Le Lac de nulle part / Indian Creek, Pete Fromm (Gallmeister / Totem) – Aurélie / Seb

Trig et Al sont tous deux contactés par leur père qui leur propose une Aventure. De celles qu’ils faisaient en famille l’été avant leur adolescence : quelques semaines en pleine nature, camping et canoë.

Mais cette fois, les choses sont un peu différentes. Dorie, la mère, n’est pas du voyage, le divorce a été prononcé des années auparavant. L’Aventure ne se fera pas non plus dans les mêmes conditions : le mois de novembre approche, le frère et la soeur hésitent mais cela fait si longtemps qu’ils n’ont pas vu leur père et qu’eux, les jumeaux, n’ont pas été réunis…

Commence alors un « laketrip » où les souvenirs d’un temps qu’on pensait meilleur refont surface en même temps qu’une sourde angoisse monte au fil des jours.

Un huis-clos dans les grands espaces canadiens où les jumeaux et le père erreront autant de lac en lac que dans les méandres de leurs âmes blessées. La construction nous fait quitter le rivage de nos vies pour celles des membres de cette famille, accompagnant Trig dans ses découvertes et ses épreuves successives, comprenant toujours avec un temps d’avance ce qui l’attend et rageant de ne pouvoir l’aider à ouvrir les yeux en douceur.

Pete Fromm est bel et bien le maître de la survie en pleine nature mais on retrouve aussi ici sa façon si particulière de traiter les liens familiaux mêlant une grande douceur à des vérités brutes difficiles à dépasser.

C’est beau, c’est dur, c’est totalement réussi et c’est traduit de l’américain par Juliane Nivelt.

Aurélie.

Le Lac de nulle part, Pete Fromm, Gallmeister, 336 p., 24€60.

Photo : les libraires masqués du Grenier.

“Enfin privé de son blanc manteau neigeux, le monde prenait des teintes plus sombres, vert foncé presque noir, tandis que les tessons gris des nuages restaient partout accrochés et que le blanc de la neige continuait d’orner le sol. Quand je montais assez haut, je me retrouvais à l’intérieur même des nuages, et la distance se transformait alors en un gris de néant, la pluie laissant mes vêtements détrempés de minuscules perles de cristal.

1978. Encore étudiant, le jeune Pete Fromm prend un boulot de surveillance de millions d’œufs de saumons, en pleine montagne, aux confins du Montana et de l’Idaho. Durée de la mission : les sept mois d’hiver. Le job : empêcher la prédation des œufs et casser la glace de la frayère pour maintenir la circulation et l’oxygénation de l’eau de la rivière.

Photo : Sébastien Vidal.

Avec ce récit autobiographique, Pete Fromm nous emporte loin des sentiers battus. Sous sa plume efficace, avec un formidable talent pour la narration, il déploie, rien que pour nous, ce que nous appelons les grands espaces. Avec un sens de l’humour très plaisant, il nous raconte ses sept mois d’isolement dans le ventre des rocheuses, en ne cachant rien de ses erreurs, de son inexpérience et de sa naïveté. Véritable voyage initiatique, il me rappelle le superbe livre de Dan O’Brien, Rites d’automne.
Avec cette histoire, Pete Fromm se montre tel qu’il était en 1978, un jeune homme un peu inconscient qui se questionne et hésite quant à la direction à prendre dans la vie. De corvée de bois en balades, de piégeage en chasse illégale, de lecture en découverte d’une nature impitoyable, s’égrène les heures et les jours dans l’hiver mutique des montagnes rocheuses.
Au-delà de l’exercice de rusticité inévitable pour résister à cette aventure, l’auteur approche l’expérience de la solitude. La vraie, celle qui nous fait nous retrouver seul avec nous-même, et nous fait ouvrir des portes qu’on n’aurait peut-être pas ouvertes si on n’y avait pas été contraint. Parce que lorsque la nuit recouvre tout ce qui tient lieu de monde, que les bruits s’atténuent, que le confort se limite à quelques mètres carrés de chaleur et de toile, d’un poêle, de réserves de nourriture et de quelques livres, on prend la mesure du grand réconfort de la présence d’un animal, en l’occurrence une chienne prénommée Boone. À ce sujet, l’auteur écrit de touchantes pages sur elle, sa fidélité, son absence de jugement, son regard franc porté sur lui.
Indian creek c’est aussi une filiation avec Thoreau, même si la démarche du Pete Fromm de l’époque n’est pas philosophique ni politique. Il en va de même avec Dans la forêt, de Jean Hegland, même famille.

