Un été en BD, épisode 2 – Carbone & Silicium, Mathieu Bablet (Ankama) – Yann

Construisant depuis quelques années une oeuvre aussi originale qu’ambitieuse et réussie, Mathieu Bablet parvient à étonner à chaque nouvelle BD et ce n’est pas celle-ci qui changera la donne. La Belle Mort (Ankama 2011), publié à l’âge de 24 ans, impressionnait par la force et la précision de son dessin, alliées à une imagination fertile. Adrastée puis Shangri-La viennent confirmer les espoirs placés en lui et les ventes commencent à se montrer à la hauteur de la qualité de son travail.

Mathieu Bablet.

2046. Fraîchement créés par la Tomorrow Foundation, Carbone et Silicium sont les prototypes d’une nouvelle génération de robots destinés à accompagner les humains vieillissants. Dotés d’une intelligence artificielle hors-normes, ils possèdent toutes les connaissances emmagasinées par l’Homme depuis la nuit des temps mais leurs créateurs ne leur ont accordé qu’une durée de vie de quinze ans, lois du marché obligent … Aidées par leurs prodigieuses capacités intellectuelles, les I.A. vont trouver le moyen de piper les dés et se lancer sur la voie de l’éternité, assistant simultanément au déclin de la planète et à celui de ses occupants.

Mathieu Bablet.

Si l’intelligence artificielle et le transhumanisme constituent les thèmes centraux de Carbone et Silicium, Mathieu Bablet y pose bien d’autres questions et ouvre la porte à des sujets comme l’écologie et l’avenir de l’humanité, redonnant véritablement sens au mot anticipation ainsi qu’à celui d’humanisme. Les errances physiques et mentales des deux principaux protagonistes du récit s’avèrent aussi bouleversantes que riches d’enseignements, renforcées par une aisance graphique exceptionnelle.

Mathieu Bablet.

Visuellement époustouflant, Carbone et Silicium brille également par l’intelligence de son scénario et la richesse des pistes de réflexion qu’il propose. Mathieu Bablet s’y impose comme un auteur complet, dont la qualité du travail force le respect et offre ici une oeuvre majeure, appelée à devenir un classique du genre d’ores et déjà récompensé par le prix France Inter BD 2021.

Yann.

Carbone et Silicium, Mathieu Bablet, Ankama, 267 p. , 22€90.

Le Silence selon Manon, Benjamin Fogel (Rivages) – Aurélie

La Transparence selon Irina avait été une découverte choc pour moi voici deux ans. J’en avais parlé ici. Quand Benjamin m’a annoncé travailler sur un roman se déroulant une trentaine d’années auparavant et menant à la société si brillamment décrite dans son précédent livre, j’ai ressenti une grande impatience mais également une légère appréhension : allais-je retrouver l’emballement que j’avais connu ?

Il ne m’a fallu que quelques pages pour me sentir à nouveau délicieusement entourée par les mots et les personnages de l’auteur. Une nouvelle fois je me suis dit que sa plume avait un petit côté magique et apportait une belle touche d’originalité et de peps au paysage éditorial français actuel.

Son point de départ : en 2025, le cyber affrontement entre masculinistes et féministes a pris tellement d’ampleur qu’une brigade spéciale a été créée pour y faire face. Au début du roman, tout semble clair et facilement identifiable, d’un côté se tiennent les méchants harceleurs et de l’autre les gentils qui essayent de se battre pour que leurs valeurs triomphent.

Pourtant, le lecteur est bien vite entraîné dans l’intimité de Simon, Iris, Yvan, Tristan, Manon et les autres, découvrant page après page la complexité de situations et d’interactions souvent toxiques. Alors que politique et nouvelles technologies deviennent de moins en moins dissociables, les enjeux personnels et les idéaux rêvés s’entrecroisent dangereusement. Plus on avance dans le livre, plus il nous semble entendre le tic tac annonçant l’explosion imminente d’une bombe prête à faire d’énorme dégâts. La structure est parfaite et j’arrive rarement à la fin d’un roman en la trouvant si réussie.

Benjamin Fogel ne tombe jamais dans la facilité, il tient droite sa ligne et nous confronte à des sujets passionnants. La place de l’anonymat dans nos sociétés modernes, les extrémismes de tous bords, la solitude, la difficulté à fonder un couple et à le voir perdurer, l’importance qu’on donne à l’image qu’on renvoie à autrui…

A travers la surdité de Manon et le soudain acouphène de Simon dans un microcosme où la musique a une importance essentielle, il interroge également notre rapport au son et la difficile intégration dans la société telle qu’on la connaît quand on est différent.

Voilà une découverte littéraire époustouflante à ne surtout pas manquer !

Aurélie.

Le Silence selon Manon, Benjamin Fogel, Rivages / Noir, 343 p. , 20€.

