Apaiser nos tempêtes, Jean Hegland (Phébus) – Fanny

Photo: Fanny Nowak.

Tout de suite, ce qu’il y a de transcendant dans l’univers de Jean Hegland, ce sont ses personnages. Ils sont d’une humanité farouche, avec, le long des pages, cette justesse me paraissant toujours incroyable.

WindfallsApaiser nos tempêtes – est paru en 2004 aux États-Unis. Ce roman nous parvient dix-sept ans plus tard, avec la traduction de Nathalie Bru et cette préface, à lire absolument, de Jean Hegland  herself.
Dix-sept ans, c’est le temps du regard d’une auteure sur ce qui est arrivé dans sa vie, la vie, permettant de ressentir toute la nécessité et l’importance d’Apaiser nos tempêtes.

« Si les téléphones portables sont bien plus présents qu’ils ne l’étaient au début des années 2000, époque où se déroule le récit d’ « Apaiser nos tempêtes », le reste a peu changé, malheureusement, du moins aux États-Unis. Comme l’a révélé la pandémie de Covid-19, c’est encore sur les mères que la charge des enfants pèse le plus lourd – les solutions de garde demeurent précaires et la plupart des parents sont toujours confrontés à des difficultés, des dilemmes très similaires à ceux que connaissent Cerise et Anna. Le droit d’une femme à choisir si elle souhaite ou non être mère est toujours remis en question, tandis que persistent l’absence de soins psychiatriques, les problèmes chroniques de logement, ainsi que les terribles inégalités créées par le capitalisme tardif américain. »

Te voilà projeté-e dans l’histoire de deux femmes, Anna et Cerise. Deux femmes de deux milieux différents mais avec ces questions identiques: « Qu’est ce que la maternité ? Quels peuvent être les bouleversements de notre corps et de notre psyché ? C’est quoi être mère ? »
Et là, point envie de théoriser de la part de cette auteure généreuse et altruiste. Jean Hegland te fait vivre une portion de vie d’Anna et Cerise, deux trajectoires comme deux oscillations sur un électrocardiogramme: c’est mouvant, impressionnant, palpitant.

Jean Hegland a mis sept ans pour accoucher  d’Apaiser vos tempêtes . Sept années pour cinq-cent-cinquante-six pages éblouissantes de vérités et faire d’Anna et Cerise « (…)deux femmes dont les combats et les triomphes continuent à éclairer les miens ».
L’auteure californienne nous les donne alors en partage et quel beau cadeau que celui-ci !, la transmission de cette palette d’émotions aussi large que vive.

Apaiser nos tempêtes débute par la description d’une photographie d’un arbre. C’est un arbre fendu en deux mais exprimant encore sa puissance féconde. Cette image est un lien, déjà.
Puis tu fais la connaissance d’Anna, la fille de l’Est et Cerise, fille de l’Ouest. Pour peu tu aurais l’impression d’être dans la chanson « Girl from the North Country », la version Cash et Dylan.
À l’Est, Anna, 22 ans, représente cette middle-class aisée, rassurante. Anna est cette étudiante dont le père tient un cabinet d’assurances, et assure les études d’art de sa belle enfant, qui n’a pas trop le droit à « l’erreur ».
À l’Ouest, Cerise, 16 ans, lycéenne, est cette pierre qui roule sur un chemin. Elle se cherche, entre Sam, ce premier crush, celui lui ouvrant les portes du désir, et Rita, la mère célibattante, qui n’a jamais trop de temps, veillant au grain, sévèrement.
Nous sommes durant les années 90, c’est la guerre du Golfe au loin, un homme parle de « croisade » tandis que dans son pays, deux jeunes femmes, parmi tant d’autres, tombent – quelle drôle d’expression – enceintes, sans l’avoir voulu.
C’est alors le début de l’histoire et des choix.
L’une décide d’avorter dans le plus grand silence, l’autre décide de le garder contre l’avis maternel.
Ces choix, accompagnés du filet des regrets ou faits sans réelle conscience du « moi » intérieur.

