Un lecteur sur canapé – David Cantin – Cécile

On dit souvent que les bibliothèques en disent long sur leur propriétaire. Je propose ici d’en faire l’expérience en interviewant des femmes et des hommes sur leur pratique de la lecture.

Mon premier cobaye fut repéré sur Instagram. Apparemment gros lecteur, il semble avoir des goûts hétéroclites et exotiques, assez différents de ce qu’on voit passer en boucle sur les réseaux. Qui est donc cet assoiffé de livres qui inonde les réseaux de textes souvent inconnus au bataillon ?

Bonjour David,

Bonjour Cécile,

Revenons ensemble sur les livres qui ont apporté engrais à ton terreau intime, ceux qui t’ont le plus surpris, énervé, stimulé, ceux que tu as le plus conseillés, offerts, prêtés…. Mais avant toute chose, à quoi ressemble ta bibliothèque ?

Photo : David Cantin.

Les bouteilles de vins et les livres font chambre commune sous le regard d’une pile immense à gauche….

Première question, lire, pour toi, c’est venu comment ?

Il n’y avait pas de livres à la maison. Je ne viens pas d’une famille de lecteurs-lectrices. À la maternelle, je portais un manteau de fourrure. Ma grand-mère venait me conduire en voiture sport blanche. À l’adolescence, un ami me refile Les Chants de Maldoror puis Les Fleurs du mal. Dans la prose de Lautréamont, quelque chose m’échappe complètement mais me rend accro. Il y a aussi cette scène où le narrateur fait l’amour avec un requin. C’est intrigant et c’est probablement cette scène très étrange qui suscite mon goût pour la lecture.  On marche avec nos livres dans les couloirs de l’école. C’est ça un peu la lecture au départ. J’emprunte à la bibliothèque L’Ombilic des limbes d’Artaud. Je vais parfois en librairie, mais le choix est restreint. Un ami me fait des suggestions, de la poésie surtout. J’aime être fasciné par un livre, comprendre et ne rien comprendre à la fois. En classe, je dois apprendre des fables de La Fontaine par cœur. Je déteste. Je n’aime pas le sport non plus. Je préfère la compagnie des filles. Les femmes sont plus intelligentes que les hommes, en général. Un professeur que je croise dans une boîte de nuit, quelques années plus tard, me suggère de lire La Recherche et de me défaire de mon obsession pour la littérature américaine. Je lis en français et en anglais. Je préfère Thomas Bernhard et les livres interdits. 

David, j’ai cru comprendre que tu vivais au Québec, or tu n’évoques jusqu’à présent aucun titre, aucun auteur. Pourquoi ?

Curieux, non? C’est plutôt vrai que j’ai un rapport amour-haine avec la littérature québécoise. Évidemment, il y a des œuvres que j’apprécie énormément. Je pense, entre autres, au Mailloux d’Hervé Bouchard (le Beckett du Saguenay) à La bête creuse de Christophe Bernard (Infinite Jest version Abitibi), Highwater d’Olga Duhamel-Noyer ou encore le somptueux Deuils cannibales et mélancoliques de Catherine Mavrikakis qui se lit comme une variation de A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’Hervé Guibert (un livre de deuil et d’espoir). Je n’aime pas ce rapport folklorique au Québec, j’apprécie les écritures et les imaginaires forts.

Je suis né au Québec, mais j’ai fait des études en littérature française. J’aime diversifier mes lectures selon mes humeurs ou parfois une lecture en entraîne une autre. On ne lit pas forcément la littérature française comme en France où vous avez, sans doute, un autre rapport à la littérature québécoise. C’est une question d’affinités, de rencontres, de lecteurs et lectrices avec qui nous échangeons. Je lis aussi beaucoup de littérature américaine et anglaise, donc je ne suis pas non plus uniquement fidèle à la littérature française.

J’ai découvert la littérature québécoise avec un livre un peu étrange, formel et oublié La Mal de Vienne de Rober Racine. Un livre obsessif sur l’art et le personnage de Thomas Bernhard. Est-ce que tu as déjà lu Défaut d’origine d’Olivier Rohe? C’est aussi un hommage au maître Thomas Bernhard, un monologue fou. Je veux te parler de littérature québécoise et je te parle plutôt de Thomas Bernhard !

Puisque Thomas Bernhard revient sans cesse, tu nous fais lire un extrait ?

Thomas Bernhard, c’est quand même une sacrée claque la première fois que tu le lis. Je me rappelle Des arbres à abattre, Maîtres anciens. Il y a une colère, ainsi qu’une noirceur chez lui que je trouve inspirante. Encore une fois, c’est l’écriture qui m’interpelle en premier. Cette prose qui ne ressemble à aucune autre et qui inspire une nouvelle génération d’écrivain(e)s comme Katharina Volckmer ou Hari Kuntzru

Ta littérature de prédilection est plutôt transgressive ? Rien ne doit ressembler à un long fleuve tranquille ?

Je pense que oui, évidemment. C’est pas tant l’interdit que le fait que la littérature peut être autre chose et surtout quelque chose qui dérange, surprend, étonne et émerveille. Je n’aime pas les lectures amusantes ou confortables. J’aime être confronté ou, disons, que la lecture ne soit pas de tout repos. La lecture n’est pas un divertissement pour moi. Je me fie à mon instinct. Je suis quelqu’un de très intuitif.

Il y a quelque chose de la séduction aussi. Lire pour être séduit et séduire avec les recommandations. Je lis peut-être pour vivre des aventures ?

Quel genre d’aventures par exemple ?

L’âge d’homme de Michel Leiris ou Le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic par exemple, des œuvres inépuisables. Être séduit et chercher à séduire en retour, voilà ce qui me définirait.

Comment ça séduire en retour ?

Car il faut bien vendre des livres, donc aussi bien vendre ce qu’on aime, créer une dépendance et un dialogue. Même en n’étant pas toujours d’accord, c’est chouette non ? 

Attends attends, il y a une donnée qui m’échappe : tu es libraire ?! Mais je ne savais pas ! Diantre, je décide de m’entretenir avec des lecteurs et je tombe sur un libraire ! Libraire parce que lecteur ? C’était une évidence pour toi ? Où et depuis combien de temps exerces-tu ce métier ?

Je suis devenu libraire par hasard car j’étais un peu exaspéré de faire de la pige dans les journaux. C’est un apprentissage qui se fait sur le terrain et à travers de nombreuses rencontres.

Je suis libraire à Québec. À la Coop Zone, une librairie sur le campus de l’Université Laval. J’ai une clientèle exigeante mais plutôt sympathique et ouverte aux suggestions.

Libraire depuis une bonne quinzaine d’années et plutôt du genre actif sur les réseaux sociaux.

Être libraire, pour moi, c’est faire des rencontres autant en personne que via les réseaux sociaux. J’aime conseiller, mais aussi que des lecteurs-lectrices, des auteurs-autrices, me suggèrent des lectures. On dit souvent qu’il faut proposer le bon livre à la bonne personne. Je suis d’accord, mais il faut aussi oser dans nos propositions. Évidemment, les nouveautés arrivent en quantité abondante ici aussi. Je lis ce qui m’interpelle, j’ai la chance de le faire. Je suis plutôt roman, mais la poésie et l’essai sont primordiaux chez moi. Je lis égoïstement, pour moi, dans le but d’élargir ma vision des choses en général. 

Je me suis toujours demandée si le libraire reste fidèle au lecteur qu’il était ?

On change toujours comme lecteur. Les lectures marquantes nous changent, mais aussi les mauvais livres. C’est aussi les discussions avec d’autres lecteurs qui viennent enrichir nos propres lectures.

Peux-tu me parler des trois dernières lectures qui auront compté pour toi cette année ?

The Appointment de Katharine Volckmer. Ce livre paraîtra sous le titre Jewish cock chez Grasset en septembre prochain. Imagine Thomas Bernhard qui réécrit Portnoy et son complexe de Philip Roth, mais avec une énergie aussi frondeuse que féminine. C’est vulgaire, déroutant et extrêmement drôle. J’adore.   

– Lait sauvage de Sabrina Orah Mark. Un univers absurde, tendre, imprévisible. Il y a quelque chose dans ce livre qui m’a rappelé le surréalisme viscéral de Leonora Carrington. Magique. 

– Ritournelle de Dimitri Rouchon-Borie. Inspiré d’un fait divers, c’est l’histoire de trois hommes perdus dans un cycle de violence, de rage et d’ivresse comme on en voit rarement en littérature. Même si l’auteur a été révélé en début d’année avec Le démon de la colline aux loups, ce court texte est encore plus saisissant à mon avis. A découvrir absolument. 

Ton livre doudou ?

La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet. C’est en lisant Bleuets de Maggie Nelson que j’ai voulu relire La vie sexuelle de Catherine M. car c’est une analyse fascinante et audacieuse, mégalomane aussi, d’une femme qui ose parler de son rapport à la sexualité. Ce qui m’intéresse dans ce livre c’est qu’elle adopte la position de la critique d’art qui fait dans l’autofiction sans la moindre censure. C’est une œuvre courageuse et proustienne.  

