Je, d’un accident ou d’amour, Loïc Demey (éditions du Cheyne) – Entretien -Cécile

Photo : Cécile Coulette.

Bonjour Je, d’un accident ou d’amour, merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. On ne va pas faire semblant de se rencontrer pour la première fois, nous deux c’est un peu une histoire de longue date, un truc à l’ancienne, un truc qui dure et se bonifie avec le temps. Je me souviens de la première fois où j’ai rencontré ton auteur. T’étais son premier. Il était tout ému et fier de venir te présenter. Sa timidité m’a séduite et a aiguisé ma curiosité, et franchement, j’ai bien fait car j’ai tout de suite craqué : cette langue ! ce style ! cette histoire ! Tout m’a plu. Tout m’a conquise ! Et pourtant, moi, la poésie, Ghérasim Luca, ça ne faisait pas trois mais mille, je ne connaissais pas grand-chose et m’en tenais même à distance. C’est toi qui me permettras d’accéder et de découvrir cet univers et je voudrais de suite te remercier. Mais revenons-en à toi, à ta naissance. Te souviens-tu comment tout cela a commencé ?

Bonjour Madame…, euh Cécile, faut dire que je ne sais pas comment t’appeler, que surtout je suis troublé. C’est la première fois qu’on me parle, directement, certes on me touche, on me feuillette, on me regarde, me re-regarde, on m’empile, me caresse, mais personne ne prend le temps de m’adresser la parole. J’ai parfois l’impression de n’être qu’un objet. C’est toujours l’autre (l’auteur) que l’on questionne et, avouons-le, il ne dit pas toujours (souvent) des choses intéressantes, il réfléchit longtemps, ne se souvient plus et quand enfin ça lui revient, il radote. Alors tu fais bien, il vaut mieux me demander, à moi. Évoquons ma naissance, mon origine. Je vais te révéler un secret, un secret de famille : je n’ai pas vraiment été voulu. Pas que je n’aie pas été désiré par mon auteur, oh que non ! mais ma conception tient de l’accident, comme mon nom, mon titre. Il a commencé à m’écrire à partir d’une « technique » (que ce mot est laid) empruntée à Ghérasim Luca, un jeu de langue, un bouleversement de la grammaire, juste comme ça, pour voir où cela pouvait le mener. Je n’étais pas destiné à devenir un livre, un vrai, je ne devais être qu’une expérimentation. Et là, un horizon s’est ouvert, une mer, une lézarde dans les quelques certitudes de mon auteur qu’alors il lui fallait visiter, sonder, fouiller, happé par l’appel du vide. Tu dis que je t’ai permis de découvrir un univers, que je suis une sorte de passeur, je le fus aussi pour mon auteur. À mesure de mon écriture, il s’est mis à comprendre : le pouvoir et les possibilités de la langue poétique. Je suis l’enfant qui a fait voir et considérer autrement le monde à son parent. Je suis un regard neuf, un second souffle, le prime saisissement et une durable inspiration.

Merci cher Je… pour cette confidence, tu m’éclaires en effet bien mieux que Loïc Demey ne l’aurait fait. Je voudrais évoquer à présent ton fond qui me semble essentiel pour ton auteur, car son deuxième livre est empreint du même parfum : tous les deux vous parlez d’amour et de déclaration. As-tu suggéré à Loïc Demey de se lancer dans l’écriture de discours amoureux, des trucs clés en main genre « Mariez-vous façon Demey » ? Il ferait fortune. Assurément… Trêve de plaisanterie, l’amour est au cœur de tes pages, tu ne peux le nier. Qui a inspiré ton auteur ? Madame Demey ?

Mon auteur, qui peut-être souhaite cultiver un côté secret voire énigmatique, ne parle que très peu de lui, de sa vraie vie, dans le cadre des entretiens. J’ai bien tenté de lui forcer la main : « Quand même, c’est une interview de Cécile ! Tu lui dois tout, fais un effort ! » Sans résultat. Il faut dire qu’il ne pense pas que ce soit le sujet ni l’intérêt de ses écrits (à l’exception, il est vrai, de l’un de mes petits frères, destiné à la NRF et intitulé La preuve par l’écrit). Pour démonstration, son deuxième livre s’attache à la guerre et, sans vouloir ici le dénoncer, Loïc Demey n’a pas fait son service militaire et a une peur rouge du sang ; le troisième évoque la migration quand il a toujours connu le confort et la paix. En tant qu’ancien sportif, il botte en touche.

Photo : Cécile Coulette.

Pardonne-moi Je…, tu connais les journalistes et leur curiosité maladive à vouloir TOUT savoir. Respectons la pudeur de ton Loïc et transmets-lui mes excuses. Dis-lui bien que je l’aime. Fort. Archi fort. (Mais je n’ai pas dit mon dernier mot et dès que tout ce bazar de confinement et de gestes barrière sera réglé, je viendrai lui tendre un piège avec une bouteille de mirabelle faite maison et m’en irai le cuisiner aux petits oignons…) Je…, tu as tout de même raison, la guerre, les questions migratoires sont des sujets qui touchent ton créateur autant que l’amour et la passion. J’aime d’ailleurs son engagement. Penses-tu que la littérature et la poésie peuvent changer les mentalités ? Un livre peut-il sauver le monde ?

Mon auteur me fait dire qu’il t’aime autant que tu l’aimes, qu’il aimerait te le chanter sur une chanson de Julien Doré*, et qu’il te pardonne tout (à l’exception de deux choses : 1/ ton souhait de vouloir SANS CESSE faire des lectures musicales costumées* et 2/ ton départ* – ta fuite, ton abandon, ta fugue, ton évasion, ta désertion – à Lyon qui, comme tu le sais, l’a laissé dans un piteux état). Il remonte lentement la pente glissante mais en garde une cicatrice et des acouphènes type cacophonie à la trompette*. Un livre peut-il sauver le monde ? La question est directe, idéaliste, romantique. Non, comme une goutte d’eau ne fait pas une rivière. Mais des milliers de milliers de milliers de gouttes d’eau offrent à cette rivière de passer l’été, aussi de sortir parfois de son lit et de modifier un paysage. Aux côtés de l’engagement politique, du combat associatif, du vote, du refus ou de l’accord (il faut, aussi), de la manifestation de nos idées, le lieu de résistance et de création qu’est la poésie comme l’endroit de témoignage fictionnel que permet la littérature, la poésie et la littérature, puisque tu les distingues, participent à ce mouvement en touchant émotionnellement les consciences et surtout, ce que croit et tente de réaliser mon auteur, les inconsciences.

Je…, tu es un sentimental. C’est pour ça qu’on s’est de suite entendus, sauf pour les lectures costumées. Ne soit pas si étriqué, on dirait ton père ! Tu sais que je suis libraire. Tu m’as vue me démener et te placer d’autorité entre les mains de tous ceux qui ne te connaissaient pas encore. Toi et tes deux frangins, « D’un cœur léger » et « La Leçon de sourire ». Et je découvre qu’en mars une nouvelle naissance est attendue ! Et tu ne dis mot. Tu ne dis rien. C’est quoi cette rétention d’information ? S’il te plaît raconte où je te retire de ma table (oui, c’est une menace) et je te renvoie fissa dans les greniers de Cheyne éditeur ! Qu’est-ce donc que ce livre qui va arriver ? Un nouvel éditeur ? Une nouvelle histoire ? Un nouveau départ ? Je suis toute ouïe.

Je te reconnais bien là, dans tes habits de maître-chanteuse… Moi qui devais garder secret ce prochain et heureux événement, tu ne me laisses guère le choix. Au risque de finir dans un carton de la cave humide de ta villa lyonnaise. Les ragots ragotent que quelques auteurs – ô combien talentueux – goûtent en ce moment aux parfums glaciaux de tes oubliettes. Je sais que le petit dernier me ressemblera. Déjà, son prénom : « Aux amours ». Je ne dis pas qu’il aura mes yeux, mon caractère, mon rythme et ma langue, non, ce serait une mauvaise idée. À chacun sa personnalité. Il détiendra sa logique, sa propre audace, sa raison d’être en poursuivant le chemin serpentueux de la rêverie amoureuse. Le cadre : un homme attend une femme qui tarde à se montrer. Et ce qui ne vient pas, il ne faut pas hésiter à l’inventer, à l’imaginer, pour encore le vouloir, pour encore y croire. Ce livre paraîtra chez Buchet/Chastel avec le printemps. Mon auteur n’a toutefois pas l’intention de déménager, de s’éloigner de Cheyne Éditeur. Il a eu besoin de chercher un nouvel équilibre, il se sentait vaciller. Un pied en Haute-Loire et l’autre à Paris, un pas vers la poésie et l’autre en direction du roman. Ainsi il lui plairait que marche et déambule son écriture.

Pourrais-tu nous faire découvrir un extrait ?

Bien entendu !

je ne sais rien de vous ne connaissez rien de moi, je vous suppose, je vous présume, je vous soupçonne autant que je vous cherche, je donne du brillant à vos cils, je prête du rose à vos tempes, j’ajoute des grains de beauté aux crêtes aiguës de vos épaules, une bouche à votre sourire, une voix de chardonneret aux remous de votre langue, demain vos paroles, votre visage et votre silhouette se seront effacés alors je vous inventerai encore, je vous chercherai encore, je vous attendrai ailleurs et nous nous retrouverons comme si jamais nous ne nous étions quittés, vous serez une autre déambulant dans une nouvelle histoire, la même mais au cœur d’une scène différente que je façonne, inlassablement, jusqu’à ce que vous consentiez à m’apparaître…

Je…, ton père a décidément un talent fou. J’ai hâte de faire lire la suite aux lecteurs, lire, hâte de déclamer des bouts à haute voix dans la librairie. Vivement le 04 mars !

Merci Je pour cet entretien réalisé à distance. Aire(s) Libre(s), à vous les studios !

* Suite à la sortie de Je, d’un accident ou d’amour, l’auteur proposa à la libraire d’imaginer, d’inventer et de monter des spectacles autour de la poésie et plus largement de la lecture à haute voix. Il s’en suivra 7 créations (dont une musicale avec biniou, guitare et trompette…) qui connurent un certain succès dans le Grand Est. A chaque nouveau projet, la libraire suggéra le déguisement, suggestion toujours rejetée. Une des répétitions fut annulée au dernier moment pour cause de concert de Julien Doré, apportant par là même l’information des goûts musicaux de l’auteur d’habitude particulièrement secret sur sa vie privée. Ainsi Loïc Demey aime chalouper son long corps au rythme des chansons de Julien…. Les 7 créations n’ont pas eu de suite pour l’instant pour cause de déménagement de la libraire dans le Centre Est.

Cécile.

Je, d’un accident ou d’amour, Loïc Demey, Cheyne Éditeur, 44 p. , 17€.

Louise Erdrich / Margaret Atwood – Une rencontre

A l’occasion de la sortie du dernier roman de Louise Erdrich, L’enfant de la prochaine aurore (Albin Michel, janvier 2021 – Traduction Isabelle Reinharez – Chronique ici), nombre de lectrices et de lecteurs ont rapproché ce texte de celui de Margaret Atwood, La servante écarlate, dont le succès ne se dément pas depuis son adaptation – réussie- en série. Lorsque Francis Geffard a attiré notre attention sur ce riche entretien paru dans la version USA du magazine ELLE lors de la sortie du livre en v.o., il nous a semblé intéressant de vous en faire profiter.

