Pharmakon, Olivier Bruneau (Le Tripode) – Yann

Illustration de couverture : Natalie Levkoska – L’homme au tabouret.

En grec ancien, le mot φάρμακον (phármakon) pouvait, selon le contexte dans lequel il était utilisé, signifier aussi bien le remède ou la drogue que le venin ou le poison. Mais il existait également un troisième sens, plus surprenant, celui de bouc émissaire, au sens de victime sacrificielle. Si ces trois interprétations semblent pouvoir se prêter au roman d’Olivier Bruneau, grande est la tentation de penser que c’est la dernière qu’il évoque dans ces pages. Doté d’une imagination bouillonnante et grand amateur de cinéma, l’homme a déjà fait parler de lui avec un Dirty Sexy Valley particulièrement transgressif (Le Tripode 2018), furieux pastiche, mélange de porno et d’horreur. Son second roman, Esther (Le Tripode 2020), a peut-être souffert de ce coup d’éclat et gagne sans aucun doute à être découvert à son tour car il offrait une réflexion intéressante autour du couple et de l’intelligence artificielle.

Isolés dans un pays déchiré par la guerre, retranchés dans leur camp, des mercenaires au service d’une entreprise privée ont pour mission de protéger une raffinerie de pétrole. L’un d’eux, tireur d’élite, reçoit un traitement expérimental qui doit lui permettre de rester sans sommeil plusieurs jours et nuits d’affilée, afin d’optimiser ses performances. Soumis à la solitude de cet état de veille artificiel et à la menace fantôme d’ennemis toujours cachés, il vit contre la nuit dans un paysage de plus en plus hypnotique et une tension toujours plus dense (4ème de couverture).

Photo : Thomas Watkins / AFP.

Ramassé sur 120 pages à peine, Pharmakon est le récit d’un conflit que l’on imaginerait bien sur les terres arides des montagnes d’Afghanistan, une succession irrégulière d’affrontements sporadiques, au cours desquels se libère cette violence péniblement retenue pendant des journées entières à essayer de repérer l’ennemi. Cette tension permanente met les nerfs des mercenaires à rude épreuve et l’on ne peut qu’essayer d’imaginer l’état du narrateur après plusieurs jours et nuits passés sans dormir. Cobaye militaire au service d’intérêts privés, il voit peu à peu son état de veille parasité par des interactions pour le moins déstabilisantes, proches d’hallucinations dont il lui devient difficile de se défaire.

« En moins de cinq minutes, mon esprit tourne en rond comme un putain de train électrique sur son circuit. J’ai l’impression de penser à rien, je fais que ressentir les choses, mes sens perçoivent tout ce qui m’entoure avec trop de précision et d’intensité. le courant d’air chaud sur ma peau, les odeurs de pieds et de transpiration qui fermentent sous la tente, le décor autour de moi que je vois comme à travers une lunette infrarouge, et le bruit surtout, j’ai l’impression d’entendre tout ce qui émet un son, même le plus infime, comme un genre de mille-feuilles dont je pourrais isoler la couche la plus fine. »

Olivier Bruneau évite consciencieusement le rôle de juge ou de moraliste, il se contente de saisir les nouvelles formes de guerres de notre temps, cette privatisation des conflits qui mène à diriger les soldats comme on le ferait de toute entreprise capitaliste. Mais les quelques pages de la seconde partie du roman apportent un nouvel éclairage à Pharmakon, une lumière crue sur nos sociétés actuelles qui ne dorment jamais et au sein desquelles le sommeil deviendrait un luxe réservé à une « classe improductive, inférieure, inutile ». Avancer toujours, quel qu’en soit le prix, en temps de paix comme en temps de guerre, tel semble être le credo du monde d’aujourd’hui, devenu une sorte d’entreprise mondialisée. Et les « feignants » de crever sur le bord de la route … Rien ici n’incite à l’optimisme, Olivier Bruneau partage avec nous sa vision cauchemardesque d’un monde qui court à sa perte, toujours plus vite, sans jamais s’arrêter.

Yann.

Pharmakon, Olivier Bruneau, Le Tripode, 122 p. , 15€.

