L’Ancêtre, Juan José Saer (Le Tripode) – Seb

« Quand nous entrâmes dans le fleuve sauvage qui formait l’estuaire – je sus par la suite qu’ils étaient plusieurs -, nous naviguâmes quelques lieues, mettant en émoi les perruches qui nichaient dans les escarpements de terre rouge, évitant à peine le lent grumeau des caïmans sur les rives marécageuses. L’odeur de ces fleuves est sans égale en ce monde. C’est une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance. Sortir de la mer monotone et pénétrer dans ces eaux fut comme descendre des limbes de la terre. »

Photo : Sébastien Vidal.

L’histoire. En 1515, l’Espagne envoie trois navires explorer les vastes étendues du Rio de la Plata, zone sauvage et indomptée entre les fleuves Uruguay et Parana. Une fois en reconnaissance sur place, le capitaine et ses hommes sont massacrés par une tribu indienne. Seul est épargné un jeune mousse. Il est fait prisonnier et vivra dix ans avec ses ravisseurs. C’est lui qui raconte cette histoire.

Si on est chanceux, on tombe une ou deux fois par an sur un texte de cet acabit. Je veux dire, dans l’espèce du chef d’œuvre. L’ancêtre c’est juste ça, un chef d’œuvre. Un roman d’exception qui patientait dans le limon de la littérature, publié une première fois en 1988, et de nouveau offert, grand cadeau à nous lecteurs, par les éditions Le Tripode que je remercie avec grande chaleur pour cette initiative. Je remercie aussi Sébastien Lavy, libraire chez Page et plume à Limoges, qui a eu la grande inspiration de me mettre ce livre entre les mains. Un bon libraire sait ce que vous aimez, mais il peut aussi vous proposer ce que vous serez susceptible d’aimer.

Juan José Saer est un sacré écrivain, du tonneau XXL. Avec ce récit écrit à la première personne du singulier, le narrateur nous conte une histoire dont l’origine est vraie. Le talent, le génie et le travail ont fait le reste. Quand un livre débute par une phrase comme celle-ci : De ces rivages vides il m’est surtout resté l’abondance de ciel, et qu’on la lit, il se passe quelque chose en nous. Des engrenages se mettent en branle, ils actionnent des émotions endormies. Avec un tel incipit, l’auteur passe un contrat moral avec nous lecteurs. Il s’engage, fait une promesse, et nous aussi. Il dit « je vais t’emporter, tu vas connaître des émotions uniques, voir du pays, découvrir des gens incroyables et singuliers, tu vas entendre ma voix qui dit ma pensée ». Et nous lecteurs, répondons « je m’engage à te suivre, aveuglément, je te fais confiance, je vais écouter ta voix, entendre ton histoire et tout ce qu’elle contient, cette première phrase est ma garantie ». J’ai passé un contrat avec l’auteur, nous avons donné notre parole. Le moins que l’on puisse dire c’est que je ne regrette rien.

Juan José Saer s’est enfoncé plus profondément dans l’esprit de ces indiens que dans le territoire où ils vivent. Il a bâti un monde de pensées, un mode de pensée, propre à ces indigènes si étranges, si secrets, si philosophes. Pour commencer, il réussit à bâtir et nous présenter le monde du vivant, celui qui est né de l’osmose, où tout est lié, dans un équilibre où les sensations, les traditions et les légendes sont légion. Un monde sans les blancs. Avec le concept de « l’intérieur » et de « l’extérieur », il formalise une façon de fonctionner, de vivre son rapport au monde, à la nature, l’idée de nature dépassant de loin ce qui se trouve sur la terre et comprend aussi bien le tangible que l’intangible.

Avec une écriture qui vaut à elle seule le détour, il nous présente un lieu où le magique côtoie le tragique, le beau coudoie l’horreur absolue. Le mousse, ce témoin narrateur, se fait petite souris pour nous en apprendre plus sur cette peuplade dont l’influence est circonscrite à son petit territoire. Ces indiens représentent la grande leçon d’humilité infligée aux humains, conscients de leur rôle, tendant vers une mission qu’ils pensent être la leur. Extrait :

Je les savais capables de résistance, de générosité et de courage, habiles dans le maniement du connu : il suffisait de voir leurs objets et l’habileté avec laquelle ils les faisaient et les utilisaient pour comprendre aussitôt que ces hommes ne se laissaient pas intimider par la rude écorce du monde. Mais ils étaient comme des naufragés sur un radeau, essayant de maintenir la discipline à bord tandis que l’orage se déchaîne, en pleine nuit, sur une mer inconnue.