Le livre que tu n’arrives pas à conseiller ?

Esther d’Olivier Bruneau, mais il sort bientôt en poche et je vais pouvoir me reprendre. Il est arrivé au mauvais moment en librairie (pandémie, trop gros, trop coûteux) et c’est un auteur inconnu au Québec, pourtant c’est un texte divertissant, drôlement bien rôdé et résolument féministe. 

Le livre que tu te gardes pour plus tard ?

La Vie et les opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne. Je veux lire la traduction de Guy Jouvet chez Tristram. C’est énorme, mais je sais qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. Un été peut-être!  

Un secret? 

J’aime beaucoup lire Pierre Guyotat. Il y a quelque chose qui me plaît dans ses livres ; la langue, le style, mais aussi les questions qu’il se pose par le biais de l’écriture. Il reste injustement oublié, à mon sens,  dans la littérature française contemporaine. Je crois que c’est un écrivain que nous allons redécouvrir dans les années à venir.   

  Le livre que tout le monde devrait lire?

Warum de Pierre Bourgeade.

Une lecture honteuse ?

Je ne sais pas si je dois avoir honte, mais pour moi Portnoy et son complexe de Philip Roth est un régal. C’est drôle, vulgaire et ça ne cadre pas du tout avec l’époque actuelle. 

Celui que tu relis .?

Les Choses de Perec car c’est un livre si simple et tellement original, indémodable. J’aimerais aussi relire La vie mode d’emploi car Perec demeure un styliste hors-pair. 

Si tu ne devais en garder qu’un ?

Ça va paraître prétentieux, mais La Recherche c’est quand même tout un exploit littéraire. Il y a tellement à découvrir chez Proust, l’autofiction ultime? Il faut aussi lire L’Atelier Albertine d’Anne Carson, une plaquette qui compte parmi mes livres préférés. 

Et le préféré justement :

Autoportrait d’Édouard Levé.

David, merci beaucoup !

Vous pouvez retrouver tous les coups de cœur de David sur son Instagram :

L’expérience me semble tout à fait concluante. A travers ses réponses, le portrait esquissé de David apparaît d’une assez grande précision : Ici, on vit de sauvagerie, sans cesse en attente d’inattendu et de choc et on accorde toujours son verre de vin. Ici, la lecture n’est pas une pratique de détente, plutôt un sport de combat. Ici, la lecture est religion.

(Notons que David n’a aucun livre de couture dans sa bibliothèque, ce qui explique le trou béant au genou dans son jeans.)

Cécile.

ps : et alors que je clôturais cet entretien, soudain, apparaît au détour d’une des pages de L’Analphabète d’Agota Kristof que je suis en train littéralement de dévorer :

La littérature a décidément plus d’un tour dans son sac.

Entretien avec Inès Jorgensen, traductrice – Julien Delorme

Photo : Sebastian Boring.

Pourriez-vous nous dire ce qu’est Les Collectionneurs d’images en quelques mots ? Plus qu’une présentation générique, ce que j’aimerais savoir avec cette question, c’est ce qui vous a plu dans ce texte, ce que vous y avez vu, à titre personnel.

Les Collectionneurs d’images est un livre au charme très particulier. Il contient autant de poésie que de passages cruels et provocants. Il retrace le destin très différent de 6 garçons nés en 1952 et brosse ainsi l’histoire des Iles Féroé durant trente années décisives pour le pays. L’autonomie (1948) y est toute récente. La jeunesse des garçons a lieu durant les années 70 de révolte, puis c’est l’industrialisation conquérante en 80 et la faillite des années 90. 

Il y a dans ce livre un grondement, une sourde colère contre l’injustice, les préjugés, la corruption, exprimés différemment selon le sort qu’affrontent les garçons : ceux qui meurent, ceux qui prennent la mer, ceux qui se réfugient au Danemark. Et pourtant aussi un attachement à ce pays rude au milieu de l’Atlantique. Et une approche délicate du monde enfantin et poétique, à partir duquel chacun doit forger son destin. C’est cette touffeur de vécu que j’ai aimée dans ce livre, car l’auteur a lui-même vécu ces années turbulentes, a travaillé en mer et sur les quais, avant de se consacrer à l’écriture.

Photo : Wikipédia (crédit non trouvé).

Comment avez-vous découvert le texte et été associée au projet de sa traduction ? 
La traduction de ce livre est lié à un projet mené par Daniel Chartier ( Uqam, université de Montréal) pour le Canada et Malan Marnersdóttir pour les Îles Féroé, afin de faire connaître la littérature de ce pays, et auquel La Peuplade s’est joint. Malan m’a proposé plusieurs livres, parmi lesquels j’ai choisi celui-ci. Il s’agit donc d’un projet collectif très enrichissant.

Plus généralement, est-ce qu’habituellement on vous contacte pour vous proposer des traductions, ou bien êtes-vous aussi apporteuse de projets ?

C’est très variable… parfois c’est une proposition d’un éditeur – que j’accepte ou que je refuse, car il est totalement impossible de traduire un livre que l’on n’apprécie pas, avec lequel on n’est pas en concordance. Parfois, j’ai la chance de tomber sur un livre scandinave qui me séduit profondément, et alors je propose…. et l’éditeur dispose.

Photo : Daniel Kordan.

Le texte a été écrit en langue Féroéïenne, mais vous avez établi votre traduction depuis le danois, puis cette dernière a été révisée depuis le féroéïen par une locutrice. Pourriez-vous me dire comment le travail s’est déroulé, et ce qui change par rapport à un exercice de traduction plus habituel ?

Oui, c’est un exercice très particulier, et en général mal vu par les traducteurs… un exercice à éviter. Mais ici, nous sommes dans un cas particulier : il s’agit d’une langue ( le féroïen ) qui comporte si peu de locuteurs qu’il faudra attendre longtemps avant que ne soient formés des traducteurs féroïens-français. Ou peut-être pas si longtemps…. l’islandais a  de très bons traducteurs vers le français ! Mais en raison des sagas islandaises, cette langue a été bien plus étudiée que le féroïen.

Le féroïen, langue scandinave, n’est devenue langue officielle des Féroé que vers 1937 pour l’Eglise  et les écoles, et 1948 pour tout l’archipel, mais a toujours été parlée dans le pays, même si elle n’eut que tard une transcription écrite.
La littérature écrite en langue féroïenne ( de plus en plus, – au siècle dernier, beaucoup écrivaient en danois) est assez systématiquement traduite en danois, mais là s’arrête aussi son expansion. Certains écrivains auraient été bien plus connus s’ils avaient écrit dans une langue plus partagée. Traduire depuis les traductions danoises est donc un moyen de favoriser la connaissance de la littérature de ce pays.

Ceci dit, quand on traduit à partir d’une traduction, on se méfie un peu des interprétations ( il y en a toujours) du premier traducteur. Par exemple : A-t-il privilégié la compréhension à la fidélité au texte ? Sa position d' »ancien colonisateur « – ou disons d’un pays dominant, a-t-il influencé sa traduction ? On sait, que ce soit pour les Groenlandais ou les Féroïens,  qu’un sentiment de supériorité a longtemps, et peut-être encore, subsisté de la part des Danois par rapport à ces peuples.
Dans le cas des Collectionneurs d’images, j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer le traducteur danois, de pouvoir échanger avec lui sur ses choix de traduction, et enfin de travailler avec Malan Marnersdóttir pour la retransposition en féroïen de tous les noms, de personnes et de lieux – étant donné que les Danois ont danicisé tous les noms féroïens.

Ce travail a donc été un travail très collectif, entre moi, l’auteur ( sollicité pour diverses questions), le traducteur danois et la professeure de lettres féroïenne Malan Marnersdóttir.

C’est une pratique que vous avez déjà expérimentée pour la traduction d’Homo Sapienne depuis le groënlandais : est-ce que c’est un exercice que vous recherchez, et que vous allez être amenée à poursuivre ?

Oui, effectivement, cette pratique a amené à beaucoup de recherches et d’interactions. Entre autres, à Montréal en 2018, j’ai participé à une table ronde, animée par Daniel Chartier, sur la traduction et la mise en valeur des littératures inuites et des Premières Nations. Une réflexion, justement, sur le fait de passer par une « langue relais « pour traduire des textes, et sur le fait que ces textes, pour la première fois, étaient traduits dans une langue qui n’est pas la langue du colonisateur. Cela a été une expérience très enrichissante. Je pense bien sûr continuer ces réflexions. Quant à Homo Sapienne, il se trouve que son auteure, Niviaq Korneliussen, a écrit son second livre, La Vallée des fleurs, directement en danois – cette fois, je vais donc traduire sans langue relais, et c’est aussi La Peuplade qui va publier ce second roman.

