Asphalte, 10 ans sur la route – Entretien avec Estelle Durand et Claire Duvivier – Yann

Claire Duvivier et Estelle Durand – Crédit photo : Olivier Dion.
  • Vous vous connaissiez depuis longtemps, toutes les deux, au moment de lancer le projet Asphalte ?

Estelle Durand : On s’est rencontrées en 2004, l’année de notre DESS édition à la Sorbonne, dernière année d’études, celle de l’insouciance mais aussi de tous les projets.

  • J’ai lu à plusieurs reprises des propos tenus par des éditeurs expliquant que, s’ils s’étaient lancés, c’était pour pouvoir éditer des livres qu’ils avaient envie de lire. En ce qui vous concerne, quel est le déclic qui vous a poussées dans cette aventure ?

Estelle : Je ne parlerais pas de déclic, mais plutôt d’un projet qui a mûri petit à petit. Vu que nous sommes deux aux manettes, le champ d’intersection de nos goûts, là où ceux-ci se rejoignent, c’est la littérature, et plus précisément, celle de la ville, du voyage et le mélange des genres. On avait envie de monter une maison qui ait un cap, une identité cohérents, une sorte d’auberge qui accueillerait des auteurs du monde entier et des textes autour de ces thématiques.

  • Avec le recul, comment voyez-vous les premiers temps d’Asphalte ? Les choses se sont-elles plus ou moins passées comme vous l’imaginiez ou, au contraire, vous a-t-il fallu revoir certaines idées concernant le métier ?

Claire Duvivier : Je me rends compte a posteriori combien nous étions jeunes quand nous avons lancé Asphalte, et nos premières expériences dans l’édition (stages, CDD) bien insuffisantes. Forcément, c’était un peu rock’n’roll… Mais cela a aussi été une force : nous étions encore dans un processus d’apprentissage, nous n’avons pas eu à déconstruire entièrement nos pratiques pour repartir de zéro. Nous nous sommes adaptées et nous avons appris.

Estelle : Il y a eu des tâtonnements au niveau de l’identité visuelle, en constante évolution – et c’est finalement bien normal de vouloir faire évoluer nos marqueurs visuels en même temps que nous-mêmes évoluons dans nos goûts, etc.

Il a fallu aussi énormément de patience, tout un travail de présentation de la maison, quasi pédagogique, pour sortir des cases dans lesquelles la maison et le catalogue ont été mis suite à nos premières publications.

  • Comment organisez-vous le partage du travail entre vous ? Cette organisation a-t-elle évolué au fil du temps ?

Estelle : Nous sommes toutes les deux éditrices, et pour le reste (qui représente une part de travail non négligeable !) nous nous partageons les tâches. Claire s’occupe de ce qui relève de la fabrication, du numérique, du site Internet… et de la comptabilité (tout n’est pas rose dans le métier). Je m’occupe de la communication, avec les libraires et la presse… et de l’administratif (chacun sa croix).

Claire : Pour ce qui est de l’éditorial proprement dit, nous travaillons sur tous les titres : pas de partage de catalogue… Ce qui est la raison pour laquelle nous devons avoir toutes les deux le coup de foudre pour un manuscrit avant de le publier ! Il est capital pour nous que chacune soit à même de défendre tous nos livres avec la même passion. Mais en pratique, afin que l’auteur/autrice ou le traducteur/traductrice n’ait qu’une seule interlocutrice, pour chaque titre l’une de nous deux prend le rôle de l’éditrice, et l’autre celui de l’assistante éditoriale, qui porte un œil neuf sur le texte retravaillé.

  • Comment définiriez-vous la base éditoriale d’Asphalte à ses débuts ? Diriez-vous qu’elle est restée la même ?

Claire : Au début, la base, c’était vraiment l’aspect urbain, le voyage, une aspiration je dirais cosmopolite. Au fur et à mesure, d’autres lignes de force se sont dessinées : nous nous sommes rendu compte que nos textes parlaient également beaucoup de musique, et que la composante sociale était souvent présente. Mais c’était plus un enrichissement qu’une évolution.

Estelle : Entre 2010 et 2014, nous avons publié uniquement des auteurs étrangers. C’est en 2014 que nous avons enfin accueilli notre premier auteur français, en la personne de Timothée Demeillers. Une sacrée évolution ! Les éléments fondamentaux de l’esprit Asphalte n’ont pas vraiment changé même si notre champ s’est forcément élargi, que ce soit au niveau des aires géographiques de nos auteurs ou des questions soulevées dans leurs textes. Il n’a jamais été question de s’enfermer dans des lignes qu’on aurait nous-mêmes tracées, mais de découvrir des auteurs et les suivre dans la progression de leur travail littéraire. Le risque pour une maison et de s’enfermer en ne publiant que des auteurs « maison » et de rester dans sa zone de confort. Nous veillons à proposer de nouvelles voix, étrangères et françaises ; en 2020 nous avons ainsi publié Ricardo Romero, auteur argentin, dont le roman Je suis l’hiver a bien fonctionné auprès des libraires et des lecteurs, pour notre plus grande joie. En octobre prochain, nous accueillons un nouvel auteur français au catalogue, Diniz Galhos. Son roman Hakim est une fuite effrénée depuis l’aéroport de Roissy, la traversée paranoïaque d’un Paris cerné par les sirènes et la police.

  • Malgré la diversité et l’éclectisme abordés précédemment, l’Amérique du sud semble être sur-représentée par rapport aux autres continents. Une raison particulière à cet état de fait ? C’est un choix ou plutôt le résultat d’opportunités et de rencontres ?

Claire : C’est vrai que notre catalogue présente une forte dominante argentine… Nous avons publié Roberto Arlt, un classique, puis des contemporains, Félix Bruzzone, Leandro Avalos Blacha, Guillermo Saccomanno… Puis des auteurs d’autres pays latinoaméricains, Chili, Pérou, Cuba… Puis d’autres auteurs hispanophones… On s’est rendu compte qu’on était accros !

Estelle : Chaque livre est le fruit de rencontres, d’opportunité, de « just in time ». Tirer un fil, c’est en tirer dix et la plongée dans le paysage éditorial sud-américain, plus particulièrement argentin au début, s’est révélé une source inépuisable de découvertes enthousiasmantes. De fil en aiguille, nos traductrices et traducteurs, les agents, les auteurs eux-mêmes nous ont aussi apporté des suggestions de plumes et de romans. Je précise toutefois que nous avons ces dernières années édité également des auteurs tunisien, australien, allemand, portugais… J

  • Après 10 ans d’Asphalte, quelle est votre plus grande fierté ? Et votre plus grand regret, si vous en avez, bien sûr ?

Claire : Notre plus grande fierté, c’est d’être encore là ! Mais nous le devons à nos auteurs et à tous ceux qui les soutiennent, à commencer par les libraires et les lecteurs. Pour ce qui est des regrets, joker…

Estelle : Les regrets, mieux vaut ne pas en avoir. Mais évidemment on aura toujours un pincement au cœur en pensant à ces excellents textes, ces excellents auteurs qui n’ont pas eu la visibilité souhaitée.

  • Sur un marché du livre plutôt tendu en France, pensez-vous avoir réussi à faire votre place ? Les libraires vous ont-ils suivies, aidées ou conseillées, parfois ?

Estelle : Que signifie se faire sa place ? Vaste question. Chaque livre constitue un nouveau défi, rien n’est jamais acquis, même si bien entendu nous avons le plaisir de constater que peu à peu les libraires, journalistes et lecteurs reconnaissent la qualité de notre travail éditorial et de choix d’auteurs. Le travail de longue haleine porte ses fruits, mais il est sans cesse à poursuivre, à renouveler, à repenser même. Certains libraires nous suivent depuis le début, et ce noyau dur est inestimable. C’est grâce à lui que nous avons grandi, que la maison s’est développée, que des lecteurs ont connu nos livres et nos auteurs. D’autres nous ont rejointes en chemin, d’autres découvrent notre catalogue avec un ou plusieurs titres récents. Evidemment on pense aussi à toutes celles et ceux qui vont aimer notre titre de la rentrée, Demain la brume, le nouveau Timothée Demeillers !

  • Quelles lectrices êtes-vous ? Avez-vous le temps de lire autre chose que les manuscrits que vous recevez ?

Estelle : Heureusement que oui ! C’est important de se nourrir ailleurs, de se ressourcer avec d’autres littératures. Je lis de la littérature essentiellement contemporaine, française et étrangère. Quelques romans noirs. Pendant le confinement, j’ai beaucoup lu, c’était une évasion nécessaire. J’ai particulièrement aimé Et toujours en été de Julie Wolkenstein (un livre quasi conceptuel, entre l’escape game et la tentative d’épuisement d’un lieu – la maison de famille) et le dernier Lighieri Il est des hommes qui se perdront toujours. La relecture de Ballard m’a aussi accompagnée, et j’étais très heureuse d’avoir acheté le premier volume des œuvres complètes de Bolaño juste avant la fermeture des libraires !

Claire : J’ai aussi été accompagnée dans mon confinement par le premier volume de Bolaño, tiens tiens ! Pour ma part j’ai une prédilection pour les auteurs qui jouent avec les étiquettes et les genres littéraires. Parmi mes lectures récentes, Le Chien Noir de Lucie Baratte, Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara, Thecel de Léo Henry, et gros coup de cœur pour Vita Nostra de Marina et Sergueï Diatchenko.

  • La situation actuelle de pandémie et le confinement que vit notre pays signent un ralentissement très fort de l’activité économique, en France comme ailleurs. Comment envisagez-vous 2020 ? Pas facile de fêter un anniversaire dans de telles circonstances ? Ni même de se projeter dans l’avenir ?

Claire : Oui, c’est sûr que pour l’année de nos dix ans, on aurait pu rêver mieux, mais ce n’est pas ce qui importe à présent. Il faut penser à l’essentiel : soutenir la chaîne du livre dans son entier, dans une période où elle risque gros.

Estelle : On se projette dans l’avenir, nous avons adapté notre programme éditorial afin d’éviter d’engorger les librairies entre mai et juillet. Du coup, nous ne ferons paraître que les rééditions en format city-guide de Londres Noir et Los Angeles Noir, avant la rentrée littéraire.

Claire : Pour la rentrée littéraire, nous n’avions prévu qu’un seul titre : le nouveau roman de Timothée Demeillers. Cela ne change pas. En revanche, Hakim dont parlait Estelle plus haut a été repoussé en octobre. C’est peut-être l’un de nos livres les plus politiques : nous voulons prendre plus de temps pour le travailler sereinement auprès des journalistes et des libraires, et maintenant n’est certainement pas le bon moment, bien qu’il puisse faire d’une certaine manière écho à l’actualité.

Le prochain Edyr Augusto a été quant à lui repoussé en 2021. Nous n’en serons que plus heureux de le retrouver !

  • Le soin apporté à l’élaboration de vos ouvrages ainsi que les playlists élaborées par les auteurs pour accompagner la lecture de leurs romans sont parmi les points forts qui marquent l’identité d’Asphalte. Un bon texte ne suffit plus ?

Claire : Tu vois les bonus DVD (à l’époque où l’on regardait encore des DVD) ? Ils n’ajoutent rien au film, surtout si celui-ci est déjà un bijou, mais c’est un plaisir d’esthète d’aller plus loin dans sa découverte de l’œuvre, dans l’exploration de l’univers du créateur. C’est dans cet esprit que nous demandons à l’auteur ou à l’autrice de nous faire cette playlist : on veut permettre au lecteur (et à nous-mêmes, les premières lectrices, tant qu’on y est) d’aller plus loin dans son univers, en découvrant ce qu’il écoute, ce qui lui plaît.

  • Quel est le tirage moyen des ouvrages que vous publiez ? Quel est le plus gros succès d’Asphalte, critique et commercial ?

Claire : Les moyennes, c’est piégeux… Je dirais autour de 2500 pour les premiers tirages, avec des variations. Les plus gros succès, dans les « Fictions », ce sont Tant de chiens de Boris Quercia et Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers. En Asphalte Noir , comme dans la vraie vie, Paris et Marseille se tirent la bourre ! Mais je ne dirai pas qui gagne !

  • Vous avez récemment changé de distributeur, rouage incontournable de la chaîne du livre, et quitté Interforum pour Harmonia Mundi. Est-ce une façon de privilégier la qualité à la quantité ou y a-t-il d’autres raisons à cette évolution ?

Claire : Nous n’avions jamais changé ce partenaire depuis la naissance d’Asphalte, puisque Volumen nous avait prises en diffusion dès nos premières parutions, et malgré le rachat de Volumen par Interforum, c’était toujours une équipe Volumen qui s’occupait d’Asphalte. Mais il y avait la volonté de tenter une nouvelle approche, d’intégrer un catalogue de diffusion avec des éditeurs plus proches de nous en taille, en esprit. Pour nos dix ans, c’était une belle opportunité. Nous avons été très bien accueillies par Harmonia Mundi, l’équipe déborde d’idées, et il est bon de changer parfois d’interlocuteurs, de façons de travailler, de vision du monde du livre. C’est même indispensable !

Estelle : Un nouveau souffle, en somme. Une nouvelle étape qui s’ouvre.

  • 10 ans après le début de l’aventure, j’imagine que la passion est toujours là, moteur nécessaire pour faire tourner Asphalte. N’avez-vous jamais ressenti la crainte de la routine, parvenez-vous encore à vous surprendre ou à vous laisser surprendre ?

Estelle : je vois mal comment faire ce métier sans être passionnée, en effet. Quand on doit faire tourner une (petite) entreprise, ce n’est pas la routine qui nous guette, mais plutôt la surchauffe. Rien de mieux qu’un auteur pour se faire surprendre, au gré des discussions que l’on peut avoir sur ses prochains textes, sur son écriture, sa recherche formelle… C’est on ne peut plus enrichissant. Et dans le livre, le marché lui-même est plein de surprises. Qui aurait pu prédire la belle trajectoire d’un roman noir-mais-pas-polar argentin, mettant en scène un personnage de flic seul, perdu dans l’immensité de la pampa enneigée d’un auteur encore inconnu en France ?

  • Que peut-on vous souhaiter pour les 10 ans qui viennent ?

S’appuyer sur les bases solides patiemment construites pour faire grandir la maison de manière raisonnée, toujours portées par nos enthousiasmes d’éditrices pour les textes ?


 

Yann.

Juke – 110 portraits de bluesmen (Le Mot et le Reste) – Entretien avec Christian Casoni – Yann

Juke – 110 portraits de bluesmen n’est pas un bouquin qui se dévore. C’est un bouquin qui se picore, dans lequel on ira piocher au hasard des pages ou des humeurs. On y trouvera toutes sortes de margoulins, quelques perdants magnifiques, des meurtres et des arnaques, des femmes qui en ont et des mecs qui boivent décidément trop … On réalisera surtout à quel point l’histoire du blues est riche et vivante et Christian Casoni la raconte comme personne, avec ce mélange d’incroyable érudition (le gros mot est lâché) et de désinvolture, d’humour et d’impitoyable précision (quand les faits sont avérés). 110 portraits, autant de vies ressuscitées le temps d’un livre, dont la majeure partie, avouons-le, nous était totalement inconnue et ce n’est pas le moindre mérite du sieur Casoni que de leur rendre la place qu’ils méritent dans cette histoire pleine de sueur et de larmes, de bruit et d’électricité commencée à la fin du XIXème siècle.

