Six pieds sur terre, Antoine Dole (L’Incendie / Robert Laffont) – Hélène

L’exemplaire de ce livre que tu trouveras en librairie aura la couleur bleue sombre.
Je ne sais pas si tu connais Antoine Dole. Mais il fait parti des auteurs de littérature jeunesse dont j’aime la plume infiniment. Je lis chacun de ses titres avec avidité.
Ce titre-là, je l’attendais avec un peu de trouille.
Parce que littérature adulte, parce que travail avec un autre éditeur alors on sait jamais.
Camille et Jérémy ont la trentaine, vivent ensemble et tentent de se réparer après des enfances difficiles. Mère absente d’un côté, deuil de l’autre. Jérémy ne sait pas exactement se sortir de la douleur et de la souffrance de vivre, Camille porte et répare pour deux.
Et puis il y a cette tâche d’humidité au plafond. Angoissante car elle grandit de jour en jour et on ne peut rien y faire en attendant que le jeu des assurances et experts se mettent en route. Une tâche comme une obsession, comme si elle représentait le gouffre dans lequel le personnage est en train de sombrer. Puis ce jour où Camille dit qu’elle aimerait un enfant.
Camille et Jérémy sont racontés chacun leur tour dans une alternance de chapitres.

Je vais être honnête avec toi, vu le sujet, j’avais peur que ça bascule d’un côté un peu larmoyant que je n’aime pas trop en littérature. Mais évidemment que non puisque c’est Antoine aux commandes.
Tout en décryptant minutieusement les sentiments de ces personnages et en proposant une introspection détaillée de chacun, c’est l’honnêteté des personnages sur ce qu’ils traversent, ce qu’ils ressentent qui fait qu’on reste du côté de la littérature et pas du grand déballage. On sent bien que l’auteur ne cherche pas du tout à faire pleurer son lectorat. Il raconte seulement. La sincérité des propos, la précision des sensations décrites en font un vrai roman sur les sentiments puissants qu’on traverse.
La force de Camille et ses failles, l’engluement de Jérémy et sa résistance malgré tout.

Un roman qui prend frontalement la question de la dépression, de la souffrance liée au passé, d’un mal-être puissant et de comment on fait (ou pas) avec ça.

Hélène.

Six pieds sur terre, Antoine Dole, Robert Laffont, 253 p. , 18€.

Felix ever after, Kacen Callender (Slalom) – Hélène

J’ai longuement hésité à faire une chronique sur ce titre car on le voit partout. Mais finalement, mes mots ne seront pas aussi dithyrambiques que ceux que j’ai pu lire un peu partout et surtout ça m’interroge.
Ce roman est l’introspection de Felix, en école prépa art à New-York, queer, trans et noir. Entouré d’ami•e•s préoccupé•e•s comme lui par son entrée dans une université prestigieuse (en tous cas, c’est le plan) et l’amour bien sûr. Ce qui m’a plu dans ce roman, c’est que l’on fait la connaissance de Felix après son opération, après son parcours pour enfin être dans le corps dans lequel il se reconnaît. Ce qui m’a plu, ce sont toutes les réflexions autour des questions d’identité, de genre et de sexualité dans les conversations entre les personnages ou Felix avec lui-même. Ce qui m’a plu c’est le questionnement des minorités et l’intersectionnalité. Ce qui m’a plu est le rapport à l’art, ce qu’il questionne, ce qu’il implique, ce qu’il permet (notamment grâce à Jill, prof d’acrylique).
Mais pour être tout à fait franche, je ne suis pas emballée par l’histoire elle-même (harcèlement et romance, trame vue et revue). Je trouve que la narration est laissée de côté (ce qui m’ennuie toujours dans un roman) au profit d’un propos didactique (ce qui m’ennuie toujours dans un roman).
Ma première réaction a été de me dire : il y a si peu de romans qui abordent le sujet et dont les personnages principaux sont issus de minorités peu vues que c’est dommage que la narration soit un peu oubliée.
Et puis je me suis demandée si l’essentiel n’était pas plutôt que ces personnages existent, questionnent ces sujets, même si la fiction est un peu laissée de côté.
Parce que ce qui importe est que ces sujets, ces personnages ne soient plus absents, que tous les ados puissent trouver des personnages qui leurs ressemblent et des débuts de réponse à leurs questions dans les objets culturels.
Et que peut-être c’est une étape nécessaire avant que le sujet et la narration cohabitent parfaitement sans qu’un des deux soit un peu délaissé.

