La route, Cormac McCarthy (L’Olivier / Points) – Seb

Photo tirée du film de John Hillcoat, d’après le roman de Cormac McCarthy.

« Il était couché et écoutait le bruit des gouttes dans les bois. De la roche nue, par ici. Le froid et le silence. Les cendres du monde défunt emportées ça et là dans le vide sur les vents froids et profanes. Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute chose coupée de son fondement. Sans support dans l’air chargé de cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève. Si seulement mon cœur était de pierre. »

Dans un monde apocalyptique et ravagé, un père et son enfant survivent sur les cendres et entre les cadavres en tentant de rejoindre le sud du pays. Poussant un caddie contenant leurs maigres ressources et affaires, ils vivent dans la peur de croiser les hordes de cannibales qui écument le territoire et traquent les débris de l’humanité. Survivront-ils à leur périple ?

Quel bonheur de retrouver Cormac McCarthy et sa plume. Ce roman, je me l’étais gardé au chaud depuis un sacré long moment parce que j’avais eu la malchance de voir l’adaptation cinématographique avec Viggo Mortensen. Il fallait que j’oublie les images avant d’accueillir celles de McCarthy.

Dans ce roman noir à l’extrême, il faut chercher la lumière. Et lorsqu’on la trouve, elle est grise, faiblarde, cinglée de pulvérulences. Quand on la trouve, au matin lugubre, cette lumière n’est porteuse que de sombres pensées, c’est une promesse d’affreuses heures dans le froid, sous la pluie, avec la menace constante des bandes d’assassins ou de cannibales. Il existe très peu de lumière dans ce roman âpre au possible, rugueux, étouffant. La principale source de luminosité s’exhume de l’écriture elle-même. La prose si caractéristique de l’auteur, prix Pulitzer pour cet ouvrage, si bien restituée par la traduction de François Hirsch. Avec ces successions de « et », qui lui confère cette forme elliptique et hypnotique, une écriture à la fois sèche et riche, foisonnante d’émotions, de sensations.

Photo : crédit non connu.

« Il leur fallut deux jours pour franchir cette zone érodée recouverte de cendre. La route plus loin longeait la crête d’une arête d’où les bois nus plongeaient de chaque côté dans le vide. Il neige, dit le petit. Il regardait le ciel. Un seul flocon gris qui descendait, lentement tamisé. Il le saisit dans sa main et le regarda expirer là, comme la dernière hostie de la chrétienté. »

Le tableau que dresse l’auteur du monde dans son roman est saisissant de noirceur. L’apocalypse a eu lieu, tout est ravagé, tout est brûlé, le monde se consume lentement dans d’éternels incendies dont les cendres permanentes recouvrent le sol et teintent l’air et tout ce qui vit. La vie semble s’être retirée, et peut-être même est-elle mortellement touchée ; que ce que voient les survivants, c’est tout simplement l’agonie du monde et de la nature. Où que se porte le regard – des personnages ou du lecteur – (parce que c’est cela la grande performance de McCarthy, nous y sommes sur cette route, et nous sommes désespérés), tout n’est que grisaille, désolation, abandon et mort. Ce que décrit l’écrivain est très visuel, je n’oublierais jamais la couleur de la cendre. Les villes vitrifiées, les cadavres momifiés assis sous des porches, dans des voitures, allongés dans des lits. Et cette atmosphère écrasante que tout est fini, que la seule chose encore en vie, c’est le vent.

La menace permanente et invisible des hordes cannibales est si oppressante que l’on est marqué au fer rouge par la peur, l’angoisse. Le premier soir où j’ai commencé ce livre, je ne pouvais pas me résoudre à arrêter, c’est le sommeil qui m’y a contraint. Et chose rarissime, le roman m’a rejoint dans mes rêves, je me suis retrouvé dans ces contrées hostiles, à épier le moindre bruit, la main plaquée sur mon révolver.

Si la tension ne se relâche jamais vraiment, il y a une constante, l’amour. L’amour, cette chose inaltérable qui fait tenir le père et le fils, l’amour de l’un pour l’autre, et réciproquement. Deux être qui « portent le feu », comme ils le disent. Et au fil du récit, on se demande si « porter le feu » veut dire être les représentants du bien ou se réclamer de l’amour, ou encore simplement « porter l’espoir ». Ces deux-là, magnifiques êtres perdus, sont deux autres sources de lumière. Une belle lumière, claire et vivifiante. Deux personnes complémentaires en bien des points.

Photo : Sébastien Vidal.

Ce roman terrible est aussi le roman de la perte. Des pertes. Perte de l’épouse, de la mère, perte d’une vie et d’un mode de vie à jamais effacés, perte de la sécurité et de l’insouciance. Perte des repères sociétaux dans ce nouveau monde dans lequel tout individu est d’abord perçu comme une menace éventuelle.

Et puis la grande question. Que faire si les barbares nous attrapent ? Se laisser manger ? Non, bien sûr que non. Ils ont déjà vu ce dont ils étaient capables. Le père conserve deux cartouches dans son révolver. Pour son fils et pour lui. En dernier recours. La grande peur du fils, perdre son père. La terreur du père, mourir avant son fils et le laisser seul. Et puis, on peut trouver la force de lutter, de survivre, même affamé, même dans le froid, même sans lumière. Mais peut-on trouver les ressources pour tuer son enfant et se tuer ensuite ? La mère en aurait été capable, elle était faite de ce bois-là, pour éviter à son petit une chose pire que la mort. Mais le père ? Après tout, ils portent le feu.

