 6€90.

Annie Muktuk, Norma Dunning (Mémoire d’encrier) – Fanny

Photo: Fanny Nowak.

« Cette merveille ». Lorsque j’ai refermé ce recueil de nouvelles, ce sont ces deux mots qui furent prononcés. Et si tu n’es pas dans le goût de ce style littéraire, te dire que tu passes à côté de quelque chose de puissant, d’ineffaçable.

Norma Dunning est écrivaine, poétesse, professeur, mère et grand-mère. C’est d’ailleurs en hommage à sa mère, originaire de la région de Kivalliq dans le Nunavut, qu’elle écrivit ses histoires sous le titre  Annie Muktuk and other stories  devenu  Annie Muktuk chez Mémoire d’encrier, traduit par Daniel Grenier – auteur, notamment, du magnétique Françoise en dernier  chez Le Quartanier.
Le traducteur québécois dira de très bons mots sur cet exercice de traduction.
« Est-il possible de décoloniser la traduction littéraire ? La question est immense, mais la réponse peut être dans de petits détails, comme celui de consciemment détourner certaines recommandations orthographiques du Bureau de la traduction et de coller à l’orthographe préconisée par l’autrice : un-e Inuk, des Inuit. De petits détails qui font une grande différence. (…) Elle est puissante Annie (…) dans les images du quotidien, conjurées et réappropriées, dans une langue qu’on avait emprisonnée entre deux épingles. Une langue qui revendique sa liberté. »

Annie Muktuk est cette héroïne qui entoure ce recueil. Muktut est un surnom qui désigne, en inuktitut, un repas composé de peau et de graisse de baleine, riche en vitamine C ; il était utilisé par les explorateurs anglais – voulant poser leur drapeau, et leurs exploits, en terre Arctique – afin de lutter contre le scorbut.
Tu peux y voir le symbole pour battre en brèche le colonialisme et ses stéréotypes.
Sûrement dans cette même optique, le choix de l’illustration de couverture : celle d’Annie Pootoogok, intitulée Woman at Her Mirror. Annie Pootoogok s’est fait connaître par ses créations aux crayons, montrant la vie quotidienne de sa communauté. Elle fut retrouvée morte dans la Rivière Rideau, à Ottawa en 2016, et son nom fut tristement ajouté à la liste des 301 cas non résolus de femmes autochtones disparues ou assassinées.

Annie Muktuk  marque le ton, ces réalités contemporaines inuit en lien avec la cosmologie inuk.
Norma Dunning y expose son talent, celui qui, à chacune de ses nouvelles, t’émeut, te fait rire, t’enrage, t’interpelle, te touche au cœur.  Annie Muktuk  est l’un de ces récits et autour d’elle, amis, amants, famille, ancêtres, te donnent le ton, comme un Grand Tout.

Cela commence avec Rouge Kabloona, cette fille qui boit un verre de rouge – ce sang du Christ, crisse -, se souvient de l’impérialisme blanc et des traces laissées en son âme et corps. Ce regard qu’elle possède : franc, mordant. Une petite injection littéraire et te voilà happé-e.
De la part de l’auteure, sûrement, cette allusion à « qallunaaq » en inuktitut, pour décrire les Européens et ce terme de « Kabloona » donné, par là même, comme titre au récit de l’aventurier français, Gontran de Poncins (1900-1962).
Norma Dunning jongle avec les mots, leurs symboles, elle tacle tout comme elle nous emporte vers les rites inuit qui sauvent. Du grand art en quelques pages.

