L’arbre colère, Guillaume Aubin (La Contre Allée) – Fanny

Photo: Fanny.

C’est d’abord un roman qui possède un rythme, soutenu et grave comme le son d’un tambour de cérémonie; un roman qui offre aussi la grâce par son écriture.
Fille Rousse est née au milieu d’une guerre entre les Yeux-Rouges et les Longues-Tresses. Fille Rousse est née d’une mère mortellement hallucinée sous les effets du Qaa, fruit de la discorde. Fille Rousse est venue au monde dans les mains ensanglantées d’un chamane.
Dans la taïga canadienne du XV ème siècle, Guillaume Aubin nous plonge au sein de la culture animiste, avec un regard acéré et passionné.

« Le lendemain, je prends la route. Je voyage creux. Le ventre creux, les pieds creux, la tête creuse. L’homme plein roule sur le monde sans voir qu’il écrase les bêtes et les plantes, quand l’homme creux récolte le soleil comme la sève de l’érable, goutte à goutte, et laisse le froid et la nuit s’infiltrer en lui comme un ami. J’ai mes peaux de serpents et mes poupées de bois. J’ai mes plumes de corbeau et mes colliers de dents d’ours. Mais je n’ai pas de pensées pour m’alourdir. Il n’y a qu’ainsi qu’on rencontre l’invisible. »

Fille Rousse est une enfant des chemins, de la forêt, sa véritable matrice. L’héroïne de L’arbre de colère définit peu à peu ce que peut être sa liberté, en dépit des jalousies, des regards torves et de certaines incompréhensions. Fille Rousse s’affranchit des codes, joue dans les arbres, pêche, chasse, fait corps avec la nature environnante. Elle mord le cœur d’un animal agonisant comme elle peut mordre lorsqu’on l’empêche d’être. Fille Rousse est alors désignée comme une « Peau mêlée ».
Guillaume Aubin fait ici référence au 2S – « two spirit » – « bispiritualité » – « (…) qui a été traduit et adopté par les activistes autochtones lors de la troisième conférence annuelle intertribale amérindienne, gay et lesbienne, qui s’est tenue à Winnipeg en 1990. L’activiste Albert McLeod a proposé l’expression « two spirit »pour désigner la communauté LGBTQ autochtone » ( Source – blog-grsmontreal.com )
Fille Rousse devient alors cette personne bispirituelle pouvant participer à des activités désignées comme masculines ou féminines, indépendamment de son genre.
Fille Rousse apprend la liberté et y goûte avec avidité. L’écriture de Guillaume Aubin nous fait ressentir cet élan de vie, et c’est un souffle puissant qui s’empare alors de son histoire.

L’arbre de colère te fait vivre un chant mêlé de guerre, d’émancipation, de traditions ancestrales, d’évolution: de l’enfance à l’âge adulte, mais aussi d’un territoire vaste comme les rêves à celui d’une terre quadrillée peu à peu par les Barbes – nom donnée aux colons – qui s’approprient, lentement mais sûrement, cet espace.

Tu peux ouvrir l’ouvrage à n’importe quelle page, tu seras emporté-e par la magie littéraire de l’auteur. Au sein de ce récit mêlant violence et beauté, tu percevras un talent, mélange de Joseph Boyden et Bérengère Cournut, rien de moins.

« La mort s’annonce de loin et se raconte d’arbre en arbre. C’est le chant des guerriers qui rejouent le courage des défunts. C’est le bruissement des pleurs des femmes. Ce sont les percussions. Nous savons déjà. (…) Ainsi se consomme le deuil, dans ce pays. Il faut le chant, il faut la douleur collective. Il faut que les poitrines cognent comme un seul tambour. Il faut gonfler la beauté et le courage. Il faut tirer les larmes même à ceux qui n’ont aucun lien de famille. pour laver une grande fois le cœur et laisser partir ceux qui sont appelés au loin. Ils sont montés sur l’île, ils disent. Et l’île s’ouvrait à eux dans une grande lame de soleil. Ils n’ont pas eu peur. ils ont cherché le qaa sans jamais le trouver. Pourtant l’arbre de qua est un joli cœur. Il a le rouge facile. »

Fille Rousse combat, désire, résiste, provoque, fait corps avec ce Grand Tout. Guillaume Aubin nous transporte dans une odyssée intime faite de mystères, de peurs, de grandes joies, d’intenses combats, de désir flamboyant, d’amour, de désillusion, de rage de vivre. C’est le récit épique qu’une femme qui se veut libre, avant Tout.
Un grand premier roman.

