Oiseau, Sigbjørn Skåden (Agullo / Court) – Yann

Fortes du vif autant qu’inattendu succès de Presqu’îles, l’excellent recueil de nouvelles de Yan Lespoux (dont il est question ici), les éditions Agullo poursuivent donc l’aventure Agullo Court qui, comme son nom l’indique, propose des textes plutôt brefs, nouvelles, novella ou courts romans. Bien loin du Médoc, Oiseau emmène le lecteur sur Home, planète colonisée par l’Homme au XXIème siècle. Il s’agit donc bien d’un texte de science-fiction, appellation que l’on hésite à employer tant elle donne l’impression de faire fuir nombre de lectrices et de lecteurs potentiels. Il serait pourtant grandement dommage de ne pas se laisser séduire par l’originalité et la beauté de ces 130 pages.

Au mitan des années 2000, l’expédition UR envoie une trentaine de colons à des années-lumière de la Terre. Les pionniers s’installent sur la planète Home, où la présence d’eau semble pouvoir leur garantir des conditions de vie acceptables mais précaires. L’arrivée, une centaine d’années plus tard, d’un vaisseau contenant lui aussi des humains va soulever de nombreuses questions au sein de la petite communauté.

« J’émerge avec un espoir. Un instant, en sortant du sommeil, je crois que tout est normal. Et puis, tout me revient. Home n’est pas un endroit qui offre, mais qui prend. Le moindre de nos gestes est une répétition, une spirale qui tourne encore et encore, sans mener nulle part. Et pourtant, nous la suivons, peut-être dans l’idée qu’elle nous conduit vers un but, mais surtout parce que nous n’avons pas le choix. Si nous n’allons pas de l’avant, qui sommes-nous ? »

Sigbjørn Skåden est norvégien, d’origine same, il sait donc ce que signifie vivre dans un environnement qui, sans pouvoir être qualifié d’hostile, n’est pas franchement accueillant au premier abord. Il a ainsi imaginé une planète Home où la lumière est bruyante, à tel point que les hommes ont renoncé à communiquer de manière orale et n’utilisent plus que l’écrit, par le biais de claviers et d’écrans, dont certains sont directement intégrés à leur combinaison. Home est une terre aride dont les colons extraient péniblement leur nourriture, la seule vraie richesse de la planète étant l’eau. Pour compléter le tableau, de fortes tempêtes viennent régulièrement perturber le quotidien des habitants, qui ont fini par s’y habituer et instaurer une forme de routine dans leur vie d’exilés.

Photo : Tanya Busse.

En confrontant descendants des pionniers et nouveaux arrivants, Sigbjørn Skåden donne à son récit un fond intemporel autant qu’universel, l’éternel face à face entre « natifs » et « migrants », occupants « légitimes » et potentiels envahisseurs. La méfiance devient une réaction naturelle, elle conditionne la survie et les premiers contacts sont marqués par une prudence collatérale et une certaine froideur. Mais l’auteur norvégien, par la grâce de son écriture, parvient à emmener son récit bien au-delà d’une « simple » confrontation entre deux vagues de colons sur une même planète. Car Oiseau est avant tout un texte d’une grande beauté, nimbé d’une poésie rude quand il s’agit de planter le décor mais également capable d’un sens aigu de l’observation, voire de la contemplation.

Sigbjørn Skåden parvient donc en peu de pages à soulever des questions inhérentes à l’espèce humaine autour de la tolérance ou l’acceptation mais également la mémoire et le souvenir et, dans le même temps, offre un texte onirique et grave, empreint de grâce et de délicatesse, faisant d’ Oiseau un texte unique dont la brièveté n’enlève rien à la force d’évocation qu’il possède.

« La tempête persiste, les jours se déposent les uns après les autres comme de longues couches de peinture. plus les journées s’allongent, plus le bruit de la lumière semble intense au coucher du soleil. Comme le chant de la pluie sur Terre. Et puis vient l’obscurité. Et le silence. Qui encapsule le tout dans un soupir. »

Traduit du norvégien par Marina Heide.

Yann.

Oiseau, Sigbjørn Skåden, Agullo Court, 133 p. , 12€90.

La pêche au petit brochet, Juhani Karila (La Peuplade) – Fanny

Photo: Fanny, avec l’aimable participation de la Lozère.