La traduction est signée Patricia Barbe-Girault.

Les visions dystopiques de Margaret Atwood et Louise Erdrich

Il y a trente ans, Margaret Atwood écrivait La Servante écarlate, un livre sur une société où les femmes devenaient des esclaves de la procréation. Aujourd’hui, Louise Erdrich expose dans son nouveau roman sa propre vision de l’avenir.

Louise Erdrich a en effet écrit un roman – magnifique, dystopique, terrifiant – sur un monde dans lequel certaines femmes deviennent particulièrement précieuses aux yeux des autorités, et se voient rapidement réduites en esclavage, pour leur capacité à donner la vie à des enfants en bonne santé. L’héroïne du livre, Cedar, une jeune femme adoptée d’origine indienne, est enceinte et en fuite. Elle tente d’échapper à un gouvernement masculin et évangélique blanc qui a bien l’intention de la couper de son ancienne vie et d’utiliser son corps pour produire des nouveau-nés viables…

Ça vous rappelle quelque chose, n’est-ce pas ? À moins que vous ayez vécu en ermite et raté La Servante écarlate, cette série qui a tout raflé aux derniers Emmy Awards, ou le fait que le roman éponyme de Margaret Atwood caracole en tête des ventes sur Amazon depuis des mois… Du coup, qui mieux qu’Atwood elle-même pour interviewer Erdrich ? Ô joie, les deux écrivaines ont accepté de se prêter à l’exercice. Pendant l’été, elles se sont ainsi lancées dans un entretien numérique transfrontalier – l’une à Toronto, l’autre dans le Minnesota –, et entre deux expéditions dans l’Arctique et à Winnipeg elles ont parlé romans, politique, peurs prophétiques, réchauffement climatique et Canada fantasmé.

***

Margaret Atwood : Louise, tu avais commencé il y a longtemps à écrire L’Enfant de la prochaine aurore – l’histoire de cette jeune Cedar, qui attend un bébé –, et puis tu as rangé le manuscrit dans un tiroir. Pourtant, très récemment, tu l’as ressorti et tu l’as fini d’un trait, ce qui a dû te demander une énergie folle. Pourquoi avais-tu mis ce texte de côté ? Et qu’est-ce qui t’a donné l’envie de le ressusciter ?

Louise Erdrich : J’ai commencé à écrire ce roman peu de temps après l’élection présidentielle américaine de l’an 2000. À l’époque j’étais furieuse et inquiète, je voyais l’élection de George W. Bush comme une catastrophe – notamment en ce qui concerne le droit des femmes à disposer de leur corps. Et sans surprise, il a commencé par réinstaurer la « global gag rule » (« la règle du bâillon mondial »), qui bloque le financement d’associations internationales proposant une contraception dès lors qu’il est fait mention d’avortement. Alors même que le monde dans son ensemble doit faire face à la surpopulation… J’avais également la nette impression que c’était un échec pour le climat : à l’époque, on avait encore une vraie chance de maîtriser nos émissions de CO2. Oh, et en plus j’étais enceinte ! Ma dernière fille est née en 2001, du coup je me suis totalement identifiée à Cedar. J’ai retranscrit sa voix de manière obsessionnelle. Quelque part, je crois que j’avais la sensation que le monde régressait à tous les niveaux.

Quand et pourquoi ai-je dû mettre ce manuscrit de côté ? Eh bien d’abord, je devais en terminer un autre pour mon éditeur, La Malédiction des colombes. Puis en 2008, je me suis consacrée corps et âme à Dans le silence du vent, un livre qui parle d’agressions sexuelles commises sur une réserve indienne – ou, plus exactement, qui raconte l’histoire d’un garçon prêt à tout pour sauver sa mère. Avec l’élection de Barack Obama cette année-là, on a soudain eu l’espoir de voir enfin les choses avancer – le développement des énergies renouvelables, le rétablissement des droits des femmes, la nomination d’une Cour suprême progressiste… Voilà qu’on avait une famille réfléchie, optimiste et élégante à la Maison-Blanche. J’aime me rappeler qu’à l’époque, notre président nous faisait paraître à notre avantage. Le problème c’est qu’après avoir avancé, l’homme a tendance à régresser. Et j’ai ressorti mon manuscrit après l’élection de Donald Trump en 2016, parce que j’avais besoin de Cedar. Peut-être ce livre décrit-il simplement l’équivalent biologique du désordre politique actuel. Car ce qui est clair, c’est qu’encore une fois nous sommes en train de régresser.

Margaret Atwood : Tes personnages sont confrontés à une situation pour le moins inhabituelle : l’évolution s’arrête brutalement et commence à faire marche arrière. En conséquence, la plupart des enfants qui naissent tiennent davantage de l’animal que de l’homme, ce qui fait des bébés en bonne santé un objet rare et convoité. La même chose se produit pour la faune et la flore… Ce point de départ t’est-il venu en lisant un ouvrage en particulier ? Je pose la question car à l’époque où la théorie de Darwin s’est imposée, la possibilité du recul de l’évolution a accablé nombre d’intellectuels victoriens.

Louise Erdrich : Mon intérêt pour le sujet doit remonter au jour où j’ai vu la dernière scène de La Planète des singes Charlton Heston agenouillé dans le sable devant la tête cassée de la Statue de la Liberté. J’adore. J’aime aussi beaucoup Enig Marcheur, de Russell Hoban, et tous les livres qui évoquent d’une manière ou d’une autre la dégénérescence de la société. Je pense notamment à Auprès de moi toujours, de Kazuo Ishiguro (la perte du sentiment d’humanité alors que se développent les techniques de clonage) ; Les Fils de l’homme, de P. D. James (plus de naissances du tout) ; Le Roman de Jeanne, de Lidia Yuknavitch ; tous les romans d’Ursula Le Guin, y compris La Vallée de l’éternel retour et La Main gauche de la nuit, qui décrit une évolution tendant à rendre les hommes et les femmes asexués. J’aime aussi énormément la trilogie Dune [de Franck Herbert], qui parle de lignées et de métissage dans un monde ressemblant à la Terre mais détruit par la désertification et le djihad. Sans oublier Octavia Butler et Lilith’s Brood, qui est une œuvre sensuelle, visionnaire et sombre. Cette trilogie – composée des romans Dawn, Adulthood Rites et Imago – raconte ce qui arrive lorsque l’humanité est sauvée de l’anéantissement par une race d’aliens tombés amoureux de nous. Tu ne trouves pas ça étonnant, quand même, que la science-fiction soit si souvent obsédée par la question de la reproduction ? Bien sûr, je dois ajouter à cette liste La Servante écarlate, que j’admire profondément. Ton livre résonne en moi depuis la première fois que je l’ai lu. Les religions fondamentalistes imagineront toujours des lois pour contrôler le corps des femmes – tu as vu parfaitement juste, et inventé une société basée sur une interprétation littérale de la Bible qui semble effroyablement normale. Évidemment, ce roman tire sa grande force narrative du refus biologique : pas de bébés, pas d’avenir – plus de race humaine ! Alors, l’homme trouve le moyen d’envahir et de manipuler le corps des femmes. Le sujet nous obsède parce qu’on est en permanence sur le fil du rasoir. Les droits des femmes ne sont qu’une peinture délayée sur les murs de l’Histoire. Il ne faut pas l’oublier.

L’Enfant de la prochaine aurore parle avant tout d’un monde qui s’écroule, du chaos qui fait suite au désastre, et du manque cruel d’informations dans les moments on en a le plus besoin. Il montre aussi à quel point les droits des femmes sont fragiles ; certains se disputent régulièrement pour savoir ce qu’être féministe veut dire,  mais moi je ne me suis jamais posé la question. Évidemment que je suis féministe. J’ai quatre filles, comment pourrait-il en être autrement ? Et puis, quand j’ai commencé l’écriture de ce roman, enceinte, j’étais encore davantage consciente de notre vulnérabilité en tant que femmes – à la fois parce que certains cherchent à contrôler notre reproduction, et aussi parce qu’on est forcément fragilisée quand on porte un bébé dans son ventre. Je me suis traînée pendant neuf mois, et jamais je n’aurais pu être une fugitive, mais j’ai eu envie que mon héroïne le soit.

Margaret Atwood : Dans ton roman, à mesure que s’installe un gouvernement répressif qui arrête les femmes, certaines tentent de passer la frontière canadienne, comme tant d’autres par le passé. Depuis le Minnesota, ce n’est certes pas très compliqué – au moins, il n’y a pas à traverser le Lac Supérieur à la nage –, mais pourquoi le Canada ? Tu penses vraiment qu’on y serait plus bienveillants ? Ou bien le Canada a juste l’air, disons, plus vide que les autres pays ?

Turtle Mountain, Dakota du Nord – Photo NC

Louise Erdrich : Je trouve intéressante cette tendance qu’ont les Américains à considérer le Canada comme étant le meilleur de nous-mêmes. C’est peut-être vrai. Déjà, contrairement à nous, vous avez la sécurité sociale. Et puis chez vous, il n’y a pas de combat acharné visant à entraver le droit des femmes à disposer de leur corps, et vous avez des lois rationnelles sur l’utilisation des armes à feu… Ma réserve, Turtle Mountain, se trouve dans le Dakota du Nord près de la frontière avec le Canada, j’ai de la famille qui vit là-bas. Et enfant, j’ai fait de nombreuses sorties scolaires chez vous à Winnipeg, du coup le Canada est pour moi le pays de la culture. Danse classique, musées et magnifiques œuvres d’art, un brassage de gens qui parlent français et de membres des Premières Nations qui parlent ma langue tribale, l’ojibwemowin, voilà ce que ton pays évoque pour moi.

Margaret Atwood : C’est un beau compliment, mais tout n’est pas aussi idyllique. Il ne faut pas oublier que le Canada a un passé terrible avec les Premières Nations – je pense notamment à l’Indian Act, qui date du XIXe siècle mais qui est digne de l’Allemagne hitlérienne, et au système des pensionnats indiens, qui a non seulement tué beaucoup d’enfants mais ravagé des familles entières, et dont les répercussions se font encore sentir aujourd’hui. Pour en apprendre plus à ce sujet, il suffit d’aller sur le site http://www.recognition2action.ca. Ceci étant dit, je pense comme toi que le Canada n’est pas le pire endroit où trouver refuge si on y est forcé. Et vu la situation de tes personnages, c’est plus ou moins le seul choix qu’ils aient !

