Les grandes villes n’existent pas, Cécile Coulon (Le Seuil / Points) – Seb

« Ici, les enfants apprennent à nager dans les lacs, les rivières et les étangs. Chacun a ses souvenirs de pique-nique en été, de jeux plus ou moins conseillés sur la glace en hiver. Quelques-uns ont eu un scooter à quatorze ans, mais la plupart ont pris l’habitude très tôt, de se déplacer à pied, à vélo, en courant. Le week-end, après les repas familiaux qui s’éternisent, tout le monde part en balade. Quoi qu’il arrive, toute rencontre, évènement, retrouvaille se termine à l’extérieur. C’est un principe : il y a toujours plus de choses à faire dehors. Plus de choses à voir. Plus d’endroits où se cacher. Nous avons été élevés en plein air, comme les poules du voisin. »

Avec ce texte de moins de cent pages, Cécile Coulon exhume une époque, toute conservée dans sa gangue d’enfance et d’adolescence. Alors mon petit cœur de campagnard bat d’une manière singulière, comme s’il se pressait comme un citron rouge pour s’extraire lui-même « l’endorstalgie », mélange d’endorphine et de nostalgie qui fait tant de bien, même quand ça va bien.

Photo : Sébastien Vidal.

Évidemment, si vous n’avez pas grandi là où les villes étaient absentes, il se peut que ce récit ne vous touche pas. Ou alors vous serez curieux, et vous aurez envie de voir « comment ça se passait dans ces endroits ». Parce que même citadin, vous avez forcément mis les pieds à la campagne, pendant des vacances, chez des grands-parents ou une tante.

Être enfant, adolescent, à la campagne, c’est une expérience qui ne s’oublie jamais. Parce que tout est férocement lié à l’enfance, justement. J’ai toujours dit, écrit, pensé, que nous étions façonnés par les lieux où nous vivions, surtout les endroits où nous avons ouvert les yeux, senti les premières odeurs (qui seront toujours belles, même si elles sont fortes et mauvaises), éprouvé les premières grandes émotions, fait les premières découvertes, reçu des savoirs.

Être jeune à la campagne, c’est une expérience transcendantale. Oh, bien sûr, sur le moment, quand on le vit, on ne serait pas vraiment d’accord avec ça. C’est le recul qui apporte cette constatation. En zone dite rurale (ce qui reste assez vague comme terme), il y a moins de choses à faire paraît-il. Je dis oui et non. Il y a moins d’infrastructures, de services publics, oui. Dans un village de mille habitants, cerné par des champs ou des forêts, il faut chercher le théâtre, le cinéma, la salle de spectacle. La seule chose qu’on aura c’est la salle des fêtes. Mais, quand on y réfléchit, il y a juste moins de choses qui nous détournent de l’essentiel. Quand on est en pleine campagne, sans rien pour nous distraire, qu’on fait face aux arbres et aux rivières, aux sommets et aux vallées, qu’on sent passer les saisons sur son propre corps, on se fait face, on s’observe, on se sonde, parce qu’on n’a guère d’autre choix. Alors on observe, on aiguise son regard. Le théâtre, c’est la comédie humaine qui se déroule au village chaque jour, et en plus c’est gratos. Le cinéma, il a lieu dans la tête, grâce à l’imagination et la seule chose de la ville qui arrive jusqu’à « la cambrousse », les livres. Les concerts, ce sont les bals sur la place du village. La campagne et sa nature sont rudes, elles ne font pas de cadeaux, elles sont, simplement. Il faut prendre l’ensemble comme il est, s’en accommoder et s’adapter. Si on fait ça on peut y être très heureux. Cécile Coulon explique très bien ce phénomène dans son livre.

C’est un ouvrage qui pourrait (qui pourra ?) tenir lieu de trésor, un jour, pour les sociologues, quand tout cela aura disparu, qu’il ne restera plus que les pierres et des cheminées orphelines de fumées. (mais je doute que ça advienne), parce que la Résistance et la Résilience sont les deux mamelles de la « ruralité ». (désolé, je n’ai pas d’autre mot qui aille mieux, ou alors je dois redonder, et redonder c’est mal).

Photo : Raymond Depardon.

