Sa Majesté Clodomir, Christian Casoni – Un entretien – Aire(s) Noire(s)

« Chez Vincent Quéré, c’est meublé comme chez sa grand-mère. Bosco voit déjà arriver la bouteille de Cinzano pour l’apéro, et la tartine de rillettes pour éponger. La banlieue où il vit, c’est collector, une rétrospective Jean Gabin. Son épouse disparaît quand elle passe devant le papier peint fleuri. Maniabosco entend sourdre sa voix du fond de cette Toussaint murale, dans la réfraction des bouquets verts et beige : « Vous resterez dîner avec nous, Victor ? J’ai fait du pot-au-feu. »

On avait rencontré Christian Casoni en juin 2020 pour discuter de Juke – 110 portraits de bluesmen. Il est de retour aujourd’hui avec tout autre chose et il nous semblait judicieux de le soumettre à la question avec, à nouveau, l’aide précieuse du complice Didier Hubert (aka Raoul Méjols sur les réseaux sociaux).

« Victor Maniabosco, commandant de police, a beau être peinard, il a toujours le chic pour se foutre dans la merde. Quand un vieux béguin vient se rencarder sur des trafiquants d’antiquités, le flic n’imagine pas qu’il va se fourrer dans une guerre de clans remontant au début du Moyen-Âge et que cette tempête mérovingienne va brasser autant de cadavres, embarquant sur son passage tous ceux qui s’y frottent. » (4ème de couverture).

Nous avons fait connaissance il y a deux ans, lors de la sortie de Juke , 110 portraits de bluesmen (Le Mot et Le Reste) qui avait donné lieu à un premier entretien. Vous voilà de retour aujourd’hui avec ce que je serais tenté de qualifier de «polar mérovingien». Vous êtes un spécialiste du grand écart ?

Je conteste la qualification de « polar mérovingien », mais vous la nuancez vous-même un peu plus bas. Clodomir est un polar tout court, qui met en scène des descendants de rois mérovingiens. Les rois mérovingiens sont fascinants, car sujets à de terribles dénigrements depuis les Carolingiens. Ceux de la dynastie suivante ont fait de ces roitelets des personnages de comédie italienne. Avant qu’on ne commence à creuser le sujet et à dissiper certains préjugés les concernant, les Mérovingiens c’est un peu Affreux, Sales et Méchants. C’est un bon départ ! Comme je vous le disais il y a deux ans, je ne procède que par lubies. Le blues en est une, les Mérovingiens en étaient une autre. Et je fais tellement de grands écarts dans mes lubies que je porte des couches-culottes.

Autoportrait confiné.

Deux ans se sont écoulés depuis la sortie de Juke, aujourd’hui Sa Majesté Clodomir est édité et vous avez deux autres romans sous le coude où l’on retrouverait Maniabosco ? Vous écrivez vite, non ? L’urgence de la nécessité ?

Oui, j’ai deux autres histoires avec Maniabosco, mais elles sont antérieures à Clodomir. Je n’ai aucune véritable nécessité publique du côté de l’écriture, mais une édition ça fait bien plaisir. Et je n’ai pas d’urgence non plus. La preuve : vous avez décrit en trois lignes vingt-cinq ans de ma vie…

C’est vrai que Clodomir a été écrit relativement vite (un an tout compris). Je n’étais pas seul, la tête dans le guidon, j’avais trouvé trois lecteurs avisés qui m’encourageaient au fil de l’eau et me cassaient les reins au besoin pour me remettre dans le droit chemin. Parmi ces lecteurs, Nicolette Cook, qui a un œil de lynx, travaille dans le détail et ne laisse rien passer. Nicolette frotte mon orgueil au papier de verre : « À quoi tu pensais quand tu as écrit cette phrase ? ». Ces trois manuscrits lui doivent énormément.

Il y a trois périodes. En 1996 j’ai écrit Un Méchant Coup de Pompe pour régler des comptes avec… moi-même finalement. En 2000 j’ai écrit Mourez Jeunesses, tout aussi rapidement. En 2019/ 2020, j’ai donné ces deux tentatives à lire à quelques amis, notamment Raoul et la fameuse Nicolette, qui les ont trouvées bien. Alors j’ai écrit Clodomir pour ajouter une suite et justifier les dates des deux précédents : 1996 et 2000… Je craignais qu’un éditeur me reproche ce décalage dans le temps, un décalage trop modeste pour être exotique. Pourtant certaines réalités peuvent être déroutantes aujourd’hui. En 1996, les téléphones mobiles et même les ordinateurs étaient rares, on copiait encore des fichiers sur des disquettes, et internet restait un secret d’initié. J’ai donc bricolé une fausse trilogie qui aboutit au temps présent.

Photo : Christian Casoni.

Écrire vite c’est une chose, mais ce ne sont que des brouillons. Un méchant Coup de Pompe a été réécrit six ou sept fois. Mourez Jeunesses, quatre ou cinq fois. L’éditeur avait aimé Clodomir, mais pas le ton des deux précédents. Comme ils couvraient vingt-cinq ans de ma vie, que j’avais vieilli en même temps que mes personnages, que le temps nous avait donné une consistance logique, à eux et à moi, maturée au fil des ans, j’ai d’abord résisté : Ce sera les trois ou rien. Et puis merde, j’ai fini par céder. Yves Jolivet, l’éditeur, a eu la patience de me renvoyer plusieurs fois sur le métier avant d’accepter Mourez Jeunesses, qui devrait être publié dans un an si tout va bien. Et… j’ai réécrit une fois de plus Un méchant Coup de Pompe, passé une fois de plus sous la férule inflexible de Nicolette Cook ! Des trois, c’est celui qui me tient le plus à cœur. Comme, en vingt-cinq ans, d’une aventure à l’autre, les personnages s’étaient enrichis, j’ai pu me payer le luxe de leur apporter une résonance rétrospective en réécrivant les deux premiers. J’ignore encore si Le Mot Et Le Reste acceptera la nouvelle mouture du Coup de Pompe mais, si oui, les romans sortiraient à rebours : 2020, 2000, 1996.

Une page des brouillons de l’auteur.

Il n’y a peut-être pas 110 portraits ici mais c’est une liste récapitulative d’une quarantaine de personnages qui clôt le roman. Vous ne craignez pas d’effrayer le lecteur ?

Je ne me suis même pas posé la question. Quand j’ai attaqué cette histoire (on la démarre bille en tête puis on l’amende en cours de rédaction, sans quoi on ne la démarre jamais), je ne me suis par exemple jamais demandé : Est-il important que les méchants soient démasqués à la fin, sur un coup de théâtre ? Dans ce cas, il vaut mieux avoir une foison de personnages à mettre en collision pour embrouiller le lecteur et entretenir le suspense.

La trame était assez complexe comme ça, j’ai choisi de la développer de façon plus linéaire que Mourez Jeunesses. Les personnages aussi étaient chromatiquement bien chargés, et me semblaient assez pittoresques sans qu’il faille leur ajouter du mystère. Il fallait pouvoir les déplacer avec un naturel relatif, sans les encombrer d’énigmes, de non-dits et de coups de théâtre.

Mais en relisant votre question, je comprends pourquoi Le Mot Et Le Reste m’a proposé d’intégrer cette liste de personnages à la fin !

Grâce à vous, on découvre ici avec délice le concept de «faide», que Wikipédia définit ainsi : «un système de vengeance privée opposant deux familles ennemies, deux clans, deux tribus.» Ce concept, qui remonte au moins au VIème siècle, est finalement bien proche de la vendetta plus connue par chez nous et assez pratique pour poser les bases d’un polar. C’est l’idée de départ du roman ?

Effectivement, la Faide est une vendetta. L’idée de départ était plutôt : Qu’est devenu Maniabosco vingt ans après Mourez Jeunesses ? Qu’est devenue Roseline vingt-cinq ans après son Coup de Pompe ? Je ne m’en tiens toujours pas quitte avec Roseline. Je pense qu’elle sera la muse du quatrième, s’il devait y en avoir un quatrième. L’idée des Mérovingiens remonte, elle, à beaucoup plus loin. A la première partie des années 80. Je vous avais dit, il y a deux ans, que j’avais essayé de devenir dessinateur de bandes dessinées. L’idée de cette Faide à travers les siècles date de ces années-là. J’étais alors en pleine extase mérovingienne !

La succession de Clotaire ou faide royale – Source :  Apolline d’Andrésy  sur mauvaisenouvelle.fr

Pour Clodomir, il me fallait trouver rapidement un scénario. J’avais envie de commencer quelques chose, j’avais les quatre personnages principaux, je les connaissais déjà pour les avoir mis en scène… La Faide donc était une garniture au départ, un prétexte tout prêt. Après, il faut bien loger les personnages dans un biotope qui leur donne envie de vivre. Je ne les sens bien que si le décor est crédible. Je parle d’une crédibilité narrative, parce que l’environnement de cette histoire est très baroque !

Si j’ai parlé plus haut de «polar mérovingien», il convient pour être juste de préciser que le roman est contemporain. Ceci dit, vous lui donnez une patine particulière, une ambiance qui rappellerait les polars français des années 70. C’est volontaire, une sorte d’hommage à des livres ou des films qui vous inspirent ?

Je ne suis pas assez expert en romans policiers pour penser quelque chose des polars des années 70. Pour Clodomir, oui, il y a une grosse influence d’Elmore Leonard, que m’a fait découvrir Raoul. Jusque là j’étais subjugué par Donald Westlake, et j’ai appris que Leonard était une influence majeure de Westlake.

Elmore Leonard par Marc Hauser/Getty

Je suis très poreux à tout ce que je lis. Coup de Pompe était placé sous l’étoile de Marc Behm, qui écrivait des polars fantasmagoriques comme Mortelle Randonnée. (Polars, c’est pour dire quelque chose !) C’est sûrement l’influence de Behm qui donnait à ce texte la couleur d’un conte au départ. Mourez Jeunesses était lui aussi un carrefour de courants d’air : Thompson, Westlake, Amila, Sébastien Japrisot, etc. Je les ai tellement charcutés, ces deux romans, que des influences bien postérieures au premier jet s’y sont mêlées. Maintenant, je n’y retrouve plus mes petits !

Donald Westlake – Droits réservés.

Au chapitre influences, ça bruisse autour de vous, on cite des noms et c’est plutôt flatteur. Votre éditeur, dans la présentation du roman, a cette phrase : « On croirait voir Audiard débarquer chez les bourgeois déchus de Chabrol». Quant à moi, j’ai pensé à plusieurs reprises au commissaire San Antonio. Mais vous, s’il fallait absolument vous placer vous-même sous l’égide de quelqu’un, pour ce roman et les autres à venir, et sans aller jusqu’à la revendiquer, quelle(s) figure(s) tutélaire(s) planerait de manière tout à fait naturelle dans votre panthéon littéraire ? Vous pouvez abattre votre joker.

