Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion (Alto) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Qu’il est intense ce roman. C’est une histoire d’eau, sur le fil, le long du rivage de la vie, ce sont les résonances des destins. Tu embarques, t’attaches à cette écriture fine, à ces personnages qui portent leurs mystères.

Hélène Dorion éclaire les béances profondes, rend la lumière à celles et ceux qui n’arrivent plus à dire. Et toi tu lis ce « Pas même le bruit du fleuve », tu t’émeus, prise dans cette histoire et ses méandres. Tu vas redescendre le fleuve, au fur et à mesure, faire escale dans les souvenirs des personnages. Hélène Dorion creuse un sillon, alpague, fait jaillir les remous, exprimant la filiation, les deuils impossibles, l’amour éternel, les secrets et la résilience. C’est vraiment beau de suivre ce mouvement d’un fleuve qui porte les vérités.

Il était une fois une des plus grandes tragédies maritimes du Canada. Le 29 Mai 1914, L’ « Empress of Ireland », paquebot transatlantique de la Canadian Pacific Steamship Company en est à sa cent-quatre-vingt-douzième traversée entre Québec et Liverpool. 1 477 personnes embarquées. Dans l’estuaire du Saint-Laurent, proche de Rimouski, un banc de brume s’étale. L’ « Empress of Ireland » est alors brutalement heurté par un charbonnier norvégien, « Le Storstad ». Le paquebot coule en quatorze minutes. 1 012 victimes. Cinq enfants survécurent sur les cent-trente-huit embarqués.

Puis tu descends vers Kamouraska où, trente-cinq ans plus tard, une femme, Simone, noie sa peine dans la rivière.

Tu continueras ta route vers Québec, parce qu’il y a des amitiés fortes, liées à des destins-miroirs, qui retrouvent un chemin d’enfance pour dire des choix de vie.

Toutefois, le commencement de toute l’histoire se fera plus en amont, en 2018, à Montréal, où Hannah, fille de Simone, récupère à la mort de celle-ci, un journal accompagné de nombreuses coupures de presse liées au sinistre naufrage de l’ « Empress of Ireland « .

1914 – 2018, plus d’un siècle et plusieurs vies où Hélène Dorion marque de son talent ce qui nous lie et nous sépare. Chaque chapitre porte un titre comme une bouée d’amarrage accompagnant l’auteure dans le dessin de son monde; comme « Retourner chez soi (là où on raconte sa chasse, sa course, sa cueillette, son origine) », hommage à Pascal Guignard. Ou « Le monde de l’enfance est une nacelle suspendue à l’attente qu’arrive quelque chose », hommage à Anne Dufourmantelle. Ou « Le pourtour du cœur est nuageux », hommage à Chen Yukong. Ou « Comment garder audible l’espérance dans le tumulte », hommage à Yves Bonnefoy. Je me retiens de tous te les dire ces petits mondes là.

Et avec la même poésie, la même délicatesse, la même sensibilité, Hélène Dorion te raconte le fil ténu tenant inextricablement Simone, Antoine, Hannah et Juliette. Elle te raconte ce qui détermine leurs choix, leurs voix, écarte les ombres et laisse entrer la lumière dans les failles terribles et magnifiques de ses personnages.

« Les poèmes peuvent-ils nous sauver du naufrage ? Peuvent-ils souffler sur le brouillard qui a effacé l’horizon et dévoiler ces montagnes qu’on avait pas encore vues, dont on ne soupçonnait même pas l’existence ? »

Alors vas-y, je te souhaite d’aller les découvrir, les arpenter et laisser résonner leurs histoires en toi. Pas même le bruit d’un fleuve est une odyssée particulière qui te laissera une empreinte forte sur ce « chemin qui marche » – ou Magtogoek – ancien nom du Saint-Laurent.

Coup au cœur « aux ailes puissantes ».

Fanny.

Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion, Alto, 180p. , 23€.