« Moi, Christian Casoni, 61 ans, nourri par le privé avec une cuillère percée le jour, à gratter du papier, cofondateur et rédacteur-en-chef du trimestriel Blues Again le soir, magazine ficelé dans la cuisine à temps perdu et stocké dans les kiosques entre 2005 et 2009, propriétaire du site Bluesagain.com qui perpétue avec cruauté le fossoyage du blues noir, recueilli par Rock&Folk en 2009 dans le cadre de son programme : ‘Délestons-nous de quelques lecteurs superflus’, tenancier de deux rubriques imprimées blanc sur blanc au fond du célèbre magazine rock, d’où cette ferveur qui balaie chaque mois le courrier des lecteurs : Beano Blues (une page pour célébrer un bluesman historique) [la rubrique a malheureusement disparu depuis ], et Ça Ne S’Invente Pas (récréation patrimoniale sur l’histoire de Rock&Folk). « 

Ainsi se présente l’homme qu’Aire(s) Libre(s) a cuisiné pour vous, avec l’amicale complicité et l’aide précieuse de Didier Hubert (aka Raoul Méjols), photographe et ami de l’auteur.

Crédit photo : Didier Hubert 2017.

Débarrassons-nous d’abord de ce qui semble vous gêner, à savoir la possibilité d’être pris pour un érudit ? Pourquoi ce recul, cette méfiance, ces précautions ? Vous avez peur de passer pour un théoricien un peu pénible, pour ne pas dire poussiéreux ?

Si j’avais les épaules assez larges pour me prétendre érudit, le mot ne m’embarrasserait pas. Ce que je sais du blues, je le tiens des livres que j’ai lus et des infos que j’ai pu chaparder en échangeant avec de vrais érudits. Je n’ai pas fait la route dans les années 60, je n’ai pas suivi ces bluesmen dans leurs périgrinations, je ne les ai pas produits en concert, je me suis contenté d’écouter leurs disques et de cueillir des renseignements à droite, à gauche, je suis l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours.

De plus, je n’ai pas l’impression que ces chanteurs avaient envie de dire qui ils étaient. Pour des raisons d’épiderme, de géographie, d’époque… et d’expériences incommunicables, je serais bien en peine de dire qui étaient ces gens-là. Je ne peux que raconter l’effet qu’ils me font. Ma seule légitimité est d’écouter ces disques de blues noir depuis… 1976 ? En plus d’avoir une mémoire exécrable, je ne suis pas un archiviste ni un collectionneur. Un vrai touriste ! Voilà un terme qui me convient mieux que celui d’érudit.

Un érudit comprend vite que je n’ai pas grand chose à lui donner, ce qui ne me contrarie pas… parce que c’est vrai. En parlant du blues, finalement, je ne fais que parler de moi. Je me souviens de ma jeunesse et j’essaie de m’expliquer ce que je ne comprenais pas alors. Et que je ne comprends pas plus aujourd’hui, la plupart du temps !

Ceci dit, je n’éprouve que de la gratitude pour les érudits et les théoriciens. Ils m’ont nourri. J’ai eu le front d’en renier certains et me suis rendu compte, à mesure que je « progressais », qu’ils avaient raison et que j’avais encore péché par vanité !

Un ami à vous confie qu’un soir vous lui avez nonchalamment énoncé ceci « Mets-toi au blues et apprends à vivre avec les morts ! ». Dans votre avertissement, on peut lire : « le fossoyeur qui signe ce bouquin » et effectivement la plupart des 110 bluesmen de votre livre sont chez les ancêtres. Vous avez passé dix ans en compagnie de bluesmen morts, ça va ? Une façon de conjurer le sort ? Une manière de ne pas rendre des comptes à des vivants ?

Ha ha, ce sont des boutades ! J’écoute du blues depuis si longtemps qu’il a cessé d’être exotique. Il est devenu actuel. L’intérêt historique est venu renforcer l’intérêt musical, mais je n’ai jamais le sentiment d’écouter de la musique ancienne. Il faut vraiment que le chanteur ait une voix champêtre très insolite pour que je me rende compte que je suis en train d’écouter chanter un ancêtre.Cette compression du temps vient aussi du fait que des groupes d’aujourd’hui, plus ou moins jeunes, reprennent ces vieilles chansons dans leur jus, ajoutent même parfois à leurs enregistrements des craquements de 78-tours mal repiqués pour faire vintage. A la longue, les époques se fondent les unes dans les autres dans une confusion spatio-temporelle, une saison éternelle qui n’est ni plus aujourd’hui ni hier.

Mais je n’ai pas de sort à conjurer. J’écoute passer le blues de l’extérieur… eh bien, oui, comme un touriste ! Le blues ne me pousse pas aux contemplations existentielles car sa forme même ne s’y prête pas. L’idée d’une musique lente, triste et pathétique a dû se généraliser avec la montée en puissance du blues électrique blanc dans les années 60. Les guitar-heroes privilégiaient ce tempo qui leur permettait de tartiner du solo en veux-tu en voilà. Les bluesmen noirs eux-mêmes ont fini par s’y mettre dans les années 80, sans doute pour des raisons commerciales, BB King, Albert Collins, Jimmy Dawkins… Mais la grande majorité des blues noirs que je connais sont des chansons rythmées, parfois portées par une gaité agressive et ravageuse. C’est un drôle de paradoxe : le blues des Noirs était rythmé et introverti, celui des Blancs a été souvent lent et extraverti, avec un message explicite…

Le blues n’est pas, pour vous, un choc, une révélation mais, comme vous l’expliquez en préambule, le résultat d’un long et (semble-t-il) inconscient cheminement. C’est difficile à imaginer quand on tient ce livre entre les mains. Vous ne vous contentez pas de balayer l’étiquette « érudit », vous vous collez celle de « touriste ». Ce n’est pas un peu exagéré ?

Je ne pensais pas me déprécier en me qualifiant de touriste. C’est comme revenir d’une balade et raconter aux gens ce qu’on a vu, entendu, qui on a rencontré. Je reste aussi persuadé que beaucoup d’infos sont fausses, exagérées ou résultent d’une somme de confusions. Dans ce contexte, il me semble que l’humilité et le doute s’imposent ! Un touriste a le droit de se tromper, il ne fait que passer et ne joue pas sa réputation. Sa vocation est seulement de passer. Un conférencier érudit doit assumer les mauvaises informations qu’on lui a données, rendre compte de ses erreurs, on attend qu’il se repente d’autant plus platement que son érudition est renommée. Je ne suis peut-être qu’un lâche ordinaire !

Robert Johnson

Une anecdote. Savez-vous que, pour le premier enregistrement chanté d’Eric Clapton (« Ramblin’ On My Mind » de Robert Johnson) avec John Mayall en 1966, le jour de la photo pour la pochette de l’album, il faisait tellement froid que le jeune guitariste prodige, boudeur, est resté plongé dans une BD « Beano« , ignorant le photographe ? Beano, ça vous rappelle quelque chose, non ?

Bien sûr, c’était le titre de la rubrique que Philippe Manœuvre m’avait confiée dans Rock&Folk. Je n’étais pas chaud pour qu’elle s’appelle comme ça, et c’est bien la seule chose que Manœuvre m’ait imposée dans cette histoire.

Je n’étais pas chaud parce que Beano disait exactement le contraire de ce que j’envisageais de faire : le portrait de quelques bluesmen historiques. Je ne voulais surtout pas parler de blues-rock blanc ni de guitar-heroes britanniques. D’une part, je ne suis pas fou des solos interminables ni des voix trop juvéniles, encore moins des voix juvéniles qui forcent sur la raucité pour se viriliser. D’autre part, Rock&Folk traite ces sujets depuis 1966, l’année de sa création, Clapton, Beck, Page, Gallagher… Je n’ai pas beaucoup de lumières sur le swinging London et le heavy blues, je n’ai pas écouté beaucoup de disques de blues anglais. Ma petite singularité au sein de cette rédaction, c’était mon penchant pour ce blues noir qui n’intéresse plus les rédacteurs depuis longtemps. Ils ont probablement raison, ma rubrique n’a pas fait florès dans le courrier des lecteurs, je ne suis pas certain qu’elle était lue plus que ça !

Elle s’est arrêtée parce que dix ans, ça use. J’en ai eu assez de creuser le sujet, d’y sacrifier des soirées et des weekends, de courir les contacts et les informateurs. J’avais fini par trouver des raccourcis pour aller plus vite, ça devenait un boulot de documentaliste et j’étais de moins en moins exigeant.

Je précise tout ça pour dire que, non seulement on m’a laissé une liberté royale chez Rock&Folk, mais on ne m’a jamais demandé de raccrocher, même Vincent Tannières, le successeur de Philman, pourtant beaucoup moins porté sur le blues. J’ai été vraiment bien traité !

Y a-t-il, selon vous, une période que l’on pourrait qualifier « d’âge d’or du blues » ? Il y eut en tout cas une véritable industrie autour des années 20, avec une production pléthorique. C’est plutôt impressionnant, tous ces artistes et ces labels qui publiaient ce que vous appellez des « cires » à un rythme incroyable (pour rappel, vous citez Lonnie Johnson et ses cent trente cires parus entre 1925 et 1932) …

Lightnin’ Hopkins en a enregistré davantage !

Je vois trois époques de succès commerciaux, plus ou moins longues, plus ou moins intenses, plus ou moins respectueuses des bluesmen noirs.

De 1920 à la crise, le blues vient de naître (dit-on), il est à la mode. Certains bouquins parlent d’une « blues craze ». Le premier titre qui a cartonné chez les marchands de disques, ‘Crazy Blues’ (Mamie Smith), est sorti en 1920. Il est donné comme le premier disque de blues de l’histoire. WC Handy avait eu du succès sept ou huit ans avant, avec quelques proto-blues comme ‘Saint Louis Blues’, mais lui vendait des partitions, pas des disques. Le disque de Mamie Smith a été un modèle pour les auteurs de la Tin Pan Alley pendant dix ans.

Plus tard, dans les années 60, il y a eu un enchaînement blues rural-blues urbain à l’occasion du folk boom (le revival). En deux mouvements. Les jeunes Blancs américains, généralement progressistes, se sont intéressés aux vieux bluesmen ruraux, bénéfice collétaral de leur découverte du folk blanc. Deuxième mouvement : dans la foulée du blues rural, mais venant cette fois d’un autre azimut : le succès du rock anglais aux Etats-Unis, les jeunes Américains blancs se sont un peu tournés vers les bluesmen électriques urbains, pour un court laps de temps (quelques années), parce que leurs icônes empruntaient des titres à Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Jimmy Reed, Slim Harpo, et disaient le plus grand bien des guitar-heroes noirs dont ils imitaient les doigtés, les trois King, Hubert Sumlin ou Buddy Guy. Les bluesmen noirs étaient davantage des alibis, les vraies vedettes étant les guitaristes de cette jeune garde blanche à la mode. Buddy Guy râlait : on compose des chansons, ils nous les piquent et font la une des magazines. N’empêche, ce sont les Blancs qui ont sauvé le blues sur ce coup-là… et qui le sauveront sur tous les coups suivants ! La grande majorité des bluesmen est blanche aujourd’hui.

Le blues a connu un autre boom au début des années 80, jusqu’au début des années 2000. Vingt ans, c’est long pour du blues. Cette fois, les bluesmen noirs étaient davantage mis en lumière. Parmi les grosses ventes de cette ère : The Healer (l’album de Hooker), Riding With The King (Clapton et BB King), surtout l’intégrale Sony de Robert Johnson, qui a cartonné… comme un album de blues blanc !

C’est dans cette longue parenthèse qu’est né le blues français, que le label Fat Possum a pris son essor, et qu’est sortie la série The Blues, les sept documentaires produits par Martin Scorsese. Washington avait sacré 2003 « Year of the blues ».

Depuis, plus grand-chose de très marquant…

Les dates et lieux de naissance et de mort de nombre des bluesmen auxquels vous vous intéressez sont sujettes à caution ; bon nombre d’anecdotes rapportées dans Juke sont invérifiables et il en existe souvent plusieurs versions. Sacré boulot que celui de l’historien ou du biographe, non ? Vous dîtes d’ailleurs vous-même : « Dans ce grand foutoir d’approximations qu’est le blues, on peut douter de tout. »

Les premiers historiens, qui étaient européens, et particulièrement français, avaient beaucoup de mérite. Internet n’existant pas, ils devaient se fier aux rumeurs, gober parfois les mensonges des bluesmen qu’ils rencontraient, car les bluesmen les enfumaient volontiers, leur racontaient ce qu’ils avaient envie d’entendre… Il fallait surtout se rendre sur place, ce que firent les Français Demêtre et Chauvard en 1959, puis l’Anglais Paul Oliver en 1960, puis l’Allemand Horst Lippmann qui allait organiser les American Folk Blues Festival à partir de 1962.

Jacques Demêtre compare ses enquêtes, partant de presque rien, la déduction précédant les recherches proprement dites, au travail d’un paléontogue qui trouve un bout de vertèbre, puis un fragment de fémur, et reconstitue patiemment, au fil des ans, le squelette d’un dinosaure.

Les bluesmen n’avaient parfois aucune existence administrative, usurpaient le nom d’une vedette déjà confirmée, ne signaient pas souvent de contrats avec des labels qui ne tenaient pas toujours registre de ce qu’ils commercialisaient… Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’histoire soit à ce point mitée.

Ajoutez à cela les travers culturels des journalistes européens qui écrivaient l’histoire du blues de l’autre côté de l’océan. Pétris de poésie symboliste, ils percutaient sur des anecdotes infantiles comme le prétendu pacte de Robert Johnson, prenaient au pied la lettre des fanfaronnades ayant trait au vaudou, et voyaient des poètes maudits partout !

Qui était ce Mayo Williams, dont le nom est associé à bon nombre d’artistes au fil de votre livre ? Il semble préfigurer ce qu’est devenue l’industrie du disque par la suite et incarner l’archétype du producteur roublard et perspicace.

On dit qu’il fut le premier producteur noir. Sa carrière passe d’un label à l’autre, Paramount ou Decca… Il empruntait les entrées de service quand il passait voir ses patrons, prenait l’escalier, n’ayant pas le droit de monter dans l’ascenseur (réservé aux Blancs). Il a conduit de nombreux bluesmen en studio, le tandem Carr/ Blackwell, Kansas Joe, Johnnie Temple, Kokomo Arnold

Mayo Williams.

Mayo Williams participe au décentrage du blues, de New York, où résidaient toutes les majors au début des années 20, à Chicago. Paramount voulait se rapprocher de sa maison-mère, dans le Wisconsin. Pourquoi Chicago ? Sans doute parce que la ville avait déjà une scène, abritait des studios, de nombreux clubs et un public noir assez dense pour être rentable.

Maintenant, je ne sais pas s’il existe un profil type de producteur, surtout à une époque où le métier ne s’apprenait pas dans les écoles de droit, où les cadres devaient plus tenir du forain que du rond de cuir. Comme l’explique Bruce Iglauer dans l’interview finale, tous les producteurs de blues de Chicago étaient rudes et roublards, un peu voyous. Ils avaient les mêmes dans la country, dans la soul et le rock’n’roll. Les Blancs arnaquaient les Blancs et les Noirs, les Noirs arnaquaient les Noirs…

T. Bone Walker.

Dans le chapitre consacré à T-Bone Walker, vous avez cette phrase : « Le blues n’appartenait plus au monde du jazz, mais déjà à celui du rock ». Une autre façon de dire que, quelles que soient les étiquettes que l’on colle ici ou là, on ne peut envisager la musique qu’à travers son histoire, dans la continuité ?

La façon dont j’entends cette phrase est beaucoup plus prosaïque.

A part la blues craze des années 20, le blues a toujours été une niche trop mince pour constituer, à elle seul, un marché à part entière. Avant les années 60, il était toléré comme un prologue dans les soirées jazz. On s’autorisait cet exotisme. Le blues n’existait pas hors de ce cadre. En Angleterre, les quelques bluesmen noirs qui avaient un peu tourné se produisaient dans les clubs de jazz trad, qui allaient devenir le circuit logique du skiffle.

