Villebasse – Un entretien avec Anna de Sandre – Yann

« L’hiver avait sorti ce qu’il avait de plus hostile et donnait des airs de fin du monde au quartier sud de Villebasse. La chicheté des lumières, le morne des couleurs et la nonchalance calculée des habitants repoussaient les voyageurs comme un ressac. »

Bienvenue à Villebasse. Dans un lieu imprécis, quelque part au coeur d’une vallée, la ville accueille de mauvaise grâce et rechigne à ce qu’on la quitte. Celles et ceux qui s’y installent semblent condamnés à y vivre le restant de leurs jours. Dans ses rues sombres et froides se croisent les destins boiteux d’hommes et de femmes, d’enfants, dont le seul point commun pourrait se résumer à une cruelle absence d’avenir. Éclairée par les halos de deux lunes, Villebasse devient un petit théâtre où se jouent la vie et la mort sous l’oeil inquiétant du dernier arrivant : Le Chien.

Servi par une écriture particulièrement travaillée et une atmosphère à la fois onirique et inquiétante, Villebasse séduit par son originalité et la poésie qui s’en dégage, gardant le lecteur captif de ses pages comme la ville retient ses habitants.

Bienvenue à Villebasse, dont Anna de Sandre nous parle ci-dessous dans un entretien qui apportera quelques éclaircissements bienvenus à la lecture du roman. Qu’elle soit ici remerciée pour sa disponibilité et le soin apporté à ses réponses.

Comment naît Villebasse ? Préexiste-t-elle à ses habitants ou aviez-vous d’abord ces personnages en tête ?

Villebasse est un territoire imaginaire qui m’a occupée pendant une longue période. Peu urbanisé, pauvre en services publics et entouré de nature sauvage, il est perdu dans une sorte de Pampa française, c’est-à-dire avec des bocages et des forêts. Cette inversion était étrange à éprouver dès le départ : Villebasse était le personnage à part entière et mon esprit était son lieu de résidence.

J’ai déménagé souvent, cela dès mon plus jeune âge ; ce qui a trait au déracinement et à l’enracinement m’intéresse en conséquence. Un de mes voisins, qui est retraité, vit aujourd’hui dans une maison à trente mètres de sa maison natale et n’a jamais voyagé. Cette promiscuité géographique, que j’interprète comme émotionnellement protectrice, me fascine.

Mes personnages me hantaient simultanément, sans lieu géographique précis. Quand j’ai réalisé qu’ils évoluaient dans un territoire très rural, ce qu’était Villebasse, je les ai domiciliés dans cette commune. Un lieu est une unité historique, donc politique, c’est un puissant moteur romanesque ; il influence et détermine souvent le destin de ses habitants. D’ailleurs, on change parfois de territoire dans l’espoir d’améliorer sa vie.

Cependant, l’époque actuelle oblige la population à vivre une sorte de nomadisme professionnel, un peu à l’américaine, à cette différence près que les Français ne vivent pas dans des mobil-homes. C’est un facteur supplémentaire du déclassement d’une partie de la population.

Cependant je suis écrivaine, pas sociologue. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires. J’ai donc eu l’envie de décrire un lieu que ses habitants avaient de la difficulté à quitter parce qu’ils n’en avaient pas forcément les moyens matériels et émotionnels, mais aussi parce que Villebasse les retenait, telle l’allégorie d’un fatum.

Anna de Sandre. Photo : Philippe Matsas.

« Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires » . Si Villebasse est un roman, il n’en reste pas moins difficile à résumer car ce sont en fait plusieurs histoires qui s’y croisent ou s’y mêlent … Il pourrait presque être abordé comme un recueil de nouvelles ayant un décor unique. Aviez-vous conscience de cette particularité en l’écrivant ?

Villebasse est un roman en mosaïque dans lequel évoluent les habitants d’une petite ville. J’ai longtemps réfléchi à sa structure, à la manière dont j’allais faire entrer en scène chaque personnage et par quels moyens. J’ai rédigé plusieurs versions avant celle-là en m’interrogeant notamment sur la pertinence de chacun d’entre eux, aussi j’en ai éliminé quelques-uns qui n’y figurent plus.

