La Seconde vie de Jane Austen, Mary Dollinger (Le Nouvel Attila) – Aurélie

Quelle expérience de lecture que ce court roman ! Jane Austen maîtrisait parfaitement la langue française mais n’a jamais eu l’occasion de poser un pied sur notre sol.

Mary Dollinger lui donne l’opportunité de réparer cela : elle l’imagine arrivant dans un petit village de la Drôme en 2010, n’ayant encore rien publié et écrivant ses plus grands chefs-d’œuvre en français et bien loin de son époque d’origine.

On assiste alors à la naissance d’une vraie vedette de la littérature. Inflexible et consciente de la qualité de ses textes, Jane Austen impose un genre en complet décalage avec notre temps et rencontre un énorme succès dont les signes rejaillissent sur le quotidien des Français qui se mettent à user du subjonctif à tout-va et à aduler cette femme au flegme indéfectible.

De parution en parution, on suit l’évolution de ses états-d’âme à travers les lettres qu’elle envoie à sa soeur aînée. On y découvre les bouleversements de son coeur et le regard qu’elle porte sur le monde littéraire. On l’accompagne pendant la promotion de ses livres : sur le plateau de François Busnel, sous la plume de Delphine Peras ou en face de Laure Adler, elle déstabilise systématiquement ses interlocuteurs pour notre plus grand plaisir.

C’est un vent de fraîcheur qui souffle en librairie grâce à la parution de ce texte surprenant et génial. Intelligent et acidulé, je préconise que chacun l’installe sur sa table de chevet pour le déguster par petites touches bienfaisantes dans les prochaines semaines !

Aurélie.

La seconde vie de Jane Austen, Mary Dollinger, Le Nouvel Attila, 222 p. , 18€.

Mécanique Mort, Sébastien Raizer (Série Noire) – Yann

« Ici, dans le cadastre existentiel des nuits rouges, du crassier, de l’acier en fusion et des hauts-fourneaux écroulés, de l’usine démolie, de la vie démolie, il avait toujours été un fantôme et le serait toujours. »

Les Nuits rouges , paru à la Série Noire en octobre 2020, avait fait forte impression. Il faut dire que Sébastien Raizer jouait, si l’on peut dire, à domicile, en ayant situé l’intrigue sur sa terre d’origine, la Lorraine. Ce roman de la crise, sidérurgique autant que sociale, dépeignait sans fard une région dévastée par le chômage et le trafic de drogue, mourant à petit feu, délaissée par les propriétaires d’aciéries comme par les pouvoirs publics. Mécanique Mort reprend le fil là où il avait été rompu mais l’intelligence de Raizer est d’élargir considérablement le propos en s’intéressant aux collusions entre crime organisé et politique, mafias et gouvernements.

Après trois ans passés en Asie, Dimitri Gallois revient à Thionville, afin de se recueillir sur les tombes de son père et de son frère pour apaiser son âme tourmentée. Mais ce retour réveille de vieilles haines et provoque un regain de violence entre des clans ennemis qui avaient conclu une paix toute relative. (4ème de couverture).

Partant d’un contexte local dont la stabilité n’est qu’apparente, Sébastien Raizer, à travers le parcours de Dimitri Gallois, éclaire sans fard les intérêts et les forces en présence. Pas de blabla ici, des faits, des noms, une réalité à la fois historique, géographique, économique et criminelle qui prend corps au fil des pages. L’auteur sait manifestement de quoi il parle et détaille les rouages des organisations criminelles et leurs histoires, impressionnant de clarté, quasi didactique et il faut bien reconnaître que ce tableau des forces du mal a de quoi impressionner.

Des Albanais de la sinistre Kompania Bello aux non moins inquiétants Calabrais de La ‘Ndrangheta, en passant par les groupes géorgiens, croates, kurdes, bulgares ou turcs, c’est une histoire du crime organisé qui va servir de toile de fond à cette Mécanique Mort.

« Oublie la Cosa Nostra et la Camorra : nous sommes la ‘Ndrangheta, nous sommes l’étape suivante de l’évolution. Nous sommes issus de la mondialisation, pas du capitalisme primaire. Nous voulons préserver le monde, pas le dévorer (…) Nous attirons de plus en plus de gens, de sociétés, d’investisseurs. Les structures du pouvoir officiel sont nos partenaires. Nous ne sommes pas là pour les soumettre, ni pour les contrôler, mais pour les incorporer et les influencer. »

Le maxi-procès de la ‘Ndrangheta (novembre 2021) se déroule dans une immense salle d’audience capable d’accueillir les centaines d’avocats défendant leurs clients et les plus de 900 témoins à charge et les 58 témoins à décharge. GIANLUCA CHININEA / AFP.