Après le crochet de l’American Folk Blues par Manchester en 1962, le blues a rencontré un public en germe, celui du rock. Le swinging London allait éclore bientôt. Les musiciens anglais versés dans le skiffle et le rock reprenaient des titres de Jimmy Reed et de Slim Harpo, parce qu’ils semblaient faciles d’accès. A ce moment-là, le blues a commencé à changer de tuteur, il est devenu le passager toléré du rock.

Mais pour répondre à votre question plus précisément, oui, on devrait toujours « envisager la musique à travers son histoire, dans la continuité ». On devrait, si on le peut. En ce qui concerne le blues, peu d’amateurs ont un regard assez large pour embrasser le phénomène dans toute sa masse gravitationnelle. A ceux qui aiment le jazz et le blues, il manque l’angle rock. Ceux qui aiment le rock et le blues n’ont souvent pas la dimension jazz (c’est mon cas). Il faudrait aussi avoir des connaissances en soul, funk, hip-hop, folk, cajun, country et, mère de toutes les voix américaines ou presque, en gospel. Il faudrait vivre cinq existences au moins pour en faire le tour et pouvoir l’apprécier « à travers son histoire, dans la continuité ». Ce serait évidemment l’idéal d’une érudition !

Christian Casoni, vous avez écrit ceci à propos du jeu de guitare de Chuck Berry : « Hyper-précise et syncopée, sa main droite miniaturise un petit tout (rythme, solo, mélodie) d’un coup de poignet magistral, tape la percussion sur le shuffle et prolonge la rythmique en contrechants de double-stops, ces phrases d’accords simplifiés qu’il chasse sur deux ou trois cordes, et qui font grossièrement fredonner la Gibson, ponctués de bends obsessionnels sur la corde de sol comme T-Bone Walker. Charles-Édouard a confectionné ainsi tous les gimmicks du rock’n’roll, ou pas loin. Il systématise la basse ambulante des bluesmen, la meule avec une légère réverbe, en fait l’alléluia du rock’n’roll, et laisse en prime froufrouter quelques mandolines de riffs. » Un ami à vous confie que c’est la toute première fois qu’il lit une description aussi précise, aussi documentée, décortiquée même, de L’INTÉRIEUR du style d’un guitariste, de sorte que vous lisant, on entend presque Charles-Édouard jouer. Votre style lui-même est musical. Êtes-vous, vous même, guitariste ou alors, quel est votre secret ?

J’ai joué de la guitare pendant trente ans comme un cochon, sans avoir l’oreille, ni l’expressivité, ni l’imagination, mais je comprends à peu près ce qu’on m’explique et ce que j’entends. De toute manière, j’emploie beaucoup de métaphores, ça ne mange pas de pain. Elles constituent, en elles-mêmes, un aveu d’impuissance. Si j’étais instruit des termes techniques qui qualifient une voix ou un son d’ampli, mon style serait moins fleuri mais plus précis !

Chuck Berry

Pour l’extrait de texte illustrant la question à laquelle je fais semblant de répondre, on buvait du rhum-coca avec un copain, excellent guitariste. On a passé l’après-midi à dépouiller des titres de Chuck Berry, on en parlait à mesure que les disques tournaient. J’ai rapporté chez moi les souvenirs de cet après-midi, je savais qu’il m’en resterait assez pour démarrer ma propre réflexion. Le plus difficile c’est de commencer, ensuite il suffit de mettre à plat deux ou trois moments d’une chanson de Chuck Berry et de décrire ce qu’on entend.

Pour le portrait de Fred McDowell, où la description du jeu de guitare tient une place importante, je me suis débrouillé tout seul. Un chanteur-guitariste ne réunit pas beaucoup de paramètres. Voix, type de guitare, son jeu sur les cordes graves, son jeu rythmique, accords ou picking, éventuellement les petites ponctuations de quelques notes et les turn-around. Il y a le drive (l’élan), la nuance du toucher, la position de la main droite (deux, trois doigts, à l’onglet, à la pulpe des doigts).

N’importe comment, c’est du bricolage. Ou plutôt du collage. Je rentre deux ou trois observations, et puis je les bricole pour qu’elles aient l’air de former un tout. A l’arrivée, ça donne toujours quelque chose.

Et la musicalité du style, comme vous dites, relève aussi du bricolage. Quand j’ai rentré les informations qui couvriront les cinq mille signes, espaces compris, je jardine. C’est le moment le plus agréable du boulot, celui de la frime. Ici il faudrait glisser une vanne. Ici il faudrait placer un mot pompeux. Ici il faudrait placer un mot ordurier pour équilibrer. Ici il faudrait enlever du pathos. Les cinq mille signes, espaces compris, sont le plafond à ne pas dépasser pour une page chez Rock&Folk.

Le seul talent qu’il faille avoir, si c’en est un, c’est le sens du ridicule. Deviner à quel moment ça devient grotesque, ou trop empathique vis-à-vis du bluesman que je suis en train d’exécuter. Là, tu te touches, tu ne le connais pas, tu ne peux pas lui prêter cette intention, tu as l’air d’un con !

Crédit photo : Didier Hubert 2017.

De Scott Joplin, né en 1868, à BB King, disparu en 2015, Juke couvre ainsi environ un siècle de blues … Quelle période, à travers quels artistes, a votre préférence ?

Le blues de l’immédiat après-guerre à Chicago ou à Memphis. Memphis, pour le son crade et saturé des guitares, comme le voulaient Ike Turner et Sam Phillips, et sa vitalité populacière.

Le son du Chicago d’après-guerre (on va dire le son Chess) est moins déjanté, mais parfait dans sa simplicité. Le blues du Delta électrifié, logé dans les appartements du jazz : une batterie, une contrebasse ou une seconde guitare jouant les lignes graves, un harmo, éventuellement un piano ou un saxo pour faire nouveau riche… 70 % de mes fantasmes musicaux doivent habiter dans cette ville à ce moment-là. Beaucoup d’harmonicistes, Little Walter en tête. Et Howlin’ Wolf. D’ailleurs, si j’ai cité Memphis, c’est aussi parce que Howlin’ Wolf a démarré là-bas.

On peut ajouter Sonny Boy Williamson 2 à la liste de mes chanteurs préférés, Elmore James et, pour le blues rural, l’immense Tommy Johnson ! Ainsi qu’un bataillon d’harmonicistes de Chicago ou d’ailleurs, Walter Horton, Carrey Bell, George Smith, Little Sonny

L’harmonica est un véritable miracle !

Sonny Boy Williamson II.

Plus un instrument est simple, plus le musicien doit faire assaut de personnalité pour lui donner une expression. L’harmonica n’est jamais qu’une babiole à dix trous, dix languettes de rien du tout qui vibrent un peu. Les bluesmen lui ont donné l’amplitude d’un violon. Ils en ont fait un autre instrument, comme ils ont fait de la guitare un autre instrument, comme ils ont recréé un solfège instinctif, si difficile à transcrire sur une partition.

C’est pareil avec les chansons. Plus une chanson est simple et mal lotie, plus le chanteur doit la perfuser de sa substance et lui donner sa forme. Je suis toujours très étonné de la puissance que libèrent ces blues des années 50, et de la domination qu’ils exercent, alors qu’ils sont faits de presque rien et ne dégagent vraiment rien de spectaculaire, ni le son, ni la transe, ni le rythme, ni les solos, ni les vibratos, et surtout pas la mélodie. Mais ils ont ce pouvoir de frustration qui me semble être, avec la tension, une vertu majeure. Ils ne rassasient pas l’auditeur.

Je considère, sans trop me la raconter (j’espère), qu’il faut toujours quitter un blues avec une légère appétence. La dernière note d’une chanson ne peut pas être un point final.

Le blues, tous genres confondus, produit un autre effet singulier sur moi, et celui de Chicago plus qu’un autre : il recoud la virginité de l’oreille ! J’ai entendu un nombre incalculable de fois ‘Got My Mojo Working’, la version de Muddy Waters. Chaque fois que je la réécoute, elle me surprend. Je n’y pense pas, le disque tourne, tout-à-coup je dresse l’oreille. Merde, c’est super bon, ça ! Qu’est-ce que c’est ? L’intro de ‘Got My Mojo Working’ !

Vous évoquez en fin de livre le blues ici, en France et pas un mot sur le British blues, et par extension sur le blues blanc, c’est un choix volontaire, une forme d’impasse pour rester dans un contexte historique ?

Oui, c’est un choix volontaire. J’y ai répondu plus haut.

Pourquoi le blues français, dans ce cas ? Parce que c’est actuellement l’un des blues les plus excitants du monde et personne ne le dit !

La plupart de ces portraits de bluesmen s’adressaient à des lecteurs de rock, dans l’ensemble peu instruits d’un blues autre que celui de Clapton, John Mayall ou Jimi Hendrix (je le suppose, je n’ai pas mené d’enquête). Ces lecteurs sont peut-être encore réticents quand il entendent le terme même de blues, qui promène ce préjugé d’une musique lente, sinistre et dolente, comme je disais aussi tout à l’heure. C’était une occasion de leur dire : Oubliez le mot ‘blues’. Si vous aimez les White Stripes et ZZ Top, vous aimerez T-Model Ford et Elmore James ! Considérez Benoît Blue Boy comme du rock’n’roll, écoutez Chicken Diamond et venez me dire qu’il n’appartient pas à votre culture du rock. Le blues, c’est du rock’n’roll.

J’ai consacré un portrait à Benoît Blue Boy pour le contraste. Il est le négatif des autres : il est blanc, il est vivant et il n’est pas anglo-saxon. Je l’ai choisi, lui, parce qu’il fait autorité sur la scène française du blues et qu’il a bâti un univers vraiment personnel et endurant, un panoramique cohérent qui court sur une quinzaine d’albums. Et puis j’avais tout bêtement envie d’en parler. Comme la digue s’était déjà fissurée avec Robert Cray, l’examen de conscience ne m’a pas épuisé.

Mais si j’avais introduit un deuxième bluesman blanc, je me serais retrouvé à jongler avec des scrupules de parité. Avec un, on reste dans le domaine du principe. A partir de deux, il faut tout remettre en question. Pourquoi deux et pas trois ou quatre, ou un nombre de bluesmen blancs équivalent à celui des bluesmen noirs ? Je repartais pour dix années de vie monacale, de soirées et de weekends de piété !

Et « rester dans le contexte historique », aussi, oui.

Quelques uns débordent. Benoît Blue Boy, Robert Cray, Luther Allison, mais dans l’ensemble on reste dans le blues historique, celui qui naît quelques années après les premières lois ségrégationnistes, et s’achève avec la liquidation administrative de l’apartheid américain. Après, j’ai l’impression que c’est une autre histoire.

Si l’on vous offrait la possibilité de porter à l’écran un des destins dont il est question dans Juke, lequel choisiriez-vous, et pour quelle(s) raison(s) ?

Little Walter ! Même si le sujet a été un peu défloré dans le film Cadillac Records.

Ou bien Tommy Johnson.

Little Walter, sa vie sordide et fabuleuse est une tragédie dont le découpage se ferait tout naturellement. Il suffirait de suivre sa bio, initiation, grandeur et décadence. Il y a cette faune pittoresque qui grouille autour de lui. On recense assez de personnages dans ce fretin pour mettre en branle un petit monde interlope. Pour une fois, on parlerait d’un harmoniciste, et la bande-son serait formidable.

Little Walter

Tommy Johnson serait déjà plus coton à réaliser. Il faudrait extrapoler pour remplir les blancs, mais ce serait l’occasion de mettre au propre quelques chansons magnifiques qui ont été épouvantablement enregistrées par Paramount à la fin des années 20, puis épouvantablement repiquées dans les années 60, sans doute à partir de 78-tours déjà bien amochés.

Ce qui serait marrant, c’est un film sur un bluesman aveugle. Blind Willie McTell par exemple. Ses errances dans les ténèbres, à travers les Etats-Unis, apporteraient une détente dramatique puissante à l’histoire.

Blind Willie McTell

Ou, puisqu’on en est aux paris risqués, un film sur un de ces bluesmen dont on ne sait rien, Blind Blake ou Willie Brown. Ce serait une fiction, obligé, sauf la partie discographique – et elle est quasiment inexistante en ce qui concerne Willie Brown ! Mais il faudrait se garder des interprétations folklos comme celles du film Crossroads, où il est justement question de Willie Brown. Il faudrait vraiment rester tout le temps au ras des pâquerettes, parce que c’est sûrement là plus qu’ailleurs que circule la vérité du blues, s’il doit y en avoir une…

Et parce que, quoi qu’il en soit, on ne saura jamais qui étaient ces mecs !

On vous dit fin connaisseur et fervent admirateur de Dylan. N’avez-vous pas été tenté d’ajouter un chapitre à son sujet ou était-ce trop éloigné de vos intentions de départ, voire trop vaste, Dylan et le blues ou simplement hors-sujet ?

« Fin connaisseur », non. « Fervent admirateur », oui, mais pas de toute son œuvre. Je suis surtout subjugué par l’ensemble.

Et puis Dylan n’est jamais hors sujet, quel que soit le sujet !

A moins qu’il ne soit toujours déplacé, quel que soit le sujet…

Les quelques blues qu’il a chantés n’étaient, au fond, pas des blues. Mais ses chansons folk, rock et country n’étaient peut-être pas davantage du folk, du rock et de la country.

Quoi que… de la country, peut-être bien finalement.

Pour le reste, il m’a toujours paru trop vicelard, même en 1962, pour prendre ces bannières au sérieux. Dylan, je le vois comme un auteur, plus que comme un chanteur et un musicien. Et pas seulement parce qu’il écrit des textes très longs. Le style de musique qui va avec ces textes semble toujours anecdotique à ses yeux (sinon à ceux de ses fans). Le rock, le folk, le blues ont toujours l’air d’être la couleur du papier sur lequel il couche ses mots, sans plus.

Et pourtant, bon sang, ce sont bien des chansons. Les textes ne survivent pas sans la musique. Il faut croire que Dylan est un genre à lui tout seul et qu’il est la seule ouaille de sa chapelle. Il est vraiment la pop-star la plus mystérieuse de l’histoire, la plus riche et la plus complexe humainement, la plus complète. Un chef d’œuvre en soi. S’il partage quelque chose avec les bluesmen, au-delà d’une combinaison d’accords, c’est ce mystère, cette personnalité flottante qui s’est déjà dérobée quand on croit l’avoir saisie.

Dans Pat Garrett and Billy the Kid, le film de Peckinpah, Dylan a un petit rôle, celui d’un messager furtif qui s’appelle Alias. Il ne dit qu’une réplique dans ce film. Quelqu’un lui demande : Qui es-tu ? Il répond : C’est une bonne question.

La musique est devenue un bien de consommation comme les autres, elle est partout, tout le temps … Quel rapport entretenez-vous avec cette passion ? Quels artistes contemporains trouvent grâce à vos yeux (ou à vos oreilles) ?

Crédit photo : Didier Hubert 2017.

Déjà, j’entends la musique comme un divertissement, rien de plus. Je n’ai pas une idée très mystique de l’art, qu’il s’agisse de musique, de littérature, de peinture, de sculpture, de théâtre ou de cinéma. Au mieux, pour le bourrin que je suis, l’art est décoratif. Il sert à faire passer le temps, ce qui n’est déjà pas si mal.

Concernant la musique, j’ai un métabolisme bas. Quand un groupe, un chanteur, un musicien, un album me plaît, je ne grimpe pas aux rideaux en pissant partout. Quand je suis déçu, je ne me taillade pas les veines !