« On ne passe pas vraiment à travers quoi que ce soit. On se contente d’aller de l’avant. Aller de l’avant pour pouvoir en rire. Aller de l’avant pour rester en vie. Aller de l’avant pour devenir vieux. Et quand il n’est plus là, tu peux te permettre de te souvenir pour de vrai, en sirotant un petit rouge de Kelowna et en fumant des clopes autant que tu veux. Après tout, c’est ça, être inuit. »

Tu continueras auprès d’Elipsee. Elipsee et Josephee, je pourrais t’y poser tous les mots de Norma Dunning sur cette magnifique histoire d’amour, d’humour, de joie, de tendresse, ce chemin de vie. Un bijou.
Puis Kakoot, ce vieil homme échoué dans cette maison de retraite, ce mouroir plutôt. Monsieur Tootoosis, que l’on nomme parfois « Skimo », cette insulte nauséabonde, est traversé par les visions des ses ancêtres, porté par eux pour s’évader des quatre murs jaunis. Et il y a ce ton chez Norma Dunning, cette forme légère d’espièglerie, rien n’est dans le pathos, tout est dans la célébration.
L’auteure mêle les différents regards, veut nous laisser traverser ce personnage comme on traverserait une ancienne piste, afin de retrouver le « bon » chemin, cette nature qui reprend ses droits.
C’est un peu le dénominateur commun de ces êtres magnifiques parsemant ce recueil : cette ténacité, cette vitalité, ce lien avec l’esprit inuit au sein d’un quotidien écorché.

Tu rencontreras ensuite Annie Muktuk , celle qui se donne, surtout aux Blancs, pour un jour, peut-être, trouver le grand amour. Annie c’est cette liberté, cette résilience constante, ce combat aussi. C’est un portrait cru, joyeux, acide et tout à fait contemporain de ces «  femmes d’Igloolik (…) Elles sont petites, elles sont délicieuses et le muktuk est leur poison favori. »
Annie et son univers s’égrène le long du recueil, point de départ d’histoires en lien avec ces dualités : racisme versus humour tenace, pauvreté versus richesse de leur héritage inuit, colonialisme versus combat vers leur liberté, leur fierté.
Annie, Moses Henry et Johnny, c’est toute une épopée.

Un peu plus tard, tu retourneras vers les racines du colonialisme en découvrant l’histoire d’ Husky Harris, trappeur, agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson, « un homme ayant choisi de s’assimiler « à rebours », passant de la vie de Blanc à la vie d’Inuit. »
Husky était le grand-père de Norma Dunning, te voilà alors transporté-e dans ce conte aux crocs acérés où se mêlent beauté inuit et terreur blanche, un récit mêlant racisme ordinaire et animisme ancestral, d’une finesse et d’une tension qui ne démordent à aucun moment. Un grand moment de lecture.

Tu finiras ce recueil avec cette apothéose intitulée Mes sœurs et moi. Puhuliak, Hikwa, Angavidiak. Trois sœurs Inuit intégrant un pensionnat, celui où l’on devait à cette époque, je cite : « tuer l’indien dans l’enfant », afin de « devenir » Suzanne, Margarite et Thérèse. Ce sera Angavidiak la narratrice, celle qui te fera entrer dans cette odyssée au cœur de la haine et de la lâcheté mais aussi des liens précieux et des évasions magnifiques.

 Annie Muktuk  de Norma Dunning est donc cette merveille, ce véritable – et intense – moment de liberté et de littérature Inuit.
Coup au cœur pluriel.

Fanny.

Annie Muktuk, Norma Dunning, Mémoire d’Encrier, 196 p. , 18€.

La Famille – Itinéraires d’un secret, Suzanne Privat (Les Avrils) – Aurélie & Hélène

Premier coup de coeur pour moi chez cette toute jeune maison d’édition !

Avec un talent de conteuse impressionnant, Suzanne Privat partage avec nous une enquête complètement hors-normes menée pendant un an et demi et levant le voile sur une communauté secrète de plusieurs milliers de personnes vivant pour la plupart à Paris.