Une autre grande réussite de l’auteur, ce sont les dialogues. D’une justesse incroyable, nets. Ils sont si saisissants et naturels que McCarthy se permet de ne pas les signaler par des tirets, le lecteur comprend tout de suite quand ça parle et qui parle. Du grand art. Dans un roman, le plus dur à retranscrire, ce sont toujours les dialogues.

Engagez-vous dans ce roman, allez vous frotter au monde détruit, foulez les décombres, cherchez à manger, allez croiser les ombres menaçantes, éprouvez le froid glacial des nuits sans feu et sans lune, inquiétez-vous pour votre progéniture à chaque seconde. Lire ce roman c’est faire cela. Attention, chef d’œuvre, tout simplement.

Traduit de l’anglais par François Hirsch.

Seb.

La route, Cormac McCarthy, L’Olivier (244 p. , 24€30) / Points (251 p. , 7€).

L’île invisible, Francisco Suniaga (Asphalte) – Yann

Publié en 2005 au Venezuela, L’île invisible avait connu une première vie en 2013, chez Asphalte déjà. Estelle Durand et Claire Duvivier, ses deux éditrices, ont eu la bonne idée de le ressortir cette année et l’on ne pourra que s’en réjouir tant ce texte s’avère riche et dépaysant.

Située à une quarantaine de kilomètres au nord des côtes vénézuéliennes, l’île Margarita est un site touristique incontournable du pays, le paradis caribéen comme en rêvent les européens en mal de soleil et d’océan. Les allemands, en particulier, en ont fait une destination privilégiée et quelques-un(e)s ont même fini par y poser définitivement leurs valises. C’est le cas de Wolfgang Kreutzer, récemment retrouvé noyé au bord de la plage sur laquelle il avait ouvert un bar avec sa femme. Sa mère, Edeltraud, incapable d’accepter la thèse de l’accident, débarque de Düsseldorf afin d’essayer de faire la lumière sur le décès de son fils avec l’aide de José Alberto Benitez, avocat local.

« Le dieu à l’origine de cet endroit n’avait suivi ni cours ni méthode, il lui manquait le sens harmonieux de la composition et il était évident qu’il privilégiait ses caprices à tout principe esthétique. »

 On entre dans cette Île invisible comme on le ferait dans les eaux qui l’entourent, avec délectation, savourant dès les premières pages l’incomparable atmosphère insulaire admirablement restituée par Francisco Suniaga. C’est en suivant Edeltraud dans ses démarches à travers la ville de La Asuncion que sera progressivement révélé un autre aspect de la vie sous les tropiques, cette indolence qui semble affecter tout un chacun et ralentir considérablement la moindre démarche, en particulier lorsqu’elle est d’ordre administratif ou judiciaire. Vient s’ajouter au décalage, cette vision européenne (pire, allemande ! ) qui empêche Edeltraud de prendre la mesure réelle de l’île et de ses habitants.

« Elle ignorait et ignorerait que la réalité de l’île était un prisme qui décomposait à sa guise les lumières et les couleurs, sans modèle préétabli, et que même la lumière divine n’échappait pas à cette distorsion. »

Si la quête d’Edeltraud constitue un des pendants du roman, les rêves et conversations de José Alberto Benitez en sont un autre. Perturbé par un rêve au cours duquel une voix d’homme lui souffle à l’oreille un texte en anglais, l’avocat va, avec l’aide d’un de ses compères, essayer de retrouver l’origine de ces quelques phrases. Mais ce que Benitez aime par-dessus tout, ce sont ces discussions interminables avec les amis du petit cénacle qui se réunit quasi quotidiennement sur les bancs de la place Bolivar. Là resurgissent les souvenirs d’un passé marqué par leur engagement communiste et un voyage en URSS à la fin des années 1960. Francisco Suniaga n’hésite pas ici à délaisser son récit principal pour une réflexion sur le communisme, la guerre et, finalement, l’humanité, laissant s’exprimer la mémoire de ces hommes, riche en anecdotes drôles ou émouvantes. Il prend son temps, écrit au rythme de l’île et de ceux qui y vivent. Nul besoin de se précipiter, la vie nous rattrape toujours.

Photo : AFP.

Quitte à bousculer sa narration et, par là-même, le lecteur, Suniaga, parvenu à la moitié du roman, remet en scène Wolfgang, dont la mort était à l’origine de l’histoire, éclairant ainsi d’une toute autre façon le destin singulier de cet homme victime de sa passion aussi soudaine qu’exclusive pour les combats de coq. Offrant de ce fait un nouveau souffle à son récit, l’auteur dessine dans cette seconde partie une autre vision de l’île, loin des fantasmes touristiques européens. Il y dévoile le monde clos des combats de coq et des paris, des arènes au sein desquelles Wolfgang perdit tout.

Érudit sans la moindre trace d’affectation, passionnant alors qu’il ne s’y passe finalement pas grand chose, L’île invisible possède un charme indéniable appuyé par une écriture élégante et fluide pour laquelle il convient de signaler l’excellent travail de sa traductrice Marta Martinez-Valls. Une nouvelle réussite à mettre au crédit d’Asphalte et de ses deux têtes pensantes (dont vous pourrez retrouver l’entretien ici)que l’on remerciera au passage d’avoir remis ce texte en avant, il le mérite amplement. Écoutez la petite musique de L’île invisible, elle devrait résonner un moment en vous.