« Nous approchons de l’étang depuis la stratosphère.
On voit d’abord la Laponie finlandaise. Elle se compose de: 1) L’excitante Laponie occidentale. avec ses stations de ski, Levi ou Ylläs, sa langue, le finnois tornédalien, ses artistes Timo K. Mukka, Kalervo Palsa et Reidar Särestöniemi. 2) L’exotique Laponie septentrionale. Les Sâmes, les monts tunturi et les troupeaux de rennes migrateurs, le lac Imari et les ombles chevaliers. 3) L’inepte Laponie orientale. Marais et moustiques. Qui n’intéresse personne.
Sauf nous.
C’est là que nous descendons en piqué, même si les vents nous détournent. Je n’en reviens pas. Même la planète veut nous envoyer à l’ouest.
Mais moi, j’écris mes propres lois de la nature.(…) »

Voilà, c’est ainsi que débute cet incroyable roman et c’est ainsi que Juhani Karila semble être, est-ce à dire un être libre de s’envoler vers ses propres lois littéraires.
La pêche au petit brochet  m’a fait penser à la liberté enfantine, celle de créer un monde totalement fou, totalement cohérent dans sa folie, véritablement vénérable.

Sous l’œil aguerri de la traductrice Claire Saint-Germain, Juhani Karila nous transporte dans une épopée que j’ai envie de qualifier d’écoféministe et sublimement fantastique.
L’auteur finnois te mélange une enquête, une histoire d’amour et un humour décalé à souhait, une sorte d’ Alice aux pays des merveilles bien « fucké ». Comme si tu te trouvais avec un lièvre enquêteur (Arto Paasilinna, bien l’bonjour de là-haut), un chapelier fou tombé en amour et brochet tentant d’englober tout ce monde pour ne plus se sentir seul.

Elina, notre héroïne, s’est fait une promesse: elle a trois jours et trois nuits pour pêcher l’énorme et coriace brochet de l’ Étang du Pieu. Durant ces sessions de pêche rocambolesque, où tu plonges entre le passé et le présent d’Elina, tu feras aussi la connaissance d’une inspectrice, Janatuinen, enquêtant sur un meurtre qui la rapproche petit à petit du territoire d’Elina.

Ce qui est fort, à chaque instant dans cette Pêche au petit brochet, c’est que Juhani Karila retombe toujours sur ses pattes. « Normalement » – car oui, qu’est ce que la normalité hein dis donc? – ce genre littéraire n’est pas trop ma tasse de thé mais, il faut bien dire que la magie finlandaise opère. Et enfouie dans ces 433 pages se trouve une allégorie qui touche à l’Essentiel, remuant le cœur, tel celui de la hase en pleine course. Je te laisse la découvrir car il serait bien dommage de te le dévoiler dans cette chasse, à l’unique trésor.

Juhani Karila prend un vrai plaisir à t’emporter dans un road-movie reliant Humains et Créatures de la mythologie finnoise.
Il y aurait cinquante-quatre déesses et dieux en Finlande, de quoi te rendre animiste surtout quand tu sais que le monde aurait été créé par l’explosion d’un œuf d’oiseau. Le ciel est constitué par le haut de la coquille de cet œuf et est soutenu par une colonne joignant la terre à l’étoile polaire.
Là, je te vois, je sais bien que tu lis cela avec des yeux écarquillés, mais c’est bon de les avoir écarquillés non ?
Te voilà ainsi rendue en Finlande, au milieu de créatures folkloriques cherchant soit à aider, soit à détruire Elina dans sa quête, c’est selon l’axe des choses. Tu feras la connaissance d’un teignon te regardant d’un air torve mais plutôt satisfait d’être sur la banquette arrière du char à Janatuinen.
Et tu trouveras ça beau et bon de te plonger dans cette course à la vie, au milieu de légendes te chuchotant que tu n’es et ne seras jamais seul-e.

« Une personne peut être convaincue dur comme fer de quelque chose, mais il suffit d’un hasard pour que tout change.(…) »

La pêche au petit brochet porte aussi le ton d’un Songe d’une nuit d’été avec cette histoire d’amour qui se déroule en un début puis toujours une fin, ces potions qui revigorent ou tuent, selon l’humeur, et cette nuit où tout devient à la fois confus et possible.
Juhani Karila t’emporte dans sa fête littéraire, de manière généreuse et enthousiasmante. Tu ne peux pas t’y perdre, juste y trouver une perle au bord d’un marais et participer à la lecture d’un roman qui touche l’âme.