Les Collectionneurs d’images, Jòanes Nielsen (La Peuplade) – Yann

« Les Féroïens sont un peuple faible, dit le père en tendant la bière à Staffan. Pourquoi les Féroïens ne connaissent-ils pas l’art de penser plus rationnellement, de façon plus moderne, je l’ignore. C’est justement une caractéristique des gens faibles de tomber dans les excès. Notre société est pleine d’extrémistes religieux et nationalistes, et je parierais qu’un homme sur trois dans ce pays est soit alcoolique soit quelque chose de similaire à ce diagnostic. »

Photo : Yann Leray.

Bien sûr, ça nous dit quelque chose, les îles Féroé. On a déjà entendu ce nom mais, pour ce qui est de les situer plus ou moins précisément, c’est déjà une autre paire de manches. Quant à notre connaissance de la littérature féroïenne, puisque c’est ainsi qu’on dit, c’est le désert, il faut bien le reconnaître. Alors accueillons comme il se doit ces Collectionneurs d’images qui, en 440 pages, vont nous aider à combler cette double lacune et nous permettre de découvrir le monde méconnu de ce bout isolé du royaume du Danemark.

Situées au nord de l’Angleterre, à mi-chemin entre la Norvège et l’Islande, les Féroé constituent un archipel de 18 îles et une province autonome du Danemark depuis 1948. On y compte un peu plus de 50000 habitants. Bénéficiant d’étés frais et d’hivers doux, les Féroé connaissent environ 260 jours de pluie par an. L’activité économique principale est la pêche. Il est à noter que le roman est complété par une longue préface qui vient apporter bon nombre d’informations sur les Féroé et leur histoire.

Ils sont six garçons, scolarisés à l’école Saint-François de Tórshavn, la capitale des Féroé. Élevés par des nonnes, ils trompent leur ennui en collectionnant des images extraites de contes ou prélevées sur des paquets de Corn Flakes. S’attachant à ces six destins sur une période qui court des années 50 aux années 90, Jòanes Nielsen choisit d’ouvrir son roman par quelques lignes au cours desquelles il revient sur la mort de chacun de ses protagonistes, une façon comme une autre de montrer que l’enjeu du texte est ailleurs. Aussi ambitieux puisse sembler le projet, l’auteur féroïen se propose en effet de retracer l’histoire de l’archipel et de ses habitants à travers quelques figures assez représentatives de la société féroïenne. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il y parvient brillamment, évitant le didactisme et la lourdeur que l’on pourrait attendre d’un tel exercice. Bien au contraire, il parvient à livrer ici une vraie fresque humaine et vivante, entre intime et collectif, liant avec grâce les parcours de ces six garçons, dont certains n’auront pas le temps de vieillir.

Se dessine alors au fil des pages, le portrait parfois contradictoire d’un peuple capable de s’auto-dénigrer comme de se battre pour la reconnaissance de la langue féroïenne à l’université ou de réclamer son indépendance à cors et à cris. On assiste ainsi à la lente évolution des mentalités en même temps qu’à l’arrivée du progrès sur l’archipel. La solitude des îles n’empêche pas les échos et les soubresauts du monde extérieur de se faire sentir ici aussi et Jòanes Nielsen livre ainsi des pages bouleversantes sur la difficulté d’être homosexuel à Féroé et sur le sort des premiers malades du sida qui, pour la plupart s’exilaient au Danemark, à la fois pour échapper à la vindicte populaire et dans l’espoir d’y être mieux soignés. Portrait aussi fidèle que possible d’un peuple auquel son auteur appartient, Les Collectionneurs d’images ne vise pas l’hagiographie et ne dissimule rien des défauts et des faiblesses des Féroïens mais la tendresse et l’attachement de Nielsen pour eux restent palpables tout au long du livre.

« Comme si souvent auparavant, Sigmar répéta l’histoire des années 1980 et souligna ses mots de puissants coups de canne sur le plancher. Il fulminait sur une activité de construction qui avait corrompu toutes les traditions d’usage. Dans tout le pays, on avait construit des routes et des tunnels. De nouvelles halles avaient poussé comme des champignons autour des quais et des zones industrielles, et jamais autant d’artisans étrangers n’avaient travaillé aux îles Féroé. »

Photo : Jòanes Nielsen par Antonin Pons Braley.

Portrait juste et touchant d’un peuple tiraillé entre tradition et modernité, fresque historique autant que politique et sociale, le roman de Jòanes Nielsen est un véritable hommage aux Féroé et à leurs habitants ainsi qu’un témoignage précieux mettant en lumière cet endroit finalement pas si oublié du monde. Une nouvelle réussite à mettre au crédit de La Peuplade qui étoffe ainsi son catalogue de belle manière.

Traduit par Inès Jorgensen.

Yann.

Les Collectionneurs d’images, Joanes Nielsen, La Peuplade, 468 p. , 21€.

Presqu’îles, Yan Lespoux (Agullo Court) – Entretien – Yann

Les éditions Agullo inaugurent avec Presqu’îles une collection de recueils de nouvelles à petit prix, ce dont on doit se réjouir à plus d’un titre. D’abord parce que « Lisez des nouvelles, bordel », comme on s’échine à vous le dire par ici depuis un moment déjà. Ensuite parce qu’ « à petit prix » est toujours un argument recevable, voire réjouissant quand notre budget lecture est souvent nettement inférieur à nos « envies lecture ».

Photo : Julien Lutt.

Yan Lespoux propose ici une grosse trentaine de textes courts, voire très courts (le plus long ne dépasse pas la quinzaine de pages) auxquels sa région natale, le Médoc, sert de toile de fond. Il y épingle avec tendresse et humour les travers des locaux, qu’ils soient natifs ou étrangers, mais aussi leurs habitudes et leurs secrets. Le recueil est construit de telle manière que les textes semblent se répondre, se compléter voire se refléter et l’ensemble dessine un territoire méconnu aussi difficile à quitter pour les natifs qu’à intégrer pour les « étrangers ». Parfois drôles, souvent touchants, les portraits esquissés ici ne sont finalement que la confirmation que, si le territoire change, l’homme, partout, est le même, avec ses qualités et ses défauts, sa grandeur et ses bassesses. Presqu’îles est de ces petits livres qui font du bien, bourré d’humanité et d’attachement à ce lieu ainsi qu’aux gens qui le peuplent. Agullo Court ne pouvait mieux choisir pour inaugurer cette nouvelle aventure éditoriale.

« (…) ils étoient plus barbares et inhumains que les plus grands Tartares. »

Parmi les trois citations placées en exergue de ton recueil, cette phrase de Claude Masse, ingénieur-géographe, à propos des Médoquins, est indéniablement la plus frappante. J’imagine qu’on pouvait la nuancer, même à l’époque, mais ce point de vue est quand même assez marqué. Comment définirais-tu les Médocains d’aujourd’hui ?

Claude Masse était ingénieur-géographe. Il avait été chargé par Louis XIV de cartographier la côte atlantique entre – en gros – la Charente actuelle et le Pays basque. Pour cela, pendant des décennies, il a arpenté les lieux pour prendre des mesures lors de campagnes sur le terrain. Il passait ensuite du temps chez lui, à réaliser les cartes. Cette cartographie devait servir à évaluer la nécessité ou pas de créer des structures défensives sur cette côte en cas d’attaque anglaise. Donc Masse, pour chaque carré cartographié, accompagnait la carte proprement dite d’un mémoire qui décrivait les lieux. Mais il se piquait aussi un peu d’ethnographie, pourrait-on dire, et, en Médoc, il passe beaucoup de temps à décrire les mœurs des habitants. Sans doute parce que les lieux comme les gens qui vivaient là l’ont marqué. Il faut imaginer qu’à l’époque il s’agissait de lieux particulièrement désolés, faits de dunes mouvantes, de marécages, d’une côte extrêmement piégeuse sur laquelle venaient régulièrement s’échouer des bateaux dont les épaves étaient pillées par la population. Masse décrit ces gens – généralement des bergers qui menaient une vie rude – comme s’ils étaient à la limite de la sauvagerie. Il exagère sans doute un peu, mais il est indéniable que l’autochtone, vu son mode de vie, devait être rugueux.

La citation de Masse est entourée de deux autres. Une d’Ausone, un poète gallo-romain originaire de Burdigala – déjà un bordelais, donc – qui écrit à son ami Théon en se demandant pourquoi il est allé vivre sur les terres incultes et sauvages du Médoc, une autre d’Éric Holder, un écrivain originaire du nord de la France qui était venu s’installer dans ce Médoc dont il a fini par faire partie et qui explique que les clichés sur les Médoquins cachent un mode de vie dans lequel il a fini par se glisser avec bonheur.

Photo : Jean Le Gabier, blog Les chemins du Médoc.

Les stéréotypes ont la vie dure et aujourd’hui encore, dans la région, le Médoc est considéré comme une terre sauvage. En gros, quand vous parlez du Médoc à un Bordelais, il se plaît à imaginer des lieux où les principaux loisirs sont la chasse du sanglier à mains nues et l’inceste. C’est évidemment un petit peu exagéré, mais ces stéréotypes collent à la peau. Cette idée d’un Médoc hors du temps et hors la loi est tenace au point que certains médoquins, pour ne pas être en reste, intègrent ces stéréotypes et vont affirmer cette part de sauvagerie sur le mode « pas la peine de venir nous emmerder, on est des fous et vous seriez en danger ».