Oui, ce petit livre peut très bien aller de paire avec le film Profils paysans, de Raymond Depardon, on est sur le même terrain de jeu. On pourrait aussi lire des livres de Marie-Hélène Lafon ou certains de Pierre Jourde pour se mettre en bouche, ou en jambes.

Avec une grande finesse et beaucoup de tendresse, l’auteure nous raconte son village, ses quelques arpents où ont fleuri des maisons serrées les unes contre les autres, ceintes de ruelles tordues, chapeautées par une église qui tinte encore, un peu. Elle nous chuchote les secrets de ces espaces où nul train ne passe, où la voie ferrée est devenue un chemin de promenade dominical.

J’ai aimé ses descriptions des lieux de vie, ces coins qui recèlent des émotions, des projets, qu’ils soient partagés ou que ces gamins rêveurs gardent pour eux : le stade, le café, la place du village ou le jardin public. L’école elle, c’est le point à défendre coûte que coûte. C’est la source qui ne doit pas tarir. Alors s’il le faut, on fait des classes à plusieurs niveaux.

Cécile Coulon puise son inspiration dans les paysages "grandioses et anxiogènes" de l'Auvergne.
Photo : Marielsa Niels / Hans Lucas (JDD).

Je suis un peu plus vieux que Cécile Coulon, mais j’ai connu les mêmes choses, j’ai « pris le car » à des heures matinales presque inhumaines, rôdé un peu blasé sur les mêmes routes, glandé dans les mêmes recoins cachés, utilisé les mêmes cabines téléphoniques à pièces, lorgné sur les mêmes terrasses de cafés. J’ai lu des livres, allongé dans les hautes herbes d’un pré, abrité du soleil par un pommier penché, juste derrière l’école justement, ou le stade, ou perché sur un banc qui avait, on ne sait pourquoi, les faveurs des jeunes du bourg. Et avec régularité, comme une sentence, l’heure qui sonnait au clocher.

En crevant l’abcès de l’enclavement, du manque d’équipement, de la perdition dans la vastitude, Cécile Coulon parvient à faire des atouts de ce qui était au départ des points faibles (tout du moins du point de vue du citadin). En racontant, avec beaucoup de cœur et avec l’écriture qu’on lui connaît, son pays et ses années d’insouciance, ses interrogations, en exposant sa vision des choses, elle réussi à garder intact ce qui est précieux et pourtant intangible, les souvenirs et le vécu qui sont adossés aux vieilles pierres, aux accents qui chantent ou pas, aux traditions et aux habitudes. Certaines façons de faire ou de causer me sont familières, et les relire a ranimé des moments forts, qui m’habitent toujours et qui attendaient leur heure pour me secouer à nouveau. Comme cette obsession que nous avions d’aller sans cesse « faire un tour ». Ado, on passe son temps à quitter son domicile pour aller faire un tour. Après un repas de famille, ou le dimanche, on va faire un tour. Le tour, c’est à la fois l’habitude et l’inconnu. Le circuit est connu, mais sait-on jamais qui va-t-on y croiser ?

Dans ce récit, il y a une forte présence sociale, qui dit la vie des gens qui vivent dans ces endroits « très beaux mais où on ne vivrait pas à l’année ». Il y a une mise en avant de la vie qui s’égaye, malgré tout, des solidarités, des liens qui se nouent, des tensions et des rivalités, du léger retard pris sur la ville et qui n’est toujours rattrapé depuis…depuis toujours. Ce petit livre montre ce que c’est que de vivre là quand on a quinze ans, ou huit, ou douze, peu importe. Il explique ce qui se passe quand on le quitte et qu’on y revient. Il montre de quelle manière le temps est différent entre ville et campagne, comment les rêves prennent leur envol dans ces contrées, et de quelle façon ils sont regardés là où ils atterrissent.

Finalement, l’auteure écrit une sorte d’élégie à la campagne, parce que malgré les moqueries, les légendes urbaines, malgré les préjugés sur les ploucs et les péquenots, elle dit que les ruraux se débrouillent, et plutôt bien, qu’ils s’en sortent avec moins de moyens que les autres, et qu’ils parviennent à tutoyer, parfois, le bonheur, sans ostentation, sans prétention.

Avec style, Cécile Coulon tord le cou au idées reçues, aux croyances, elle dit le vrai, le beau et le moins beau, ce qui a été vécu et ce qui sera, encore, pour longtemps. Elle affirme que même si à un moment le lieu devient trop étroit pour nos velléités de gamins grandis trop vite, nous ne cesserons jamais d’aimer l’endroit où nous avons passé l’enfance.