Yann.

L’île invisible, Francisco Suniaga, Asphalte, 266 p. , 22€.

Une confession, John Wainwright (10/18) – Seb

« Harry Harker était du genre à réussir un Rubik’s Cube en trente minutes. Les mots croisés du Times lui prenaient plus de temps qu’il faut pour faire cuire un œuf à la coque, mais en quelque deux heures il remplissait toutes les cases, sans l’aide de dictionnaires ou autres ouvrages. Cela ne faisait pas de lui un génie, bien entendu, mais donnait une idée du genre d’esprit qu’il possédait. Il retenait les choses. Il s’en souvenait. Dans sa tête, un million de petites cases stockaient autant de bribes d’information soigneusement enregistrées. Noms, adresses, numéros de téléphone, dates, numéros d’immatriculation, descriptions, numéros bancaires, séquences d’actualités vieilles de trente ans ou plus. Tout. »

John Duxbury est un entrepreneur assez aisé. Il a cinquante ans et sa vie est tombée dans une affreuse routine. Son mariage s’est englué dans l’agressivité et parfois l’indifférence de sa femme. Sa vie n’est pas ce qu’il en attendait. Un jour, tout bascule. Lors d’un séjour en bord de mer, son épouse Maude fait une chute mortelle devant lui. Quelques jours plus tard, un inconnu débarque au commissariat et affirme qu’il a vu John Duxbury pousser sa femme dans le vide. Mais le témoin est-il fiable ? Que s’est-il réellement passé ? Qui dit la vérité ? Voilà une belle affaire pour l’inspecteur Harker.

L’inspecteur Harry Harker est un cadeau du ciel pour tout lecteur de polar qui se respecte. Il est à la fois atypique -car il boite, se sert d’une canne pour déambuler- et il coche presque toutes les cases du flic de roman -perspicace, pugnace, inspiré, esprit indépendant. Son allure en fait un être hybride, croisement osé et génial du commissaire Maigret, de Sherlock Holmes et d’un de ces flics « hard-boiled » secs comme un coup de trique, blasés comme un arbre centenaire, un de ces Sam Spade ou Philip Marlowe. Oui, Harry Harker possède un peu de ces hommes-là, mais avec sa personnalité en tous points remarquable.

Le premier coup de génie de l’auteur est de seulement faire apparaître notre fameux limier à la page 99. Et malgré cela, le roman vit dès le début. Sa structure repose sur deux plans. Tout d’abord le journal que tient John Duxbury, dans lequel il s’adresse à son fils. Il y fait des confessions intimes, narre ses regrets, ses espoirs déçus, dit combien il l’aime, combien son mariage se délite comme une falaise rongée par la houle. Sa sincérité est touchante, on éprouve de la peine pour cet homme. Ce journal débute avant le drame et se poursuit après.

L’autre plan c’est l’irruption de l’élément perturbateur, Raymond Foster, celui qui affirme avoir vu Duxbury pousser son épouse du haut de la corniche. Ce personnage, professeur au collège, est complexe et on ne sait qu’en penser. Surtout lorsque le récit avance et qu’on découvre des éléments nouveaux.

Photo : collection particulière.

L’inspecteur Harry Harker, dans son confortable costume trois pièces en tweed, avec sa canne indissociable, ses yeux qui traînent partout et son cerveau qui enregistre tout, classe, range, étiquette les informations ; cet inspecteur-là, va naviguer dans ces eaux troubles où il est bien compliqué de faire émerger la vérité, où le soupçon prolifère aux côtés du mensonge et des omissions. Harker fouille la vase de l’âme humaine, il a les deux pieds dans le marigot, et les sédiments sont riches, très riches.

La performance de John Wainwright est assez colossale. Avec son air de ne pas y toucher, il nous promène, nous fait visiter, nous met sous le nez des indices en riant dans sa barbe parce qu’il sait qu’on ne les voit pas. Il nous balade, je n’y ai vu que du feu, je me suis senti dans l’horrible peau d’un bleu, un débutant qui ne parvient pas à démêler le vrai du faux, le bon grain de l’ivraie. Ce qui se passe, ce que fait l’auteur, c’est magistral. On hésite, on avance, on recule, on doute tout le long des 300 pages, parfois on se forge une opinion, qui se mue en certitude pour immédiatement disparaître en un gros tas de sable de doutes.

Je dois reconnaître qu’il m’a mené par le bout du nez. Et tout est crédible, il n’y a pas d’artifices grotesques ou de rebondissements hasardeux pour faire du gringue à l’intrigue. Non, John Wainwright se respecte, alors il fait les choses bien, avec classe. Sa langue possède quelque chose de « british », on est bien, on se laisse embarquer.

Ce roman pose aussi des questions. Du genre qui grattent. Qu’ont vraiment les gens dans leur tête ? Quelle est la valeur réelle d’un témoignage ? Y a-t-il une différence entre ce que les gens pensent avoir vu et ce qu’il s’est passé ? Peut-on mentir en étant sincère ?

On ressort de ce roman un peu honteux de s’être ainsi fait malmener, promener, mais comme disait une pub, c’est bon la honte. Parfois.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Romance.

Seb.

Une confession, John Wainwright, 10/18, 312 p. , 7€80.