Il y a de l’héroïsme, chez ces indiens, à vivre le quotidien. Rien ne les décourage. Les éléments se déchaînent ? Peu importe. Le fleuve a emporté le village dans sa crue ? Ils reconstruisent, tous en eux-mêmes, courbés devant la tâche, silencieux et acharnés, comme détenteurs d’une vérité plus précieuse que ce dont elle témoigne, gardiens d’une moralité et d’un honneur piliers de tout ce qui existe.

Une fois l’an, lorsqu’ils s’adonnent au cannibalisme, dans des scènes crues, terribles, suivies d’orgies dantesques, ils cèdent à de vieux démons pour mieux les évacuer, les repousser, éviter qu’ils hantent leur quotidien et les entravent. Céder pour ne plus être tenailler par le désir. Je crois que c’est ce qui en dit le plus long sur la psychologie de cette tribu. Par exemple, ils ne vivent que dans le présent, le passé et le futur n’existent pas. Chaque minute est l’objet de toute leur attention, et ainsi passe la journée. Un somptueux passage explique très bien leur manière de concevoir leur existence :

C’est pour cela qu’ils étaient si efficaces et anxieux : efficaces parce que le vaste jour et ce qui le peuplait dépendait d’eux, et anxieux parce qu’ils n’étaient jamais sûrs que ce qu’ils édifiaient n’allait pas à tout moment s’écrouler. Ils tenaient sur leur tête, en équilibre précaire, périssables, les choses. À la moindre inattention, elles pouvaient dégringoler et les entraîner dans leur chute.

Mais ce roman colossal de vigueur et de pensée, c’est aussi un regard sur ce que nous devenons lorsque nous cessons d’être nourris par une culture, un environnement familier. La vie que commence à vivre notre narrateur lorsqu’il arrive prisonnier dans la tribu, c’est d’abord un étonnement, puis un effacement de ce qu’il connaît, peu à peu, un tumulte qui s’éloigne, une civilisation qui s’estompe comme un rivage que l’on voit s’éloigner. Ensuite, ce terrain à nouveau vierge se recouvre de façons nouvelles, de mots inconnus qu’il faut amadouer, interpréter. Il faut découvrir le ciel qu’on avait pourtant au-dessus de la tête depuis toujours, se rendre compte du discours de chaque étoile, de la litanie du vent, des saisons ; les saisons, le seul calendrier qui vaille. Un homme neuf peut émerger d’une ébauche, il en résulte un manque, celui de l’achèvement. Ce manque ne sera jamais comblé par l’aventure, la nouvelle vie.

Je pourrais vous parler des heures de ce roman qui est un monument. Un monument pas facile, qui se mérite, mais quelle joie d’y être, de s’en emparer, de faire corps. Je sais déjà, alors que seulement quelques jours me séparent de la fin de sa lecture, que je le relirais, et que j’y trouverai d’autres choses, des éléments essentiels. Il rôdera bien souvent dans ma tête, il va se faire une place sur ma table de chevet.

Je vous laisse avec une phrase fondamentale qui vous ouvrira le chemin, page 173.

Le seul savoir juste est celui qui reconnaît que nous savons seulement ce qui condescend à se montrer.

(une sacrée putain de phrase à ressasser, explorer, répéter, développer)

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon.

Seb.

L’Ancêtre, Juan José Saer, Le Tripode, 180 p. , 10€.

Poursuite, Joyce Carol Oates (Philippe Rey) – Véro

Photo : Véro Faverjon Prost.

Le pouvoir des hommes, celui de séduire l’adolescente et celui d’anéantir la femme, celui d’arracher à une petite fille le mensonge qui entraînera la descente aux enfers de sa mère, tout dans ce court et terrible roman de Joyce Carol Oates peut se lire à l’aune de l’emprise exercée par les hommes sur les femmes qu’ils souhaitent ou pensent posséder, pour le meilleur (peut-être), ou pour le pire (sûrement).