Fanny.

L’Arbre de colère, Guillaume Aubin, La Contre-Allée, 343 p. , 21€.

Ceux qui s’aiment se laissent partir, Lisa Balavoine (Gallimard) – Cécile et Gaëlle

Photo ; Cécile Coulette.

Son terrain de jeu à Lisa B., c’est Instagram. 5851 posts au compteur ce n’est pas rien ! Instagram devient vite une sorte d’addiction pour ceux qui écrivent. pareil pour ceux qui lisent. Ses 2445 abonnés savent déjà tout d’elle, de sa vie, son univers, du sol photogénique de sa cuisine, sa table rouge en formica, sa bibliothèque blanche généreusement foutraque, sa blondeur et ses yeux bleus, ses ongles vernis, ses jambes interminables, ses enfants que petit à petit on a vus grandir et qui maintenant désertent le nid. Sa vie défile sur nos écrans de téléphone, elle y vieillit sous nos yeux en même temps que nous-mêmes vieillissons. Lisa B. est devenue une sorte de miroir, de double, de sœur ou d’amie pour nous tous : on lit les mêmes livres, on voit les mêmes films, les mêmes séries, on s’indigne et on se révolte pour les mêmes drames et comme ses photos et ses mots attrapent notre regard, cela aurait pu en rester là : un joli compte attachant où l’on aime retrouver ce que l’on connaît. Lisa B., c’est un peu notre reality série doudou.
Son roman serait donc un simple copier-coller de ses post ? Que nenni ! Que mes mots ne donnent pas de mauvaises idées aux millions d’instagrameurs ! On ne naît pas écrivain, on le devient.
Il faut du talent pour transformer un terrain de jeu en roman. Il en faut même beaucoup pour réussir à nous offrir ceci : Ceux qui s’aiment se laissent partir, un roman extrêmement beau et délicat, à fleur de peau, tout en finesse.
La vie de Lisa B. ne se déroule plus sous nos yeux, le temps est soudain suspendu, silencieux et grave. Le temps s’est arrêté, mais notre gorge continue de se serrer, l’émotion grandit, le cœur bat plus vite et c’est bien plus chamboulés qu’on imaginait qu’on referme le livre, un dernier regard vers la photo du bandeau. Puis on reste là, sans bouger sur le canapé, encore émus par les mots à peine lus, reculant l’instant de se relever et reprendre le rythme accéléré de nos vies…

Cécile

***

« Aujourd’hui Maman est morte. C’est cette phrase qui me vient en tête, immédiatement.»

C’est l’histoire d’une fille qui s’apprend.
L’enfance est boiteuse, bancale, menée par une mère montagne russe qui zigzague, qui fascine, qui angoisse, qui sublime, qui subjugue, qui insécurise.
Le fille devient femme, devient mère. Devient. Et la mère montagne russe n’en finit pas de lui coller aux os.
Et la mère meurt.

Pour être honnête, il faut que tu saches que Lisa et moi, on se connaît. Bien. On a bourlingué de concert quelques années durant, nos gosses empilés tantôt chez l’une tantôt chez l’autre, à débobiner nos fils, à les rembobiner parfois.
Qu’est-ce que j’allais pouvoir faire de ce texte, moi qui y connais les gens, les événements, moi qui connais son histoire de l’intérieur, moi qui ai eu vue dessus, dedans, qui étais là parfois ? Est-ce que j’allais pouvoir lire un roman ? Autre chose qu’un récit, qu’un témoignage ?