Coup au cœur intemporel.

Fanny.

La pêche au petit brochet, Juhani Karila, La Peuplade, 460 p. , 22€.

Nous sommes les chasseurs, Jérémy Fel (Rivages) – Aurélie

Brillantissime ! Un roman sorti tout droit de l’esprit (torturé ?) de Jérémy Fel qui n’entre dans aucune case et reflète encore plus profondément l’univers teinté d’horreur qu’il avait mis en place dans ses deux précédents livres.

Incroyablement foisonnant, il prend au piège un lecteur qui doit attacher sa ceinture et être prêt à se laisser transporter du Chili à la France en passant par Los Angeles, du 18e siècle à un présent légèrement dystopique.

Le voyage ne se fait pas seulement dans l’espace et dans le temps, il se fait aussi dans le paranormal et l’au-delà, nous glaçant le sang plus sûrement que n’importe quel film d’horreur que vous pourriez avoir vu ces dernières années. Il n’épargne rien à ses personnages et on l’imagine y prendre un certain plaisir voire un plaisir certain…

On est piqué au vif dès les 1res pages, on comprend vite que chaque détail va avoir son importance dans ce texte aux mises en abîme multiples, à la construction époustouflante.

Et puis, qui connaît un peu l’auteur se rendra compte que ce sont ses tripes et tout ce qui compte pour lui qu’il nous propose de lire non pas dans une autofiction comme savent si bien les écrire les Français mais dans un style qui n’a rien à envier aux grands auteurs et cinéastes américains.

La dernière partie ravira particulièrement les cinéphiles et ramène une relative touche de douceur à un livre qui écorchera par ailleurs les esprits les plus sensibles.

Bref, ce roman de 700 pages confirme mon profond amour pour la plume et les idées géniales de Jérémy. Amis lecteurs, partez chez vos libraires à la recherche de cette belle couverture !

Aurélie.

Nous sommes les chasseurs, Jérémy Fel, Rivages, 720 p. , 23€.

Villebasse – Un entretien avec Anna de Sandre – Yann

« L’hiver avait sorti ce qu’il avait de plus hostile et donnait des airs de fin du monde au quartier sud de Villebasse. La chicheté des lumières, le morne des couleurs et la nonchalance calculée des habitants repoussaient les voyageurs comme un ressac. »

Bienvenue à Villebasse. Dans un lieu imprécis, quelque part au coeur d’une vallée, la ville accueille de mauvaise grâce et rechigne à ce qu’on la quitte. Celles et ceux qui s’y installent semblent condamnés à y vivre le restant de leurs jours. Dans ses rues sombres et froides se croisent les destins boiteux d’hommes et de femmes, d’enfants, dont le seul point commun pourrait se résumer à une cruelle absence d’avenir. Éclairée par les halos de deux lunes, Villebasse devient un petit théâtre où se jouent la vie et la mort sous l’oeil inquiétant du dernier arrivant : Le Chien.

Servi par une écriture particulièrement travaillée et une atmosphère à la fois onirique et inquiétante, Villebasse séduit par son originalité et la poésie qui s’en dégage, gardant le lecteur captif de ses pages comme la ville retient ses habitants.

Bienvenue à Villebasse, dont Anna de Sandre nous parle ci-dessous dans un entretien qui apportera quelques éclaircissements bienvenus à la lecture du roman. Qu’elle soit ici remerciée pour sa disponibilité et le soin apporté à ses réponses.

Comment naît Villebasse ? Préexiste-t-elle à ses habitants ou aviez-vous d’abord ces personnages en tête ?

Villebasse est un territoire imaginaire qui m’a occupée pendant une longue période. Peu urbanisé, pauvre en services publics et entouré de nature sauvage, il est perdu dans une sorte de Pampa française, c’est-à-dire avec des bocages et des forêts. Cette inversion était étrange à éprouver dès le départ : Villebasse était le personnage à part entière et mon esprit était son lieu de résidence.

J’ai déménagé souvent, cela dès mon plus jeune âge ; ce qui a trait au déracinement et à l’enracinement m’intéresse en conséquence. Un de mes voisins, qui est retraité, vit aujourd’hui dans une maison à trente mètres de sa maison natale et n’a jamais voyagé. Cette promiscuité géographique, que j’interprète comme émotionnellement protectrice, me fascine.