« Cette histoire n’en est pas une. Ce n’est ni un roman ni un essai. Ni un conte ni un documentaire. Pas même un témoignage. C’est un regard, un regard d’abord patiemment aiguisé, posé en silence sur les terres auvergnates. Un œil qui s’est ensuite détourné pour voir les mêmes choses, au creux d’autres paysages, souvent grandioses, en Ardèche, dans la Drôme, dans le Lot, en Lozère, en Corrèze, en Creuse. Evidemment, mes souvenirs, ou ce qu’il en reste, ne suffisent pas à transcrire avec une impartialité totale le quotidien d’un village de huit cents âmes il y a quinze ans de cela. »

Traduit de l’auvergnat par…non je déconne !

Seb.

Les grandes villes n’existent pas, Cécile Coulon, Points, 95 p. , 5€60.

Dans les forêts de l’ours, Rémi Huot (Le Mot et le Reste) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Départ pour l’Europe de l’Est, à la recherche de l’ours brun, vers une rencontre, vers la beauté du hasard sauvage, au milieu des forêts des Balkans.
La lecture de  Dans les forêts de l’ours  de Rémi Huot m’a irrésistiblement fait penser à celle du Léopard des neiges de Peter Matthiessen – traduction de Suzanne Nétillard -, c’est à dire cette aventure plus spirituelle que scientifique, une sorte de pèlerinage vers son propre « ensauvagement ».

Rémi Huot est un biologiste, passionné par l’ornithologie, qui, un jour, prend ses jumelles, son sac à dos et file dans les bois, t’emportant avec.
Il y a ce quelque chose de délicieux à humer l’humeur d’une forêt, d’un lieu, ses descriptions sont précises comme s’il voulait nous transporter dans son tableau aux teintes fauves.

« Sur le chemin mis en lumière, une curieuse empreinte, à l’instar d’un homme ayant marché pieds nus, demande l’arrêt. Nous avons quelques points communs avec l’ours, notamment notre manière de poser le pied. Pour être juste, lui n’est pas tout à fait plantigrade, puisqu’il ne s’appuie pas sur toute la longueur de ses pattes avant.(…) La trace dans la terre est peu marquée, indistincte, néanmoins elle est suffisamment éloquente pour me dessiller les yeux. Je peine à le croire. Je tourne et tourne encore autour pour l’apprécier sous différentes lumières.(…) Mon esprit commence à l’entendre. J’ai sous les yeux une empreinte d’ours! (…) Au milieu d’une joie qu’aucun de mes mots ne saurait dire, se mêle une foule d’interrogations à propos du fauve, de la probabilité qu’il soit encore là, à me regarder, à m’attendre. »

Parce qu’évidemment, rencontrer « la » bête, ce n’est pas comme un tête-à-tête avec Paddington, c’est la joie et la peur mêlées, c’est redonner une place d’humain sur cette planète, c’est craindre et s’émouvoir, jubiler et se laisser impressionner.

Rémi Huot s’est fait une promesse et il s’abandonne aussi à ses lecteurs.
Tu vis avec lui ce manque d’eau, la sécheresse, la beauté des cieux étoilés, les rencontres cocasses, surprenantes, angoissantes aussi. L’Homme devient la menace, la forêt son refuge et Rémi Huot s’incline devant la beauté du monde.

« C’est impensable, au regard de la faible distance, que la bête parvienne à se mouvoir sans même un murmure. Et pourtant. Le soleil a retiré ses derniers rayons de la cime des pins, la tension est palpable, le cœur se remue. Apparemment, elle n’est pas décidée à partir. Quelque chose se passera (…) »

Te voilà pris(e) au milieu de cette écozone paléarctique et dans l’espoir d’un homme devenu vagabond céleste par amour pour ce qui ne s’attrape pas au premier regard.
Avec beaucoup de poésie, de finesse et de détails, Rémi Huot t’embarque dans ces forêts à la recherche de « son » ours, sa partie fauve qu’il se laisse apparaître pour mieux célébrer l’essence d’une vie.
Voici un petit bijou de pérégrination, exaltant comme cette « Grande Ourse brillant au-dessus de la plaine espérée pour finir sa nuit. »

 Dans les forêts de l’ours  ou le bonheur du rêve éveillé.