La route, Cormac McCarthy (L’Olivier / Points) – Seb

Photo tirée du film de John Hillcoat, d’après le roman de Cormac McCarthy.

« Il était couché et écoutait le bruit des gouttes dans les bois. De la roche nue, par ici. Le froid et le silence. Les cendres du monde défunt emportées ça et là dans le vide sur les vents froids et profanes. Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute chose coupée de son fondement. Sans support dans l’air chargé de cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève. Si seulement mon cœur était de pierre. »

Dans un monde apocalyptique et ravagé, un père et son enfant survivent sur les cendres et entre les cadavres en tentant de rejoindre le sud du pays. Poussant un caddie contenant leurs maigres ressources et affaires, ils vivent dans la peur de croiser les hordes de cannibales qui écument le territoire et traquent les débris de l’humanité. Survivront-ils à leur périple ?

Quel bonheur de retrouver Cormac McCarthy et sa plume. Ce roman, je me l’étais gardé au chaud depuis un sacré long moment parce que j’avais eu la malchance de voir l’adaptation cinématographique avec Viggo Mortensen. Il fallait que j’oublie les images avant d’accueillir celles de McCarthy.

Dans ce roman noir à l’extrême, il faut chercher la lumière. Et lorsqu’on la trouve, elle est grise, faiblarde, cinglée de pulvérulences. Quand on la trouve, au matin lugubre, cette lumière n’est porteuse que de sombres pensées, c’est une promesse d’affreuses heures dans le froid, sous la pluie, avec la menace constante des bandes d’assassins ou de cannibales. Il existe très peu de lumière dans ce roman âpre au possible, rugueux, étouffant. La principale source de luminosité s’exhume de l’écriture elle-même. La prose si caractéristique de l’auteur, prix Pulitzer pour cet ouvrage, si bien restituée par la traduction de François Hirsch. Avec ces successions de « et », qui lui confère cette forme elliptique et hypnotique, une écriture à la fois sèche et riche, foisonnante d’émotions, de sensations.

Photo : crédit non connu.

« Il leur fallut deux jours pour franchir cette zone érodée recouverte de cendre. La route plus loin longeait la crête d’une arête d’où les bois nus plongeaient de chaque côté dans le vide. Il neige, dit le petit. Il regardait le ciel. Un seul flocon gris qui descendait, lentement tamisé. Il le saisit dans sa main et le regarda expirer là, comme la dernière hostie de la chrétienté. »

Le tableau que dresse l’auteur du monde dans son roman est saisissant de noirceur. L’apocalypse a eu lieu, tout est ravagé, tout est brûlé, le monde se consume lentement dans d’éternels incendies dont les cendres permanentes recouvrent le sol et teintent l’air et tout ce qui vit. La vie semble s’être retirée, et peut-être même est-elle mortellement touchée ; que ce que voient les survivants, c’est tout simplement l’agonie du monde et de la nature. Où que se porte le regard – des personnages ou du lecteur – (parce que c’est cela la grande performance de McCarthy, nous y sommes sur cette route, et nous sommes désespérés), tout n’est que grisaille, désolation, abandon et mort. Ce que décrit l’écrivain est très visuel, je n’oublierais jamais la couleur de la cendre. Les villes vitrifiées, les cadavres momifiés assis sous des porches, dans des voitures, allongés dans des lits. Et cette atmosphère écrasante que tout est fini, que la seule chose encore en vie, c’est le vent.

La menace permanente et invisible des hordes cannibales est si oppressante que l’on est marqué au fer rouge par la peur, l’angoisse. Le premier soir où j’ai commencé ce livre, je ne pouvais pas me résoudre à arrêter, c’est le sommeil qui m’y a contraint. Et chose rarissime, le roman m’a rejoint dans mes rêves, je me suis retrouvé dans ces contrées hostiles, à épier le moindre bruit, la main plaquée sur mon révolver.