Ensuite, on a trop de disques, ils ne sont plus magiques. Ou peut-être ai-je vieilli. Je regrette l’époque où on tésorisait une vingtaine d’albums qu’on adorait dans leurs moindres craquements. Quand on faisait un mauvais choix, qu’on ramenait un album foireux à la maison, on essayait de l’aimer quand même parce qu’on y avait passé son argent de poche. On ne jetait pas grand-chose.

Enfin, je ne me sens jamais libre quand j’écoute du blues, même quand il n’y a pas d’enjeu. Par habitude, je suis toujours à prendre des notes dans ma tête comme si je devais rédiger la chronique du disque, ou le compte-rendu du concert.

Ce long préambule pour dire que rien ne m’emmerde vraiment en musique. Quand je charrie quelqu’un sur ses inclinations, c’est toujours pour rire. Je ne suis quand même pas assez con pour juger les gens sur leurs goûts musicaux.

Donc, tout le monde trouve grâce à mes yeux, même ceux qui m’énervent. Si je devais m’en prendre à quelqu’un, ce serait à moi-même, pour avoir accordé autant d’importance à une amusette ! Et ça ne m’ennuie pas de dire que j’aime bien Gérard Lenorman et pas Jimi Hendrix, et pas Neil Young.

Je ne suis donc pas un collectionneur ni un maniaque, je ne suis pas nostalgique d’un âge d’or non plus, puisque j’écoute du Chicago blues comme une musique d’aujourd’hui. D’à peu près aujourd’hui

Je trouve, à l’écoute des disques qu’on m’envoie, que la musique n’a jamais été aussi bonne. Comme il n’y a plus de branchés et plus de ringards, tout est ouvert, les genres s’hybrident, avec bonheur souvent. Autour du blues, il y a du blunk (blues punk), du blues electro, du blues hip-hop, ça marche bien, les groupes sont souvent très bons, aguerris même quand ils sont jeunes, ils ont du goût et des connaissances. Je trouve le blues blanc d’aujourd’hui (le blues est devenu blanc de toute façon) cent fois meilleur que le blues-rock des années 60 et 70, même s’il n’est plus fondateur de rien…

Les rapports que j’entretiens avec la musique, outre les CD qu’on m’envoie, sont ceux d’un gros fainéant. Je me cale sur Youtube et je suis capable de vagabonder toute la nuit en laissant faire le hasard. J’écoute des vieux artistes de blues que je ne connaissais ni de Bessie ni de Muddy, beaucoup de rock’n’roll, à obédience punk ou rockabilly le plus souvent, de la variété française à laquelle j’ai été exposé jusqu’en 1975, et que j’essaie de réévaluer avec mes vieilles oreilles.

Hors du blues je me sens libre, je ne prends pas de notes mentales. J’écoute du ska aussi, mais je me méfie, j’aime tellement ça que j’ai peur de me faire piéger, d’en faire une nouvelle lubie, et je n’ai plus le temps de m’intéresser au ska comme je me suis intéressé au blues.

Quant aux « artistes contemporains qui trouvent grâce à mes yeux », il y en a beaucoup, à commencer par ceux qui gravitent sur la scène française du blues (le mot blues est juste là pour situer grossièrement le périmètre) : Nico Duportal, Flying Saucers Gumbo Special, Shaggy Dogs, Malted Milk, Chicken Diamond, Hoboken Division, Benoît Blue Boy bien sûr, Red Beans Pepper Sauce, Mr Bo Weavil…

Je ne suis pas très curieux, ceci dit, et je passe sans doute à côté de beaucoup de groupes.

En blues noir américain, j’aime bien Lil Ed, même s’il s’est assagi. Dans les années 2000, ses concerts comptaient parmi les meilleurs qu’il m’ait été donné de voir.

J’ai découvert Robert Cray sur le tard.

Buddy Guy est toujours en vie, lui aussi. Peut-être le dernier bluesman historique. Mieux vaut ne pas l’entendre en concert, mais ses albums, qui compotent un peu dans la ballade maintenant, restent au-dessus de ce qu’il pouvait sortir dans les années 80. Lui, c’est un vrai guitar-hero noir. Avec le temps, il a acquis une façon de soloter extrêmement brutale, ne cherchant ni la beauté ni la grâce, mais… l’effet spécial.

J’aime bien Jack White, c’est mon Hendrix perso !

Je commence à entrer dans la soul. J’y ai mis du temps, car il n’y avait ni guitare ni harmo, je n’avais pas l’impression d’être chez moi. Pareil pour le jazz. Je commence à m’y faire. J’aime beaucoup la force de la trompette. Ce qui me gênait dans le jazz, c’était la prédominance des instrumentaux. Quand un titre de jazz est chanté, c’est souvent une ballade éthérée qui me fait bâiller. Plus j’accorde d’importance aux voix, moins j’ai besoin d’en entendre partout.

Ce qui me gênait dans le jazz aussi, c’est la façon suffisante dont les ‘jazz-critics’ en parlent (en parlaient, en tout cas). Leur monde n’était pas rigolo, et je ne voulais pas y entrer.

Au-delà de l’aspect  très documenté, historique, le swing de votre langue est particulier, musical comme déjà formulé, une scansion, un tempo, une mise en musique d’analogies inattendues, très imagées. Ce qui fait de chaque portrait, une nouvelle, plus qu’un article, même si à l’origine, c’est de cette manière que vos portraits furent publiés.Peut-on relier ça à une école particulière, la « rock-critic » par exemple, qu’elle soit américaine, anglaise ou française ou, comme il se murmure, avez-vous une culture littéraire plus classique ? Dans un cas comme dans l’autre, des auteurs qui vous sont chers ?

Le « swing de ma langue » vient surtout de la règle des 5 000-signes-espaces-compris ! J’avais toujours trop de matière à loger dans ce petit format. Je devais la rentrer au chausse-pied. D’où ces acrobaties. Le mot « blunk », c’était juste pour gagner quelques signes ! Les textes contiennent parfois trop d’informations. Je les trouve saoulants par moments. Quelques portraits sont ratés, je suis passé à côté du personnage. Je ne suis pas fier de celui de Big Bill Broonzy par exemple.

Je ne connais pas les écoles de ‘rock critics’. Lester Bangs me fait chier. Quand j’avais seize ans dans les années 70, je lisais Rock&Folk sans y rien comprendre. Je lisais ça comme du Mallarmé. Je me disais que je comprendrais plus tard, quand je serais grand ! Je ne faisais pas attention aux signatures, sauf celle de Philippe Manœuvre.

Ses textes étaient drôles, il scénarisait absolument tout, c’était de la BD, jamais des éditoriaux. Lui, oui, il m’a influencé. Je m’en suis rendu compte quand j’ai commencé à écrire pour le magazine. Je supprimais une phrase de courriel sur trois, c’était du Philippe Manœuvre et je craignais qu’il ne la prenne pour un effet de courtisanerie ! J’ai fini par le lui avouer : Je ne fais que rendre à Rock&Folk ce que j’ai piqué à Philippe Manœuvre. Il a souri, l’air de dire : Tu n’es pas le seul

Quand j’ai commencé à écrire sur le blues à droite, à gauche, par hasard, à la fin des années 90. J’avais inconsciemment ce modèle, Manœuvre, à l’esprit : Ne pas parler du blues comme les critiques de jazz parlent du jazz, mais comme les critiques de rock parlent du rock.

Je tiens maintenant une petite rubrique à l’avant-dernière page, une sorte d’almanach des vieux numéros de Rock&Folk. Je découvre à cette occasion les numéros des années 80 que je n’avais pas lus. J’ai en effet cessé de lire le magazine pendant vingt ans. Je suis sur le cul chaque fois que je tombe sur un papier de Laurent Chalumeau. J’ai parfois l’impression d’en être un piètre ersatz !

Pour mes aspirations littéraires, en effet, elles ont commencé par les classiques. Beaucoup de poésie entre seize et trente ans, avec des périodes (des lubies, en fait, toujours des lubies, je ne procède que par lubies), Mallarmé ou Michaux

C’est parfois lié à des souvenirs d’école primaire, notamment les récitations. Verhaeren à cause d’un vers qui me trotte encore dans le crâne : « Le vent sauvage de novembre ». Hugo à cause d’un autre : « Lui seul battit des flots qui toujours se reforment ».

C’est aussi en souvenir des exercices de lecture et des phrases prises en exemple dans les cours de grammaire que j’ai décidé de lire Les Misérables, il y a six ou sept ans. Aucun roman ne m’a secoué comme celui-là, je me demande même comment on a osé écrire des livres après. Il y a TOUT dans Les Misérables. C’est le livre qui contient tous les autres…

Quand j’étais jeune j’avais été bien secoué par L’Etranger.

J’ai beaucoup aimé A La Recherche du Temps Perdu, j’étais amoureux d’Albertine ! J’ai lu trois fois Le Côté de Guermantes.

Don Quichotte, Jules Vallès, Marcel Aymé

Pour les bouquins aussi, c’est un vrac de lubies. J’ai beaucoup aimé Maupassant et Jim Thompson plus tard. Mais en vieillissant, j’ai du mal avec ces histoires systématiquement désespérées. Je serais plus enclin à lire Donald Westlake maintenant. Je pense avoir lu tous les volumes traduits en langue française.

J’ai lu pas mal de livres d’histoire, avec, là aussi, des lubies périodiques venues du fin fond de ma scolarité : les Mérovingiens, la Guerre de Trente Ans, la Commune de Paris…

Finalement, qu’il s’agisse d’histoire, de blues ou de littérature, j’ai l’impression que mon mobile principal est d’essayer de comprendre ce qui m’avait intrigué quand j’étais petit !

J’aime bien la plume désuette des historiens du début du XXe comme Ferdinand Lot. Dans les années 80, j’étais tombé sur le livre d’un mec nommé Lucien-Jean Bord. Les Rois Inconnus. Il racontait l’histoire de la dynastie mérovingienne avec un regard de… catholique intégriste, sans doute. J’ai dû lire ce livre dix fois !

John Keegan, récemment. C’est un stratège militaire britannique. Son style (au moins, sa traduction) est riche, technique et précis. Mon contraire ! Presque un idéal ! Histoire de la Guerre, Anatomie de la Bataille

Et la bande dessinée.

Je voulais être dessinateur de bandes dessinées. Je me suis acharné longtemps pour le devenir, jusqu’en 1994… Mais je n’en avais ni le talent ni l’humilité.

J’ai lu des millions d’albums et de fascicules de BD, des Mon Journal (Akim) aux Elvifrance (Luciféra), mais surtout de la BD belge avec déification de Franquin et culte de ses apôtres, Tillieux et Chaland (pour Le Jeune Albert surtout).

Et Charlie Schlingo… A une époque, on parlait en Charlie Schlingo, comme à une autre on parlait en Orange Mécanique !

Charlie Schlingo.

Putain, comment je suis bavard !

Nicolas Ungemuth a écrit à votre sujet, en août 2016, à propos de votre article Muddy Water et Howlin’ Wolf : « Pour la première fois, on peut dire sérieusement que Garnier s’est trouvé un héritier ». C’est un sacré compliment. Des projets pour la suite ? Une indiscrétion fait état de trois romans en cours, une trilogie, vous pouvez nous en dire deux mots ?

Un sacré compliment en effet, et pas facile à assumer.

Pour les romans, je suis sur le troisième, pas pressé. Il avance à temps perdu. Le premier jet est quasiment terminé.

En 1996, j’ai écrit une sorte de roman noir pour me défouler. A l’époque, j’en avais besoin. En 2000, j’ai remis ça, mais seulement pour voir si j’étais capable de pondre un vrai polar tordu, avec des fausses pistes, des indices, une résolution à mèche lente.

Je les ai rechapés l’an passé. Trois amis m’ont servi de jury, ils les ont plutôt bien aimés. Pourquoi ne pas les envoyer à un éditeur ?

Le problème, c’est qu’ils sont très marqués par l’année de leur rédaction. Qui se souvient que Daniel Vaillant fut ministre de l’Intérieur ? Je présume qu’un éditeur me demanderait pourquoi les avoir situés dans un passé récent, trop récent pour apporter un glamour rétro. Je n’avais pas non plus le courage de tout réécrire, et je voulais réintroduire certains personnages.

L’axe de ces romans est un flic. Le héros. J’ai pensé qu’écrire un troisième épisode de la vie de ce flic (l’action se déroule donc en 2020), et présenter l’affaire comme une trilogie, permettrait d’enrayer toute objection calendaire !

Ecco !

Crédit photo : Yann Leray 2020.

Hormis les photos créditées à Didier Hubert et Yann Leray, nous n’avons pu retrouver l’origine des autres photos utilisées dans cet entretien et ne sommes donc pas en mesure d’en citer les auteurs.

Juke, Christian Casoni, Le Mot et Le Reste, 432 p. , 26€.

https://lemotetlereste.com/musiques/juke/

V.O. / V.F. : traduction, l’autre voix – Entretien croisé avec Céline Leroy et Jacques Mailhos – Yann

Aire(s) Libre(s) poursuit son petit tour d’horizon des « gens qui font les livres ». Après une chouette rencontre avec Edith Noublanche correctrice-relectrice (que vous pouvez retrouver ici : https://aireslibres.home.blog/2020/02/28/splendeurs-et-miseres-de-la-correction-entretien-avec-edith-noublanche-yann/), nous avons cette fois posé quelques questions à deux personnes que l’on apprécie beaucoup par ici. Grâce à leur travail, nous avons pu lire en français les œuvres d’Edward Abbey ou Atticus Lish, Peter Heller ou James Crumley, Rebecca Solnit ou Benjamin Whitmer. Ils ont tous les deux accepté de répondre à quelques questions avec franchise et humour, honnêteté et clarté. Qu’ils en soient ici remerciés.


Pourquoi et comment devenir traducteur/traductrice ?

Céline Leroy : Pour ce qui me concerne, je suis devenue traductrice à cause d’une passion pour la littérature, les langues et l’édition avant tout, et ensuite à cause d’une haine très enracinée de la hiérarchie, des horaires de bureau et des bureaux eux-mêmes. Être traductrice, c’est s’autoriser à jouir de sa misanthropie pour pouvoir être vraiment utile au collectif (et je me réjouis chaque jour de ce paradoxe). J’adore être un maillon de la chaîne du livre, participer au travail d’équipe qu’est la réalisation d’un livre tout en étant libre de mon temps et en limitant le nombre de personnes à qui je dois rendre des comptes (en général ça se résume à l’auteur, l’éditeur et moi-même). Quant au « comment », j’ai un parcours d’une banalité à pleurer, mais auquel je tiens beaucoup parce qu’il m’a donné toutes mes bases et des opportunités qui ont été décisives pour moi. Donc : fac d’anglais jusqu’à plus soif, avec une partie « gros cafouillage », mais très instructive lors de mes années de thèse/monitorat, puis DESS (master pro) de traduction littéraire. Un des séminaires de DEA m’a permis de mettre un pied dans l’édition en rencontrant Dominique Bourgois des éditions Christian Bourgois (pour qui j’ai été lectrice puis traductrice), et le DESS m’a envoyée en stage chez Rivages, maison pour laquelle je traduis encore aujourd’hui.