Jean Hegland n’est pas du genre à faire dans le noir et blanc; toute la force de son écriture réside, pour moi, dans la description si fine des nuances humaines.
Les tempêtes intérieures de ses personnages donnent lieu à des petites morts qui, elles-mêmes, enfantent soit d’une puissante résilience, soit d’une déchéance accrue. Et le chemin est long vers leur propre réconciliation.
L’auteure aime ces deux femmes et toi, tu le leur rendras bien parce que ton attachement sera aussi vif que réel, quelque soit ton genre.

« D’aussi loin que Cerise se souvienne, jamais une femme ne l’avait étreinte. Au début, elle ne désira rien de plus que rester toujours dans le confort des bras d’Anna. Pendant quelques instants, Anna et Cerise demeurèrent ainsi l’une contre l’autre, Ellen en sandwich entre elles deux, leur souffles réchauffant la petite poche qu’elles formaient toutes les trois dans la fraîcheur de la nuit. »

Sur plusieurs années, tu suivras leur parcours, leur transformation, leurs interrogations et puis une nuit, ce drame, comme un effondrement brutal. À l’Ouest, plus rien de nouveau, excepté cette douleur insoutenable. Tandis qu’à l’Est se vit un tumulte intérieur, de celui qui rend la vie bancale.
Et toi, tu t’attaches, au fil des pages, à ces deux femmes, combattantes d’un quotidien, deux mères qui cherchent un chemin sans savoir vraiment lequel. La maternité est cette chose universelle mais qui, dans le même temps, reste une terra incognita, cette expérience totalement différente – car radicalement intime – pour chacune et chaque enfant.

Apaiser nos tempêtes jouera sur des effets miroirs par le prisme des enfants. Et tu vivras leur rencontre, témoin de quelque chose d’extraordinaire dans leur ordinaire, tu en auras des frissons.
C’est le genre d’histoire qui s’écoule comme une rivière, tu prendras ta barque et te laisseras porter par ce roman intense et sublime.

Coup au cœur bouleversant.

Fanny.

Apaiser nos tempêtes, Jean Hegland, Phebus. 558 p., 23 euros.

Va me chercher Baby Doll, Lucie Lachapelle (XYZ) – Fanny

Photo: Fanny Nowak.

Va me chercher Baby Doll est une ode aux femmes fortes, résilientes, c’est un road-trip ultra féminin, tout en sororité, en amitié, en puissance. Voici un roman aussi solaire que sombre, aussi courageux que magnétique, une histoire sur les petites gens, les marginaux, celles qui n’ont plus grand chose à perdre, n’ont plus peur de prendre des risques, d’assumer leurs choix, et faire ce qu’elles veulent de leur corps et leur esprit.

En lisant quelques articles sur l’auteure, Lucie Lachapelle, que j’ai découvert qu’à la fin des années 70 celle-ci vivait en Abitibi et avait été témoin de l’agression d’une jeune Anichinabée par un ivrogne. Marquée par cette brutalité, elle donne vie à Florence alias Cartouche, celle qui fit de la prison après voir tué cet homme – « je le faisais payer pour tous les salauds de la planète » -, celle qui décida de calmer son âme dans une cabane au fond des bois, celle qui fixa, sur son rétroviseur, une tête de corneille empaillée, celle connaissant par cœur les grands classiques du folk et du blues, reconnaissant la différence entre le vol de l’engoulevent à celui de la perdrix, celle se laissant bercer par « les différents bruissements des feuilles, les chants d’oiseaux, les stridulations des insectes. »

Chaque chapitre aurait pu être directement un extrait des chansons de Lucinda Williams, Bruce Springsteen, Willie Nelson, Richard Desjardins, Neko Case, Neil Young, Emmylou Harris, Johnny Cash, Joni Mitchell, Tom Waits, Townes Van Zandt, et j’en passe. C’est d’ailleurs ce ton musical que tu peux donner à la lecture de Va me chercher Baby Doll, car Lucie Lachapelle te propose sa « liste d’écoutes musicales », histoire de t’embarquer un peu plus fort dans ce road-trip haletant, attachant.

Cartouche a donc reçu cet ordre sonnant comme une prière agnostique:  Va me chercher Baby Doll, de la part de Thérèse, alias Manouche, ex-prostituée, receleuse, entremetteuse, qui fut comme une deuxième mère pour Cartouche lors de son trop long séjour en prison.