Louise Erdrich : C’est très canadien de refuser un compliment. Mais je comprends, parce qu’on est un peu comme ça aussi dans le Dakota du Nord. Et tu as absolument raison en ce qui concerne les pensionnats mis en place pour les enfants des Premières Nations : comme leur éducation avait été confiée à l’Église catholique, il n’y avait aucune surveillance ; les abus sexuels et la maltraitance y étaient endémiques. Et vu qu’on se parle en toute franchise, je me dois de dire ici que les gisements de sable bitumineux de l’Alberta sont un véritable scandale : ils contribuent de façon alarmante au changement climatique et entraînent un taux de cancers mortels sans précédent au sein des communautés indiennes qui vivent dans les environs. Honor the Earth et plusieurs autres associations autochtones se battent contre ces pipelines qui sont un désastre écologique et descendent jusque dans le Minnesota, voire au-delà. Malgré tout, j’aime vraiment le Canada. J’ai même envisagé de fuir, ou plus exactement d’aller tranquillement m’installer, dans le Grand Nord, mais cela impliquerait d’emmener avec moi trente à quarante parents et proches, ce qui est un peu compliqué…

Margaret Atwood : L’héroïne de L’Enfant de la prochaine aurore, Cedar, est une jeune Indienne Ojibwé qui a été adoptée par une famille de Blancs quelque peu New Age, lesquels ont fait d’elle un objet de fétichisation, comme si elle était une princesse indienne sacrée. Mais lorsque celle-ci arrive sur la réserve pour faire la connaissance de sa mère biologique, la réalité fait d’un coup voler en éclats tous les fantasmes qu’elle avait dans la tête. (« J’avais été une enfant de la génération snowflake, un flocon de neige. Privée de ma différence, je fondais », constate-t-elle ainsi.) À quel point as-tu toi-même été un objet de fétichisation, en tant qu’Indienne ? Les gens prennent-ils des gants lorsqu’ils sont avec toi, ou bien regardent-ils ailleurs quand tu fais une blague de mauvais goût ? (L’humour caustique est un trait de ton caractère, n’est-ce pas ? Même si les événements peuvent vite tourner à l’horreur ou à l’émotion dans L’Enfant de la prochaine aurore.)

Louise Erdrich : Pour tout dire, à mes yeux c’est surtout l’école Steiner-Waldorf qui a fait de cette chère Cedar un objet de fétichisation. Pour moi ses parents sont plus ancrés dans la réalité, même si sa mère adoptive est anti-vaccins. En tout cas, ça me fait très plaisir que tu aimes Little Mary, la Reine des damnés. Quelle joie ça a été de façonner un personnage aussi vicieux que cette petite Lolita gothique ! Elle n’est pas inspirée par mes filles, en aucune façon. Mais je vais te dire, des tas de jeunes femmes déchaînées et grossières sont venues chez moi ces trente dernières années, des amies ou parfois même les petites copines de leurs amis garçons, et mes préférées ont toujours été les plus insupportables de toutes.

Ai-je moi-même été un objet de fétichisation ? Peut-être. J’espère de tout cœur l’avoir été au moins une fois ou deux, mais je suis très différente de mes personnages, et vraiment beaucoup plus lisse. On se connaît bien, toi et moi – tu sais que je suis une personne très calme, et pas particulièrement drôle. Au risque de te décevoir, je ne fais jamais de blague de mauvais goût ailleurs que dans mes livres. Et pire que le mauvais goût, le fait est que je n’ai aucun goût particulièrement marqué. Je n’ai jamais eu le don de m’inventer un personnage, qu’il soit cool ou à l’inverse extrêmement rigide et fermé. Je suis juste quelqu’un d’assez aimable, chez qui on peut percevoir un petit air menaçant si on fait vraiment attention.

Kateri Tekakwitha

Margaret Atwood : Tu es peut-être canadienne, alors ! La sainte patronne des Amérindiens, Kateri Tekakwitha – surnommée « Le Lys des Mohawks » –, joue un rôle important dans ton histoire. (Ce n’est pas sa première apparition littéraire : elle s’était déjà immiscée dans Les Perdants magnifiques de Leonard Cohen, en 1966.) Sauf que dans ton livre, elle est ambiguë. Que penses-tu de ces modèles de femmes « parfaites » ? Au moins, dans l’Église catholique, on peut accorder aux femmes certains rôles principaux, ce qui est moins vrai chez les protestants. Mais ces modèles ne seraient-ils pas en réalité une sorte de bâton destiné à mettre une bonne correction à nous autres, femmes imparfaites ?

Louise Erdrich : Ah bon, elle apparaît dans Les Perdants magnifiques ? Je l’ignorais. Il va falloir que j’aille fouiller dans mes vieilles cassettes audio pour réécouter ça. Encore une fois, j’aime beaucoup l’expression que tu utilises, « un bâton destiné à mettre une bonne correction à nous autres, femmes imparfaites ». Les images de saintes sont toutes fausses, inventées et créées par des hommes. Ce sont les Ivanka Trump de l’histoire catholique, qu’on a fabriquées, comme tu le dis si bien, pour nous mettre une bonne correction. Mes héroïnes ont toujours été franchement imparfaites, elles ont même fait de leurs imperfections des vertus. Quant à moi, j’ai tellement essayé d’être une fille bien que ça m’a rendue mauvaise, si tu vois ce que je veux dire. La véritable tragédie d’Hillary Clinton, c’est qu’elle a tout fait pour être aimée. Elle ne pouvait que perdre les élections… Une femme qui a toujours fait de son mieux opposée à un homme qui s’est toujours mal comporté : vu l’époque de dingues dans laquelle on vit, on savait très bien qui allait l’emporter.

Margaret Atwood : Les écrivains qui appartiennent à un groupe menacé (dont font partie les femmes) sont souvent critiqués par les autres membres du groupe quand leurs personnages ne sont pas décrits comme des modèles de vertu et d’émerveillement. Les gens ont l’impression que cela revient à donner des armes à l’ennemi, ou carrément à trahir ses pairs en lavant son linge sale en public. Toi, tu ne t’es jamais dérobée. T’a-t-on déjà jeté la pierre pour ça ?

Louise Erdrich : Je suppose que j’ai protégé mon crâne et tourné le dos pour que les pierres m’atteignent là où je suis le plus rembourrée. Mais au fond, je dois dire que ça m’est complètement égal. Les personnages de roman sont ce qu’ils sont. Je vois très bien à quoi tu fais allusion, cette idée qu’il nous faudrait aujourd’hui publier un communiqué de presse pour s’expliquer et ne pas risquer de froisser les femmes ou les communautés, mais ça ne peut pas marcher comme ça. Ce sont nos conflits intérieurs et nos propres contradictions qui nous rendent intéressants, ainsi que la manière dont on arrive ou non à les surmonter. Ni toi ni moi n’écrivons sur des gens parfaits parce que, s’ils existent, ils sont parfaitement ennuyeux.

Margaret Atwood : J’adore le « journal de suicide » que tient Eddy, le mari de la mère biologique de Cedar. Il y inscrit toutes les raisons pour lesquelles, même s’il a envie de se tuer, il ne le fera sans doute pas aujourd’hui, lesquelles en viennent à constituer des mini-odes à la vie. Puis par la suite, alors que la société au sens large s’effondre, il trouve une nouvelle raison d’être en s’engageant dans un mouvement visant à récupérer les territoires autochtones ancestraux. Est-ce ce qui se produit aujourd’hui, à plus petite échelle ? Les Indiens retrouvent-ils une raison d’être en réclamant leurs terres d’autrefois ?

Louise Erdrich : Que ferait Eddy aujourd’hui, s’il existait vraiment ? Il irait protester à Standing Rock. Même si du pétrole coule désormais dans ce pipeline, ce n’est pas terminé. Ce ne sera jamais terminé. Cela a pris des générations mais aujourd’hui, exactement comme les chefs spirituels de nombreuses tribus l’avaient prédit, on sent clairement que les Indiens avancent, qu’ils reprennent possession de leurs terres, de leur langue, de leur culture, ce qui est une façon de survivre. J’aime cette volonté féroce et ce sentiment d’unité entre les anciens et les jeunes.

En ce moment, je lis beaucoup sur l’histoire de ma propre tribu, la Turtle Mountain Band of Chippewa, ce qui me fait prendre conscience du fait qu’on est souvent passés près de tout perdre. Pourtant, malgré les privations et les pires exactions, notre peuple était farouchement déterminé à survivre et à empêcher notre identité de tomber dans l’oubli. Mon grand-père, Patrick Gourneau, avait reçu une piètre éducation dans son pensionnat indien, mais il s’est débrouillé pour sauver notre peuple de l’extinction au milieu des années 1950. Ça me donne de l’espoir.

Margaret Atwood : Tes livres ont toujours abordé de front ce qui fait la complexité de l’être humain, ses qualités comme ses défauts. Mais dans ce nouveau roman, les choses prennent une tournure particulièrement sombre, et l’on y découvre des actes de trahison dignes d’Orwell – or la torture rend la grandeur d’âme quasi impossible… Bien se comporter, est-ce seulement possible quand on vit dans de bonnes conditions ? Est-ce selon toi difficile dans tous les cas ?

Louise Erdrich : C’est une question que je me pose souvent sans avoir de réponse – comment savoir ce que je ferais, par exemple, si j’étais avocate des droits de l’homme en Chine ? Aurais-je même simplement le courage de défendre les droits de l’homme dans une société où cela me ferait courir le risque d’être torturée, voire tuée ? Le pouvoir d’imaginer des situations moralement compliquées, voilà l’un des grands cadeaux qu’offre la littérature aux romanciers. Seul dans Berlin, de Hans Fallada, fait partie de ce genre de livre. Même dans les circonstances les plus favorables, il n’est pas simple de défendre ce en quoi on croit. Nous vivons une époque difficile aux États-Unis, mais voir tous ces gens déterminés à s’opposer à Trump et à ce qu’il représente me redonne du courage. La démocratie dépend de nos actes individuels.

Margaret Atwood : Dans L’Enfant de la prochaine aurore, tout est protéiforme ; les identités ne sont pas seulement floues, elles changent. L’évolution fait marche arrière, les animaux et les plantes retrouvent leurs formes primitives. Cedar elle-même découvre qu’elle n’est pas celle qu’elle croyait. Et pourtant, elle ne cesse jamais d’espérer. Sommes-nous à un moment de l’Histoire – et plus précisément de l’histoire américaine – où les « certitudes » sont remises en question ? La terre est-elle en train de s’effondrer sous nos pieds ? Si oui, à quoi pouvons-nous encore nous raccrocher ?

Louise Erdrich : Je crois à un changement méthodique. Chaque fois que l’on obtient une avancée historique, comme le droit à l’avortement ou la légalisation du mariage homosexuel, il faut bien garder en tête qu’il a fallu des années de travail en amont pour en arriver là. Lorsque Barack Obama a été élu, cela a pu sembler être un changement soudain. Mais la voie avait été défrichée pour lui bien avant. Il aurait dû en être de même pour Hillary Clinton. Mon père, qui a quatre-vingt-douze ans, était heureux de la soutenir parce qu’il pensait qu’il n’y avait pas mieux préparée qu’elle pour être candidate à la présidentielle. Nous adorons Angela Merkel, lui et moi, et nous espérions vraiment voir deux femmes intelligentes et sensées diriger le monde dans leur tailleur bigarré. Nous aurons une femme présidente plus vite qu’on ne le pense, j’en suis persuadée, mais la route reste semée d’embûches. Maintenant que nous avons goûté à la liberté, nous les femmes sommes avides de pouvoir, et ce dans le but de rendre le monde meilleur.