Aussi glaçante soit-elle, la démonstration prend une tournure carrément flippante quand Raizer intègre à l’équation les banques et les politiciens. Instantanément, les frontières se brouillent, la limite entre ce qui est légal et ce qui ne l’est pas tend à s’évaporer et, à voir l’ampleur de la collusion entre ces deux mondes que tout devrait opposer, à comprendre la porosité toxique mise en place au fil des ans, on ne peut qu’être pris de vertige.

Photo : Sylvain Cardonnel.

Profondément marqué par la spiritualité du Japon (où il vit depuis plusieurs années), Sébastien Raizer émaille son récit de cet esprit zen qui le fascine et dont il dit : « Le zen cesse dès que l’ésotérisme, le décorum et les idoles arrivent. » (entretien à lire ici). Cette pratique spirituelle aide certains de ses protagonistes à tenir le coup face au déferlement de violence que provoque le retour de Dimitri Gallois au pays.

Si Les Nuits rouges était le roman de la crise, Mécanique Mort est celui de la mondialisation triomphante dans ce qu’elle a de plus nuisible et laisse peu d’espoir en l’être humain. Laissons au commissaire Keller la conclusion de cette chronique :

« Je dirais que les affaires du monde, qui normalement me désolent à n’en plus finir, ressemblent à un magnifique, à un stupéfiant et passionnant merdier ».

Yann.

Mécanique Mort, Sébastien Raizer, Gallimard / Série Noire, 400 p. , 19€.

Pays perdu, Pierre Jourde (Gallimard / Folio) – Seb

« Les montagnes nourrissent chichement deux espèces de vieux célibataires : le petit desséché, face étroite comme une lame, tout entière consacrée à un nez rocheux et à une paire d’oreilles destinée à retenir le béret ; ou l’hercule sanguin, au visage rond, aux pommettes larges, aux yeux de nomade kirghize, qui arrête le soleil lorsque sa carrure s’encadre dans la porte. Joseph appartenait à la seconde. »

L’histoire : au décès d’un cousin qui vivait dans le village du Cantal dont est originaire l’auteur, celui-ci raconte sa venue pour l’enterrement et le rangement de la ferme du défunt. Il en profite pour tirer le portrait de ce petit monde isolé, avec ses stars locales, ses coutumes, son paysage de montagnes, son climat rude. Il convoque ses souvenirs, sa famille, les habitants du hameau et intègre au récit, la mort d’une adolescente, fille d’un couple d’amis qui habite à côté de sa maison de famille.

On entre dans ce livre par une route étroite et sinueuse qui grimpe, grimpe encore, grimpe toujours, puis descend, un peu, contourne des pics et des collines, s’accommode de vallées et de rivières à enjamber. Le paysage comme propos liminaire. Nous lecteur, n’en avons pas encore conscience, mais dès l’incipit, nous avons déjà pénétré en pays perdu. J’ai coutume de penser que le plus beau dans le voyage, ce n’est pas le point d’arrivée mais le trajet. Je n’ai pas changé d’avis, mais dans ce roman, le lieu convoité tient la dragée haute au chemin qui y mène.