« (…) mon tatouage sur la nuque: cinq points. Quatre forment un carré et un cinquième, placé au centre, symbolise un individu entre quatre murs. Peu de gens en connaissent le sens, moi oui. Je reviens de là. »

Alors Cartouche charge quelques affaires dans son vieux pick-up et va chercher Camille, 18 ans, alias Baby Doll. Ce geste fraternel, d’aller chercher la fille paumée, pour Manouche en phase terminale d’un cancer du sein.
Les hommes n’ont pas vraiment le beau rôle dans cette histoire qui fait la part belle aux résistantes, celles qui ne lâchent rien, n’espèrent plus beaucoup, se lient plus au vivant qu’à l’humain.
Cartouche t’embarque avec elle dans ce roman qui te fait traverser l’Ontario, la Saskatchewan et les coins désolés du Québec.
Il y a de grands espaces mais aussi beaucoup de bitume, de fumée de cigarettes, de lignes de coke, de filles au regard perdu et de motels aux moquettes crasseuses.
Durant son périple, Cartouche prend quelques gars faisant le pouce, décide de se dévoiler, ou non, à ces inconnus, s’arrête dans des stations-services, grignote en bavassant en anglais, aide les rêveurs paumés, évite les chiens fous, cherche Baby Doll.

Avec une plume humble, précise, Lucie Lachapelle nous pose dans une ambiance de film. Elle porte ses images et nous les propose avec amitié et tendresse. La documentaliste se meut en écrivaine et c’est incroyablement bon à lire, cette aventure faite de plaies et de bosses, de rencontres et de fuites.

Lucie Lachapelle crée un monde autour de Cartouche: d’où vient cette femme, comment se sont nouées ses amitiés, son histoire, ce que recèle le mot « maternité », l’auteure essaime tout cela au gré de la route entreprise par son personnage.

« Je suis allée prendre mon petit-déjeuner chez Tim. Il fait encore assez chaud et le ciel est dégagé. moi j’ai hâte de l’automne, le vrai, celui avec un froid juste assez piquant pour nous faire relever notre col et mettre nos mains dans nos poches. Ça fait déjà un bout que les outardes parcourent le ciel et ça ne me fait même pas envie de voler vers le Sud. Je veux seulement retourner dans mon Nord à moi, dans mon camp de bois rond d’Abitibi et retrouver mon espace et ma paix. »

Alors, te sens-tu prêt(e) pour un tour en compagnie de Cartouche? Je te le souhaite, histoire de partir sur la route, d’ouvrir grand ton cœur, d’aiguiser tes griffes et de reconnaître ton chemin.
Que vive Va me chercher Baby Doll !

Fanny.

Va me chercher Baby Doll de Lucie Lachapelle, éditions XYZ. 194 p. / 20€50.

La pêche au petit brochet, Juhani Karila (La Peuplade) – Fanny

Photo: Fanny, avec l’aimable participation de la Lozère.

« Nous approchons de l’étang depuis la stratosphère.
On voit d’abord la Laponie finlandaise. Elle se compose de: 1) L’excitante Laponie occidentale. avec ses stations de ski, Levi ou Ylläs, sa langue, le finnois tornédalien, ses artistes Timo K. Mukka, Kalervo Palsa et Reidar Särestöniemi. 2) L’exotique Laponie septentrionale. Les Sâmes, les monts tunturi et les troupeaux de rennes migrateurs, le lac Imari et les ombles chevaliers. 3) L’inepte Laponie orientale. Marais et moustiques. Qui n’intéresse personne.
Sauf nous.
C’est là que nous descendons en piqué, même si les vents nous détournent. Je n’en reviens pas. Même la planète veut nous envoyer à l’ouest.
Mais moi, j’écris mes propres lois de la nature.(…) »

Voilà, c’est ainsi que débute cet incroyable roman et c’est ainsi que Juhani Karila semble être, est-ce à dire un être libre de s’envoler vers ses propres lois littéraires.
La pêche au petit brochet  m’a fait penser à la liberté enfantine, celle de créer un monde totalement fou, totalement cohérent dans sa folie, véritablement vénérable.