Blackwater, Michael McDowell (Monsieur Toussaint Louverture) – Hélène

Photo : Hélène.

Rien que pour l’aventure éditoriale que représente Blackwater, j’avais envie de les lire. Six tomes, parution tous les 15 jours entre avril et juin en feuilleton comme à l’origine, format livre de poche au prix accessible, beauté des couvertures qui intriguent.
Et puis ton repré te dit « prends les deux tomes en même temps, c’est mieux ».
Et puis tu les reçois en avance au boulot, tu les subtilises sans aucune discrétion.

Une rivière Perdido, une crue qui détruit tout ou presque, les scieries de la ville gérées par trois familles influentes, une femme retrouvée oubliée dans l’hôtel de la ville.
Et puis Mary-Love, Oscar, James, Sister, Elinor, Bray, Grace et tous les autres.
L’auteur sait créer des univers et raconter des histoires. Il te tient en haleine sur peu, te fait douter, espérer, tenter de comprendre. Et il joue de manière subtile sur l’angoisse. Celle de l’incompréhensible, du pas normal, celle qui monte (et qu’il fait redescendre fort bien quand il faut).
L’auteur était scénariste (Beetlejuice c’est lui) et a beaucoup travaillé avec Tim Burton. Ceci expliquant peut-être cela ou l’inverse.
Je me sentait un peu seule en ayant terminé les deux premiers tomes. J’ai lu le 3 au moment de sa sortie.
Et je crois que ce rendez-vous littéraire tous les 15 jours me plaît beaucoup.
Un peu comme, il fut un temps assez lointain, on attendait au moins une semaine entre deux épisodes de série. Et renouer avec le plaisir de l’attente est assez délicieux.

Hélène.

Blackwater, Michael MCDowell, Monsieur Toussaint Louverture, 244/256 p. , 8€40.

Je suis une légende, Richard Matheson (Folio SF) – Seb

« Il se releva et contempla son corps immobile sous la couverture, pour la toute dernière fois. Plus jamais il n’entendrait sa voix ni ne goûterait sa tendresse. Ces onze années de bonheur allaient s’achever là, au bord de cette fosse. Il recommença à trembler. Non, se reprit-il. Ce n’est pas le moment.
Peine perdue. Le ciel et la clairière miroitaient à travers le filtre déformant des larmes tandis qu’il remettait la terre chaude en place, la tassant autour du corps immobile de ses doigts sans vigueur. »

Tu dois te demander ce qu’il m’arrive, toi qui fréquentes ce blog, tu connais mes goûts en matière de littérature. Tu as bien remarqué que la SF, j’en lis très peu. Je dois avouer que j’ai le flair moins aiguisé quand il s’agit de mettre le nez dans ce genre-là.
Je suis une légende. J’avais un très vague et lointain souvenir d’une adaptation au cinéma, un film de 1971 (Le survivant) avec Charlton Heston. La dernière adaptation en date, Je suis une légende, avec Will Smith, m’avait marqué, notamment grâce à deux scènes d’une tension féroce, celle dans laquelle Neville part à la recherche de sa chienne dans le bâtiment rempli de tenèbres et l’autre où il est pris au piège, suspendu par un pied, en pleine rue, alors que le jour décline. Il y a même eu une première adaptation en 1964, que je n’ai jamais vue.

Tout cela pour dire que ces films (celui de 71 et celui de 2007) n’ont pas grand chose à voir avec le roman. Mis à part la présence d’un monde dévasté où la civilisation s’est effondrée. J’avais au départ acheté ce livre dans le but de l’offrir à mon fils pour son anniversaire. Rangé sur une étagère de sa chambre, il me faisait des clins d’oeil à chaque fois que je passais devant (le livre, pas mon fils. Suivez, merde !) Est arrivé ce qui devait arriver, j’ai fini par m’en saisir et le lire.

L’histoire : 1975. Le monde a été ravagé par un virus qui transforme les survivants en vampires. Robert Neville, ouvrier dans une petite ville américaine, vit comme un reclus. Sans qu’il puisse l’expliquer, il est immunisé contre le virus. Il a perdu sa famille et sa vie se résume désormais à tuer des vampires le jour et se cloîtrer la nuit.