Audiard, peut-être parce que ça cause argot parfois, et que le texte promène par moments des désenchantements un peu beauf ou vieille France… On disait anarchiste de droite dans le temps. Chabrol, ma foi… Je ne sais pas. Dans cette histoire, il n’y a pas vraiment de pécores qui défendent leurs robes de chambre comme chez Chabrol. Le but n’était pas de loger dans l’intrigue une peinture de mœurs et de critiquer une certaine bourgeoisie de province. Mais on pourrait citer les atmosphères d’Audiard et de Chabrol pour d’innombrables polars français, non ? San Antonio en revanche, je récuse catégoriquement ! Si on sent la patte de Frédéric Dard chez Clodomir, c’est vraiment le hasard. Je ne suis fan ni de San Antonio ni de son auteur !

La première grosse influence des auteurs de polars français, déjà, ce sont les traducteurs ! La façon dont étaient traduits les polars américains, Thompson par exemple, ou Lawrence Block, a marqué le style des auteurs français. Je le sais, je le sens, et j’ai moi-même tenté de reproduire cette sècheresse à l’occasion. Je ne sais pas si j’en suis digne, mais j’aimerais autant que mes références penchent vers Jim Thompson, Donald Westlake, Elmore Leonard (et leurs traducteurs), ainsi que Sébastien Japrisot. Je pense avoir été marqué par l’esprit malicieux d’Henri Michaux, celui d’Ailleurs, de Voyage en Grande Garabagne, d’Un Barbare En Asie. J’ai dû emprunter aussi à de nombreux auteurs non-contemporains qui ne versent pas dans le polar, et à des historiens et des vulgarisateurs d’astrophysique… Et mon Panthéon est une énorme termitière ! En haut de la pile : Les Misérables, Les Liaisons Dangereuses, Le Passe-Muraille… Non, il y en a trop, ce n’est même pas la peine de commencer.

Maigret par Loustal.

Ah oui, Maigret ! C’est tout récent. J’ai réussi à vaincre quarante années de répulsion. J’avais essayé mille fois de lire un Maigret, et je ne pouvais pas conjurer le spectre de Jean Richard ni ces après-midi déprimants devant la deuxième chaîne de télévision. Il y a un an, j’ai trouvé deux bouquins de Maigret dans la rue. Je n’avais rien à lire, j’ai retenté le coup et j’ai découvert un univers infiniment attachant, qui commence en 1930 et s’achève en 1972. Je les ai tous dévorés l’un après l’autre, dans l’ordre chronologique. Je pourrais maintenant en parler pendant des heures.

«Vous êtes le type même du flic passif, velléitaire, sans idéal. Intelligent pour rien.» C’est ainsi que Paul Rodan décrit Victor Maniabosco, dit Bosco, personnage central du roman. C’est peu flatteur comme description … Vous le voyez également ainsi, votre «héros» ?

Oui, Maniabosco est ainsi, mais il est tout ça avec une certaine rondeur. Il est également égocentrique, dilettante, prend ses enquêtes pour un jeu et se laisse gentiment corrompre. C’est un fin limier mais un mauvais flic. Il ne sait jamais quoi faire d’un coupable quand il l’a démasqué. Il ne déteste personne, pas même les meurtriers après lesquels il court. Il est plutôt enclin au pardon. Le mal étant fait, il laisse s’accomplir une sorte de justice immanente par paresse ou par découragement psychique peut-être. Car il est surtout enclin au pardon par lassitude plus que par charité chrétienne. C’est sûr, Maniabosco n’est ni Javert ni Maigret ! Il m’émeut ainsi… peut-être parce que je suis un peu comme ça aussi. Bref, je m’émeus moi-même, je suis madame Bovary !

J’ai choisi de mettre en scène un héros neutre, comme peuvent l’être Tintin ou Spirou. Ces héros sont raisonnables en tout. Ils sont raisonnablement drôles, raisonnablement indignés, se mettent raisonnablement en colère, n’ont pas une personnalité écrasante. Ils laissent s’ébattre des seconds rôles beaucoup plus colorés, comme c’est le cas du capitaine Haddock, Tournesol ou les deux Dupont/d chez Tintin, Fantasio, le comte de Champignac, le marsupilami ou Zorglub chez Spirou.

Maniabosco remplit bien cette disponibilité ou cette vacuité de héros neutre mais, contrairement à la progression lapidaire d’une intrigue en bandes dessinées, dans le cadre d’un roman ce genre de héros neutre devient vite un principe métaphysique, et c’est gênant pour un polar ! Maniabosco devait présenter quelques aspérités, un minimum de noirceur pour rester humain et charnu. Comme il n’est ni un cogneur, ni un snipper, ni un sanguin, les défauts cités plus haut sont son certificat d’humanité.

L’avantage de proposer une intrigue avec de nombreux personnages, c’est qu’on peut en faire flinguer un certain nombre sans que ça ne soit trop gênant. Vous vous êtes fait plaisir avec tous ces meurtres ?

Clairement, oui ! La mort est un vide-poches bien pratique. Un personnage a fini de servir ? Hop, au frigo, pas d’histoires. Dans le cas de Clodomir, étant donné le sentiment de puissance et d’impunité qui habite l’un des protagonistes, perpétuant la radicalité guerrière de ses ancêtres, je ne le voyais pas épargner ses ennemis. Le coup des chiens par contre fut très pénible à écrire, et encore aujourd’hui j’y pense comme une souillure.

Le meurtre des enfants de Clodomir. Auteur inconnu.

Votre écriture est très visuelle, presque cinématographique. De plus, votre intrigue, labyrinthique, se développe lentement au gré des apparitions de vos multiples personnages, c’est du pain béni pour une adaptation en série télévisée. Les dialogues sont quasi prêts à être filmés, enfin des acteurs auraient quelque chose de consistant à se mettre en bouche. Des envies de ce côté-là ?

En y réfléchissant, honnêtement, je ne sais pas s’il y a tant de personnages que ça dans Clodomir. En tout cas, s’il y a plus de personnages ici que chez Simenon, Ellroy ou Westlake. « Des envies de ce côté-là ? » Je n’y ai pas pensé, et la question me déstabilise… Je crois que ce n’est pas de mon ressort et… finalement, non, pas spécialement d’envies.

Page 82, Quéré s’adresse ainsi à Maniabosco qui compte enquêter seul en piochant dans son « compte épargne-temps  »: « Sinon, tu sais que tu as plus de cinquante ans, pas beaucoup d’entrainement, tu es gras, tu es lourd, tu manques de souffle et jarret… ». Vous verriez quel acteur pour endosser le rôle de Maniabosco ? Et pour Roseline, quelle actrice ?

Raoul m’en avait causé après quelques verres de quincy, cruchons de rouge sicilien et grappas. On s’était mis d’accord sur Yvan Attal pour le rôle de Maniabosco, bien qu’Attal soit plus tonique que mon héros. Pour Roseline, ce serait une grande femme maigre et sèche de soixante ans, n’inspirant aucune tentation pour Cythère. Là, je préfère sortir mon joker !

Yvan Attal par Alexandre Isard (JDD).

Page 117, « Elle tient son conseil d’administration à Jouy-le-Potier, s’enracinant dans les sables granitiques et les argiles de cette Sologne des étangs où est enfoui le cœur du vieux royaume neustrien, l’absolu irrévocable de Paul Rodan. ». À moins d’une solide ascendance solognote, qui sait ça ? Vous ne faites pas dans l’approximation. On dirait que vous ne déconnez pas avec la documentation. L’obsession du détail ?

L’obsession du détail, incontestablement. C’était déjà mon défaut quand j’essayais de faire de la bande dessinée, et ce travers occasionnait des problèmes rédhibitoires de lisibilité.

« Qui sait ça ? » Wikipédia sait ça ! Si on creuse cette question, on va se retrouver avec un manifeste sur l’illusion romanesque et ses sous-entendus. Car, évidemment, tout est factice dans ce genre de roman qui ne défend rien d’autre que le plaisir de lire une histoire. Sinon, comme vous dites, « je ne déconne pas avec la documentation »… qui donne juste le bon vernis en guise de coupe-faim.

Elmore Leonard ne plaisantait pas non plus avec la vraisemblance et envoyait Gregg Sutter, son researcher aux quatres coins du pays pour avoir les bonnes infos. Avez-vous envoyé quelqu’un à Cambrai ou Tournai, terres mérovingiennes ou faites-vous ça tout seul ?

Je fais du fond de mes pantoufles avec ce que j’ai à portée de la main. L’histoire prend certaines directions parce que je connais des gens susceptibles de la documenter. Je fais avec mon petit réseau de Gregg Sutter en somme. La Nouvelle-Zélande, on en reparle plus bas, mais le fait que j’aie un ami d’enfance qui fut un temps marin-pêcheur et qui pouvait me donner quelques détails de navigation pour la frime, donner éventuellement l’impression au lecteur que je maîtrise bien mon sujet, m’a décidé à faire naviguer deux protagonistes d’une île néo-zélandaise à l’autre. De même Destrebecque est devenu buraliste parce que j’en connaissais un qui pouvait me parler de son métier, celui à qui le bouquin est dédié et qui a, hélas, choisi de rompre avec la biologie.

Je sais, j’ai l’air de me déprécier, mais je vous jure que ces petites frimes ne sont pas honteuses, et même indispensables pour charpenter une action.

En juin 2020, vous nous déclariez : « J’ai lu pas mal de livres d’histoire, avec, là aussi, des lubies périodiques venues du fin fond de ma scolarité : les Mérovingiens, la Guerre de Trente Ans, la Commune de Paris… Dans les années 80, j’étais tombé sur le livre d’un mec nommé Lucien-Jean Bord, Les Rois Inconnus. Il racontait l’histoire de la dynastie mérovingienne avec un regard de… catholique intégriste, sans doute. J’ai dû lire ce livre dix fois ! » Et aujourd’hui, bim, Sa Majesté Clodomir ! On peut lire que les Républicains, circa Jules Ferry, « ont perpétué et accentué à travers l’école publique la perception négative de ces rois, se déplaçant dans de lourds chariots bâchés tirés par des bœufs. Une fascination pour les rois fainéants ?