Sous l’œil aguerri de la traductrice Claire Saint-Germain, Juhani Karila nous transporte dans une épopée que j’ai envie de qualifier d’écoféministe et sublimement fantastique.
L’auteur finnois te mélange une enquête, une histoire d’amour et un humour décalé à souhait, une sorte d’ Alice aux pays des merveilles bien « fucké ». Comme si tu te trouvais avec un lièvre enquêteur (Arto Paasilinna, bien l’bonjour de là-haut), un chapelier fou tombé en amour et brochet tentant d’englober tout ce monde pour ne plus se sentir seul.

Elina, notre héroïne, s’est fait une promesse: elle a trois jours et trois nuits pour pêcher l’énorme et coriace brochet de l’ Étang du Pieu. Durant ces sessions de pêche rocambolesque, où tu plonges entre le passé et le présent d’Elina, tu feras aussi la connaissance d’une inspectrice, Janatuinen, enquêtant sur un meurtre qui la rapproche petit à petit du territoire d’Elina.

Ce qui est fort, à chaque instant dans cette Pêche au petit brochet, c’est que Juhani Karila retombe toujours sur ses pattes. « Normalement » – car oui, qu’est ce que la normalité hein dis donc? – ce genre littéraire n’est pas trop ma tasse de thé mais, il faut bien dire que la magie finlandaise opère. Et enfouie dans ces 433 pages se trouve une allégorie qui touche à l’Essentiel, remuant le cœur, tel celui de la hase en pleine course. Je te laisse la découvrir car il serait bien dommage de te le dévoiler dans cette chasse, à l’unique trésor.

Juhani Karila prend un vrai plaisir à t’emporter dans un road-movie reliant Humains et Créatures de la mythologie finnoise.
Il y aurait cinquante-quatre déesses et dieux en Finlande, de quoi te rendre animiste surtout quand tu sais que le monde aurait été créé par l’explosion d’un œuf d’oiseau. Le ciel est constitué par le haut de la coquille de cet œuf et est soutenu par une colonne joignant la terre à l’étoile polaire.
Là, je te vois, je sais bien que tu lis cela avec des yeux écarquillés, mais c’est bon de les avoir écarquillés non ?
Te voilà ainsi rendue en Finlande, au milieu de créatures folkloriques cherchant soit à aider, soit à détruire Elina dans sa quête, c’est selon l’axe des choses. Tu feras la connaissance d’un teignon te regardant d’un air torve mais plutôt satisfait d’être sur la banquette arrière du char à Janatuinen.
Et tu trouveras ça beau et bon de te plonger dans cette course à la vie, au milieu de légendes te chuchotant que tu n’es et ne seras jamais seul-e.

« Une personne peut être convaincue dur comme fer de quelque chose, mais il suffit d’un hasard pour que tout change.(…) »

La pêche au petit brochet porte aussi le ton d’un Songe d’une nuit d’été avec cette histoire d’amour qui se déroule en un début puis toujours une fin, ces potions qui revigorent ou tuent, selon l’humeur, et cette nuit où tout devient à la fois confus et possible.
Juhani Karila t’emporte dans sa fête littéraire, de manière généreuse et enthousiasmante. Tu ne peux pas t’y perdre, juste y trouver une perle au bord d’un marais et participer à la lecture d’un roman qui touche l’âme.

Coup au cœur intemporel.

Fanny.

La pêche au petit brochet, Juhani Karila, La Peuplade, 460 p. , 22€.

Les ombres filantes, Christian Guay-Poliquin (La Peuplade) – Fanny et Yann

Photo: Fanny avec l’aimable participation de la cabane.