La rivière en hiver, Rick Bass (Christian Bourgois) – Yann

Etrange paradoxe que celui de Rick Bass qui, fils de géologue et géologue pétrolier lui même durant une petite dizaine d’années, mène aujourd’hui un combat écologiste au sein de plusieurs associations du Montana et consacre la plus grande partie de ses écrits à l’inexorable et progressive disparition de la nature sauvage. Passant du roman à la nouvelle et inversement au gré de ses humeurs, il nous livre aujourd’hui avec cette Rivière en hiver huit textes dont le plus long ne dépasse pas les 50 pages.

Photo : Yann Leray.

La citation de Jacques-Yves Cousteau placée en exergue éclaire le lecteur sur les intentions de l’auteur, sur ce qui va sous-tendre l’ensemble des nouvelles qui suivent.

Falco m’a dit : « Je ne sais pas ce qui s’est passé au juste. Je suis la même personne et pourtant je ne suis plus le même … Sous la mer, tout est moral. »

Le ton est donné dès le premier texte, Élan, au cours duquel le narrateur et un ami partent chasser. Rick Bass décrit sur une quinzaine de pages le long et fastidieux travail consistant à écorcher, vider et dépecer la bête qui les nourrira tout l’hiver avant de ramener ces kilos de viande pendant plusieurs jours de marche. Toujours sensible à la beauté du monde et à la perfection que peuvent atteindre certains moments, il dépeint ici plus qu’une partie de chasse, une façon de vivre dans la nature, avec elle, sans ignorer les efforts qu’une telle volonté exige.

Ce dont elle se souvient narre le périple d’un père et de sa fille à travers le Montana en route pour le parc de Yellowstone. Texte sensible et délicat, attentif ici aussi à l’absolue perfection de l’instant, cette nouvelle constitue une des perles du recueil.

« Elle se souvient de s’être arrêtée à l’arche de pierre, au seuil du parc, pour qu’ils puissent faire une photo, son père installant l’appareil sur le capot, déclenchant le retardateur puis courant vite la rejoindre. Haletant, après avoir sprinté contre le vent, comme s’il remontait le temps. Son bras enserra les épaules de Lilly. Que notre cerveau doit être vaste, pense-t-elle aujourd’hui, pour se rappeler des choses aussi infimes, fondamentalement inutiles et éphémères ! Comment quiconque ose-t-il dormir ne serait-ce qu’un instant ?« 

Si L’arbre bleu, dans lequel un père et ses filles partent en forêt de nuit pour y couper un sapin de Noël, semble continuer dans la même veine, on se laissera agréablement surprendre par certains des textes suivants dans lesquels Rick Bass semble sortir de sa zone de confort et propose, notamment avec Chasseur de baux ou Coach, des personnages et des situations que l’on s’attendait peu à croiser ici. Il parvient à s’y montrer tout aussi touchant et attentif à la sensibilité de chacun(e).

La rivière à l’envers ou Histoire de poisson renouent avec ce que l’on connaît de lui tandis que la longue nouvelle Guide du Pérou et du Chili à l’usage d’un alcoolique vient là aussi nous frapper sans prévenir. Il est ici aussi question de paternité et de liens familiaux dans cette cinquantaine de pages au long desquelles Rick Bass étonne et émeut une nouvelle fois.

Photo : RICKBASS.NET

Il faut s’attendre à être touché par la grâce avec laquelle ces nouvelles semblent avoir été écrites. Rick Bass y confirme à la fois son sens aigu de l’observation et une humanité, une profondeur morale que l’on rencontre assez peu de nos jours. Parsemé de micro-événements et de bonheurs fugaces, La rivière en hiver est un baume au climat anxiogène de ces derniers mois, une véritable respiration à l’odeur d’eau, de glace, de neige et de forêt, une lecture après laquelle on peut garder encore un peu de foi en ses semblables.

Yann.

Nouvelles traduites de l’anglais (États-Unis) par le grand Brice Matthieusent.

La rivière en hiver, Rick Bass, Bourgois, 220 p. , 20€50.

Louise Erdrich / Margaret Atwood – Une rencontre

A l’occasion de la sortie du dernier roman de Louise Erdrich, L’enfant de la prochaine aurore (Albin Michel, janvier 2021 – Traduction Isabelle Reinharez – Chronique ici), nombre de lectrices et de lecteurs ont rapproché ce texte de celui de Margaret Atwood, La servante écarlate, dont le succès ne se dément pas depuis son adaptation – réussie- en série. Lorsque Francis Geffard a attiré notre attention sur ce riche entretien paru dans la version USA du magazine ELLE lors de la sortie du livre en v.o., il nous a semblé intéressant de vous en faire profiter.

La traduction est signée Patricia Barbe-Girault.

Les visions dystopiques de Margaret Atwood et Louise Erdrich

Il y a trente ans, Margaret Atwood écrivait La Servante écarlate, un livre sur une société où les femmes devenaient des esclaves de la procréation. Aujourd’hui, Louise Erdrich expose dans son nouveau roman sa propre vision de l’avenir.