Les Oiseaux du temps, Amal El-Mohtar & Max Gladstone (Mu / Mnémos) – Yann

« Elle scrupte les ombres, cherchant son chasseur, sa proie. Elle perçoit les infra et les ultrasons. Elle se languit d’un contact, d’un nouveau combat, plus valeureux, mais elle est seule avec les cadavres, les éclats, et la lettre laissée par son ennemie. »

Née il y a tout juste un an, la collection Mu des éditions Mnémos publie peu (6 titres depuis sa création) mais publie bien. Portés par des couvertures remarquables, les textes proposés brillent par leur originalité et leur force. Les Oiseaux du temps, oeuvre écrite à quatre mains par deux chroniqueurs du New York Times, arrive en France précédé d’une réputation flatteuse, ses qualités ayant déjà été récompensées outre-Atlantique par les plus grands prix des littératures de l’Imaginaire (le Hugo, le Nebula et le Locus, rien de moins). Il était donc tentant de se pencher sur ses 188 pages et tenter de comprendre l’engouement provoqué par ce premier roman, dont la forme épistolaire pouvait pourtant rebuter quelque peu.

Photo : Yann Leray.

Combattantes clés d’une guerre spatio-temporelle dont l’origine se perd dans les brumes du passé, Bleu et Rouge s’affrontent sans relâche, confrontant leur imagination et leur dextérité au cours de batailles hors du commun lors desquelles elles modifient à leur guise le destin des hommes. Rouge est sous les ordres de Combattante, Bleu sous ceux de Jardin, deux entités puissantes dont on ignore les raisons de la rivalité. Mais, au fil des combats, un respect mutuel naît entre les deux guerrières qui engagent une correspondance secrète au risque de se voir accusées de collaboration avec l’ennemi. Peu à peu, le ton de ces missives se fait plus intime, plus pressant aussi et l’amour semble vouloir se faire une place sur les champs de bataille.

Les Oiseaux du temps est un texte à la beauté étrange et entêtante, qui pourrait emprunter à Christophe le titre de sa chanson « le Beau bizarre ». Roman intemporel et délicat, il déconcerte et séduit, intrigue et fascine. Pourtant pas d’un accès évident, volontairement flou par moments, virtuose et poétique, il parvient néanmoins à enferrer le lecteur dans les fils de son récit, les brins de son histoire, ainsi que la vivent ses protagonistes. Car le temps devient ici une notion bien différente de celle que nous, simples humains, pouvons en avoir et la façon dont il est vécu par Bleu et Rouge ne peut que nous interpeller.

« Toutes les batailles ne sont pas grandioses, toutes les armes ne sont pas féroces. Même nous, qui combattons à travers le temps, oublions la valeur d’un mot prononcé au bon moment, d’un bruit dans le bon moteur, d’un clou dans le bon sabot … Il est si facile de détruire une planète que l’on peut négliger la valeur d’un murmure susurré à la neige. »

On ne pourra qu’admirer l’harmonie qui semble envelopper ce texte, la façon dont les deux auteurs ont mêlé leurs écritures sans que l’un ne prenne le dessus, sans que l’on sache même qui écrit quoi. L’ensemble est d’une cohérence exemplaire malgré les postulats spatio-temporels volontairement flottants sur lesquels repose le récit. Empreint d’un voile qui ne découvre que partiellement les faits, Les Oiseaux du temps rayonne d’une flamme unique qui touche au coeur, nous laissant rêveurs aux yeux brillants, conscients d’avoir lu des pages rares, d’avoir aperçu de nouveaux territoires littéraires dont les promesses aident à oublier la médiocrité trop souvent proposée par ailleurs. Virtuose, éminemment original, puissamment poétique, il devrait sans aucun doute marquer cette année de lectures.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Julien Bétan.

Yann.

Les Oiseaux du temps, Amal El-Mohtar et Max Gladstone, Mu, 188 p. , 19€.

Les Somnambules, Chuck Wendig (Sonatine) – Yann

Sans conteste, LE blockbuster de ce début d’année, la concurrence n’a qu’à bien se tenir. Mais qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête de Chuck Wendig pour le pousser à écrire un premier roman de presque 1200 pages ? En soi, c’est déjà une performance mais ce qui l’est bien davantage, c’est que ce roman se dévore en quelques jours sans que l’on ne s’y ennuie un instant. Les éditions Sonatine peuvent se féliciter de cette trouvaille, Les Somnambules devrait rapidement devenir un incontournable de leur catalogue.

Photo : Yann Leray.

Lorsqu’une jeune habitante de Pennsylvanie quitte de nuit le domicile familial avec toutes les apparences d’une personne frappée de somnambulisme et lorsque cette jeune fille est peu à peu rejointe dans sa marche par d’autres errants, le pays se retrouve confronté à une situation inédite. Qui sont ces marcheurs, où vont-ils, comment faire pour les arrêter et leur permettre de retrouver un état normal ? L’inquiétude gagne rapidement toutes les strates de la société, les théories fleurissent et les tensions s’exacerbent. Rapidement, quelques prédicateurs pointent du doigt cette légion de marcheurs, les accusant de tous les maux, bientôt rejoints dans ce déferlement de haine par des milices d’extrême droite prêtes à profiter du chaos naissant pour se faire une place en laissant libre cours à leur violence. Six mois plus tôt, au Texas, Jerry Garlin inaugurait le chantier de son prochain parc d’attractions en faisant exploser une grotte dans laquelle nichait une colonie de chauve-souris…