Bien avant les Républicains du XIXe siècle, les Carolingiens n’avaient pas mégoté le discrédit de leurs prédécesseurs. Les rois fainéants commencent avec la descendance de Dagobert Premier, petit-fils du Clotaire dont il est question dans mon bouquin, donc arrière-petit-fils de Clovis. La difficulté, c’est qu’il y a, selon les époques, trois ou quatre royaumes francs sur le territoire de ce qui est aujourd’hui la France, avec un roi fainéant à la tête de chacun d’entre eux et, dans chaque cas, un maire du palais fourbe qui tire les ficelles en coulisse !

Fasciné par les Rois fainéants, oui, comme on peut l’être pour les périodes de décadence. Et leur décadence a duré longtemps. Près de deux siècles… Jusqu’au sacre de Charlemagne. Ces rois n’étaient pas à proprement parler fainéants, certains ont même tenté de reprendre du poil de la bête, mais ils servaient de caution dynastique à toutes sortes d’intrigants, en particulier aux futurs Carolingiens, une famille vassale très puissante qui commençait à gangréner le pouvoir dans les royaumes francs. Les plus célèbres sont Charles Martel et Pépin le Bref. D’après Lucien-Jean Bord, ces malheureux otages dynastiques, Thierry III et IV, Clovis II, Clotaire III, Dagobert II, Chilpéric II, Childéric III, etc. étaient abrutis d’alcool et d’orgies dès l’enfance et devenaient vite des loques et, quoi qu’il en soit, des marionnettes. Quand on les cloîtrait, c’était une façon de les mettre au frais pour le cas où ils resserviraient plus tard, car on avait besoin de faire régner un fantoche du sang de Clovis. On leur grillait le cuir chevelu au fer rouge pour empêcher leurs crinières dynastiques de repousser. On a ainsi vu des oncles déjà vieux succéder à leurs neveux morts très jeunes…

Mais avec Clodomir et Clotaire Premier, on n’en est pas encore là. Les rois fainéants ne viendront que deux générations plus tard. Cette période obscure, boudée des historiens, était un peu comme le blues : ma cosa nostra !

Lehugeur, roi fainéant.

Sans rien dévoiler de l’intrigue, on peut dire qu’une partie du roman se délocalise en Nouvelle-Zélande, destination exotique s’il en est. Vous aviez envie de coucher sur le papier quelques souvenirs de voyage ou ces pages relèvent-elles du pur fantasme ?

Un demi-fantasme, contrairement à la tempête qui s’y développe. Elle, c’est un fantasme complet. Il fallait évacuer Paul Rodan quelque part où il fait frisquet. J’ai une amie qui vit actuellement en Nouvelle-Calédonie, mais a longtemps résidé en Nouvelle-Zélande. Je l’ai priée de m’en faire un topo. Et j’ai complété avec une paire de bouquins à l’intention des voyageurs. J’ai lu et écouté des témoignages sur internet. Comme pour les portraits de Juke : je n’ai exploité que le cinquième des données que j’avais pu rassembler. La tempête, elle, c’est de l’imagination pure et simple. J’ai ensuite regardé des vidéos de villes secouées par une tempête. Je m’étais juré de faire figurer un détail que j’apercevais partout, et puis ça m’est sorti de la tête : les feux tricolores arrachés à leur hampe, ballotés par les vents au-dessus des boulevards, pendus à leur câble.

Droits réservés.

L’obsession des détails, disiez-vous ?

C’est vrai que j’ai une représentation essentiellement visuelle des scènes que je veux décrire. J’ai l’impression d’enfoncer une porte ouverte en disant ça, et c’est peut-être le cas de tous ceux qui écrivent quelque chose, mais je ne suis pas dans leur peau… Peut-être cette représentation imagée est-elle un vestige de mes tentatives malheureuses dans la bande dessinée… Ce que vous appeliez tout à l’heure une « écriture visuelle, presque cinématographique » …

Sans enquêter outre-mesure, les réseaux sociaux, où vous apparaissez aussi comme un champion de la déconne, ne sont pas avares d’informations. Ainsi, vous êtes Lorrain, plus précisément de Villerupt en Meurthe-et-Moselle, un coin qui a eu son lot de tourments au fil du temps. En avril 2020, vous faites ce commentaire, qui semble indiquer une extraction modeste : « Et puis on n’avait pas d’argent de poche, non qu’on claquât du bec, mais ça ne se faisait pas. C’était le Germinal de la suggestion… » Vous n’avez pas été tenté par un « roman social » pour commencer ? C’est pourtant tendance.

Avec le recul, je me dis que j’ai dû connaître une enfance originale pleine de rites et de mythes, des rites prolos mêlés de superstitions campagnardes transalpines, rites géographiques aussi, pas lorrains mais… italo-polaco-cantebonniens. La Lorraine ne ressemblait pas du tout à Villerupt, et encore moins à ses quartiers perchés, Cantebonne et Buttes. J’évite soigneusement d’en faire un folklore, pas certain de ne pas l’avoir idéalisée, cette enfance, avec mes yeux d’alors d’une part, avec le temps qui passe de l’autre.

Villerupt – Photo : Didier Hubert.

Je suis issu d’un milieu ouvrier, effectivement. Tout le monde travaillait dans la sidérurgie. Villerupt-centre se trouve au fond d’une cuvette. Raoul et moi venons de ces quartiers perchés en bordure des bois, Buttes et Cantebonne, essentiellement peuplés d’Italiens et de Polonais. Il y régnait un esprit de caste assez réconfortant, celle des métallos. On était connu comme « le fils de Machin ». Ça situait tout de suite le décor, la lignée et même la rue. Je suppose que c’est ce qu’on appelle « avoir des racines ». Et on quittait rarement nos quartiers, même sur nos mobylettes. On était généralement amoureux de filles qui vivaient dans ces hauteurs. Il y avait vraiment un climat spécial, différent de celui qu’on flairait au fond de la cuvette, lui-même déjà particulier. Je m’arrête là parce que ça devient très vite quelque chose dans le goût de Don Camillo !

On en causait avec Raoul. Comment parler de ce Villerupt que nous avons connu au même moment, sans qu’on ne se soit jamais croisé in situ à l’époque ? Comment en parler dignement, sans nostalgie, sans pathos et sans se la jouer Front popu ? Surtout qu’en ce qui me concerne, je n’entendais jamais s’exprimer une revendication sociale à la maison. Mes parents n’en parlaient jamais en ma présence. Je ne voyais que des gens heureux autour de moi, fiers et contents de travailler à l’usine.

Je relis votre question : « Vous faites ce commentaire, qui semble indiquer une extraction modeste : ‘Et puis on n’avait pas d’argent de poche, non qu’on claquât du bec, mais ça ne se faisait pas. C’était le Germinal de la suggestion’. »

On n’avait pas d’argent de poche, non que nos parents en aient manqué, mais ça ne se faisait pas. Aucun ado ne traînait avec des pièces de monnaie dans son short. Pour tout achat, il fallait demander la somme à ses parents ou grands-parents. Une fois la tolérance pécuniaire de nos donateurs consommée, si on voulait quand même s’offrir un album de Tanguy et Laverdure ou une maquette d’avion Heller, il n’y avait pas trente-six solutions, il fallait soit les voler, soit piquer de la thune dans le porte-monnaie de sa mère ou de sa grand-mère. Quatre francs la maquette, sept francs cinquante l’album de BD. Là encore, je suppose que tout le monde a fait ça dans son enfance et que pour exciter la tripe naturaliste, on doit pouvoir trouver des délits plus sauvages ! D’accord, il y a le mot « Germinal » dans votre citation, mais Germinal ne revêtait chez Zola aucun désespoir, bien au contraire. Germinal, c’est quand le prolétaire parvient à s’échapper de la mine ténébreuse, en plein soleil, dans un monde de surface en pleine floraison…

Sinon, pour répondre quand même à votre question, le roman social ne me tente pas. Je n’ai pas grand-chose à dire, je suis perclus de doutes, et encore une fois je ne veux pas faire de folklore en me prenant pour un porte-parole des prolos (qui ne sont, de toutes façons, probablement plus ceux que j’ai connus). Je trouve que ce serait même manquer de respect aux gens de ma famille que de commettre cette usurpation.

Mais ils étaient heureux, ça j’en suis certain !

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Road trips et littérature : un entretien avec Delphine Bucher

Sur son compte Instagram, elle se présente comme « fanzineuse, illustratrice, autrice ». Last but not least, elle a créé les Éditions de la dernière chance et y publie ses récits Vandura Hotel et Last best place, où elle conjugue deux de ses grandes passions, les voyages et la littérature américaine. Côtoyant le monde du punk rock et celui du fanzine, défenseuse acharnée du Do it yourself, Delphine Bucher semble bouillonner en permanence, toujours entre deux projets, enthousiaste et sincère. Une telle énergie ne pouvant que nous interpeller, il nous a semblé naturel d’échanger un peu avec elle sur ces goûts que revendique également Aire(s) Libre(s).

« Éditions de la dernière chance », « Alaska la dernière frontière », « The last best place » … Tes projets semblent porter l’empreinte de la fin de quelque chose. C’est volontaire, tu avais conscience de ce point commun ?

Pur hasard ! J’ai choisi le nom des éditions de la dernière chance en hommage au livre de Jack London Le cabaret de la dernière chance. Un excellent bouquin et un titre fabuleux, que j’ai piqué et arrangé à ma sauce. Les titres de mes dernières publications sont tout simplement liés aux états américains dont il est question dans mes textes, l’Alaska et le Montana, je ne suis pas allée chercher bien loin, « la dernière frontière » c’est ce que l’on voit imprimé sur les t-shirts dans les boutiques de souvenirs. Je n’ai réalisé ce trait commun que pour la sortie de Vandura Hotel, je ne m’en étais pas rendue compte avant ! Le « dernier » c’est ferme et irrémédiable, mais on apprécie forcément plus les dernières choses, on y apporte un intérêt particulier, elles ont une saveur à part, comme ces heures passées sur la route.
Si je réfléchis encore plus loin, je crois qu’au fond, ça doit me rassurer qu’il y ait une fin à tout. Particulièrement aux voyages, finalement : j’adore voyager, mais j’aime aussi rentrer, retrouver mon confort… et ma bibliothèque.

L’indépendance, la débrouille, pour ne pas dire la démerde, est une notion cruciale pour toi ? Parce qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même ? Par misanthropie ? Timidité ?