Mes personnages me hantaient simultanément, sans lieu géographique précis. Quand j’ai réalisé qu’ils évoluaient dans un territoire très rural, ce qu’était Villebasse, je les ai domiciliés dans cette commune. Un lieu est une unité historique, donc politique, c’est un puissant moteur romanesque ; il influence et détermine souvent le destin de ses habitants. D’ailleurs, on change parfois de territoire dans l’espoir d’améliorer sa vie.

Cependant, l’époque actuelle oblige la population à vivre une sorte de nomadisme professionnel, un peu à l’américaine, à cette différence près que les Français ne vivent pas dans des mobil-homes. C’est un facteur supplémentaire du déclassement d’une partie de la population.

Cependant je suis écrivaine, pas sociologue. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires. J’ai donc eu l’envie de décrire un lieu que ses habitants avaient de la difficulté à quitter parce qu’ils n’en avaient pas forcément les moyens matériels et émotionnels, mais aussi parce que Villebasse les retenait, telle l’allégorie d’un fatum.

Anna de Sandre. Photo : Philippe Matsas.

« Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires » . Si Villebasse est un roman, il n’en reste pas moins difficile à résumer car ce sont en fait plusieurs histoires qui s’y croisent ou s’y mêlent … Il pourrait presque être abordé comme un recueil de nouvelles ayant un décor unique. Aviez-vous conscience de cette particularité en l’écrivant ?

Villebasse est un roman en mosaïque dans lequel évoluent les habitants d’une petite ville. J’ai longtemps réfléchi à sa structure, à la manière dont j’allais faire entrer en scène chaque personnage et par quels moyens. J’ai rédigé plusieurs versions avant celle-là en m’interrogeant notamment sur la pertinence de chacun d’entre eux, aussi j’en ai éliminé quelques-uns qui n’y figurent plus.

Le lecteur fait la connaissance de certains, les perd de vue en cours de lecture, en retrouve parmi eux un peu plus loin, comme cela peut se produire quand on croise des voisins par intermittence.

Quand j’ai commencé à travailler sur l’ossature de Villebasse, j’ai déploré un temps son manque de linéarité ; puis j’ai pensé qu’elle n’était pas complexe mais contemporaine, dans l’air du temps. Je m’explique : factuellement, nos vies, nos histoires de vie sont bien linéaires dans leur temporalité. Mais notre façon de les observer, d’en prendre connaissance — qui passe aujourd’hui en majorité par le numérique, procède par bribes. Et non seulement nous accédons à des informations partielles, mais nous les fractionnons encore en croisant simultanément nos recherches avec d’autres lectures d’informations partielles — que nous choisissons d’abandonner en cours de route ou de reprendre ultérieurement. C’est à partir de cette remarque in petto que j’ai avancé avec plus de confiance dans l’entrelacement des histoires de mes personnages.

Cela dit, j’ai des précurseurs dans l’exercice puisque Gilbert Sorrentino a structuré Steelwork comme une série d’instantanés qui décrivent la vie d’une communauté de Brooklyn, et qu’Alan Moore a fait de même dans son Jerusalem pour narrer dans de longs chapitres la vie des habitants d’un quartier de Northampton.

Villebasse est en quelque sorte un roman-monde qui s’inscrit dans la lignée de ces auteurs.

Pour un premier roman en littérature « adulte », le projet était donc ambitieux. Au-delà de l’influence plus ou moins directe des deux grands auteurs que vous citez, il me semble que l’on peut également sentir d’autres sources d’inspiration dans Villebasse. Je pense en particulier aux titres des chapitres, qui paraissent directement tirés des feuilletonistes du XIXème siècle. Je me trompe ?

L’histoire de Villebasse se déroule quelques années après la crise de 2008 ; c’est un roman résolument contemporain, et les usages du langage oral actuel y sont bien présents. Néanmoins, le lecteur rencontrera quelques verbes conjugués à l’imparfait du subjonctif et un peu de vocabulaire désuet dans sa narration. J’ai lu essentiellement des textes d’auteurs antérieurs à la seconde moitié du XXe siècle les vingt-cinq premières années de ma vie et j’ai gardé du goût pour certaines tournures et quelques termes aujourd’hui surannés.

Crédit photo non trouvé.

