Ceux qui s’aiment se laissent partir, Lisa Balavoine (Gallimard) – Cécile et Gaëlle

Photo ; Cécile Coulette.

Son terrain de jeu à Lisa B., c’est Instagram. 5851 posts au compteur ce n’est pas rien ! Instagram devient vite une sorte d’addiction pour ceux qui écrivent. pareil pour ceux qui lisent. Ses 2445 abonnés savent déjà tout d’elle, de sa vie, son univers, du sol photogénique de sa cuisine, sa table rouge en formica, sa bibliothèque blanche généreusement foutraque, sa blondeur et ses yeux bleus, ses ongles vernis, ses jambes interminables, ses enfants que petit à petit on a vus grandir et qui maintenant désertent le nid. Sa vie défile sur nos écrans de téléphone, elle y vieillit sous nos yeux en même temps que nous-mêmes vieillissons. Lisa B. est devenue une sorte de miroir, de double, de sœur ou d’amie pour nous tous : on lit les mêmes livres, on voit les mêmes films, les mêmes séries, on s’indigne et on se révolte pour les mêmes drames et comme ses photos et ses mots attrapent notre regard, cela aurait pu en rester là : un joli compte attachant où l’on aime retrouver ce que l’on connaît. Lisa B., c’est un peu notre reality série doudou.
Son roman serait donc un simple copier-coller de ses post ? Que nenni ! Que mes mots ne donnent pas de mauvaises idées aux millions d’instagrameurs ! On ne naît pas écrivain, on le devient.
Il faut du talent pour transformer un terrain de jeu en roman. Il en faut même beaucoup pour réussir à nous offrir ceci : Ceux qui s’aiment se laissent partir, un roman extrêmement beau et délicat, à fleur de peau, tout en finesse.
La vie de Lisa B. ne se déroule plus sous nos yeux, le temps est soudain suspendu, silencieux et grave. Le temps s’est arrêté, mais notre gorge continue de se serrer, l’émotion grandit, le cœur bat plus vite et c’est bien plus chamboulés qu’on imaginait qu’on referme le livre, un dernier regard vers la photo du bandeau. Puis on reste là, sans bouger sur le canapé, encore émus par les mots à peine lus, reculant l’instant de se relever et reprendre le rythme accéléré de nos vies…

Cécile

***

« Aujourd’hui Maman est morte. C’est cette phrase qui me vient en tête, immédiatement.»

C’est l’histoire d’une fille qui s’apprend.
L’enfance est boiteuse, bancale, menée par une mère montagne russe qui zigzague, qui fascine, qui angoisse, qui sublime, qui subjugue, qui insécurise.
Le fille devient femme, devient mère. Devient. Et la mère montagne russe n’en finit pas de lui coller aux os.
Et la mère meurt.

Pour être honnête, il faut que tu saches que Lisa et moi, on se connaît. Bien. On a bourlingué de concert quelques années durant, nos gosses empilés tantôt chez l’une tantôt chez l’autre, à débobiner nos fils, à les rembobiner parfois.
Qu’est-ce que j’allais pouvoir faire de ce texte, moi qui y connais les gens, les événements, moi qui connais son histoire de l’intérieur, moi qui ai eu vue dessus, dedans, qui étais là parfois ? Est-ce que j’allais pouvoir lire un roman ? Autre chose qu’un récit, qu’un témoignage ?

Parce que vite, c’est la toute première page, il est écrit « Après son départ, j’ai paressé au lit. Peut-être ai-je lu quelques pages d’un roman, peut-être me suis-je rendormie. », et que je sais précisément, sans doute et sans peut-être, ce qu’elle a fait après son départ.
Et qu’on s’en fout bien. C’est à la page juste après que j’ai plongé dans le roman.
Parce c’est un roman.

Il est articulé de Je et de Tu, il semblerait que ce soit le plus juste des tons pour dire ces constructions intriquées de mères et de filles, sans psychologisation.
« Un matin pressé comme les autres, tu me déposes à l’école en coup de vent et je cours jusqu’à la grille. En passant les portes, je me rends compte que je suis toujours en pyjama. »
« Je dors avec toi parce que tu me le proposes, parce que nous vivons toutes les deux, parce qu’il n’y a personne d’autre. Je dors avec toi, tes épaules pour horizon, mon cœur branché sur ta respiration. »

Il est articulé de Je et de Tu, et de Parce que, un refrain à intervalles réguliers. Ce seront les seules « explications ». Qui n’en sont pas. C’est un roman, pas un précis de psychologie transgénérationnel.
« Parce que je ne vois que toi quand je ferme les yeux. Parce que je me délecte de ta voix et de ton rire lumineux. Parce que j’attends les samedis matins où j ‘écoute Emilie Jolie dans le salon pendant que tu fumes sur le balcon. Parce que je ne sais pas où tes yeux se perdent lorsqu’ils regardent le ciel. Parce que je garde l’odeur de ta peau inscrite dans la mémoire de mon cœur. Parce que j’ai peur qu’il t ‘arrive quelque chose. Parce que j’ai raison d’avoir peur. »

Il est articulé de Je et de Tu et de tortues. C’est important les tortues, leur carapace et leurs mues (oui, leurs mues).
« Je fais basculer une tortue sur le dos comme un culbuto. Je regarde ses pattes se débattre dans le vide, son cou se tendre d’un côté puis de l’autre, la laideur de son bec s’entrouvrant vainement. Je me demande au bout de combien de temps elle mourrait si je la laissais ainsi. Magnanime, je la saisis, mon pouce et mon index posés de chaque côté de sa carapace. Je la remets dans l’aquarium. Je lui sauve la vie. »