Au revoir, cher Canada ! S’il vous plaît, continuez à vous battre pour une démocratie progressiste – un pays qui accueille les migrants et tient un discours de vérité et de réconciliation avec les peuples autochtones. Nous avons désespérément besoin de votre exemple et de votre amitié.

Rencontre avec Michel Jean autour de « Kukum » (Dépaysage), Prix littéraire France-Québec 2020 – Fanny

Photo Julien Faugère

Michel Jean, écrivain, chef d’antenne, animateur, reporter d’enquête, est issu de la communauté innue de Mashtemiatsh. Dans Kukum  (« grand-mère » en innue) publié aux éditions Dépaysage, il pose les mots, l’histoire en résonance de son arrière-grand-mère, Almanda Siméon. Kukum  vient de recevoir, le 17 Novembre dernier, le Prix Littéraire France-Québec et nous avons eu cette chance de pouvoir nous entretenir avec cet écrivain enthousiaste et généreux.

Kuei Michel Jean. Tout d’abord, comment allez-vous ? Que représente pour vous l’obtention du Prix Littéraire France-Québec pour votre dernier roman « Kukum » ?

Kwei Fanny. Je vais merveilleusement bien. Ce prix m’a touché directement au cœur. Il est pour tous les autochtones, car il montre que nos histoires peuvent traverser un océan et trouver des lectrices et lectures lecteurs. J’espère qu’à travers l’histoire de ma chère kukum, il permettra de faire connaître l’histoire autochtone au public français.

Almanda Siméon, « kukum ». Album personnel de Michel Jean.

Comment est venu ce chemin d’écriture en lien profond avec votre famille ?

J’ai toujours eu un attachement très fort à Almanda.
Elle est un personnage mythique dans ma famille. Nous l’appelions « grand-maman Siméon » quand j’étais enfant. Son histoire m’a toujours fasciné. J’ai voulu m’en servir pour raconter comment s’est effectuée la sédentarisation forcée des Innus. Même au Québec, les gens l’ignorent en général. Ils croient que nous avons toujours vécu sur des réserves alors que c’est assez récent en fait.

Pouvez-vous nous dire de quel était le rythme de vie Innue à la toute fin du XIXème siècle, cela afin de percevoir la force de caractère de votre arrière-grand-mère Almanda ?

Les Innus vivaient au rythme des saisons et de la nature.
Alors que de nos jours, nous imposons notre volonté au territoire, pour les Innus, le territoire faisait partie prenante de leur existence. Le progrès est un paradigme auquel toutes les sociétés modernes obéissent. C’est une flèche qui va de l’avant et que nous suivons dans le but d’améliorer les conditions de vie des populations.
Les problèmes environnementaux commencent cependant à nous montrer les limites de cette façon de voir les choses. Pour les Autochtones, la vie ne suivait pas une ligne droite, elle était plutôt un cercle. On quitte le lieu de rassemblement à l’automne pour gagner le territoire de chasse à l’hiver. On y revient au printemps. Les parents s’occupent des enfants qui plus tard s’occuperont d’eux. Cela correspond au déroulement des saisons, l’été, l’automne, l’hiver, le printemps, le retour à l’été.
Dans ce contexte, la notion d’accumulation de richesses, fondamentale dans nos sociétés, n’a aucun fondement pour les Innus. Car un nomade doit pouvoir emporter avec lui ce qu’il a de plus précieux. Il ne lui viendrait pas à l’esprit de le mettre dans un coffre à la banque…
C’est ce rythme et cette façon de voir la vie que j’ai voulu décrire. Et Almanda, avec son caractère fonceur et son amour de la liberté me permettait de le faire.

Famille Innue – Pekuakami -vers 1898. Notman & Son / McCord Museum

Dans « Elle et nous », un précédent roman, l’histoire est liée à votre grand-mère, Jeannette, Shashuan Pileohish, ou « petite hirondelle »; la construction narrative se sépare entre elle et vous, ce sont deux temps. Pour « Kukum », vous remontez encore le temps et faites un récit toujours précis, chronologique, mais qui est fait en un « Tout », c’est-à-dire cette vieille dame au bord de son lac qui se souvient et livre l’histoire, jusqu’à cette fin qui porte l’émotion vive.
Comment se passe la construction de vos histoires ?
Le sujet détermine-t-il la structure ?

J’aime assez jouer avec les constructions narratives et les varier selon les livres et les histoires. Cela permet de dicter un rythme au récit. C’est parfois utile quand le ton devient intimiste je trouve, car cela me permet de garder la lectrice et le lecteur sur le qui-vive. Elle et nous est un livre différent de tous mes autres. C’est le seul roman où je parle vraiment, moi, au lecteur.
Dans les chapitres « Elle », Jeannette, revit sa vie. Dans les chapitres « Lui », je raconte différentes histoires, événements ou réflexions personnelles. C’est un livre plus près de moi, je crois. C’est le premier roman où j’aborde les questions autochtones. Et la question de l’identité y est essentielle. J’ai cherché à répondre à beaucoup de questions qui surgissaient en moi à cette époque.

Je crois en effet que le sujet détermine dans beaucoup de cas la structure.
Dans Le vent en parle encore , qui paraîtra au printemps en Europe sous le titre  Mahika , qui porte sur les pensionnats autochtones où l’on envoyait de force les enfants pour les assimiler, la structure est en deux temps, à deux époques, un peu comme pour Elle et nous .
J’avais commencé le roman de façon linéaire, mais j’étouffais dans le pensionnat… L’ambiance y était si lourde que je devais en sortir. Je me suis dit que s’il en était ainsi pour l’auteur, ce serait pareil pour le lecteur. Alors j’ai changé la structure narrative. D’un côté, on suit les jeunes au pensionnat dans les années 1930, de l’autre une avocate qui cherche aujourd’hui à comprendre comment trois jeunes ont disparu à l’époque. Les chapitres alternent dans le temps et l’histoire se dénoue peu à peu…

Michel Jean, Almanda, sa famille. Album personnel de Michel Jean.

Le thème de l’identité est puissant dans « Kukum » comme dans pas mal de vos ouvrages, entre l’identité que l’on se cherche ou celle qu’on nous impose.
Au fur et à mesure de votre vie, riche en rencontres, vous sentez-vous de plus en plus en lien avec vos « Anciens »?

Et pourquoi cet important regard posé sur les femmes de votre famille ?

Mon éditrice québécoise et amie, Johanne Guay, m’a fait réaliser que tout ce que j’écrivais tournait toujours pratiquement autour de la notion d’identité.

La notion de l’identité autochtone est assez complexe au Canada. Selon la loi sur les Indiens, le statut légal d’un membre des Premières Nations s’éteint au bout de quelques générations en cas de mariages mixtes. Il faut donc avoir un certain pourcentage de sang autochtone pour en avoir le statut légal.
J’ai toujours éprouvé un malaise face à ce système. Mon père était blanc et ma mère innue et je me suis toujours senti plus près de cette communauté. C’est ainsi. Dans mes livres j’ai souvent cherché à comprendre pourquoi il en est ainsi. C’est une forme de quête intérieure que je poursuis.
Je me sens une responsabilité de raconter nos histoires, celles des Innus et des membres des Premiers Peuples. Car elles n’existent à peu près nulle part. Elles n’occupent que peu de place dans les livres d’histoire. En Amérique du Nord, l’histoire commence avec l’arrivée de Christophe Colomb en 1492, celle du Canada de Jacques Cartier en 1534. Mais nous vivons ici depuis 15  000 ans. Si nous ne racontons pas nos histoires, qui le fera ?

L’attachement à la famille Siméon s’amplifie au fur et à mesure de la lecture de « Kukum », ce qui rend l’arrachement à leurs terres d’autant plus violente et intolérable.
Ce passage de la « drave » est-il vrai ?
Quelles ont été les conséquences de cette sédentarisation forcée de la communauté Innue ?

Quand mon éditrice a lu le manuscrit, à un moment elle m’a écrit qu’on était rendu à la moitié et qu’on était encore dans la vie des Innus. C’était volontaire. Pour comprendre la douleur de la perte, il faut comprendre la force de l’attachement. Sinon on ne saisit pas ce que ça représente. La scène de la drave est tirée du récit qu’en a fait Anne-Marie, la fille aînée d’Almanda.
Ça ne s’est pas passé avec exactement les mêmes personnages que dans le roman, mais c’est arrivé comme je le raconte. La colère, la surprise, l’altercation avec le chef des draveurs.

J’ai pleuré après avoir fini ce chapitre.
C’était un dimanche soir et j’ai appelé une amie wendate parce que j’avais besoin d’en parler à quelqu’un qui comprenne.
Je lui expliquais que j’étais en colère. Nous Innus, nous accordons peu ce droit, et elle m’a dit que j’avais le droit de l’être. Ça m’a réconforté.

Les conséquences de la sédentarisation forcée des Innus sont immenses. C’est l’équivalent de mettre un peuple en prison. Il n’était plus possible de mener la vie que les Innus avaient toujours menée et aimée. On les a confiné dans des réserves minuscules, on leur a donné ce qu’il fallait pour survivre, on a ensuite pris leurs enfants pour les envoyer dans les pensionnats autochtones afin de les assimiler.
Les problèmes sociaux, que l’on déplore maintenant dans les communautés, apparaissent à cette époque. La sédentarisation forcée est un poignard enfoncé dans le ventre des peuples autochtones et la plaie reste vive.

Enfants autochtones en salle de classe au pensionnat indien catholique de Fort George (Québec), 1939
Photo : Archives Deschâtelets

On entend de plus en plus parler de « l’affaire des pensionnats » où le principe était, je cite, de « tuer l’indien dans l’enfant ». Richard Wagamese en parle dans « Jeu blanc » (éd. Zoé) et vous aussi, à la fois dans « Kukum » mais aussi dans un autre de vos ouvrages « Le vent en parle encore » (éd. Libre expression). Les enfants Innus sont arrachés à leur famille et envoyés à Fort George, établissement qui ne sera fermé qu’en 1980.
Pouvez-vous nous expliquer ce qu’étaient concrètement ces « pensionnats » ?

Prenons l’exemple du pensionnat de Fort George. Les enfants y étaient envoyés de force. Il était situé dans le Nord à des centaines de kilomètres de Mashteuiatsh, sur une île, pour s’assurer que les enfants ne s’enfuient pas.
Quand ils débarquaient de l’avion, on comptait les enfants. Si vous étiez le 22e cela devenait votre nom. Vous étiez 22. Comme dans la série Le prisonnier. Numéro 22. Interdit de parler votre langue sous peine de sanctions sévères. En principe l’objectif était d’éduquer les jeunes, mais ils apprenaient peu de choses. À peine à lire et compter. On apprenait la couture aux filles, des métiers pour les garçons.
Le but avoué était de les intégrer à la société blanche. La phrase officielle est bien de «  tuer l’indien dans l’enfant  ». Sortir des enfants sur la base de la couleur de leur peau pour les assimiler est considéré aujourd’hui par l’O.N.U. comme un génocide. L’objectif étant de faire disparaître des peuples. Les pensionnats ont brisé des générations de jeunes et on vit encore aujourd’hui avec ce que cela porte comme conséquences.
Et cela sans compter les nombreuses agressions sexuelles dont ont été victimes les enfants. Les pensionnats ne sont pas des écoles, ils sont une honte pour le Canada.