Les Somnambules est paru aux États-Unis en 2019, à un moment où nul n’avait encore entendu parler du Covid. Il se montre pourtant incroyablement en prise avec notre époque et les bouleversements qu’elle connaît et reflète avec force les questionnements et les angoisses contemporains. En mettant en scène ce troupeau de marcheurs, les fameux somnambules, Chuck Wendig ne fait rien d’autre qu’exposer les tensions sous-jacentes de nos sociétés actuelles, minées par la peur de l’inconnu et promptes à désigner des boucs émissaires responsables de tous leurs maux. À travers la figure du pasteur Matthew Bird et son rapport pour le moins complexe à la religion, Wendig éclaire la collusion entre discours religieux et doctrines extrémistes et la façon insidieuse dont les secondes viennent parasiter les premiers. La défiance envers les dirigeants du pays est également omniprésente au sein du récit et la violence des propos de Creel, le candidat républicain, ainsi que son manque absolu de sang froid ne manqueront pas de rappeler un tristement célèbre président américain récemment écarté du pouvoir.

Mais Les Somnambules tire également sa force d’ailleurs : le virus auquel l’humanité se trouve confrontée est particulièrement crédible et les descriptions médicales que livre Wendig semblent tout sauf fantaisistes, en tout cas basées sur des pathologies déjà étudiées à travers le monde. Ajoutez à cela un sens inné de la narration et la capacité de son auteur à garder son récit sous tension tout au long de ces 1200 pages et vous obtiendrez un de ces romans fleuves auxquels nous avait habitués Stephen King, référence obligatoire ici mais qui ne semble pas intimider un instant Chuck Wendig. Tenant en permanence le lecteur en haleine grâce aux nombreux points de vue qui se succèdent et à la multiplicité des questions soulevées au fil des pages, Les Somnambules est une belle réussite, largement à la hauteur de ses ambitions qui n’étaient pourtant pas des moindres.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul-Simon Bouffartigue.

Yann.

Les Somnambules, Chuck Wendig, Sonatine, 1165 p. , 25€.

Un long voyage, Claire Duvivier (Aux Forges de Vulcain) – Yann

On la connaissait éditrice (voir l’entretien ici), on la découvre romancière. Claire Duvivier publie donc Un long voyage, son premier roman, Aux Forges de Vulcain, maison indépendante au catalogue inclassable et décalé, portée par l’énergie de David Meulemans. Alors que les romans que publie l’auteure avec son acolyte Estelle Durand ont une tonalité plutôt noire, voire très noire, et souvent sociale, ce Long voyage est à ranger parmi les littératures de l’imaginaire, genre auquel, avouons-le, on ne s’est que très peu frotté depuis pas mal d’années.

Il faudra donc très vite reconnaître l’excellente surprise que constitue ce roman, tant par ses qualités d’écriture que par la cohérence et la finesse de sa trame. Créant avec justesse et sobriété un monde atypique, Claire Duvivier y développe l’histoire de Liesse, jeune homme né d’une famille de pêcheurs et banni de son île à la mort de son père. Recueilli par le régisseur de la concession impériale de Tanitamo et son apprenti, Liesse va apprendre à évoluer au sein de cette société nouvelle pour lui. Son aisance et ses capacités lui permettent finalement d’obtenir le poste de secrétaire particulier de l’ambassadrice impériale dans l’Archipel. C’est en la suivant dans l’exercice de ses fonctions que Liesse verra sa vie basculer en même temps que l’empire pour lequel il oeuvre.

Un long voyage est le récit que livre, quelques années après les faits, Liesse à sa nouvelle compagne. Il y relate les événements survenus, en s’attachant plus particulièrement à la figure de Malvine Zélina de Félarasie, ambassadrice au destin hors norme, dont les tribulations amèneront la fin du monde tel qu’elle le connut. Prenant le temps de poser les fondations de son roman, avant de lui donner plus de rythme, Claire Duvivier séduit par son écriture à à la fois fine et sobre, délicate et classique. Elle excelle à dépeindre aussi bien les rapports de classes au sein d’une société très hiérarchisée que les problématiques liées aux langues des différents peuples qui constituent l’Empire. Egalement attachée à l’aspect politique de la situation, elle en offre une représentation pertinente et en joue habilement pour graisser les rouages de son histoire. Ajoutant à tous ces éléments une pincée de distorsion temporelle, l’auteure parvient à convaincre sans tomber dans la surenchère et offre un premier roman qui, plus qu’une agréable surprise, étonne et séduit, rappelant au passage certains récits du grand Jack Vance auquel on voua une forme de culte il y a bien longtemps. La comparaison est flatteuse mais justifiée et l’on se prend à espérer un nouveau voyage dans l’univers de Claire Duvivier.

Yann.

Un long voyage, Claire Duvivier, Aux Forges de Vulcain, 313 p. , 19€.