Indian creek. Photo : DR.

Le jeune Pete Fromm entre en nature comme on pénètre dans l’eau froide, crispé et inquiet. Et puis au fil du récit, on le voit s’adapter, s’acculturer. Car ce livre nous montre à quel point nous nous sommes détachés de la nature. Nous avons perdu notre savoir de survie, et là-bas, à Indian creek, les vrais rois, ce sont les animaux. Sans notre technologie, nos moteurs, notre logistique, nous ne sommes rien dans le monde sauvage. C’est dit d’une manière subtile, sans réellement le formuler, mais c’est quelque part entre les lignes.
Indian creek c’est aussi le rapport à la mort, qui survient souvent brutalement en montagne, la vie et la mort, les deux aiguilles du temps qui passe. Ce qui est intéressant à observer dans ce récit, c’est le rapport aux animaux sauvages qui évolue au fil des pages. En premier lieu les animaux croisés sont vus comme des habitants des montagnes, sans véritables droits, ils sont là, simplement. Puis, s’immisce dans les mots, une empathie qui n’existait pas au début, et selon les scènes décrites, que ce soit avec le jeune Fromm ou en compagnie de chasseurs, on subodore une forme de regret à tuer, et un soulagement à assister à l’échec d’une chasse. La seule mort acceptable dans le monde naturel est celle guidée par les règles naturelles.
J’ai senti aussi beaucoup de tendresse dans cette histoire, dans les mots choisis, de la tendresse pour les humains, pour le lieu, pour les lynxs et les ours, pour l’élan et même envers les oeufs de saumons.
Indian creek est une expérience de vie arrivée de manière imprévisible, elle est relatée avec simplicité, comme elle a été vécue, sans jamais être tentée par le sensationnel.
Suivez le jeune Pete, il a des choses à vous raconter.

Traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère.

Seb.

Indian creek, Pete Fromm, Totem, 250 p. , 9€80.

Tempête Yonna, Cyril Herry (Éditions In8) – Seb

« Ici comme partout, on avait dressé des calvaires aux intersections de petits chemins. Tissé des légendes autour d’une pierre ou d’une fontaine cachée dans les bois. Orné des stèles de portraits émaillés de nouveau-nés, de veuves, de vieillards. Gravé et souligné à la feuille d’or des noms d’hommes fauchés aux combats. »

Photo : Sébastien Vidal.

De nos jours, quelque part. Braconne, un hameau peuplé de quinze personnes et quelques animaux. Une tempête vient de se défouler sur la région. Tout est dévasté. Les routes coupées, les lignes électriques et téléphoniques ravagées, les relais utilisés par les téléphones portables hors-service. Cette catastrophe vient s’ajouter à une sévère grève générale qui paralyse le pays. Braconne est coupé du monde, pire qu’une île au milieu de l’océan. Il va falloir s’entraider pour tenir. Mais au hameau, de vieilles blessures suppurent, quelque chose gronde…

J’ai découvert Cyril Herry en tant qu’auteur avec Scalp, un excellent roman noir qui est paru aux éditions du Seuil. J’avais beaucoup aimé cette ambiance sèche, cette écriture âpre mais non dénuée de poésie. J’avais aimé les personnages complexes et ce qui était traité en arrière-plan. Autant dire que j’arrivais en confiance dans cette Tempête Yonna.

Et j’avais raison. Quel roman ! d’emblée je le dis, ce roman intègre la bande des quatre ou cinq livres que j’ai préféré cette année. Et j’en ai lu des sacrément bons.