Un peu de tout ça je dirais… Mais c’est surtout quelque chose que j’ai en moi depuis toute petite. On m’a toujours appris à me débrouiller, être indépendante, et ne pas trop attendre des autres en général. C’est ancré en moi, j’ai cet esprit Do It Yourself scotché, et ça vaut pour tous les aspects de ma vie. J’ai réalisé mon premier fanzine en solo, pareil pour la linogravure, je m’y suis mise seule chez moi. Si je dois monter un meuble, changer ma chambre à air ou démonter ma machine à laver, je le fais (parfois, je réalise de véritables carnages !). Pour le livre Vandura Hotel, j’ai appris à utiliser des logiciels de mise en page et j’ai tenté… Ma tendance à la débrouille va avec une curiosité et une envie d’apprendre, ça me permet de toujours rester éveillée avec l’envie de faire plein de trucs. Et, bien sûr, je suis une personne solitaire, qui aime le calme et la tranquillité, et pas forcément toujours la compagnie… En voyage, c’est la même chose, mais le problème du budget joue aussi beaucoup. On apprend vite à se débrouiller quand on a des fonds limités mais des envies qui dépassent le plafond. Je ne me vois pas faire autrement en fait, et si c’était simple, ce serait moins marrant non ?

Tu cites Jack London dont on mesure très vite l’importance quand on lit tes récits. Te souviens-tu du titre qui a déclenché cette bougeotte qui semble ne plus t’avoir quittée depuis ?

Effectivement, je cite Jack London à plusieurs reprises dans mes écrits, c’est même le moteur de mes voyages. Je l’ai découvert gamine, alors que je m’ennuyais ferme à un repas de famille, je me suis plongée dans Croc-Blanc. Je ne sais pas à quel âge, très jeune c’est certain, mais je me souviens très bien de ce livre. Une version mal traduite, pour enfants, avec de jolies gravures. Cette histoire m’avait fascinée et donné envie d’aventures dans le Grand Nord, rêve que j’ai pu réaliser en passant une année au Canada. C’est là-bas que j’ai redécouvert Jack London, en préparant un voyage de deux mois en Alaska. J’ai lu et relu ses histoires, imaginant déjà les paysages que j’allais découvrir quelques mois plus tard. C’est toute l’histoire de Vandura Hotel : je suis partie, avec Loïc, mon compagnon de l’époque, en van, rouler jusqu’au cercle arctique pour voir des grizzlies et des aurores boréales. Tout ça sur les traces de cet auteur, qui a baroudé jusqu’au Klondike début 1900, lors de la ruée vers l’or de l’Alaska. De là-bas, il ne rapporta pas de ce précieux métal, mais des dizaines d’histoires glanées au coin du feu les longs soirs d’hiver. J’ai, pendant ces deux mois sur la route, dévoré des récits incroyables de trappeurs, de survie dans la neige, de loups et d’indiens, jusqu’à lui rendre hommage dans sa cabane à Dawson City.
Mais je ne me suis pas arrêtée là, parce que son histoire ne se résume pas seulement au Grand Nord, il y a aussi la Californie, son engagement politique et sa vie à trimer du côté d’Oakland. C’est de là-bas que je suis partie, en 2018, avec Camille, ma jeune sœur, faire un road trip jusqu’à Missoula, dans le Montana (direction la fameuse école littéraire du Montana, où j’avais rendez-vous avec l’auteur Pete Fromm pour une interview).
J’ai eu la chance de passer une journée à Glen Ellen, le ranch de Jack London, voir les ruines de sa maison, la fameuse Wolf House, me recueillir sur sa tombe, voir sa bibliothèque… Et boire une bière au First and Last chance saloon, comme lui ! Trinquant à sa mémoire et à tout ce qu’il m’aura apporté, ainsi qu’aux kilomètres que j’ai eu la force de faire. Tout ça, je le raconte dans The last best place, journal d’un road trip littéraire, fanzine sorti l’année dernière.
C’est encore aujourd’hui un bonheur de continuer à découvrir ses livres, plus d’une cinquantaine : John Barleycorn, son autobiographie d’alcoolique, Le peuple d’en bas, quelques mois passés dans les rues de l’East End à Londres en 1900. Ses aventures de hobo sur les rails à traverser le territoire américain, ou d’aventurier dans les îles du sud. Des récits d’aventures, d’explorations, de voyages, de galères. Sa vie est un vrai roman, et ses histoires s’en inspirent : il fut lui-même pilleur d’huîtres, chasseur de phoques, vagabond, reporter…Je ne m’en lasse pas, et je conseille à tout le monde de découvrir ou re-découvrir cet auteur, dont les traductions malheureuses se sont trop vite retrouvées dans les rayons de littérature jeunesse (mais plutôt d’aller voir du côté des publications de Phébus Libretto par exemple, et les jolies choses éditées par Libertalia).

Si la découverte de Jack London est la première étape d’une initiation à la littérature américaine des grands espaces, quels sont les livres qui sont venus ensuite te bousculer au point de prendre la route au bout de quelques années ?

Quand j’étais toute jeune, le petit-fils de mes voisins m’a envoyé une carte postale d’Alaska, où ils étaient allés pêcher en famille. Je devais avoir une dizaine d’années, et en la trouvant dans ma boîte aux lettres je me suis dit  » pourquoi pas moi ? ». Je crois que cette carte, avec son écriture enfantine, délivrée cornée, a été un premier déclic pour moi, et j’ai réalisé que finalement, si j’en reçois une carte postale, ça ne doit pas être si loin, l’Alaska… J’ai depuis toujours rêvé de parcourir les routes, de l’Alaska au Texas, de la côte Est à la Californie. Malgré tout l’amour que je porte à la littérature des grands espaces et à Jack London en particulier, mon envie de voyage en territoire nord-américain vient aussi de ma passion pour le cinéma. J’ai toujours regardé énormément de films, américains pour une grosse majorité. Voyager aux Etats Unis fut l’occasion de voir de mes propres yeux ces banlieues américaines, ces zones commerciales, ces routes à perte de vue, et tous ces paysages iconiques. L’occasion aussi de me promener au cœur de scènes de la vie quotidienne, telles que l’on peut les retrouver dans les romans de Stephen King par exemple, qui ont baigné mes jeunes années passées à traîner dans les rayons de la médiathèque. J’ai du mal à citer précisément les noms qui m’ont donné envie de prendre la route, j’ai l’impression qu’il s’agit surtout d’un heureux mélange de nuits passées à lire tout un tas d’auteurs et d’autrices. Je n’ai pas de livre de chevet, pas de référence fétiche (hors Jack London, John Steinbeck et Richard Brautigan), mais j’ai une bibliothèque qui déborde à ras bord de romans, récits de voyages, polars, poésie, livres photo, et autres, d’Amérique du Nord. C’est surtout ces années à baigner dans cette ambiance qui m’ont donné envie de prendre le large et d’aller voir tout ça par moi-même. Je vais quand même citer des noms comme James Crumley, Jim Harrison, Mary Karr, JD Salinger, Truman Capote, Harper Lee… qui furent des lectures marquantes. Par contre, on me demande souvent si Sur la route de Jack Kerouac est un livre déclencheur, mais je n’ai pas réussi à le lire jusqu’au bout.

Si la littérature et les rêves qu’elle éveille t’ont donné envie de voyager, les paysages, les endroits dans lesquels tu te rends sont souvent idéalisés, voire fantasmés, non ? As-tu vécu quelques déceptions, voire quelques chocs en découvrant des lieux qui ne correspondaient pas (ou que de très loin) à l’image que tu t’en faisais ?

Beaucoup plus que prévu… J’ai tendance à idéaliser fortement les lieux et les paysages que je rêve de voir, à rester sur l’ambiance d’un film particulier, à une époque qui n’est plus la nôtre, ou à rester dans le ton d’un bouquin…
Ce fut le cas pour Missoula dans le Montana, par exemple. En tombant par hasard sur différents auteurs, dont Richard Hugo, j’ai découvert l’existence de “l’école littéraire du Montana ». J’ai choisi d’y faire un pèlerinage, depuis San Francisco. Malheureusement, en arrivant là-bas, avec pas mal de bornes au compteur et une grosse fatigue, j’ai réalisé que les belles années de la ville, au sens littéraire du terme, étaient derrière. J’ai tout de même eu la chance de rencontrer Pete Fromm, auteur de l’excellent Indian Creek, qui m’a tout de suite prévenue : il n’y a rien à faire par ici ! Je m’attendais à des librairies à tous les coins de rues, des écrivains grattant dans leurs carnets de tous les côtés… La vérité est moins romantique : deux librairies de vieilleries, quelques cafés et un musée à moitié vide, sans la moindre trace des auteurs ayant élu domicile dans le coin dans les années 70. Je pense que c’est ma plus grosse déception, et la plus douloureuse, probablement parce que c’était le but ultime du voyage, mon objectif, le « voilà pourquoi je roule 5000 kilomètres jusqu’à Missoula ». J’ai eu d’autres déconvenues sur la route, surtout avec les grosses villes, comme Las Vegas ou Roswell, des villes attrape-touristes qui finalement n’ont que très peu de charme. J’ai très vite eu envie de mettre les voiles !
C’est souvent ça, finalement, attendre beaucoup de lieux parce qu’on s’est plongé dans un livre génial, mais être confronté à la réalité, qui peut bien souvent être très, très loin des fictions lues. Heureusement, sur la route, l’inverse est aussi vrai, et j’ai eu d’excellentes surprises, dans des lieux sur lesquels je ne misais pas grand chose. Par exemple, de minuscules bleds au fin fond du Texas, je pense à Luchenbach par exemple. Un savant mélange de rencontres, de jolies lumières d’automne, d’une bière fraîche, parfois ça ne tient pas à grand-chose…

Peux-tu nous parler un peu de ta rencontre avec la linogravure, cette technique encore trop méconnue que tu utilises pour illustrer tes livres ?

Je suis tombée par hasard sur cette technique : un copain m’a prêté du matériel qu’il n’utilisait pas. Je me suis lancée un peu n’importe comment, avec quelques accidents (les gouges mal aiguisées, ça coupe…), des impressions à l’envers (comme les tampons, il faut penser à tout graver en miroir…). Depuis, je n’ai jamais arrêté !

Pour expliquer dans les grandes lignes, il s’agit de gravure sur une plaque de linoléum, dont on évide certaines parties, et qui servira ensuite de matrice pour l’impression. Pour faire simple, je dessine, je décalque les traits principaux sur une plaque de lino, puis je vide les parties que je souhaite obtenir blanches/sans encre à l’impression finale. Une fois que je suis à peu près satisfaite, en général après de nombreux tests d’impression, je peux enfin arrêter de creuser et me lancer dans le tirage. Avec un rouleau, j’étale de l’encre sur le lino, je dépose une feuille, puis j’appuie dessus, en « massant » le papier avec une cuillère en bois. Je retire le papier et tadam ! j’ai mon impression. Il n’y a plus qu’à recommencer… Je n’ai pas de formation, je n’ai pas fait d’école de beaux arts ni de stage, je tâtonne, et je continue aujourd’hui à faire des tests, avec des réussites mais aussi beaucoup d’échecs cuisants.