Je n’ai pas la réponse mais je m’interroge. Si toi derrière ton écran, t’as une idée, ça m’intéresse.

Hélène.

Felix ever after, Kacen Callender, Slalom, 359 p. , 17€95.

907 fois Camille, Julien Dufresne-Lamy (Plon) – Hélène

Photo : Hélène Deschère.

Tu connais Camille?


Julien Dufresne-Lamy a eu envie de nous la raconter. Parce que Camille a une histoire particulière. Ou plutôt son père en a une qui rejaillit sur elle forcément.
Et la question que pose l’auteur ici est comment grandit-on, comment se construit-on quand son père est un proxénète connu, régulièrement cité dans les médias a côté d’autres noms encore plus connus ?


Comment Camille arrive à être Camille sans être la fille de? Et comment fait-elle avec cette absence? L’absence du père, jamais là, peu démonstratif (sauf en cas de besoin). L’absence envahissante qui te fait penser à certains moments que peut-être ce serait mieux s’il était mort.


Dans ce texte de non-fiction, l’auteur cherche à la raconter elle sans le raconter lui. Il cherche à en dire le plus pour mieux la comprendre, sans en dire trop, sans la trahir. Et tous ces questionnements de « comment écrit-on ce genre de texte-là ? » sont présents au fil des pages.


Julien Dufresne-Lamy captive avec l’histoire de Camille tout autant qu’avec ses doutes et ses réflexion sur comment le faire.
Je trouve ça passionnant de comprendre comment se faufile la littérature dans la réalité, comment faire d’une personne réelle un personnage, comment ne pas la trahir sans pour autant la dénuder entièrement, comment on fabrique un récit à partir d’un matériau qui ne nous appartient pas mais qu’on s’approprie, comment l’écrivain questionne son droit à l’écriture et son rapport aux faits et à l’humain.
J’adore comprendre comment on fabrique les choses et pourquoi. Autant dire que ce texte ne pouvait que me plaire.

Surtout avec l’écriture de Julien dont voici un tout petit exemple :
« l’écriture est une défaillance superbe, qui incarne mais n’est pas ».

Hélène.

907 fois Camille, Julien Dufresne-Lamy, Plon, 336 p. , 19€.

La Famille – Itinéraires d’un secret, Suzanne Privat (Les Avrils) – Aurélie & Hélène

Premier coup de coeur pour moi chez cette toute jeune maison d’édition !

Avec un talent de conteuse impressionnant, Suzanne Privat partage avec nous une enquête complètement hors-normes menée pendant un an et demi et levant le voile sur une communauté secrète de plusieurs milliers de personnes vivant pour la plupart à Paris.

Des camarades que ses enfants croisent sur les bancs de l’école aux racines de La Famille, il y a un long chemin que l’autrice nous propose de parcourir à ses côtés. Fouillant dans les archives du XVIIIe siècle comme sur les réseaux sociaux, elle amasse une somme phénoménale d’informations qu’elle nous transmet comme on remonte un arbre généalogique. La minutie de ce travail ne suffirait pourtant pas à faire de son texte une oeuvre littéraire, c’est bien la part de fiction savamment dosée et distillée au fil de l’avancée de ses recherches qui transforme le tout de façon remarquable.

J’ai terminé ma lecture abasourdie et, je dois l’avouer, un peu jalouse de l’autrice qui a traversé les différents confinements complètement happée par son sujet passionnant.

Aurélie.

Photo : Aurélie Barlet.

En discutant avec ses enfants, Suzanne Privat réalise que de nombreux copains à eux sont cousins. À tel point qu’une famille aussi grande, ça intrigue. Sa curiosité titillée, elle ne pouvait que creuser le sujet. La journaliste nous invite dans une enquête passionnante et fouillée sur ce que cache cette réalité. De déambulations dans Paris en rencontres avec d’ex-membres de la Famille, de recherches internet en discussion au café du coin, l’autrice révèle un fonctionnement sectaire depuis des décennies. Avec humour et auto-dérision, Suzanne Privat se met également en scène dans cette enquête en racontant les différentes étapes de travail, les ratés, les moments d’espoir, les hasards heureux et les effarements. Un ouvrage qui se lit comme un roman grâce à la part de fiction que l’autrice ajoute. Ma première incursion chez cette toute jeune maison d’édition. Assurément pas la dernière, ne serait-ce que parce que le roman de Martin Dumont ou celui de Isabelle Boissard me font déjà de l’œil.