Le lecteur fait la connaissance de certains, les perd de vue en cours de lecture, en retrouve parmi eux un peu plus loin, comme cela peut se produire quand on croise des voisins par intermittence.

Quand j’ai commencé à travailler sur l’ossature de Villebasse, j’ai déploré un temps son manque de linéarité ; puis j’ai pensé qu’elle n’était pas complexe mais contemporaine, dans l’air du temps. Je m’explique : factuellement, nos vies, nos histoires de vie sont bien linéaires dans leur temporalité. Mais notre façon de les observer, d’en prendre connaissance — qui passe aujourd’hui en majorité par le numérique, procède par bribes. Et non seulement nous accédons à des informations partielles, mais nous les fractionnons encore en croisant simultanément nos recherches avec d’autres lectures d’informations partielles — que nous choisissons d’abandonner en cours de route ou de reprendre ultérieurement. C’est à partir de cette remarque in petto que j’ai avancé avec plus de confiance dans l’entrelacement des histoires de mes personnages.

Cela dit, j’ai des précurseurs dans l’exercice puisque Gilbert Sorrentino a structuré Steelwork comme une série d’instantanés qui décrivent la vie d’une communauté de Brooklyn, et qu’Alan Moore a fait de même dans son Jerusalem pour narrer dans de longs chapitres la vie des habitants d’un quartier de Northampton.

Villebasse est en quelque sorte un roman-monde qui s’inscrit dans la lignée de ces auteurs.

Pour un premier roman en littérature « adulte », le projet était donc ambitieux. Au-delà de l’influence plus ou moins directe des deux grands auteurs que vous citez, il me semble que l’on peut également sentir d’autres sources d’inspiration dans Villebasse. Je pense en particulier aux titres des chapitres, qui paraissent directement tirés des feuilletonistes du XIXème siècle. Je me trompe ?

L’histoire de Villebasse se déroule quelques années après la crise de 2008 ; c’est un roman résolument contemporain, et les usages du langage oral actuel y sont bien présents. Néanmoins, le lecteur rencontrera quelques verbes conjugués à l’imparfait du subjonctif et un peu de vocabulaire désuet dans sa narration. J’ai lu essentiellement des textes d’auteurs antérieurs à la seconde moitié du XXe siècle les vingt-cinq premières années de ma vie et j’ai gardé du goût pour certaines tournures et quelques termes aujourd’hui surannés.

Crédit photo non trouvé.

J’ai déplacé les chapitres de Villebasse à une fréquence déraisonnable au cours de son écriture, aussi ai-je dû trouver des titres provisoires qui me permettaient de ne pas me noyer dans la masse des personnages. J’avais donc au départ des titres de travail dans lesquels je citais les noms des habitants et les quartiers de Villebasse où ils se trouvaient. C’était pratique, mais pas très littéraire. Il fallait rester dans la littérature tout en permettant au lecteur de ne pas se perdre dans le dédale de mon roman. Et c’est là que j’ai pensé à Rabelais (XVe siècle), à Cervantes (XVIe) à Collodi (XIXe siècle), etc. Ils rédigeaient des titres de chapitre à rallonge pour résumer, pour synthétiser le contenu du chapitre ainsi présenté, et c’était exactement ce qu’il me fallait !

En voici un de Collodi et un autre de Rabelais, juste pour le plaisir du voyage immédiat dans l’imaginaire :

« Lassé d’être une marionnette et voulant devenir un bon garçon, Pinocchio promet à la Fée de s’améliorer et d’étudier »

(Pinocchio, chapitre 25)

« Comment les habitants du Lerné, par le commandement de Pichrocole, leur roy, assaillirent au despourveu les bergiers de Gargantua ».

(Gargantua, Chapitre 26)

Vous faites allusion à « la masse des personnages » qui peuplent vos pages. Effectivement, il n’est pas question ici d’un personnage central mais d’une bonne  douzaine de figures dont on suit plus ou moins le parcours. Cependant, d’autres éléments viennent s’y ajouter, que je serais tenté de considérer comme des personnages à part entière : je pense bien évidemment à Le Chien (étrange, d’ailleurs, cette appellation) mais également à la lune bleue ou même au froid. En aviez-vous cette vision en écrivant ?