Parce que vite, c’est la toute première page, il est écrit « Après son départ, j’ai paressé au lit. Peut-être ai-je lu quelques pages d’un roman, peut-être me suis-je rendormie. », et que je sais précisément, sans doute et sans peut-être, ce qu’elle a fait après son départ.
Et qu’on s’en fout bien. C’est à la page juste après que j’ai plongé dans le roman.
Parce c’est un roman.

Il est articulé de Je et de Tu, il semblerait que ce soit le plus juste des tons pour dire ces constructions intriquées de mères et de filles, sans psychologisation.
« Un matin pressé comme les autres, tu me déposes à l’école en coup de vent et je cours jusqu’à la grille. En passant les portes, je me rends compte que je suis toujours en pyjama. »
« Je dors avec toi parce que tu me le proposes, parce que nous vivons toutes les deux, parce qu’il n’y a personne d’autre. Je dors avec toi, tes épaules pour horizon, mon cœur branché sur ta respiration. »

Il est articulé de Je et de Tu, et de Parce que, un refrain à intervalles réguliers. Ce seront les seules « explications ». Qui n’en sont pas. C’est un roman, pas un précis de psychologie transgénérationnel.
« Parce que je ne vois que toi quand je ferme les yeux. Parce que je me délecte de ta voix et de ton rire lumineux. Parce que j’attends les samedis matins où j ‘écoute Emilie Jolie dans le salon pendant que tu fumes sur le balcon. Parce que je ne sais pas où tes yeux se perdent lorsqu’ils regardent le ciel. Parce que je garde l’odeur de ta peau inscrite dans la mémoire de mon cœur. Parce que j’ai peur qu’il t ‘arrive quelque chose. Parce que j’ai raison d’avoir peur. »

Il est articulé de Je et de Tu et de tortues. C’est important les tortues, leur carapace et leurs mues (oui, leurs mues).
« Je fais basculer une tortue sur le dos comme un culbuto. Je regarde ses pattes se débattre dans le vide, son cou se tendre d’un côté puis de l’autre, la laideur de son bec s’entrouvrant vainement. Je me demande au bout de combien de temps elle mourrait si je la laissais ainsi. Magnanime, je la saisis, mon pouce et mon index posés de chaque côté de sa carapace. Je la remets dans l’aquarium. Je lui sauve la vie. »

Spoiler alert : « En visionnant un reportage télévisé du commandant Cousteau, j’apprends que les tortues, si elles sont sur le dos, meurent en deux à trois heures. Le poids des organes renversés écrase leurs poumons et les étouffe. »

[Et puisque toute occasion est bonne pour apprendre, si tu le souhaites, voici un petit lien vers un doc. sur les tortues. De rien.]
[photo ©David Troeger]

Il est articulé de Je et de Tu, de paragraphes courts, de listes qui s’égrènent l’air de rien. Pas listes de courses, non, plutôt un panorama, un inventaire, comme on en trouverait dans un hôtel des ventes. Ou une autopsie.
« Un canapé convertible rose pâle à motifs fleuris. Du papier peint mauve. Une table basse surchargée de magazines et de romans dont les pages sont cornées. Un paquet de Dunhill posé sur la table. Des reproductions de Sarah Moon sur le mur. L’intégrale des disques de France Gall, Véronique Sanson et Michel Berger. Une chaîne stéréo Pioneer. Un poste de télévision. Un téléphone à a cadran. Un carton à dessins rempli de croquis au fusain, des corps nus, des visages de femmes, des paysages de campagne. De gros rideaux de velours pourpre. Une cigarette pas éteinte qui meurt dans un cendrier. » […]

Lisa et les listes. C’est comme Lisa et les polas. C’est ce que ça fait parfois : un album de polas qu’on remonte à rebrousse-poils. Des polas en surimpression. On se baladerait au hasard des rues d’une ville – l’histoire est citadine, urbaine, périphériques et autoroutes compris – on se baladerait au hasard de rues, donc, et surimprimés dans la rétine, partout où le regard se pose, les polas de cette enfance-là. Le temps inversé en filigrane du temps qui se déroule. Tu vois ce que je veux dire ?