Des camarades que ses enfants croisent sur les bancs de l’école aux racines de La Famille, il y a un long chemin que l’autrice nous propose de parcourir à ses côtés. Fouillant dans les archives du XVIIIe siècle comme sur les réseaux sociaux, elle amasse une somme phénoménale d’informations qu’elle nous transmet comme on remonte un arbre généalogique. La minutie de ce travail ne suffirait pourtant pas à faire de son texte une oeuvre littéraire, c’est bien la part de fiction savamment dosée et distillée au fil de l’avancée de ses recherches qui transforme le tout de façon remarquable.

J’ai terminé ma lecture abasourdie et, je dois l’avouer, un peu jalouse de l’autrice qui a traversé les différents confinements complètement happée par son sujet passionnant.

Aurélie.

Photo : Aurélie Barlet.

En discutant avec ses enfants, Suzanne Privat réalise que de nombreux copains à eux sont cousins. À tel point qu’une famille aussi grande, ça intrigue. Sa curiosité titillée, elle ne pouvait que creuser le sujet. La journaliste nous invite dans une enquête passionnante et fouillée sur ce que cache cette réalité. De déambulations dans Paris en rencontres avec d’ex-membres de la Famille, de recherches internet en discussion au café du coin, l’autrice révèle un fonctionnement sectaire depuis des décennies. Avec humour et auto-dérision, Suzanne Privat se met également en scène dans cette enquête en racontant les différentes étapes de travail, les ratés, les moments d’espoir, les hasards heureux et les effarements. Un ouvrage qui se lit comme un roman grâce à la part de fiction que l’autrice ajoute. Ma première incursion chez cette toute jeune maison d’édition. Assurément pas la dernière, ne serait-ce que parce que le roman de Martin Dumont ou celui de Isabelle Boissard me font déjà de l’œil.

Hélène.

La Famille, Suzanne Privat, Les Avrils, 256 p. , 20€.

Se faire virer, suivi de Camera obscura, Manon Delatre (éditions du commun) – Gaëlle



Est-ce qu’on peut commencer une chronique par « Je voudrais que tu lises ce livre. S’il te plaît. »
On peut ?
Parce que j’aimerais beaucoup que ce livre soit lu.

On me l’a offert, je viens de le finir, je n’en n’ai fait qu’une bouchée.
Enfin c’est très mal dit « n’en ai fait qu’une bouchée », parce qu’il est bien trop fin pour être avalé tout cru.

C’est fort ! C’est court, c’est simple, précis, c’est de l’essentiel, c’est fuselé mais c’est pas sec, c’est pas à l’os. C’est… balèze.
Ce sont deux écrits humbles. Qui se disent sans se regarder le nombril. Honnêtes et directs. Et écrits. Je veux dire par là, travaillés dans l’écriture. Je veux dire, c’est pas une conversation de comptoir. Ça pourrait. Mais voilà, c’est écrit.

Manon questionne son rapport au travail, à l’emploi. A l’emploi qui commence par une passion et qui se met à grignoter petit à petit toute la vie autour. Et toute la vie dedans. Malgré la passion. A cause de la passion ?
Alors ça questionne le nôtre en retour, de rapport au travail, ça ricoche. Je n’imagine pas que ça ne puisse pas te faire écho quelque part. Et, forcément, ça questionne ce rapport au labeur dans nos sociétés. Au prestige social aussi. A ce qu’il convient de faire et à a ce qu’il est convenu de faire.

Dans ces deux courts textes, elle raconte ce qu’elle a traversé et comment elle l’a traversé.
D’abord ce travail aimé de projectionniste dans un ciné. Comment elle imagine, naïve, pouvoir le quitter simplement, en bon entendement avec sa hiérarchie quand elle réalise qu’il ne lui convient plus du tout du tout du tout, comment elle se prend un petit coup de pelle sur la tête quand elle constate que non, ce ne sera ni simple ni possible, a priori. Qu’il y a un petit enjeu de pouvoir, qu’on croirait juste pour le plaisir, en tout cas un rapport de force sournois, qui voudrait bien une petite soumission, on ne sait pas bien pourquoi. Mais c’est comme ça. Alors Manon s’organise. D’abord elle implose, ensuite elle s’organise. Assume le coût de la chose. Sans délayage. Ce n’est pas une immersion dans son burn-out, ce n’est pas le propos. Le propos c’est comment quitter un lieu qui ne vous va plus, qui vous étouffe mais qui ne veut pas vous laisser partir. De quoi faut-il s’affranchir pour y arriver.
C’est là, trouvé-je, que la « petite » histoire individuelle touche à l’universel.