Film de Francis Lawrence avec Will Smith (2007).

Sans faire de jeu de mots, Richard Matheson est une sorte de légende dans le milieu de la SF. C’est mérité. En moins de 230 pages il dresse un portrait travaillé du personnage principal (Robert Neville) et construit une atmosphère d’une terrible désespérance. Imaginez un peu. Un homme dont la famille a succombé au virus. Un pays ravagé. Le poids incommensurable de la solitude.
Car il s’agit bien de cela, un des thèmes du roman, l’impitoyable solitude. Qui rend silencieux, austère, qui fait perdre à l’être humain son empathie et sa compassion, et un peu la raison. On est très vite très à l’aise (si l’on peut dire) dans ce récit, avec la vie ritualisée à outrance de Neville. Lever chaque jour à la même heure, activités toujours identiques (trouver de la nourriture, réparer et entretenir la maison transformée en citadelle imprenable, patrouiller en ville, explorer les maisons et débusquer les vampires en sommeil durant le jour et les tuer au moyen d’un pieu en bois ; rentrer chez soi, se barricader, manger, boire (trop), finir par trouver le sommeil, se réveiller, recommencer).
Ce quotidien avec ses passages obligés a quelque chose de rassurant pour cet homme seul cerné par les vampires. Car le soir, dès la tombée de la nuit, ils se rassemblent devant chez lui et l’exhortent à sortir, à les rejoindre. Ils crient, jettent des projectiles, tentent de pénétrer chez lui. Certains se battent, s’entretuent, se dévorent. Ses voisins du monde d’avant sont devenus des monstres que Neville assassine dès qu’il en a l’occasion. En parallèle, cet homme qui n’a pas fait de longues et coûteuses études fait des recherches au sujet du virus, réfléchit à une solution, un vaccin ou quelque chose de ce genre en travaillant à partir de son sang immunisé. Mais sa tâche est complexifiée par la présence de deux groupes d’infectés : ceux qui ont succombé au virus et sont devenus des vampires, et ceux qui sont contaminés mais pas encore vampirisés, question de temps.

Francis Lawrence.

C’est sur ce point que le roman se déploie avec talent. Avec brio et subtilité, Richard Matheson met en scène la paranoïa qui guette Robert Neville lorsqu’au détour d’une rue, il tombe sur un être humain en plein jour. La grande méfiance à l’encontre de cette personne, un semblable, peut-être en détresse, mais peut-être un ennemi en devenir.
C’est un livre sur la force corrosive de la solitude, de la perte des repères sociaux, de la misère mentale induite par le fait d’être seul, seul jusqu’à avoir perdu le réflexe de parler. Quand on est seul depuis si longtemps, on pense mais on ne parle plus. La voix de Robert Neville est morte avec sa famille, ses voisins et la vie en collectivité. Il y a la question fondamentale des éventuels survivants, des gens comme lui, un mystère entier. Derrière cette question, l’autre interrogation, gigantesque, abyssale : est-il le dernier représentant de l’espèce humaine ?

Francis Lawrence.

C’est un récit très sombre, noir comme la nuit sans lune, où il faut traquer les rais de lumière comme Neville traque les vampires. L’espoir à gagné les profondeurs, et le poids de cette perte pèse sur les épaules de la lectrice et du lecteur. Ça ronge, ça rend dingue.
A travers ces journées indentiques et interminables qui se succèdent d’une manière non moins interminable, l’auteur nous pose une nouvelle question, effrayante : cette vie a-t-elle encore un sens ?
Sans doute l’attachement au personnage de Robert Neville provient de notre capacité à nous projetter à sa place, et c’est glaçant. Sans doute aussi, cela vient-il de l’écriture, tantôt nerveuse, tantôt poignante, émouvante.
« Elle était près de lui, à présent. Et tout à coup, balayant sa réserve et ses hésitations, il l’attira contre lui et ils ne furent plus que deux enfants perdus se serrant l’un contre l’autre dans l’infini de la nuit. »
Ce roman est également un livre sur les peurs qui naissent de l’ignorance et de la méconnaissance. Sur les rapports sociaux, sur la différence. On peut y voir des similitudes avec ce qui se passe actuellement, dans notre monde pandémique, où notre semblable peut désormais être envisagé comme un danger, un vecteur potentiel de contamination. La méfiance, toujours la méfiance venue de la peur irrationnelle. Dans ce roman, l’inconnu qui surgit, c’est un peu le migrant qui débarque sur nos terres.