©Lisa Balavoine

Il est articulé de Je et de Tu, en trois parties : Je, Tu, il y a Ma fille aussi.
Lisa-mère essaie d’éloigner Lisa-fille de sa matrice, mais la matrice ne se laisse pas éconduire facilement. C’est comme un tissu qu’on étirerait étirerait étirerait et qui trouverait toujours son chemin pour revenir, dans un slash, épouser les formes du corps.
Il y a Je, il y a Tu, il y a la Fille désormais. L’aînée. Un triptyque ?
« L’adolescence s’est emparée de ma fille et m’a clouée là. »
« Elle n’est plus là pour rien, ni pour personne. Elle claque les portes et je reste derrière, les bras vides et le cœur blanc. »

« Parce que les fils de mon enfance brodent un canevas avec celle de ma fille. […] Parce que nous manquons d’air. Parce que la fille que je suis ignore comment être mère. »
« Dépression. Etat pathologique marqué par une tristesse avec douleur morale, une perte de l’estime de soi, un ralentissement psychomoteur. Le mot est prononcé. Je l’entends, je le refuse. Je me documente, je lis des définitions, je collecte les symptômes. »

C’est pas un règlement de comptes, c’est pas un témoignage à charge, c’est l’opposé. C’est une balade. C’est délicat, aimant, infiniment respectueux. Et bizarrement, sans nostalgie. C’est en tout cas comme ça que je l’ai lu.

C’est l’histoire d’une fille, d’une grande fille, qui s’apprend, qui s’éprend, qui se méprend. Qui prend peur, qui prend froid, qui prend note. Qui prend pour soi, qui prend sur soi. Qui prend ce qu’elle peut. Qui tâtonne. Qui s’étonne. Qui regarde. Qui accompagne. Qui reprend pied. C’est l’histoire d’une fille qui s’écrit. Qui écrit. Qui écrit soi, et pas seulement.
« J’ai quitté ma mère pour devenir une mère. Je pensais qu’avoir des enfants me donneraient les mots pour écrire une histoire nouvelle.»
« Les enfants se nichent dans nos ventres, à l’intérieur de nous, là où les mots n’existent pas encore. »

C’est l’histoire d’une fille qui écrit, et j’aime bien comme elle avance dans son écriture, Lisa. Ça me rend très curieuse de son prochain livre. Très curieuse et confiante.

La photo du bandeau est signée Théo Gosselin.
Ça fait plus de dix ans que Lisa suit de près le travail de Théo, l’étonnant jeune Théo, que ses photos viennent se poser dans l’univers de Lisa.
Il y a huit ans, elle l’avait même « interviewé » pour un tumblr qu’elle avait alors ouvert :
They shoot the world / Théo Gosselin

Ceux qui s’aiment se laissent partir, Lisa Balavoine, Gallimard, 160 p. , 16€50.

Polaroid de chez In8 : Bonnie Joe Campbell, Marcus Malte, Carlos Salem, Pascal Garnier – Yann

On a déjà eu plusieurs occasions de parler ici du travail des petites mais travailleuses Éditions In8 : avec Marion Brunet, Cyril Herry ou Nicolas Mathieu, en particulier à travers leur collection Polaroid sur laquelle on s’attardera un peu plus aujourd’hui.

Créée en 2010, cette collection de courts textes est dirigée par Marc Villard, auteur qu’il nous semble inutile de présenter tant il est indissociable de l’univers du roman noir hexagonal depuis des années. Une grosse trentaine de titres publiés en douze ans, c’est peu mais Polaroid privilégie la qualité à la quantité, ce qui lui permet de présenter aujourd’hui un catalogue plutôt impressionnant au sein duquel se côtoient des pointures comme Marin Ledun, Jean-Bernard Pouy, Carlos Salem ou Marcus Malte et des auteur(e)s plus confidentiels à découvrir comme Dominique Delahaye, Anne Secret ou Jérémy Bouquin. Alors, on a eu envie de s’y plonger un peu, picorant un titre par-ci un titre par-là et il faut bien dire que l’ensemble est largement à la hauteur de nos attentes. Quatre mini-chroniques, donc, pour une grande collection que tout amateur de polar se doit d’avoir dans sa bibliothèque.