Spoiler alert : « En visionnant un reportage télévisé du commandant Cousteau, j’apprends que les tortues, si elles sont sur le dos, meurent en deux à trois heures. Le poids des organes renversés écrase leurs poumons et les étouffe. »

[Et puisque toute occasion est bonne pour apprendre, si tu le souhaites, voici un petit lien vers un doc. sur les tortues. De rien.]
[photo ©David Troeger]

Il est articulé de Je et de Tu, de paragraphes courts, de listes qui s’égrènent l’air de rien. Pas listes de courses, non, plutôt un panorama, un inventaire, comme on en trouverait dans un hôtel des ventes. Ou une autopsie.
« Un canapé convertible rose pâle à motifs fleuris. Du papier peint mauve. Une table basse surchargée de magazines et de romans dont les pages sont cornées. Un paquet de Dunhill posé sur la table. Des reproductions de Sarah Moon sur le mur. L’intégrale des disques de France Gall, Véronique Sanson et Michel Berger. Une chaîne stéréo Pioneer. Un poste de télévision. Un téléphone à a cadran. Un carton à dessins rempli de croquis au fusain, des corps nus, des visages de femmes, des paysages de campagne. De gros rideaux de velours pourpre. Une cigarette pas éteinte qui meurt dans un cendrier. » […]

Lisa et les listes. C’est comme Lisa et les polas. C’est ce que ça fait parfois : un album de polas qu’on remonte à rebrousse-poils. Des polas en surimpression. On se baladerait au hasard des rues d’une ville – l’histoire est citadine, urbaine, périphériques et autoroutes compris – on se baladerait au hasard de rues, donc, et surimprimés dans la rétine, partout où le regard se pose, les polas de cette enfance-là. Le temps inversé en filigrane du temps qui se déroule. Tu vois ce que je veux dire ?

©Lisa Balavoine

Il est articulé de Je et de Tu, en trois parties : Je, Tu, il y a Ma fille aussi.
Lisa-mère essaie d’éloigner Lisa-fille de sa matrice, mais la matrice ne se laisse pas éconduire facilement. C’est comme un tissu qu’on étirerait étirerait étirerait et qui trouverait toujours son chemin pour revenir, dans un slash, épouser les formes du corps.
Il y a Je, il y a Tu, il y a la Fille désormais. L’aînée. Un triptyque ?
« L’adolescence s’est emparée de ma fille et m’a clouée là. »
« Elle n’est plus là pour rien, ni pour personne. Elle claque les portes et je reste derrière, les bras vides et le cœur blanc. »

« Parce que les fils de mon enfance brodent un canevas avec celle de ma fille. […] Parce que nous manquons d’air. Parce que la fille que je suis ignore comment être mère. »
« Dépression. Etat pathologique marqué par une tristesse avec douleur morale, une perte de l’estime de soi, un ralentissement psychomoteur. Le mot est prononcé. Je l’entends, je le refuse. Je me documente, je lis des définitions, je collecte les symptômes. »

C’est pas un règlement de comptes, c’est pas un témoignage à charge, c’est l’opposé. C’est une balade. C’est délicat, aimant, infiniment respectueux. Et bizarrement, sans nostalgie. C’est en tout cas comme ça que je l’ai lu.

C’est l’histoire d’une fille, d’une grande fille, qui s’apprend, qui s’éprend, qui se méprend. Qui prend peur, qui prend froid, qui prend note. Qui prend pour soi, qui prend sur soi. Qui prend ce qu’elle peut. Qui tâtonne. Qui s’étonne. Qui regarde. Qui accompagne. Qui reprend pied. C’est l’histoire d’une fille qui s’écrit. Qui écrit. Qui écrit soi, et pas seulement.
« J’ai quitté ma mère pour devenir une mère. Je pensais qu’avoir des enfants me donneraient les mots pour écrire une histoire nouvelle.»
« Les enfants se nichent dans nos ventres, à l’intérieur de nous, là où les mots n’existent pas encore. »

C’est l’histoire d’une fille qui écrit, et j’aime bien comme elle avance dans son écriture, Lisa. Ça me rend très curieuse de son prochain livre. Très curieuse et confiante.

La photo du bandeau est signée Théo Gosselin.
Ça fait plus de dix ans que Lisa suit de près le travail de Théo, l’étonnant jeune Théo, que ses photos viennent se poser dans l’univers de Lisa.
Il y a huit ans, elle l’avait même « interviewé » pour un tumblr qu’elle avait alors ouvert :
They shoot the world / Théo Gosselin

Ceux qui s’aiment se laissent partir, Lisa Balavoine, Gallimard, 160 p. , 16€50.

Furies, Julie Ruocco (Actes Sud) – Cécile

Photo : Cécile Coulette.

Ce livre a fait son entrée sur les étals des librairies mardi 17 août parmi les 521 annoncés d’ici l’automne. C’est vertigineusement réjouissant toutes ces nouveautés et en même temps tellement terrifiant. Terrifiant car combien passeront à l’as ? Je veux dire combien de petites merveilles risquent de passer à la trappe ?

Car, pourquoi est-ce celui-ci que j’ai choisi au milieu de la pile en juin quand les premiers services de presse commençaient à se bousculer en librairie ?

Un des 75 premiers romans des 521…

un premier roman c’est toujours réjouissant. une nouvelle voix. tant de promesse à attendre…

et purée

purée de purée, il s’en est fallu de peu que je passe à coté, que j’en lise un autre, puis un autre, et encore un autre et que je finisse par l’oublier celui-là tout en dessous d’une tour de Pise toujours plus vertigineuse.