Bon voyage au pays sans espoir, si noir, si dérisoire. Mais où est la lumière ? Où se cache-t-elle ? Dans nos coeur ?

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Duport-Serval.

Seb.

Je suis une légende, Richard Matheson, Folio SF, 228 p. , 7€60.

Goldorak, Dorison/Bajram/Cossu/Sentenac/Guillo (Kana) – Seb – Un samedi en BD

En 1978, j’ai sept ans et je vis en Corrèze. Au risque de passer pour un vieux con, je vais rappeler ce qu’était la vie d’une gamin dans ces années-là. Il y avait beaucoup de livres, chaque mois il y avait même un bibliobus qui se stationnait sur la place du village. Je m’en souviens très nettement, j’ai même encore l’odeur spéciale qui régnait à l’intérieur et le son de mes pas sur la moquette.
En revanche, pour ce qui était des dessins animés, de la télé, c’était une autre paire de manches. Il n’y avait que trois chaines, et si on voulait regarder un dessin animé, il fallait s’armer de patience, picorer de çi de là un Tex Avery ou des choses de chez la Warner Bros, comme le lapin qui disait « Quoi de neuf docteur ? ». Ça arrivait rarement, plutôt le dimanche avant le diner. Rien de récurrent, rien qui ne s’apparente, même de loin, à la furie et la débauche d’animations et programmes proposés aujourd’hui. Le matin, il n’y avait même pas d’émission, l’écran de la télé affichait une mire désespérante.
Et puis une émission de trente minutes est apparue, en fin d’après-midi. Et surtout, un ovni (sans jeu de mots), un dessin animé venu d’un archipel très éloigné de la Corrèze (qui était aussi une île à sa façon), un truc avec un héros d’acier, un robot, Goldorak. Une révolution. Un séisme. Dans ma vie de gosse, il y a eu un avant et un après Goldorak. Et je crois pouvoir affirmer que c’est le cas pour un paquet de gamines et gamins de mon âge.

Je ne vais pas sombrer dans la nostalgie, même si c’est bon la nostalgie (ça dépend du dosage), mais je me souviens des retours de l’école, au pas de course, pour avoir le temps de goûter, faire les devoirs et se planter devant la télé à l’embonpoint certain en attendant avec ferveur l’apparition du déjà mythique robot. À la coupure de deux secondes précédant le lancement du dessin animé, je retenais ma respiration, puis les premières notes du générique nous mettaient dans un état de frénésie et d’excitation jamais vues. De la pure transe, yeux exorbités, souffle court, sudation importante. Je conserve de ces années, de ces fins d’après-midi, un souvenir vivace que la vision d’un simple verre à moutarde à l’effigie de Goldorak suffisait à raviver même deux décennies plus tard.

Mais contempler des verres à moutarde nourrit peu la nostalgie, elle réclame plus de matière. Au cours des années 90, je m’étais procuré une compilation des meilleurs génériques des années 80 et bien sûr les différentes musiques et chansons en l’honneur du prince d’Euphor y figuraient. Ça me faisait briller le vernis des souvenirs. Enfin, il n’y a que quelques années, la série animées fut disponible en coffret. Libération, joie. Plaisir infini. Plaisir de partager ce monument d’enfance avec mes propres enfants. Et devinez quoi ? Ça a fonctionné, et plutôt deux fois qu’une.
Cette très longue introduction pour vous dire que lorsque j’ai aperçu cette BD, je n’ai pas réfléchi. J’étais curieux de retrouver un univers, celui de Go Nagaï, le créateur, mais aussi j’avais envie de voir ce que ces fans (parce que les créateurs de la BD sont tous des fans) avaient fait avec cet héritage que nous avons tous en commun. Encore une preuve que la création, la culture, sous toutes leurs formes sont des biens communs qui forment un socle fertile.