Ramener Belle au bercail, Bonnie Joe Campbell

Les quatre nouvelles qui composent ce petit livre sont extraites d’un recueil plus important publié aux États-Unis en 2009 sous le titre American Salvage qui fut à l’époque finaliste de deux des plus grands prix littéraires américains : le National Book Award et le National Book Critics Circle Award. À la lecture des micro chefs d’oeuvre que sont L’Inventeur,1972 ou Ramener Belle au bercail, on en viendrait vite à regretter cette amputation du recueil originel. Car il ne fait aucun doute que l’on tient là une voix comme on les aime, rugueuse et sensible à la fois, que l’on imagine posée sur un fond de guitare acoustique quelque part dans les grands espaces du Michigan. Bonnie Joe Campbell convainc très vite, avance ses mots avec l’assurance de quelqu’un qui n’ a rien à perdre.

Très loin du mythique american dream dont, même ici, nous avons tous entendu parler, les personnages de Bonnie Joe Campbell se confrontent à la solitude, à l’alcool et à la violence, parfois même à la mort. Ses histoires sont peuplées de fantômes, de jeunes filles perdues, d’hommes dépassés par ce que devient leur vie. Dans une Amérique rurale dont la rude beauté surplombe des destins brisés ou sur le point de l’être, l’important est de survivre, qu’importent les moyens que l’on utilise pour y parvenir.

« La tête et les poumons du chasseur étaient ce matin-là remplis à ras bord d’un air froid et pur et il eut la sensation que les cinq chevreuils allaient se retourner à l’unisson pour le regarder ou bien s’élancer dans les airs et se mettre à voler. Il avait chaud dans sa combinaison de ski et il se rappelle la sensation éprouvée dans son corps, la langueur du sommeil, l’agilité, la souplesse de ses muscles pareille à celle du cerf. Puis un coup de feu avait retenti bien que le chasseur n’eût pas tiré et un feu d’artifice orange avait explosé à la surface de la glace. Une seconde fusée avait décrit un arc de cercle au-dessus de l’étang en sifflant et fumant, en crachant des étincelles. À ce bruit, les cinq corps, les vingt pattes s’étaient mises en branle simultanément, oubliant leurs tâtonnements, et les chevreuils avaient bondi par-dessus la tache sombre pour gagner la rive couverte de neige où ils s’étaient mis à courir chacun pour soi. Une autre fusée s’était envolée, couvrant d’une bruine orange le froissement de la neige sous leurs sabots. – Espèce d’enfoiré ! avait hurlé le chasseur. Le son clair de sa voix dans l’air froid du petit matin lui avait plu. – Raclure ! »

Nouvelles traduites de l’anglais (États-Unis) par Françoise Smith.

Cannisses, Marcus Malte

Révélé au grand public avec le succès de Garden of love (Zulma 2007) et son prix des lectrices de Elle catégorie roman policier, Marcus Malte a obtenu le Fémina 2016 pour Le Garçon, toujours chez Zulma. Aussi à l’aise en littérature jeunesse qu’en noire ou en blanche, c’est un fidèle à la maison In8 puisqu’il y a publié deux romans, un recueil de nouvelles et participé à une anthologie (Femmes en colère, 2013) aux côtés de Marc Villard, Didier Daeninckx et Dominique Sylvain.

Cannisses (2012) est un (très) court roman, pour ne pas dire une novella, puisqu’il atteint à peine les 80 pages. Mais quelles pages ! Le narrateur vit quelque part dans un lotissement de province avec ses deux fils qu’il tente d’élever après la mort de leur mère dont il ne parvient pas à se remettre. Les yeux rivés sur la maison d’en face, celle qu’ils avaient failli choisir au moment de s’installer, il observe le jeune couple qui l’ a achetée depuis et y vit heureux avec sa petite fille. Rongé par la tristesse, l’homme glisse peu à peu vers la jalousie, persuadé d’avoir droit lui aussi au bonheur. Une seule solution semble pouvoir le lui permettre : échanger sa maison contre celle des voisins. Ceux-ci, malheureusement, ne semblent pas partager sa vision des choses.