Cet ouvrage singulier réussit un défi de taille, celui de parler du réel, de le décrire par le menu de ce que celui qui méconnaît le coin pourrait prendre pour du pittoresque. Et lorsqu’on aborde le pittoresque, on flirte dangereusement avec le touristique et avec la caricature, avec les idées préconçues, l’image d’Épinal, même si ici, nous sommes en Auvergne, dans le Cantal non pas profond, ni reculé, mais simplement difficile d’accès et dur à vivre. Le risque supplémentaire, puisque l’on trempe dans l’authentique, c’est de ramener le lecteur impétrant à ce monde si particulier et entouré de tant de légendes et de figures tutélaires, ce côté factice de l’argument commercial qui vend sans cesse et à tours de bras sémantique de « l’authentique », le fameux ADN du terroir, le vrai de vrai, comme ce qui se mange et vient de là-bas, la viande de la vache qui n’a connu que le grand air et l’herbe grasse des hauts plateaux, son lait du même acabit, et ces valeurs que l’on prête aisément aux habitants de ces pays perdus, la capacité à conserver un secret, la faculté à endurer les aléas, la solidité d’une certaine parole donnée, l’image du taiseux et celle du gardien d’un style de vie qui s’éteint doucement. Donc la performance se situe dans la capacité à traduire et rapporter un pan de France rurale, en étant le plus fidèle possible, en étant conscient que certains aspects vrais étaient en même temps prisonniers d’une vision en partie erronée qui habitait pas mal des esprits qui ne connaissaient pas la campagne. La solution trouvée par l’auteur, fut de s’attacher à des personnages, des endroits, qu’il nous fait découvrir par l’historique, la généalogie, par le portrait, le vécu et le cortège de secrets, petits ou grands, partagés ou pas, et d’entrouvrir, subtilement, lever le voile du poncif, du lieu commun, pour faire apparaître derrière la figure classique du paysan bien installée dans l’imaginaire collectif, des caractères et des esprits plus complexes qu’il n’y paraît : frustes et archaïques comme on s’y attend, mais plus originaux et fins qu’on l’imaginait. Ainsi, celui qui ne connaît pas la campagne et encore moins la campagne en altitude, se voit confirmé dans ses croyances et contredit dans ces mêmes certitudes.

Pierre Jourde par C. Elie.

Peut-être sans le vouloir, Pierre Jourde réalise un pas de côté, car le village qu’il décrit, les habitants qu’il peint, il les anime d’une position hybride. Hybride car il est originaire de cet endroit, il y possède toujours une maison de famille où il revient fréquemment, il connaît tout le monde mais aussi, il est imprégné de ce regard de citadin qu’il est devenu, à Paris ou ailleurs. Ainsi, avec la volonté de rendre ce monde dans sa virginité, dans sa réalité, il décline une vision de transfuge baignée par le tendre souvenir de l’enfance. Ce qui explique que ce qui peut paraître sale ou dérangeant pour quiconque n’est pas de là-bas, est beau et précieux pour lui. Il en est ainsi de la crasse de certaines maisons, de la bouse qui colonise les moindres recoins, d’un style de vie qui peut être ressenti comme dur et violent.

Ces vues différentes se rejoignent à point précis, le village, qui flotte dans le temps. Cela crée une alchimie étonnante ; le vieux mur de l’enfance, calfaté par le bien-être et la quiétude de l’époque, compose un tableau teinté de la poétique paysanne et de la réalité qui passe par la plume superbement travaillée de l’auteur.

Pour le petit gars de la campagne que je fus, pour l’homme rural que je reste, ça parle, et ça parle rudement bien et juste. Pour le citadin qui ouvrira ce livre, ça attisera la curiosité, ça lui apprendra un monde perdu, qui disparaît lentement avec ses derniers indiens. Peut-être qu’un fragment vibrera en lui, un très lointain souvenir de vacances, du temps de l’enfance, chez une grand-mère à la campagne, dans le Cantal, le Calvados ou la Corrèze. Peut-être l’Ardèche ou la Lozère.

Ce livre est un moment de bonheur du point de vue de l’écriture. Malgré la dureté de certains passages, c’est une élégie à un monde que l’auteur aime du fond de son cœur.

C’est une réussite totale, un puissant et intense moment de littérature qui arpente les chemins oubliés, les sommets empesés de nuages, les plateaux étourdis de vent, les esprits enterrés au fond de crânes plus durs que le granit des granges.

181 pages qui frôlent la perfection. 

Seb.

Pays perdu, Pierre Jourde, Folio, 181 p. , 7€60.

Une Église pour les oiseaux, Maud Martineau (L’Aube Noire) – Yann

Certains bouquins, sans qu’on sache réellement pourquoi, semblent nous faire de l’oeil plus que les autres, tentent de sortir du lot avant même d’avoir été lus et grillent la place à la concurrence qui attendait son tour depuis un certain temps. C’est ce qui m’est arrivé avec ce second roman de la Québecoise Maureen Martineau à paraître chez L’Aube Noire (après Le Silence des bois en 2021), Une Église pour les oiseaux, 180 pages au compteur et un résumé plutôt prometteur.