Coup au cœur façon totémique !

Fanny.

Dans les forêts de l’ours, Rémi Huot, Le Mot et le Reste, 148 p. , 15€.

La Famille – Itinéraires d’un secret, Suzanne Privat (Les Avrils) – Aurélie & Hélène

Premier coup de coeur pour moi chez cette toute jeune maison d’édition !

Avec un talent de conteuse impressionnant, Suzanne Privat partage avec nous une enquête complètement hors-normes menée pendant un an et demi et levant le voile sur une communauté secrète de plusieurs milliers de personnes vivant pour la plupart à Paris.

Des camarades que ses enfants croisent sur les bancs de l’école aux racines de La Famille, il y a un long chemin que l’autrice nous propose de parcourir à ses côtés. Fouillant dans les archives du XVIIIe siècle comme sur les réseaux sociaux, elle amasse une somme phénoménale d’informations qu’elle nous transmet comme on remonte un arbre généalogique. La minutie de ce travail ne suffirait pourtant pas à faire de son texte une oeuvre littéraire, c’est bien la part de fiction savamment dosée et distillée au fil de l’avancée de ses recherches qui transforme le tout de façon remarquable.

J’ai terminé ma lecture abasourdie et, je dois l’avouer, un peu jalouse de l’autrice qui a traversé les différents confinements complètement happée par son sujet passionnant.

Aurélie.

Photo : Aurélie Barlet.

En discutant avec ses enfants, Suzanne Privat réalise que de nombreux copains à eux sont cousins. À tel point qu’une famille aussi grande, ça intrigue. Sa curiosité titillée, elle ne pouvait que creuser le sujet. La journaliste nous invite dans une enquête passionnante et fouillée sur ce que cache cette réalité. De déambulations dans Paris en rencontres avec d’ex-membres de la Famille, de recherches internet en discussion au café du coin, l’autrice révèle un fonctionnement sectaire depuis des décennies. Avec humour et auto-dérision, Suzanne Privat se met également en scène dans cette enquête en racontant les différentes étapes de travail, les ratés, les moments d’espoir, les hasards heureux et les effarements. Un ouvrage qui se lit comme un roman grâce à la part de fiction que l’autrice ajoute. Ma première incursion chez cette toute jeune maison d’édition. Assurément pas la dernière, ne serait-ce que parce que le roman de Martin Dumont ou celui de Isabelle Boissard me font déjà de l’œil.

Hélène.

La Famille, Suzanne Privat, Les Avrils, 256 p. , 20€.

J'aurais pu devenir millionnaire, j'ai choisi d'être vagabond, Alexis Jenni (Paulsen) – Fanny.

Je pourrais commencer par une accroche tout à fait démagogique: Vous avez envie d’être heureux, lisez la vie de John Muir par Alexis Jenni.

Volontairement, et autant être franche dès le début, le titre, pour moi, c’est « Non » ou « Oh mais noooon » : J’aurais pu devenir millionnaire, j’ai choisi d’être vagabond.
Muir, comme le précise Jenni, avait formulé trois mots dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse (éditions José Corti, traduction André Fayot): « (…) en être émerveillé »; au chapitre Un, première page, ligne 13, pour être précise. « En être émerveillé »…ce titre m’aurait vraiment plu, foi-de-libraire-qui-n’a-pas-à-se-mêler-des-affaires-éditoriales.

Mais ceci n’est pas bien important, car l’essence de ce texte est sublime, aussi sublime que celle des vastes forêts du Pacifique durant les années 1870.
Quelques pollutions plus tard, j’ai retrouvé, grâce à ce récit de Jenni, le souvenir de cette odeur exaltante des séquoias mêlée à celle du vaste océan furibond. Je marchais le long des chemins du « Muir Woods National Monument » et je bassinais mes deux comparses de randonnée sur cette odeur charnelle, addictive, un peu l’odeur du bonheur voyez-vous. « Vous ressentez? sentez-vous? c’est magnifique! ». Pauvres d’eux, ils avaient embarqué une folle en pleine extase.
Avoir retrouvé cette sensation dans ce bel ouvrage était vraiment un moment particulier de lecture et pas besoin d’avoir sniffé du séquoia géant pour éprouver, vous aussi, ce plaisir indicible en abordant ce récit.