Obsessionnel, tout en tension, Cannisses se lit d’une traite, quasiment sans reprendre son souffle. Cette plongée dans un cerveau gangréné par le chagrin puis l’envie, la rancoeur et la haine impressionne et secoue sans ménagement. Marcus Malte y détaille sans fioriture le cheminement d’un homme qui sombre peu à peu dans la folie et se montre prêt à tout pour que le monde se conforme à la vision qu’il en a. Glaçant.

« En face, tout est éteint. la villa est plongée dans le noir. Lui, il dort comme un bébé. Insouciant. Dans le même lit que sa femme. Et la gamine dans la chambre à côté. Ils respirent. Ils sont vivants. Peut-être qu’ils rêvent. Tout est calme et tranquille dans la maison du bonheur. Quelqu’un pourrait-il m’expliquer ça ? »

Japonais grillés, Carlos Salem

Alors lui, on l’aime bien, même si ses romans sont parfois inégaux, un peu foutraques; il nous avait tellement touchés avec Je reste roi d’Espagne (Actes Noirs 2011 / Babel 2013) que l’on fait preuve d’indulgence quand il nous semble ne pas être à la hauteur. Nager sans se mouiller ou Un jambon calibre 45 (Actes Noirs / Babel) sont également éminemment recommandables.

Autant le dire tout de suite, les cinq nouvelles proposées ici sont dans la lignée des romans précités , inutile de s’attendre à des effets de style ou à un changement de ton, Salem fait du Salem et ceux qui l’aimaient déjà continueront. Quant aux autres …

Sur les trottoirs de Barcelone et Madrid, au fond de bars plus ou moins glauques se croisent des personnages tout droit sortis d’un roman de James Crumley. Parfois les conversations finissent en pugilat, parfois en cuite carabinée. L’humour et la nostalgie imprègnent chacun de ces textes, la mélancolie de Carlos Salem affleure derrière chacun de ses mots et il parvient encore une fois à nous attendrir après nous avoir faits sourire. Le charme opère, laissons-nous faire.

« Le journal annonçait vingt-sept japonais grillés alors qu’au bistrot de la Plaza Mayor, j’avais compté cinquante-six pieds. Devine qui on avait loupé … »

Nouvelles traduites de l’espagnol par Judith Vernant.

Vieux Bob, Pascal Garnier

Riche d’un bon paquet de titres, l’oeuvre de Pascal Garnier (décédé en 2010) se partage entre littérature jeunesse d’un côté et romans et recueils de nouvelles nettement moins jeunesse de l’autre. Vieux Bob rentre dans cette dernière catégorie et nous offre neuf nouvelles dont la première, Elle et lui, donne un impressionnant aperçu de la noirceur dont est capable l’auteur. Après ce choc initial, le lecteur aborde chaque chaque nouvelle avec prudence, se demandant où va le mener le récit.  Mais, et c’est là une des forces de Pascal Garnier, que son éditeur définit comme un « entomologiste sentimental », le drame n’est pas omniprésent ni systématique. Même si persiste l’impression d’être sur un fil, un point de bascule, certaines histoires de ce recueil filent tranquillement jusqu’à leur conclusion, sans se sentir obligées de nous bousculer. La douceur, curieusement, n’est pas absente non plus, voire une certaine tendresse envers ces personnages, parfois malmenés par la vie, parfois en quête d’un je ne sais quoi qui les sorte un peu de leur quotidien morose. C’est peut-être là le point commun le plus évident, le fil qui relierait ces histoires : la solitude, l’envie que quelque chose se passe, que l’ennui soit, même momentanément, tenu à distance. Ça et le besoin d’être aimé.

On croisera au fil de ces nouvelles un vieux chien incontinent confronté à la connerie humaine (Vieux Bob), un vacancier solitaire fasciné par la famille installée à ses côtés sur la plage, deux adolescents vivant leurs premiers émois, une femme tentée de tout quitter ou un simple d’esprit fasciné par les avions … Que ce soit d’amour, de reconnaissance ou de tranquillité, d’apaisement, les personnages de Pascal Garnier semblent en déséquilibre dans leur vie. Il a l’art de les surprendre et de les peindre à un moment où la situation leur échappe ou, au contraire, quand ils parviennent (plus rarement) à prendre en main leur destinée.