Vous avez donc reçu ce prestigieux Prix Littéraire France-Québec 2020. Était notamment encore en lice avec vous, Gabrielle Filteau-Chiba pour « Sauvagines » (éd. XYZ). J’ai trouvé cela intéressant de lire que vous y parlez, chacun et chacune, à votre manière mais dans le même élan vindicatif, des coupes à blanc, de cette déforestation irraisonnée, de cet environnement qui se meurt, du manque cruel de soutien et de moyens donnés aux communautés autochtones.
Les mentalités québécoises et canadiennes changent-elles sur la question épineuse des « Premières Nations » ?

Les gens se scandalisent de voir l’Amérique du Sud couper la forêt amazonienne, mais pas de voir les entreprises raser la forêt boréale. C’est que l’histoire du Québec et du Canada est liée à l’exploitation de la forêt.
Le colon détestait les arbres. Il fallait leur arracher la terre pour la cultiver. Bien sûr, les mentalités ont évolué. Le film de Richard Desjardins sur les coupes à blanc il y a quelques années a choqué les Québécois qui découvraient l’ampleur du phénomène.
Mais ça se poursuit aujourd’hui et c’est complexe, car plusieurs villes en région sont dépendantes de l’exploitation de la forêt.
Honnêtement, les droits des autochtones ne pèsent pas lourd dans ce débat.

Mais la mentalité évolue sur la question des Premières Nations.
Quand j’ai écrit Elle et nous , le livre est passé à peu près inaperçu, car ce n’était certainement pas dans l’air du temps. Aujourd’hui, les gens sont plus ouverts.
Récemment, le décès tragique d’une mère Attikamek dans un hôpital sous les insultes du personnel hospitalier a choqué les gens. Et marqué les esprits.
Joyce Echaquan est notre George Floyd… Et l’opinion publique se montre plus ouverte même si le racisme à l’endroit des Premiers Peuples demeure présent.

Hommage à Joyce Echaquan – Photo Paul Chiasson –

Dans « Kukum », Almanda se décide, sur un coup de tête, d’ aller voir Maurice Duplessis, Premier ministre du Québec, afin de lui dire les accidents réguliers et meurtriers le long de la voie ferrée qui jouxte sa maison.
On y lit les deux « mondes », cette scène est-elle tirée d’un fait réel ?

Ce chapitre est inspiré du récit des événements fait par Almanda à une de mes cousines qui me l’a raconté. Almanda est bien allée seule en train jusqu’à Québec pour rencontrer le Premier ministre. Elle a fait le siège de son bureau. Deux mondes se sont bien croisés ce jour-là.

Le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, a présenté ses excuses aux peuples autochtones. C’est beau mais après…
Qu’est-ce qui change vraiment pour vous au sein des communautés autochtones ?
Avez-vous pu observer des actions concrètes ?

La question politique reste à régler. Les excuses ont été bien accueillies, mais les problèmes de fond demeurent entiers.
L’occupation du territoire, les droits sur l’exploitation des ressources. L’accès à la justice et aux soins de santé. Il est plus facile de présenter des excuses que de faire accepter aux citoyens canadiens des «  concessions  » faites aux Autochtones.
Tant Justin Trudeau à Ottawa que François Legault à Québec devront en arriver à des ententes acceptables sinon la question ne sera jamais réglée. Et je crois que la pression internationale se fera de plus en plus sentir sur les autorités canadiennes.
Le monde voit ce qui se passe, les droits bafoués, les communautés sans eau courante ou électricité, les taux de mortalité, les problèmes sociaux….

Vous employez ce mot d’ «Atlantide » pour parler de ce qu’il advint du peuple innu de Pointe-Bleue.
Que reste-t-il de ce peuple amoureux des forêts et des lacs ?
Son avenir ? Votre rêve ?

Nous sommes toujours là et le territoire aussi. Les arbres peuvent repousser et si on n’enlève pas les barrages, les Innus n’ont pas renoncé à ce qu’ils sont.
Je ne sais pas quelle forme cela prendra, mais je sais qu’un jour, nous retrouverons notre monde. C’est inéluctable.

Il y a tant à espérer et à attendre de l’avenir, autant que ce que le passé nous a enlevé.
Il existe un malentendu entre les Canadiens et les Autochtones.
Les premiers ont l’impression que les choses sont réglées. Que l’arrivée des blancs a été le résultat du progrès, de l’avancement de l’humanité. Et aussi que la question de la possession du territoire a été réglée.
Le fait est qu’aucun traité ne le reconnaît.
Les Autochtones n’ont pas cédé leur territoire. Il a été « occupé ». Mais au plan juridique, leurs droits persistent. Et donc la question de fond demeure entière…
Personne ne songe qu’on puisse revenir en arrière.

Pour ma part, je crois que l’avenir des communautés autochtones passe par la reconnaissance d’un droit de regard sur l’exploitation du territoire et de pouvoir en bénéficier financièrement.
Les Cris de la Baie James, grâce à l’accord qui a permis la construction des grands barrages ont acquis une certaine autonomie financière et politique qui, il me semble, pourrait servir de base pour les autres Nations.
Mais les Canadiens et les Québécois sont-ils prêts à reconnaître aux Autochtones tout cela?
Voilà une question qui reste entière.
C’est aussi une grande responsabilité pour les dirigeants des Premières Nations.

Je crois que tant que ces questions-là ne seront pas réglées, rien ne le sera de façon définitive. Ça implique de redessiner un pays… Au plan social, les blessures causées par la colonisation sont profondes. Les conséquences des pensionnats encore là. Ça ne se réglera pas en claquant des doigts ni en une génération. Ce sera long et difficile.
Mais ni le Canada, ni le Québec, ni les Autochtones n’ont le choix.
La situation actuelle n’est guère une solution il me semble…
Je note l’ouverture d’esprit dans l’opinion publique. Surtout chez les jeunes. C’est un premier pas, mais un premier pas important et nécessaire.

Deux survivants des pensionnats autochtones, Joe George (droite) et Marie George (gauche) s’embrassent pendant un événement de la Commission Vérité Conciliation à Vancouver en 2013 Photo : PC/Darryl Dyck

La popularité de « Kukum » au Québec, qui apparaît en tête des ventes en ce moment, me semble un indice de l’évolution des pensées et de l’ouverture des cœurs.  
Ce que j’expose dans le roman est vrai et en s’attachant aux personnages, le lecteur comprend, peut se mettre à la place. Tout apparaît alors différemment.

C’est là la grande force de la littérature et elle me donne espoir. 

Almanda adorait la lecture, saviez-vous quels ouvrages elle emportait dans les bois ? Avez-vous pu en garder quelques uns auprès de vous ?

Non malheureusement. C’est ma mère qui m’a raconté cet aspect de sa vie. Sa mère Jeannette trouvait bien étrange que sa mère emporte des livres dans le bois et qu’elles leur lisent le soir dans la tente. J’aime penser que mon amour des livres est un héritage d’Almanda.

La couverture québécoise de « Kukum »

Et vous, quels sont vos livres de chevet en ce moment ? Et quels sont vos projets d’écriture ou d’édition au Québec et en France ?

Je viens de terminer  L’homme qui pleure de rire  de Beigbeder et Chien Blanc  de Gary. Je viens d’acheter le dernier Foenkinos. Je lis actuellement  Bermudes  de Claire Legendre et sur ma PAL il y a  Mononk Jules  de l’auteur Wendat Jocelyn Sioui et Peau d’ours , sur les pensionnats autochtones, par Carol Rose Daniels, qui a été, comme moi, présentatrice de nouvelles télé et qui est issue des Premières Nations. Je lis beaucoup de littérature française.

Pour mes livres, je travaille actuellement à la publication en Europe de Mahikan, chez Dépaysage toujours. Il devrait sortir au printemps. Au Canada, au printemps également, paraîtra un recueil de nouvelles d’auteurs autochtones que je dirige et qui s’appellera Wapke , qui veut dire avenir en langue Attikamek. Il s’agit de textes qui sont des dystopies et offrent une vision du futur à travers les yeux des Premiers Peuples.

Encore un grand merci Michel Jean pour votre générosité, votre présence, votre enthousiasme. Que continue à vivre l’esprit de votre belle Kukum.
Belle continuation à vous et que vivent le partage et les rencontres!

Kukum, Michel Jean, Dépaysage, 296 p. , 18€.

Francis Geffard, entre deux mondes – Entretien

« La librairie sort étonnamment renforcée de cette redoutable année 2020, et c’est pour moi l’un des meilleurs signes qui soient pour l’avenir. »

La librairie Millepages, à Vincennes.

A l’heure où l’on fête les 40 ans de la librairie Millepages, pouvez-vous revenir sur ce qui vous a amené à la créer ? L’idée n’était pas forcément une évidence pour vous qui aviez grandi au sein d’une famille de militaires, ce qui ne vous a pas empêché, ainsi que le soulignait ces derniers jours, Pascal Thuot (aujourd’hui directeur général de Millepages), de devenir à l’époque le plus jeune libraire de France.

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été lecteur dès que j’ai été en âge de lire seul. La bibliothèque de l’école, puis celle du lycée, la bibliothèque municipale et les librairies de Vincennes étaient mes lieux de prédilection et ils ont contribué à ma formation livresque. Avant de commencer des études de droit, j’avais songé à faire l’Asfodelp, l’école de librairie qui se trouvait alors rue Saint-Dominique, mais le parcours offert ne me tentait guère. On était encore un peu au XIXe siècle à ce niveau-là et loin de ce que l’INFL offre aujourd’hui aux jeunes et moins jeunes qui souhaitent devenir libraires. La révolution de la librairie dite de création commencerait autour de la bataille pour le prix unique autour de Jérôme Lindon. Au bout de trois années de droit, j’ai réalisé que je faisais fausse route et que je m’ennuierais à mourir si je poursuivais cette voie. Je suis immédiatement revenu à cette idée de librairie, je n’ai pas passé mes partiels de février 1980 et quelques mois plus tard le 18 octobre de la même année Millepages ouvrait ses portes dans un local de 30 mètres carrés dans une petite rue proche du centre de Vincennes. C’était auparavant un magasin de modélisme tenu par un couple qui souhaitait prendre sa retraite, Mr et Mme Martzloff, qui m’ont permis d’acquérir le droit au bail à crédit. J’étais animé de la meilleure volonté du monde et prêt à affronter les montagnes mais totalement inconscient. J’ai appris le métier de libraire sur le terrain pendant toute ma vingtaine, en me battant pour que la librairie survive, et en la faisant telle que je le souhaitais : ouverte à tous les lecteurs, accueillante et dynamique, riche en propositions : vitrines, coups de cœur, prix littéraire décernés par l’équipe, rencontres et signatures, événements extérieurs…

– Cette première expérience de libraire a-t-elle conditionné les rapports que vous entretenez encore aujourd’hui avec les gens du métier ? A poste équivalent au sein d’autres maisons d’édition, il est très rare de ressentir une telle disponibilité, voire une telle proximité.