Au fil des kilomètres,  Le poids de la neige  puis Les ombres filantes. Un homme, la Grande Panne, la survie, la recherche, la perdition, l’espoir, la beauté sauvage. Christian Guay-Poliquin continue à brasser son monde avec cette question existentielle ne portant aucune temporalité: « Qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ? »

« (…)Lorsque le soir gagne les sous-bois, j’approche d’un étang. Le chant des grenouilles déborde partout aux alentours. Sous le manteau noir de quelques conifères, je remarque une petite construction. De crainte qu’on me repère, je me dissimule derrière un rideau de quenouilles. Les moustiques m’assaillent. Les lucioles clignotent. Des petites bêtes filent dans les buissons. Autrement, aucun signe de vie. »

Ce pourrait être bien d’être en forêt, sauf qu’être en forêt ce n’est pas rien, de refuge à cauchemar il n’y a qu’un mouvement de « bibitte ». Et notre homme n’est pas bien, une sale blessure: épuisé, il cherche à rejoindre les siens, un campement, un semblant d’ordre et de sécurité.
Toi, tu le suis, avide dès les premières pages, avec cette tension maintenue, digne d’un Cormac McCarthy, d’une Andrée Michaud ou d’une Jean Hegland.

Dans la forêt des ombres passent. Dans la forêt des pensées surgissent. Christian Guay-Poliquin joue de cela avec maestria, cette inquiétude qui te prend à la gorge et cette envie de fouler des pieds cette terre brumeuse tout comme celle de faire défiler les pages, avide d’une suite.
C’est assez troublant comme tu arrives à te mettre « à la place » de l’homme.
Dans Les ombres filantes, pas de pluie de météorites ni d’extraterrestres se servant de ton crâne comme d’un shaker pour un cocktail cervelle-myéline. Non, juste une panne d’électricité. Tu sais, le genre de choses qui peut arriver à tout moment. Les ombres filantes n’est donc pas un roman post-apocalyptique mais notre jeune auteur québécois s’amuse parfaitement avec les codes du genre, pour notre plus grand plaisir de lecture.

Christian Guay-Poliquin emporte tandis que l’homme t’emporte vers une apparition : « (…) Douze ans à peu près. Il me dévisage, la tête légèrement inclinée. Sa peau est tannée, sa chevelure blonde en broussaille, et ses yeux sont noirs comme du charbon. il porte un sac en bandoulière et, d’une main, il tient une perdrix morte. »
« Il » c’est Olio. J’ai eu cette impression tenace qu’ Ohio était notre protagoniste enfant, tu sais, comme un étrange accouchement dans cette forêt. Puis l’Homme et Olio s’incarnent, partent ensemble, ce mystère entre les deux.
J’ai éprouvé, dans certains passages, leur bravoure existentielle, le fait de se trouver, de se perdre, de s’isoler, de mentir, de se retrouver.
C’est d’une beauté absolue de lire ce qui se tisse entre notre homme et ce jeune garçon, comme quelque chose de mythique, entre Dédale et Icare.
Cela « tombe » bien – pardon – car Dédale signifie, entre autre « tailler à la tâche, fendre » et l’homme sait de quoi il parle lorsqu’il cause bois. Si je rajoute que c’est ce sacré Minos qui fit enfermer Dédale et le fiston, Icare, dans ce labyrinthe et que, condamné dans sa propre construction, Dédale eut l’idée de créer des ailes faites de plumes et de cire « afin que lui et son fils quittent le labyrinthe par les airs ». Voilà, voilà, tu penses que j’ai la berlue à ce moment là, sauf que je me rapproche le plus possible du feu fait par Les ombres filantes.
Tu liras, tu verras.
Le feu, car oui, dans ce roman persiste une sacrée lumière, cette humanité persistante résidant dans la trilogie de Christian Guay-Poliquin. Olio porte en ces pages un beau message de résilience et de résistance, il possède ce quelque chose de feu follet, d’inaccessible et surprenant. Le duo qu’il forme avec notre protagoniste devient de plus en plus attachant au fur et à mesure que la menace approche de leur frondaison, qui n’est ni vaste ni éternelle. La forêt n’est pas un paradis, elle est un refuge pour celles et ceux fuyant les villes et leurs ravages.
Dans ce roman, un changement de rapport entre les humains et la « nature » semble s’imposer.

« Voyez-vous, relance Marchand après un silence, les trois étoiles qui brillent là-bas. Elles forment une ligne au centre d’une espèce de quadrilatère. C’est la silhouette d’un chasseur, avec un couteau à sa ceinture. Regardez, il y a une étoile orangée sur son épaule gauche(…) Il paraît qu’on lui aurait un jour crevé les yeux pour l’abandonner en pleine forêt, précise notre hôte. Après des semaines d’errance, un enfant serait venu le voir pour grimper sur ses épaules et le guider jusqu’à la mer. Là-bas il aurait miraculeusement retrouvé la vue. »

Christian Guay-Poliquin s’affranchit de tous les genres afin de tracer sa route au milieu des épinettes et des feuillus. Les ombres filantes m’a filé la chair de poule et mis les larmes aux yeux.