Ça commence comme ça :

« J’ai envie de raconter comment ça s’est passé. Avant que le souvenir ne s’efface. Le déroulé des faits, , les dates, les paroles prononcées, les gens.

Quand j’y pense aujourd’hui, je me dis combien est immense et fort heureusement inimaginable l’espace à parcourir entre le premier désir conscient de départ et le moment où, effectivement, sont brisés les solides barreaux du taf, du job, du boulot. Ceux contre lesquels on s’est cogné tant de fois avant de les voir, puis de savoir comment les tordre, et finalement les contourner en une ultime pirouette. Le boulot. Celui que l’on nomme, que l’on décrit maladroitement quand la question « et toi, tu fais quoi ? » fait sa traditionnelle entrée en scène.
Un espace à parcourir donc.
Obligatoire »

Ensuite je n’ai plus lâché la trentaine de pages qui suit.

J’ai à peine levé les yeux et j’ai enchaîné avec Camera Obscura. Ça vient après, mais ça se passe avant. Manon raconte ses études de cinéma, comment elle en a rêvé depuis toute petite, comment elle s’y est préparée, comment elle y est parvenue, le plaisir physique de la pelloche et déjà le sourcil qui s’arque, l’alerte intérieure qui se réveille quand il s’agit de se donner « toute » (non, rien de sexuel ici), corvéable à merci. Le premier boulot, les hasards heureux, les compétences particulières (on sent qu’elle l’aime, la caméra, l’objet caméra) et tout s’enchaîne, assistante autour du chef op’. Et la vie qui semble passer à côté de la sienne.

Ici encore, le rapport à l’emploi, au métier, au travail. La docilité aux éléments. L’application volontaire. Comment on accepte de reconnaître qu’on s’est planté de voie. Les pas de côté nécessaires pour ne pas s’engouffrer dans les injonctions tacites et sociales. La conscience, la volonté et l’honnêteté. Une certaine intégrité. Pas facile.

« Pourtant, si j’étais tout à fait honnête, je sentirais déjà au fond de moi que ça ne colle pas. Que l’amertume des semaines où on m’appelait Albane revient gratter doucement à la porte ! Mais je remballe cette émotion bien au fond du sac et regarde vers le ciel. Me persuade que ce n’est pas le milieu du cinéma ou le métier que j’ai choisi le problème. C’est Paris qui m’impressionne, c’est le délai nécessaire à la perte de mes réflexes de provinciale apeurée. Plus tard, tout ira bien, plus tard, je serai heureuse. Plus tard, plus tard, toujours plus tard. Il faut un temps immense pour s’avouer à soi-même qu’on s’est trompé, qu’on n’a pas choisi la bonne voie, surtout quand elle fait rêver tout le monde autour de soi, que les parents sont fiers et qu’on a passé des concours très sélectifs pour y arriver. « Si je suis triste, c’est peut-être bien moi le problème. » Inadaptée. J’ai donc persévéré, tenu tête à mes émotions , tenu tête aux autres, dans la résistance coûte que coûte. Persuadée que tout allait finir par se débloquer au-dedans et au-dehors, par rentrer dans l’ordre. Ça n’était pas encore ça, d’accord, mais ça allait venir.. Comme on guette, pleine d’espoir, le prince charmant. Parce que c’est comme ça que les histoires se terminent si on a bien travaillé : ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. »

Comme elle est honnête, Manon questionne aussi le prestige : Je bosse dans le ciné, la lumière qui brille dans les yeux des autres à cette petite phrase, et l’emprise de ce prestige.
Et puisqu’il s’agit de cinéma, elle se questionne de même sur les seuils entre fiction et réalité, la confusion des genres, elle est où la vraie vie ?