Poursuite, ça commence donc par l’enquête angoissée que mène Willem sur l’accident (ou le suicide ?) dont a été victime (ou responsable ?) Abby, sa toute jeune épouse, renversée par un bus au lendemain de leur mariage.

À sa sortie du coma, « Abby songe que « Chérie est synonyme de coercition », quand la tendresse inquisitrice de son mari à son chevet et ses questions insistantes la forcent à confesser son passé, qu’on sait d’emblée marqué par la tragédie.

Poursuite, ça devient alors la mise au jour de ces faits anciens – en une prise de conscience douloureuse et à la manière d’une révélation photographique, par laquelle l’image latente est peu à peu transformée en image visible. On voit ainsi se dessiner une autre histoire de domination, celle subie par la mère d’Abby, et on s’approche inexorablement de son dénouement cauchemardesque. On suit les balises que sont les souvenirs tronqués, refoulés ou travestis, les songes tourmentés de la jeune femme convalescente, pour découvrir la vérité sur la disparition brutale de ses parents. Ce n’est pas un hasard si Abby travaillait avant son « accident » au centre de réhabilitation des aveugles de son quartier : ce qu’elle a vu quand elle était petite fille lui est resté obscur et indicible (« Avait vu mais sans voir. Elle apprendrait à ne plus voir. ») , jusqu’à ce que de ses yeux tombent les écailles, au moment de se trouver liée à son tour par le mariage, et qu’alors sa langue se dénoue, sa parole se libère.

« C ‘est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme et ils deviendront une seule chair » est-il écrit dans la Genèse ( Genèse2, 24). Voilà, c’est là qu’il s’est refermé autrefois, le bon gros piège, c’est là qu’il se referme toujours, la boucle est bouclée : ce qui nous unit est aussi ce qui nous emprisonne et c’est à coup sûr le refus d’y consentir encore qui a précipité Abby sous les roues du bus. Car ce qu’elle a approuvé enfant a scellé le sort de sa mère et, comme souvent, Joyce Carol Oates dépeint à merveille les thèmes de l’innocence et de la culpabilité, du mensonge, et cette espèce d’hyper-conscience du réel que possèdent les enfants, malgré tout ce qui leur est caché, malgré tout ce qui est tu.

On peut s’attarder un peu sur les contextes – le culte de l’Église méthodiste réformée et la guerre du Golfe sont là, en toile de fond – ou sur les émotions – ces questions bouleversantes qui surgissent en même temps que la mémoire revient – mais ce sont les faits que Joyce Carol Oates autopsie le mieux, s’attachant à décrire très précisément, cruellement et minutieusement le drame, décortiquant le fait divers pour analyser la mécanique de la domination masculine poussée jusqu’au meurtre.

Un roman dans l’air du temps c’est sûr, le temps des luttes … nécessaires, sans cesse à renouveler, contre les dogmes, le patriarcat, les féminicides .

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Auché.

Véro.

Poursuite, Joyce Carol Oates, Philippe Rey, 219 p. , 20€.

Les Rois du Yukon, Adam Weymouth (Albin Michel) – Fanny

PhoPhototo :Fanny.

Je pensais suivre le Yukon, en pleine nature, lecture des paysages, des rivages, la captation de la beauté sauvage, la lecture d’un être solitaire remontant le cours, à la rencontre d’un poisson mythique: le chinook ou saumon royal. Quelle ne fut pas ma – bonne – surprise de croiser autant de monde au fil de ce récit intense, passionnant..

Le Yukon est une terre faite de légendes, située au nord du Canada, pour qui aime ce que l’on nomme « les grands espaces », dont la capitale est Whitehorse, regroupant 70% de la population de ce territoire. C’est le lieu où Jack London participa à la « Ruée vers l’or », de 1897 à 1898, c’est ici que se déclencha sa carrière de journaliste et écrivain.
Le Yukon – « grande rivière » en langue gwich’in – est le fleuve qui donne le nom au lieu; sa longueur totale est de 3185 kilomètres, traversant Whitehorse, Dawson, Fort Yukon, jusqu’au vastes régions naturelles d’Alaska, avant de se jeter dans la mer de Béring. C’est sur cette étendue fluviale qu’Adam Weymouth décide de partir en kayak afin de témoigner du parcours incroyable du chinook, ce saumon sublime remontant les eaux tumultueuses – et dangereuses – afin de retourner sur sa terre de naissance pour y pondre, puis y mourir, épuisé, au sein de ces « eaux blanches, denses, d’un brun laiteux. »