C’est très satisfaisant comme technique, un côté méditatif et relaxant de creuser encore et encore. Pas besoin de savoir parfaitement dessiner, je conseille à tout le monde de tester, c’est hyper accessible comme technique. Pour finir, je crois que ce qui me plait le plus avec la linogravure, c’est que même les trucs ratés rendent bien une fois imprimés.

Pour compléter ton portrait, la musique semble importante pour toi, le punk-rock en particulier. C’est un univers dans lequel tu t’investis également ?

Effectivement, la musique prend une bonne place aussi ! Je suis convaincue que arts graphiques, musique, cinéma, littérature sont complémentaires, et les ponts entre chaque sont incontournables, notamment l’imagerie du cinéma de genre pour pas mal de groupes que j’écoute. J’ai grandi dans une petite ville, Montbéliard, et j’ai eu la chance d’avoir accès à des concerts rockabilly, punk rock, psychobilly, surf music et compagnie grâce à des assos qui se bougeaient un peu dans le coin (et c’est encore le cas, notamment des Productions de l’Impossible), donc de baigner dans un univers stimulant. Par contre je ne me suis jamais investie dans l’organisation de concerts… je me contente d’y assister et de profiter !

Après deux années plutôt particulières où on a dû brider pas mal d’envies, tu as des projets pour l’année à venir et pour les suivantes ? Voyages, bouquins, illustrations, un peu de tout ça ?

Plein de choses, comme toujours, mon cerveau ne s’arrête jamais… J’organise un salon de micro-édition à Lyon avec Ben, mon acolyte, le DIY or DIE, en partenariat avec le festival de cinéma bis Hallucinations Collectives, dont je fais également partie. Ça prend pas mal de temps…
Pour les projets perso, je continue d’écrire, notamment la deuxième partie de Vandura Hotel, qui raconte la suite de nos aventures en van, entre Vancouver et Montréal (en passant par la frontière mexicaine et la Nouvelle Orléans !). Je bosse aussi sur d’autres zines de plus petit format, dont un qui raconte un voyage en solo (catastrophique) en Écosse. Je continue la publication de Zinobium Pertinax, un zine sur les lubies littéraires et les addictions aux bouquins, tout en préparant le sixième numéro de Après nous le déluge, zine d’illustrations d’expressions de la langue française. Je collabore à quelques zines aussi, dont le fameux Chéribibi, qui sera un gros morceau cette année.
Je continue d’exposer mes linogravures à droite à gauche, dans des lieux qui ont du sens pour moi (comme les PDZ à Besançon, la Cave sans nom à Audincourt ou la Face B à Lille), alors je continue de créer et de graver, histoire de renouveler un peu.

Accessoirement, je continue de travailler, parce que j’ai un job à côté, forcément, il faut bien payer le loyer… et les prochains voyages ! J’ai pour projet d’aller voir ce qu’il se passe du côté du Dakota, puis du Colorado. Et peut-être de la Floride aussi. Et un peu d’Angleterre, ça fait longtemps. En gros, je ne suis pas près de m’ennuyer !

Ci-dessous, le lien vers les Éditions de la dernière chance où vous pourrez commander directement les livres auprès de Delphine :

Le Fils du professeur – Un entretien avec Luc Chomarat – Yann

Après les très réjouissants Dernier thriller norvégien et Un petit chef-d’oeuvre de littérature, Luc Chomarat renoue avec la veine plus autobiographique amorcée dans Le Polar de l’été. Il y revient sur ses années d’enfance et son adolescence au sein d’une famille contrainte de quitter l’Algérie pour finir par s’installer à Saint-Étienne. Entouré d’une mère aimante mais passablement touchée par les bouleversements connus en Algérie et d’un père autoritaire et distant, le jeune Luc grandit dans la France des années 60 et 70, découvrant les mystères de l’enfance puis les désordres de l’adolescence.

« À quel moment avons-nous cessé d’être des enfants ? Cela ne s’est pas fait en un jour. Les enfants, ça met du temps à grandir. En fait, les années ont passé, tout simplement. »

Plus tendre que jamais, Luc Chomarat parvient à retrouver l’humour présent dans ses romans précédents et livre des pages empreintes d’émotion et de drôlerie, restituant avec beaucoup d’acuité les émerveillements fugaces de l’enfance souvent confrontés à la réalité crue du quotidien. Ses questionnements sur Dieu puis, plus tard, sur les filles et les femmes, ses peurs et ses émois rappellent à quel point grandir est une aventure chaque jour renouvelée dont il convient de se souvenir avec émotion. À cet égard, Le Fils du professeur est un parfait exemple de l’art de Luc Chomarat, sensible et facétieux, toujours sur le fil et juste à chaque page. Merci à lui de nous avoir accordé cet entretien qui viendra éclairer la lecture de son texte.

«C’est le genre de chose que je vais t’asséner sans relâche dans les années qui viennent. Bien sûr, un jour ou l’autre, tu auras les moyens de penser par toi-même. Je vais d’ailleurs beaucoup insister là-dessus, penser par soi-même (comme si ça voulait dire quelque chose). En tout cas, tu auras du mal à t’en défaire. De l’idée que Don Quichotte est probablement le livre le plus important de la littérature occidentale.»

Avec une telle entrée en matière, votre père frappait fort ! Comment percevez-vous ce discours maintenant que vous avez du recul ? Peut-on considérer que votre livre Un petit chef-d’oeuvre de littérature (Marest éditeur – 2018) en découle plus ou moins directement ?

Le Petit chef-d’œuvre a effectivement quelque chose à voir avec mon éducation. Mon père a dû lire à peu près tout ce qui a été imprimé en occident, et il m’encourageait à faire pareil. C’était une injonction très forte et j’ai beaucoup résisté à ça, je voulais vivre physiquement, ailleurs que dans les livres, jouer au foot, conduire ma moto, aller en boîte, etc. C’est peut-être là qu’il faut chercher l’origine de ce personnage double, qui est à la fois un livre et un être de chair et de sang. En toute logique ce devrait être illisible, mais il me semble que ça passe crème, comme disent les jeunes. Probablement parce que c’est quelque chose d’intime, vous avez raison.

De L’Espion qui venait du livre (Rivages – 2014) au Dernier thriller norvégien (La Manufacture – 2019) en passant par Un petit chef d’oeuvre de littérature, déjà cité plus haut, vous semblez prendre un malin plaisir à désacraliser la littérature et le monde de l’édition, à déjouer les codes en vigueur (dans le polar en particulier). Cette forme d’irrévérence est-elle, elle aussi, une réponse tardive aux injonctions de votre professeur de père ?

Je n’avais pas pensé à ça. C’est probablement très ambigu. Derrière l’entreprise de déconstruction à l’œuvre dans les titres que vous évoquez, il y a malgré tout la volonté d’écrire un livre, et pas n’importe lequel. L’Espion et le Dernier thriller sont, je l’espère, des fictions sophistiquées qui jouent effectivement avec les codes et les genres, mais dont l’enjeu est bien la littérature, considérée comme un absolu, et sa survie dans le monde de l’édition, qui est un business, avec ses bons et ses mauvais côtés. J’aime bien le mot « irrévérence » il est assez juste. Il contient une part de fantaisie et une part de respect.

Il est beaucoup question de bande dessinée, dont vous étiez un lecteur assidu, dans Le Fils du professeur. Ce titre est-il un clin d’oeil à La Fille du professeur de Joann Sfar et Emmanuel Guibert ? Par ailleurs, le ton général de votre livre m’a beaucoup rappelé Le petit Christian, dans lequel le dessinateur Blutch se penche lui aussi sur ses années d’enfance. Sans parler d’influence directe, est-ce que vous vous retrouvez dans ce rapprochement ?

A ma grande honte, j’avoue que je ne suis plus un lecteur aussi assidu qu’avant. Donc, non, il n’y a pas de références précises à la BD dans le fils du professeur, qui est bien un livre, prisonnier de son medium et de ses limites. La BD il me semble a souvent quelque chose de générationnel, comme la musique. A un certain âge on « décroche » et on garde ses anciennes références. Bon, d’accord, je ne suis pas complètement sevré. Je lis tout ce que publie Chris Ware, par exemple. Mais la BD vécue comme une passion, c’était à l’adolescence. C’est pourquoi je cite Blueberry,  Tif et Tondu… Blutch a d’ailleurs récemment donné sa version de Tif et Tondu, et je me suis rué dessus, parce que c’est ma génération. Mais je n’ai pas lu le Petit Christian, il va falloir réparer ça.

Luc Chomarat par Pierre Vallette.

Vous semblez retrouver avec Le Fils du professeur ce côté nostalgique que l’on vous avait découvert avec Le Polar de l’été (La Manufacture de Livres – 2017). Mais, cette fois, le récit semble totalement autobiographique. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre qui, soit dit en passant, apporte un éclairage intéressant à vos précédents romans ?

Oui, il y a un lien avec Le Polar de l’été, dans le ton évidemment, mais aussi parce que les deux récits traitent de problèmes de paternité, vus des deux côtés du miroir. Le Polar de l’été aborde le sujet sous tous les angles, puisque le protagoniste veut reprendre sous son nom le texte de quelqu’un d’autre. Il a aussi du mal à comprendre que les enfants qui s’agitent autour de lui sont les siens, qu’il occupe cette place centrale, la place du père. Et bien sûr, il n’accepte pas la disparition de son propre père.

Le fils du professeur était, à l’origine, un projet plus simple, l’envie d’écrire sur l’enfance, la magie de l’enfance, le monde clos dans lequel on évolue et auquel les adultes n’ont pas accès. Et puis il s’est passé ce qui arrive avec tous les enfants : mon personnage s’est mis à grandir et avant d’avoir compris ce qui se passait je me suis retrouvé avec un ado, son paquet de clopes et ses cheveux dans les yeux.

Il me semble que tout texte de fiction est plus ou moins autobiographique, c’est difficile d’échapper à ça. On parle de ce qu’on connaît. Mais si on a vécu plusieurs histoires d’amour, on peut broder, faire des mélanges… En revanche, on a une enfance et une seule.