Jacques Mailhos : Au départ, je n’étais pas parti pour être traducteur. J’ai fait des études d’anglais dans la filière très classique du bon élève à qui la chance sourit – bac littéraire, hypokhâgne, khâgne, puis Normale Sup’ – mais je n’étais à vrai dire pas parti pour devenir traducteur. J’étais parti pour être universitaire, enseignant-chercheur en littérature anglophone, spécialiste de Joyce. Mais après une maîtrise (aujourd’hui Master 1) sur le Moyen-Âge dans Finnegans Wake puis un DEA (aujourd’hui Master 2) sur “Joyce et l’art de la mémoire” – tous les deux sous la direction de Jean-Michel Rabaté, et qui m’ont tous les deux passionné, et m’ont permis de rencontrer des gens passionnants – je me suis retrouvé en thèse et j’ai plus ou moins perdu le fil de mon intérêt, de mon envie. Parallèlement, j’avais commencé à faire de la traduction, dans le cadre d’un séminaire de sociologie auquel je m’étais inscrit pour mon plaisir. Il s’agissait de traduire (« pour de vrai », professionnellement, avec contrats et salaires) des articles de sociologues américains (tels Everett Hughes, Howard Becker) pour publication dans des recueils de textes commentés, et j’y trouvais beaucoup de plaisir. C’était concret, c’était plaisant, je me levais le matin en étant raisonnablement heureux de me mettre au travail, et je me couchais le soir en étant raisonnablement heureux d’avoir avancé. J’avais d’un côté un grand projet à échéance lointaine (une thèse) sur laquelle je n’avançais pas, et de l’autre ces travaux de traductions qui me procuraient beaucoup de plaisir. Au bout d’un moment (un long, long moment pas toujours simple à vivre), j’en ai tiré les conséquences et j’ai décidé de travailler à « devenir traducteur ». J’ai traduit comme ça de la sociologie, de l’histoire de l’art, des choses dans le domaine des sciences humaines. J’ai aussi fait pas mal de traductions de guides de voyage pour les éditions Gallimard. J’avais très envie de traduire de la littérature, mais je n’y étais pas encore… Bien que n’y étant pas encore, je constatais cependant que je continuais à aimer ça, même pour des textes parfois très triviaux comme on peut en trouver dans les guides de voyage (les horaires d’ouverture et de fermeture des restaurants, on a beau faire, c’est fastidieux). J’aime écrire, j’aime tout dans le fait d’écrire, y compris le mouvement des doigts sur le clavier, la dactylographie. J’aime écrire, j’aime écrire sous contraintes, et la traduction est une très belle forme d’écriture sous contraintes. Bon, et puis en 2004, ou 2005, j’ai fait la rencontre qui a changé ma vie sur ce plan-là: j’ai eu la chance de rencontrer Oliver Gallmeister au moment où il allait fonder sa maison d’édition et cherchait des gens avec qui travailler. J’ai fait plusieurs bouts d’essai pour lui, mon travail lui a plu, et nous nous sommes très bien entendus. Depuis, nous sommes amis, je ne travaille pour ainsi dire plus que pour lui, et je traduis de la littérature américaine comme je rêvais de le faire. Toujours le coup du bon élève à qui la chance sourit, j’imagine…


Comment choisissez-vous les textes sur lesquels vous allez travailler ? Avez-vous, d’ailleurs, la possibilité de choisir ?

Céline : Dans la majorité des cas, on me propose des textes. J’acceptais tout à mes débuts parce qu’il faut bien gagner sa vie, se faire connaître, montrer qu’on peut avoir confiance en nous. Maintenant, je peux me permettre d’être plus difficile. Je prends parfois un texte simplement parce que c’est l’opportunité de travailler avec une nouvelle maison, une nouvelle équipe, mais dans l’ensemble, j’essaye de privilégier la qualité. Ce qui est beau, c’est quand on se connaît très bien entre éditrices et traductrices, et que les textes qu’on me propose sont justement ceux que je rêvais de traduire (c’est arrivé avec Deborah Levy qui sortira à la rentrée aux éditions du Sous-sol ; ou avec Jeanette Winterson et Aimee Bender aux éditions de l’Olivier, par exemple). Il m’arrive plus rarement de proposer des choses, comme ça a été le cas avec Renata Adler aux éditions de l’Olivier. Je ne manque pas d’idées, mais il n’est pas si simple de convaincre les gens, surtout si le texte n’est pas très « commercial », sans parler que le marché de la littérature étrangère est très tendu, rien ne se vend. Ou bien quand on trouve la maison idéale, il n’est pas évident de convaincre les (gros) agents de vendre le titre à un prix qui soit raisonnable. Ça peut être un frein énorme, surtout pour les petites maisons indépendantes qui ont pourtant beaucoup à offrir et qui se battent comme de beaux diables pour défendre leurs textes.

Jacques : Oliver Gallmeister, ou, depuis peu, Benjamin Guérif, me font des propositions, nous en parlons, et je les accepte. Oliver me connaît bien, il sait ce que j’aime, il connaît mes points forts (et certainement aussi mes points faibles), je n’ai jusqu’à présent jamais refusé aucune de ses propositions. Ma position actuelle est une position très luxueuse dans le paysage de la traduction, et j’en suis bien conscient. Accepter toutes les propositions qu’Oliver (ou, pour le dire de façon générique, les éditions Gallmeister) m’ont faites m’a également permis de varier les genres et les époques, ce qui, je pense, est vraiment bon pour moi. Si j’étais seul à choisir, je crois que je risquerais de finir par m’encroûter, ou par barboter dans une zone de confort rassurante, et ce ne serait vraisemblablement pas bon pour la qualité du travail.


Quel statut est le vôtre ? Qu’est-ce qui régit vos relations avec les éditeurs ?

Céline : Légalement je suis autrice, c’est écrit sur tous mes contrats et je suis payée en droits d’auteur. Ça n’est pas encore clair pour tout le monde, malheureusement. Pas tant côté éditeurs, la vaste majorité met notre nom en quatrième ou même, incroyable, en première (il reste quelques malotrus qui ne nous accordent que la page de titre, mais ils sont très minoritaires), mais plutôt côté presse, radio, télé, et pire encore chez les blogueurs (pas vous Aires libres, pas vous), youtubeurs et autres instagrameurs. Pour ce qui est de la presse/radio/télé, il y a du mieux, mais les arguments de pas de place/pas le temps sont vraiment choquants parce qu’on a affaire à des professionnels de la critique qui savent très bien l’importance de notre travail et que non, mentionner un nom prend peu de place et pas de temps. Pour les autres, c’est davantage une question d’éducation, ils sont passionnés par les livres et simplement « oublient » cette étape essentielle sans laquelle ils ne pourraient pas avoir accès à la littérature étrangère parce qu’ils ne connaissent pas notre métier, et donc omettent de nous mentionner. C’est à nous de faire de la pédagogie, mais je remarque que certains (peu nombreux heureusement) restent assez réfractaires, même après explication. Là, je pense que ça en dit long sur la psychologie de ces lecteurs/chroniqueurs et de leur rapport à l’auteur — j’imagine que c’est leur côté protestant, ils ne veulent pas d’intermédiaire entre l’auteur-Dieu et eux. Bon, pourquoi pas. Ce manque de respect pour notre art et notre engagement est désagréable, mais à ce niveau, je ne peux rien pour eux.

Quant à ce qui régit mes rapports avec les éditrices et éditeurs, je dirais que c’est en premier lieu la confiance (je m’efforce de rendre du travail de qualité en temps et en heure, je suis réactive au moment des corrections, je relis les épreuves sérieusement, etc.) et pour celles et ceux avec qui je travaille régulièrement depuis longtemps, l’amitié. Une amitié qui n’est en rien une entrave à l’exigence de qualité, au contraire. L’amitié quand elle est solide permet de parler franc sans que l’ego s’en mêle, ce qui facilite le travail et crée des textes de meilleure qualité. Pour les gens que je connais moins, des assistantes d’édition/relectrices/correctrices (je le mets au féminin puisque ces métiers sont majoritairement occupés par des femmes) avec qui je travaille pour la première fois, la confiance et le respect mutuel, la prise en compte de nos contraintes respectives, la bienveillance. Il peut y avoir des pressions. Pas forcément exercées par les personnes elles-mêmes, d’ailleurs, mais plutôt dues aux exigences du système de production. Il faut travailler là-dessus, mais encore une fois, avec du respect et une conversation franche, on peut résoudre beaucoup de choses ou du moins trouver de bons compromis.

Jacques : J’ai un statut d’auteur, payé en droits d’auteur. Un contrat par ouvrage, aucun lien ni contrat d’exclusivité avec la maison Gallmeister, juste une fidélité, une amitié, et un immense plaisir professionnel.

J’imagine que vous n’appréciez pas forcément chacun des textes sur lesquels vous devez travailler. N’est-il pas plus difficile de s’investir sur un texte qui, au mieux, vous laisse indifférent(e), au pire vous déplaît ?

Céline : Ah ça, mes amis… Il y a des gens hyper doués qui ont un talent incroyable pour gérer les mauvais textes ou les textes qu’ils n’aiment pas. Je n’ai pas trop ce talent, malheureusement, et traduire un texte qui me déplaît m’est vite douloureux. Après, je ne pointe pas à l’usine, je ne respire pas de l’amiante pour gagner ma vie. Donc pendant quelques mois, je prends mon mal en patience, me refais du thé et double ma consommation de chocolat. Ça pourrait être pire. Et puis on n’est jamais à l’abri d’une surprise, tout texte, quel que soit sa qualité, peut nous apprendre quelque chose, sur la traduction ou sur nous-mêmes (notamment sur notre patience et nos addictions).

Jacques : Là encore, j’ai l’immense chance de ne plus avoir à travailler que sur des textes de qualité. J’ai bien sûr des préférences, mais qui ne changent pas forcément grand-chose dans mon travail quotidien. Le plaisir intellectuel (résoudre des problèmes de langage) et physique (taper sur le clavier) est à peu près le même quel que soit la qualité du texte que je traduis. J’ai pris beaucoup de plaisir à traduire des romans pour la collection Harlequin, il y a bien longtemps de ça, quand j’avais vraiment besoin de trouver des contrats. Dans mon expérience, ce qui peut rendre le travail de traduction pénible, ce sont les textes mal écrits, confus, maladroits, etc. Et je ne rencontre plus ça depuis que je travaille pour les éditions Gallmeister. Je crois, en revanche, que je ne pourrais pas traduire des textes que je jugerais idéologiquement détestables – racistes, xénophobes, homophobes, etc.


Avez-vous déjà renoncé à terminer une traduction en cours ? Si oui, pour quelles raisons ? Quel serait votre cauchemar de traduction ?

Céline : JAMAIS DE LA VIE !!! Et puis ça m’aurait mise dans de beaux draps, tiens. En revanche, il m’est déjà arrivé de manquer à ce point de confiance dans mes qualités de traductrice que j’ai bien cru ne pas pouvoir arriver au bout du travail tant le monument était grand (coucou Leonard Michaels). Heureusement que l’orgueil est là. Par superstition, je ne préfère pas mettre de mots sur mes cauchemars de traduction, on ne sait jamais. Non, mais plus sérieusement, le monde est déjà assez instable comme ça, ainsi qu’on le voit en ce moment : un jour je me prépare à une exaltante résidence de traduction au Texas, le lendemain je me demande s’il est vraiment raisonnable de descendre chercher le courrier. Donc, ne chargeons pas la mule en imaginant des cauchemars et affrontons les choses les unes après les autres.

Jacques : Oui, une fois, pour des raisons de santé (sérieuses, mais passagères, pas d’inquiétude). Il s’agit du roman d’Edward Abbey, Seuls sont les indomptés, pour lequel ma talentueuse collègue Laura Dérajinski a très gentiment et très brillamment repris le flambeau à peu près à mi-parcours. Mon cauchemar de traduction serait d’être obligé (du genre, avec un pistolet sur la tempe) de traduire le texte d’un néo-nazi qui écrirait avec ses pieds. Je suis assez tranquille sur ce front-là.



Ne rencontrez-vous jamais la tentation de « réécrire » ou d’améliorer certaines phrases, tournures, qui vous sembleraient faibles ou maladroites ?

Céline : Si, et ça n’est pas qu’une tentation, mais je ne dirai pas pour qui je l’ai fait. En toute modestie, je crois aussi avoir trouvé des jeux de mots bien meilleurs (j’ai dû me déclarer vaincue sur d’autres, bien sûr, c’est le jeu de la traduction). En fait, le problème de la traduction, c’est que c’est un art-loupe (pas un art loupé, attention) : si une phrase est bancroche dans la VO, elle sera limite illisible dans la traduction, il faut donc savoir être un peu pneumatique (pas sûre que ma métaphore soit claire, mais bon, je la garde), savoir rebondir, s’éloigner un peu, arrondir les angles ou les affûter, en fonction de la phrase, du contexte, des sonorités etc. Et à vrai dire, il en va de notre propre crédibilité puisque que l’on sait bien que quand quelque chose achoppe dans une traduction, c’est toujours de la faute des traducteurs…

Jacques : C’est compliqué. La réponse courte est « non ». En grande partie parce que j’ai la chance de travailler sur des textes de grande ou de très grande qualité.

Photo : Yann Leray

Peut-on, d’après certains des textes sur lesquels vous avez travaillé, élaborer un portrait de vous, ou une ébauche, en déduire certains aspects de votre personnalité ou de vos engagements ? Je pense en particulier à l’écologie pour Jacques, avec les livres d’Edward Abbey ou au féminisme pour Céline, avec ceux de Rébecca Solnit ?

Céline : Mmmmm, oui, toujours se méfier de ceux qui traduisent essentiellement des histoires de serial killers. Je rigole, je rigole, mais cette histoire de « dis-moi qui tu traduis, je te dirai qui tu es » n’est qu’en partie farfelue. Elle n’est pas valide dans le sens où pour beaucoup, nous ne choisissons pas nos textes, mais c’est vrai qu’au bout d’un certain temps, comme je le disais plus haut, les éditeurs connaissent nos affinités. Le tout, à moins d’avoir des goûts (et des capacités) très limités, c’est de ne pas se faire non plus enfermer dans une case comme cela arrive parfois à certains acteurs. De mon côté, c’est vrai que j’aime bien pouvoir, par la traduction, défendre des voix d’autrices, de faire entendre des femmes, leurs histoires et leurs réflexions. Porter leur voix et leurs récits, c’est à chaque fois rappeler que nous sommes là, que nous avons droit de cité. C’est aussi montrer la diversité de leur palette. Mais il me reste encore bien des choses à explorer, notamment côté poésie. Mes traductions parlent pour moi en partie, mais en partie seulement.

Jacques : Là aussi, c’est une question compliquée. Je me répète un peu, mais j’ai la chance de travailler sur des textes que j’aime (je peux les aimer à différents degrés, et de différentes façons, mais je les aime tous). De là, il est tout à fait possible que, pris ensemble, ils tracent une sorte de portrait de moi. Je pense surtout qu’on ne côtoie pas des livres de ce genre avec l’intensité avec laquelle on les côtoie quand on travaille à les traduire sans qu’ils aient un effet sur vous, sans qu’ils vous façonnent, vous transforment, vous améliorent un peu.

Photo : Yann Leray


Vous êtes-vous déjà confrontés à la traduction simultanée, que ce soit pour des entretiens ou des conférences, par exemple ? Si oui, qu’avez-vous pensé de l’exercice ?

Céline : Oui, il m’arrive de faire de l’interprétariat, mais c’est exceptionnel, seulement pour certains auteurs et dans certains contextes. Je ne me verrais pas le faire à la radio, par exemple. L’interprétariat est un métier à part entière qui exige des qualifications que je ne possède pas et je préfère toujours laisser la place aux professionnel(le)s. C’est aussi plus respectueux de l’auteur, il me semble. Mais de temps en temps, ça peut être amusant, surtout si on est très complice de l’auteur. Ça décrasse d’autres zones du cerveau (et c’est absolument éreintant).