Si la tension ne se relâche jamais vraiment, il y a une constante, l’amour. L’amour, cette chose inaltérable qui fait tenir le père et le fils, l’amour de l’un pour l’autre, et réciproquement. Deux être qui « portent le feu », comme ils le disent. Et au fil du récit, on se demande si « porter le feu » veut dire être les représentants du bien ou se réclamer de l’amour, ou encore simplement « porter l’espoir ». Ces deux-là, magnifiques êtres perdus, sont deux autres sources de lumière. Une belle lumière, claire et vivifiante. Deux personnes complémentaires en bien des points.

Photo : Sébastien Vidal.

Ce roman terrible est aussi le roman de la perte. Des pertes. Perte de l’épouse, de la mère, perte d’une vie et d’un mode de vie à jamais effacés, perte de la sécurité et de l’insouciance. Perte des repères sociétaux dans ce nouveau monde dans lequel tout individu est d’abord perçu comme une menace éventuelle.

Et puis la grande question. Que faire si les barbares nous attrapent ? Se laisser manger ? Non, bien sûr que non. Ils ont déjà vu ce dont ils étaient capables. Le père conserve deux cartouches dans son révolver. Pour son fils et pour lui. En dernier recours. La grande peur du fils, perdre son père. La terreur du père, mourir avant son fils et le laisser seul. Et puis, on peut trouver la force de lutter, de survivre, même affamé, même dans le froid, même sans lumière. Mais peut-on trouver les ressources pour tuer son enfant et se tuer ensuite ? La mère en aurait été capable, elle était faite de ce bois-là, pour éviter à son petit une chose pire que la mort. Mais le père ? Après tout, ils portent le feu.

Une autre grande réussite de l’auteur, ce sont les dialogues. D’une justesse incroyable, nets. Ils sont si saisissants et naturels que McCarthy se permet de ne pas les signaler par des tirets, le lecteur comprend tout de suite quand ça parle et qui parle. Du grand art. Dans un roman, le plus dur à retranscrire, ce sont toujours les dialogues.

Engagez-vous dans ce roman, allez vous frotter au monde détruit, foulez les décombres, cherchez à manger, allez croiser les ombres menaçantes, éprouvez le froid glacial des nuits sans feu et sans lune, inquiétez-vous pour votre progéniture à chaque seconde. Lire ce roman c’est faire cela. Attention, chef d’œuvre, tout simplement.

Traduit de l’anglais par François Hirsch.

Seb.

La route, Cormac McCarthy, L’Olivier (244 p. , 24€30) / Points (251 p. , 7€).

Traverser la nuit, Hervé Le Corre (Rivages / Noir) – Aurélie et Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Du grand Noir. Du genre à vous donner la nausée, à vous faire palpiter le coeur bien trop vite, à vous coller au fond de votre lit les yeux grands ouverts aussi longtemps que nécessaire pour terminer ces chapitres qui s’enchaînent, faisant naître en vous des envies de meurtre pour les salauds qui les peuplent tout autant que des élans de tendresse et de compassion envers ceux qui tentent de s’en sortir.

Des personnages qui se tiennent sur la corde raide, ajustant leur morale aux événements, à leurs états d’âme ou leurs intuitions…

Des affaires qui s’entrecroisent autour d’un flic au bout du rouleau, d’une jeune mère piégée dans une histoire qui ne trouve pas de fin, d’un homme dont les pulsions meurtrières pourraient bien finir par le perdre.

Lesquels d’entre eux parviendront à traverser la nuit sans trop de dommages ?

Du grand Le Corre !

Aurélie.

Traverser la nuit, roman noir, polar, thriller, mais surtout une histoire bouleversante qui traverse l’obscurité.

Hervé Le Corre frappe de nouveau très fort en ton cœur, dans ce dédale où rédemption et espérance n’ont plus leur place. Ça te glace, ça te peine, ça te remuera intensément.