Louise Erdrich a en effet écrit un roman – magnifique, dystopique, terrifiant – sur un monde dans lequel certaines femmes deviennent particulièrement précieuses aux yeux des autorités, et se voient rapidement réduites en esclavage, pour leur capacité à donner la vie à des enfants en bonne santé. L’héroïne du livre, Cedar, une jeune femme adoptée d’origine indienne, est enceinte et en fuite. Elle tente d’échapper à un gouvernement masculin et évangélique blanc qui a bien l’intention de la couper de son ancienne vie et d’utiliser son corps pour produire des nouveau-nés viables…

Ça vous rappelle quelque chose, n’est-ce pas ? À moins que vous ayez vécu en ermite et raté La Servante écarlate, cette série qui a tout raflé aux derniers Emmy Awards, ou le fait que le roman éponyme de Margaret Atwood caracole en tête des ventes sur Amazon depuis des mois… Du coup, qui mieux qu’Atwood elle-même pour interviewer Erdrich ? Ô joie, les deux écrivaines ont accepté de se prêter à l’exercice. Pendant l’été, elles se sont ainsi lancées dans un entretien numérique transfrontalier – l’une à Toronto, l’autre dans le Minnesota –, et entre deux expéditions dans l’Arctique et à Winnipeg elles ont parlé romans, politique, peurs prophétiques, réchauffement climatique et Canada fantasmé.

***

Margaret Atwood : Louise, tu avais commencé il y a longtemps à écrire L’Enfant de la prochaine aurore – l’histoire de cette jeune Cedar, qui attend un bébé –, et puis tu as rangé le manuscrit dans un tiroir. Pourtant, très récemment, tu l’as ressorti et tu l’as fini d’un trait, ce qui a dû te demander une énergie folle. Pourquoi avais-tu mis ce texte de côté ? Et qu’est-ce qui t’a donné l’envie de le ressusciter ?

Louise Erdrich : J’ai commencé à écrire ce roman peu de temps après l’élection présidentielle américaine de l’an 2000. À l’époque j’étais furieuse et inquiète, je voyais l’élection de George W. Bush comme une catastrophe – notamment en ce qui concerne le droit des femmes à disposer de leur corps. Et sans surprise, il a commencé par réinstaurer la « global gag rule » (« la règle du bâillon mondial »), qui bloque le financement d’associations internationales proposant une contraception dès lors qu’il est fait mention d’avortement. Alors même que le monde dans son ensemble doit faire face à la surpopulation… J’avais également la nette impression que c’était un échec pour le climat : à l’époque, on avait encore une vraie chance de maîtriser nos émissions de CO2. Oh, et en plus j’étais enceinte ! Ma dernière fille est née en 2001, du coup je me suis totalement identifiée à Cedar. J’ai retranscrit sa voix de manière obsessionnelle. Quelque part, je crois que j’avais la sensation que le monde régressait à tous les niveaux.

Quand et pourquoi ai-je dû mettre ce manuscrit de côté ? Eh bien d’abord, je devais en terminer un autre pour mon éditeur, La Malédiction des colombes. Puis en 2008, je me suis consacrée corps et âme à Dans le silence du vent, un livre qui parle d’agressions sexuelles commises sur une réserve indienne – ou, plus exactement, qui raconte l’histoire d’un garçon prêt à tout pour sauver sa mère. Avec l’élection de Barack Obama cette année-là, on a soudain eu l’espoir de voir enfin les choses avancer – le développement des énergies renouvelables, le rétablissement des droits des femmes, la nomination d’une Cour suprême progressiste… Voilà qu’on avait une famille réfléchie, optimiste et élégante à la Maison-Blanche. J’aime me rappeler qu’à l’époque, notre président nous faisait paraître à notre avantage. Le problème c’est qu’après avoir avancé, l’homme a tendance à régresser. Et j’ai ressorti mon manuscrit après l’élection de Donald Trump en 2016, parce que j’avais besoin de Cedar. Peut-être ce livre décrit-il simplement l’équivalent biologique du désordre politique actuel. Car ce qui est clair, c’est qu’encore une fois nous sommes en train de régresser.

Margaret Atwood : Tes personnages sont confrontés à une situation pour le moins inhabituelle : l’évolution s’arrête brutalement et commence à faire marche arrière. En conséquence, la plupart des enfants qui naissent tiennent davantage de l’animal que de l’homme, ce qui fait des bébés en bonne santé un objet rare et convoité. La même chose se produit pour la faune et la flore… Ce point de départ t’est-il venu en lisant un ouvrage en particulier ? Je pose la question car à l’époque où la théorie de Darwin s’est imposée, la possibilité du recul de l’évolution a accablé nombre d’intellectuels victoriens.

Louise Erdrich : Mon intérêt pour le sujet doit remonter au jour où j’ai vu la dernière scène de La Planète des singes Charlton Heston agenouillé dans le sable devant la tête cassée de la Statue de la Liberté. J’adore. J’aime aussi beaucoup Enig Marcheur, de Russell Hoban, et tous les livres qui évoquent d’une manière ou d’une autre la dégénérescence de la société. Je pense notamment à Auprès de moi toujours, de Kazuo Ishiguro (la perte du sentiment d’humanité alors que se développent les techniques de clonage) ; Les Fils de l’homme, de P. D. James (plus de naissances du tout) ; Le Roman de Jeanne, de Lidia Yuknavitch ; tous les romans d’Ursula Le Guin, y compris La Vallée de l’éternel retour et La Main gauche de la nuit, qui décrit une évolution tendant à rendre les hommes et les femmes asexués. J’aime aussi énormément la trilogie Dune [de Franck Herbert], qui parle de lignées et de métissage dans un monde ressemblant à la Terre mais détruit par la désertification et le djihad. Sans oublier Octavia Butler et Lilith’s Brood, qui est une œuvre sensuelle, visionnaire et sombre. Cette trilogie – composée des romans Dawn, Adulthood Rites et Imago – raconte ce qui arrive lorsque l’humanité est sauvée de l’anéantissement par une race d’aliens tombés amoureux de nous. Tu ne trouves pas ça étonnant, quand même, que la science-fiction soit si souvent obsédée par la question de la reproduction ? Bien sûr, je dois ajouter à cette liste La Servante écarlate, que j’admire profondément. Ton livre résonne en moi depuis la première fois que je l’ai lu. Les religions fondamentalistes imagineront toujours des lois pour contrôler le corps des femmes – tu as vu parfaitement juste, et inventé une société basée sur une interprétation littérale de la Bible qui semble effroyablement normale. Évidemment, ce roman tire sa grande force narrative du refus biologique : pas de bébés, pas d’avenir – plus de race humaine ! Alors, l’homme trouve le moyen d’envahir et de manipuler le corps des femmes. Le sujet nous obsède parce qu’on est en permanence sur le fil du rasoir. Les droits des femmes ne sont qu’une peinture délayée sur les murs de l’Histoire. Il ne faut pas l’oublier.