Jacques : Ça m’est arrivé, effectivement, à l’occasion de la venue en France d’un auteur ou d’une autrice que j’ai traduit•e, ou pour rendre service (et par plaisir) aux formidables libraires de ma ville à l’occasion de telle ou telle rencontre. C’est un métier radicalement différent de la traduction littéraire. C’est plaisant (je pense que le côté « rencontre avec le public » est très plaisant), mais c’est mentalement épuisant, quand on n’a pas l’entraînement, quand on n’a pas été formé pour. Ça peut être parfois aussi un peu frustrant, comme quand on trouve trois heures plus tard la formule qui aurait parfaitement exprimé la pensée de l’autrice ou de l’auteur. Trois heures plus tard, à l’oral, c’est trop tard.

Il a beaucoup été question, ces dernières années, du statut des auteurs et, dans une moindre mesure, de celui des traducteurs/traductrices. Comment envisagez-vous l’avenir de la profession ? Quels sont vos espoirs et vos craintes ?

Céline : [Un abîme s’ouvre devant le personnage] TRADUCTRICE : aaaaaaaargh.

Il y a encore beaucoup de choses à accomplir, de bataille à mener et une organisation comme l’ATLF s’y attelle vaillamment. Je ne vais pas revenir sur l’histoire des cauchemars évoquée plus haut, mais mes craintes concernent sans grande surprise les effets de la crise actuelle. Avant même l’apparition de ce satané virus, la littérature étrangère était en crise et se vendait moins. Des gens parlent de réduire la voilure (limiter le nombre de publications), ce qui paraît sain vu la surproduction, mais cela se fera forcément au détriment de quelqu’un. Qui va trinquer ? La littérature étrangère ? Est-ce que cela va avoir un effet sur la diversité des titres, un impact sur leur qualité ? Les incertitudes sont innombrables.

Jacques : J’ai l’impression qu’il y a, depuis au moins une quinzaine d’années, un mouvement vers plus de visibilité, plus d’intérêt accordé aux traductrices et traducteurs et au métier qu’elles et ils exercent. On le voit par exemple au succès que recueillent les “joutes de traduction » que certains festivals organisent. C’est une bonne chose, et je m’en réjouis.


Quels auteurs trouve-t-on dans vos panthéons personnels ? Quels livres auriez-vous aimé traduire ?

Céline : Dans mon Panthéon, entre autres, Sebald. J’aurais aimé baigner dans ces faisceaux d’indices mystérieux à tenter de mettre de l’ordre dans le chaos de l’histoire. Mais en tant que traductrice, j’ai du mal avec les phrases très sinueuses donc grâce soit rendue à Patrick Charbonneau. J’aurais aussi adoré traduire les Waterfront Journals de David Wojnarowicz, mais je ne doute pas que Laurence Viallet, éminente traductrice, éditrice et spécialiste de cet artiste s’en chargera avec toute l’électricité nécessaire à rendre ces micro-tranches de vie américaine racontées dans le livre. Mon Panthéon s’apparentant plutôt à un Tonneau des Danaïdes, je préfère ne pas donner de noms au-delà des deux cités ci-dessus, j’aurais peur d’en oublier, mais il est peuplé de femmes et d’hommes de tous horizons et je me régale déjà de découvrir ceux qui ont encore à y trouver leur place.

Jacques : Mon panthéon personnel comprend pas mal d’auteurs français, Perec, Échenoz, Manchette…, pour qui la question de la traduction ne se pose pas (je veux dire, ne se pose pas à moi, elle se pose à mes collègues anglophones qui traduisent du français vers l’anglais). Quant aux auteurs anglophones, je crois que j’aurais aujourd’hui tendance à mettre dans mon panthéon la quasi-totalité des auteurs que j’ai traduits pour les éditions Gallmeister. Non pas qu’ils soient intrinsèquement meilleurs que d’autres, mais parce que le fait de les avoir traduits m’a procuré une forme d’intimité avec eux que je n’ai pas pour les auteurs que je me suis contenté de lire. Avec une exception peut-être pour Joyce, sur lequel j’ai beaucoup travaillé, il y a longtemps.


Votre plus grande fierté ? Votre plus grand plaisir ?

Céline : Fierté d’avoir réussi à établir un semblant d’autodiscipline pour mener ce travail à bien. Fierté de voir les auteurs que j’ai traduits être lus et aimés. Le plus grand plaisir, le moment de plus grande exaltation, c’est quand on me contacte pour me proposer quelque chose, l’idée de découvrir un nouvel auteur, de lancer une nouvelle collaboration, de porter une nouvelle voix.

Jacques : J’ai beau ne pas être dupe quant à l’immense degré de chance qu’il faut avoir pour être lauréat d’un prix quelconque dans le domaine de la littérature, je ne peux m’empêcher d’avoir une affection (et une fierté) particulière pour ma traduction de Désert Solitaire, d’Edward Abbey, qui m’a valu en 2011 à la fois le prix Maurice-Edgar Coindreau (meilleure traduction de littérature américaine) et le prix Amédée Pichot de la Ville d’Arles (meilleure traduction toutes langues confondues). Je suis aussi très fier d’avoir eu la chance de traduire ce grand classique qu’est le Walden, de Thoreau. Quant à mon plaisir, il était très grand pour les deux œuvres que je viens de citer, mais il a été grand aussi pour beaucoup d’autres – sinon pour tous, en fait. J’ai essayé de les lister ici, je n’y arrive pas, je sais que je vais en oublier, et ce ne serait pas juste.

Yann.

L’île, Vincent Villeminot (PKJ) – Entretien par Gaëlle.

L'île, Vincent Villeminot


«  C’est huit gamins qui se retrouvent un matin sur le quai et le bateau n’est pas là pour venir les chercher et les emmener au collège sur le continent. Ils ne comprennent pas ce qui se passe immédiatement, au début ils l’accueillent plutôt comme un jour de congé supplémentaire, et puis petit à petit ils prennent conscience de la gravité de la situation, du fait qu’il va falloir vivre pendant quelques semaines, enfin quelques jours supposent-ils au départ, seuls sur l’île avec les adultes, sans électricité, sans internet, sans eau potable… »

C’est ce que Vincent Villeminot racontait sur Europe 1 le 28 mars dernier.
Alors voilà, c’est l’histoire de huit gamins coincés avec « leurs » adultes sur l’île sur laquelle ils vivent, sans qu’ils sachent et sans qu’on sache du tout pourquoi toute communication a été interdite puis coupée avec la terre ferme. Il y a bien ces colonnes de feu au loin, quelques échos malgré tout d’un « quelque chose » qui serait en train de ravager l’humanité…
Accroche ton cœur, et plonge. Et puis tu verras, la langue est belle, ça fait du bien.

À lire sur le site de calaméo, ICI, jusqu’au 11 mai.
Ensuite il faudra attendre avril 2021 pour le saisir sous sa forme papier.

Tout avait commencé ce jeudi 19 mars 2020 par ce billet sur le mur facebook de Vincent :
« Chers confinés, Chères confinées,
Bon, on fait quoi ? Je me demandais comment je pouvais être utile, et je me suis dit qu’on pouvait continuer de raconter des histoires. Offrir un quart d’heure de lecture par jour (ou une heure par semaine) à chacun et chacune, comme un rendez-vous commun, tant que tout cela dure. Un feuilleton. […]
 »

Et sur Europe 1 quelques jours plus tard, il avait ajouté : « Au premier jour du confinement, je me suis dit qu’il fallait offrir un moment de lecture à ceux qui le souhaitent. Il y a plein de collèges qui pratiquent le quart d’heure de lecture aujourd’hui en France, ces collèges là sont fermés, comment on offre un quart d’heure de lecture tous les jours ? Ben, en faisant un feuilleton et en le publiant tous les jours. »

Alors, comment écrit-on un feuilleton ?
Autour d’un café virtuel, Vincent, quelle chance, a bien voulu répondre à nos questions.

Ça t’a fait quoi quand tu as vu que se profilait le confinement ? Quand l’Italie s’est confinée ?
Ça m’a fait que je me suis dit : on va y avoir droit, mais je n’ai pas du tout repensé à l’Île d’Aix, ni à ce roman, avant d’y être.

Pourtant dans ce que tu avais déjà écrit, l’île était confinée ?
Oui, mais le confinement, ça reste abstrait tant que tu n’y es pas. Et là, les photos que je voyais, c’était en ville, aucun lien.

Cette histoire était-elle complètement en suspens avant que ne te viennent l’idée et l’envie de la partager ou retravaillais-tu dessus ?
C’était en stand-by complet depuis un an. En gros, j’avais essayé une ou deux fois, après mon séjour sur l’île, d’y retoucher, mais pas moyen. Je n’y ai repensé que le jour du confinement, le mardi soir.

Où en était le bouquin quand tu as commencé à publier les premiers épisodes ?
J’avais écrit 150 000 signes, environ un tiers du roman final, avec déjà cette idée de bateau qui manque, d’île qui se ferme, de fumées au loin, de population qui s’organise et déjà l’idée d’un flash-forward sur la casemate, même si aucune scène de la casemate n’était écrite.
Je pensais avoir environ deux semaines d’avance. En fait, j’ai dû pas mal balancer de texte et réécrire beaucoup de trucs, parce que le feuilleton n’a rien à voir, comme rythme. Donc, j’ai utilisé ça comme du matériau.
Très vite j’ai écrit à quatre jours, et dès la semaine 3, j’avais moins de 48h d’avance.

C’est-à-dire que tu as dû remanier le début ?
Oui, énormément.

Ces 150 000 signes, c’étaient des chapitres écrits dans « l’ordre » du bouquin que tu prévoyais ou bien des bribes de différentes parties ? Avais-tu avais-tu un canevas, un plan ?
Non non, c’était dans l’ordre. Je ne fais jamais de plan, plus depuis ma deuxième série. Je laisse les personnages et l’histoire me guider.
Là, j’avais un tiers, j’ai tout défait. On en retrouve des bouts jusqu’au chapitre 16 environ. Tout le reste s’est improvisé ensuite.
Je savais dès le premier chapitre que Jo écrivait qu’ils allaient mourir, mais est-ce qu’il avait raison ?
Je savais que l’une des tensions du récit, c’était : est-ce qu’ils vont mourir ?, et l’autre : comment en sont-ils arrivés là ?
En gros, les deux questions que j’avais, moi aussi… que j’ai dû régler pour en arriver à la fin, hé hé.

Mais tu ne connaissais pas toi-même l’issue du roman alors ?
Non. Tu sais, je vois un roman toujours un peu comme une expérience : je mets mes personnages dans une situation, et je regarde comment ils s’en sortent. J’essaye qu’ils s’en sortent tout en les suivant au plus près, en tenant compte du réel, du crédible, de leurs forces, de leurs possibilités.

On sent que tu les aimes et que tu les aimes « vrais ».
Oui, voilà. Ils sont touchants d’abord pour moi, et parce que j’y crois, que je ne m’en « sers » pas. Donc bon, je savais que je les mettais dans un vrai merdier à la fin, je ne savais pas trop comment mais j’avais envie d’un roman de bande et ça m’a intéressé ensuite de travailler sur ces équilibres de bande. On rigolait avec mon éditeur, en se disant : c’est Enid Blyton versus Stephen King, ce truc.

Comment est-ce que la réalité, l’actualité, sont venues alimenter ton récit ? Ça intervient sous forme d’anecdotes (comme l’heure d’été p. 87 ou Ça avait des allures d’automne malgré la lumière de fin mars p. 136), ce qui fut « notre » cas à tous, ou autrement ?
Les trucs comme l’heure d’été, la météo, tout ça, c’est pour donner à mes lecteurs des impressions de réel, ça me plaît.
Pour le reste, c’est en écrivant le roman que j’ai réfléchi à la situation sanitaire, pas l’inverse – j’ai toujours besoin d’écrire pour savoir ce que j’en pense, et ça m’évite souvent d’écrire une fois que je sais, c’est à dire de façon didactique.
Il y a d’évidentes différences entre la situation de l’amok et la nôtre, et j’y tenais, notamment au début, pour qu’il y ait une distance, qui permettait la violence sans qu’elle soit anxiogène.

Pendant que tu écrivais, lisais-tu les journaux ou, sur les réseaux, les réactions des « gens » à l’actualité ? Au contraire, t’en préservais-tu ? Ou n’en avais-tu tout simplement pas le temps ?
Je lis les infos tous les jours, beaucoup, donc le réel retentit dans tous mes romans, forcément. Mais je ne lis pas les commentaires des gens, parce que le forum de commentaires des sites d’info, c’est souvent les basses-fosses, ou les fosses d’aisance de la réflexion, trouvé-je.
En revanche, par exemple, quand il y a une crise de confiance dans la parole des gouvernants, et que mes habitants remettent en cause Françoise [la maire de l’île], je ne sais pas si c’est une contagion du réel au roman ou si c’est juste logique que ça se produise, dans le réel et dans le roman.
Sur FB, j’ai très très peu lu de commentaires, d’avis, d’opinions, parce qu’on ne savait rien, donc il n’y avait rien à dire, juste se taire et travailler. J’ai en revanche croisé le travail des gens qui au lieu de commenter, bossaient et racontaient, des écrivains qui écrivaient, des dessinateurs qui dessinaient, des profs des écoles qui enseignaient. Mais pas des commentateurs.
Ensuite, le réel était déjà beaucoup là parce que j’avais passé deux mois sur l’île, que j’avais posé plein de questions, eu plein de réponses, que je savais comment ça se passerait si tout était coupé [l’île coupée du monde]. Je ne la connais pas tant, mais je l’ai fréquentée 2 mois dans cette perspective. J’avais demandé au boulanger combien il faisait rentrer de farine, discuté avec l’épicier pendant deux heures, et avec le maire des dizaines d’heures…

Tu l’as « vécue » et parcourue en l’envisageant confinée et organisée en autarcie ?
Oui ! Ça m’intéresse toujours, de travailler à partir d’un existant, ça crée des contraintes qui empêchent le roman d’être idéaliste ou unilatéralement noir. J’essaye toujours que ce soit un truc où le réel rentre, pour que le roman puisse servir d’expérience réelle, à son tour, et dise quelque chose du réel.

En quoi les retours des lecteurs et lectrices influencent le déroulement de l’histoire, s’ils l’influencent ? Si oui, te laisses-tu influencer sciemment ou bien t’en rends-tu compte a posteriori ?
Alors, ça n’influence pas directement. Par exemple, je me suis interdit de jouer avec les hypothèses des uns, des autres, de les manipuler.
En revanche, parfois, à cette occasion, je me rendais compte que j’avais oublié une question logique.
Peut-être que dans un processus normal, elle serait venue après coup, en dialoguant avec l’éditeur pendant six mois sur la version initiale. Là, on n’avait pas le temps. Mais par exemple, quand un lecteur dit : « ah ben oui, je me demande où est passé le couteau d’Hugo, dans la casemate ? », je me dis : « mais oui, au fait, ce couteau ! » et ça fait naître une scène de bagarre dans la casemate qui inaugure la montée de l’affrontement.

Est-ce que tu dirais qu’il y a une partie de ce qui est normalement échangé avec l’éditeur qui a été prise en charge par les lecteurs, sans le décider ?
Plus que les échanges avec l’éditeur, les lecteurs ont pris le rôle qu’a le temps, d’ordinaire.
Je n’avais pas de temps devant moi, comme d’habitude, six mois à ruminer et relire le texte mais j’avais une cinquantaine, parfois plus, de personnes qui réagissaient, à vif, et me renvoyaient ces questions que je n’avais pas le temps de me poser.