Photo : Pascal Chareyron.

Je vais éprouver des difficultés à vous expliquer pourquoi, mais quelque chose dans ce livre m’a captivé. Une force noire, une atmosphère, quelque chose qui tenait de l’attraction. La très haute qualité narrative n’y est certainement pas pour rien. Une gourmandise de 334 pages. J’en voulais encore ; en fait, j’en aurais bien repris pour 200 pages de rab.

D’abord, l’auteur ne tombe pas dans la facilité. Il place son récit en pleine cambrousse, un endroit isolé où il ne passe rien. Enfin, presque rien. Tisser une histoire à partir de ce terreau est un défi, sauf si on connaît bien la campagne, sauf si on a bien observé, sauf si on sait s’y prendre. J’ai décelé dans le façonnage des personnages, une savante aptitude à observer, presque guetter, surveiller ses semblables. Un romancier qui se respecte, doit faire cela. Il passe du temps à regarder autour de lui, confisquer des gestes faits par autrui, à emprunter des expressions formulées par d’autres pour les utiliser ou les transformer. Un romancier qui fait bien son travail, sait attraper au vol des scènes anodines en apparence, mais seulement en apparence. Un romancier qui sait ce qu’il fait doit se tremper dans la vie quotidienne, générer des interactions avec le vivant, en tirer une substance, sa substance, et produire son miel, noir de préférence.

Photo : Loïc Venance.

Autre difficulté, l’auteur a décidé de ne pas mettre en scène le passage de la tempête. Un moment de bravoure potentiel dont il se prive pour le bien de l’histoire. Il y a une forme d’ascétisme dans l’écriture de Cyril Herry, on est loin de la profusion de mots, de formules, et pourtant il ne manque rien. Le juste nécessaire se pose sur le papier, et ça donne des maisons simples mais possédant une forme de beauté, et surtout, faites pour durer. L’écriture de Cyril Herry est faite pour durer. Il n’y a pas de tricherie comme il m’arrive d’en dénicher parfois dans certains livres, des facilités scénaristiques pour relier les trajectoires asymptotiques, pour rendre semblable ce qui ne pourra jamais l’être, même avec beaucoup d’imagination et une grosse dose de naïveté. Vous ne trouverez rien de ces poussières de poudre de perlimpinpin dans ce roman. Tout est crédible, horriblement crédible. Quand on lit Tempête Yonna, on est dans la fiction, mais ça ressemble d’une manière puissante à la réalité, et la réalité dépasse toujours la fiction.

En Creuse, l'écrivain Cyril Herry fait travailler écoliers et retraités sur leur territoire
Photo : Aurore Claverie.

Cyril Herry, avec sa prose travaillée, fait avancer son affaire avec talent. Ça ne se voit pas, et c’est très dur de ne pas faire apparaître le squelette, les ficelles. Lui, il y parvient en artisan chevronné, compagnon du devoir d’écrire une bonne histoire. Une sacrée bonne histoire.

Je ne dirai rien de ce qui s’y passe, à Braconne. Ce serait gâcher. Ce que je peux dire en revanche, c’est que ce superbe roman pose des questions très pertinentes. Comme, notre mode de vie est-il adapté à la brutalité de la Nature ? À quel moment l’homme redevient-il une bête ? Où se trouvent les limites de la solidarité ? Qu’est-ce qui nous réunit vraiment ?

Voilà un très bon début de programme, vous ne trouvez pas ?

Mais entre les moments de fureur qui passent dans ce livre comme des ouragans, on rencontre des passages d’une grande douceur, des passages de poésie. J’ai en tête cette élégie aux soirées, ce que l’on appelait les veillées. Des lignes sur la perte, sur la solitude. Et puis la Nature, omniprésente, arbitre tentaculaire, au-dessus de la mêlée. Et comme le dit l’auteur, il y a un monde entre raconter une histoire qui se passe dans la nature et raconter la nature. Lui, il raconte la nature, aucun doute.