J’en frémis d’avance. Et puis septembre arrive avec les premiers articles dans la presse et tiens tiens, qui donc se retrouve en presque pleine page dans Le Monde, dans un bon grand nombre des listes des prix littéraires, qui reçoit le prix du livre envoyé par la Poste, il était donc inutile de frémir et de s’inquiéter : la qualité ça finit par se faire remarquer !

Ce roman dont je ne connaissais rien, je ne vous en dirai pas plus que son exergue qui vous dévoilera à mi mot le bel et terrible hommage : « à Razan Zaitouneh et à celles et ceux qui se sont battus à ces côtés. »

Je ne dirai rien de plus car certains livres méritent d’être juste placés entre les mains avec une injonction en guise de suggestion :

Lisez Furies !

Dévoré d’une traite sans reprendre mon souffle ce roman m’a plaquée au sol. J’ai eu depuis le temps de me remettre, de prendre du recul, d’en lire 40 de plus et pourtant, pourtant, Furies reste toujours indétrônable.

Furies est un très grand livre, un livre qui emporte tout sur son passage. Furies est un de ces romans aux petits oignons qui dépasse tout et de beaucoup. En tête de gondole dans mon cœur et bientôt dans le votre.

Cécile.

Furies, Julie Ruocco, Actes Sud, 282 p. , 20€.

Entretien avec Le roman de Jim, de Pierric Bailly (P.O.L.) – Cécile

Lire Le roman de Jim fut une déflagration comme le jour où j’ai rencontré mon futur mari : le choc de l’évidence. Comment avait-on pu décrire si justement la paternité et la question de la filiation? Chaque phrase fut un délice, une joie, un plaisir de lecture rare.

Ce livre ressemble à ça *:

Et ça * :

Illustrations : Caroline Cruzinha.

Alors, j’ai voulu en savoir plus, j’ai voulu en apprendre d’avantage sur celui qui pose un regard si juste et si beau sur la vie.

Forcément j’allais découvrir un être épris de douceur, de romantisme et de délicatesse. J’ai donc tout naturellement contacté Le roman de Jim afin qu’il me révèle qui est celui qui l’a conçu. Le roman de Jim a dit : oui, ok, pose moi tes questions. Voici ci-dessous le compte-rendu de nos échanges.

Cher Le roman de Jim, merci d’avoir accepté mon invitation. C’est une grande joie de pouvoir m’entretenir avec vous au sujet de votre auteur car l’homme semble assez secret, discret et peu enclin à balancer à tout vent des anecdotes sur lui même au débotté. On a connu plus bavard dans le milieu littéraire !

Première question sans plus attendre : votre auteur écrit-il avec sa casquette ou cet accessoire n’est-il réservé qu’aux sorties ? Je m’explique : cet objet me semble faire entièrement partie de l’écrivain, comme les casques chez les Daft punk, la moustache de Proust ou le chapeau de Brautigan.

Bonjour Madame Coulette,

Hé bien, merci de votre invitation à répondre à vos questions, dont celle-ci, la première, donc, que je trouve fort judicieuse et qu’en ma qualité de bouquin je me suis empressé de poser à mon auteur. Vous savez ce qu’il m’a répondu, cet empaffé ? Il m’a dit : mais enfin, tu sais bien que je suis né avec une casquette. Pfff… la réponse de petit malin. Ah, il était fier de lui, je vous jure. Il m’a même dit que c’était pour ça que sa mère avait accouché par césarienne. Mais bien sûr, tout le monde te croit… Si vous voulez savoir ce que j’en pense, il commence à m’agacer avec sa casquette. Moi je trouve que ça fait plouc. Quand tu vois le nombre de bouquins dont les auteurs arborent la mèche au vent, les petites lunettes rondes ou le fouloir en soie, se retrouver représenté par un bouseux à casquette, c’est pas facile.

Creusons encore un peu cette histoire de look, quitte à énerver un peu plus notre sujet d’étude… Entre vos lignes et celles de votre cadet,  Les enfants des autres, le vêtement en dit beaucoup sur l’appartenance sociale. Pierric Bailly lit-il de la socio ? D’ailleurs que trouve-t-on sur sa table de chevet ? Pensez-vous qu’à la question « Liberté, une hérésie ? » il aurait eu 18/20 au bac ? Vous tentez de lui demander ?

Vous me direz si je me trompe mais j’ai l’impression que votre concept d’interview, chère Madame Cécile, n’est qu’une astuce pour identifier les auteurs atteints du syndrome d’Alain Delon, à savoir ceux qui prennent plaisir à parler d’eux à la troisième personne. Comme c’est son cas (si vous saviez le melon qu’il a), il est tout content (si vous pouviez voir ça). Bon, pour tout vous dire, je ne crois pas qu’il lise trop de sociologie. Il a essayé deux ou trois pavés de Bourdieu, qu’il a définitivement refermés au bout d’une dizaine de pages, parce qu’il n’y pigeait que dalle. Mais la sociologie n’a pas attendu les sociologues pour s’exprimer à travers les livres. Ainsi, je sais qu’il a lu beaucoup de romans noirs américains, des trucs assez vieux, hein, du début du XXème siècle : David Goodis, Charles Williams, Jim Thompson, Albert Isaac Bezzerides (La longue route, un grand roman méconnu), des bouquins qui lui ont parlé de manière très intime, parce qu’il y a reconnu sa propre expérience du monde social, justement. Ah, tiens, il me dit d’ajouter Tom Kromer, auteur d’un roman magnifique et totalement désespéré, Les vagabonds de la faim. Mais votre question est plutôt bien sentie, oui. D’ailleurs, je ne sais pas si vous avez remarqué mais le roman noir à tendance sociologique semble renaître depuis quelques années. Durant ma gestation, j’ai aperçu sur la table de nuit L’été circulaire de Marion BrunetIl est des hommes qui se perdront toujours de Rebecca LighieriNino dans la nuit de Capucine et Simon Johannin…