Vous ne connaissez pas John Muir, petit Picte descendu d’Écosse pour suivre l’aventure du père rigoriste? Lisez ce livre. Vous admirez John Muir, un des premiers naturalistes modernes, militant de la protection de la nature et adepte éternel de « la Sauvagerie » et bien lisez ce livre aussi.
J’aurais pu devenir… est une histoire empreinte de générosité et d’humanisme, d’admiration fraternelle et de philosophie des grands espaces.

Lire ce livre, c’est lire l’émerveillement, un émerveillement parfois à haut risque mais Muir vit la nature et nous la fait ressentir dans toute sa puissance. Jenni nous montre un personnage inspirant, un modèle d’aventure qui n’est plus, un homme curieux, inventif, en adéquation totale avec le « Grand Tout », étonné, lui-même, du succès de ses récits.

Alexis Jenni nous dépeint une figure mythique, justement sans en faire un être au-dessus de tout mais bel et bien un humble humain pacifiste admirant la beauté naturelle du monde.
Si Muir était encore de ce monde, il aurait pu être comme un Christian Bobin en goguette 😉

Je vous laisse avec ce mot qui me fait face depuis quelques années…et c’est tout le bien que je vous souhaite:
« Climb the mountains and get their good tidings. Nature’s peace will flow into you as sunshine flows into trees » – John Muir (1838-1914).

Coup de ❤️ forever.

Fanny.

J’aurais pu devenir millionnaire, j’ai choisi d’être vagabond, Alexis Jenni, éditions Paulsen, 220p., 21€.

Pierre-Julien Marest, éditeur – Entretien – Seb

Le fondateur de Marest éditeur s’est prêté avec joie et pas mal d’humour à un entretien au cours duquel nous avons abordé la littérature bien sûr, mais aussi et surtout une bonne louche de cinéma. Interview d’un érudit du 7ème art.

Bonjour Pierre-Julien. Peux-tu te présenter en quelques lignes ?

Je suis parisien, issu des quartiers les plus bourgeois de la capitale. J’ai été éduqué chez les catholiques. Ma vie est l’histoire d’une lente conversion.

Cette passion pour le cinéma, d’où vient-elle ?

Des souvenirs d’avoir vu, très tôt, des classiques. A deux ans, Metropolis de Lang, mon premier film en salles. A 7-8 ans, je me souviens surtout de Fenêtre sur cour d’Hitchcock, de La Maison rouge de Delmer Daves, mais surtout de Pêché mortel de John Stahl. Mais, de manière générale, tout ce qui pouvait susciter chez moi une forme d’évasion était salutaire.

Marest éditeur navigue entre le cinéma et la littérature, ou plutôt fait le lien entre les deux. Cette proximité t’est-elle apparue tout de suite ou plus tard ?

Elle est apparue un peu par hasard, lors d’un pot aux éditions Rivages, où j’ai rencontré l’écrivain Luc Chomarat. Il m’a parlé d’un texte qu’il était en train d’écrire, une sorte de roman sur Ozu et Tarkovski. Ça s’appelait déjà Les dix meilleurs films de tous les temps et, apparemment, ça ne plaisait pas beaucoup, les éditeurs à qui il l’avait présenté ne comprenaient pas très bien ses chapitres de deux lignes. Bref, je lui ai donné mon mail, j’ai lu, j’ai explosé de rire plusieurs fois par page, et plus encore pour les pages de deux lignes, donc j’ai dit banco. Je démarrais tout juste, je crois qu’on a eu aucune presse, si ce n’est Kaganski dans les Inrocks, ce qui n’a pas empêché le livre de devenir assez vite culte dans les milieux cinéphiles. Succès certes plutôt confidentiel, mais amplement mérité et qui m’a amené à penser que c’était une très bonne idée, en fait, de creuser le lien entre cinéma et littérature. Après, je n’ai rien inventé, on peut considérer que P.O.L était déjà sur ce créneau etc. Mais, débuter avec Chomarat, c’était singulier, iconoclaste, à la fois sérieux et drôle. J’ai toujours eu en tête une réflexion de Pauvert, qui disait quelque chose comme : pour devenir un bon éditeur, publiez ce que les autres ne font pas. De ce point de vue, le livre de Luc était idéal.