En plus d’être remarquablement intéressant, c’est aussi magnifiquement puissant de lire un tel ouvrage parce qu’il te parle de l’histoire multiple d’une région, d’instinct incontournable, de rêves et d’espoir, de solitude, de gloires, d’abandons tragiques des peuples autochtones, de l’odyssée d’un poisson, de lâcheté face à la question environnementale, d’un territoire qui se meurt à mesure que se raréfie le nombre de chinooks au cœur du fleuve.
Adam Weymouth te fera parcourir des endroits grandioses tout en te permettant de rencontrer des hommes, et quelques femmes, dénonçant des situations parfois ubuesques, souvent tristes sur ce « don » que nous avons à gâcher ce qui nous est le plus précieux.

Avec la traduction de Bruno Boudard, Adam Weymouth, journaliste à « The Guardian » ou « The Atlantic », se meut en romancier.
Dans  Les rois du Yukon , tu y trouveras de l’aventure, du suspense, de l’apprentissage, des personnages marquants, une enquête rebondissante, l’épopée d’un poisson pour lequel tu t’attaches – une prouesse d’Adam – et cette nature, sublime.
Dans ces lignes, tout y est authentique, véritable, sans effet de manche. C’est le parcours d’un jeune homme qui découvre un territoire et aime à nous le faire apparaître, à la fois dans sa simplicité et sa complexité.
J’ai eu les larmes aux yeux avec cette envie furieuse de préserver ce qui ne peut – presque – plus l’être, d’aller caresser ce mythique chinook qui possède en lui cette envie incroyable de revenir de là où il vient – un sur dix mille -, dans le ventre de cette terre, pour y déposer ses œufs dans la frayère, après avoir parcouru 2400 kilomètres depuis l’océan.
Il en faut du courage et de l’obstination.

Dans cette aventure au long cours, tu croiseras, notamment, un garde-chasse revenant sur ses souvenirs d’enfance liés au fleuve, et, autrefois, son abondance, un ancien des Tr’ondëk Hwëch’ins, membre des Premières Nations, t’expliquant l’avant et l’après de l’année 1897, avec l’arrivée des orpailleurs et l’afflux conjoint des spéculateurs fonciers, un clochard céleste, épris de liberté, devenu vedette d’une émission de téléréalité – « Yukon Gold : l’or à tout prix » -, ceux et celles venu(e)s s’installer dans le coin pour y assouvir leur fantasme de la frontière sauvage, une femme nostalgique de sa région des Esquimaux Yupiks, le meilleur chasseur-piégeur de Fort Yukon, sorte de grande gueule mais cœur sur la main pour veiller sur les siens, l’amoureuse sportive d’Adam Weymouth, un couple de pêcheurs de la communauté Yupiks et les gestes ancestraux se perdant dans les limbes de la – mauvaise – gestion gouvernementale, une jeunesse désorientée à Yoyukuk, une survivante des pensionnats autochtones et notamment des pères George S. Erdal et Joseph Lundowski, de quoi avoir envie d’aller cracher sur leur tombe – « À St Michael , on estime à 80% des enfants, soit presque une génération entière de Yupiks, furent abusés par Erdal et ceux qui travaillaient avec lui » -. Mais aussi, et encore, des pêcheurs qui ne pêchent plus comme avant, et ces gamins d’Emmonak qui rêvent d’Ailleurs; Emmonak, 762 habitants, ce dernier village avant l’océan, d’où partent les saumons royaux et autres beautés du fleuve, embarqués sur d’immenses porte-conteneurs pour finir dans nos assiettes aux quatre coins du globe.

Au sein de ces circonvolutions, Adam Weymouth nous raconte l’odyssée du chinook, le territoire qui fut et est désormais le sien, pour ce qui fut, pour lui, le meilleur, et devient le pire. Tu pars dans une expédition, happée par cette histoire qui reflète l’histoire de notre monde, nous relie toutes et tous, de la plus belle et triste des manières d’être « vivant ».