La nature, et les petits animaux que l’on nomme « humains » qui gravitent dans son champ, qui gesticulent dans leur solitude et leurs névroses, qui ne voient pas bien loin, qui s’efforcent de survivre, entre le statut de prédateur et celui de proie.

« Elle suivit le petit chemin qui menait au sommet du pré, sans se retourner, et se fit gober par l’obscurité. »

Elle n’a l’air de rien cette phrase. Et pourtant. Il y a du boulot derrière. Du boulot pour parvenir à cet équilibre, cette sobriété qui donne toute l’ampleur à la scène qui se déroule. Ça fait naître l’image, on y est. Jean-Patrick Manchette n’aurait pas renié cette phrase-là.

J’ai assez dit du bien. Allez voir vous-même de quoi il retourne, rejoignez Braconnez tant qu’il est temps, et faites-vous gober par l’obscurité.   

Seb.

Tempête Yonna, Cyril Herry, éditions In8, 332 p. , 19€.

Ohio, Stephen Markley (Albin Michel – Terres d’Amérique) – Yann

Photo : Harlan Erskine.

Si le nombre de premiers romans publiés lors de cette rentrée a fait les frais d’une volonté quasi générale de baisse de la production , force est de constater que ceux que l’on a pu lire sont particulièrement réussis. On pensera notamment aux romans d’Hugo Lindenberg (Un jour ce sera vide, Bourgois – chronique ici), Laurent Petitmangin (Ce qu’il faut de nuit – à retrouver par ) ou Tiffany McDaniel (Betty – dont on a parlé ici). C’est pourtant celui de Stephen Markley qui nous marquera le plus, malgré les indéniables qualités des auteurs et des textes sus-cités. On a régulièrement vanté par ici l’incroyable flair et le talent d’éditeur de Francis Geffard qui ont fait de Terres d’Amérique une collection de référence depuis sa création en 1996. Inlassable défricheur, il ajoute donc avec Ohio un grand livre à son catalogue.

Photo compte Twitter de l’auteur

Car c’est bien un grand livre que l’on tient ici, un de ces textes dont on pressent la puissance et la profondeur dès les premières pages, un de ces romans comme on aimerait en croiser plus souvent, de ceux dont on se dit qu’ils marqueront notre année, voire plus.

Jouant la carte pourtant de plus en plus prévisible, du roman choral, Stephen Markley en impose d’entrée de jeu par son assurance, cette façon d’entrer immédiatement dans le vif du sujet sans s’embarrasser d’interminables préliminaires. Le roman s’ouvre sur un enterrement, préambule d’une petite vingtaine de pages au cours duquel il pose avec sobriété les bases des 500 pages qui suivent.

Au cours d’une nuit d’été, les trajectoires de Bill, Stacey, Dan et Tina vont converger vers New Canaan, petite ville de l’Ohio dans laquelle ils ont grandi des années plus tôt et fréquenté le même lycée. Chacun est là pour des raisons bien précises mais les rencontres qu’ils vont faire et les souvenirs qui en naîtront vont rallumer les braises d’un passé qui n’épargna aucun d’ eux.

« C’est marrant, se dit-il en repliant la photo, on peut prendre n’importe quelle photo de bal de lycée de n’importe quelle ville ou banlieue moyenne d’Amérique, on aura toujours l’impression qu’elle sort d’une banque d’images, que c’est la photo fournie avec le cadre, partout les mêmes ados qui font les mêmes conneries d’ados en espérant que ça ne s’arrêtera jamais parce que la suite est un grand saut dans l’inconnu. »

Tout impressionne ici. Stephen Markley fait preuve d’un sens de la narration ébouriffant et tient son récit de la première à la dernière ligne avec le même aplomb. S’il captive le lecteur dès les premières pages, il parvient néanmoins à gagner en puissance au fil des pages et dévoile ainsi progressivement une ambition qu’on ne lui aurait pas prêtée d’entrée de jeu. C’est véritablement là que le jeune auteur brille, par sa capacité à livrer le portrait d’une génération à travers quelques parcours individuels. On en a lu, pourtant, des romans autour des retrouvailles et des souvenirs, des vieilles amours et des rancoeurs mal éteintes mais Stephen Markley explose littéralement ces poncifs et noircit le trait au fil des pages, réussissant au final l’exploit d’embrasser le sort d’une génération en même temps que l’instantané d’un pays fracturé, meurtri, fragilisé.