Revenons à vous, cher Roman de Jim, et à ce qui se trame au cœur de vos pages noircies par Pierric Bailly. Aymeric, le narrateur de votre histoire tombe amoureux d’une femme dont le ventre s’arrondit chaque jour un peu plus et devient par la force des choses père de cet enfant qu’il n’a pas conçu. Un rôle qu’il endosse sans se poser de question, un rôle qu’il découvre et où il finit par se lover avec délice mais un rôle qu’on va un jour lui retirer. Tout se fissure alors mais notre jeune premier ne moufte pas, ne réagit pas. Dans un monde où l’attaque immédiate sans réflexion ni recul régit nos vies, cette absence de réaction intrigue. Vous en pensez quoi, vous, du comportement d’Aymeric, cette manière de rester de marbre ?

De marbre, je ne suis pas sûr. Aymeric est terrassé par cette rupture brutale, il sombre dans une profonde dépression, dont il aura besoin de plusieurs années pour se remettre. Peut-être que ce qui vous étonne, c’est qu’il ne saute pas dans un avion pour se rendre à Montréal et retrouver Jim et Florence, mais si vous voulez savoir ce que j’en pense, puisque c’est là votre question, je comprends sa réaction, à sa place j’aurais fait pareil. Aymeric n’a jamais pris l’avion de sa vie, le concept même de voyage lui est étranger, alors évidemment qu’il reste à quai, évidemment qu’il encaisse, sans comprendre, qu’il souffre en silence. Mais il souffre, ça oui, il en bave sacrément, le pauvre.

La sidération du choc …  Rester à quai… Je pense à cette BD de Frederik Peeters, Oleg parue en janvier chez Atrabile. (Pierric la connaît-il ? Je connais pour ma part une chouette librairie lyonnaise qui l’a en stock si jamais….) Le monde va tellement vite aujourd’hui qu’il vaut mieux peut-être rester à quai que tenter de sauter dans un wagon en marche au risque de s’écrouler au sol. Comment rester soi aujourd’hui ? Comment ne pas se perdre aujourd’hui ?

Questions passionnantes, bravo. Mais je préfère répondre à celles de savoir comment ne pas rester soi et comment se perdre, si ça ne vous dérange pas. Pour ne pas rester soi, écrire, et lire, sont des solutions assez potables. Écrire permet de devenir un, voire des autres. Lire peut permettre de s’intéresser à un, voire aux autres. Et puis l’une et l’autre de ces pratiques (l’écriture et la lecture) peuvent égarer celui qui s’y adonne de bien des manières. Si vous n’aimez ni lire ni écrire (ce qui n’est pas un problème en soi), il existe d’autres façons de se paumer : les jeux à gratter, l’alcool, le VTT, que sais-je encore…

Aymeric/Pierric et le monde moderne ?

Ah bah tiens, je n’ai pas répondu à la question sur la BD. Mais moi, je ne sais pas lire, je ne suis qu’un vulgaire tas de papier. Je ne sais qu’être lu. C’est tout de même un peu triste, non ?

Quant au monde moderne, attendez je lui pose la question : Hé, ducon, qu’est-ce que tu penses du monde moderne ?

Pas de réponse. Il doit faire le sieste.

Aymeric/Pierric et la photo /le cinéma ?

Dans mes pages, si je me souviens bien, Aymeric s’adonne à la photo argentique, sans développer ses pellicules car il n’a pas d’argent. Plus tard, il devient photographe de mariage, activité autrefois pratiquée par mon auteur, figurez-vous. Le cinéma, je ne crois pas qu’Aymeric en soit très friand. A mon avis, il est plutôt du genre à regarder Koh Lanta. Et vous, Madame Cécile Coulette : aimez-vous Koh Lanta (comme dirait Françoise Sagan) ?

Aymeric/Pierric et les femmes / l’amour/ la drague?

Peut-être que si Aymeric, tout comme Pierric, rime avec pudique, ce n’est pas pour rien.

Aymeric/Pierric et son rapport à la nature ?

Bah la nature a plutôt la côte en ce moment, en tout cas dans les discours, dans les livres, je ne sais pas si vous avez remarqué. Pourtant, à ce qu’il m’a dit, quand Pierric se balade en forêt, il ne croise jamais personne. A part des chasseurs et des bûcherons. Quelques sangliers traqués. Des chamois, beaucoup, énormément. Des lièvres et des renards, souvent, en ce moment. Après, peut-être qu’il faut la laisser tranquille, hein. Après tout, les arbres et les bêtes sauvages ne nous embêtent pas des masses, quand on regarde bien. Ils s’en foutent des gens. Faut peut-être faire pareil avec eux. Tout arrêter. Ne plus dégommer les biches. Ne plus couper les épicéas et regarder pousser les cerisiers.

Mais si on ne touche plus aux arbres, on ferme toutes les librairies. Oh ben merde, alors.

Techniquement, comment avez vous été conçu ? D’abord une idée, puis des notes dans un carnet puis directement tapoté sur le clavier d’un ordinateur portable dans une pièce borgne, plongée dans la pénombre ou au contraire face à un champ de cerisiers en fleurs ? C’était long cette gestation ? Et vous souvenez vous du point final ? Qui fut la première personne à s’être penchée sur vos pages noircies d’encre ? Vous souvenez-vous des premières réactions ?