L’Enfant de la prochaine aurore parle avant tout d’un monde qui s’écroule, du chaos qui fait suite au désastre, et du manque cruel d’informations dans les moments on en a le plus besoin. Il montre aussi à quel point les droits des femmes sont fragiles ; certains se disputent régulièrement pour savoir ce qu’être féministe veut dire,  mais moi je ne me suis jamais posé la question. Évidemment que je suis féministe. J’ai quatre filles, comment pourrait-il en être autrement ? Et puis, quand j’ai commencé l’écriture de ce roman, enceinte, j’étais encore davantage consciente de notre vulnérabilité en tant que femmes – à la fois parce que certains cherchent à contrôler notre reproduction, et aussi parce qu’on est forcément fragilisée quand on porte un bébé dans son ventre. Je me suis traînée pendant neuf mois, et jamais je n’aurais pu être une fugitive, mais j’ai eu envie que mon héroïne le soit.

Margaret Atwood : Dans ton roman, à mesure que s’installe un gouvernement répressif qui arrête les femmes, certaines tentent de passer la frontière canadienne, comme tant d’autres par le passé. Depuis le Minnesota, ce n’est certes pas très compliqué – au moins, il n’y a pas à traverser le Lac Supérieur à la nage –, mais pourquoi le Canada ? Tu penses vraiment qu’on y serait plus bienveillants ? Ou bien le Canada a juste l’air, disons, plus vide que les autres pays ?

Turtle Mountain, Dakota du Nord – Photo NC

Louise Erdrich : Je trouve intéressante cette tendance qu’ont les Américains à considérer le Canada comme étant le meilleur de nous-mêmes. C’est peut-être vrai. Déjà, contrairement à nous, vous avez la sécurité sociale. Et puis chez vous, il n’y a pas de combat acharné visant à entraver le droit des femmes à disposer de leur corps, et vous avez des lois rationnelles sur l’utilisation des armes à feu… Ma réserve, Turtle Mountain, se trouve dans le Dakota du Nord près de la frontière avec le Canada, j’ai de la famille qui vit là-bas. Et enfant, j’ai fait de nombreuses sorties scolaires chez vous à Winnipeg, du coup le Canada est pour moi le pays de la culture. Danse classique, musées et magnifiques œuvres d’art, un brassage de gens qui parlent français et de membres des Premières Nations qui parlent ma langue tribale, l’ojibwemowin, voilà ce que ton pays évoque pour moi.

Margaret Atwood : C’est un beau compliment, mais tout n’est pas aussi idyllique. Il ne faut pas oublier que le Canada a un passé terrible avec les Premières Nations – je pense notamment à l’Indian Act, qui date du XIXe siècle mais qui est digne de l’Allemagne hitlérienne, et au système des pensionnats indiens, qui a non seulement tué beaucoup d’enfants mais ravagé des familles entières, et dont les répercussions se font encore sentir aujourd’hui. Pour en apprendre plus à ce sujet, il suffit d’aller sur le site http://www.recognition2action.ca. Ceci étant dit, je pense comme toi que le Canada n’est pas le pire endroit où trouver refuge si on y est forcé. Et vu la situation de tes personnages, c’est plus ou moins le seul choix qu’ils aient !

Louise Erdrich : C’est très canadien de refuser un compliment. Mais je comprends, parce qu’on est un peu comme ça aussi dans le Dakota du Nord. Et tu as absolument raison en ce qui concerne les pensionnats mis en place pour les enfants des Premières Nations : comme leur éducation avait été confiée à l’Église catholique, il n’y avait aucune surveillance ; les abus sexuels et la maltraitance y étaient endémiques. Et vu qu’on se parle en toute franchise, je me dois de dire ici que les gisements de sable bitumineux de l’Alberta sont un véritable scandale : ils contribuent de façon alarmante au changement climatique et entraînent un taux de cancers mortels sans précédent au sein des communautés indiennes qui vivent dans les environs. Honor the Earth et plusieurs autres associations autochtones se battent contre ces pipelines qui sont un désastre écologique et descendent jusque dans le Minnesota, voire au-delà. Malgré tout, j’aime vraiment le Canada. J’ai même envisagé de fuir, ou plus exactement d’aller tranquillement m’installer, dans le Grand Nord, mais cela impliquerait d’emmener avec moi trente à quarante parents et proches, ce qui est un peu compliqué…