Pétrie d’humanité, la petite musique qui se dégage de ces nouvelles a le don d’émouvoir autant que de glacer, à l’image de l’être humain, dont on ne sait jamais avec certitude comment il va se comporter, entre raison et folie, résignation et combativité. Et nous d’adopter l’ « entomologiste sentimental ».

Yann.

Ramener Belle au bercail, Bonnie Joe Campbell, 94 p. , 12€.

Cannisses, Marcus Malte, 80 p. , 8€90.

Japonais grillés, Carlos Salem, 74 p. , 12€.

Vieux Bob, Pascal Garnier, 98 p , 12€.

Amour, extérieur nuit, Mina Namous, (Dalva) – Aurélie

Entrée parfaitement réussie en littérature de langue française pour Dalva avec ce 1er roman d’une sensibilité renversante.

Sarah, jeune algéroise rencontre Karim sur son lieu de travail. Il est un des avocats d’un cabinet français qui défend son entreprise régulièrement.

L’histoire peut sembler banale : ils se plaisent, commencent une liaison mais Karim est marié et quitte régulièrement Alger pour Paris, laissant derrière lui une Sarah de plus en plus attachée à lui.

Mais bien sûr rien de banal dans cette histoire d’amour et dans la façon dont la traite Mina Namous. Karim reste à distance, on a assez peu accès à ses sentiments tandis qu’on a l’impression que Sarah se confie à nous, qu’on est juste à ses côtés, qu’elle se livre totalement.

On s’installe très vite dans son intimité sans toutefois jamais partager ou presque les moments d’amour charnel qu’elle vit avec Karim. Le point de vue est à la fois étonnant et tout à fait juste : c’est l’Algérie, c’est la ville où se déroule leur histoire, c’est le regard des autres qui imposent cette distance.

Que ce soit au cours d’une réunion professionnelle, dans une rue bondée ou un restaurant, c’est le jeu des regards qui compte, le frisson provoqué par la sensation d’une complicité énorme mais totalement (ou sciemment) ignorée par ceux qui les entourent.

La clandestinité protège le secret de leurs ébats des yeux du lecteur mais le procédé d’écriture et la douce force qui imprègne la plume pleine de mélancolie de l’autrice rendent toute l’intensité du lien tissé entre Sarah et Karim.

Je me rends compte que j’ai été très bavarde mais promis, je ne vous ai pas tout dit, ce livre est d’une richesse incroyable, vous avez encore tout à découvrir. Tout ce que je peux écrire ne suffira pas à décrire comme on se sent bien entre ces pages, comme Sarah devient notre meilleure amie, comme on rêve de la suivre dans les rues de sa ville.

Lisez ce fabuleux roman et on en reparle de vive voix !

Aurélie.

Amour, extérieur nuit, Mina Namous, Dalva, 237 p. , 18€90.

Les derniers jours des fauves, Jérôme Leroy (La Manufacture de Livres) – Yann

Présent depuis plus de trente ans dans le paysage littéraire français, capable d’écrire des romans (très) noirs comme de la poésie ou des textes destinés à la jeunesse, communiste fidèle et convaincu, Jérôme Leroy cultive néanmoins une discrétion certaine et une modestie que l’on apprécie par ici. Récompensé à plusieurs reprises, il a depuis longtemps déjà prouvé sa capacité à nous surprendre et à nous toucher. Enseignant en ZEP durant une vingtaine d’années, l’homme a l’expérience du terrain et chacun de ses textes en est imprégné.

Dans sa veine noire, Le Bloc (Série Noire 2011 / Folio Policier 2013) puis L’Ange gardien (Série Noire 2014 / Folio Policier 2016) avaient révélé sa capacité à livrer des récits particulièrement réalistes dans lesquels il mêlait avec brio trame politique et codes du polar, préoccupations sociales et sens du récit. Très attentif aux dérives et replis identitaires de notre société, Jérôme Leroy enfonçait le clou en 2018 avec La Petite gauloise (La Manufacture de Livres / Folio Policier en 2019), récit explosif dans tous les sens du terme. C’est peu dire, donc, que l’on reçoit avec délectation ces Derniers jours des fauves, présenté par son éditeur comme « le grand roman des coulisses du pouvoir » ce qui, après lecture, ne semble finalement pas si exagéré. Entre crise des Gilets Jaunes, pandémie et attentats, ce sont ces cinq dernières années qui servent de toile de fond à cette fiction politique.