Alors il faut quand même que je précise un truc sur les cerisiers. C’est pas du tout notre arbre préféré, loin de là. Mais il se trouve que l’année dernière, pendant le premier confinement, au supermarché Atac de Clairvaux-les-Lacs dans le Jura, personne n’achetait plus le moindre arbre ni le moindre arbuste. Si bien qu’on a fini par se dévouer, on a tout pris. Forcément, il a fallu les planter. On leur a trouvé une place entre les hêtres et les poiriers (oui, je sais, ça paraît un peu n’importe quoi dit comme ça, mais on mélange les variétés, on expérimente). Et comme cette année il a gelé jusqu’à début mai et que les cerisiers (contrairement aux poiriers) sont très fragiles, ben il a fallu les protéger. Tous les soirs, un sac poubelle sur le houppier, à retirer le matin pour qu’ils puissent respirer quand même. A part ça, j’ai été tapé sur un ordinateur pas portable, lequel est installé sur une planche d’aggloméré toute moche qui repose sur deux tréteaux à deux balles probablement achetés à Brico Dépôt mais je ne peux pas vous le garantir car c’était longtemps avant ma naissance. Il y a de la lumière quand même, une petite lampe qui ressemble à celle qu’on voit au début des films Pixar, si ça vous dit quelque chose. Pour ma période de gestation, j’ai été commencé en octobre 2019, pour être envoyé à l’éditeur (manière d’anticiper la prochaine question…) en juin 2020.

Et vous cher Roman de Jim, comment trouvez vous votre enveloppe gaufrée ? Cette similitude avec tous vos frangins vous rassure-t-elle ? La fidélité est devenue aujourd’hui une sorte de vertu vintage qui finalement pourrait être perçue comme un art de vivre. POL est votre éditeur. Cela signifie quoi, être édité chez POL ?

J’adore ma couverture chaste, innocente, vierge, immaculée, mais je voudrais vous faire une confidence, j’aime aussi me faire gribouiller la façade, ça ne me dérange aucunement, j’ai même envie de dire au lecteur : n’ayez pas peur de faire chauffer le stylo quatre couleurs !

A propos de POL, il paraît qu’on y est choyé comme nulle part ailleurs. Sachez par exemple que tous les auteurs reçoivent chaque année pour leur anniversaire trois caisses de vin millésimé. Sauf Pierric, qui ne boit pas d’alcool, et à qui on envoie trois packs de Badoit.

Ce Roman de Jim est décidément taquin et peu docile à nous divulguer quelques secrets de la vie de son auteur et d’une certaine façon cette méthode visant à répondre par une pirouette nous éclaire beaucoup sur le caractère de son créateur. Libre, indomptable, Pierric ne se livre pas d’emblée. Pierric n’est guère enclin à se dénuder au premier venu.

Je profite de ce dernier moment en tête à tête avec vous, lecteur, pour vous inciter à retourner méditer devant deux illustrations dessinées par Caroline Cruzinha qui, venant de lire Le roman de Jim, accepta de me dessiner ce qu’elle avait ressenti. Certain livre n’ont pas besoin de mot : regardez, plongez, admirez puis procurez vous vite cet incroyable roman.

Cécile.

Merci à Caroline Cruzinha pour sa générosité.

Merci à Pierric Bailly pour son humour.

Merci aux éditions POL d’avoir su qu’il fallait ne pas passer à coté d’une voix pareille.

Le Roman de Jim, Pierric Bailly, P.O.L., 256 p. , 19€.

Un lecteur sur canapé / David Cantin – Cécile

On dit souvent que les bibliothèques en disent long sur leur propriétaire. Je propose ici d’en faire l’expérience en interviewant des femmes et des hommes sur leur pratique de la lecture.

Mon premier cobaye fut repéré sur Instagram. Apparemment gros lecteur, il semble avoir des goûts hétéroclites et exotiques, assez différents de ce qu’on voit passer en boucle sur les réseaux. Qui est donc cet assoiffé de livres qui inonde les réseaux de textes souvent inconnus au bataillon ?

Bonjour David,

Bonjour Cécile,

Revenons ensemble sur les livres qui ont apporté engrais à ton terreau intime, ceux qui t’ont le plus surpris, énervé, stimulé, ceux que tu as le plus conseillés, offerts, prêtés…. Mais avant toute chose, à quoi ressemble ta bibliothèque ?

Photo : David Cantin.

Les bouteilles de vins et les livres font chambre commune sous le regard d’une pile immense à gauche….

Première question, lire, pour toi, c’est venu comment ?

Il n’y avait pas de livres à la maison. Je ne viens pas d’une famille de lecteurs-lectrices. À la maternelle, je portais un manteau de fourrure. Ma grand-mère venait me conduire en voiture sport blanche. À l’adolescence, un ami me refile Les Chants de Maldoror puis Les Fleurs du mal. Dans la prose de Lautréamont, quelque chose m’échappe complètement mais me rend accro. Il y a aussi cette scène où le narrateur fait l’amour avec un requin. C’est intrigant et c’est probablement cette scène très étrange qui suscite mon goût pour la lecture.  On marche avec nos livres dans les couloirs de l’école. C’est ça un peu la lecture au départ. J’emprunte à la bibliothèque L’Ombilic des limbes d’Artaud. Je vais parfois en librairie, mais le choix est restreint. Un ami me fait des suggestions, de la poésie surtout. J’aime être fasciné par un livre, comprendre et ne rien comprendre à la fois. En classe, je dois apprendre des fables de La Fontaine par cœur. Je déteste. Je n’aime pas le sport non plus. Je préfère la compagnie des filles. Les femmes sont plus intelligentes que les hommes, en général. Un professeur que je croise dans une boîte de nuit, quelques années plus tard, me suggère de lire La Recherche et de me défaire de mon obsession pour la littérature américaine. Je lis en français et en anglais. Je préfère Thomas Bernhard et les livres interdits. 