J’ai déplacé les chapitres de Villebasse à une fréquence déraisonnable au cours de son écriture, aussi ai-je dû trouver des titres provisoires qui me permettaient de ne pas me noyer dans la masse des personnages. J’avais donc au départ des titres de travail dans lesquels je citais les noms des habitants et les quartiers de Villebasse où ils se trouvaient. C’était pratique, mais pas très littéraire. Il fallait rester dans la littérature tout en permettant au lecteur de ne pas se perdre dans le dédale de mon roman. Et c’est là que j’ai pensé à Rabelais (XVe siècle), à Cervantes (XVIe) à Collodi (XIXe siècle), etc. Ils rédigeaient des titres de chapitre à rallonge pour résumer, pour synthétiser le contenu du chapitre ainsi présenté, et c’était exactement ce qu’il me fallait !

En voici un de Collodi et un autre de Rabelais, juste pour le plaisir du voyage immédiat dans l’imaginaire :

« Lassé d’être une marionnette et voulant devenir un bon garçon, Pinocchio promet à la Fée de s’améliorer et d’étudier »

(Pinocchio, chapitre 25)

« Comment les habitants du Lerné, par le commandement de Pichrocole, leur roy, assaillirent au despourveu les bergiers de Gargantua ».

(Gargantua, Chapitre 26)

Vous faites allusion à « la masse des personnages » qui peuplent vos pages. Effectivement, il n’est pas question ici d’un personnage central mais d’une bonne  douzaine de figures dont on suit plus ou moins le parcours. Cependant, d’autres éléments viennent s’y ajouter, que je serais tenté de considérer comme des personnages à part entière : je pense bien évidemment à Le Chien (étrange, d’ailleurs, cette appellation) mais également à la lune bleue ou même au froid. En aviez-vous cette vision en écrivant ?

J’ai une passion démesurée pour l’hiver qui me vient de l’enfance. Toutes les histoires que j’écris pourraient se dérouler pendant cette saison, si je m’écoutais ; d’ailleurs on peut trouver le mot « neige » dans deux titres de ma bibliographie. Je me suis presque fait violence pour planter l’histoire de mon prochain roman en été. Je voue un culte à Rick Bass et à ses sublimes descriptions de la vallée du Yaak sous la neige. Donc, oui, le froid est un personnage à part entière ; le premier élément de Villebasse que j’ai visualisé est un décor sous la neige.

Photo : Mustafa Dedeoglu.

En ce qui concerne Le Chien, il a d’abord surgi de nulle part pour suivre Coline dans son errance, et comme il n’est pas dressé il a progressivement envahi l’espace de mes autres personnages. J’avais beau le chasser, il revenait à la charge ; je l’ai laissé faire et bien m’en a pris, puisque c’est finalement lui qui est à l’origine de l’intrigue. Grâce à Le Chien, tout s’articulait harmonieusement, tout avait sa raison d’être, y compris cette mystérieuse lune bleue dont je ne sais toujours pas comment elle a germé dans mon esprit. Cela m’arrive souvent quand j’écris : je note une ou deux idées, je les développe plus ou moins mais ce n’est qu’au surgissement d’une nouvelle, souvent la somme des premières, que je tiens fermement ma trame narrative.

Villebasse me semble se trouver à une sorte de croisée des chemins. Outre les influences que vous citez plus haut, il y règne une atmosphère flirtant parfois avec le fantastique (la lune bleue en étant l’exemple type) mais aussi avec le polar ou une forme de « roman social » à travers les vies de vos personnages. Revendiquez-vous ce mélange des genres ou s’est-il imposé à vous au fil de l’écriture ?

Je le revendique a posteriori. Je n’avais pas d’intention particulière au départ ; même si j’avais conscience de flirter avec le nature writing noir, ce n’était pas un choix en amont ni même dans les écritures préparatoires. J’écris déjà dans plusieurs catégories littéraires (nouvelle, poésie, roman, album jeunesse, etc.) parce que je ne sais pas et que je n’aime pas rentrer dans des cases. Écrire dans le respect des codes ne m’intéresse pas du tout, bien au contraire : si j’écris d’autres vies que la mienne c’est justement pour m’en affranchir. Il n’y a que pour les albums jeunesse que je m’y plie, mais l’exercice reste ludique car dans ce cas je travaille avec un illustrateur, la démarche est différente et m’apporte autre chose.

Crédit photo non trouvé.