Louise, harcelée méchamment par un fou furieux, aime surtout son fils, sa lumière en pleine tempête. Le commandant Jourdan, lui, est un naufragé, emporté par les lames de fond d’un métier qui éteint tout espoir en l’espèce humaine. Il est à la recherche. À la recherche d’un ancien soldat, petit garçon trop touché par cette mère vampirique, incestueuse, homme qui désormais fait un carnage.

Il pleut sur Bordeaux et les cœurs saignent.

Traverser la nuit est magistral par son style, ses personnages égratignés, son rythme intense, ses croisements venimeux ou bienheureux, oui, rarement, une grâce. Hervé Le Corre te porte dans sa sombre poésie, celle qui te dit les marasmes, les manques, les cris étouffés, l’humanité en peine ; celle qui se demande à quoi l’on tient lorsqu’il ne reste plus qu’un fil ténu et parfois plus… rien.

Pas de héros, pas mal d’héroïne, un peu d’amitié, pas mal de coups portés et de rêves avortés. Finir ce roman, c’est finir en apnée, suspendue face au vide. C’est violent, addictif, plus que poignant.

Fanny.

Traverser la nuit, Hervé Le Corre, Rivages/Noir, 317 p. , 20€90.

The White Darkness, David Grann (Éditions du sous-sol) – Yann et Aurélie

Photo : Yann Leray.

Cette photo ! Le portrait d’Henry Worsley pris par Sebastian Copeland est à lui seul un excellent argument pour faire l’acquisition de ce petit bouquin. Barbu, le visage ravagé par le froid, le sourire édenté et ce gros cigare coincé dans une bouche hilare, les reflets de l’Antarctique dans ses lunettes, Henry Worsley en impose sacrément. En revenant sur son parcours, David Grann (dont nul n’a oublié la terrible Note américaine – Éditions Globe 2018 / Pocket 2019) éclaire aussi celui du grand explorateur Ernest Shackleton dont les exploits fascinèrent Worsley au point de consacrer la deuxième partie de sa vie à marcher dans ses traces.

Marqué très jeune par la lecture d’ Au coeur de l’Antarctique, dans lequel Shackleton revient sur l’expédition Nimrod entre 1907 et 1909, à laquelle participa l’un de ses ancêtres, ce fils de militaire et militaire lui-même n’aura de cesse d’organiser une expédition qui lui permettrait de réussir ce que son illustre prédécesseur n’avait pu accomplir : la traversée de l’Antarctique de la mer de Ross à la mer de Weddell, soit plus de 1500 kilomètres dans des conditions extrêmes.

Après un premier succès, la Matrix Shackleton Centenary Expedition, en 2008/2009, lors de laquelle il est accompagné par deux descendants de l’équipe Shackleton, Henry Worsley, incapable de se reposer sur ses lauriers et porté par une volonté implacable, reprend l’entraînement en vue de la traversée de ce continent de glace, en solitaire et sans assistance, soit plus de 1600 kilomètres en quatre-vingt jours.

Sachant que Shackleton comme Worsley ont tous deux écrit un livre relatant leurs expéditions, le récit de David Grann apporte-t-il quelque chose de neuf à l’épopée antarctique ? Sa dernière partie seulement, serait-on tenté de répondre, l’ultime expédition, celle qui repousse au plus loin les limites de l’extrême, celle qui finira par prouver que le mental ne fait pas tout, contrairement à ce qu’avait professé Worsley sa vie durant. Il conviendra néanmoins de souligner les nombreuses photographies qui illustrent l’ouvrage, apportant ainsi le petit plus qui pourrait manquer au texte de David Grann.