Une des forces de votre texte est cette espèce de grand écart permanent entre un désenchantement profond et une infinie capacité de tendresse, un attachement très fort à la magie de moments fugaces mais qui semblent vous avoir marqué à jamais. C’est votre façon de rendre la vie plus acceptable, aujourd’hui encore ?

Oui, de ce côté-là je ne crois pas être différent de la plupart des gens. La vie apporte son lot de désillusions, et je crois qu’il faut les accepter pleinement, apprendre à vivre avec. La difficulté, c’est de garder la faculté de s’émerveiller, et comme vous dites, la capacité de tendresse. Sinon, toute lucidité est un peu orpheline.

Scènes de liesse lors de l’indépendance de l’Algérie. Photo : AFP.

Il est longuement question de vos rapports compliqués avec votre père à la fin de l’enfance puis à votre passage à l’adolescence. Comment expliquez-vous cette espèce d’incompréhension mutuelle ? Avec quelques années de recul, parvenez-vous à mieux comprendre sa façon d’être (ou d’avoir été) ?

Dans mon cas particulier, encore une fois, je ne voulais pas d’une vie purement intellectuelle, et notre conflit tournait beaucoup autour de ça. J’étais un adolescent beaucoup plus déboussolé que le personnage du livre. Nous avons eu des passages assez violents. Et puis, je suis devenu père à mon tour. J’ai compris que ce n’était pas si facile. Parfois je me prends en flagrant délit de faire les mêmes erreurs que lui… Peu avant sa mort, nous avons parlé, pour la première fois. Nous avons finalement eu cette chance.

Quant à votre mère, vous en faites un portrait très touchant, celui d’une femme fortement marquée par ce qu’elle a connu en Algérie, fragile, frôlant parfois la dépression mais également capable d’apporter lumière et magie à des moments où personne ne s’y attend. Et, malgré cette espèce de faiblesse, vous en faites l’élément central de la famille, plus que votre père dont le caractère aurait pourtant pu lui faire prendre l’ascendant …

C’est très compliqué, la façon dont une famille est secrètement organisée, et les hiérarchies y sont souvent fluctuantes. En tout cas dans mon expérience à moi, qui est, disons, assez traditionnelle. En apparence il y a un chef de famille, qui impose son point de vue et son autorité. Mais ce n’est qu’une apparence. Mon père était perdu sans ma mère, et je crois bien avoir hérité de son incapacité à se débrouiller sans la présence d’une femme.

Illustration : Nicolas Barral.

L’autre personnage important, pour ne pas dire  central, de votre livre, c’est Dieu. Vous prenez assez rapidement vos distances avec lui dans votre jeunesse mais il semble malgré tout rester présent, jamais bien loin de vous, de vos préoccupations ou de celles de vos amis. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je suis assez d’accord avec cette phrase de Krishnamurti : « Il est bon de naître dans une religion, mais pas d’y mourir. » J’ai du mal à converser avec les pratiquants de tous ordres, ceux que je connais en tout cas. Pour vous répondre simplement, la question métaphysique reste posée. Les angoisses du personnages sont toujours d’actualité. Si on retourne à la poussière, à quoi bon tout ça ? Il n’existe aucune issue intellectuelle à cette question. Comme dit le personnage du livre, j’envie les athées, et j’envie les intégristes à tête vide.

Saint-Étienne dans les années 70. Photo : Archives municipales.

Ennui, solitude, difficultés à s’intégrer, votre enfance paraît parfois grise et triste malgré tout l’humour que vous parvenez à glisser dans vos pages. L’adolescence démarre de la même façon jusqu’à la révélation : sortir du rang, se faire remarquer contribue grandement à créer une popularité dont il devient vite difficile de se passer. Mais vous réalisez également à l’époque que popularité rime souvent avec difficulté et qu’il n’est pas toujours facile de faire les bons choix. Vous arrive-t-il parfois de nourrir des regrets par rapport à certaines décisions que vous avez pu prendre à l’époque ?

Non, je ne regrette rien, comme dit la chanson. Pour une raison très simple : nourrir des regrets suppose de penser que les choses auraient pu être différentes. Et je ne crois pas ça possible. Cela rejoint votre question précédente. Les philosophies orientales, dans leur ensemble, ont mis Dieu à distance pour se focaliser sur ce qui nous est possible ici et maintenant. Il n’y a pas vraiment de bonnes ou de mauvaises décisions, nous sommes plutôt « traversés par les forces en présence » comme je l’explique dans le chapitre sur le foot. Le christianisme, en revanche, pose la question du libre arbitre. C’est en cela que nous y croyons tous plus ou moins.

La question des «filles» puis des «femmes» occupe également une place très importante dans votre livre comme dans la vie de la plupart des enfants de cet âge. On peut lire ceci à votre sujet sur le site de votre maison d’édition : «il choisit d’exercer ses talents de rédacteur dans la publicité où, dit-il, on trouve l’argent et les filles». La littérature est-elle finalement moins ennuyeuse que prévu pour que vous ayez renoncé à une carrière prometteuse dans le monde merveilleux de la pub ?

La littérature est un art majeur, donc, avec tout le respect que j’ai pour la publicité, ce ne sont pas des choses comparables. On peut d’ailleurs s’ennuyer dans la pub, comme dans n’importe quel boulot qui consiste quand même le plus souvent à se lever le matin pour aller au bureau. Et Dieu merci, on peut s’amuser dans la littérature. Après tout, il suffit d’un stylo, d’un carnet à spirales, de s’asseoir en terrasse, commander un demi et d’écrire un truc comme : « Quand j’étais enfant… »

Yann.

Le Fils du professeur, Luc Chomarat, La Manufacture de Livres, 285 p. , 19€90.

Villebasse – Un entretien avec Anna de Sandre – Yann

« L’hiver avait sorti ce qu’il avait de plus hostile et donnait des airs de fin du monde au quartier sud de Villebasse. La chicheté des lumières, le morne des couleurs et la nonchalance calculée des habitants repoussaient les voyageurs comme un ressac. »

Bienvenue à Villebasse. Dans un lieu imprécis, quelque part au coeur d’une vallée, la ville accueille de mauvaise grâce et rechigne à ce qu’on la quitte. Celles et ceux qui s’y installent semblent condamnés à y vivre le restant de leurs jours. Dans ses rues sombres et froides se croisent les destins boiteux d’hommes et de femmes, d’enfants, dont le seul point commun pourrait se résumer à une cruelle absence d’avenir. Éclairée par les halos de deux lunes, Villebasse devient un petit théâtre où se jouent la vie et la mort sous l’oeil inquiétant du dernier arrivant : Le Chien.

Servi par une écriture particulièrement travaillée et une atmosphère à la fois onirique et inquiétante, Villebasse séduit par son originalité et la poésie qui s’en dégage, gardant le lecteur captif de ses pages comme la ville retient ses habitants.

Bienvenue à Villebasse, dont Anna de Sandre nous parle ci-dessous dans un entretien qui apportera quelques éclaircissements bienvenus à la lecture du roman. Qu’elle soit ici remerciée pour sa disponibilité et le soin apporté à ses réponses.

Comment naît Villebasse ? Préexiste-t-elle à ses habitants ou aviez-vous d’abord ces personnages en tête ?

Villebasse est un territoire imaginaire qui m’a occupée pendant une longue période. Peu urbanisé, pauvre en services publics et entouré de nature sauvage, il est perdu dans une sorte de Pampa française, c’est-à-dire avec des bocages et des forêts. Cette inversion était étrange à éprouver dès le départ : Villebasse était le personnage à part entière et mon esprit était son lieu de résidence.

J’ai déménagé souvent, cela dès mon plus jeune âge ; ce qui a trait au déracinement et à l’enracinement m’intéresse en conséquence. Un de mes voisins, qui est retraité, vit aujourd’hui dans une maison à trente mètres de sa maison natale et n’a jamais voyagé. Cette promiscuité géographique, que j’interprète comme émotionnellement protectrice, me fascine.

Mes personnages me hantaient simultanément, sans lieu géographique précis. Quand j’ai réalisé qu’ils évoluaient dans un territoire très rural, ce qu’était Villebasse, je les ai domiciliés dans cette commune. Un lieu est une unité historique, donc politique, c’est un puissant moteur romanesque ; il influence et détermine souvent le destin de ses habitants. D’ailleurs, on change parfois de territoire dans l’espoir d’améliorer sa vie.

Cependant, l’époque actuelle oblige la population à vivre une sorte de nomadisme professionnel, un peu à l’américaine, à cette différence près que les Français ne vivent pas dans des mobil-homes. C’est un facteur supplémentaire du déclassement d’une partie de la population.

Cependant je suis écrivaine, pas sociologue. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires. J’ai donc eu l’envie de décrire un lieu que ses habitants avaient de la difficulté à quitter parce qu’ils n’en avaient pas forcément les moyens matériels et émotionnels, mais aussi parce que Villebasse les retenait, telle l’allégorie d’un fatum.

Anna de Sandre. Photo : Philippe Matsas.

« Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires » . Si Villebasse est un roman, il n’en reste pas moins difficile à résumer car ce sont en fait plusieurs histoires qui s’y croisent ou s’y mêlent … Il pourrait presque être abordé comme un recueil de nouvelles ayant un décor unique. Aviez-vous conscience de cette particularité en l’écrivant ?

Villebasse est un roman en mosaïque dans lequel évoluent les habitants d’une petite ville. J’ai longtemps réfléchi à sa structure, à la manière dont j’allais faire entrer en scène chaque personnage et par quels moyens. J’ai rédigé plusieurs versions avant celle-là en m’interrogeant notamment sur la pertinence de chacun d’entre eux, aussi j’en ai éliminé quelques-uns qui n’y figurent plus.

Le lecteur fait la connaissance de certains, les perd de vue en cours de lecture, en retrouve parmi eux un peu plus loin, comme cela peut se produire quand on croise des voisins par intermittence.

Quand j’ai commencé à travailler sur l’ossature de Villebasse, j’ai déploré un temps son manque de linéarité ; puis j’ai pensé qu’elle n’était pas complexe mais contemporaine, dans l’air du temps. Je m’explique : factuellement, nos vies, nos histoires de vie sont bien linéaires dans leur temporalité. Mais notre façon de les observer, d’en prendre connaissance — qui passe aujourd’hui en majorité par le numérique, procède par bribes. Et non seulement nous accédons à des informations partielles, mais nous les fractionnons encore en croisant simultanément nos recherches avec d’autres lectures d’informations partielles — que nous choisissons d’abandonner en cours de route ou de reprendre ultérieurement. C’est à partir de cette remarque in petto que j’ai avancé avec plus de confiance dans l’entrelacement des histoires de mes personnages.