Alors oui, il y a un fort attachement aux lieux, une identité tout aussi forte et affirmée qui passe notamment par la chasse et la pêche, mais c’est aussi et surtout une de ces régions périphériques comme les autres, avec une forte pression urbaine sur le littoral et une économie qui a une force apparente – le vin, le tourisme balnéaire – mais qui fonctionne avec une main-d’œuvre souvent précaire.

Photo : J.P. / Sud-Ouest.

Justement, ce Médoc « de carte postale » dont tu parles et qu’ Hervé Le Corre évoque également dans sa préface, il existe mais n’apparaît pas dans tes textes. J’imagine que c’est simplement parce que ce n’est pas dans celui-là que tu as grandi mais n’y a-t-il aucune porosité entre ces deux Médoc ? Sauf erreur de ma part, il n’est jamais non plus question de domaines ni de vignerons dans « Presqu’îles », juste quelques allusions au vin rouge, que l’on n’imagine d’ailleurs sans doute pas comme un grand cru. On a donc deux Médoc qui cohabitent ainsi, chacun ignorant l’autre ?

Ce Médoc “de carte postale”, c’est celui que voient les touristes l’été, sable blanc et mer bleue, étangs, pistes cyclables qui courent à travers les pins et les dunes.Il apparait un peu dans certaines nouvelles, parce qu’il est bien là, il existe, mais ce n’est pas celui qui m’intéressait. Ce dont je voulais parler, c’était plutôt de ceux qui restent quand les touristes sont partis. De ce que l’on ne voit pas si l’on ne fait que passer.

Le Médoc viticole, c’est encore autre chose. Il y a des traits communs, bien entendu, mais c’est une autre économie – pas meilleure que celle du tourisme balnéaire, qui produit la même précarité pour ceux qui sont en bas de l’échelle. Ce sont des lieux dont on parle plus, aussi, plus présents dans l’imaginaire collectif, où la nature a une apparence moins sauvage. Et j’ avais envie d’un cadre un peu plus « enfermant ».

Cette précarité mène certains de tes personnages vers l ‘illégalité voire la franche délinquance tandis que d’autres ont allègrement franchi le pas depuis longtemps et pour d’autres raisons. On croise ainsi au fil de tes textes des voleurs de cannabis, des trafiquants d’armes, de simples cambrioleurs amateurs ou des assassins malgré eux… C’est souvent drôle, parfois tragique, ces intrusions du noir dans « ton » Médoc. Doit-on les voir comme une forme de contribution à ce genre que tu affectionnes particulièrement ou comme le reflet d’une réalité ? Ou, plus sûrement, un mélange des deux ?

C’est pour moi le reflet d’une réalité, ou plutôt de réalités. Les nouvelles qui évoquent ces incursions hors la loi présentent des situations différentes. Le cannabis, c’est un moyen, dans une région où existe une certaine précarité économique, d’arrondir les fins de mois, comme le braconnage permet de mettre de la nourriture au congélateur. Les etarras qui viennent chercher des armes, c’est parce que la France a été longtemps une base arrière d’ETA et qu’on y trouvait un certain nombre de caches d’armes. Les cambriolages… eh bien il y en a un peu partout, et les commerces de stations balnéaires pendant l’été sont des cibles régulières. Quant aux meurtres, parfois, ça arrive, tout simplement, sans qu’il y ait de préméditation. En ce qui concerne le genre, je ne me suis pas posé la question en écrivant ces textes. Certains sont noirs et d’autres pas. Mes lectures ont certainement joué un rôle là-dedans, mais je n’ai pas envisagé d’écrire un recueil noir ou « blanc ». Je voulais juste écrire des textes sur un quotidien, sur la vie des gens… et la vie, parfois, ça dérape.

Photo : Laurence Theillet.

Quelles que soient les raisons pour lesquelles tes personnages ont franchi la ligne jaune, on a du mal à les trouver franchement antipathiques malgré leurs actes. Tu t’abstiens de tout jugement moral et, souvent, l’humain finit par apparaître derrière la bêtise, l’alcool ou la propension à la violence, donnant ainsi l’impression que l’on a davantage affaire à de pauvres types qu’à de vraies crevures. C’est volontaire, cette espèce de neutralité que tu observes ?

Ces personnages sont tout simplement humains. Ils peinent à s’élever au-dessus de leur condition, ils franchissent des lignes et parfois ils chutent. C’est nous tous à un niveau ou un autre et il faudrait avoir une bonne dose de confiance de soi ou de suffisance pour se croire foncièrement meilleur qu’eux. Ce qui m’intéresse surtout, c’est ce moment de bascule, quand on commence à glisser, quand il n’y a plus de mots. Alors bien entendu, cela crée des tableaux qui ne sont pas toujours très lumineux, des portraits pas forcément flatteurs… mais c’est la vie. On a beau vouloir tout contrôler, elle nous ballote, elle est absurde, elle nous surprend aussi. C’est toujours facile de juger mais je n’avais pas envie de le faire. Je voulais qu’on regarde ces personnages agir tout en comprenant que ce qui les anime est plus complexe que ce que l’on voit. Ça n’empêche pas certains d’entre eux d’être idiots ou même méchants, certes, mais je ne crois pas qu’ils le soient plus que la moyenne (je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle).   

Il n’est jamais facile, semble-t-il, de s’intégrer à la population locale. On dirait même que c’est chose impossible. Et, une fois parti, il n’est pas non plus évident de revenir au pays. Plusieurs de tes nouvelles sont comme des variations autour de ce thème. Comment expliques-tu ce phénomène ?

L’intégration, où que ce soit, c’est toujours un peu compliqué. C’est vrai que c’est un thème central de ce recueil. Pour deux raisons, certainement.

La première, c’est que c’est quelque chose d’assez universel, en fait, ces histoires de territoire, d’y être étranger, de le quitter, d’y revenir, ou d’y rester que ce soit envers et contre tout ou juste parce qu’on n’a pas d’autre solution. On peut dire ce que l’on veut, on est toujours attaché à des lieux, que ce soit parce qu’on y a grandi, parce qu’on a choisi de s’y installer, parce qu’on a un rapport particulier avec ce que nous offre sa géographie ou parce qu’on y a des souvenirs. Mais on y est rarement seul et il faut aussi composer avec les autres. Ça crée des situations intéressantes, plus ou moins amusantes, parfois désagréables aussi. Je ne crois pas que l’on soit toujours aussi ouvert aux autres qu’on voudrait l’être ou qu’on dit l’être. Et ça tient d’ailleurs moins à mon sens à ce que ces autres sont qu’au fait qu’ils investissent un espace que l’on s’est approprié ou, au contraire, que l’on tente d’investir un espace qu’ils se sont déjà approprié.

Aquarelle : Gérard Tron.

La deuxième raison est personnelle. C’est un sujet qui me taraude. J’ai grandi dans un endroit auquel je suis attaché mais que j’ai eu envie de quitter. J’y reviens régulièrement mais il a changé sans moi et j’ai changé aussi. J’en suis tout en n’en étant plus et c’est une drôle de place sur laquelle je m’interroge régulièrement.

Bref, je suis vraiment intéressé par ce qui nous attache à des lieux. Et comme je ne suis pas à une contradiction près, je suis autant fasciné par ces gens qui ne jurent que par l’endroit où ils sont nés comme si le reste du monde n’était qu’un champ de ruines, que par ceux qui passent leur temps à cracher sur « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». J’aime bien Brassens, mais j’ai du mal avec les gens qui passent leur temps à citer cette chanson comme si elle exprimait le fait que c’était sale d’être attaché à l’endroit où on a grandi. C’est oublier un peu vite qu’en fin de compte c’est bien à Sète que Brassens voulait être enterré et que s’il moque le chauvinisme qui exclut, il ne renie pas pour autant son attachement au lieu où il est né et a grandi.

Photo : Jean Le Gabier, blog Les chemins du Médoc.

La notion de territoire induit quasi automatiquement celle de voisin. Chez toi, c’est le Bordelais. Quand je vivais dans les Cévennes lozériennes, on avait le Gardois, celui qui a une résidence secondaire, ramasse les champignons au râteau et se fait régulièrement crever les pneus de sa voiture. Les points communs sont nombreux avec ce que tu racontes et j’imagine qu’il en est à peu près partout ainsi. C’est à croire que pouvoir se montrer condescendant avec son voisin de territoire donne de la valeur au nôtre, non ?