Les trentenaires dont il est question dans Ohio, après avoir découvert le sexe, l’alcool et les drogues durant leurs années de lycée, ont connu la guerre du Golfe, certains sont partis se battre en Irak et y perdre leurs illusions, quand ce n’était pas un oeil voire la vie. Ils ont vécu les attentats du 11 septembre 2001 et essayé, tant bien que mal, d’assimiler la réalité des ces faits et ce qu’elle leur apprenait sur leur pays. Profondément marqués par ce contexte historique guerrier et une situation politique et sociale pour le moins instable, Bill, Stacey, Dan et celles et ceux qui gravitent autour d’eux vont devoir grandir malgré tout et se frayer un chemin dans un monde qui semble ne les accepter qu’avec peine.

« Et maintenant il se voyait, une décennie plus tard, paumé, qui traversait la vie en titubant, apprenait à dégainer des mensonges instantanés et laissait derrière lui une terre brûlée (…) Il n’avait jamais prévu qu’ils deviendraient vieux, malades, tristes ou morts. Il n’aurait jamais cru que l’un d’eux aurait peur un jour. »

Stephen Markley trempe sa plume dans les blessures de ses personnages et livre des portraits d’hommes et de femmes que la vie n’a pas épargnés. Il analyse avec lucidité les adolescents qu’il met en scène, abordant aussi bien le thème des violences sexuelles que celui des rivalités ou de l’envie de reconnaissance, la difficulté d’accepter son homosexualité et la notion d’amour à un âge où les vraies préoccupations sont souvent ailleurs. Outre le tableau glaçant d’un pays et d’une génération en perte de repères, le jeune auteur s’autorise une réflexion sur les valeurs de fierté et de patriotisme nées après le 11 septembre, sur l’engagement attendu de la jeunesse du pays et l’extrême tension qui put naître soudain entre ceux qui s’engageaient et ceux qui ne le souhaitaient pas.

On le répète, Ohio est un grand livre, celui d’un pays qui vacille, d’une génération qui ne s’est jamais vraiment trouvée mais qui reste debout quoi qu’il advienne, un roman noir et social comme on les aime, la littérature dans ce qu’elle peut offrir de meilleur.

Traduction de Charles Recoursé.

Yann.

Ohio, Stephen Markley, 540 p. , 22€90.

La belle lumière, Angélique Villeneuve (Le Passage) – Fanny et Aurélie

Photo : Fanny Nowak

Ce livre t’étreint le cœur.
Angélique Villeneuve s’engage pourtant sur un terrain accidenté, à savoir écrire un roman sur la mère d’un personnage illustre.
Dans La belle lumière elle possède ce talent pour éviter les ornières, les creux, l’enlisement.
Le personnage illustre est Helen Keller.
On en vient souvent à lire « l’incroyable histoire d’Helen Keller », c’est un peu comme cela que l’on titre ce phénomène où l’on passe de l’ostracisation d’une enfant, que l’on croyait stupide, voir folle, à la reconnaissance éblouissante de son intelligence.
Villeneuve retient tout le débordement dans son filet humaniste, elle pêche le vrai à défaut de prêcher le miracle, elle y trouve sa source : la mère.