J’ai une passion démesurée pour l’hiver qui me vient de l’enfance. Toutes les histoires que j’écris pourraient se dérouler pendant cette saison, si je m’écoutais ; d’ailleurs on peut trouver le mot « neige » dans deux titres de ma bibliographie. Je me suis presque fait violence pour planter l’histoire de mon prochain roman en été. Je voue un culte à Rick Bass et à ses sublimes descriptions de la vallée du Yaak sous la neige. Donc, oui, le froid est un personnage à part entière ; le premier élément de Villebasse que j’ai visualisé est un décor sous la neige.

Photo : Mustafa Dedeoglu.

En ce qui concerne Le Chien, il a d’abord surgi de nulle part pour suivre Coline dans son errance, et comme il n’est pas dressé il a progressivement envahi l’espace de mes autres personnages. J’avais beau le chasser, il revenait à la charge ; je l’ai laissé faire et bien m’en a pris, puisque c’est finalement lui qui est à l’origine de l’intrigue. Grâce à Le Chien, tout s’articulait harmonieusement, tout avait sa raison d’être, y compris cette mystérieuse lune bleue dont je ne sais toujours pas comment elle a germé dans mon esprit. Cela m’arrive souvent quand j’écris : je note une ou deux idées, je les développe plus ou moins mais ce n’est qu’au surgissement d’une nouvelle, souvent la somme des premières, que je tiens fermement ma trame narrative.

Villebasse me semble se trouver à une sorte de croisée des chemins. Outre les influences que vous citez plus haut, il y règne une atmosphère flirtant parfois avec le fantastique (la lune bleue en étant l’exemple type) mais aussi avec le polar ou une forme de « roman social » à travers les vies de vos personnages. Revendiquez-vous ce mélange des genres ou s’est-il imposé à vous au fil de l’écriture ?

Je le revendique a posteriori. Je n’avais pas d’intention particulière au départ ; même si j’avais conscience de flirter avec le nature writing noir, ce n’était pas un choix en amont ni même dans les écritures préparatoires. J’écris déjà dans plusieurs catégories littéraires (nouvelle, poésie, roman, album jeunesse, etc.) parce que je ne sais pas et que je n’aime pas rentrer dans des cases. Écrire dans le respect des codes ne m’intéresse pas du tout, bien au contraire : si j’écris d’autres vies que la mienne c’est justement pour m’en affranchir. Il n’y a que pour les albums jeunesse que je m’y plie, mais l’exercice reste ludique car dans ce cas je travaille avec un illustrateur, la démarche est différente et m’apporte autre chose.

Crédit photo non trouvé.

L’introduction du réalisme magique, l’ambiance « polardeuse » de certains chapitres et le vernis social se sont imposés en cours d’écriture, au gré de l’évolution des aventures de mes personnages et je dois reconnaître que ça m’a occasionné une ou deux suées malgré ma jubilation, car je me disais que j’allais ramer comme un avorton au milieu d’un marécage avant de trouver un éditeur qui oserait prendre Villebasse. Dieu merci, la suite m’a prouvé que non : Pierre Fourniaud, l’éditeur de La Manufacture de livres, m’a contactée très rapidement.

« Je ne sais pas (…) je n’aime pas rentrer dans des cases », dites-vous. Quand un nouveau projet se dessine, savez-vous immédiatement à quel public il sera destiné, jeunesse ou adulte, ou cet aspect-là se précise-t-il plus tard, avec l’écriture ? Qu’en est-il du prochain roman auquel vous faites allusion un peu plus haut ?