Oui, c’est partout pareil, je pense. Dans le Médoc, c’est beaucoup le Bordelais et le Charentais. Là où je vis maintenant, dans l’Aude, c’est le Catalan. Quand j’ai fait mes études à Pau, c’était le Basque pour les Béarnais, et inversement (et aussi le Bordelais pour les uns et les autres), c’est l’Ajaccien pour le Bastiais, le Stéphanois pour le Lyonnais, l’Aixois pour le Marseillais, le Napolitain pour le Romain… et le Parisien pour le monde entier. C’est bien entendu un moyen de se valoriser par rapport au voisin et aussi – surtout même, je dirais – l’occasion de se charrier plus ou moins gentiment. Ce qui est marrant, par ailleurs, c’est que cette condescendance vis-à-vis du voisin repose toujours sur une mise en avant de ses supposés défauts de l’autre et pas par une survalorisation de nos éventuelles qualités. J’avais vraiment envie d’utiliser ce gimmick dans le recueil. Parce que je trouve que ça dit pas mal de choses sur le rapport au territoire, donc, mais aussi parce que ça permettait d’apporter des respirations avec des nouvelles au ton plus léger.

Il y a donc de ta part une vraie volonté de ne pas faire trop noir malgré l’amour que tu portes au genre ? C’est pour tenter de mieux refléter la réalité de « ton » Médoc ou y a-t-il une autre raison ?

En fait je n’ai rien pensé en terme de noir ou d’autre chose. Oui, j’ai essayé de refléter une certaine réalité, un quotidien qui peut être celui du Médoc ou même d’ailleurs. Ce quotidien de lieux où vivent des gens normaux avec leurs failles, leurs espoirs et aussi leurs drames. Alors ça peut virer vers le noir, vers l’absurdité ou une courte joie bientôt effacée par une déception. Tout cela, au bout d’un moment, ça a donné un ensemble de textes avec un fil conducteur – un ancrage géographique assez fort et la volonté de montrer un certain ordinaire du monde pour reprendre le titre d’un livre d’Yves Rouquette – mais des tonalités différentes. Il a donc fallu les ordonner de manière à ce tout cela demeure cohérent d’une part, et que, d’autre part, entre un certain nombre de nouvelles assez noires ou mélancoliques, on puisse aussi trouver une respiration, un peu de légèreté.

On connaît depuis longtemps ton blog « Encore du noir » et les chroniques que tu y écris mais, là, l’exercice est radicalement différent, non ? C’est une histoire en particulier qui a déclenché l’envie d’écrire ? Un fait divers, une anecdote, une sensation, comment t’est venue cette idée ?

Oui, c’est un exercice bien différent. Même si je crois que le fait d’écrire régulièrement des chroniques et, dans le cadre de mon travail, des cours ou des articles scientifiques, permet d’acquérir une certaine discipline de l’écriture. Pour tout dire, l’envie d’écrire de la fiction n’était pas vraiment quelque chose qui me travaillait particulièrement, pas consciemment en tout cas. Le recueil est parti tout bêtement d’un post sur Facebook dans lequel, après être allé passer quelques jours dans le Médoc, j’avais raconté une petite histoire. Il a attiré l’attention de Caroline Bokanowski, des éditions des Équateurs, qui m’a contacté et demandé si j’avais d’autres textes. J’en ai parlé à Hervé Le Corre un soir où nous animions une rencontre polar à la Machine à Lire, à Bordeaux, et il m’a demandé de lui faire lire le texte en question. Il a bien aimé et m’a conseillé d’en écrire d’autres. C’est là que le projet à commencé à prendre forme.

Le format de la nouvelle s’est donc imposé de lui-même, tu n’as pas eu la tentation de te lancer dans un roman ? On sait pourtant que la nouvelle est un « genre » dont les lecteurs français semblent peu friands, contrairement aux États-Unis où elle a autant de visibilité que le roman. La pari est donc doublement audacieux, à la fois pour toi qui présentes un premier livre et pour Agullo qui ouvre avec « Presqu’îles » une collection de recueils …

Le pari est surtout audacieux pour Agullo. Moi, je me suis contenté d’écrire ce dont j’avais envie. L’envie a été réciproque, mais c’est eux qui ont fait le pari de lancer une collection de textes courts à petit prix.

Quant à la réticence française vis-à-vis de la nouvelle, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un cliché qui s’autoalimente. Il y a pourtant régulièrement des recueils qui viennent contredire ça, de Delerm à Gavalda. Et c’est un cliché d’autant plus étonnant qu’on a parfois l’impression que tout le monde aime les nouvelles. Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, je n’ai jamais vraiment imaginé un roman. Mon idée de départ était de décrire des tranches de vie, des aventures du quotidien, dramatiques, mélancoliques ou absurdes. Mais je voulais aussi qu’il y ait une véritable cohérence que l’on puisse aussi bien les lires en picorant dans le recueil que comme un ensemble qui se tient. J’ai entendu dire récemment – je ne sais plus qui ni ou – qu’un recueil de nouvelles, c’est un roman dont les personnages ne se connaissent pas. C’est un peu ça que j’ai voulu faire.

« Presqu’îles » et quelques cousins – Photo : Yann Leray.

J’aime beaucoup cette définition d’un recueil, je la trouve très juste et elle s’applique effectivement très bien à tes nouvelles. Dans sa préface, Hervé Le Corre établit des « cousinages » entre tes textes et ceux de romanciers américains comme Larry Brown, Daniel Woodrell ou Chris Offutt. Ça n’est pas un peu lourd à porter ? Te sens-tu des affinités avec ces auteurs dont, j’imagine, tu dois connaître les textes depuis longtemps ?

C’est sans doute une comparaison qui allait de soi non pas pour des questions d’écriture – j’admire trop ces auteurs pour ne serait-ce que penser les égaler de ce point de vue – mais parce que c’est une référence commune que nous avons Hervé et moi et que nous en avons discuté pendant des années. On s’est souvent demandé, et d’ailleurs on se le demande encore, pourquoi lorsqu’un auteur américain met en scène un chasseur alcoolique dans les Appalaches le lecteur français trouve que c’est exotique, touchant et que ça évoque des sentiments universels, alors que si un auteur français fait la même chose, ça devient au pire du régionalisme suspect et au mieux un portrait cruel de ploucs consanguins.

Je suis pas mal d’auteurs américains sur les réseaux sociaux. Des mecs qui écrivent sur les lieux où ils vivent, qui publient des photos de flingues ou de parties de chasse sans que ça ne dérange personne. Ils sont cools, un peu rednecks mais fréquentables. Un auteur français qui ferait la même chose se ferait dézinguer sur les réseaux sociaux. Le fait est que lorsque ça se passe loin, de l’autre côté de l’Atlantique, ça reste de la fiction. Et certainement aussi qu’on les regarde avec un soupçon de condescendance en voulant s’imaginer qu’ici on est au-dessus de tout ça. En vérité, je pense qu’on n’est ni meilleurs ni plus mauvais. Et je crois qu’il y a la même différence entre les territoires de Saint-Germain-des-Prés et du Médoc qu’entre ceux de l’East Village ou Wall Street et le Kentucky. Je crois qu’il y a tout simplement des territoires et des gens que l’on n’a pas forcément envie de voir chez nous. Tant que c’est en Amérique, c’est loin et c’est marrant. Mais en fait, il y a tout un tas de gens ici qui se sentiraient plus d’affinités avec les personnages de ces auteurs qu’avec une grande partie de ceux qui lisent leurs histoires. C’est une idée assez bien résumée par un personnage de Benjamin Whitmer dans Cry Father : « J’ai plus de points communs avec un éleveur de chèvres afghan que j’en ai avec un banquier de Manhattan. » Bref, pour le dire vite, du point de vue de la manière et des lieux où j’ai grandi, je me sens effectivement plus proche de Larry Brown ou de David Joy que de Frédéric Beigbeder.

Alors, si j’ai effectivement pu penser à Larry Brown en te lisant (pour les personnages un peu malmenés par la vie, particulièrement), il m’est surtout revenu des souvenirs des Récits des friches et des bois, d’Henri Vincenot, lu il y a des années, recueil de textes malheureusement tombé dans l’oubli et qui n’aurait pas non plus à rougir de la comparaison avec les auteurs pré-cités … Pour en revenir à la genèse de Presqu’îles telle que tu la racontes, on a l’impression qu’il s’agit plus, finalement, d’une histoire d’amitiés (le s est important, il me semble) que d’une réelle envie de te lancer dans la fiction. Maintenant que ton recueil est sorti et vit sa vie en librairie, semble même trouver son public, j’imagine que les perspectives changent. L’accueil globalement très favorable réservé à Presqu’îles a-t-il éveillé en toi d’autres idées, d’autres projets d’écriture ?

Eh bien je ne connais pas du tout ce recueil d’Henri Vincenot. Je vais aller y jeter un œil.

Quant à Presqu’îles, oui, c’est aussi une histoire d’amitiés et de circonstances. Disons qu’à un moment, tout s’est agencé pour que ce livre se fasse et qu’il se fasse ainsi. Et je suis heureux que ce soit avec ces gens-là qui sont à la fois des gens talentueux, professionnels et des amis. Je ne pouvais pas espérer mieux pour me lancer.