« Avant 1897, le mode de vie des Tr’ondëk Hwëch’ins était resté plus ou moins immuable pendant plusieurs millénaires. Chaque année s’organisait selon un cycle qui amenait les familles à se transporter de camp en camp afin de suivre la ressource dont elles dépendaient. (…)À présent ils ont empoisonné la grande rivière. La mer est en train de mourir. Quand on voit ces grosses baleines venir agoniser sur la côte, on sait qu’il y a un problème. Elles n’ont nulle part où aller. Je devrais pas dire que c’est la faute des Blancs, mais ils font beaucoup de dégâts. Ils savent ce qui va se passer, mais ce qui compte le plus c’est les dollars. Le poisson n’a pas changé, c’est nous qui changeons. »

Le récit d’Adam Weymouth va te donner envie de prendre la tangente et d’afficher ton amour pour ces chinooks, véritables « rois du Yukon », mais pour combien de temps encore ?
Voici une épopée chaleureuse, haletante, foncièrement passionnante, nécessairement alarmiste, éblouissante, de quoi la prendre contre toi et naviguer quelque temps en sa compagnie.


Gros coup au cœur élégiaque !

Fanny.

Les Rois du Yukon, Adam Weymouth, Albin Michel, 333 p. , 21€90.

Blackwood, Michael Farris Smith (Sonatine) – Yann

« Les vignes pendaient des bosquets tels des rideaux donnant sur les coulisses, et l’homme y pénétra. Se tenant là parmi les arbres. S’enfonçant plus profondément. La voûte de kudzu au-dessus de lui bloquait l’éclat de la lune et dans l’obscurité il entendit des choses et s’en imagina d’autres, et il regagna la route précipitamment. Sa respiration plus rapide, son coeur plus rapide. Les coins de sa bouche se soulevèrent et esquissèrent un sourire. il ne voulait plus partir. il ne voulait plus s’éloigner dans la nuit. »

Photo : Yann Leray.

Après s’être fait remarquer dès 2015 avec Une pluie sans fin dans la défunte collection Super 8 (déjà chez Sonatine), Michael Farris Smith confirme avec ce quatrième roman qu’il possède une voix et, surtout, un imaginaire bien à lui. Toujours profondément ancré dans le Sud dont il est originaire (le Mississipi en l’occurrence), Blackwood devrait confirmer les espoirs placés en lui.

De retour dans la petite ville de Red Bluff vingt ans après l’avoir quittée, Colburn espère pouvoir y retrouver une vie aussi normale que possible malgré les fantômes de son enfance qui hantent ce lieu. Mais il n’est pas le seul nouvel arrivant : un couple de paumés accompagnés de leur enfant débarque un beau jour dans une voiture en fin de course et pose ses sacs quelque part au bord de la route … Dans cette ville en plein déclin, la disparition de deux frères jumeaux quelques jours plus tard va réveiller les mauvais souvenirs en même temps que les rancunes les plus tenaces.

Photo : Philippe Matsas.

Construit sur une trame usée jusqu’à la corde, Blackwood convainc pourtant sans peine, preuve s’il en était besoin du sacré talent de conteur de Farris Smith qui, dès les premières lignes, impose une ambiance étouffante à l’image du kudzu, cette vigne vierge qui envahit les environs de la ville et recouvre aussi bien les arbres que les maisons abandonnées et tous les déchets que les hommes peuvent laisser derrière eux. Prenant place au sein d’un décor oppressant, d’une ville dont la fin semble proche, inexorablement grignotée par une végétation que les habitants ont renoncé à essayer de maîtriser, Blackwood ne laisse que peu de place à l’espoir. Michael Farris Smith met ici en scène des personnages malmenés par le destin, sortes de marionnettes luttant en vain pour couper les fils qui les dirigent, victimes de leur passé comme de leurs sentiments.

« Red Bluff était passée du statut de nille part à celui de quelque part en seulement quelques heures. L’angoisse et le chagrin avaient réveillé la ville endormie avec des émotions qui étaient comme des coups de poing dans le ventre. »

Photo : Andy Anderson.

Marqué par un drame qui ouvre le roman, Blackwood est le récit d’une impossible rédemption en même temps que celui d’une plongée dans le mal absolu, au coeur des ténèbres. Malgré leur conscience que le salut ne peut venir que de la fuite, ses protagonistes échouent à quitter la ville, comme attachés eux aussi par ce kudzu qui finira par tout recouvrir. Moite, suffocant, Blackwood suinte l’angoisse et la noirceur, parfait représentant de ce « Southern Gothic » qui n’en finit pas d’altérer la frontière entre réel et fantastique, donnant ainsi libre cours à nos cauchemars intimes.