Manifestation de Gilets Jaunes à Rochefort, le 24/11/2018. Photo : Xavier Leoty.

« Nathalie Séchard, celle qui incarna l’espoir de renouveau à la tête de l’État, a décidé de jeter l’éponge et de ne pas briguer un second mandat. La succession présidentielle est ouverte. Au sein du gouvernement commence alors un jeu sans pitié. Dans une France épuisée par deux ans de combat contre la pandémie, les antivax manifestent, les forces de police font appliquer un confinement drastique, les émeutes se multiplient. Le chaos s’installe. Et Clio, vingt ans, normalienne d’ultra-gauche, fille d’un prétendant à la présidence, devient une cible … » (4ème de couverture).

Jérôme Leroy donne le ton avec une scène d’ouverture particulièrement réussie qui réussit la synthèse de ce que l’on aimera finalement dans ce roman, à savoir ce mélange d’ironie mordante et d’analyse affûtée d’un côté, d’humanité et de sensualité de l’autre. Car, tout fauves qu’ils soient, ses protagonistes sont faits de chair et de sang, avec ce que cette notion implique de fragilité voire de faiblesse. Et Leroy prend un malin plaisir à parsemer son récit de détails charnels, potentiellement érotiques, parfaits penchants à la froideur administrative et à l’insensibilité apparente qui règnent dans les officines du pouvoir (dont le sexe est un des attributs, il convient de s’en souvenir).

Photo : DR.

Scrutateur attentif d’une société en proie au doute, Leroy dissèque les pratiques de la classe dirigeante, entre tractations et compromis, franches magouilles et mauvais coups. Cyniques, opportunistes, impitoyables, les hommes et femmes politiques qu’il met en scène ont été inspirés de ceux qui nous gouvernent et gravitent dans les cercles du pouvoir depuis plus ou moins longtemps. Le lecteur se fera un malin plaisir de rendre à chacun(e) son vrai visage et son identité officielle. Ici, peu de place pour les idéaux, c’est plutôt la realpolitik qui prévaut, au détriment des illusions que l’on peut encore entretenir en début de carrière. Et de la politique au crime, il n’y a souvent qu’un pas, que certains ici n’hésiteront pas à franchir, donnant à Jérôme Leroy l’occasion de brusques embardées dans son récit et nous rappelant par la même occasion que Les derniers jours des fauves est un très bon polar en plus d’être un grand thriller politique.

Féroce et souvent drôle, noir et tendu, parsemé d’éclats de sensualité et imprégné d’une empathie certaine envers ses personnages, y compris les pires crapules, Les derniers jours des fauves débride ce début d’année tout au long de ses 430 pages et Jérôme Leroy s’y montre étourdissant de facilité et de maîtrise, largement à la hauteur d’un Manchette ou d’un Fajardie pour lesquels il n’a jamais fait mystère de son admiration. Tout le monde en prend pour son grade, rarement jeu de massacre aura provoqué autant de jubilation, rarement encore on aura vu romancier capter aussi finement l’air du temps et ce qui ressemble de façon troublante à la fin d’un monde, le nôtre.

« S’ils sont moins cons qu’au Bloc, ou d’une autre espèce de connerie, ils sont infoutus d’affronter le suffrage universel avec leurs têtes caricaturales de hauts fonctionnaires qui ont pantouflé dans le privé ou de créateurs de start-up qui confondent la nation et un open space où on se tutoie entre salaires à cinq ou six chiffres. Sans compter cette arrogance de classe qui a été du sel sur les plaies des Gilets Jaunes et qui leur a coûté si cher. »

Yann.

Les derniers jours des fauves, Jérôme Leroy, La Manufacture de Livres, 430 p. , 20€90.

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