Je pourrais dire que le choix se fait en fonction de l’âge de mes personnages, mais c’est partiellement exact. Il y a par exemple quelques post-ados dans Villebasse et pourtant ce n’est pas de la littérature « young adult ». En vérité, j’écris mes premiers jets instinctivement et de façon sensorielle. Je ne suis pas une intellectuelle et la plupart de mes idées me viennent intuitivement, à la manière d’un sourcier qui ressent les oscillations d’ondes telluriques ou d’un compositeur à l’oreille musicale. L’écriture pour moi est comme une sorte de transe enfantine pendant laquelle j’écoute des signes du monde que je retranscris à la manière d’un traducteur un peu fou, c’est-à-dire avec une quête de justesse absolue mais sous la tutelle du mensonge, car il ne faut pas oublier que les écrivains « racontent des histoires ».

Le texte sur lequel je travaille actuellement est un roman noir avec deux personnages principaux et une structure linéaire, avec une écriture plus fluide, et je tergiverserai d’autant moins pour l’écrire que Pierre Fourniaud est déjà intéressé par mon projet. Il faut avouer que c’est très confortable d’écrire dans ces conditions.

Yann.

Villebasse, Anna de Sandre, La Manufacture de Livres, 216 p. , 18€90.

Un été en BD, épisode 5 – Mégafauna, Nicolas Puzenat (Sarbacane) – Yann

Illustration : Nicolas Puzenat – Photo de l’auteur non créditée.

Après le remarqué Espèces invasives paru en 2019 chez Sarbacane, Nicolas Puzenat revient avec un nouvel ouvrage qui devrait enfoncer le clou, tant par la qualité de son dessin que par l’originalité et la force de son propos. Il étaye par la même occasion le très beau catalogue patiemment élaboré par les éditions Sarbacane ces dernières années.

« An 1488 après Kmaresh. Le Monde est peuplé de deux espèces humaines, séparées par une immense Muraille, bâtie siècle après siècle. Alors que la majorité des terres est occupée par les Homo sapiens, une partie de l’Europe reste aux mains de leurs rivaux, les Néandertaliens, connus sous le nom de NORS. » (Prologue).

Illustrations : Nicolas Puzenat.

Le jour où les Nors, pour une raison connue d’eux-seuls, mettent fin au système de troc établi depuis des générations avec les humains, ces derniers se retrouvent dans une situation aussi délicate qu’inédite et décident d’envoyer un émissaire de l’autre côté de la Muraille. Le jeune Timoléon, accompagné de son ami Pontus, se voit chargé de cette mission. La réalité qu’ils vont découvrir dans ces contrées inconnues est bien loin de celle qu’ils s’imaginaient trouver.

Illustration : Nicolas Puzenat.

Partant du postulat audacieux selon lequel deux espèces humaines habiteraient simultanément le monde, Nicolas Puzenat bouleverse notre conception de l’évolution et en tire une fable humaniste et inspirée. Imaginant une civilisation confrontée au risque de disparaître, où les femmes possèdent le pouvoir religieux et les hommes le politique, il parvient à créer un monde sensible et cohérent dont de nombreux traits rappelleront immanquablement toute société humaine. L’universalité du propos, appuyée à l’originalité du scénario, offre une oeuvre parfaitement aboutie et l’on ne pourra que louer le travail de son auteur, aussi à l’aise dans l’écriture (il n’est sans doute pas agrégé de lettres et prof de français par hasard) que dans le dessin. Bref, Mégafauna est une belle réussite à côté de laquelle il serait dommage de passer.

Yann.

Mégafauna, Nicolas Puzenat, Sarbacane, 92 p. , 18€.

Au nord du monde, Marcel Theroux (Zulma) – Yann

« Mon père avait une expression quand quelque chose tournait mal. Il disait que ça partait à l’ouest. Mais partir à l’ouest m’avait toujours fait envie, à moi. Après tout, la course du soleil le mène à l’ouest. Et pour ce que je sais de l’histoire, les gens sont partis s’installer à l’ouest pour gagner leur liberté. Mais notre monde était parti au nord, très au nord, à un point que je découvrais peu à peu. »

Photo : Yann Leray.