Helen Keller est née le 27 Juin 1880 à Tuscumbia en Alabama. Vingt ans plus tard, à environ quatre-cent kilomètres de là, une certaine Margaret Mitchell née à Atlanta. Pourquoi ce parallèle ? Pour te dire qu’Angélique Villeneuve campe le décor tout aussi bien, et te fait ressentir l’atmosphère d’une famille sudiste au sein d’une plantation de coton.
Sauf qu’ici, point de romantisme sauce aigre-douce, Angélique Villeneuve s’attache à la description du vrai, de cette Katherine Adams Keller solitaire, jeune femme au foyer se laissant balloter par les injonctions sociales et les humeurs politiques, corsetée au sein d’un domaine ayant perdu la plupart de ses richesses durant la guerre civile et d’une mère qui tient à garder son rang. Le mari, Arthur, est un ancien capitaine de l’armée confédérée, effacé, vieillit.
Par petites touches bien ressenties, Villeneuve t’enveloppe dans une certaine moiteur, avec ces gens tout autour, esclaves à peine affranchi(e)s et grandes familles à peine veules, dans cet état de l’Alabama où la ville de Birmingham était ouvertement considérée comme le fief du Ku Klux Klan.

Pendant ce temps, un nourrisson s’ouvre au monde par le regard de sa candide mère.
Il est beau ce passage de tendresse et de découverte, Angélique Villeneuve vient te prendre dans une émotion sans débordement, de celle qui donne une tonalité extrêmement juste à l’ensemble de cette « belle lumière ».
J’y étais. Non pas enfermée par ce que je connaissais d’Helen Keller, mais happée par cette histoire où l’incroyable disparaît au profit du réel.
Lors de ses dix-neuf mois, la petite Helen est prise par une forte fièvre, peu de chance d’en survivre, pourtant c’est ce qu’il se passe. Sauf que l’enfant en ressort sourde et muette, petit à petit sauvage et réfugiée dans son monde.
Et cette mère qui l’aime, s’anime, s’arme de force et de silence aussi. Kate, la louve amoureuse des roses, enveloppant son enfant d’un amour viscéral, tout aussi farouche et exclusif.
L’auteure te montre ce chemin littéraire, de femme à femme, de blessure à blessure, de résistance à résilience.

C’est Anne Mansfield Sullivan, diplômée de l’école pour aveugle Perkins, qui sera celle venant sonner le glas de cette forme humaine agrippée l’une à l’autre. Comme une nouvelle naissance, ou un nouvel embarquement, ce sera à toi de voir.

Villeneuve te raconte la complexité des liens, ces mains qui parcourent un visage, qui apprennent à comprendre, avides, les doigts fébriles parcourant les poignets, laissant aller des mots, oui, des mots, enfin. Et Kate, « notre » Kate, nous éprouve, par la langue d’Angélique, ses maux de mère perdue, aimante par dessus tout, cherchant à retrouver ce lien premier, le primitif.
La belle lumière nous plonge dans l’intimité d’une femme et d’un lieu, nous raconte l’histoire d’un lien, d’une rage, d’un espoir, d’une fierté.

Coup de ❤️ à ❤️

Fanny.

Ce roman je l’ai reçu comme un immense cadeau. L’Histoire d’Helen Keller est un des 1ers textes qui s’est gravé en moi quand j’avais une dizaine d’années. Je garde depuis une fascination et un immense respect pour cette femme qui a su dépasser tous les obstacles pour devenir une figure forte de la fin du 19e et du 20e siècle.

Angélique Villeneuve nous propose ici de sortir de l’ombre celle qui a lutté pour elle durant ses 1res années de vie : sa mère. À partir des éléments qu’elle a pu trouver sur Kate et une documentation solide sur Helen et son entourage, l’autrice laisse libre cours à son imagination pour dresser le portrait d’une femme qui aura toujours cru en sa fille alors que la meilleure solution pour beaucoup semblait être de la placer à l’asile.

La plume est délicate, le cheminement des pensées de Kate déchirant et d’une profondeur qui trouve un parfait décor en ce petit coin d’Alabama où son mariage l’a forcée à s’installer.

Le combat d’une mère pour son enfant différent, l’amour inconditionnel qu’elle lui porte malgré le regard des autres sont rendus ici dans une langue sublime que je vous conseille de découvrir au plus vite !