Yann.

Blackwood, Michael Farris Smith, 281 p. , 21€.

Les Oiseaux du temps, Amal El-Mohtar & Max Gladstone (Mu / Mnémos) – Yann

« Elle scrupte les ombres, cherchant son chasseur, sa proie. Elle perçoit les infra et les ultrasons. Elle se languit d’un contact, d’un nouveau combat, plus valeureux, mais elle est seule avec les cadavres, les éclats, et la lettre laissée par son ennemie. »

Née il y a tout juste un an, la collection Mu des éditions Mnémos publie peu (6 titres depuis sa création) mais publie bien. Portés par des couvertures remarquables, les textes proposés brillent par leur originalité et leur force. Les Oiseaux du temps, oeuvre écrite à quatre mains par deux chroniqueurs du New York Times, arrive en France précédé d’une réputation flatteuse, ses qualités ayant déjà été récompensées outre-Atlantique par les plus grands prix des littératures de l’Imaginaire (le Hugo, le Nebula et le Locus, rien de moins). Il était donc tentant de se pencher sur ses 188 pages et tenter de comprendre l’engouement provoqué par ce premier roman, dont la forme épistolaire pouvait pourtant rebuter quelque peu.

Photo : Yann Leray.

Combattantes clés d’une guerre spatio-temporelle dont l’origine se perd dans les brumes du passé, Bleu et Rouge s’affrontent sans relâche, confrontant leur imagination et leur dextérité au cours de batailles hors du commun lors desquelles elles modifient à leur guise le destin des hommes. Rouge est sous les ordres de Combattante, Bleu sous ceux de Jardin, deux entités puissantes dont on ignore les raisons de la rivalité. Mais, au fil des combats, un respect mutuel naît entre les deux guerrières qui engagent une correspondance secrète au risque de se voir accusées de collaboration avec l’ennemi. Peu à peu, le ton de ces missives se fait plus intime, plus pressant aussi et l’amour semble vouloir se faire une place sur les champs de bataille.

Les Oiseaux du temps est un texte à la beauté étrange et entêtante, qui pourrait emprunter à Christophe le titre de sa chanson « le Beau bizarre ». Roman intemporel et délicat, il déconcerte et séduit, intrigue et fascine. Pourtant pas d’un accès évident, volontairement flou par moments, virtuose et poétique, il parvient néanmoins à enferrer le lecteur dans les fils de son récit, les brins de son histoire, ainsi que la vivent ses protagonistes. Car le temps devient ici une notion bien différente de celle que nous, simples humains, pouvons en avoir et la façon dont il est vécu par Bleu et Rouge ne peut que nous interpeller.

« Toutes les batailles ne sont pas grandioses, toutes les armes ne sont pas féroces. Même nous, qui combattons à travers le temps, oublions la valeur d’un mot prononcé au bon moment, d’un bruit dans le bon moteur, d’un clou dans le bon sabot … Il est si facile de détruire une planète que l’on peut négliger la valeur d’un murmure susurré à la neige. »

On ne pourra qu’admirer l’harmonie qui semble envelopper ce texte, la façon dont les deux auteurs ont mêlé leurs écritures sans que l’un ne prenne le dessus, sans que l’on sache même qui écrit quoi. L’ensemble est d’une cohérence exemplaire malgré les postulats spatio-temporels volontairement flottants sur lesquels repose le récit. Empreint d’un voile qui ne découvre que partiellement les faits, Les Oiseaux du temps rayonne d’une flamme unique qui touche au coeur, nous laissant rêveurs aux yeux brillants, conscients d’avoir lu des pages rares, d’avoir aperçu de nouveaux territoires littéraires dont les promesses aident à oublier la médiocrité trop souvent proposée par ailleurs. Virtuose, éminemment original, puissamment poétique, il devrait sans aucun doute marquer cette année de lectures.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Julien Bétan.

Yann.

Les Oiseaux du temps, Amal El-Mohtar et Max Gladstone, Mu, 188 p. , 19€.