David, j’ai cru comprendre que tu vivais au Québec, or tu n’évoques jusqu’à présent aucun titre, aucun auteur. Pourquoi ?

Curieux, non? C’est plutôt vrai que j’ai un rapport amour-haine avec la littérature québécoise. Évidemment, il y a des œuvres que j’apprécie énormément. Je pense, entre autres, au Mailloux d’Hervé Bouchard (le Beckett du Saguenay) à La bête creuse de Christophe Bernard (Infinite Jest version Abitibi), Highwater d’Olga Duhamel-Noyer ou encore le somptueux Deuils cannibales et mélancoliques de Catherine Mavrikakis qui se lit comme une variation de A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’Hervé Guibert (un livre de deuil et d’espoir). Je n’aime pas ce rapport folklorique au Québec, j’apprécie les écritures et les imaginaires forts.

Je suis né au Québec, mais j’ai fait des études en littérature française. J’aime diversifier mes lectures selon mes humeurs ou parfois une lecture en entraîne une autre. On ne lit pas forcément la littérature française comme en France où vous avez, sans doute, un autre rapport à la littérature québécoise. C’est une question d’affinités, de rencontres, de lecteurs et lectrices avec qui nous échangeons. Je lis aussi beaucoup de littérature américaine et anglaise, donc je ne suis pas non plus uniquement fidèle à la littérature française.

J’ai découvert la littérature québécoise avec un livre un peu étrange, formel et oublié La Mal de Vienne de Rober Racine. Un livre obsessif sur l’art et le personnage de Thomas Bernhard. Est-ce que tu as déjà lu Défaut d’origine d’Olivier Rohe? C’est aussi un hommage au maître Thomas Bernhard, un monologue fou. Je veux te parler de littérature québécoise et je te parle plutôt de Thomas Bernhard !

Puisque Thomas Bernhard revient sans cesse, tu nous fais lire un extrait ?

Thomas Bernhard, c’est quand même une sacrée claque la première fois que tu le lis. Je me rappelle Des arbres à abattre, Maîtres anciens. Il y a une colère, ainsi qu’une noirceur chez lui que je trouve inspirante. Encore une fois, c’est l’écriture qui m’interpelle en premier. Cette prose qui ne ressemble à aucune autre et qui inspire une nouvelle génération d’écrivain(e)s comme Katharina Volckmer ou Hari Kuntzru

Ta littérature de prédilection est plutôt transgressive ? Rien ne doit ressembler à un long fleuve tranquille ?

Je pense que oui, évidemment. C’est pas tant l’interdit que le fait que la littérature peut être autre chose et surtout quelque chose qui dérange, surprend, étonne et émerveille. Je n’aime pas les lectures amusantes ou confortables. J’aime être confronté ou, disons, que la lecture ne soit pas de tout repos. La lecture n’est pas un divertissement pour moi. Je me fie à mon instinct. Je suis quelqu’un de très intuitif.

Il y a quelque chose de la séduction aussi. Lire pour être séduit et séduire avec les recommandations. Je lis peut-être pour vivre des aventures ?

Quel genre d’aventures par exemple ?

L’âge d’homme de Michel Leiris ou Le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic par exemple, des œuvres inépuisables. Être séduit et chercher à séduire en retour, voilà ce qui me définirait.

Comment ça séduire en retour ?

Car il faut bien vendre des livres, donc aussi bien vendre ce qu’on aime, créer une dépendance et un dialogue. Même en n’étant pas toujours d’accord, c’est chouette non ? 

Attends attends, il y a une donnée qui m’échappe : tu es libraire ?! Mais je ne savais pas ! Diantre, je décide de m’entretenir avec des lecteurs et je tombe sur un libraire ! Libraire parce que lecteur ? C’était une évidence pour toi ? Où et depuis combien de temps exerces-tu ce métier ?

Je suis devenu libraire par hasard car j’étais un peu exaspéré de faire de la pige dans les journaux. C’est un apprentissage qui se fait sur le terrain et à travers de nombreuses rencontres.

Je suis libraire à Québec. À la Coop Zone, une librairie sur le campus de l’Université Laval. J’ai une clientèle exigeante mais plutôt sympathique et ouverte aux suggestions.

Libraire depuis une bonne quinzaine d’années et plutôt du genre actif sur les réseaux sociaux.

Être libraire, pour moi, c’est faire des rencontres autant en personne que via les réseaux sociaux. J’aime conseiller, mais aussi que des lecteurs-lectrices, des auteurs-autrices, me suggèrent des lectures. On dit souvent qu’il faut proposer le bon livre à la bonne personne. Je suis d’accord, mais il faut aussi oser dans nos propositions. Évidemment, les nouveautés arrivent en quantité abondante ici aussi. Je lis ce qui m’interpelle, j’ai la chance de le faire. Je suis plutôt roman, mais la poésie et l’essai sont primordiaux chez moi. Je lis égoïstement, pour moi, dans le but d’élargir ma vision des choses en général. 

Je me suis toujours demandée si le libraire reste fidèle au lecteur qu’il était ?

On change toujours comme lecteur. Les lectures marquantes nous changent, mais aussi les mauvais livres. C’est aussi les discussions avec d’autres lecteurs qui viennent enrichir nos propres lectures.