Margaret Atwood : L’héroïne de L’Enfant de la prochaine aurore, Cedar, est une jeune Indienne Ojibwé qui a été adoptée par une famille de Blancs quelque peu New Age, lesquels ont fait d’elle un objet de fétichisation, comme si elle était une princesse indienne sacrée. Mais lorsque celle-ci arrive sur la réserve pour faire la connaissance de sa mère biologique, la réalité fait d’un coup voler en éclats tous les fantasmes qu’elle avait dans la tête. (« J’avais été une enfant de la génération snowflake, un flocon de neige. Privée de ma différence, je fondais », constate-t-elle ainsi.) À quel point as-tu toi-même été un objet de fétichisation, en tant qu’Indienne ? Les gens prennent-ils des gants lorsqu’ils sont avec toi, ou bien regardent-ils ailleurs quand tu fais une blague de mauvais goût ? (L’humour caustique est un trait de ton caractère, n’est-ce pas ? Même si les événements peuvent vite tourner à l’horreur ou à l’émotion dans L’Enfant de la prochaine aurore.)

Louise Erdrich : Pour tout dire, à mes yeux c’est surtout l’école Steiner-Waldorf qui a fait de cette chère Cedar un objet de fétichisation. Pour moi ses parents sont plus ancrés dans la réalité, même si sa mère adoptive est anti-vaccins. En tout cas, ça me fait très plaisir que tu aimes Little Mary, la Reine des damnés. Quelle joie ça a été de façonner un personnage aussi vicieux que cette petite Lolita gothique ! Elle n’est pas inspirée par mes filles, en aucune façon. Mais je vais te dire, des tas de jeunes femmes déchaînées et grossières sont venues chez moi ces trente dernières années, des amies ou parfois même les petites copines de leurs amis garçons, et mes préférées ont toujours été les plus insupportables de toutes.

Ai-je moi-même été un objet de fétichisation ? Peut-être. J’espère de tout cœur l’avoir été au moins une fois ou deux, mais je suis très différente de mes personnages, et vraiment beaucoup plus lisse. On se connaît bien, toi et moi – tu sais que je suis une personne très calme, et pas particulièrement drôle. Au risque de te décevoir, je ne fais jamais de blague de mauvais goût ailleurs que dans mes livres. Et pire que le mauvais goût, le fait est que je n’ai aucun goût particulièrement marqué. Je n’ai jamais eu le don de m’inventer un personnage, qu’il soit cool ou à l’inverse extrêmement rigide et fermé. Je suis juste quelqu’un d’assez aimable, chez qui on peut percevoir un petit air menaçant si on fait vraiment attention.

Kateri Tekakwitha

Margaret Atwood : Tu es peut-être canadienne, alors ! La sainte patronne des Amérindiens, Kateri Tekakwitha – surnommée « Le Lys des Mohawks » –, joue un rôle important dans ton histoire. (Ce n’est pas sa première apparition littéraire : elle s’était déjà immiscée dans Les Perdants magnifiques de Leonard Cohen, en 1966.) Sauf que dans ton livre, elle est ambiguë. Que penses-tu de ces modèles de femmes « parfaites » ? Au moins, dans l’Église catholique, on peut accorder aux femmes certains rôles principaux, ce qui est moins vrai chez les protestants. Mais ces modèles ne seraient-ils pas en réalité une sorte de bâton destiné à mettre une bonne correction à nous autres, femmes imparfaites ?

Louise Erdrich : Ah bon, elle apparaît dans Les Perdants magnifiques ? Je l’ignorais. Il va falloir que j’aille fouiller dans mes vieilles cassettes audio pour réécouter ça. Encore une fois, j’aime beaucoup l’expression que tu utilises, « un bâton destiné à mettre une bonne correction à nous autres, femmes imparfaites ». Les images de saintes sont toutes fausses, inventées et créées par des hommes. Ce sont les Ivanka Trump de l’histoire catholique, qu’on a fabriquées, comme tu le dis si bien, pour nous mettre une bonne correction. Mes héroïnes ont toujours été franchement imparfaites, elles ont même fait de leurs imperfections des vertus. Quant à moi, j’ai tellement essayé d’être une fille bien que ça m’a rendue mauvaise, si tu vois ce que je veux dire. La véritable tragédie d’Hillary Clinton, c’est qu’elle a tout fait pour être aimée. Elle ne pouvait que perdre les élections… Une femme qui a toujours fait de son mieux opposée à un homme qui s’est toujours mal comporté : vu l’époque de dingues dans laquelle on vit, on savait très bien qui allait l’emporter.

Margaret Atwood : Les écrivains qui appartiennent à un groupe menacé (dont font partie les femmes) sont souvent critiqués par les autres membres du groupe quand leurs personnages ne sont pas décrits comme des modèles de vertu et d’émerveillement. Les gens ont l’impression que cela revient à donner des armes à l’ennemi, ou carrément à trahir ses pairs en lavant son linge sale en public. Toi, tu ne t’es jamais dérobée. T’a-t-on déjà jeté la pierre pour ça ?

Louise Erdrich : Je suppose que j’ai protégé mon crâne et tourné le dos pour que les pierres m’atteignent là où je suis le plus rembourrée. Mais au fond, je dois dire que ça m’est complètement égal. Les personnages de roman sont ce qu’ils sont. Je vois très bien à quoi tu fais allusion, cette idée qu’il nous faudrait aujourd’hui publier un communiqué de presse pour s’expliquer et ne pas risquer de froisser les femmes ou les communautés, mais ça ne peut pas marcher comme ça. Ce sont nos conflits intérieurs et nos propres contradictions qui nous rendent intéressants, ainsi que la manière dont on arrive ou non à les surmonter. Ni toi ni moi n’écrivons sur des gens parfaits parce que, s’ils existent, ils sont parfaitement ennuyeux.