Disons-le clairement (vous venez de vous fader les élucubrations d’une vieux con, vous avez donc le droit de savoir), cette BD est une superbe réussite. Partout dans les pages, on sent une chose : l’immense respect des cinq individus à l’ouvrage pour Goldorak, pour l’oeuvre et pour Go Nagaï. Ça transpire de chaque planche, c’est beau et touchant. La grande performance c’est d’avoir réussi à concilier ce qui existait et ce qui a été imaginé sous l’ouvrage des cinq fans cités en ouverture. Ils se sont appropriés cet univers unique, l’ont travaillé, fait évoluer. Ils l’ont magnifié.
Cette BD démarre une décennie après la fin du dernier épisode de la série animée. En tant que lecteur, nous avons donc un pied dans le passé et un pied plus proche de nos jours. La guerre est finie, Vega a été détruit, la terre vit en paix. Actarus et Phénicia sont repartis sur Euphor. Alcor et Vénusia sont dans la vie active (comme s’il existait une vie passive), pas mal de choses sont différentes. Mais ça dissonne sur la lune. Une expédition d’astronautes fait une découverte stupéfiante.

Je n’en dirai pas plus, même sous les quolibets de Rigel du haut de sa tour éolienne. Cette BD résonne très fort dans l’actualité. Déjà, en son temps, Goldorak s’était montré très novateur. Même si la forme narrative des épisodes était toujours la même, avec ce côté manichéen, (mais qui plait aux enfants, ça les rassure de savoir que des gentils les protègeront des méchants), Goldorak, Actarus plus précisemment, c’est un migrant qui fuit la guerre et la mort. Son peuple a été génocidé, sa planète dévastée. Accueilli par un terrien, il va montrer sa gratitude en combattant des envahisseurs venus de l’espace. Ce thème est repris dans la BD, mais avec une profondeur supplémentaire, un travail sur le peur de l’autre et ce que cela engendre de souffrances et de destructions, d’incompréhensions. Ce Goldorak de papier 2021, propose une réflexion sérieuse sur le travail de sape de la haine (et là, on rejoint la philosophie et le thème principal de l’univers Starwars), le poids des regrets, des remords, l’importance vitale d’un lieu où vivre, de ce qu’il est possible de faire sur les débris du passé.
C’est beau, c’est posé, c’est chiadé. L’angle d’attaque des scénaristes est extrêmement bien trouvé, notamment en ce qui concerne l’envahisseur et ses motivations. Voilà pour le fond.

Hommage signé Ryan Pasibe.

La forme est tout aussi importante. Et là, c’est festival ! les couleurs émerveillent, c’est juste ce qu’il faut et là où il faut. Les planches se répondent, de prolongent, s’interrogent. Les personnages possèdent leur propre identité visuelle sans pour autant trahir la génèse. Et puis les gourmandises, les madeleines, disséminées tout du long, ici une photo ancienne, là un site légendaire, rien ne manque pour nourrir l’enfant qui patientait en nous depuis 1978.
Cerise sur le gâteau, Golgoth sur la lune, plusieurs pages à la fin racontent l’aventure de cette conception, de la prise de contact avec le créateur jusqu’à la finalisation. Les choix qui ont été faits, les difficultés, la joie du travail collectif, la création quoi !

Il subsiste un seul mystère, que les cinq fantastiques n’ont pas résolu. On ignore toujours pourquoi Actarus fait un tour complet sur son siège lors du passage du vaisseau porteur à Goldorak. Des nuits blanches en perspective…

Seb.

Goldorak, Dorison/Bajram/Cossu/Sentenac/Guillo, Kana, 167 p. , 24€90.