L’introduction du réalisme magique, l’ambiance « polardeuse » de certains chapitres et le vernis social se sont imposés en cours d’écriture, au gré de l’évolution des aventures de mes personnages et je dois reconnaître que ça m’a occasionné une ou deux suées malgré ma jubilation, car je me disais que j’allais ramer comme un avorton au milieu d’un marécage avant de trouver un éditeur qui oserait prendre Villebasse. Dieu merci, la suite m’a prouvé que non : Pierre Fourniaud, l’éditeur de La Manufacture de livres, m’a contactée très rapidement.

« Je ne sais pas (…) je n’aime pas rentrer dans des cases », dites-vous. Quand un nouveau projet se dessine, savez-vous immédiatement à quel public il sera destiné, jeunesse ou adulte, ou cet aspect-là se précise-t-il plus tard, avec l’écriture ? Qu’en est-il du prochain roman auquel vous faites allusion un peu plus haut ?

Je pourrais dire que le choix se fait en fonction de l’âge de mes personnages, mais c’est partiellement exact. Il y a par exemple quelques post-ados dans Villebasse et pourtant ce n’est pas de la littérature « young adult ». En vérité, j’écris mes premiers jets instinctivement et de façon sensorielle. Je ne suis pas une intellectuelle et la plupart de mes idées me viennent intuitivement, à la manière d’un sourcier qui ressent les oscillations d’ondes telluriques ou d’un compositeur à l’oreille musicale. L’écriture pour moi est comme une sorte de transe enfantine pendant laquelle j’écoute des signes du monde que je retranscris à la manière d’un traducteur un peu fou, c’est-à-dire avec une quête de justesse absolue mais sous la tutelle du mensonge, car il ne faut pas oublier que les écrivains « racontent des histoires ».

Le texte sur lequel je travaille actuellement est un roman noir avec deux personnages principaux et une structure linéaire, avec une écriture plus fluide, et je tergiverserai d’autant moins pour l’écrire que Pierre Fourniaud est déjà intéressé par mon projet. Il faut avouer que c’est très confortable d’écrire dans ces conditions.

Yann.

Villebasse, Anna de Sandre, La Manufacture de Livres, 216 p. , 18€90.

Un été en BD, épisode 5 – Mégafauna, Nicolas Puzenat (Sarbacane) – Yann

Illustration : Nicolas Puzenat – Photo de l’auteur non créditée.

Après le remarqué Espèces invasives paru en 2019 chez Sarbacane, Nicolas Puzenat revient avec un nouvel ouvrage qui devrait enfoncer le clou, tant par la qualité de son dessin que par l’originalité et la force de son propos. Il étaye par la même occasion le très beau catalogue patiemment élaboré par les éditions Sarbacane ces dernières années.

« An 1488 après Kmaresh. Le Monde est peuplé de deux espèces humaines, séparées par une immense Muraille, bâtie siècle après siècle. Alors que la majorité des terres est occupée par les Homo sapiens, une partie de l’Europe reste aux mains de leurs rivaux, les Néandertaliens, connus sous le nom de NORS. » (Prologue).

Illustrations : Nicolas Puzenat.

Le jour où les Nors, pour une raison connue d’eux-seuls, mettent fin au système de troc établi depuis des générations avec les humains, ces derniers se retrouvent dans une situation aussi délicate qu’inédite et décident d’envoyer un émissaire de l’autre côté de la Muraille. Le jeune Timoléon, accompagné de son ami Pontus, se voit chargé de cette mission. La réalité qu’ils vont découvrir dans ces contrées inconnues est bien loin de celle qu’ils s’imaginaient trouver.

Illustration : Nicolas Puzenat.

Partant du postulat audacieux selon lequel deux espèces humaines habiteraient simultanément le monde, Nicolas Puzenat bouleverse notre conception de l’évolution et en tire une fable humaniste et inspirée. Imaginant une civilisation confrontée au risque de disparaître, où les femmes possèdent le pouvoir religieux et les hommes le politique, il parvient à créer un monde sensible et cohérent dont de nombreux traits rappelleront immanquablement toute société humaine. L’universalité du propos, appuyée à l’originalité du scénario, offre une oeuvre parfaitement aboutie et l’on ne pourra que louer le travail de son auteur, aussi à l’aise dans l’écriture (il n’est sans doute pas agrégé de lettres et prof de français par hasard) que dans le dessin. Bref, Mégafauna est une belle réussite à côté de laquelle il serait dommage de passer.

Yann.

Mégafauna, Nicolas Puzenat, Sarbacane, 92 p. , 18€.

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