Évidemment, le fait d’avoir cette expérience de libraire m’a façonné et je possède toujours cet esprit-là aujourd’hui. Je connais les difficultés de ce métier, je connais ce lien que l’on crée avec les lecteurs et le rôle capital que jouent les libraires dans la vie de la littérature. Même si je suis devenu éditeur au fil des ans, je suis resté très proche de la librairie et des libraires d’abord parce que je connais les deux versants, l’amont et l’aval, et que mes liens avec Millepages ne se sont jamais distendus. J’en suis toujours le PDG et j’ai pris part avec Pascal Thuot, son directeur général depuis vingt ans, à son développement. J’ai donné beaucoup de moi-même à ce lieu et à son esprit, et cela a été un énorme soulagement de constater qu’il pouvait vivre sans moi, que d’autres pouvaient le faire évoluer et y apporter d’autres choses. C’est devenu un projet collectif porté par toute une équipe à la librairie générale comme à la librairie jeunesse BD, et sur ce plan rien ne pouvait davantage me combler.

– Comment la littérature s’est-elle imposée à vous ? Quel a été votre premier choc littéraire ?

La littérature s’est imposée à moi de façon différente au fil du temps. Les classiques pour la jeunesse, les auteurs du patrimoine prescrits au lycée, c’est une fois libraire que le champ s’est considérablement ouvert. J’ai eu beaucoup de chocs littéraires divers et variés mais la lecture de Sanctuaire de Faulkner a été une étape marquante, de même que celle de Enterre mon cœur à Wounded Knee de Dee Brown. Et puis, j’ai découvert Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos, Steinbeck, et les auteurs du Sud avec Flannery O’Connor, Robert Penn Warren, et Carson McCullers.

« La littérature et les Etats-Unis ont été les deux composantes de ma vie, depuis trente ans » disiez-vous dans un entretien au Monde en 2008. Le constat reste-t-il le même en 2020 ? Comment s’est faite cette rencontre avec les Etats-Unis, par quel biais ?

C’est toujours vrai aujourd’hui et cela continuera ainsi. L’année de l’ouverture de Millepages, c’est aussi celle de mon premier voyage en Amérique du Nord. J’ai entamé ainsi un long compagnonnage avec ce continent, avec son histoire, ses cultures et ses littératures. Pendant toutes ces années, la librairie a accueilli bon nombre d’écrivains américains (Toni Morrison, Richard Ford, Jim Harrison, Russell Banks, John Irving, James Ellroy et tant d’autres). Avant de mettre le pied aux États-Unis ou au Canada pour la première fois, j’avais déjà lu pas mal de livres et c’est classique : plus on s’intéresse à quelque chose, plus cette chose devient intéressante. L’Amérique est complexe, elle peut être passionnante ou déroutante, et une vie ne suffit pas à l’appréhender dans toutes ses dimensions.

« Publier moins, c’est publier mieux (…) Paradoxalement, un éditeur existe également à travers ce qu’il ne publie pas. »

Photo : Yann Leray

– En 1996, vous vous lancez dans l’aventure « Terres d’Amérique », au sein d’Albin Michel. C’était, pour vous, une suite logique à votre expérience de libraire ? Quel cheminement vous a-t-il amené là ?

C’est venu plus ou moins naturellement même si je ne m’imaginais pas un seul instant devenir éditeur. Ce n’était pas un projet mûrement réfléchi et encore moins un fantasme. Étant libraire, j’étais comme toujours aujourd’hui attiré par les librairies, et lors de mes voyages aux États-Unis j’ai pris l’habitude d’acheter des livres d’auteurs que je ne connaissais pas et qui n’étaient pas nécessairement traduits en français. C’est ainsi que s’est constituée une bibliothèque américaine au fil du temps, qui a été à l’origine de ma démarche d’éditeur car je ne vois finalement pas tant de différence fondamentale que ça entre la démarche du libraire et celle de l’éditeur qui invitent tous deux à partager les livres et les auteurs qu’ils aiment particulièrement. Être libraire ou être éditeur, c’est avant tout être lecteur.  

– Il me semble que l’engouement français pour la littérature américaine était moins prononcé à l’époque qu’il ne l’est aujourd’hui. Vous souvenez-vous de l’accueil réservé à vos premiers textes en tant qu’éditeur ?

Je crois que depuis la Seconde Guerre mondiale et la traduction croissante d’écrivains américains, l’intérêt des lecteurs français ne s’est jamais démenti. On publie beaucoup plus de titres aujourd’hui donc on peut avoir une vision faussée, je dirais que les tirages comme les ventes pouvaient être beaucoup plus importants qu’aujourd’hui. Mais l’on publiait davantage d’écrivains déjà reconnus alors qu’aujourd’hui les éditeurs prennent davantage de risques en publiant de jeunes auteurs dont ils achètent les droits pratiquement en même temps que les éditeurs américains… Internet dans un premier temps puis les réseaux sociaux ont apporté pas mal de changements à la vie littéraire et comme pour tout il y’a de bons et de mauvais côtés. Le premier livre que j’ai publié est L’hiver dans le sang , le premier roman de James Welch, un auteur du Montana qui avait la particularité d’être indien et dont l’œuvre résonne de cette culture et de cet héritage douloureux, autour de thèmes forts et universels, un peu à la manière de L’Etranger de Camus. L’accueil de la presse a été à la hauteur de mes attentes.

– Une des spécificités de « Terres d’Amérique » est la part importante accordée aux recueils de nouvelles. On sait depuis des années votre attachement à cette forme littéraire plus prisée aux Etats-Unis que par chez nous. Certains auteurs proposent des textes extrêmement forts et originaux (je pense en particulier à l’incroyable La chance vous sourit, d’Adam Johnson, qui m’a fait très forte impression). Avez-vous ressenti une évolution du regard français sur les nouvelles ?

C’est vrai et, en tant que lecteur, la nouvelle est un genre que j’affectionne particulièrement. J’ai eu un choc de lecture avec les recueils de Raymond Carver par exemple ou encore ceux de Thom Jones ou Charles D’Ambrosio. Pour moi, la nouvelle est la quintessence de la littérature et j’ai souvent découvert les écrivains que je publie en commençant à lire leurs nouvelles dans des revues et des magazines. Je pense notamment à Anthony Doerr, Sherman Alexie, Brady Udall, Karen Russell,  Eric Puchner, Joseph Boyden, Dan Chaon, Craig Davidson, Richard Lange, Wells Tower,  Robin MacArthur, Ben Fountain, Callan Wink, David James Poissant, ou Matthew Neill Null. Un bon recueil de nouvelles donne une parfaite idée de la gamme d’un écrivain, de sa capacité à camper des personnages et une intrigue. La nouvelle, contrairement au roman ne tolère pas la médiocrité. 

– Quelle est, en tant qu’éditeur, votre plus grande fierté ? Et votre regret, si vous en avez un ?

Mon histoire personnelle et intellectuelle est liée de près à la découverte et à la fréquentation des mondes indiens aux États-Unis comme au Canada. Cela a changé ma perspective sur un certain nombre de choses, notamment sur l’Histoire et sur la relation que les Européens ont entretenu avec les mondes autochtones et avec les non-Européens en général. Donc, si je dois avoir une fierté particulière en tant qu’éditeur, c’est peut-être d’avoir réuni chez Albin Michel un certain nombre d’écrivains partageant ces racines amérindiennes et dont les livres reflètent cet héritage et cette histoire à part dans l’expérience américaine. 

– Vous publiez peu, c’est une volonté qui était présente dès la naissance de la collection. Vous n’avez jamais cédé à la tentation de multiplier les titres ?

C’est vrai que je n’ai pas vraiment varié toutes ces années au niveau du rythme des parutions. Il y a d’un côté la volonté de faire des choix et de les assumer, publier moins, c’est publier mieux et donner plus de chances aux livres que l’on propose aux lecteurs. Et puis il y a la limite de notre temps comme de notre énergie. Paradoxalement, un éditeur existe également à travers ce qu’il ne publie pas. S’engager à faire découvrir le travail d’un auteur, c’est aussi lui assurer les meilleures conditions et, pour commencer, ne pas le mettre en concurrence avec un autre ou plusieurs auteurs que l’on publierait au même moment.

Photo : John Burdumy / Getty Images.

« L’extrême liberté de l’écrivain s’accompagne d’une responsabilité aussi grande vis-à-vis de son travail. C’est sur lui et seulement sur lui qu’il peut être jugé, voire décrédibilisé ce qui est la pire sanction. »

– Il a été beaucoup question, lors de cette rentrée littéraire, du roman de Jeanine Cummins, American Dirt, publié chez Philippe Rey. Mais on en a surtout parlé à cause des polémiques qu’il a pu susciter, en particulier sur la légitimité de l’autrice à vouloir rendre compte du sort des migrants au Mexique. Cette question est étroitement liée au phénomène des « sensitive readers » qui émerge ces dernières années aux Etats-Unis et gagne l’Europe. Quelle est votre position à ce sujet ? Certains de vos textes ont-ils déjà été confrontés à ce type de réactions ?

 Je pense que les choses sont assez différentes en France, même si les réseaux sociaux peuvent relayer ou créer des polémiques littéraires. Il a été si difficile aux États-Unis pour les auteurs issus de minorités de faire entendre leurs voix (la diversité dans l’édition y d’ailleurs reste un immense chantier, comme en France d’ailleurs), que la notion d’appropriation culturelle s’est développée depuis un certain temps et je comprends la frustration d’écrivains qui ont le sentiment de se faire « voler » leurs histoires par des auteurs qui n’appartiennent pas à leur communauté. Mais on ne saurait valider un système qui reviendrait à définir ce sur quoi on peut écrire ou pas. Le talent et la vision d’un écrivain priment sur tout le reste. Écrire de la fiction ce n’est pas écrire un témoignage, on peut par conséquent s’affranchir de toute barrière ou limite, endosser toutes les identités, voyager à travers l’espace et le temps. Mais l’extrême liberté de l’écrivain s’accompagne d’une responsabilité aussi grande vis-à-vis de son travail. C’est sur lui et seulement sur lui qu’il peut être jugé, voire décrédibilisé ce qui est la pire sanction.

Photo : Yann Leray

– Vous vous rendez régulièrement aux Etats-Unis. Ces voyages vous permettent de rencontrer les auteurs que vous publiez et éventuellement de continuer à prospecter. Quels sont, selon vous, les critères principaux auxquels doit répondre un livre pour pouvoir espérer voir le jour chez « Terres d’Amérique » ?