L’ Avenir, Catherine Leroux (Asphalte) – Un entretien – Yann

« Elle pense a toutes les histoires qu’elle a entendues sur Fort Detroit et à celles qu’elle n’a pas entendues. Ces récits, quand on commence à y prêter attention, se suivent comme des foulards sortis de la manche d’un magicien. la ville des révoltes, des faillites, des injustices et des balles perdues, la ville des mauvais sorts, des pyromanes, des esprits frappeurs. »

Premier roman de Catherine Leroux a paraître en France, L’Avenir ouvre l’année de fort belle manière pour les éditions Asphalte dont on suit par ici le catalogue avec attention. Claire Duvivier et Estelle Durand confirment une nouvelle fois ce flair qu’on leur connaît et grâce auquel on a pu découvrir ces dernières des voix telles que celles de Boris Quercia, Carlos Zanon, Ricaro Romero ou Timothée Demeillers.

« Dans un Detroit à peine différent de celui qu’on connaît, Gloria s’installe dans la maison à demi abandonnée de sa fille. Étrangère dans une ville qui a connu toutes les fins du monde, elle cherche à découvrir la vérité sur le drame qui s’est abattu sur sa famille. Et à retrouver ses deux petites filles, Cassandra et Mathilda. » (4ème de couverture).

Le monde est confronté depuis deux ans à une situation inédite qui risque de bouleverser durablement nos habitudes et modes de vie et montre en même temps la fragilité de nos société en temps de crise. L’idée de L’Avenir a-t-elle germé sur ce terreau ?

Le manuscrit était sur le point d’être envoyé aux presses lorsque le coronavirus a touché le Québec. Cela m’a d’ailleurs forcée à revoir in extremis certains passages qui, face aux bouleversements causés par le virus, se révélaient un peu trop proches de la réalité. L’ensemble du roman a toutefois été pensé et créé avant la crise sanitaire, mais avec la conscience de cette fragilité à laquelle vous faites référence – les failles que la pandémie a révélées étaient présentes depuis longtemps.

Photo : Rebecca Cook / Reuters.

Comment le choix de Detroit comme cadre s’est-il imposé ? Vous êtes québécoise et ça n’était pas une évidence ?

Il y a quelques années, on a assisté à la naissance de ce que certains appellent la « ruin porn », c’est-à-dire des reportages photo qui s’intéressent à la dégénérescence urbaine, aux lieux industriels abandonnés, aux villes fantômes. Pendant une certaine période, je suis moi-même devenue obsédée par ces images, sans doute parce qu’elles constituaient à mes yeux des lieux précurseurs de ce qui attend le reste de notre civilisation si rien n’est fait pour freiner la crise écologique. C’est ainsi que Detroit, ville fantôme par excellence, s’est retrouvée sur mon radar. Mais c’est un documentaire de Florent Tillon, Detroit ville sauvage, qui a généré l’étincelle de départ. Ce film allait au-delà des ruines et des paysages urbains désertés ; il se penchait sur la manière dont la nature reprenait possession des lieux abandonnés. C’est cette idée qui m’a vraiment lancée sur la piste de Detroit. Le fait que l’endroit avait été initialement colonisé par les Français m’a offert une prise supplémentaire pour y ancrer mon histoire et mes personnages, faisant de Detroit une sorte de double fictif de Montréal.

Le concept d’éco anxiété, s’il n’est pas réellement nouveau, semble s’enraciner chaque jour davantage dans les préoccupations contemporaines. Plusieurs journalistes ou libraires l’ont utilisé à propos de votre roman. Qu’est-ce que ce mot vous inspire ?

Je crois que j’étais très heureuse lorsque j’ai appris ce mot il y a quelques années, car il permettait de nommer et de normaliser un sentiment qui me hantait mais que je n’arrivais pas à cerner. Ma propre écoanxiété est certainement un des points de départ de L’avenir. Mais je crois aujourd’hui qu’il faut arriver à le dépasser, afin de se mettre en action. Et c’est en quelque sorte ce que font mes personnages dans le roman – après la catastrophe, après le deuil, on ne peut que se relever les manches et trouver des sources d’espoir, des raisons de continuer à avancer. L’anxiété doit être un moteur, et non une destination.

Photo : Florent Tillon.

– Vous semblez avoir délibérément choisi de rester floue sur les raisons qui ont fait de la ville ce qu’elle est aujourd’hui, à savoir un territoire sauvage où tentent de survivre les derniers habitants, un lieu où la nature reprend progressivement le dessus. Pour quelle(s) raison(s) ?