J’ai lu que tu réalisais toutes les maquettes des livres que tu édites. Tu dis même à ce sujet que tu te mets au service du texte, que tu le mets en scène. Faut-il un regard de cinéaste pour arriver à fabriquer ces maquettes ?

Non, du tout, il faut surtout être radin. Une maquette de livre, ça peut facilement tourner à 7 euros la page, ça va vite. Je connais des éditeurs qui payent leurs graphistes avant leurs auteurs, j’ai toujours trouvé ça agaçant. De même, on m’a plusieurs fois fait comprendre que cela n’était pas très chauvin de faire imprimer mes livres à l’étranger. Mais les économies que je réalise sur ces deux postes me permettent déjà ceci : de verser des à-valoir, aussi modestes soient-ils, aux auteurs. Par ailleurs, étant donné que j’ai des coûts de fonctionnement extrêmement bas, je ne suis que très raisonnablement dépendant du succès des livres, ce qui me permet de prendre des risques. Pour en revenir à la question du regard, je pense qu’il faut surtout aimer les livres, voir les pages comme des espaces peuplés de signes et, d’une certaine manière, apprendre à les aimer tous.

Lorsque tu as entre les mains un texte à éditer, trouves-tu très vite la couverture ?

Cela dépend ; parfois, elle émane d’une proposition de l’auteur ou c’est un choix évident. A d’autres occasions, on cherche, on fait des essais, on trouve. Il n’y a qu’une seule fois où cela s’est mal passé ; j’avais fait une vingtaine de propositions à un auteur, rien ne lui convenait. J’ai fini par lui imposer un photogramme d’un film de Gérard Courant, avec qui j’avais trouvé un accord sur les droits. L’auteur n’a pas apprécié ; il a contacté le cabinet Pierrat, qui m’a affirmé que l’auteur souhaitait exercer son droit moral à l’encontre de la couverture et interdire la publication en l’état. J’ai répondu poliment que le photogramme représentait le cinéaste auquel l’essai était dédié, que je ne voyais donc pas le problème, tout en rappelant que ce choix était ma prérogative. On m’a répondu, en gros, combien ? J’ai donné un chiffre un peu au hasard. Deux jours après, j’étais payé 2000 euros pour ne pas publier un livre. Ce fut donc une opération particulièrement juteuse. 

Le logo de ta maison d’édition, on en parle ? Il m’évoque le générique de James Bond.

On me l’a dit plusieurs fois. En fait, le générique de James Bond a été conçu par Maurice Binder, qui s’est fortement inspiré de Saul Bass, auteur du générique de Vertigo. Si l’on recherche plus loin, cela pourrait renvoyer certaines séquences de Busby Berkeley et à son usage immodéré du kaléidoscope, voire à L’Homme à la caméra de Dziga Vertov. C’est Alexis Borgé qui a réalisé ce logo, je voulais quelque chose qui évoque l’œil humain et celui de la caméra.

La passion semble conduire tes actes. Il semblerait que ce soit ton admiration sans bornes pour Hitchcock qui t’ait incité à créer Marest éditeur ?

Oui, un traducteur m’avait fait part de textes d’Hitchcock inédits en français. De fil en aiguille, il m’a proposé un entretien inédit entre Warhol et Hitchcock, qui devait faire l’objet d’une publication dans la revue L’Infini. Mais j’ai trouvé ce texte tellement excitant que j’y ai vu la promesse d’un livre, qui est devenu Warhol/Hitchcock, soit l’acte de naissance de la maison.

Soyons pragmatiques. Comment parvient-on à convaincre un banquier de nous prêter de l’argent pour monter une maison d’édition en 2016 ? Faut-il qu’il soit un admirateur d’Hitchcock ?

On n’y parvient pas, à vrai dire, je n’ai même pas essayé. Dix ans auparavant, j’avais tenté le coup lors de ma première maison d’édition, pour financer la traduction des deux ouvrages de Sterling Hayden. Inutile de faire un tableau : l’acteur était inconnu et le projet bien trop hasardeux pour rentrer dans les grilles de rentabilité du conseiller bancaire. Par contre, j’ai eu la chance de percevoir un héritage à cette époque. De l’argent qui dormait depuis 20 ans dans une institution bancaire ; malheureusement pour cette dernière, une loi venait de passer, les obligeant à contacter les bénéficiaires des héritages qu’ils recelaient. Bref, une sorte d’oncle d’Amérique, qui n’était autre que ma grand-mère.