On ne sait jamais vraiment comment un livre ou un auteur va arriver à jusqu’à nous, mais les voyages, qu’il s’agisse de rencontrer des agents littéraires et des éditeurs à New York ou de passer du temps avec des auteurs ou simplement de séjourner dans un endroit particulier, ont un impact. Chaque séjour entraîne quelque chose, il y a les échanges et les conversations, les gens que l’on rencontre, les journaux ou les magazines que l’on lit, les librairies où l’on entre. Je ne crois pas que l’on puisse en tant qu’éditeur tout publier et publier tout le monde. On vit à travers ses choix et on se doit de les assumer. Je ne sais presque jamais ce que je cherche et ce sont davantage les textes qui me trouvent, quand leur lecture s’impose à moi comme une évidence. Évidemment, la qualité de l’écriture, la capacité à faire vivre des personnages, à avoir un projet littéraire et une vision, à posséder ce petit quelque chose que tant d’autres n’ont pas sont pour moi des préalables incontournables.

– Depuis la création de « Terres d’Amérique », les Etats-Unis ont vécu bon nombre de périodes sombres ? A ce titre, les romans que vous publiez finissent par constituer une radiographie assez précise des préoccupations du peuple américain au fil des années. Que vous a inspiré l’élection de Donald Trump ? Pensez-vous que l’actuel Président et la façon dont il aborde la politique finiront également par marquer la production littéraire de ces dernières années ?

Les États-Unis comme le reste du monde traversent des périodes compliquées, devant les défis permanents il y a la tentation de la facilité : céder au populisme, au complotisme, à l’absence de pensée, ériger des barrières… La littérature est évidemment l’inverse de tout ça. Je pense que la présidence de Donald Trump nous aura fait prendre conscience de tous les dangers qui menacent, le premier d’entre eux étant la fragilisation de la démocratie sous les coups de boutoir de la désinformation et de l’irresponsabilité des réseaux sociaux. Heureusement, la transition est amorcée aux États-Unis et Joe Biden sera le prochain président. Mais nous avons une petite idée désormais de ce contre quoi il nous faut lutter là-bas comme ici. Et la littérature fait partie de ce combat à mener, je ne doute pas que les écrivains américains sauront puiser dans cette expérience Trump l’inspiration nécessaire pour nous donner des œuvres engagées et qui porteront un regard nouveau sur le monde, conscients des maux qui le menacent.

– La première édition du festival America a eu lieu en 2002. C’était pour vous le prolongement logique de votre métier de libraire ? Ou de celui d’éditeur ? Ou bien un peu des deux ? Après neuf éditions, que vous inspire cette facette de vos activités ?

L’idée du festival est née de la nécessité de promouvoir les littératures nord-américaines, en dehors de la venue ponctuelle d’un auteur ici ou là afin d’assurer la promotion de son dernier livre. Publier des auteurs étrangers, c’est par définition publier des absents, des gens qui n’ont ici aucune existence préalable. Ce n’est jamais simple et il faut donc leur bâtir un vécu, étape après étape. Mais un auteur s’inscrit également dans quelque chose de plus large, quelque chose qui le dépasse. C’est cette dimension collective qui faisait défaut à mes yeux. Et l’idée du festival c’est de faire vivre des littératures le temps d’un week-end avec un nombre d’auteurs suffisamment important pour pouvoir prétendre à une représentativité significative. Y aborder des thématiques qui rassemblent des écrivains, les faire dialoguer, réfléchir, échanger sur quantité de sujets attendus et inattendus, partager sur leur façon d’écrire, de construire des personnages, etc.
Je dirai que cette partie de ma vie est étroitement liée aux deux autres, faire vivre la littérature, donner une dimension collective à l’activité solitaire qu’est la lecture. Pour moi, la librairie, l’édition et la manifestation culturelle sont trois pôles indissociables, qui chacun nourrissent ma réflexion et mon expérience.

– Quelle est aujourd’hui l’activité qui vous occupe le plus ? Où trouvez-vous l’énergie de mener ces différentes carrières de front tout en gardant cette disponibilité et cet enthousiasme qui semblent être votre «marque de fabrique» ?

L’édition est évidemment l’activité qui m’occupe le plus. Le temps des livres est un temps lent, et notre temps à nous est de plus en plus compliqué à gérer, avec son rythme frénétique. Par chance, America n’a lieu que tous les deux ans, et la librairie mène sa propre vie, ce qui me permet de mener les choses de front. Après, mon emploi du temps est organisé de telle façon que j’ai toujours un jour réservé pour la librairie et le festival, quand le besoin est là.

– Il était question, en début d’entretien, de votre premier choc littéraire ? Qu’en est-il du dernier ? De quels auteur(e)s est constitué votre panthéon personnel ?

Mon dernier choc littéraire c’est le premier roman d’une jeune fille de dix-sept ans qui s’appelle Leila Mottley. Elle est afro-américaine et originaire d’Oakland, son livre est à la fois d’une grande noirceur et d’une infinie beauté. J’ai été littéralement scotché par son talent, par la singularité et la puissance de sa voix et de son univers. Le livre sortira à la rentrée littéraire 2022. Après mon panthéon personnel est plus ou moins composé d’auteurs que je publie et que je respecte profondément. Je pense notamment à Louise Erdrich, Donald Ray Pollock ou Colson Whitehead pour ne citer qu’eux mais aussi à des auteurs plus jeunes comme Philipp Meyer, Stephen Markley ou Tommy Orange.

– Que vous inspire la période actuelle ? Quels conseils pourriez-vous donner à quelqu’un qui, comme vous l’avez fait en 1980, se lancerait aujourd’hui dans l’ouverture d’une librairie ?

La période actuelle me conforte dans l’idée d’une forme de résistance qui passe par la culture et la littérature en particulier. Quand on s’en donne les moyens, on constate que les gens sont en quête de sens, qu’ils ont envie de réfléchir, de partager. Il faut donc leur en donner des occasions et c’est ce que font les librairies en organisant des soirées et des rencontres. C’est ce que font les festivals et les lieux littéraires en proposant une programmation riche et variée. Rassembler les lecteurs est pour moi essentiel. Alors je dirais à tous ceux qui en ont envie de créer leur librairie là où ils ont l’intuition de pouvoir réussir à donner corps à leur projet. Une librairie c’est avant tout un lieu à un endroit précis et elle se fait toujours avec ceux qui vivent à cet endroit. Ce sont tout autant les clients que les libraires qui lui donnent son identité profonde.
Ce n’est pas une tâche facile ou simple mais, si on en a la volonté et l’envie, rien n’est impossible.

– 2020 a été, à tous points de vue, une année très particulière. Beaucoup de voix se sont élevées durant le confinement pour souhaiter un changement des pratiques dans le milieu éditorial et une production plus maîtrisée. Les éditeurs semblaient également désireux de jouer le jeu en réduisant le nombre de nouveautés. Depuis l’automne, nombre de libraires s’indignent du fait que tout semble être reparti de plus belle avec des programmes de fin d’année particulièrement chargés, comme si l’on essayait de rattraper les pertes des mois précédents. Que vous a inspirent ces temps hors normes ?

C’est vrai que le confinement a permis une fois encore de constater le fossé entre la  dimension industrielle de l’édition et sa dimension artisanale. Réduire le nombre de nouveautés me semble essentiel à la condition que ce ne soit pas les livres les plus exigeants ou les plus intéressants qui disparaissent. À un moment où il y a moins de grands lecteurs, où la presse traverse une grave crise, où la place du livre dans les grands médias se résume à une peau de chagrin, il est difficile de trouver des lecteurs et des relais en nombre suffisant. Publier moins, c’est nécessairement publier mieux et laisser du temps et toutes leurs chances à des livres et des auteurs qui le plus souvent disparaissent aussitôt apparus. Surcharger les librairies ne fait qu’aggraver un problème que personne ne veut réellement voir. Jusqu’à quand ?


Au fil des années, j’ai vu l’édition embrasser tous les nouveaux acteurs sur le marché les uns après les autres avec des perspectives de développement à la clé, et ironie du sort ce sont les libraires indépendants qui continuent aujourd’hui à faire le succès d’un livre, à offrir un choix réfléchi d’ouvrages et des conseils de lecture. La librairie sort étonnamment renforcée de cette redoutable année 2020, et c’est pour moi l’un des meilleurs signes qui soient pour l’avenir.

Photo : Nicolas Friess pour Le Temps.

Pourriez-vous nous donner un avant-goût de ce que sera 2021 en Terres d’Amérique ?

L’année prochaine commencera avec deux voix puissantes, celle de Louise Erdrich que les lecteurs français connaissent bien puisque son nouveau roman féministe et dystopique, L’enfant de la prochaine aurore, est le quatorzième livre de cette grande dame de la littérature américaine que je publie. Et enfin, celle de Nana Kwame Adjei-Brenyah, un jeune auteur d’origine ghanéenne, qui a fait irruption sur la scène littéraire avec un premier livre intitulé Friday Black. Des nouvelles explosives et décapantes, saluées par Colson Whitehead, qui s’attaquent au racisme endémique et au consumérisme qui sévissent aux Etats-Unis.

Paraîtront au printemps, les nouveaux romans de Willy Vlautin (Devenir quelqu’un), Christian Kiefer (Fantômes), et Taylor Brown (Le fleuve des rois). Chacun, à sa manière, creuse l’identité et la psyché américaines avec force et talent. Deux recueils de nouvelles sont aussi au programme : l’éblouissant Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu d’une nouvelle-venue, Anjali Sachdeva, et le sombre mais impressionnant Débris du Canadien Kevin Hardcastle.

Un autre Canadien sera présent aux côtés de l’Irlandais Paul Lynch lors de la  prochaine rentrée littéraire. Il s’agit de Michael Christie, un jeune auteur de Colombie-Britannique qui signe un chef-d’œuvre romanesque à même de rivaliser avec L’Arbre Monde de Richard Powers.

Sortiront également à l’automne le livre hors-norme mêlant histoire et reportage de David Treuer, Notre cœur bat à Wounded Knee. Cette histoire de l’Amérique indienne de 1890 à aujourd’hui remet bien des pendules à l’heure et c’est une œuvre salutaire.

Pour finir, 2021 verra aussi la sortie de Black Leopard, Red Wolf de Marlon James. Cet écrivain jamaïcain est l’auteur du génial Brève histoire de sept meurtres, autour de la tentative d’assassinat de Bob Marley. Son nouveau roman qui rend hommage aux cultures du continent africain se situe à mi-chemin entre Le Seigneur des anneaux et Game of Thrones. La preuve que la littérature défie sans cesse les frontières.  

L’équipe d’Aire(s) Libre(s) tient à remercier chaleureusement Francis Geffard qui, fidèle à l’image que l’on a de lui, s’est montré tout à la fois disponible, patient et attentif à chaque instant.

Le Sanctuaire, Laurine Roux (éditions du Sonneur) – Entretien – Cécile

Note de la direction : la tache à gauche des 4 oiseaux ainsi que les coins cornés sont dus à la pratique de lecture de Cécile qui ne lit pas proprement et non à une volonté esthétique de la maison d’édition.

Monsieur le Sanctuaire,

C’est un immense honneur pour moi que vous acceptiez de répondre à mes questions. Tout d’abord, je tenais à vous dire à quel point je vous trouve beau. Sublime même. Ce ciel ennuagé, ces 4 oiseaux au loin… Ça attrape le regard, déclenchant chez le futur lecteur que je fus un rêve d’évasion et de liberté mélancolique. De la haute couture ! Qu’en pensez-vous, vous ? Votre costume vous plaît ? Vous y êtes à l’aise ? Est-ce confortable ? On sent que c’est du sur-mesure, non ?