L’accueil est plutôt favorable, en effet. Est-ce que ça change les perspectives ? Je ne sais pas. Des idées, j’en ai un peu oui, reste à voir si elles vont se concrétiser.

Et puisqu’on a pris beaucoup de plaisir à cet entretien, vous trouverez ci-dessous les liens vers la playlist qu’a concoctée Yan, un morceau pour chaque nouvelle, de quoi prolonger le plaisir.

Et pour Deezer, c’est ici que ça se passe.

Presqu’îles, Yan Lespoux, Agullo éditions, 192 p. , 11€90.

Podcastmaker, Richard Gaitet au travail – Gaëlle

Ça ne t’aura pas échappé, depuis un an quasi tout rond « sévit » sur les ondes webiennes une « émission » – une conversation en fait – qui nous régale les papilles auditives.
C’est Bookmakers, c’est sur Arte Radio, en partenariat avec Babelio, c’est une fois par mois et c’est Richard Gaitet aux manettes.

Illustration Sylvain Cabot / Arte Radio

Richard Gaitet est ce journaliste facétieux, critique littéraire, qui a imaginé et animé pendant 9 ans la feue Nova Book Box (réjouissant juke-box littéraire),  qui a imaginé et coordonne L’Arche de Nova (anciennement Le monde d’après), utopies poétiques pour futurs désirables, où « chaque jour, en trois minutes, un.e écrivain.e, vidéaste, cinéaste, philosophe, musicien.ne, plasticien.ne, …, monte sur le pont pour transmettre sa vision de la société de demain, le temps d’une note vocale très sérieuse ou complètement délirante », qui a cofondé  le non-moins facétieux, foutraque et farfelu Prix de la page 111 (dont tu pourras trouver d’édifiantes statistiques ici, mais ne nous éparpillons pas et revenons à nos brebis).
Il est l’auteur de trois romans : Les heures pâles (sous le pseudonyme de Gabriel Robinson), Découvrez Mykonos hors saison, L’Aimant -roman magnétique d’aventures marines, parus aux éditions Intervalles, et deux récits documentaires :  Tête en l’air et Rimbaud Warriors, aux éditions Paulsen, dont il parle ici, ici et ici, chez Mandor.
Bref un homme lettré de lettres et d’espièglerie.

« C’est quoi, le style ? Comment construire une intrigue, un personnage ? Où couper ? Making of des romans et essais qui ont marqué leur époque, Bookmakers écoute les plus grands écrivains détailler leurs secrets de cuisine, raconter la façon dont s’est construit, petit à petit, l’un de leurs livres emblématiques. À partir de l’idée, l’étincelle initiale, puis avec les recherches, la discipline, les obstacles, les conseils, le découragement, les coups de collier, la solitude, le dernier jour, la première phrase, les relectures, le rôle de l’éditeur, le fric, l’accueil critique et public ou encore le regard sur le texte des années plus tard. Tout ça pour contrer le mythe de l’inspiration divine qui saisirait les auteurs au petit matin chantant et pour se rappeler qu’avant tout, l’écriture, c’est un métier, un artisanat. »

Ce sont les premières phrases du premier épisode de Bookmakers.
Curieux, on a écouté, puis réécouté, et réécouté encore. On a trouvé ça simple, instructif, intéressant, humble, sérieux, sincère, vrai. On a aimé désosser les carrosseries, soulever les capots, démonter les moteurs, avoir une idée du goût du cambouis. Tout ça avec bonheur. On a eu envie de lire ou de relire les auteurs et les autrices. Surtout, ça nous a rendus terrrrriblement curieux : un podcast pareil, ça se tricote comment ?
Généreux, Richard Gaitet nous a raconté.
Immense merci à lui !

Podcastmaker, Richard Gaitet au travail.

Qui es-tu Richard Gaitet ? D’où viens-tu ?

Cette question est si vaste ! D’où viens-je, mais à quel niveau : géographique, éducatif, métaphysique ? Faut-il compter les vies antérieures ? Et les dimensions parallèles alors ?
Bonjour. Pour résumer, je suis journaliste et écrivain, né à Lyon en 1981 – c’est aussi dans cette ville que j’ai suivi des études de journalisme, pas terribles, mais qui m’ont permis de décrocher des stages longue durée dans des rédactions, où j’ai eu la chance d’être par la suite intégré comme pigiste (Le Progrès, Lyon Capitale, puis Technikart, raison pour laquelle je suis monté à Paris en 2004). Ajoutons que j’ai codirigé pendant huit ans la rédaction d’un remarquable magazine trimestriel de culture et de mode, national et indépendant, intitulé Standard. (Il en subsiste des traces ici)

Ce magazine « jeune et poli » sur papier glacé n’était pas énormément lu, mais quand même un peu pris au sérieux par le milieu. Par exemple, au printemps 2011, j’ai reçu un coup de fil de Radio Nova, qui me proposait de chroniquer des films à l’antenne. Quatre mois plus tard, son directeur des programmes me confiait un créneau horaire, de nuit, pour animer ma propre émission, Nova Book Box, un « juke-box littéraire » quotidien, du lundi au jeudi. Cela dura neuf ans. (Toute cette histoire fut racontée lors de « l’enterrement » de l’émission, enregistré en public, en juillet 2020)

Pour plus de renseignements, je vous recommande également, euh, de lire mon mon premier roman, Les Heures pâles, publié en 2013 aux éditions Intervalles – sous le pseudonyme de « Gabriel Robinson », ce qui est encore une autre histoire.

Comment est venue cette idée de Bookmakers ?

Il faut m’imaginer au comptoir du Vauban, cet hôtel légendaire de Brest, aux alentours de minuit, un samedi soir de février 2018, abordé par les deux réalisateurs d’Arte Radio : Samuel Hirsch et Arnaud Forest, qui sont invités comme moi au festival Longueur d’ondes. On ne se connaît pas, mais on se tombe tous les trois dans les bras. Surprise, de taille : ces deux fabuleux créateurs sonores écoutent mon émission depuis plusieurs années et me soufflent qu’un jour, si j’ai envie de proposer des choses à Arte Radio, c’est possible. Dans le train du retour, le hasard me place en face du fondateur du studio, Silvain Gire. On discute longtemps. Une grosse année plus tard, mon émission sur Nova s’arrête, alors je lui écris et on se voit.

Bookmakers  a un grand frère : Beatmakers, un podcast diffusé sur Arte Radio et créé par David Commeillas et Samuel Hirsch, qui écoutent des producteurs de tubes décortiquer leurs morceaux les plus célèbres. Comprendre les rouages d’une idée, la discipline qu’il a fallu pour la mener à son terme, la part de chance et d’imprévu, tout ceci m’a toujours intéressé. Silvain me dit qu’il est tout à fait disposé à m’accueillir en tant qu’auteur au sein de l’équipe, mais qu’il me faut un projet de podcast, quoi. A l’été 2019, je lui propose quatre ou cinq idées, dont une déclinaison littéraire de Beatmakers. Celle-ci est retenue.

Illustration Mathieu Choinet / Arte Radio

Avec Silvain, nous tombons d’accord sur plusieurs partis pris. D’abord, ce podcast sera un endroit où on parlera presque uniquement du travail des auteur.e.s. jusqu’au niveau de la phrase, ce qui n’existe pas trop, en France. Ensuite, la plupart des invité.e.s seront rencontré.e.s en dehors du cadre promotionnel, qui plombe l’essentiel du discours sur la littérature ; on pourra revenir, bien sûr, sur le dernier livre publié, mais seulement dans la façon dont celui-ci vient confirmer ou infirmer le processus habituel, s’il ouvre de nouvelles perspectives dans l’œuvre, et de manière marginale. Enfin, au cours de l’interview, la question de l’argent, de l’à-valoir, des ventes et des droits d’auteurs, qui fait aussi partie des conditions de travail de l’artiste, sera abordée en détails.

Silvain me laisse entièrement carte blanche sur la programmation des invité.e.s et l’organisation des entretiens. Mais, toutefois, pour « lancer » le programme, il me demande de commencer par inviter, parmi les auteur.e.s que j’aime, des écrivain.e.s connu.e.s, dont l’œuvre contient au moins un succès. Les trois premiers que je contacte, et qui acceptent, sont Philippe Jaenada, Alice Zeniter et Delphine de Vigan.

Quelles sont tes influences ?

Mes influences en termes de grands entretiens littéraires sont maigres : il y a, un peu, ceux de la Paris Review, aux Etats-Unis, dont certains ont été traduits et rassemblés en recueils aux éditions Christian Bourgois, mais je ne les ai jamais lus en entier. J’ai chez moi deux numéros de la revue Décapage, qui propose à chaque fois de découvrir la « panoplie » d’un écrivain, sur une trentaine de pages, de manière assez précise. Mais c’est tout, je dois dire. C’était déjà le cas en arrivant chez Nova : je n’avais quasiment jamais fait de radio, je n’en écoutais quasiment pas, je n’avais pas de bons ou de mauvais réflexes…. J’apprends en faisant.