Comment l’éditeur exerce-t-il son boulot ? Comment t’accompagne-t-il dans cette écriture ? Quid de la relecture et de la correction ?
Les éditeurs sont deux, Xavier [d’Almeida] et Marianne [Joly]. Ils relisent au jour le jour. Là, depuis trois ou quatre semaines, je leur envoie dans l’après-midi, au mieux, l’épisode du lendemain, ils bossent sur le texte, me le renvoient avec une tonne de corrections, je valide, repropose, leur renvoie, et ensuite, ils essayent de virer les coquilles.

Quel flux tendu !! Mais ça doit être hyper stimulant aussi, non ?
Oui, on s’amuse, aussi, y a un côté passionnant, ludique, excitant, tendu…

Tu es confiné avec ta famille, est-elle, sont-ils intervenus dans l’écriture ? Dans l’histoire ?
Forcément. Déjà, ça change l’ambiance du confinement quand tu écris huit heures par jour et que tu es bloqué chaque jour à 18h [heure de la mise en ligne de l’épisode du jour].
Ils te lisent au quotidien, donc commentent au quotidien, pas quand tu as déjà une moitié solide (je leur montre souvent en cours d’écriture).
Et puis, on s’est fait environ un apéro-hypothèses par semaine, à la maison, et ça a alimenté ma réflexion. Je les écoutais, je me disais : « ok, ça produit tel effet ».
En plus, dans la mesure où on a monté la version audio, les interférences sont nombreuses.
Si tu ajoutes que ma femme et ma dernière étaient avec moi pendant les deux mois sur l’île, ça fait beaucoup d’interactions.

C’est encombrant ? Enrichissant ? Juste différent ?
C’EST COOL !
J’aime bien que ma famille comprenne mon boulot, qu’on en discute. Je trouve ça bien. J’ai la chance de faire un travail qui intéresse ma femme et mes mômes.

Vous arrivez à faire converger vos avis ? Ça ne finit pas en pugilat ?
Ah, mais leur avis, c’est leur avis, l’auteur, c’est moi, hein…
Plus sérieusement, quand ils étaient jeunes, mes enfants m’ont tous dit un jour ou l’autre : « moi, à ta place, je ferais… », et je leur ai répondu : « t’es pas à ma place, mais si tu veux le faire, fais-le… ».
Je ne veux pas qu’ils vivent un truc par procuration.
Et je ne veux pas non plus qu’ils puissent faire abstraction des huit heures que ça m’a pris. Parce que c’est dans ces huit heures qu’il se passe des trucs, pas dans l’idée initiale.
Donc, c’est super clair, on discute d’un texte terminé et ils ont un avis dessus qui me fait réfléchir, avancer, parce que le chapitre d’après doit s’écrire.
Je pense que c’est un peu le même rapport qu’entre un auteur dramatique et la troupe qui crée sa pièce. Au fil des répéts, des choses s’amendent, une compréhension commune. Mais c’est le cas aussi avec certains des lecteurs qui sont là à chaque lancement. L’analogie du feuilleton avec le spectacle vivant « en train de s’écrire » me frappe.

Dirais-tu que c’est une écriture plus vivante ? Non pas dans le résultat mais dans sa vie d’écriture, parce que faite de plus d’échanges ? Dirais-tu que tu es moins seul ?
Oui. J’en parlais avec ma douce hier. Elle me demandait si ce n’était pas frustrant, huit heures de taf pour des réactions dix minutes après la mise en ligne, ce contraste du temps qu’il faut pour écrire et pour lire, et je lui répondais : en fait, le contraste est moins grand qu’entre les 6, 10 ou 18 mois que prend l’écriture d’un roman normalement et les trois jours de lecture.
Là, au moins, les lecteurs et moi, on avance au même rythme. Ça me prendra 45 jours à le faire, ça leur prendre 45 jours à le lire. Et ça, c’est très particulier.

Dans quel état de fébrilité ou de créativité le format feuilleton à échéance quotidienne te plonge-t-il ? Qu’est-ce que ça change dans la manière d’organiser ton écriture, dans ton rapport à l’écriture ?
Je n’aurais pas pu faire ce feuilleton si je n’avais pas une grande confiance en mes propres moyens, et dans les gens qui m’éditent. Parce que ce qui change fondamentalement, c’est que je n’avais pas le temps du doute, du repentir, de la reprise… de me demander : est-ce publiable ? ou « a-t-on raison de corriger en ce sens ? ». L’état différent dans lequel ça me place, c’est d’abord ça : pas de place pour le repentir, tu dois travailler à partir du matériau déjà publié, comme une donnée de plus, en plus du réel.
L’autre état différent, c’est un rythme extrêmement épuisant tenu sur un temps long – normalement, je ne travaille à ce rythme qu’en m’accordant des pauses-procrastinations. Là, on n’avait pas le temps. Et je crois que cette fatigue est intéressante et produit un lâcher-prise, une spontanéité de l’écriture, une urgence, qui convient à ce type de récit, qui va s’accélérant…

Est-ce que tu as abordé le suspense de la même façon, ou as-tu travaillé la tension narrative différemment à cause de « l’interruption » de lecture par rapport à un livre dont on a tous les chapitres en main ?
Un chapitre de feuilleton, ça n’a rien à voir avec un chapitre de roman, et ça, je l’ai découvert très vite.
Chaque chapitre est un petit truc autonome qui doit s’insérer, mais aussi, se suffire, produire son lot d’émotions, ne pas être monochrome, appeler le suivant sans frustrer, supporter 24h d’attente, ouvrir des pistes qui serviront bien plus tard ou pas.

Ça s’approche d’une écriture de série, non ?
J’imagine. J’en regarde très rarement. Disons que la différence, c’est qu’on ne prépare pas les saisons suivantes.
Pour en revenir au rythme, l’autre truc important, c’est que la lecture est interrompue.
Je réfléchis toujours mes rythmes de roman sur une « partie », au moins. C’est illusoire, mais j’essaye de garder mon lecteur pour une heure, de le faire entrer, circuler, respirer, à des rythmes différents. Je sais bien qu’il peut être interrompu par un coup de fil, ou un besoin naturel, mais bon, je réfléchis toujours le truc comme ça, c’est le travail final sur chacun de mes textes : redécouper, en paragraphe, en chapitre, en parties, avec des pages blanches… comme un truc musical.
Là, c’est pas possible.
Chaque chapitre est un set.
C’est pas illogique, à l’ère de la playlist c’est induit par le numérique, on n’est plus dans le double-vinyle concept.
Du coup, j’avais toujours rêvé de faire un feuilleton, je suis enchanté de tout ce que je découvre et ça me confirme dans le fait que ce que je préfère faire, c’est écrire pendant dix mois un gros roman papier.
Attention, hein, je ne me fais pas chier une minute, je suis enchanté de le faire, et c’est incroyablement gratifiant, le dialogue avec le lecteur du soir !
Mais j’ai l’impression que le gros roman travaillé et retravaillé peut aller encore plus loin.

Tu n’as as été approché par la télé, le ciné, les plateformes de séries ?
Non, on a parfois envisagé d’adapter un de mes romans, mais j’ai toujours dit que le job ne m’intéressait pas. On peut adapter, pas de problème, mais c’est pas moi qui le fais.

Et puis il y a cette question à laquelle on n’a pas eu de réponse, qui tournera comme un running gag : est-ce que tu te fais pleurer, parfois, quand tu écris ?
Parce que nous faire pleurer, c’est ce que Vincent fait, parfois.

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©D.R
Vincent Villeminot – Éditions Sarbacane

Vincent Villeminot a été journaliste, il est aujourd’hui écrivain à temps plein. Il est toujours curieux et gourmand d’expériences littéraires.
Il a participé au projet collectif U4 (une histoire, 4 auteurs, 4 personnages, 4 points de vue, 1 série en 4 tomes à lire dans l’ordre qu’on veut). Vincent a signé le tome Stéphane.
Il avait toujours eu envie d’explorer le format feuilleton. C’est chose faite.

Il a écrit : La confrérie des âmes (tomes 1&2, chez Plon), Le livre des mondes perdus (chez Fleurus), Whisper Girls (tomes 1&2 chez Fleurus), Instinct (tomes 1&2&3), chez Nathan, Réseaux (tomes 1&2 chez Nathan), Ma famille normale contre les zombies & Ma famille normale contre les yétis (chez Nathan), U4 : Stéphane (chez Nathan/Syros), La brigade de l’ombre (tomes 1&2&3, chez Casterman), Les Pluies (chez Fleurus), Samedi 14 novembre (chez Sarbacane), Le copain de la fille du tueur (chez Nathan), Nous sommes l’étincelle (chez PKJ) et Fais de moi la colère (aux Escales).

Carte Île-d'Aix.svg

L’île d’Aix est une des quinze îles du Ponant, dans le golfe de Gascogne.
En gros, elle est située entre Ré et Oléron, à côté de Fort Boyard, en-dessous de la Rochelle et un peu au-dessus de Rochefort, à 6km des terres.

L’île est fortifiée. Elle est composée de forts, de batteries (petits groupes de pièces d’artillerie) et de murailles. Le bourg intramuros est séparé du fort de la Rade au sud, et du reste de l’île, au nord, par des fossés
L’Île a connu une forte activité sous le Premier Empire.
Environ 220 personnes vivent sur l’île d’Aix aujourd’hui.
L’île organise chaque année en mai, hors période de confinement bien sûr, un salon du livre jeunesse, Aix Librix, qui ravit auteurs, illustrateurs et « spectateurs ».
De janvier à mars 2019, Vincent Villeminot y était en résidence.
C’est là qu’il a commencé à concevoir L’île.

L’île est aussi à écouter.
Ce sont d’abord des lectrices qui ont eu envie de mettre en voix quelques chapitres comme Amélie Muller (avec son aimable autorisation) ICI.
Et puis la Villeminot team a dévoilé sa propre mise en voix, à découvrir sur différentes plateformes dans les liens ci-dessous:
Sur Spotify – Sur Deezer – Sur PodcastAddict – Sur YouTube.
On s’est promis avec Vincent de revenir sur cette aventure de mise(s) en scène.
On te racontera.

L'île, Vincent Villeminot

L’île
un feuilleton inédit
de Vincent Villeminot
aux éditions PKJ
à lire jusqu’au 11 mai
ici : https://www.calameo.com/books/006189501b879d3f34348

Splendeurs et misères de la correction – Entretien avec Edith Noublanche – Yann

Photo : Chloé Radiguet

C’est ta page FB « Édith Noublanche correctrice-relectrice » qui a attiré mon attention sur ton métier. Il faut reconnaître que, dans la nébuleuse des métiers du livre, ce n’est pas celui dont on parle le plus souvent. Comment l’idée t’est-elle venue ?

L’idée de parler de mon métier date de quelques années. C’est Alban Orsini qui me l’a soufflée. Il m’avait dit que, parmi mes connaissances, beaucoup n’avaient aucune idée de ce que je faisais vraiment (correction traduction, animation de rencontres littéraires, etc.). Il m’avait suggéré de me rendre plus « visible » à l’aide d’un blog. Il l’ignore, mais après réflexion je me suis lancée. J’ai fait ça dans mon coin, un peu comme si c’était honteux. J’ai réalisé que j’avais des visiteurs, mais pour des raisons privées j’ai lâché, avant même d’avoir ébruité ma tentative.

Un peu plus tard, j’ai éprouvé l’envie de me remettre à parler de mon activité, mais reprendre le blog me semblait difficile. J’ai pour ainsi dire cessé les animations. Côté traduction, je bois du petit lait aux déclarations d’un Claro ou d’un Elias Sanbar, après lesquels je n’ai pas le sentiment d’avoir grand-chose à dire. Le seul domaine où j’avais l’intuition d’avoir une expérience à partager, c’était la correction.

Pendant le dernier Firn (Festival international du roman noir) à Frontignan, j’ai eu une conversation avec Michel Douard, qui m’a suggéré de me faire une page FB — ne serait-ce que pour y publier les couvertures des livres sur lesquels j’ai bossé. Ça a été un déclic. Je suis allée chercher confirmation auprès de Franck Bouysse, à qui j’ai demandé si parler de mon travail de correctrice serait une bonne idée. Sa réponse a fini de me convaincre.

Le processus était enclenché. J’ai commencé à réfléchir à l’ouverture d’une page pro sur FB. Les couvertures seules, c’était un peu léger, pas assez vivant. J’ai donc envisagé de broder, d’expliquer aux gens ce qu’est mon métier, comment je le vis, combien je l’aime et pourquoi il m’arrive cependant d’avoir envie d’arrêter. C’est alors devenu une sorte de journal, sans en être vraiment un. Finalement, ça me ressemble assez : on ne sait pas trop où ça va, mais ça y va ! En tout cas, tant que des gens lisent mes petits billets et semblent y trouver de l’intérêt, je poursuis ; j’ai le sentiment d’y faire un peu œuvre utile, puisque, comme tu l’as dit, le métier n’est guère connu.

Il y a un aspect très pédagogique dans tes posts. Tu as suivi une formation d’enseignante ?

Bingo ! (Rires.) Je l’ai été. J’ai été prof et formatrice, deux boulots pour lesquels je n’ai jamais vraiment eu l’impression d’être formée, mais que j’ai aimé exercer et qui visiblement m’ont laissé des traces. Ça me fait rire, car en fait j’ai très peur de transformer mes billets en leçons, notamment lors des explications linguistiques et grammaticales. Là, tu viens de tirer la sonnette d’alarme.

Les gens qui parlent ex cathedra ne m’ont jamais intéressée. Au contraire, je les ai toujours trouvés un peu ridicules avec leur jargon, leur posture. Attention, il ne s’agit pas de niveler par le bas lors du partage, mais d’être intelligible. Ne pas se mettre au niveau de celui auquel on s’adresse est une marque d’indélicatesse, voire de fragilité. Comme si se faire comprendre de tous pouvait vous priver de quelque chose ! Se constituer une expérience ou un savoir-faire pour s’en gargariser, je trouve ça pitoyable. En fait, j’aime avant tout le partage et la transmission. Je souhaite être entendue et comprise, sans jamais passer pour une donneuse de leçon.

Tu abordes différents aspects de ton métier, sans tabou, en particulier la rémunération. Parviens-tu à vivre de ce métier ?

Parler en s’interdisant de dire certaines choses n’est pas vraiment parler. Donc je m’exprime sur toutes les facettes du métier. Quand on évoque un travail, l’argent est carrément le nerf de la guerre. On sait tous que les métiers du livre ne sont pas le plus sûr moyen de faire fortune, a fortiori pour des petites mains dans mon genre. Quand, par-dessus le marché, la petite main en question bosse avec un statut d’indépendant, c’est encore plus compliqué. J’ai longtemps ramé très dur, mais aujourd’hui je peux répondre oui à ta question, et ça me fait vraiment plaisir.

Je ne peux pas donner mon salaire, puisque je n’en ai pas. Pour le chiffre d’affaires, il va il vient d’une année à l’autre, et il n’est pas constitué que de corrections de manuscrits. Il n’est donc pas représentatif. Je fais une correction pour un groupe industriel — elle m’occupe trois mois. Rien à voir avec la littérature, mais grâce à cela j’assure une bonne partie de mon chiffre… et ma sérénité. C’est ma grande correction lucrative. Certaines années, j’ai aussi en complément des revenus tirés de la traduction. Et puis il y a également la correction de thèses. Tout cela et la correction de manuscrits mis bout à bout, j’ai finalement réussi à faire mon trou — un petit trou, mais un trou quand même —, l’angoisse principale étant que les éditeurs avec lesquels je bosse régulièrement me lâchent. Bien sûr, si ça devait arriver il y en aurait d’autres pour les remplacer, mais dans l’intervalle je risquerais de renouer avec les difficultés financières. Or j’ai eu mon lot.