Chère Cécile, l’honnêteté me contraint à vous avouer une petite faiblesse : là où mon sérieux me pousse à affirmer que nous devrions séduire le lecteur pour nos qualités intrinsèques, nous présenter à lui dans nos tenues d’Eve (que celui qui n’a jamais été trompé par une couverture affriolante laissant apparaître, une fois le costume tombé, un corps malingre et négligé, me jette la première pierre), je dois le concéder ; j’aime les belles robes, je suis sensible aux matières, aux couleurs, aux papiers ; le mien, du Munken Polar Rough 300g, roule sous le doigt avec un léger grain, accroche les contrastes et à peine ai-je essayé ce tissu de nuages brodé que je n’ai plus voulu le quitter. D’autant plus que les quatre oiseaux en broche ont une élégance folle. J’ai été gâté par Sandrine, ma costumière. Il faut dire qu’elle savait mon auteure exigeante en la matière, je ne dirais pas pénible, mais volontiers regardante. C’est d’ailleurs un peu sa marque de fabrique, son penchant vétilleux pour le détail, mais je m’éloigne, pardon, porté par le mouvement des nuages qui passent.

Vous êtes le deuxième enfant de Laurine Roux.  Vous avez cette même tache de naissance en forme de grenouille sur le ventre… Pas une place facile et pourtant vous irradiez littéralement le terrain. Vous êtes sous les sunlights depuis début août, le premier sur les tables des libraires et toujours en tête de gondole partout.

Eh oui, je suis un cadet et serai toujours le petit frère d’ Une immense sensation de calme. Heureusement, je m’entends bien avec lui. Au début, il me semblait très grand, immense même, comme son nom l’indique. Et à vous, je peux le confesser, il me faisait un peu peur. Je craignais qu’il me fasse de l’ombre. Très vite il s’est montré bon frère. Il a su me laisser de l’espace, n’a pas passé son temps à me faire la leçon, à jouer les anciens combattants. Bref, j’ai découvert la vie, les coulisses de l’écriture et le grand bain des lecteurs comme je l’entendais, en fixant mes propres règles du jeu, et il avait l’air content de cela. C’est notre auteure qui avait peur qu’on se chamaille. Elle est un peu angoissée alors elle craignait qu’on se jalouse, elle avait peur qu’on ne se sente pas aimé chacun pareil. C’est agaçant cette sollicitude. Ce que les parents peuvent être étouffants ! Heureusement, notre gestation et notre mise à bas a coûté tellement de temps et d’énergie à notre auteure qu’elle a été soulagée de nous voir voler de nos propres ailes. Elle nous fiche la paix. Son truc c’est de sans cesse répéter que nous sommes les maîtres de notre propre existence, qu’elle n’a aucune autorité sur nous. Son côté libertaire.

Quant à cette tache de naissance sur notre ventre, il s’agit d’un crapaud sonneur. J’ai la prétention de penser qu’il s’agit d’une marque de choix. Je ne dirais pas de noblesse parce que je la partage avec d’autres garnements qui ne sont pas des enfants de chœur – Jack London, François Morel, Marc Villemain, Jim Tully – disons qu’il s’agit d’un signe de reconnaissance. Cela veut dire qu’on a eu la chance d’atterrir un jour rue Saint-Romain à Paris. Là-bas, il y a tout un tas de gens très fins et élégants. Des éditeurs, des traducteurs… Ils s’occupent de nous, nous toilettent, nous habillent, puis nous relâchent dans la nature. Nous portons tous cet amphibien comme totem depuis notre séjour chez eux.

Photos : Cécile Coulette

Revenons au début quand Laurine commençait à vous imaginer, quand vous n’étiez encore qu’un embryon d’idée. Vous vous souvenez ?

Oui, c’est un peu flou, j’ai la sensation d’un flottement dans du liquide amniotique. J’apparaissais par bribes, sous forme d’images, de tensions, d’abord de temps en temps, puis suffisamment pour que mon auteure me repère. Je ne savais pas à l’époque que j’allais exister. Elle non plus. Je faisais juste partie de ses pensées, de ses obsessions du moment. Elle venait de s’installer dans une maison paumée au milieu des montagnes. Elle passait beaucoup de temps à réfléchir à la question des limites, des murs. Je crois que je suis né de ses questionnements intimes en tant que mère, de sa peur du monde, sa volonté d’en protéger ses enfants tout en ayant un désir fort qu’ils goûtent ce que ce monde si mauvais fût-il leur offrait. Très vite je suis devenu une histoire. Elle est comme ça, mon auteure, dès qu’elle a une obsession, elle se raconte des histoires dans sa tête et les écrit.

Elle écrivait ou ruminait l’idée dans sa tête ? Elle avait des carnets ? Comment travaille-elle ? Ordinateur, carnet, feuilles volantes, post-it, enregistrement ? Tous les jours de manière studieuse ou complètement décousu ? Dans une cabane ? Dehors en plein vent ?

Elle m’a conçu dans un fichier qu’elle a tout de suite appelé lesanctuaire.doc. Je n’ai que très rarement été élaboré sur le papier. J’ai grandi au fur et à mesure, elle revenait jour après jour sur ce qu’elle avait écrit la fois précédente, le travaillait jusqu’à ce qu’elle soit surprise par ce qu’elle lisait, que ça lui semble meilleur que ce qu’elle avait jamais eu l’idée d’écrire en première intention. Elle avance comme les couturières font des points-arrière. Quand je l’accompagne dans son sac, lors de rencontres en librairie ou dans des bars, je l’entends souvent dire que c’est moi qui ai grandi à son insu. Je ne veux pas faire mon intéressant, mais je pense qu’elle a raison. Quand ça avançait bien, elle n’était plus vraiment là, plus assise sur son lit, dans la chambre aux volets clos, les signes avançaient sur l’écran avec facilité, ses doigts animés par une force qui la dépassait un peu. Elle avait l’air très contente quand cela arrivait. Un peu comme lorsqu’elle boit quelques verres de vin. Je me sentais fort, moi. Et ce sont des parties de mon corps auxquels les éditeurs et elle n’ont que très peu touché. De temps en temps, elle avait de bonnes idées, sous la douche ou en conduisant sur l’autoroute, mais comme elle n’avait rien pour noter ou enregistrer, je n’en suis pas équipé. Elle dit que de toute manière, une idée qui ne résiste pas au temps, qui ne revient pas, c’est qu’elle ne vaut pas le coup.

Je peux dire que je suis un enfant de l’ombre et du silence. Elle m’a écrit dans sa chambre, souvent dans l’obscurité, éclairée par le feu. J’ai aussi eu une poussée de croissance à Marseille, l’été 2019. Elle s’était enfermée dans la maison d’une de ses meilleures amies, pendant une semaine. Exprès pour me bichonner ! Comme elle est un brin monomaniaque elle était 20h/24h sur mon dos. Elle mangeait trois tomates sur le pouce et hop, au boulot. J’aurais bien aimé aller voir la mer, mais elle n’a fait que me triturer.  

Et au final, vous ressemblez à l’idée de départ ? Ou vous avez subi des transformations ?

Je crois que je ressemble à l’idée qui flottait au départ dans la tête de mon auteure, au désir qu’elle avait de moi. Mais que pour y arriver, je suis passé par un milliard de minuscules opérations et transformations.

Cher Le Sanctuaire, Laurine vous a écrit en 2019, tu parais au lendemain du premier confinement, et ton histoire, mine de rien, est troublante puisqu’elle fait étrangement écho à ce que nous vivons… Comment vis-tu ce télescopage tel un uppercut entre fiction et réalité ? Ça donne un tantinet le vertige, non ?

Je suis né d’un vertige, d’une ligne de crête ; je l’ai plus ou moins évoqué en racontant ma naissance, en parlant de cette arête sur laquelle dansait mon auteure en tant que mère, avec d’un côté l’absolue nécessité de protéger ses enfants et de l’autre l’impérieux devoir qu’ils déploient leurs ailes. Mon destin est lié au tournis, au frisson… Et c’est avec le même étourdissement que la réalité est venue se frotter à mes entrailles en mars 2020. Mon auteure et ses éditeurs se penchaient sur mes dernières retouches, bistouri et fil à recoudre en mains. J’allais bientôt rejoindre la salle de réveil. Et puis il y a eu cette pandémie, en écho troublant avec ce que mon auteure avait imaginé : une famille recluse dans une cabane pour se protéger d’un virus transmis par les oiseaux, un huis-clos, la peur qui gouverne… Je n’ai pas craint cette collusion. Il y a une très grande dame qui s’appelle Marie-Hélène Lafon (parfois, je jalouse un peu ses enfants… mais chut… Laurine ne doit pas savoir que je fais mon Œdipe). Elle dit que les romans sont des sismographes. Qu’ils enregistrent les mouvements enfouis du monde. Je veux bien le croire. Le corps de mon auteure capte des plis du temps, de l’actualité, de la société, les mémorise dans sa chair. Cela se passe à son insu. Ce qu’elle vit, ce qu’elle lit et voit, le monde et ses désordres tels qu’ils lui arrivent créent des secousses. Elle bisque, tremblote, titube, vibre, frétille ou chauffe de l’intérieur quand elle n’est pas fendue en deux par une nouvelle : cela laisse des traces dans son corps. Ce qui est allé jusqu’à l’os, ce qui s’est incrusté dans son muscle, voilà le matériau avec lequel elle se met en écriture comme on se met en mouvement. C’est une affaire organique, en prise directe avec le monde tout en étant on ne peut plus intime. Alors j’aime ce vertige à la manière du soleil à la surface de l’eau ; ce n’est pas tout à fait le soleil mais c’est un peu de lui en fractales.

Cher Sanctuaire, merci pour tout, merci du fond du cœur, merci d’exister. Je suis libraire vous savez et c’est pour ce genre de texte que j’aime faire ce métier, car au milieu des livres qui semaine après semaine viennent envahir l’espace exiguë des librairies sans que nous, libraires, n’arrivions à en contrôler sereinement le flux, je m’accroche à vous et quelques autres comme à un phare qui m’empêche d’être noyée sous ces tsunamis livresques incessants. Je refuse de céder votre place à une nouvelle nouveauté. Un livre aimé n’a pas de date de péremption ! Je, Cécile Coulette, libraire du Centre Est, avoue une fidélité sans faille aux livres qui me bouleversent. Dans ce monde moderne du volatile , je sais cet aveu quelque peu vintage, mais je le revendique.

Cécile.

Résumé :

« Le Sanctuaire : une zone montagneuse et isolée, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains. Le père y fait régner sa loi, chaque jour plus brutal et imprévisible.
Munie de son arc qui fait d’elle une chasseuse hors pair, Gemma, la plus jeune des deux filles, va peu à peu transgresser les limites du lieu. Mais ce sera pour tomber entre d’autres griffes : celles d’un vieil homme sauvage et menaçant, qui vit entouré de rapaces. Parmi eux, un aigle qui va fasciner l’enfant… »

Le Sanctuaire, Laurine Roux, éditions du Sonneur, 147 p. , 16€.