Margaret Atwood : J’adore le « journal de suicide » que tient Eddy, le mari de la mère biologique de Cedar. Il y inscrit toutes les raisons pour lesquelles, même s’il a envie de se tuer, il ne le fera sans doute pas aujourd’hui, lesquelles en viennent à constituer des mini-odes à la vie. Puis par la suite, alors que la société au sens large s’effondre, il trouve une nouvelle raison d’être en s’engageant dans un mouvement visant à récupérer les territoires autochtones ancestraux. Est-ce ce qui se produit aujourd’hui, à plus petite échelle ? Les Indiens retrouvent-ils une raison d’être en réclamant leurs terres d’autrefois ?

Louise Erdrich : Que ferait Eddy aujourd’hui, s’il existait vraiment ? Il irait protester à Standing Rock. Même si du pétrole coule désormais dans ce pipeline, ce n’est pas terminé. Ce ne sera jamais terminé. Cela a pris des générations mais aujourd’hui, exactement comme les chefs spirituels de nombreuses tribus l’avaient prédit, on sent clairement que les Indiens avancent, qu’ils reprennent possession de leurs terres, de leur langue, de leur culture, ce qui est une façon de survivre. J’aime cette volonté féroce et ce sentiment d’unité entre les anciens et les jeunes.

En ce moment, je lis beaucoup sur l’histoire de ma propre tribu, la Turtle Mountain Band of Chippewa, ce qui me fait prendre conscience du fait qu’on est souvent passés près de tout perdre. Pourtant, malgré les privations et les pires exactions, notre peuple était farouchement déterminé à survivre et à empêcher notre identité de tomber dans l’oubli. Mon grand-père, Patrick Gourneau, avait reçu une piètre éducation dans son pensionnat indien, mais il s’est débrouillé pour sauver notre peuple de l’extinction au milieu des années 1950. Ça me donne de l’espoir.

Margaret Atwood : Tes livres ont toujours abordé de front ce qui fait la complexité de l’être humain, ses qualités comme ses défauts. Mais dans ce nouveau roman, les choses prennent une tournure particulièrement sombre, et l’on y découvre des actes de trahison dignes d’Orwell – or la torture rend la grandeur d’âme quasi impossible… Bien se comporter, est-ce seulement possible quand on vit dans de bonnes conditions ? Est-ce selon toi difficile dans tous les cas ?

Louise Erdrich : C’est une question que je me pose souvent sans avoir de réponse – comment savoir ce que je ferais, par exemple, si j’étais avocate des droits de l’homme en Chine ? Aurais-je même simplement le courage de défendre les droits de l’homme dans une société où cela me ferait courir le risque d’être torturée, voire tuée ? Le pouvoir d’imaginer des situations moralement compliquées, voilà l’un des grands cadeaux qu’offre la littérature aux romanciers. Seul dans Berlin, de Hans Fallada, fait partie de ce genre de livre. Même dans les circonstances les plus favorables, il n’est pas simple de défendre ce en quoi on croit. Nous vivons une époque difficile aux États-Unis, mais voir tous ces gens déterminés à s’opposer à Trump et à ce qu’il représente me redonne du courage. La démocratie dépend de nos actes individuels.

Margaret Atwood : Dans L’Enfant de la prochaine aurore, tout est protéiforme ; les identités ne sont pas seulement floues, elles changent. L’évolution fait marche arrière, les animaux et les plantes retrouvent leurs formes primitives. Cedar elle-même découvre qu’elle n’est pas celle qu’elle croyait. Et pourtant, elle ne cesse jamais d’espérer. Sommes-nous à un moment de l’Histoire – et plus précisément de l’histoire américaine – où les « certitudes » sont remises en question ? La terre est-elle en train de s’effondrer sous nos pieds ? Si oui, à quoi pouvons-nous encore nous raccrocher ?

Louise Erdrich : Je crois à un changement méthodique. Chaque fois que l’on obtient une avancée historique, comme le droit à l’avortement ou la légalisation du mariage homosexuel, il faut bien garder en tête qu’il a fallu des années de travail en amont pour en arriver là. Lorsque Barack Obama a été élu, cela a pu sembler être un changement soudain. Mais la voie avait été défrichée pour lui bien avant. Il aurait dû en être de même pour Hillary Clinton. Mon père, qui a quatre-vingt-douze ans, était heureux de la soutenir parce qu’il pensait qu’il n’y avait pas mieux préparée qu’elle pour être candidate à la présidentielle. Nous adorons Angela Merkel, lui et moi, et nous espérions vraiment voir deux femmes intelligentes et sensées diriger le monde dans leur tailleur bigarré. Nous aurons une femme présidente plus vite qu’on ne le pense, j’en suis persuadée, mais la route reste semée d’embûches. Maintenant que nous avons goûté à la liberté, nous les femmes sommes avides de pouvoir, et ce dans le but de rendre le monde meilleur.

Au revoir, cher Canada ! S’il vous plaît, continuez à vous battre pour une démocratie progressiste – un pays qui accueille les migrants et tient un discours de vérité et de réconciliation avec les peuples autochtones. Nous avons désespérément besoin de votre exemple et de votre amitié.