Peux-tu me parler des trois dernières lectures qui auront compté pour toi cette année ?

The Appointment de Katharine Volckmer. Ce livre paraîtra sous le titre Jewish cock chez Grasset en septembre prochain. Imagine Thomas Bernhard qui réécrit Portnoy et son complexe de Philip Roth, mais avec une énergie aussi frondeuse que féminine. C’est vulgaire, déroutant et extrêmement drôle. J’adore.   

– Lait sauvage de Sabrina Orah Mark. Un univers absurde, tendre, imprévisible. Il y a quelque chose dans ce livre qui m’a rappelé le surréalisme viscéral de Leonora Carrington. Magique. 

– Ritournelle de Dimitri Rouchon-Borie. Inspiré d’un fait divers, c’est l’histoire de trois hommes perdus dans un cycle de violence, de rage et d’ivresse comme on en voit rarement en littérature. Même si l’auteur a été révélé en début d’année avec Le démon de la colline aux loups, ce court texte est encore plus saisissant à mon avis. A découvrir absolument. 

Ton livre doudou ?

La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet. C’est en lisant Bleuets de Maggie Nelson que j’ai voulu relire La vie sexuelle de Catherine M. car c’est une analyse fascinante et audacieuse, mégalomane aussi, d’une femme qui ose parler de son rapport à la sexualité. Ce qui m’intéresse dans ce livre c’est qu’elle adopte la position de la critique d’art qui fait dans l’autofiction sans la moindre censure. C’est une œuvre courageuse et proustienne.  

Le livre que tu n’arrives pas à conseiller ?

Esther d’Olivier Bruneau, mais il sort bientôt en poche et je vais pouvoir me reprendre. Il est arrivé au mauvais moment en librairie (pandémie, trop gros, trop coûteux) et c’est un auteur inconnu au Québec, pourtant c’est un texte divertissant, drôlement bien rôdé et résolument féministe. 

Le livre que tu te gardes pour plus tard ?

La Vie et les opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne. Je veux lire la traduction de Guy Jouvet chez Tristram. C’est énorme, mais je sais qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. Un été peut-être!  

Un secret? 

J’aime beaucoup lire Pierre Guyotat. Il y a quelque chose qui me plaît dans ses livres ; la langue, le style, mais aussi les questions qu’il se pose par le biais de l’écriture. Il reste injustement oublié, à mon sens,  dans la littérature française contemporaine. Je crois que c’est un écrivain que nous allons redécouvrir dans les années à venir.   

  Le livre que tout le monde devrait lire?

Warum de Pierre Bourgeade.

Une lecture honteuse ?

Je ne sais pas si je dois avoir honte, mais pour moi Portnoy et son complexe de Philip Roth est un régal. C’est drôle, vulgaire et ça ne cadre pas du tout avec l’époque actuelle. 

Celui que tu relis .?

Les Choses de Perec car c’est un livre si simple et tellement original, indémodable. J’aimerais aussi relire La vie mode d’emploi car Perec demeure un styliste hors-pair. 

Si tu ne devais en garder qu’un ?

Ça va paraître prétentieux, mais La Recherche c’est quand même tout un exploit littéraire. Il y a tellement à découvrir chez Proust, l’autofiction ultime? Il faut aussi lire L’Atelier Albertine d’Anne Carson, une plaquette qui compte parmi mes livres préférés. 

Et le préféré justement :

Autoportrait d’Édouard Levé.

David, merci beaucoup !

Vous pouvez retrouver tous les coups de cœur de David sur son Instagram :

L’expérience me semble tout à fait concluante. A travers ses réponses, le portrait esquissé de David apparaît d’une assez grande précision : Ici, on vit de sauvagerie, sans cesse en attente d’inattendu et de choc et on accorde toujours son verre de vin. Ici, la lecture n’est pas une pratique de détente, plutôt un sport de combat. Ici, la lecture est religion.

(Notons que David n’a aucun livre de couture dans sa bibliothèque, ce qui explique le trou béant au genou dans son jeans.)

Cécile.

ps : et alors que je clôturais cet entretien, soudain, apparaît au détour d’une des pages de L’Analphabète d’Agota Kristof que je suis en train littéralement de dévorer :

La littérature a décidément plus d’un tour dans son sac.

Les roses fauves, Carole Martinez (Gallimard ) – Entretien – Cécile

Cher Roses fauves,

Je me permets de te tutoyer si tu veux bien car te lire m’a fait le même effet que si on m’avait permis de regarder à la loupe la manière dont tu as été imaginé et fabriqué. Je t’ai décortiqué dans tous les sens ! Regarde d’ailleurs dans quel état je t’ai mis :

Photo : Cécile Coulette.

Quatre romans en 13 ans, ta génitrice n’a rien d’une poule pondeuse ! et Dieu sait que ta mère est douée, suffit de voir les nombreux prix que tes frères ont remportés. Vous êtes tous les 4 des prodiges littéraires et vous avez ce truc qui fait qu’on vous sait de la même famille, écrit de la même plume. Tous différents et pourtant un sacré air de famille. Qu’en penses-tu ? Es-tu proche de tous tes frères de la même manière ?