Est-ce qu’avoir pigé chez Télérama t’est utile dans ton métier d’éditeur ?

Non, pas vraiment. Le fait de travailler pour Télérama leur interdisait de parler de mes publications — une affaire de déontologie.  J’imagine qu’on doit pouvoir se dire que je bénéficie de réseaux plutôt solides, étant passé par une rédaction prestigieuse. En fait, c’est plutôt le contraire : je ne suis pas quelqu’un de très sociable, s’il y a un évènement branché à Paris, vous pouvez être assez sûr de ne pas m’y croiser et si quelqu’un m’agace, vous pouvez être certain que je ne céderai pas à la moindre hypocrisie.

Songes-tu à déléguer la diffusion-distribution ou comptes-tu garder la main dessus ? Pour quelle raison ?

Pour l’heure, je souhaite rester en auto-distribution/diffusion. La logique de distribution peut s’avérer très coûteuse ; je pense à un ouvrage où j’ai eu une mise en place de 650 exemplaires, pour un chiffre final de ventes de 170 exemplaires. Sur les 480 exemplaires invendus, j’ai dû payer un pourcentage au distributeur. Je ne parle même pas des exemplaires tirés en trop : le diffuseur m’avait conseillé d’en imprimer 2000 (soit, du sur-stockage, pour lequel je payais aussi la location de palettes chez le distributeur). Ajoutez à cela qu’une quantité non négligeable des 480 invendus avaient été retournés défectueux, et donc bons pour le pilon. N’oubliez surtout pas les frais inhérents à tel abonnement chez le distributeur, ceux de « picking » (soit, le simple fait de déplacer les livres) et vous comprendrez comment, pire que de n’avoir jamais vu la couleur d’un cent sur les 170 ventes, vous vous retrouvez à payer aussi votre distributeur et votre diffuseur (après l’auteur, le relation libraires, l’attachée de presse, la Poste etc.). Bref, je n’en dormais plus la nuit.

Donc, l’auto-distribution, c’est le paradis, après cela. Il va sans dire que mes mises en place sont bien inférieures, mais mon taux de retour a chuté. Si j’exclus les retours des années précédentes, je dois être entre 5 et 10% sur l’année dernière. Je vends moins, mais je gagne évidemment beaucoup plus. Pour ce qui est de la diffusion, je viens d’embaucher quelqu’un pour m’épauler.

Il y a un lien très fort entre le cinéma et la littérature. De tous temps, les réalisateurs ou les producteurs ont acquis des droits de romans ou nouvelles pour alimenter leur activité. Créer une maison d’édition comme la tienne est une sorte de mise en abime ?

Je ne l’ai jamais vu comme ça, mais, oui, la littérature a fréquemment servi de matière première au cinéma. Partir du cinéma pour retourner à la littérature me semble assez naturel ; exposer l’impact du cinéma sur la création contemporaine, comme le fait Sébastien Rongier dans son essai sur Psycho (d’Alfred Hitchcock), Alma a adoré, me semble réjouissant.

Ce serait drôle si quelqu’un achetait les droits d’un de tes ouvrages pour en faire un film ?

Ça serait très drôle ; ça a failli être le cas pour un essai sur la chanson chez Moretti, signé Sébastien Smirou, pour lequel une société de production avait posé une option, qui est hélas tombée. Et c’est bien dommage, nous avions déjà investi dans du Primitivo pour fêter cela.

Que ce soit en matière de littérature ou de cinéma, l’Europe et notamment la France, ont beaucoup influencé les écrivains et gens du cinéma américain. John Irving par exemple, voue une grande admiration à Flaubert, et Renoir à fait une belle carrière en Amérique. Comment expliques-tu ceci ?

C’est une question complexe. Le cinéma américain fut longtemps d’essence européenne. Pour ne citer que quelques réalisateurs nés en Europe qui ont fait carrière à Hollywood : Joseph von Stenberg, Eric Von Stroheim, Charles Chaplin, Alfred Hitchcock, Fritz Lang, Billy Wilder, Otto Preminger… Même parmi les producteurs légendaires d’autrefois, Samuel Goldwyn est né en Pologne, Jack Warner au Canada, Louis B. Mayer à Minsk. Les liens avec l’Europe et sa culture sont nombreux.