Exemple parfait de la fascination qu’exerce l’Antarctique sur l’imaginaire collectif, The White Darkness est avant tout le portrait d’un homme mené par l’envie de marcher dans les traces des géants (son témoignage écrit en 2012 s’intitule d’ailleurs In Shackleton Footsteps), par la volonté de se surpasser, de repousser ses limites. Et on ne pourra s’empêcher de penser à ce titre sublime, Les Conquérants de l’inutile, écrit en 1961 par l’alpiniste Lionel Terray, qui, de notre point de vue, semble résumer, bien qu’un peu sèchement, le parcours de Worsley. S’il n’avait ici pas matière à une enquête, la totalité des faits étant connue du public, David Grann offre un dernier hommage à cette figure hors-normes, cet homme guidé par ses rêves qu’il fit passer avant tout le reste, au point de déclarer à propos de sa femme et de ses deux enfants : « Avec le recul, je me rends compte que j’ai perdu la notion de ce que devraient être mes véritables priorités. » Cruel bilan s’il en est.

Yann.

Photo : NC.

Lu d’une traite, ce récit est réellement impossible à lâcher. Une lecture très inspirante, surtout en ce début d’année où on tourne résolument le dos à la précédente et où on se sent l’âme d’intrépides explorateurs. Henry Worsley était l’un des plus grands. Animé par sa passion dévorante pour Shackleton et par une détermination hallucinante, il organisa des expéditions périlleuses en Antarctique dans les années 2000 et 2010.

David Grann a recueilli de nombreux témoignages et nous donne à lire le portrait d’un homme hors-du-commun habité par une passion dévorante. On ne peut qu’être impressionné par le mental de Worsley, sa façon fantasque et presque parfaite de diriger ses hommes, que ce soit en tant que gradé dans l’armée britannique ou sur la glace. Son amour pour sa femme et ses enfants, sa clairvoyance, son optimisme à toute épreuve finissent d’en faire un héros qui m’a fortement impressionnée. La réalité dépasse ici la fiction et, comme dans La Note américaine que j’avais adoré découvrir aux éditions Globe, David Grann se met merveilleusement bien au service d’une histoire renversante qu’on a presque l’impression de vivre grâce aux nombreuses photos qui accompagnent le récit.

Bravo aux Éditions du sous-sol pour le soin apporté à l’objet livre, il est l’écrin parfait pour ce texte plus qu’excellent.

Aurélie.

Traduit de l’anglais (États-Unis) de Johan-Frédérik Hel Gued.

The White Darkness, David Grann, Éditions du sous-sol, 152 p. , 16€50.

Nos corps étrangers, Carine Joaquim (La Manufacture de Livres) – Seb et Yann

« Ils s’encombraient rarement de mots. Leurs gestes désordonnés disaient tout de la frustration et de la solitude qu’ils traînaient comme une couche poisseuse, et dont ils essayaient de se débarrasser par des caresses avides. Leurs mains couraient sur le corps de l’autre comme des animaux affamés qui, à mesure qu’elles glissaient sur la peau, se nourrissaient en même temps qu’elles lavaient des tourments passés. »

Elisabeth, son mari Stéphane et leur fille Maéva emménagent dans une nouvelle ville, pour un nouveau départ, un nouveau souffle, une nouvelle chance. La grande maison, le terrain vaste, la dépendance pour les activités créatrices d’Elisabeth. Il fallait quitter l’ancien cocon, pollué par des trahisons, des non-dits, des frustrations. Mais changer d’air est-il suffisant ?

J’ai vécu une expérience singulière avec ce roman. Comme souvent, la couverture m’avait attiré. L’histoire aussi. Il faut dire que j’ai un a priori très favorable en ce qui concerne la production des éditions La manufacture de livres. De mémoire, je n’ai jamais été déçu.

Photo : Sébastien Vidal.