Je trouve ça dingue ce qu’elle suscite, ou ce qu’elle réveille, Manon dans ces textes, ce qui fait écho.
Je trouve ça fort les réponses qu’elle a choisi d’apporter à ses questions, les bifurcations qu’elle a décidé d’emprunter. Les choix qu’elle s’est offerts. Et qui valent pour elle.

Il s’agit ici, tu l’as compris, de littérature du réel.
Littérature / Pas littérature, le petit monde du livre se questionne souvent à ce sujet. Qu’est-ce qui fait littérature ? Qu’est-ce qui fait lecture ? Pourquoi ai-je ici l’impression d’avoir à lire de la littérature et pas un témoignage bien écrit, bien ficelé qu’on trouverait en article dans un magazine dit « féminin ». Peut-être pour cet universel auquel ça touche. Peut-être que je me trompe, je ne suis pas une théoricienne de la littérature. Mais tu sais quoi ? Lis-le, et tu me diras ce que tu en penses, toi.

Si ces questions néanmoins t’intéressent, LSD, La Série Documentaire, émission sur France Culture, a consacré dernièrement un de ses 4 épisodes sur le thème Il était une fois le roman à ce sujet : autour du réel. Tu le trouveras là si tu es en es curieux.se. :
https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/il-etait-une-fois-le-roman-34-le-retour-du-reel

Et s’il s’agit de littérature du réel, c’est parce les éditions du commun, jeune maison d’éditions associative basée à Rennes, en a fait son fer de lance, son cheval de bataille, son nerf de la guerre. Plus simplement, son engagement. Elle propose de la littérature du réel, des essais, des récits d’expériences collectives et des petits manuels sur des questions sociales et politiques

Comme le dit le site eleadiffusion « Les éditions du commun ont pour but le partage et la transmission de savoirs issus d’expériences, de pratiques et de recherche-action.  Que ce soit des savoirs individuels ou collectifs. Mais avant tout des savoirs produits par des personnes concernées et impliquées dans les sujets qu’elles évoquent. » On y apprend aussi que « tout le travail autour de l’identité et des maquettes est fait à partir de logiciels et typographies libres ».

Leur catalogue est ici, si tu souhaites jeter un œil : Les éditions du commun

Gaëlle.

Se faire virer, suivi de Camera obscura, Manon Delatre, Éditions du commun, 96p., 8 €.

À train perdu, Jocelyne Saucier (XYZ) – Fanny

Photo : Fanny

Au début du roman, il y a cette carte d’un territoire ferroviaire, avec cette écriture manuelle te prenant déjà par la main pour te tracer la voie de ton expédition « à train perdu ».
Il existait ou existe encore…
« Le Corridor », entre Windsor (États-Unis) et Montréal (Canada), « L’océan » de Montréal vers Halifax, « Le Transcontinental » de Montréal vers Senneterre, le regretté « Northlander » de Toronto jusqu’à Moosonee, « Le Canadien » de Toronto vers Vancouver.
Des lignes ferroviaires comme des lignes de vie, et une femme, Gladys Cormeau, qui, le 24 septembre 2012, décide d’embarquer à bord du Northlander pour partir dans un voyage sans retour.

Jocelyne Saucier – te rappelles-tu le magnifique  Il pleuvait des oiseaux  ? – nous entraîne dans deux univers , se chevauchant, deux vies, deux errances. La première est celle de notre narrateur, passionné des trains, toutefois pas au point d’être décrit comme un « train bluff », fils de cheminot, tombé en amour d’une histoire : celle d’une dame âgée, cette seconde errance, partie de Swastika – et bien oui, cette communauté du Témiskaming ontarien existe vraiment, fondée au début du XXème siècle, à l’époque de la ruée vers l’or dans le nord de l’Ontario – et dont on cherche à retrouver la trace.
Deux chemins de vie qui s’appellent, se croisent, se détachent.