« Réfugiés dans le clocher de l’église, des martinets ramoneurs cherchent désespérément à migrer vers l’Amérique centrale. Ham-Sud, petit village de l’Estrie, est en proie à une contamination grave qui frappe les bêtes et les êtres humains. Loin de se douter qu’on l’a prise pour cible, la mairesse, dépassée par la catastrophe, mène l’enquête. Au fond de sa cellule, la jeune escorte Jessica Acteau tente de mettre des mots sur l’horreur des dernières vingt-quatre heures. Quelle part a-t-elle véritablement jouée dans le meurtre sordide dont on l’accuse ? Pourquoi s’être acharnée sur l’un de ses clients avec une telle sauvagerie? En le kidnappant, sait-elle qu’elle l’a empêché de commettre un crime à son tour ? Sa voix frêle se mêle à celle des oiseaux et révèle peu à peu l’immonde vérité. »

Après un premier chapitre dont le cadre et l’ambiance séduisent par leur noirceur et leur originalité, appuyés ensuite par ce parler québécois que l’on aime tant, le lecteur se prend à espérer un nouveau Bondrée, ce chef d’oeuvre d’Andrée Michaud (Rivages Noir 2016) qui marqua les esprits à sa parution. Autant le dire tout de suite, le lecteur se trompe … Car Maureen Martineau, si elle ne manque pas d’idées intéressantes, semble avoir du mal à choisir celle qui viendra poser les fondations de son récit.

Photo : Tobijas Schmitt.

En effet, dès le second chapitre et l’apparition de Roxanne Pépin, la mairesse de Ham-Sud, plusieurs portes s’ouvrent vers d’autres horizons, politiques ou familiaux, éléments certes exploitables mais qui, au fil des pages, semblent délayer l’intrigue plutôt que la renforcer. Pour dire les choses autrement, Maureen Martineau, à trop vouloir bien faire, perd de vue le fil conducteur de son histoire, s’égare dans des à-côtés dont la pertinence reste à prouver, au risque d’évacuer en quelques pages ce qui constituait la base du roman.

Malheureusement, ce reproche sur le fond peut également s’appliquer à la forme que lui donne son autrice : démarrant comme un rural noir plutôt glauque (aspect le plus réussi du livre selon moi), Une Église pour les oiseaux prend ensuite la tournure d’un thriller politique puis verse dans le grand-guignol lorsqu’il s’agit de faire disparaître un cadavre encombrant …

Grosse déception, donc, ce roman, à travers lequel Maureen Martineau souhaitait, entre autres, dénoncer les collisions politico-industrielles de son pays et les catastrophes environnementales qui en résultent, ce roman loupe son but et donne une sensation d’inachevé, l’impression de finir au talus sans avoir eu le temps de convaincre.

Yann.

Une Église pour les oiseaux, Maureen Martineau, L’aube Noire, 184 p. , 17€.

Pourquoi pas la vie, Coline Pierré (L’Iconoclaste) – Hélène

Je viens de passer une semaine avec Sylvia Plath et les mots de Coline Pierré. J’ai fait durer ma lecture pour ne pas les quitter trop vite.
Coline ose imaginer la vie de Sylvia Plath si elle ne s’était pas suicidée. Car oui, on peut tout oser en littérature. Même réécrire l’histoire et proposer une alternative plus heureuse. En parfaite cohérence avec son écrit Éloge des fins heureuses paru chez Monstrograph.


Elle imagine une Sylvia qui se débat avec son rôle de mère, son ambition de poétesse, son envie de se libérer du poids de son mari. Une Sylvia qui se nourrit des échanges avec Greta, Simone et Al. Qui lutte, qui évolue, qui cherche, qui crée, qui aime, qui vit.


J’ai adoré y lire le Londres des sixties, imaginer cette comédie musicale (qui m’a replongé dans Sex éducation forcément) et voir Sylvia combattre sa maladie. J’ai adoré toutes les réflexions sur la création et l’écriture.

C’est audacieux, doux, bouillonnant, coloré et réjouissant.
Et ça m’a donné envie de découvrir l’œuvre de Sylvia Plath que je n’ai jamais lue.

Coline quoi.

Hélène.

Pourquoi pas la vie, Coline Pierré, L’Iconoclaste, 391 p. , 20€.

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