Coup de cœur étincelant.

Fanny.

Photo: Valérian Mazataud / Le Devoir.

Bon, la transition risque d’être un peu casse gueule mais j’aurais trouvé malhonnête de ne publier qu’une chronique enthousiaste sur ce roman. Il arrive bien sûr que des désaccords apparaissent au sein de l’équipe à propos de tel ou tel livre mais, avec ce roman, on dépasse largement le cadre du désaccord pour entrer dans celui de l’incompréhension.

Déjà, Le poids de la neige, je n’avais pas compris. Ces multiples coups de coeur, cette pluie de dithyrambes, il se passait là quelque chose qui m’échappait complètement. Quoi ? On parle du même bouquin, là ? Vous êtes bien sûrs ? Bref, j’avais fait profil bas, me disant que j’étais sûrement passé complètement à côté, pour une raison ou pour une autre. Aussi râlant que ça puisse être, ça arrive.

J’abordais donc ces Ombres filantes avec une certaine méfiance (ou une méfiance certaine) mais aussi, malgré tout, l’envie d’aimer ce gars et ses romans. Ma passion pour le Québec et les grands espaces sauvages était prête à passer outre cette première déception pour enfin découvrir le grand écrivain qui se cachait derrière. Mais cette bonne volonté s’est à nouveau très vite effilochée devant la grande platitude ici proposée. Voilà, « platitude », je crois que c’est vraiment, pour moi, le mot qui décrit le mieux Les ombres filantes (et qu’avec le recul, je pourrais également appliquer au Poids de la neige). L’écriture, d’abord : une succession de phrases courtes, sobres, épurées. Ce qui marche parfois chez certains ne donne ici qu’une impression d’ennui, de récit un peu scolaire. L’histoire : on prend La route, Dans la forêt, La constellation du chien et quelques autres, on agite bien et on obtient la trame sur laquelle se repose Guay-Poliquin. Si on y ajoute des personnages plutôt fades, superficiels, rarement creusés et des dialogues plats, vous conviendrez qu’il devient difficile de se laisser emporter par le récit. À aucun moment, je n’ai eu envie de croire à cette histoire, à aucun moment non plus, je ne me suis projeté dans la peau de l’un ou l’autre des protagonistes du roman.

Bref, l’incompréhension persiste, aggravée par les retours enthousiastes que je vois ici et là, cet engouement collectif, ces commentaires exaltés qui finissent par me pousser à écrire ces lignes. Il n’y a cette année qu’à la lecture du dernier Thomas Reverdy et du dernier (on l’espère) Philippe Djian que je me suis autant ennuyé, c’est dire … Heureusement, La Peuplade, avec Indice des feux et Ténèbre, m’a offert deux des plus belles lectures de cette année et ça, c’est irremplaçable.

Yann.

Les ombres filantes, Christian Guay-Poliquin, La Peuplade, 323 p. , 20€.

Memorial Drive, Natasha Trethewey (L’Olivier) – Mélanie et Fanny

Photo : Mélanie Chenais.

Alors, pour tout vous dire, j’ai refermé ce livre une nuit, vers deux heures du matin, en n’ayant pas pu le fermer avant d’arriver à la dernière ligne – et dans un état tel que je me suis demandé comment j’allais trouver les mots pour pouvoir en parler. Peut-être parce que la lecture de ce récit autobiographique de la poétesse Natasha Trethewey (Prix Pulitzer de la poésie en 2007) faisait suite à celle de Réinventer l’amour de Mona Chollet (à paraître le 16 septembre chez Zones) et Dans la maison rêvée de Maria Carmen Machado (Bourgois), deux excellents ouvrages qui, chacun à sa façon, mettent en avant les violences conjugales et m’avaient déjà passablement secouée. Mais surtout, c’est certain, parce que ce récit est définitivement un GRAND livre qui, j’en suis sûre, me hantera longtemps. Déclaration d’amour à une femme qui a lutté pour sa liberté et son indépendance, tombeau littéraire, fresque sociale qui décrit tous les drames et failles de l’Amérique, description au scalpel de l’enfer des violences conjugales, reconstruction de soi par l’écriture – et quelle écriture ! – : ce livre est tout cela tour à tour, et l’on en ressort tout aussi sonné qu’admiratif.