En fait, dans mon esprit, les raisons de cet abandon de la ville sont à peu près les mêmes qui ont causé le dépeuplement de Detroit : capitalisme sauvage, racisme, et les injustices et la pauvreté qui en découlent. Le tout poussé un peu plus loin que la réalité, mais pas de beaucoup. D’une certaine façon, mon récit et ma ville fictive ont pu « s’accrocher » à la véritable histoire de Detroit, en faire le fondement implicite de mon univers.

Photo : Nicolas Boyer / Hans Lucas.

– Une des grandes réussites de votre roman, à mon sens, réside dans une certaine réinvention de l’histoire à laquelle se mêlent des faits historiques réels, avérés … Ce choix est assez déstabilisant pour le lecteur mais contribue finalement à cette immersion que l’on éprouve à la lecture de L’ Avenir. Ça doit être une drôle de sensation de pouvoir ainsi remodeler l’Histoire ?

Oui, je crois ne m’être jamais sentie aussi toute-puissante dans l’écriture ! En même temps, la liberté n’est pas absolue, car pour que l’uchronie soit cohérente, j’ai dû respecter rigoureusement une certaine part de l’histoire, et y annexer des inventions qui soient crédibles dans le contexte. En outre, c’était important pour moi de rendre compte de l’expérience des communautés opprimées de la région, notamment les peuples autochtones qui ont été exploités ou déplacés selon les besoins et les fantaisies du projet colonial, et les Afro-Américains, à qui l’on doit d’immenses pans de l’identité économique et culturelle de la ville. Au fond, ma démarche en a été une de spéculation : que serait-il arrivé si Detroit était demeurée aux mains des Britanniques, puis du Canada ? À quoi pourrait ressembler une grande ville francophone au bord des Grands Lacs ?

– Pour que le tableau soit totalement convaincant, il vous a également fallu créer une langue propre aux habitants de Fort Detroit. Comment l’avez-vous élaborée ?

La langue a certainement représenté la part la plus longue et ardue du travail, mais aussi la plus stimulante. J’ai commencé avec un joual plus québécois, pour y intégrer peu à peu des anglicismes, m’inspirant de chiac acadien et des expressions de l’est de l’Ontario. Mais je voulais vraiment rendre hommage au français parlé dans les communautés francophones du sud de l’Ontario, dans la région de Windsor, et dans le Michigan – par ceux qu’on appelait les Muskrats. J’ai fait beaucoup de recherches pour trouver des expressions propres à ces communautés – les travaux de l’ethnologue Marcel Bénéteau m’ont été d’une aide inestimable. C’est donc par couches successives, par un mélange d’inventions et de trouvailles ethnologiques que j’ai créé ce dialecte détroitfortin. Puis, pour les enfants, dont la langue a évolué en vase clos et loin des règles des adultes, j’ai ajouté des néologismes et une grammaire « alternative ». Pour ce faire, je me suis inspirée directement des jeunes enfants que j’ai côtoyés lors de leur acquisition de la langue et de la syntaxe.

Catherine Leroux par Audrey Wilhelmy.

– Si le roman débute par l’installation de Gloria à Fort Detroit et met progressivement en place une galerie de personnages adultes, ce sont bel et bien les enfants qui sont au centre de l’histoire et en dessinent l’évolution. Pourquoi ce choix ?

Un des piliers de mon projet était d’explorer la notion de l’équité intergénérationnelle. Je souhaitais discuter du droit des jeunes générations à confronter celles qui saccagent leur monde. Choisir des personnages d’enfants plutôt que des jeunes adultes ou des adolescents permettait de pousser ces enjeux à leur extrême, car s’il peut sembler étonnant ou choquant de mettre des gamins en situation d’autonomie, de les voir prendre le chemin d’une forme de terrorisme, il demeure qu’à l’heure actuelle, les adultes qui sont censés veiller sur eux et sur leur monde n’assument pas ces responsabilités, et qu’ultimement, ils ne pourront compter que sur eux-mêmes pour exiger des changements. D’où, également, le fait qu’ils soient les moteurs de l’histoire dans mon roman, face à l’immobilisme des adultes.