C’est une bonne idée qu’ont eue les éditions Zulma de rééditer ce roman paru initialement chez Plon, dans la collection Feux Croisés, en 2010. Son auteur, Marcel Theroux, en aurait trouvé l’inspiration lors d’un entretien avec une survivante de la catastrophe de Tchernobyl. Également influencé par plusieurs reportages qu’il avait effectués à l’époque en Ukraine, au coeur de la « zone interdite », Au nord du monde est aujourd’hui présenté comme un western post-apocalyptique, étiquette qui, à tout prendre, ne lui colle pas si mal.

Quelque part au nord du monde, donc, entre steppes et taïga, Makepeace survit au coeur d’une ville fantôme, patrouillant inlassablement dans les rues désertées de cette cité qui l’a vue grandir. Sa rencontre avec Ping, jeune femme enceinte, va bouleverser son quotidien et lui redonner momentanément foi en l’humanité. Mais, plus encore que cette amitié aussi forte que fugace, c’est l’apparition d’un avion dans le ciel qui va définitivement tirer Makepeace de sa vie de recluse et la précipiter loin de chez elle, là où quelques représentants de l’espèce humaine auraient survécu et conservé toutes les connaissances et les progrès acquis au cours de l’histoire de l’humanité. Ce monde d’avant, balayé par le réchauffement climatique, doit avoir subsisté quelque part et c’est portée par l’espoir de le trouver que Makepeace se met en route. Mais rien, bien sûr ne se déroulera comme prévu.

Dans ce Grand Nord sibérien qui fit un temps figure de pays de cocagne lorsque l’Homme fuyait les ravages dûs au réchauffement, des villes sont nées, des communautés se sont créés mais tout s’est peu à peu dégradé et ce nouvel Éden a vu ses habitants se battre, puis fuir ou mourir. Vraisemblablement marqué, voire obsédé, par la catastrophe de Tchernobyl, Marcel Theroux en a tiré un roman dont l’étrange beauté résonne avec un pessimisme certain, comme la conviction que l’homme, finalement, n’est capable que de s’auto-détruire après avoir ravagé le monde qui l’entoure.

Le parcours de Makepeace, entre séjour au sein d’une communauté religieuse et internement dans un camp de travail, la mène jusqu’aux vestiges d’une ville irradiée dont quelques hommes essaient d’extraire les dernières ressources en y envoyant des prisonniers.

« On était là, à un jour de marche de la Zone, prêts à voler à la terre souillée les choses qu’on n’avait plus l’intelligence ni les moyens de produire. Et une fois épuisées les ressources de la Zone, on aurait de la chance de se retrouver dans la peau de ce môme, traquant des animaux empoisonnés dans une forêt qu’on ne serait plus capables de nommer. »

Photo : Amos Chapple / Rex / Sipa.

Western post-apocalyptique, road trip sibérien, texte sombre et lumineux à la fois, Au nord du monde est un (très) bon livre mais il lui manque ce je ne sais quoi de profondeur ou d’empathie qui en ferait un grand livre, de ceux qui nous marquent durablement. Il n’en reste pas moins un texte à découvrir sans hésiter qui offre un dépaysement assuré et à la lecture duquel on ne s’ennuie pas une seconde, ce qui, quand on y réfléchit, est déjà beaucoup dans une époque où la médiocrité semble parfois servir de socle commun à pas mal d’auteurs.

« Ma vie n’avait même pas valeur de souffrance. C’était une longue farce cruelle que le vent avait écrite sur de la neige. »

Yann.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Roques.

Au nord du monde, Marcel Theroux, Zulma, 397 p. , 20€.

Un été en BD, épisode 2 – Carbone & Silicium, Mathieu Bablet (Ankama) – Yann

Construisant depuis quelques années une oeuvre aussi originale qu’ambitieuse et réussie, Mathieu Bablet parvient à étonner à chaque nouvelle BD et ce n’est pas celle-ci qui changera la donne. La Belle Mort (Ankama 2011), publié à l’âge de 24 ans, impressionnait par la force et la précision de son dessin, alliées à une imagination fertile. Adrastée puis Shangri-La viennent confirmer les espoirs placés en lui et les ventes commencent à se montrer à la hauteur de la qualité de son travail.

Mathieu Bablet.