Une fois que j’ai dit ça, la question de savoir ce que veut dire « vivre d’un métier » reste posée. Ce que je gagne ne suffirait sans doute pas à beaucoup, mais c’est adapté à ma vie, mes besoins… et mon inexistante soif de colossal pouvoir d’achat. (Rires.) Tant que j’ai un toit sur la tête, de quoi manger et de quoi me promener de temps en temps, je suis satisfaite. Je dois être sincère : je mériterais vraiment de gagner plus, au vu de ce que je sais faire, de mon niveau d’études, du temps que je passe à bosser. Mais ce que j’ai, comparé à ce que j’ai eu, c’est Byzance, alors j’aurais mauvaise grâce à faire pleurer dans les chaumières.

Au-delà de la description des différents aspects de ton activité, tu as publié un certain nombre de posts autour de règles grammaticales, de la ponctuation ou de la syntaxe, des rappels souvent pertinents et utiles (en ce qui me concerne, en tout cas). La relecture d’un texte va bien au-delà de ce qu’on pourrait imaginer, semble-t-il …

Oh oui alors ! C’est très vaste. Si corriger consistait à vérifier l’orthographe d’un texte comme on corrige une dictée, n’importe qui ou presque pourrait s’y coller. D’ailleurs tous les lecteurs le font, ce qui conduit beaucoup de gens à penser que corriger n’est pas un métier — voire que tous les correcteurs sont des brêles, dans la mesure où eux parviennent à trouver des fautes que les pros ont oubliées. C’est une de mes motivations pour parler du boulot de correcteur. Ce travail exige concentration, curiosité ; il nécessite de savoir convoquer ses connaissances (de préférence nombreuses), de se focaliser sur chaque mot en conservant une vue d’ensemble. Il faut aussi mémoriser chaque tournure pour s’assurer, si on la retrouve plus loin dans le texte, qu’elle est effectivement identique à l’occurrence précédente, le tout en évitant les répétitions, en vérifiant le contenu et en supprimant les incohérences, sans cesser d’observer le ton et le rythme des phrases. Cette liste n’est même pas exhaustive. C’est parfois un énorme casse-tête, d’autant plus compliqué qu’on n’a pas le temps de traîner, qu’on nous attend pour imprimer. C’est une somme de travail insoupçonnée, dont le résultat surprend même les auteurs.

Tu travailles pour plusieurs maisons d’édition, mais ton nom est régulièrement associé à la Manufacture de Livres (que tu cites toi-même assez souvent). Qu’est-ce qui fait la particularité de cette maison ?

Pierre Fourniaud bien sûr ! Qu’on m’associe à la Manufacture de livres me fait toujours extrêmement plaisir. C’est Pierre qui, le premier, m’a fait cet honneur, et c’est avec son accord que j’évoque nos collaborations. Enfin… je lui ai demandé la première fois. (Rires.) Avec son air de ne pas y toucher et sa formidable capacité à faire de chouettes choses sans rouler des mécaniques, il est unique. Je connais pas mal de gens dans l’édition, mais pour moi il est le boss. C’est un éditeur compétent et talentueux, qui m’accorde sa confiance, mais si je suis autant attachée à lui c’est que l’homme aussi gagne à être connu. Il est délicat, indulgent, plein d’empathie. Ajoute à cela un humour et une gentillesse à toute épreuve : comment ne pas fondre ?

Une maison ressemble toujours à celui qui la dirige. Pierre Fourniaud a créé La Manufacture de livres, et La Manufacture de livres c’est lui.

Mon enthousiasme peut surprendre ceux qui ne le connaissent pas, mais fais le test, va sur un salon ou à un festival accueillant plusieurs auteurs Manufacture de livres et tu comprendras mieux. Premier signe particulier : Pierre est là. Deuxième signe particulier : on a l’impression de se retrouver face à une bande. Je vois régulièrement plusieurs auteurs d’une même maison réunis, mais il n’y a qu’avec la Manufacture de livres que j’ai cette impression de groupe et que je ressens cette ambiance : Magic Fourniaud, je te dis.

Pierre « Magic » Fourniaud – Photo Edith Noublanche.

Parlons chiffres, un moment… Combien de manuscrits corriges-tu en moyenne sur une année ? Quel est le temps que tu passes sur chacun d’eux ? Combien d’interventions ?

Difficile d’être très précise, car ça varie. En effet, corriger 250 000 signes ou en corriger 1 000 000, c’est très différent en termes de revenus ou de temps passé. La vraie question pour un correcteur est celle du nombre de signes corrigés. Et je vais te dire franchement, je n’ai encore jamais fait le calcul. Disons, pour ne pas avoir l’air d’esquiver la question, que ça revient à un à deux manuscrits par mois. Mais je ne suis pas sûre que ce soit vrai. (Rires.)

Pour revenir à ma réponse, cette moyenne peut paraître peu, mais il faut garder à l’esprit que le temps passé sur chaque texte varie selon la taille et l’état, et qu’il y a deux relectures.

Le temps passé dépend aussi du délai arrêté avec l’éditeur pour la correction. Pour ma part, plus j’ai de temps plus je bosse. Je ne compte jamais mes heures : vu que le résultat ne sera jamais parfait, tant que j’ai un manuscrit je continue de bosser dessus. Le nombre d’heures peut devenir assez impressionnant.

En théorie, pour avoir une idée du temps nécessaire à la correction, il faut procéder à un calcul simple : on divise la taille du manuscrit (le nombre total de signes du texte, cf. l’outil de révision Word) par le rythme le plus lent de relecture parmi ceux qui servent de référence (8000 signes à l’heure). On obtient un nombre d’heures à passer sur le texte par passage de relecture. Je vais te faire une confidence : je ne sais pas m’y tenir, je l’emplafonne allègrement et systématiquement. Je suis un très mauvais exemple.

Quant aux interventions, leur nombre est souvent impressionnant. J’en fais plusieurs centaines pendant le premier passage, et encore pléthore au second. Quand on regarde l’ensemble (les répétitions, la typographie, la syntaxe, la grammaire, l’orthographe, mais aussi la cohérence, etc.), ça chiffre vite. Même les auteurs sont surpris. Je ne crois pas exagérer en disant que les manuscrits à moins de 1 000 interventions sont rares —, et ce, bizarrement, quelle que soit la taille du manuscrit.

Comment se passe le travail avec l’auteur ? Tu lui fais des suggestions, qu’il accepte ou pas ? En cas de désaccord majeur, quel est l’avis retenu ?

Tu viens de résumer le pire scénario : celui où des suggestions, des échanges mèneraient à des désaccords quasi insurmontables.

La coopération avec l’auteur varie selon les maisons. Je corrige sur écran. L’échange se passe par conséquent a minima via l’outil de révision. Je fais mes corrections, mes commentaires, mes suggestions, sans aucune envie de me substituer à l’auteur.

Certes, je débarque, je mets les pieds dans le plat, mais les auteurs sentent bien que je ne suis pas intrusive. Je conserve toujours au maximum le texte initial. Je pointe des choses et l’auteur fait ses choix, que je respecte, mon but n’étant pas nécessairement qu’il se range à mon avis, mais plutôt qu’il sache ce que chaque choix induit. Sur quoi pourrait-il bien y avoir désaccord majeur avec pareilles dispositions ?

À t’expliquer ça, je réalise que pointer plus de mille éléments sans dénaturer un texte ni froisser son auteur, ça doit effectivement être un métier ! (Rires.)

Et quelle est la part d’intervention de l’éditeur ?

L’éditeur a choisi le texte. Dans le cas où il estimait que des choses étaient à modifier, il a bossé en amont avec l’auteur sur tout ce qui est structure, etc. Dès que la forme, l’histoire, la structure lui conviennent, il me passe le relais. Il me confie le texte, et ce sera lui qui me paiera une fois le travail accompli. Pour ce qui est de la correction, il n’intervient généralement pas. Cependant, si conflit il devait y avoir entre l’auteur et le correcteur, il faudrait un arbitre : ce serait alors l’éditeur qui trancherait.

Tu ne relis et corriges que des textes en français ? Pour une traduction, le travail de relecture-correction est-il systématiquement à la charge de la personne qui traduit ?

Les textes que je relis sont des publications originales, des rééditions ou des traductions, d’auteurs vivants ou morts, en ou vers le français.

Dans le dernier cas, l’éditeur achète les droits d’un livre étranger, qu’il fait traduire. Le traducteur devient alors l’auteur de la traduction. Une fois la traduction bouclée, elle part en relecture, à l’initiative de l’éditeur — qui va payer le correcteur. La correction de la traduction se passe alors presque comme n’importe quelle correction.

Relire des traductions est passionnant. J’ignore si j’aime autant cela parce que je traduis moi aussi, mais c’est un exercice qui me plaît particulièrement, même s’il n’est pas toujours simple. À force de décortiquer le texte français, on parvient souvent à voir où ça pourrait avoir coincé dans la traduction. C’est là que ça devient fascinant. On peut corriger une traduction sans connaître le moins du monde la langue source. J’ai par exemple corrigé et révisé des traductions du japonais ou de l’ukrainien sans pouvoir lire le texte original, ce qui ne m’a pas empêchée de faire mon boulot. Et plutôt pas mal, je crois, car les traducteurs apprécient énormément. Mais là encore, pour que ça se passe bien, il faut rester à sa place et ne pas se prendre pour la traductrice ou le traducteur.

Photo Edith Noublanche.

Malgré le soin et l’attention que tu apportes à ton travail, il y a toujours le risque de passer à côté de quelque chose. Il faudrait un correcteur pour la correctrice ? Plus sérieusement, le lecteur peut parfois, à la vue de certaines coquilles, se demander si le texte a bien été relu et corrigé.

Là, tu touches le point sensible. Ce boulot est un boulot de maso. Sans langue de bois ni fausse modestie, je me sais effectivement minutieuse et sérieuse. Je m’efforce toujours de rendre le meilleur texte possible dans le temps imparti. Mais pour sûr, il me faudrait, il nous faudrait à tous, nous relecteurs, un correcteur ou relecteur balai avant impression.

Des correcteurs après impression, il y en a autant que de lecteurs du texte. Et ils sont impitoyables. Du genre à se demander au vu d’une poignée de fautes, si un texte a été relu, ce qui selon les jours peut me faire rire ou m’exaspérer.

Bien sûr qu’il reste des fautes, qu’il ne devrait pas y en avoir et que c’est regrettable, mais quand tu as fait 1000 interventions et que tu aurais dû en faire 1020, as-tu vraiment failli ? Même le fisc est plus cool avec sa tolérance de 5 % d’erreur ! (Rires.)

J’aimerais que, plutôt que de se demander si un texte a été corrigé, les gens qui sont effrayés par 15 fautes dans un roman de 450 000 signes se posent la question de savoir ce qu’ils auraient trouvé, si le texte n’avait pas été corrigé.

Pour en revenir à moi qui ne suis qu’humaine, donc faillible, je laisse inévitablement des choses. Ça me fait certainement passer pour une incompétente aux yeux de beaucoup de gens, j’en suis convaincue. C’est regrettable et ça me mine souvent. Et je ne te dis pas dans quel état ça me met vis-à-vis de l’éditeur et de l’auteur.

Pour éviter cela, je ne vois qu’une alternative : soit je deviens parfaite — mais il y du boulot et, il faut se faire une raison, ce n’est pas gagné —, soit l’éditeur paie deux à trois correcteurs pour que chacun fasse plusieurs relectures du même texte (et là on sera peut-être enfin proches de quelque chose d’impeccable).

Comme je reste lucide quant à la faisabilité de ces propositions, j’ai trouvé une parade : je fais mon boulot du mieux possible, je reste humble et j’encaisse les coups.

Je suis très atteinte par les fautes que je n’ai pas corrigées ; c’est alors la conviction d’avoir accompli un travail sérieux qui me sauve la mise. Quand j’ai raté quelque chose, que ça me déprime et que je vais mal, j’ouvre le document que j’ai corrigé, je regarde le compteur du nombre d’interventions, ce qui me fait immédiatement relativiser et me remonte un peu le moral. Mais pour être honnête, ça me donne régulièrement envie d’arrêter, tellement c’est frustrant et horrible. Je continue cependant, car une petite voix à l’intérieur me dit que je fais malgré tout plus de bien que de mal aux textes qui me sont confiés. Le jour où je n’entendrai plus cette voix, j’arrêterai.

Ton plus grand plaisir ou ta plus grande fierté en tant que correctrice ?

(Rires.) C’est gentil d’enchaîner là-dessus après le quasi-goudron avec plumes pour les fautes qui restent.

J’en ai deux qui me viennent à l’esprit, et qui sont la réalisation de petits graals professionnels.

Je dois la première joie mêlée de fierté à Pierre Fourniaud (encore lui). Grâce à Pierre, j’ai fait partie de l’aventure de Né d’aucune femme, de Franck Bouysse.

Un succès de librairie, c’est franchement pas mal. En ne bossant pas chez un poids lourd, j’aurais pu l’attendre à vie. Or j’en voulais un — pas un poids lourd, mais un succès. J’avais envie d’avoir apporté ma petite contribution à un succès. C’est fait. De plus, ça a été le couronnement d’une très belle histoire de plusieurs années. Que ça me soit arrivé avec Pierre et Franck, c’était évidemment la cerise sur le gâteau.

La deuxième joie et fierté, je la dois à une grande traductrice de littérature de genre, Sara Doke, avec laquelle j’ai travaillé dans le cadre de corrections pour le Diable vauvert. Pour son premier roman, La Complainte de Foranza, aux éditions Leha, elle m’a fait la joie de m’« emmener ». De la même façon que j’avais envie d’être associée à un succès de librairie, je rêvais qu’un jour un auteur aime notre collaboration au point de me transformer en une sorte de bagage. Sara a exaucé mon vœu, et je lui en suis très reconnaissante.

Tu as travaillé sur tous les romans de Frank Bouysse, qui quitte la Manufacture de Livres pour Albin Michel. Est-il prévu que tu le suives chez cet éditeur ?

Non. Albin Michel a ses correcteurs, et Franck va sans doute trouver parmi eux quelqu’un de très bien pour me succéder. J’ai adoré le travail avec Franck, et je sais qu’il a apprécié lui aussi. Mais tu sais quoi ? Il n’y a pas divorce entre Franck et La Manufacture de livres, donc on va certainement retravailler ensemble tôt ou tard, j’en suis intimement persuadée.

Que lis-tu en dehors de ton travail ?

Je lis beaucoup de nouveautés. J’ai une chronique radio depuis un paquet d’années maintenant, donc je lis pour parler de textes qui, je crois, intéresseront les auditeurs.

Quand je ne lis ni pour corriger ni pour chroniquer, je lis en allemand. En tant que traductrice, je suis forcément à la recherche de textes à faire découvrir. J’ai notamment des liens particuliers avec une magnifique maison d’édition autrichienne que j’essaie de suivre au maximum.

En fait, travail et plaisir se mélangent. J’arrive cependant à dégager un peu de temps de lecture dont je ne fais rien professionnellement. C’est ma lecture égoïste en quelque sorte. Je lis alors « par fidélité » : je lis mes amis — à force j’en ai quelques-uns (Rires.) —, et les auteurs qui m’ont touchée quand j’ai été leur interlocutrice en entretien. De la même façon, je lis ce qui se rapporte à l’histoire, l’actualité et la littérature des pays que j’ai visités. Cela peut paraître étrange, mais c’est ma façon de ne quitter ni les gens ni les pays aimés. Enfin, je ne pars jamais en voyage sans au moins un classique, une façon de me ressourcer tout en revenant aux sources. Ou le contraire.

Photo Edith Noublanche.