Dès le début, j’ai été décontenancé. Notez que ce n’est pas « mal » d’être décontenancé par une lecture, au contraire. On lit pour cela non ? Être brusqué, secoué, malmené, et finalement, surpris. Mais dans ce cas précis, je n’ai pas été décontenancé dans le bon sens du terme. J’éprouvais à la lecture un sentiment étrange, comme s’il manquait quelque chose. Le problème étant que je ne trouvais pas quel était ce qui manquait. Les personnages étaient bien travaillés, ils étaient dotés d’un passé, d’un présent et leur avenir s’avérait incertain, ce qui, dans un roman, est assez intéressant. J’avais accès à leurs émotions, leurs pensées, rien ne m’échappait. Je voyais même très bien ce qu’ils pouvaient éprouver, j’étais en mesure de me mettre à leur place. Mais je ne ressentais rien. Voilà le problème. Le doigt dessus. Pas d’émotions.

Dès les premières lignes, très bien écrites, j’ai eu cette sensation de froid. L’écriture était froide. Où pour être plus précis, la narration était froide, comme un cadavre dans le tiroir d’une morgue. Je ne ressentais rien pour les personnages, ils m’étaient indifférents. Une de mes chansons préférées de Jean-Jacques Goldman s’intitule, « Pas l’indifférence ». « Tout mais pas ce temps qui meurt, et les jours qui se ressemblent, sans saveurs et sans couleurs… » J’étais là-dedans. Les personnages étaient froids, si froids. Pour ne rien arranger, j’avais parfois des difficultés à faire la différence entre la narration omnisciente et le dialogue intérieur des personnages, ça m’a pas mal perturbé. Je me voyais déjà ne pas rédiger de chronique, car je ne le fais que pour parler des livres que j’ai aimé.

Je sais par expérience, qu’il faut donner sa chance à un livre, et que, parfois, ça demande pas mal de pages. Alors, j’ai persévéré. J’ai persévéré d’autant que l’histoire était très intéressante, imbriquée dans ce quotidien si dangereux, le quotidien, ce tueur en série qui trucide tellement de couples. Il y avait pas mal de choses bien vues, une belle écriture, sauf que ça caillait entre ces pages. Et lire avec des moufles ce n’est pas pratique.

Et puis au bout d’un moment, un premier évènement important survient. Et puis plusieurs s’enchaînent, et le récit prend une tournure très glauque. Notez bien qu’en littérature, glauque, ce n’est pas un défaut, loin de là.

Enfin ! mon cœur s’agitait, mon corps réagissait à une chose qui m’est insupportable, l’injustice. De l’injustice, il y en a dans ce roman. Qui révulse, qui indigne. Qui fait grogner entre les dents. À partir de ce moment, mon impression de lecture, mon expérience de lecture s’est transformée. Certains personnages se sont réchauffés au feu de l’injustice, et tout est devenu plus émotionnel.

C’est en prenant ce virage que j’ai compris. Certains personnages n’étaient pas froids, ils étaient morts dans le regard des autres. Ils étaient morts en-mêmes. Etrangers dans leur corps. Je lisais l’histoire d’individus qui s’efforçaient de ranimer un cadavre, un macchabée raide depuis un bon moment. Et ils y mettaient du cœur, ils faisaient le boulot, chaque geste précis, en respectant le protocole. En secourisme, on dit qu’après 3 minutes sans oxygène, le cerveau souffre de lésions importantes. Après 5 minutes sans respirer, le cerveau est touché par des séquelles irréversibles, en clair, vous êtes mort, et si on parvient à vous ramener à la vie, vous ne serez qu’un légume allongé sur un lit jusqu’à ce que mort s’ensuive. Imaginez les dégâts sur un couple qui ne respire plus depuis des années.

Plus j’avançais dans le récit, plus certains personnages se réchauffaient, et je réalisais peu à peu que ce serait peut-être ceux-là qui sauveraient leur peau. Je me demandais simplement, au sujet d’autres personnages, jusqu’où irait leur acharnement thérapeutique. Toutes mes réponses, je les ai obtenues dans les 25 dernières pages. Des pages de pure folie, d’une dureté qu’on ne trouve que dans le réel, là où la fiction ne peut pas montrer son nez sans devenir grotesque et non crédible. Il faut avoir le cœur bien accroché pour s’aventurer dans ce final oppressant et très bien écrit, dans lequel on est si mal à l’aise, comme pris au piège.