(J’ai déjà eu l’occasion, sur Nova, avant Bookmakers, de me livrer à des entretiens assez fouillés avec des artistes sur leur mode opératoire. J’ai simplement développé, approfondi cette facette.)

Comment a été reçue cette idée d’émission par les écrivains que tu as sollicités, avant que le premier épisode ne fût diffusé ? Et comment réagissent les écrivain.e.s que tu contactes maintenant que le podcast est connu  ?

L’idée est toujours très bien reçue, je crois. Les espaces où les artistes peuvent parler en profondeur de leur travail ne sont pas si fréquents. Ajoutons à cela la qualité des réalisations Arte Radio, le soin apporté à leur voix et leurs textes, c’est plutôt agréable – même si l’exercice demande un certain engagement de leur part : l’entretien original dure entre trois et quatre heures, au total.

Quels retours as-tu eus de tes invité.e.s ? Du monde de l’édition ? Est-ce qu’on te sollicite ?

Les retours des invité.e.s. sont bons. Jamais ils ou elles n’ont voulu écouter le montage avant – ce que je refuserais de toute façon. Les retours du monde de l’édition sont également statisfaisants. Aucun.e écrivain.e ne m’a jusqu’ici sollicité, ce qui serait embarrassant (« Cher Richard, que diriez-vous de m’interviewer pendant quatre heures ? »). Deux attaché.e.s de presse m’ont suggéré des noms, et ça tombe bien : c’est leur métier. Aucun directeur ou directrice d’édition ne m’a contacté, et je dois dire que je préfère.

De l’étincelle initiale à la structure telle qu’on la connaît, quels chemins as-tu explorés ?

La structure, la longueur : tout est arrivé au montage. Silvain souhaitait au départ un seul épisode de quarante minutes, qui lui paraissait, c’est vrai, être une durée pas trop effrayante pour un nouveau podcast littéraire. J’ai dit qu’il me paraissait impossible d’obtenir de la profondeur, une étude dense de l’œuvre et de l’artiste en si peu de temps. Une heure était mon minimum. Une heure et demi très souhaitable… Mais cela dépendait, bien sûr, de ce que j’allais obtenir. Nous avons fait deux séances d’enregistrement avec Philippe Jaenada, pour un total de trois heures de rushes, environ. Avec Sara Monimart (prise de son, montage) et Samuel Hirsch (réalisation, mixage, musiques originales), nous avons ramené ça à quatre-vingt-dix minutes. La question du découpage en épisodes s’est ensuite posée, et la réponse la plus naturelle était de faire des séquences d’une trentaine de minutes, plus digestes et moins effrayantes, oui, pour celles et ceux qui ne connaissent pas l’auteur.e, qui n’écoutent peut-être pas beaucoup de podcasts, que l’idée d’un programme littéraire n’excitent guère, etc.

Évidemment, certains épisodes ont dépassé deux heures, parce que la matière nous semblait captivante. L’épisode le plus long (Nicolas Mathieu, 2h15) n’a cependant pas vocation à devenir un horizon. C’est la longueur maximum, au-delà de laquelle nous n’aurons plus assez de temps pour maintenir une qualité de production sur les délais impartis.

La matière récoltée prime sur l’organisation et la durée de l’épisode, même si j’en ai déjà une idée assez avancée en préparant l’entretien, en identifiant les grandes « lignes » de la vie et l’œuvre de l’invité.e.

[Tristan Garcia, avec 2h08 découpées en 4 épisodes, est le second invité le plus « long »-NDLR]

Comment choisis-tu les écrivains avec lesquels tu t’entretiens ?

Je n’invite que des artistes dont l’œuvre, d’une façon ou d’une autre, m’intéresse, me touche et me remue. Je ne veux, je ne dois me forcer à rien. Si je n’y crois pas, cela s’entendra, et préparer l’interview m’apparaîtra comme une corvée. Cependant, devoir porter mon choix sur une œuvre différente toutes les quatre semaines m’oblige, et c’est heureux, à élargir le spectre de mes goûts, à « creuser » l’œuvre de quelqu’un dont je n’avais peut-être lu qu’un seul roman ; si l’émotion perdure, l’invitation est lancée. Je me fixe ensuite deux contraintes : alterner, autant que possible, les hommes et les femmes, les jeunes et les moins jeunes, les genres et les parcours, pour assurer une assez grande « représentativité » de la littérature francophone contemporaine. Mais ce souhait théorique se heurte parfois aux disponibilités des auteur.e.s, ainsi qu’à ma connaissance d’une œuvre encore trop modeste (ma connaissance, pas l’œuvre, hein) pour lancer une invitation…

Dany LaferrièreIll. Sylvain Cabot / Arte Radio

Comment as-tu choisi quel serait le premier d’entre tous ?

J’ai choisi Philippe Jaenada pour deux raisons : je connais très bien son œuvre, et comme c’est aussi un ami, c’était plus simple pour une première, moins de pression.

Illustration Sylvain Cabot / Arte Radio

Comment est-ce que tu organises la phase de documentation ?

Relire l’œuvre en intégralité, c’est souvent impossible – sauf si l’auteur.e est encore au début de sa carrière, avec deux ou trois romans seulement, comme Nicolas Mathieu. (Et encore, il doit me rester une nouvelle ou deux que je n’ai pas réussi à trouver avant l’entretien.) J’essaye de lire le plus possible, dans le temps de préparation dont je dispose : entre deux et trois semaines. Je rassemble donc en priorité ce qui semblent être les trois, quatre, cinq livres les plus importants, je cherche aussi toujours le « premier livre », puis, en fonction de la longueur et de la complexité de ceux-ci, je récolte au passage des nouvelles, des contes, des poèmes, des articles. Voici pour la phase « artistique ».
Arrive ensuite la phase « médiatique », qui consiste, pendant trois jours, à lire et à écouter tout ce que l’écrivain.e a déclaré sur son œuvre ces quinze ou vingt dernières années, tout ce qu’Internet peut me donner. Je ratiboise Google jusqu’à la dernière page, la plus petite interview ! « En passant », je rassemble tout ce qui m’intrigue et m’intéresse. En cherchant bien, on trouve toujours des trucs inédits, de très bonnes histoires que la personne n’a racontées qu’une seule fois à un blogueur breton en mai 2001…

Comment est-ce que tu établis ton « chemin de fer » ?

J’établis d’abord de grandes lignes : temporelles, biographiques, thématiques. La naissance de la vocation, le désossage complet d’un livre en particulier, les conseils de l’éditeur/éditrice, les conditions de vie… J’en fais des blocs. Ensuite je soigne les transitions, la manière de poser la question.

Tu es toi-même écrivain, en quoi est-ce que cette connaissance de l’intérieur te « sert » ?

Énormément, en permanence. Étant moi-même « du métier », il y a des choses que je comprends et des choses que je ne comprends pas, dans leur façon d’écrire, d’inventer, de vivre. À chaque fois que j’écris, je me pose une partie des questions qui les animent, alors je vois très bien les choix qu’ils/elles font, la façon dont ils/elles règlent certains problèmes, etc.

On sent les écrivain.e.s à l’aise, en confiance, concentré.e.s et intéressé.e.s, prompt.e.s à répondre. Est-ce que vous vous connaissez déjà ? Comment prépares-tu l’entretien avec eux ?

Je ne prépare rien en amont avec eux, je ne les préviens de rien, nous n’avons aucun échange mis à part pour fixer le jour et l’heure du rendez-vous. Parfois, je les ai déjà rencontré.e.s dans le passé pour une interview. Parfois, c’est notre première rencontre. Je ne les avertis jamais des passages qu’ils/elles auront à lire, à commenter. Quand je souhaite entendre le commentaire d’une page, je leur lis d’abord le passage en question.

Y a-t-il des questions que tu écartes en cours d’entretien, d’autres qui s’improvisent ? Et s’il t’arrive au pré-montage d’avoir de nouvelles questions, as-tu la possibilité de réaliser un entretien court par la suite pour compléter ?

Oui, oui, oui, comme dans toute interview. Mais j’évite de faire revenir les auteur.e.s. Je mise plutôt sur le matériel récolté.

Avec tact et délicatesse, et sans jamais de voyeurisme, tu te permets d’aborder parfois, parce que c’est nécessaire pour saisir la construction de l’auteur.trice ou l’élaboration du texte, des « morceaux » de vie délicats (ce fut particulièrement le cas avec Chloé Delaume ou Pierre Jourde). Tu les préviens en amont quand c’est le cas ?

Je ne préviens jamais. Je fais confiance à la situation.

En combien de fois s’enregistre l’entretien ?

Il n’y a qu’un seul enregistrement, sauf pour Philippe Jaenada et Alice Zeniter, car j’avais mal calculé la durée et l’épaisseur de la matière à récolter.

Où se passent les enregistrements ?