– Si vous deviez situer L’Avenir dans une filiation littéraire ou cinématographique, quelles oeuvres ou quels auteurs auriez-vous envie de citer ? À titre personnel, c’est la figure de Peter Pan qui m’est régulièrement venue à l’esprit durant ma lecture mais j’imagine que chaque lecteur peut y trouver ses propres références.

Je suis heureuse du rapprochement que vous faites avec Peter Pan, c’est en effet un de mes modèles pour l’établissement de ma « société d’enfants ». Par rapport à celle-ci, on a beaucoup fait référence à Sa Majesté des mouches, qui pourtant est aux antipodes du parti que je prends, soit que laissés à eux-mêmes, les enfants ne sombreront pas dans la barbarie. J’ai voulu trouver un équilibre entre cruauté et angélisme, entre les préoccupations matérielles et l’enchantement de leur imaginaire.

– Dans une société qui n’aime rien tant que ranger les gens ou les oeuvres dans des catégories ou des tiroirs, il serait tentant de cataloguer L’ Avenir comme roman d’anticipation. Il se montre pourtant résolument contemporain dans ses préoccupations. Vous avez choisi ce futur (que j’imagine proche) pour mieux nous parler de notre présent ?

– En fait, pour moi, L’avenir se déroule dans le présent – un présent alternatif. Je ne prétends pas lire le futur, et le monde un peu apocalyptique que je décris existe déjà – la ville de Detroit a bel et bien connu d’immenses épreuves, et de nombreux lieux sur la planète sont déjà accablés par la pollution, l’injustice, les effets du capitalisme sauvage. L’avenir auquel le titre fait référence est davantage celui des personnages, des enfants en particulier. C’est une manière de poser la question qui nous occupe tous, au fond : quel avenir réserve-t-on à ceux qui nous suivront ?

Photo : Florent Tillon.

«Detroit est bâtie sur du rêve autant que sur du crime», faites-vous dire à Salomon, l’un des personnages centraux du récit. Cette phrase me semble refléter à merveille votre choix d’amener la lumière au coeur d’un monde de ténèbres. En effet, aussi sombre soit le cadre du roman, le lecteur n’en ressort pas accablé mais plutôt réconforté par la persistance d’un espoir, d’une foi en l’humanité et la solidarité. C’était votre volonté dès le départ ou ce choix s’est-il imposé au fil de l’écriture ?

Je crois que cette volonté était inconsciemment présente au départ, mais elle s’est affirmée et explicitée au fil de l’écriture. J’ai réalisé en cours de route d’à quel point le monde que je mettais en place était à bien des égards très sombre – de plus en plus sombre, même. J’ai travaillé les thèmes de la résilience, de la solidarité, du rêve et de l’amour en conséquence, pour faire un contrepoids à cette noirceur. Mais une chose était là dès le début : la beauté. Il y a à mes yeux quelque chose de sublime dans le surgissement spontané d’une nature indomptée dans les endroits dévastés par l’activité industrielle, dans les zones urbaines à l’abandon. C’est ce qui a donné l’impulsion à l’écriture de ce roman, et c’est ce qui l’a portée ; l’idée de la renaissance a été mon fil d’Ariane.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir.

– À titre personnel, qu’attendez-vous de cette année qui démarre ? La parution de votre livre en France peut ouvrir la porte à quelques opportunités, non ?

Je l’espère de tout cœur ! Mais avec la pandémie, j’avoue que j’ai cessé de me projeter dans le futur, parce que tout ce que je prévois depuis deux ans est contrecarré. C’est intéressant pour moi, qui ai toujours été une personne qui anticipe et qui planifie, d’avoir écrit un livre intitulé L’avenir pour finalement devoir apprendre à vivre dans le moment présent. Donc pour cette année, je me contenterai de formuler l’intention de continuer à inventer des histoires et de toucher les gens avec mes textes.

L’Avenir, Catherine Leroux, Asphalte, 286 p. , 19€.

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