Cela dit, j’ai des précurseurs dans l’exercice puisque Gilbert Sorrentino a structuré Steelwork comme une série d’instantanés qui décrivent la vie d’une communauté de Brooklyn, et qu’Alan Moore a fait de même dans son Jerusalem pour narrer dans de longs chapitres la vie des habitants d’un quartier de Northampton.

Villebasse est en quelque sorte un roman-monde qui s’inscrit dans la lignée de ces auteurs.

Pour un premier roman en littérature « adulte », le projet était donc ambitieux. Au-delà de l’influence plus ou moins directe des deux grands auteurs que vous citez, il me semble que l’on peut également sentir d’autres sources d’inspiration dans Villebasse. Je pense en particulier aux titres des chapitres, qui paraissent directement tirés des feuilletonistes du XIXème siècle. Je me trompe ?

L’histoire de Villebasse se déroule quelques années après la crise de 2008 ; c’est un roman résolument contemporain, et les usages du langage oral actuel y sont bien présents. Néanmoins, le lecteur rencontrera quelques verbes conjugués à l’imparfait du subjonctif et un peu de vocabulaire désuet dans sa narration. J’ai lu essentiellement des textes d’auteurs antérieurs à la seconde moitié du XXe siècle les vingt-cinq premières années de ma vie et j’ai gardé du goût pour certaines tournures et quelques termes aujourd’hui surannés.

Crédit photo non trouvé.

J’ai déplacé les chapitres de Villebasse à une fréquence déraisonnable au cours de son écriture, aussi ai-je dû trouver des titres provisoires qui me permettaient de ne pas me noyer dans la masse des personnages. J’avais donc au départ des titres de travail dans lesquels je citais les noms des habitants et les quartiers de Villebasse où ils se trouvaient. C’était pratique, mais pas très littéraire. Il fallait rester dans la littérature tout en permettant au lecteur de ne pas se perdre dans le dédale de mon roman. Et c’est là que j’ai pensé à Rabelais (XVe siècle), à Cervantes (XVIe) à Collodi (XIXe siècle), etc. Ils rédigeaient des titres de chapitre à rallonge pour résumer, pour synthétiser le contenu du chapitre ainsi présenté, et c’était exactement ce qu’il me fallait !

En voici un de Collodi et un autre de Rabelais, juste pour le plaisir du voyage immédiat dans l’imaginaire :

« Lassé d’être une marionnette et voulant devenir un bon garçon, Pinocchio promet à la Fée de s’améliorer et d’étudier »

(Pinocchio, chapitre 25)

« Comment les habitants du Lerné, par le commandement de Pichrocole, leur roy, assaillirent au despourveu les bergiers de Gargantua ».

(Gargantua, Chapitre 26)

Vous faites allusion à « la masse des personnages » qui peuplent vos pages. Effectivement, il n’est pas question ici d’un personnage central mais d’une bonne  douzaine de figures dont on suit plus ou moins le parcours. Cependant, d’autres éléments viennent s’y ajouter, que je serais tenté de considérer comme des personnages à part entière : je pense bien évidemment à Le Chien (étrange, d’ailleurs, cette appellation) mais également à la lune bleue ou même au froid. En aviez-vous cette vision en écrivant ?

J’ai une passion démesurée pour l’hiver qui me vient de l’enfance. Toutes les histoires que j’écris pourraient se dérouler pendant cette saison, si je m’écoutais ; d’ailleurs on peut trouver le mot « neige » dans deux titres de ma bibliographie. Je me suis presque fait violence pour planter l’histoire de mon prochain roman en été. Je voue un culte à Rick Bass et à ses sublimes descriptions de la vallée du Yaak sous la neige. Donc, oui, le froid est un personnage à part entière ; le premier élément de Villebasse que j’ai visualisé est un décor sous la neige.

Photo : Mustafa Dedeoglu.

En ce qui concerne Le Chien, il a d’abord surgi de nulle part pour suivre Coline dans son errance, et comme il n’est pas dressé il a progressivement envahi l’espace de mes autres personnages. J’avais beau le chasser, il revenait à la charge ; je l’ai laissé faire et bien m’en a pris, puisque c’est finalement lui qui est à l’origine de l’intrigue. Grâce à Le Chien, tout s’articulait harmonieusement, tout avait sa raison d’être, y compris cette mystérieuse lune bleue dont je ne sais toujours pas comment elle a germé dans mon esprit. Cela m’arrive souvent quand j’écris : je note une ou deux idées, je les développe plus ou moins mais ce n’est qu’au surgissement d’une nouvelle, souvent la somme des premières, que je tiens fermement ma trame narrative.

Villebasse me semble se trouver à une sorte de croisée des chemins. Outre les influences que vous citez plus haut, il y règne une atmosphère flirtant parfois avec le fantastique (la lune bleue en étant l’exemple type) mais aussi avec le polar ou une forme de « roman social » à travers les vies de vos personnages. Revendiquez-vous ce mélange des genres ou s’est-il imposé à vous au fil de l’écriture ?

Je le revendique a posteriori. Je n’avais pas d’intention particulière au départ ; même si j’avais conscience de flirter avec le nature writing noir, ce n’était pas un choix en amont ni même dans les écritures préparatoires. J’écris déjà dans plusieurs catégories littéraires (nouvelle, poésie, roman, album jeunesse, etc.) parce que je ne sais pas et que je n’aime pas rentrer dans des cases. Écrire dans le respect des codes ne m’intéresse pas du tout, bien au contraire : si j’écris d’autres vies que la mienne c’est justement pour m’en affranchir. Il n’y a que pour les albums jeunesse que je m’y plie, mais l’exercice reste ludique car dans ce cas je travaille avec un illustrateur, la démarche est différente et m’apporte autre chose.

Crédit photo non trouvé.

L’introduction du réalisme magique, l’ambiance « polardeuse » de certains chapitres et le vernis social se sont imposés en cours d’écriture, au gré de l’évolution des aventures de mes personnages et je dois reconnaître que ça m’a occasionné une ou deux suées malgré ma jubilation, car je me disais que j’allais ramer comme un avorton au milieu d’un marécage avant de trouver un éditeur qui oserait prendre Villebasse. Dieu merci, la suite m’a prouvé que non : Pierre Fourniaud, l’éditeur de La Manufacture de livres, m’a contactée très rapidement.

« Je ne sais pas (…) je n’aime pas rentrer dans des cases », dites-vous. Quand un nouveau projet se dessine, savez-vous immédiatement à quel public il sera destiné, jeunesse ou adulte, ou cet aspect-là se précise-t-il plus tard, avec l’écriture ? Qu’en est-il du prochain roman auquel vous faites allusion un peu plus haut ?

Je pourrais dire que le choix se fait en fonction de l’âge de mes personnages, mais c’est partiellement exact. Il y a par exemple quelques post-ados dans Villebasse et pourtant ce n’est pas de la littérature « young adult ». En vérité, j’écris mes premiers jets instinctivement et de façon sensorielle. Je ne suis pas une intellectuelle et la plupart de mes idées me viennent intuitivement, à la manière d’un sourcier qui ressent les oscillations d’ondes telluriques ou d’un compositeur à l’oreille musicale. L’écriture pour moi est comme une sorte de transe enfantine pendant laquelle j’écoute des signes du monde que je retranscris à la manière d’un traducteur un peu fou, c’est-à-dire avec une quête de justesse absolue mais sous la tutelle du mensonge, car il ne faut pas oublier que les écrivains « racontent des histoires ».

Le texte sur lequel je travaille actuellement est un roman noir avec deux personnages principaux et une structure linéaire, avec une écriture plus fluide, et je tergiverserai d’autant moins pour l’écrire que Pierre Fourniaud est déjà intéressé par mon projet. Il faut avouer que c’est très confortable d’écrire dans ces conditions.

Yann.

Villebasse, Anna de Sandre, La Manufacture de Livres, 216 p. , 18€90.

Entretien avec Le roman de Jim, de Pierric Bailly (P.O.L.) – Cécile

Lire Le roman de Jim fut une déflagration comme le jour où j’ai rencontré mon futur mari : le choc de l’évidence. Comment avait-on pu décrire si justement la paternité et la question de la filiation? Chaque phrase fut un délice, une joie, un plaisir de lecture rare.

Ce livre ressemble à ça *:

Et ça * :

Illustrations : Caroline Cruzinha.

Alors, j’ai voulu en savoir plus, j’ai voulu en apprendre d’avantage sur celui qui pose un regard si juste et si beau sur la vie.

Forcément j’allais découvrir un être épris de douceur, de romantisme et de délicatesse. J’ai donc tout naturellement contacté Le roman de Jim afin qu’il me révèle qui est celui qui l’a conçu. Le roman de Jim a dit : oui, ok, pose moi tes questions. Voici ci-dessous le compte-rendu de nos échanges.

Cher Le roman de Jim, merci d’avoir accepté mon invitation. C’est une grande joie de pouvoir m’entretenir avec vous au sujet de votre auteur car l’homme semble assez secret, discret et peu enclin à balancer à tout vent des anecdotes sur lui même au débotté. On a connu plus bavard dans le milieu littéraire !

Première question sans plus attendre : votre auteur écrit-il avec sa casquette ou cet accessoire n’est-il réservé qu’aux sorties ? Je m’explique : cet objet me semble faire entièrement partie de l’écrivain, comme les casques chez les Daft punk, la moustache de Proust ou le chapeau de Brautigan.

Bonjour Madame Coulette,

Hé bien, merci de votre invitation à répondre à vos questions, dont celle-ci, la première, donc, que je trouve fort judicieuse et qu’en ma qualité de bouquin je me suis empressé de poser à mon auteur. Vous savez ce qu’il m’a répondu, cet empaffé ? Il m’a dit : mais enfin, tu sais bien que je suis né avec une casquette. Pfff… la réponse de petit malin. Ah, il était fier de lui, je vous jure. Il m’a même dit que c’était pour ça que sa mère avait accouché par césarienne. Mais bien sûr, tout le monde te croit… Si vous voulez savoir ce que j’en pense, il commence à m’agacer avec sa casquette. Moi je trouve que ça fait plouc. Quand tu vois le nombre de bouquins dont les auteurs arborent la mèche au vent, les petites lunettes rondes ou le fouloir en soie, se retrouver représenté par un bouseux à casquette, c’est pas facile.