Aurélie.

La belle lumière, Angélique Villeneuve, Le Passage, 236 p. , 18€.

Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion (Alto) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Qu’il est intense ce roman. C’est une histoire d’eau, sur le fil, le long du rivage de la vie, ce sont les résonances des destins. Tu embarques, t’attaches à cette écriture fine, à ces personnages qui portent leurs mystères.

Hélène Dorion éclaire les béances profondes, rend la lumière à celles et ceux qui n’arrivent plus à dire. Et toi tu lis ce « Pas même le bruit du fleuve », tu t’émeus, prise dans cette histoire et ses méandres. Tu vas redescendre le fleuve, au fur et à mesure, faire escale dans les souvenirs des personnages. Hélène Dorion creuse un sillon, alpague, fait jaillir les remous, exprimant la filiation, les deuils impossibles, l’amour éternel, les secrets et la résilience. C’est vraiment beau de suivre ce mouvement d’un fleuve qui porte les vérités.

Il était une fois une des plus grandes tragédies maritimes du Canada. Le 29 Mai 1914, L’ « Empress of Ireland », paquebot transatlantique de la Canadian Pacific Steamship Company en est à sa cent-quatre-vingt-douzième traversée entre Québec et Liverpool. 1 477 personnes embarquées. Dans l’estuaire du Saint-Laurent, proche de Rimouski, un banc de brume s’étale. L’ « Empress of Ireland » est alors brutalement heurté par un charbonnier norvégien, « Le Storstad ». Le paquebot coule en quatorze minutes. 1 012 victimes. Cinq enfants survécurent sur les cent-trente-huit embarqués.

Puis tu descends vers Kamouraska où, trente-cinq ans plus tard, une femme, Simone, noie sa peine dans la rivière.

Tu continueras ta route vers Québec, parce qu’il y a des amitiés fortes, liées à des destins-miroirs, qui retrouvent un chemin d’enfance pour dire des choix de vie.

Toutefois, le commencement de toute l’histoire se fera plus en amont, en 2018, à Montréal, où Hannah, fille de Simone, récupère à la mort de celle-ci, un journal accompagné de nombreuses coupures de presse liées au sinistre naufrage de l’ « Empress of Ireland « .

1914 – 2018, plus d’un siècle et plusieurs vies où Hélène Dorion marque de son talent ce qui nous lie et nous sépare. Chaque chapitre porte un titre comme une bouée d’amarrage accompagnant l’auteure dans le dessin de son monde; comme « Retourner chez soi (là où on raconte sa chasse, sa course, sa cueillette, son origine) », hommage à Pascal Guignard. Ou « Le monde de l’enfance est une nacelle suspendue à l’attente qu’arrive quelque chose », hommage à Anne Dufourmantelle. Ou « Le pourtour du cœur est nuageux », hommage à Chen Yukong. Ou « Comment garder audible l’espérance dans le tumulte », hommage à Yves Bonnefoy. Je me retiens de tous te les dire ces petits mondes là.

Et avec la même poésie, la même délicatesse, la même sensibilité, Hélène Dorion te raconte le fil ténu tenant inextricablement Simone, Antoine, Hannah et Juliette. Elle te raconte ce qui détermine leurs choix, leurs voix, écarte les ombres et laisse entrer la lumière dans les failles terribles et magnifiques de ses personnages.

« Les poèmes peuvent-ils nous sauver du naufrage ? Peuvent-ils souffler sur le brouillard qui a effacé l’horizon et dévoiler ces montagnes qu’on avait pas encore vues, dont on ne soupçonnait même pas l’existence ? »

Alors vas-y, je te souhaite d’aller les découvrir, les arpenter et laisser résonner leurs histoires en toi. Pas même le bruit d’un fleuve est une odyssée particulière qui te laissera une empreinte forte sur ce « chemin qui marche » – ou Magtogoek – ancien nom du Saint-Laurent.

Coup au cœur « aux ailes puissantes ».

Fanny.

Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion, Alto, 180p. , 23€.

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