Photo : archives Natasha Trethewey.

Tout commence pourtant par ce qui pourrait être une belle histoire : celle des parents de Natasha Trethewey, un père blanc et une mère noire qui, dans l’Amérique des années 60, défient par amour le racisme et le ségrégationnisme encore profondément ancrés dans la société américaine – qui plus est dans le Mississipi, état dans lequel ils vivent et encore régulièrement marqué par les actions du Klux Klux Klan et les discriminations. Faisant fi des dangers réels qui les menacent, les voilà mariés et bientôt parents de Natasha, qui naît en 1966 et qui, malgré l’amour que lui portent ses parents, sent bien que dans cette Amérique-là, elle est bien trop blanche pour les uns et bien trop noire pour les autres. La première partie du livre est d’emblée remarquable par ce qu’elle raconte des Etats-Unis de ces années-là, peinture sociale sur fond de peur et de musique disco englobant le récit des premières années de la fillette – qui, malgré la peur et la violence, est aimée et protégée par une famille courageuse et intelligente, entourée de femmes fortes et dignes, et réussit brillamment à l’école. La menace est bien là, sociale et extérieure au cercle familial, mais mise à mal par l’amour et l’intelligence dont est entourée Natasha. Cette menace va bientôt prendre une tout autre forme.

Photo : archives Natasha Trethewey.

Car, peu à peu, les parents de Natasha s’éloignent l’un de l’autre et finissent par divorcer. La mère, Gwendolyn, part vivre avec sa fille à Atlanta – adresse : Memorial Drive, qui deviendra tragiquement symbolique – , trouve du travail et la vie continue. Jusqu’à ce qu’un soir surgisse d’on ne sait trop où un homme, vétéran du Vietnam, que dès le début la fillette appellera « Big Joe » – et que l’autrice réussit à rendre, dès les premières lignes, absolument effrayant, à la fois étrangement désincarné et terrifiant . Sa mère l’épouse, a un enfant avec lui. C’est le début d’une longue descente aux enfers, de l’ignoble cauchemar des maltraitances physiques et psychologiques qui s’achèvera le 5 Juin 1985, lorsque cet homme tuera Gwendolyn de deux balles dans la tête (non, je ne dévoile rien, on le sait dès les premières lignes du livre), après qu’elle l’a quittée et tente de reconstruire sa vie.

Trente-cinq ans plus tard, Natasha Trethewey fait revivre sa mère de la façon la plus bouleversante, digne et puissante qui soit. Narrant de façon tout aussi littéraire que clinique tous les détails que sa mémoire veut bien lui livrer, s’appuyant sur des documents qui soulèvent le cœur et broient le ventre (photos, rapports d’autopsie, textes écrits par sa mère et retrouvés sur la scène de crime, et même – j’avoue avoir lu tout cela en apnée, la peur au ventre – retranscriptions des derniers échanges téléphoniques entre sa mère et son beau-père que la police avait demandé à Gwendolyne d’enregistrer afin d’obtenir une injonction d’arrestation), elle tente également de chercher quelle est sa place à elle dans cette histoire et cet héritage. Difficile de rendre hommage à sa juste hauteur au remarquable travail de Natasha Trethewey (admirablement traduit par la définitivement talentueuse Céline Leroy) qui par son livre honore la littérature dans ce qu’elle a de plus puissant, digne et bouleversant. La lecture de ce récit est tout aussi cérébrale que physique, tout aussi nécessaire qu’éprouvante – et je crois que longtemps, je continuerai à regarder sur la couverture la photo de Gwendolyne Ann Turnbough, cette jeune femme rayonnante qui tient un bébé dans ses bras – Natasha, celle-là même qui, trente ans après que sa mère lui a donné la vie, réussit le tour de force de la lui rendre à son tour par la force de ses mots.