Creusons encore un peu cette histoire de look, quitte à énerver un peu plus notre sujet d’étude… Entre vos lignes et celles de votre cadet,  Les enfants des autres, le vêtement en dit beaucoup sur l’appartenance sociale. Pierric Bailly lit-il de la socio ? D’ailleurs que trouve-t-on sur sa table de chevet ? Pensez-vous qu’à la question « Liberté, une hérésie ? » il aurait eu 18/20 au bac ? Vous tentez de lui demander ?

Vous me direz si je me trompe mais j’ai l’impression que votre concept d’interview, chère Madame Cécile, n’est qu’une astuce pour identifier les auteurs atteints du syndrome d’Alain Delon, à savoir ceux qui prennent plaisir à parler d’eux à la troisième personne. Comme c’est son cas (si vous saviez le melon qu’il a), il est tout content (si vous pouviez voir ça). Bon, pour tout vous dire, je ne crois pas qu’il lise trop de sociologie. Il a essayé deux ou trois pavés de Bourdieu, qu’il a définitivement refermés au bout d’une dizaine de pages, parce qu’il n’y pigeait que dalle. Mais la sociologie n’a pas attendu les sociologues pour s’exprimer à travers les livres. Ainsi, je sais qu’il a lu beaucoup de romans noirs américains, des trucs assez vieux, hein, du début du XXème siècle : David Goodis, Charles Williams, Jim Thompson, Albert Isaac Bezzerides (La longue route, un grand roman méconnu), des bouquins qui lui ont parlé de manière très intime, parce qu’il y a reconnu sa propre expérience du monde social, justement. Ah, tiens, il me dit d’ajouter Tom Kromer, auteur d’un roman magnifique et totalement désespéré, Les vagabonds de la faim. Mais votre question est plutôt bien sentie, oui. D’ailleurs, je ne sais pas si vous avez remarqué mais le roman noir à tendance sociologique semble renaître depuis quelques années. Durant ma gestation, j’ai aperçu sur la table de nuit L’été circulaire de Marion BrunetIl est des hommes qui se perdront toujours de Rebecca LighieriNino dans la nuit de Capucine et Simon Johannin…

Revenons à vous, cher Roman de Jim, et à ce qui se trame au cœur de vos pages noircies par Pierric Bailly. Aymeric, le narrateur de votre histoire tombe amoureux d’une femme dont le ventre s’arrondit chaque jour un peu plus et devient par la force des choses père de cet enfant qu’il n’a pas conçu. Un rôle qu’il endosse sans se poser de question, un rôle qu’il découvre et où il finit par se lover avec délice mais un rôle qu’on va un jour lui retirer. Tout se fissure alors mais notre jeune premier ne moufte pas, ne réagit pas. Dans un monde où l’attaque immédiate sans réflexion ni recul régit nos vies, cette absence de réaction intrigue. Vous en pensez quoi, vous, du comportement d’Aymeric, cette manière de rester de marbre ?

De marbre, je ne suis pas sûr. Aymeric est terrassé par cette rupture brutale, il sombre dans une profonde dépression, dont il aura besoin de plusieurs années pour se remettre. Peut-être que ce qui vous étonne, c’est qu’il ne saute pas dans un avion pour se rendre à Montréal et retrouver Jim et Florence, mais si vous voulez savoir ce que j’en pense, puisque c’est là votre question, je comprends sa réaction, à sa place j’aurais fait pareil. Aymeric n’a jamais pris l’avion de sa vie, le concept même de voyage lui est étranger, alors évidemment qu’il reste à quai, évidemment qu’il encaisse, sans comprendre, qu’il souffre en silence. Mais il souffre, ça oui, il en bave sacrément, le pauvre.

La sidération du choc …  Rester à quai… Je pense à cette BD de Frederik Peeters, Oleg parue en janvier chez Atrabile. (Pierric la connaît-il ? Je connais pour ma part une chouette librairie lyonnaise qui l’a en stock si jamais….) Le monde va tellement vite aujourd’hui qu’il vaut mieux peut-être rester à quai que tenter de sauter dans un wagon en marche au risque de s’écrouler au sol. Comment rester soi aujourd’hui ? Comment ne pas se perdre aujourd’hui ?

Questions passionnantes, bravo. Mais je préfère répondre à celles de savoir comment ne pas rester soi et comment se perdre, si ça ne vous dérange pas. Pour ne pas rester soi, écrire, et lire, sont des solutions assez potables. Écrire permet de devenir un, voire des autres. Lire peut permettre de s’intéresser à un, voire aux autres. Et puis l’une et l’autre de ces pratiques (l’écriture et la lecture) peuvent égarer celui qui s’y adonne de bien des manières. Si vous n’aimez ni lire ni écrire (ce qui n’est pas un problème en soi), il existe d’autres façons de se paumer : les jeux à gratter, l’alcool, le VTT, que sais-je encore…

Aymeric/Pierric et le monde moderne ?

Ah bah tiens, je n’ai pas répondu à la question sur la BD. Mais moi, je ne sais pas lire, je ne suis qu’un vulgaire tas de papier. Je ne sais qu’être lu. C’est tout de même un peu triste, non ?

Quant au monde moderne, attendez je lui pose la question : Hé, ducon, qu’est-ce que tu penses du monde moderne ?

Pas de réponse. Il doit faire le sieste.

Aymeric/Pierric et la photo /le cinéma ?

Dans mes pages, si je me souviens bien, Aymeric s’adonne à la photo argentique, sans développer ses pellicules car il n’a pas d’argent. Plus tard, il devient photographe de mariage, activité autrefois pratiquée par mon auteur, figurez-vous. Le cinéma, je ne crois pas qu’Aymeric en soit très friand. A mon avis, il est plutôt du genre à regarder Koh Lanta. Et vous, Madame Cécile Coulette : aimez-vous Koh Lanta (comme dirait Françoise Sagan) ?

Aymeric/Pierric et les femmes / l’amour/ la drague?

Peut-être que si Aymeric, tout comme Pierric, rime avec pudique, ce n’est pas pour rien.

Aymeric/Pierric et son rapport à la nature ?

Bah la nature a plutôt la côte en ce moment, en tout cas dans les discours, dans les livres, je ne sais pas si vous avez remarqué. Pourtant, à ce qu’il m’a dit, quand Pierric se balade en forêt, il ne croise jamais personne. A part des chasseurs et des bûcherons. Quelques sangliers traqués. Des chamois, beaucoup, énormément. Des lièvres et des renards, souvent, en ce moment. Après, peut-être qu’il faut la laisser tranquille, hein. Après tout, les arbres et les bêtes sauvages ne nous embêtent pas des masses, quand on regarde bien. Ils s’en foutent des gens. Faut peut-être faire pareil avec eux. Tout arrêter. Ne plus dégommer les biches. Ne plus couper les épicéas et regarder pousser les cerisiers.

Mais si on ne touche plus aux arbres, on ferme toutes les librairies. Oh ben merde, alors.

Techniquement, comment avez vous été conçu ? D’abord une idée, puis des notes dans un carnet puis directement tapoté sur le clavier d’un ordinateur portable dans une pièce borgne, plongée dans la pénombre ou au contraire face à un champ de cerisiers en fleurs ? C’était long cette gestation ? Et vous souvenez vous du point final ? Qui fut la première personne à s’être penchée sur vos pages noircies d’encre ? Vous souvenez-vous des premières réactions ?

Alors il faut quand même que je précise un truc sur les cerisiers. C’est pas du tout notre arbre préféré, loin de là. Mais il se trouve que l’année dernière, pendant le premier confinement, au supermarché Atac de Clairvaux-les-Lacs dans le Jura, personne n’achetait plus le moindre arbre ni le moindre arbuste. Si bien qu’on a fini par se dévouer, on a tout pris. Forcément, il a fallu les planter. On leur a trouvé une place entre les hêtres et les poiriers (oui, je sais, ça paraît un peu n’importe quoi dit comme ça, mais on mélange les variétés, on expérimente). Et comme cette année il a gelé jusqu’à début mai et que les cerisiers (contrairement aux poiriers) sont très fragiles, ben il a fallu les protéger. Tous les soirs, un sac poubelle sur le houppier, à retirer le matin pour qu’ils puissent respirer quand même. A part ça, j’ai été tapé sur un ordinateur pas portable, lequel est installé sur une planche d’aggloméré toute moche qui repose sur deux tréteaux à deux balles probablement achetés à Brico Dépôt mais je ne peux pas vous le garantir car c’était longtemps avant ma naissance. Il y a de la lumière quand même, une petite lampe qui ressemble à celle qu’on voit au début des films Pixar, si ça vous dit quelque chose. Pour ma période de gestation, j’ai été commencé en octobre 2019, pour être envoyé à l’éditeur (manière d’anticiper la prochaine question…) en juin 2020.

Et vous cher Roman de Jim, comment trouvez vous votre enveloppe gaufrée ? Cette similitude avec tous vos frangins vous rassure-t-elle ? La fidélité est devenue aujourd’hui une sorte de vertu vintage qui finalement pourrait être perçue comme un art de vivre. POL est votre éditeur. Cela signifie quoi, être édité chez POL ?

J’adore ma couverture chaste, innocente, vierge, immaculée, mais je voudrais vous faire une confidence, j’aime aussi me faire gribouiller la façade, ça ne me dérange aucunement, j’ai même envie de dire au lecteur : n’ayez pas peur de faire chauffer le stylo quatre couleurs !

A propos de POL, il paraît qu’on y est choyé comme nulle part ailleurs. Sachez par exemple que tous les auteurs reçoivent chaque année pour leur anniversaire trois caisses de vin millésimé. Sauf Pierric, qui ne boit pas d’alcool, et à qui on envoie trois packs de Badoit.

Ce Roman de Jim est décidément taquin et peu docile à nous divulguer quelques secrets de la vie de son auteur et d’une certaine façon cette méthode visant à répondre par une pirouette nous éclaire beaucoup sur le caractère de son créateur. Libre, indomptable, Pierric ne se livre pas d’emblée. Pierric n’est guère enclin à se dénuder au premier venu.

Je profite de ce dernier moment en tête à tête avec vous, lecteur, pour vous inciter à retourner méditer devant deux illustrations dessinées par Caroline Cruzinha qui, venant de lire Le roman de Jim, accepta de me dessiner ce qu’elle avait ressenti. Certain livre n’ont pas besoin de mot : regardez, plongez, admirez puis procurez vous vite cet incroyable roman.

Cécile.

Merci à Caroline Cruzinha pour sa générosité.

Merci à Pierric Bailly pour son humour.

Merci aux éditions POL d’avoir su qu’il fallait ne pas passer à coté d’une voix pareille.

Le Roman de Jim, Pierric Bailly, P.O.L., 256 p. , 19€.

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