2046. Fraîchement créés par la Tomorrow Foundation, Carbone et Silicium sont les prototypes d’une nouvelle génération de robots destinés à accompagner les humains vieillissants. Dotés d’une intelligence artificielle hors-normes, ils possèdent toutes les connaissances emmagasinées par l’Homme depuis la nuit des temps mais leurs créateurs ne leur ont accordé qu’une durée de vie de quinze ans, lois du marché obligent … Aidées par leurs prodigieuses capacités intellectuelles, les I.A. vont trouver le moyen de piper les dés et se lancer sur la voie de l’éternité, assistant simultanément au déclin de la planète et à celui de ses occupants.

Mathieu Bablet.

Si l’intelligence artificielle et le transhumanisme constituent les thèmes centraux de Carbone et Silicium, Mathieu Bablet y pose bien d’autres questions et ouvre la porte à des sujets comme l’écologie et l’avenir de l’humanité, redonnant véritablement sens au mot anticipation ainsi qu’à celui d’humanisme. Les errances physiques et mentales des deux principaux protagonistes du récit s’avèrent aussi bouleversantes que riches d’enseignements, renforcées par une aisance graphique exceptionnelle.

Mathieu Bablet.

Visuellement époustouflant, Carbone et Silicium brille également par l’intelligence de son scénario et la richesse des pistes de réflexion qu’il propose. Mathieu Bablet s’y impose comme un auteur complet, dont la qualité du travail force le respect et offre ici une oeuvre majeure, appelée à devenir un classique du genre d’ores et déjà récompensé par le prix France Inter BD 2021.

Yann.

Carbone et Silicium, Mathieu Bablet, Ankama, 267 p. , 22€90.

Le Silence selon Manon, Benjamin Fogel (Rivages) – Aurélie

La Transparence selon Irina avait été une découverte choc pour moi voici deux ans. J’en avais parlé ici. Quand Benjamin m’a annoncé travailler sur un roman se déroulant une trentaine d’années auparavant et menant à la société si brillamment décrite dans son précédent livre, j’ai ressenti une grande impatience mais également une légère appréhension : allais-je retrouver l’emballement que j’avais connu ?

Il ne m’a fallu que quelques pages pour me sentir à nouveau délicieusement entourée par les mots et les personnages de l’auteur. Une nouvelle fois je me suis dit que sa plume avait un petit côté magique et apportait une belle touche d’originalité et de peps au paysage éditorial français actuel.

Son point de départ : en 2025, le cyber affrontement entre masculinistes et féministes a pris tellement d’ampleur qu’une brigade spéciale a été créée pour y faire face. Au début du roman, tout semble clair et facilement identifiable, d’un côté se tiennent les méchants harceleurs et de l’autre les gentils qui essayent de se battre pour que leurs valeurs triomphent.

Pourtant, le lecteur est bien vite entraîné dans l’intimité de Simon, Iris, Yvan, Tristan, Manon et les autres, découvrant page après page la complexité de situations et d’interactions souvent toxiques. Alors que politique et nouvelles technologies deviennent de moins en moins dissociables, les enjeux personnels et les idéaux rêvés s’entrecroisent dangereusement. Plus on avance dans le livre, plus il nous semble entendre le tic tac annonçant l’explosion imminente d’une bombe prête à faire d’énorme dégâts. La structure est parfaite et j’arrive rarement à la fin d’un roman en la trouvant si réussie.

Benjamin Fogel ne tombe jamais dans la facilité, il tient droite sa ligne et nous confronte à des sujets passionnants. La place de l’anonymat dans nos sociétés modernes, les extrémismes de tous bords, la solitude, la difficulté à fonder un couple et à le voir perdurer, l’importance qu’on donne à l’image qu’on renvoie à autrui…

A travers la surdité de Manon et le soudain acouphène de Simon dans un microcosme où la musique a une importance essentielle, il interroge également notre rapport au son et la difficile intégration dans la société telle qu’on la connaît quand on est différent.

Voilà une découverte littéraire époustouflante à ne surtout pas manquer !

Aurélie.

Le Silence selon Manon, Benjamin Fogel, Rivages / Noir, 343 p. , 20€.