Mélanie.

Photo: Fanny

Voici un récit intense de fille à mère, une épopée intime éclairant une partie sombre de l’histoire américaine, ses haines, ses diktats, son racisme.
Natasha Trethewey est une enfant du Mississippi, dans le Comté de Harrison, au sein d’un État qui ne reconnaissait toujours pas les mariages inter-raciaux. Elle, fille d’un poète d’origine canadienne et d’une travailleuse sociale afro-américaine, t’emporte dans cette histoire, cette tragédie aux accents antiques.

Il y a ce passage qui me fait penser au  Mudwoman  de Joyce Carol Oates, lorsque l’héroïne, Merry / Meredith, qui tente depuis des années de refouler les souvenirs traumatisants de son enfance, se retrouve pour un congrès universitaire à fouler, de nouveau, sa terre natale. Natasha Trethewey nous livre ici, non pas le début d’une œuvre romanesque angoissante, mais bel et bien une portion de sa vie enfouie dans le silence et la douleur : le meurtre de sa mère par Big Joe, ancien du Vietnam, violent et manipulateur. Natasha n’avait que dix-neuf ans.
Un meurtre que l’on voit se profiler au fur et à mesure que sont révélées les conversations et assignations sorties d’un carton, carton délivré par un ancien policier ayant découvert le corps de Gwendolyn, – trente ans plus tôt -, devenu procureur adjoint, ému face à ce hasard plaçant Natasha Trethewey devant lui.
C’est ainsi que la poétesse va partir à la recherche d’une partie d’elle-même en lisant les rapports, en écoutant la voix de cette mère qui enregistrait, pressentant le pire, ses conversations avec cet homme qui n’avait plus qu’une obsession: emporter mère et fille avec lui, dans « l’autre monde », signe de son amour…implacable.

Avec la traduction, je dirais même, « en compagnie de » Céline Leroy, Natasha Trethewey t’emmène d’un territoire à un autre, d’une femme vers une autre, d’une histoire familiale à une intimité, somme toute, universelle.

Mémorial Drive est cette longue route reliant Stone Mountain au centre-ville d’Atlanta, une large bande bétonnée faisant dérouler les paysages du passé proche et lointain, de cette poétesse née le jour de la fête du mémorial des confédérés, cent ans après la fin de la guerre de Sécession. Sur le bord de cette longue route, sera assassinée Gwendolyn, la mère au visage si fin et au regard parfois si lointain. Le long de l’asphalte, Natasha, la fille, se confronte aux stigmates de son enfance, au silence qu’elle posera sur ce deuil forcément brutal.

« Je voulais avoir ma mère pour moi toute seule, alors j’ai emporté le lecteur cassette dans la chambre de devant, celle que j’avais partagée avec mes parents quand j’étais petite, celle où j’avais passé tous mes étés avant et après la mort de ma mère, puis j’ai appuyé sur « play ». (…) Sa voix. J’ai appuyé sur « play » et ma mère m’est revenue pendant moins de trente secondes avant que la bande ne se prenne dans la machine, que sa voix ne se brouille et s’arrête. J’ai retiré la cassette, rembobiné la bande doucement en l’aplatissant bien. Mais chaque fois que je la passais, le mécanisme se grippait avant que je ne puisse entendre un mot supplémentaire. (…) La longue bande qui renfermait sa voix aussi fragile que la foi qui maintenait Orphée et Eurydice ensemble tandis qu’il essayait de la conduire hors du monde des morts. Dans mon impatience, je l’avais rompue. »

Mémorial Drive  est un récit et beaucoup plus que cela par la grâce de Natasha Trethewey. La femme-poète arpente ses terres avec courage et détermination. Avec cette écriture – poétique et engagée – elle envoie valdinguer la violence originelle, les fantômes, les errances, la folie, le racisme ordinaire. Natasha regarde au-delà de sa propre douleur et c’est ce qui m’a fait aimer passionnément cette histoire, cri déchirant d’amour d’une femme vers une autre femme.

Coup au cœur trépidant.

Fanny.

Mémorial Drive, Natasha Trethewey, L’Olivier, 250 p. , 21€50.