Hélène.

La Famille, Suzanne Privat, Les Avrils, 256 p. , 20€.

Chronique Jeunesse – Hélène

Photo : Hélène Deschère.

En attendant la réouverture des musées, profitons de cet album du talentueux Loïc Froissart aux éditions Centre Pompidou. L’auteur-illustrateur embarque le lecteur dans une visite complète du musée, des places extérieures aux réserves interdites au public, en passant par les salles et les œuvres. A chaque fois, des explications claires permettent de comprendre où on est et ce qu’il s’y passe. Et l’ingénieux Loïc Froissart pose à chaque page une question qui invite à l’observation des nombreux détails laissés à l’œil curieux des lecteurs. Son dessin tout en rondeurs est le trait parfait pour plonger dans l’univers de ce musée d’art contemporain qu’on a hâte d’arpenter à nouveau !

Dans les tuyaux du Centre Pompidou, Loïc Froissart, Centre Pompidou, 32 p. , 15€.

Photo : Hélène Deschère.

Quand la famille Murail s’associe pour écrire à quatre mains, on ne peut que sauter sur la première occasion pour ouvrir le roman. Angie est une jeune fille de 12 ans curieuse et maligne. Elle s’intéresse de près à son voisin, un flic coincé dans son fauteuil roulant depuis un accident. L’inactivité lui pèse et il est bien décidé à terminer l’enquête commencée et qui l’a mené dans ce fauteuil.

Autant le dire tout de suite, ce roman de plus de 400 pages se lit d’une traite ou quasiment. Les personnages sont bien campés, l’humour jamais très loin, Angie assez irrésistible avec son enthousiasme débordant et son hypermnésie. Cette enquête, dans les milieux de la drogue du Havre et des dockers, est très bien ficelée et le rythme incite à tourner les pages sans s’en rendre compte. Et le détail qui change tout : il s’agit du premier roman que je lis ayant lieu en 2020, tel qu’on l’a connu. Loin d’être un frein à la lecture (on pourrait se dire qu’on a pas très envie de revivre ça dans un roman), cet élément du contexte apporte une vraie dynamique à l’histoire. Même si l’enjeu du roman n’a rien à voir avec la pandémie, les deux auteurs ont su l’utiliser pour renforcer le côté suspens de l’enquête menée depuis un fauteuil ou presque. Et j’avoue que contre toute attente, en tout cas les miennes, j’ai trouvé ça plutôt plaisant de « revivre » cette période autrement, avec le prisme du roman policier. C’est très malin de la part des deux auteurs.

Juste un petit bémol concernant la quatrième de couverture. Ne la lisez pas avant de commencer le roman, un détail, qui n’intervient qu’aux deux-tiers du livre, s’y est glissé. Moi qui déteste en savoir trop sur le contenu avant de me lancer, ça a une forte tendance à m’agacer sérieusement.

Angie ! , Marie-Aude et Lorris Murail, L’École des Loisirs, 448 p. , 17€.

Photo : Hélène Deschère.

En grande fan du travail de l’autrice-ilustratrice Eva Offredo, je ne pouvais pas passer à côté de cette sortie chez la maison d’édition Maison Georges, à l’origine des formidablement intelligents et beaux magazines pour enfants Graou (pour les 3-6 ans) et Georges (pour les 7-10 ans).

Eva Offredo livre un ouvrage mi-documentaire mi-fiction sur la Japon. Pour ce faire, elle nous présente 8 femmes, aux métiers typiquement japonais. Des métiers connus, comme la lutteuse de sumo (sauf qu’on apprend ici que les femmes normalement ne peuvent pas l’être) aux moins connus, comme la bryologue (il vous faudra le lire pour savoir de quoi il s’agit) en passant par le poétique restauratrice kintsugi. Au-delà du documentaire passionnant sur le Japon (d’autres informations s’y glissent entre chaque portraits), Eva Offredo nous fait rencontrer des femmes passionnées, épanouies dans leur métiers, libres et jamais loin de leurs rêves d’enfant. Un ouvrage inspirant et sublime, comme toujours avec Eva Offredo. Son trait gracieux, délicat, et épais, combiné au travail lumineux de la couleur est un bel hommage à la culture nipponne. Oui, je vous avais prévenus pour le côté fangirl.

Yahho Japon ! , Éva Offredo, Maison Georges, 96 p. , 18€.

Hélène.

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