Toujours en studio, à Arte, pour des conditions de son optimales. Sauf pour Philippe Jaenada et Alice Zeniter, car nous avons d’abord pensé que ce serait mieux, « utile », d’être proches de leur bibliothèque, de leur bureau ; or, ça n’apporte strictement rien au résultat final, et ça augmente considérablement le risque de parasites sonores. On ne mesure jamais assez le bruit d’un radiateur ou d’un frigo.

C’est une question que se pose aussi Seb ici  : tu laisses toute sa place à ton interlocuteur.trice, tes questions sont précises, et ils.elles peuvent prendre le temps d’y répondre. C’est intuitif, spontané et conscient, travaillé, recherché ?

C’est indispensable, spontané, intuitif et conscient. C’est presque la raison pour laquelle je suis journaliste : écouter. Cela demande du temps. Parfois, la réponse à la question se trouve dans le silence qui suit la réponse.

Comment as-tu trouvé ou travaillé ta voix ? Quelles sont tes influences ?

En dix ans de radio sur Nova (où je travaille toujours), j’ai eu le temps de me demander comment placer ma voix, comment m’en servir, avec ou sans emphase, avec humour et sérieux en même temps. Travailler le rythme, le souffle, le dosage, les effets. Pour Bookmakers, j’essaye d’être le plus naturel possible, mais une sorte de naturel arrangé, « un peu mieux », dans le bon tempo. Sobre. Chez moi, en amont, je répète seulement les questions « difficiles », liées aux moments de vie compliqués, aux drames, ou les idées complexes. J’apprends à « ne pas trop en faire », à m’effacer derrière l’invité.e. (Je coupe d’ailleurs souvent mes questions et interventions au montage, pour ne garder que celles qui servent la conversation.) En termes d’influences vocales, je pense parfois à Antoine de Caunes, dont j’aime le ton poli, vif, jamais loin de la marrade.

Les épisodes #1 commencent quasi toujours par une lecture de l’invité.e. C’est toi qui choisis le texte, ce sont les invités qui le proposent ?

Je choisis tout. Je propose et si j’ai de la chance, l’invité.e accepte.

Selon les épisodes, tu es ou non le seul lecteur à voix haute. Comment fais-tu ce choix ?

Parfois, j’estime que je n’ai pas « la bonne émotion », le ton juste, la voix adéquate, pour lire les extraits à voix haute. Notamment pour les œuvres où les narratrices sont des femmes. Dans ce cas, nous réfléchissons avec Samuel aux comédien.ne.s que nous pourrions contacter. Nous faisons aussi appel, souvent, aux voix qui passent par les studios d’Arte Radio.

Est-ce que ça a modifié ta façon de lire lorsque tu lis, pour la première fois, un livre d’un.e écrivain.e que tu pourrais recevoir ?

Oui, inévitablement. Je lis souvent avec un œil un peu « technique », je regarde « comment c’est fait », et surtout si je suis ému, embarqué.

Est-ce que tu peux nous présenter l’équipe avec laquelle tu construis Bookmakers, et nous parler du rôle de chacun.e ?

Sara Monimart réalise la prise de son, avec une très grande attention au moindre mot. Elle veille aussi à ce qu’aucun bruit extérieur ne vienne parasiter, ne serait-ce une seconde, la conversation : une page qui se tourne, un scooter qui passe, la climatisation qui s’enclenche… Lola Lafon nous a fait savoir que la profondeur des prises de voix du podcast lui rappelait celles qu’on entend en général sur des albums de musique.
Sara est aussi la première auditrice de l’interview et sait intervenir si quelque chose n’est pas clair, ou n’a pas été « pleinement » raconté. Sans elle, par exemple, nous n’aurions jamais obtenu l’histoire du jeune Dany Laferrière, ouvrier à Montréal, qui décapite des vaches à l’abattoir ! On parlait de ses années de galère, mais j’avais tout bêtement oublié de demander quel était son poste exact.
Une fois l’entretien terminé, elle m’envoie l’enregistrement intégral. Je réécoute et sélectionne (sur Word !) les passages importants, les place dans le bon ordre. Sara effectue un prémontage selon mes indications, en commençant déjà à « nettoyer » la conversation de ses très nombreuses hésitations et parasites sonores.
Ensuite, nous écoutons avec Samuel [Hirsch] ce prémontage, épisode par épisode. Une première écoute lui sert à découvrir le matériel et la personne ; une seconde écoute nous permet de retirer ensemble tout ce qui est superflu, brouillon, répétitif, jusqu’au plus petit « euh ». Une fois que nous avons les trois épisodes « impeccables » sur le plan éditorial, je cherche les textes manquants « pour lectures », je les enregistre avec ou sans les comédiens, puis Samuel passe deux à trois jours à habiller, mixer, composer les musiques. Pendant ce temps, j’écris les micros introductifs pour chaque épisode, que j’enregistre le dernier jour, avec parfois quelques questions à refaire, pour des histoires de son ou de clarté.

Pour une présentation complète de l’équipe : j’ajoute Charlie Marcelet, qui réalise le podcast quand Samuel n’est pas libre (il a signé les épisodes avec Chloé Delaume, Marie Desplechin, et le prochain, avec Sylvain Prudhomme), Chloé Assous-Plunian pour toute son aide à l’organisation des enregistrements, Stella Defeyder et Jennifer Anyoh pour les réseaux, mon très vieil ami dessinateur Sylvain Cabot pour les portraits des invité.e.s, et l’assistant du studio, Jules Benveniste, pour être capable, par exemple, de récupérer en PDF « avant-mardi-prochain » tel deuxième roman épuisé sorti en 1988 chez un éditeur ayant mis la clé sous la porte.

Samuel Hirsch réalise et crée l’habillage musical du podcast. À quel moment lui fournis-tu le matériau ?

Samuel découvre tout lors de notre semaine de travail. Il effectue ensuite ses propres recherches dans la pénombre mystérieuse de son grand laboratoire.
Ce qui en sort chaque mois, me bluffe et me réjouit. Ses créations sonores, comme celles de Charlie Marcelet, leur art de la « mise en scène » – le travail sur la moindre respiration, le retrait du plus petit « euh », le choix du bon son, du bruit le plus subtil, curieux, inattendu, sans parler du groove ou du tranchant des musiques originales – sont d’une extraordinaire méticulosité, portée par un vrai souci de clarté, de profondeur, d’invention et d’accessibilité. (J’ajoute qu’ils sont tous les deux très marrants, ce qui rend les journées de travail plutôt agréables.)

Depuis trois émissions vous invitez un musicien à réinterpréter le générique à la fin de l’émission, comment vous est venue cette (chouette) idée ?

C’est une idée de Sam (inspirée par la série The Wire, qui confiait son générique à un musicien différent à chaque saison), qui pioche allégrement parmi ses ami.e.s musicien.ne.s, en variant d’un instrument à l’autre.

Richard Gaitet et Samuel Hirsch – photo Arnaud Forest

Est-ce qu’on peut parler d’argent ? (Pardon je n’ai pas pu m’empêcher). Est-ce qu’on peut demander à combien se chiffre le budget d’une « émission » ?

Je touche environ 1600 euros nets par mois pour la fabrication de ce podcast, peu importe sa durée : cela comprend la préparation, l’enregistrement, le montage, la post-production. Mais je ne pourrais rien faire sans Sara et Samuel (ou Charlie), donc leurs salaires (que j’ignore) sont à inclure au budget général du podcast.

Et peut-on parler d’autres chiffres ? Arriverais-tu à chiffrer le nombre d’heures de travail que te demande la fabrication d’une émission de 3 épisodes ?

C’est très difficile à dire. Trois semaines de boulot, en tout ? Il y a deux semaines de documentation, trois jours de préparation de l’interview, quatre heures d’enregistrement, vingt-cinq heures de prémontage, trois jours de réécoute pour arriver au montage définitif, une journée d’écriture, puis une demi-journée de réécoute du montage final « tout habillé », pour relever les erreurs, les doutes, que Samuel corrige avant la mise en ligne.

Enfin, quel est le son qui correspond le mieux à ce podcast ? Un morceau de musique, par exemple ?

Le morceau idéal, pour moi, c’est ce rap faussement parodique absolument parfait. L’artiste s’appelle D’mite et/ou Bomani Armah.

Y a-t-il des choses qui n’ont pas été abordées ici et que tu voudrais éclairer ?

J’aimerais savoir comment furent construites les pyramides d’Egypte. Et pourquoi, en plein sommeil, quand je rêve à quelque chose allongé sur le côté droit, pourquoi cette chose disparaît de mon esprit quand je m’allonge du côté gauche. Pouvez-vous m’aider ?

Merci Richard Gaitet et happy premier anniversaire Bookmakers ! Longue vie à toi !

Par ordre d’apparition dans nos oreilles (clique sur le nom pour accéder au podcast) : Philippe Jaenada, Alice Zeniter, Delphine de Vigan, Tristan Garcia, Chloé Delaume, Dany Laferrière, Lola Lafon, Nicolas Mathieu, Marie Desplechin et Pierre Jourde. A venir… Sylvain Prudhomme.

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