Le Mot et le Reste, un autre éditeur, présente un profil similaire à celui de Marest éditeur. Une programmation hybride entre musiques et littérature. Ta maison est plus jeune de vingt ans, mais cela semble démontrer que les arts se tiennent plus la main que certains voudraient le croire et que les gens sont plus curieux qu’on ne le pense. N’est-ce pas justement le rôle premier d’un éditeur de proposer non pas ce que le public aime, mais ce qu’il pourrait aimer ?

Je suis entièrement d’accord avec ce point de vue ; il ne faut jamais aller dans le sens du public, mais chercher à le surprendre, à le rendre curieux. C’est presque une question d’ordre politique ; je crois que c’est au lecteur d’aller vers le livre, et non le contraire. À espérer aller dans le sens du public, d’une littérature qu’il pourrait consommer sans effort, on ne fait qu’une chose : participer à son abêtissement.

Depuis quelques années, le cinéma américain semble tomber dans la facilité et ne produire que pour gagner toujours plus d’argent, preuve en sont les affligeants films de supers héros qui ne sont ni faits ni à faire et se ressemblent presque tous. Malgré cela, il existe un cinéma créatif, comme au festival Sundance, piloté par Robert Redford. Le salut viendra-t-il de là ou du public ? T’inscris-tu dans cette démarche de creuser dans la qualité ?

Je pense que le salut viendra de l’offre, et non de la demande. C’est aux producteurs, comme aux éditeurs, de maintenir un certain niveau, de ne pas aller dans le sens du vent. En tant que lecteur, j’ai horreur des phrases toutes faites, des livres qui ne reposent que sur une intrigue. Le style me semble aussi important que le fond.  Je n’espère qu’une seule chose, pour ce qui de l’état actuel du cinéma : que le système s’essouffle, que les spectateurs se lassent définitivement des productions Marvel et consorts, qu’on puisse enfin respirer.

J’ai découvert Marest éditeur grâce au livre de Didier da Silva, Le Dormeur. C’est incroyable de constater qu’un homme tel que Pascal Aubier (dont parle le livre) qui a carrément révolutionné la technique du cinéma soit inconnu du grand public. C’est aussi ça Marest éditeur, rendre une sorte de justice ?

Je n’ai jamais conçu cela comme une forme de justice, mais plutôt une révélation. Dès la première page de ce livre, j’ai été emballé ; le monde auquel l’auteur faisait référence me parlait entièrement. Et, perdu au milieu de ce monde, un cinéaste fabuleux dont j’ignorais tout : Pascal Aubier. Après l’avoir accepté ce texte, je me sentais plus proche d’un zélote soucieux de partager la bonne nouvelle de cette découverte, que d’un justicier.

Je suis assez fasciné par le doublage. Que ce soit au cinéma ou dans les séries télé. La France excelle depuis longtemps dans cet exercice. Nous venons d’ailleurs de perdre une pointure en la personne de Jacques Frantz. Si quelqu’un te propose un ouvrage sur ce sujet, tu dresses l’oreille ?

Pas sûr, avec tout le respect que je dois aux doubleurs. Je ne regarde jamais les films qu’en version originale, car je suis très sensible aux voix, et je pars du principe qu’un réalisateur digne de ce nom dirige tout autant les corps de ses interprètes que leur diction, leurs intonations. Je ne parle pas un traître mot de japonais, mais Akira Kurosawa, pour moi, c’est aussi la voix Toshiro Mifune, un peu comme l’est celle de Wayne chez Ford. Ce sont des films que je ne pourrais pas, je pense, voir doublés en français. Mais, une histoire des doubleurs français, ou, qui sait, un polar où un doubleur voix rêverait de tuer une vedette américaine dans l’espoir un peu fou de prendre sa place sur le silver screen, qui sait ?

Quels sont les projets de Marest éditeur ?

Hum, c’est confidentiel. Mais, outre un fantôme japonais, Doillon, Fleischer, et Fincher, on devrait bientôt parler de musique, et puis de punk aussi, et du Greco, évidemment et enfin de Cayatte, de Madame Bennett, de Jeanne Roques aussi, et encore de fantômes, et sans oublier les années 1970…

Avant le clap de fin, autre chose à dire ?

Euh, elle était bonne ? On la garde ?