Ce livre est semblable à un corps qui revient à la vie, un corps qui ne s’en sort pas indemne et qui, finalement, n’est pas si étranger que ça ; il se réchauffe peu à peu, et j’ignore si cet effet était voulu par l’auteure, mais si c’est le cas, je lui tire mon chapeau.

Seb.

Carine Joaquim a voulu bien faire, n’en doutons pas, et frapper les esprits avec un premier roman qui dirait pleinement notre époque et ses zones d’ombre, un roman dans lequel résonneraient quelques-uns des maux de ses contemporains. Alors, elle a imaginé cette famille que l’on devine très vite sur le fil, sur une ligne rouge, et qui tente de se donner une chance à travers un nouveau départ. Mais nouveau départ n’est pas pour autant synonyme de réussite ou d’épanouissement et le père, la mère et leur fille verront rapidement la situation leur échapper, les dépasser jusqu’à les emporter bien plus loin qu’ils n’auraient pu l’imaginer.

Nos corps étrangers se veut donc résolument contemporain et décrit la façon dont peuvent se déliter les liens les plus forts, cette usure du quotidien à laquelle viennent se greffer la jalousie ou la colère, qui transforment peu à peu l’amour le plus sincère en indifférence quand ce n’est pas en haine. Mais Carine Joaquim va plus loin et, non contente d’analyser l’explosion du noyau familial, elle s’intéresse à celles et ceux qui gravitent autour et qui contribueront de façon plus ou moins directe à cet inexorable constat d’échec auquel chacun(e) sera finalement confronté(e). Viennent donc se greffer au récit les figures de Ritchie, le jeune migrant récemment scolarisé, celle de Maxence, qui est dans la même classe que Maëva et Ritchie et souffre du syndrome de Gilles de La Tourette, ainsi que celle de Sylvain, son père.

Nos corps étrangers sera ainsi perçu comme une descente aux enfers, à la fois individuelle et collective, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Une chute en entraîne une autre, le courant semble devoir emporter avec lui chacun(e) des protagonistes de cette histoire et, si on a déjà lu et apprécié des romans emplis de cette noirceur qui laisse si peu de place à l’espoir, pourquoi cette impression de passer à côté de celui-ci, de n’être finalement pas touché par ces destins malmenés ?

On pourra trouver plusieurs raisons à ce constat : tout d’abord, l’écriture, froide, sans véritable relief et qui semble ne s’attacher véritablement à aucun des personnages qu’elle dépeint. Cette distance, qu’elle soit voulue ou non (et, à mon sens, elle ne l’est pas), garde le lecteur en-dehors de l’histoire, simple spectateur qui, à aucun moment, ne se sentira véritablement pris dans le récit. Ensuite, et surtout, c’est cette volonté d’aborder de front certains maux de notre société qui finit par coûter à Carine Joaquim la crédibilité de son roman. En voulant traiter (entre autres car je m’en voudrais de spoiler) au sein d’un même texte de sujets comme l’immigration, le handicap, le harcèlement, la découverte de l’amour et, simultanément ou presque, l’autopsie de la fin d’un amour, l’autrice livre un récit dont les ressorts artificiels ôtent à la trame toute possibilité de rester complètement plausible. Quant aux dernières pages du roman, celles qui semblent marquer les esprits par leur dureté, on n’y a rien vu de plus qu’une espèce de surenchère qui échouerait à relever ce qui précède, achevant ainsi de donner à Nos corps étrangers cette désagréable impression de vouloir trop en faire.

Yann.

Nos corps étrangers, Carine Joaquim, La Manufacture de Livres, 240 p. , 19€90.