Notre héroïne était une enfant des « school trains ».
«  Gladys est née dans un school train, elle y a vécu seize merveilleuses années, fille de William Campbell, enseignant voyageur qui lui a appris les multiples possibilités d’une journée et le soleil qui finit toujours par briller. Gladys a eu une enfance heureuse (…) De 1926 à 1967, sept school trains ont sillonné le nord de l’Ontario pour aller porter l’alphabet, le calcul mental et les capitales d’Europe aux enfants de la forêt (…) Aménagées en salles de classe, pupitres d’écoliers, tribune du maître, tableaux noirs, bibliothèque, tout pour accueillir douze élèves et leur enseignant, ces voitures étaient ni plus ni moins des écoles ambulantes. L’école ambulante faisait cinq, six, sept arrêts le long d’une ligne de cent, deux cents kilomètres et revenait un mois plus tard aux enfants du premier arrêt qui l’avaient attendue tout ce temps avec devoirs et leçons. »

Gladys est devenue cette femme souriante qui devint mère « célibattante » à la mort soudaine de son homme, prenant contre son cœur ce bébé, cette petite Lisana qui, comme le nom de la bourgade où elle naquit, fit fi des bonnes mœurs et de cette quête, devenue obsessionnelle, du bonheur, pour nager éperdument dans les eaux sombres d’une intense mélancolie.
Lumière et ombre.
Les années passèrent, puis un jour, Gladys laissa tout derrière elle, fille triste, jardinet et valise, pour retrouver le « touk-e-touk » des trains du Nord.

Avec cette poésie de l’instant et son regard d’écrivaine malicieuse, Jocelyne Saucier t’embarque dans cette aventure ultime, de celle qui t’interroge sur le sens de notre vie, de nos vies.
Ce qui m’a touché c’est la force de persuasion de ce personnage féminin et, finalement, de pas mal de femmes de cet ouvrage. Ce qui m’a touché c’est aussi cette transmission d’une formidable histoire des trains du Nord et cette transmission, plus intime, réalisée lors de la migration de Gladys; c’est aussi cette passionnante galerie de personnages peuplant un si vaste territoire et cette scène d’adieu, sublime, faisant résonner l’Essentiel.

Jocelyne Saucier fait avec ces failles qui font nos vies, fronde, par petites touches, le « politiquement correct », met en scène les petites gens faisant les grandes histoires, honore l’amitié, encense la beauté du hasard, fait la part belle à nos instincts.
La vie sur les rails devient, sous la plume de cette auteure du Nord, une série de saynètes prenant la substantifique moelle de ce qui nous fait, ce que nous sommes, est-ce à dire la somme de nos errances, nos doutes, nos imperfections, nos colères, mais aussi nos joies, nos rêves, nos élans, nos éclats.

« « Le rail était toute notre vie »(…) et je comprends que le rail était la ligne de vie des hameaux forestiers, leur seul lien avec le monde. Tout leur arrivait par train. Les vivres, le courrier, les commandes de chez Eaton, un visiteur de la lointaine famille, les bonnes et les mauvaises nouvelles, les jeux, le rêve et cette merveilleuse école sur roues.(…) Ils ont été enfants du rail autant qu’enfants de la forêt. »

À train perdu  est une ode au temps qui passe, à la pérégrination, aux vies belles et chaotiques, aux chemins de vie et de fer, c’est un beau roman que tu peux prendre contre toi, histoire de t’offrir un voyage au gré d’un ancien « touk-e-touk », le nez au vent et le sourire aux lèvres.
Coup au(x) cœur(s) en itinérance.

Fanny.

À train perdu, Jocelyne Saucier, XYZ, 254 p. , 22€.