C’est très sympa de me traiter de prodige, mais ça me gène un peu car je suis le plus timide et le plus modeste des quatre.
Je porte certains traits de mes aînés. Oui, tu as raison, on les retrouve tous les trois en moi.
Je suis né du titre de mon grand frère, Le Cœur Cousu. Ce titre a été inventé par l’éditeur de mon auteure, ce n’est pas elle qui l’a trouvé et je sais, elle me l’a confié, qu’il lui a  fallu se l’approprier. Elle m’a engendré pour cela, pour que ce titre lui appartienne. Dia, une lectrice du Cœur cousu  lui a raconté cette tradition étonnante perpétuée à Monforte Del Cid dans la région de Murcia : les femmes sentant la mort approcher brodent un petit coussin en forme de cœur dans lequel elles enferment des morceaux de papier où sont écrits leurs secrets, leur fille aînée hérite de ce cœur à leur mort avec l’interdiction absolue de l’ouvrir. Comme ce premier né, j’ai les couleurs de l’Espagne, de l’exil, et l’on retrouve même en moi l’un des personnages de ce roman que mon auteure avait toujours eu envie de ressusciter : Lucia, la prostituée, partie sur les chemins avec sa robe noire à paillettes et son accordéon.
Du domaine des Murmures racontait l’histoire d’une recluse au XIIème siècle et Lola,  mon héroïne, est elle aussi une sorte de recluse, elle s’est cloîtrée dans son petit jardin et dans le bureau de Poste où elle travaille.
J’ai le parfum de terre, de forêt et de rivière de La Terre qui penche. Mais la nature puissante et féerique qui irriguait mon frère s’est concentrée dans un modeste jardin envahi par des roses fauves.
Comme les autres, je suis très féminin et plein de zones blanches où le lecteur peut broder ce qu’il veut, comme les autres je ressemble un peu à un conte, comme les autres j’ai la voix de ma mère. Nous commençons à former une famille nombreuse et nous nous entendons bien.

Vous avez tous la voix de ta mère, la voix d’une conteuse magicienne. Tu sais elle me fait penser au Joueur de flûte de Hamelin. Avec elle à la flûte, le lecteur suit, le lecteur est envoûté et quoi qu’il advienne il prend la route. Est-elle pareille quand elle écrit ? Un mot en entraîne un autre, fonceuse, l’histoire se déroulant sous ses yeux ? Tes frères ont du te raconter ta naissance. Tu me racontes à ton tour?

[long silence de trois semaines….]

Oh pardon Cécile ! Je t’ai oubliée ! Je suis un roman très tête en l’air et, en hiver, j’hiberne. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je te réponde au printemps quand j’aurai repris des forces. Ma naissance, je ne m’en souviens pas (qui se souvient de sa naissance ?), mais Cœur cousu dit que j’existe grâce à lui. Il faut toujours qu’il prenne toute la place celui-là, sous prétexte qu’il est le premier et qu’il a tracé seul sa route « dans la jungle des lettres », sans personne pour lui expliquer comment survivre dans cet univers de bouquins qui poussent comme du chiendent. Il m’a dit que je devais ma naissance à l’une de ses lectrices ! Forcément, on lui doit tout ! Il nous répète que sans lui, on n’existerait pas, que sans lui, notre mère n’en aurait jamais écrit d’autres…  En vérité, elle aurait bien voulu me donner le nom de ce frimeur, il m’allait tellement mieux qu’à lui. Mais bon, on ne débaptise pas un livre aîné comme ça. 

Je sais qu’elle m’a beaucoup rêvé avant de commencer à m’écrire, qu’elle m’a raconté à plein de gens, qu’elle a semé ses premiers mots sur le papier un automne, qu’elle a planté Lola Cam, son héroïne, dans mes tripes dès le début, qu’elle m’a écrit comme on crée un jardin, qu’elle a été surprise par mes soudaines floraisons, qu’elle a goûté les saisons en me mettant au monde. Elle s’est abandonnée à la terre et au monde végétal, a été émerveillée par l’imagination des plantes et s’est laissée séduire par le parfum des fleurs. Elle a lu, écrit, lutté contre une prolifération folle de fougères aigles et a dû maîtriser des ronces. Elle a été un écrivain jardinier. Alors que pour écrire Du domaine des murmures, il lui avait fallu être écrivain architecte. C’est très différent, je crois. Quelque chose échappe toujours au jardinier. Mais je vous dis ça, alors que je ne sais pas grand chose. Je lui ressemble, je doute beaucoup. Elle aime ce qu’elle a vécu à mes côtés le temps de ma création, je lui ai rendu cette foi en l’amour éternel qui l’accompagnait depuis toujours, qui était sa force et qu’elle avait peur de perdre. 

Mais oui, évidemment, comment n’y ai je pas pensé plus tôt ! C’est un écrivain jardinier, elle écrit comme le peintre peint ! Mais tu évoques ici aussi à demi mots la crainte de la page blanche, la peur du doute et de l’incertitude.  Elle me semble tellement forte, généreuse, inventive que cela m’étonne que Carole Martinez puisse un jour ne plus rien avoir à nous raconter. Il faut que tu la rassures, que tu la stimules, tiens rapporte lui ceci : là où j’officie comme libraire, je les vois revenir tes lecteurs et tous, je dis bien tous, ont été enchantés, surpris, ravis et tous, je dis bien tous, viennent chercher un de tes frères. Carole Martinez ne doit pas douter, c’est normal d’avoir un coup de mou après un accouchement, on parle bien du baby blues. C’est juste le book-blues de l’écrivain. 

Est-ce qu’elle lisait pendant qu’elle t’écrivait. Puise-t-elle son énergie créatrice dans des romans qu’elle relit à l’infini ? De quoi est composée sa table de nuit ? A quoi ressemble la bibliothèque de Carole Martinez ? Tu pourrais m’envoyer une photo ?

[moins long silence de deux semaines et demi…]

…. Comme d’habitude, je dormais. L’hiver est rude. Mais ce matin, le soleil, m’a un peu secoué et un tapis de perce-neiges a poussé. Des livres, il y en a plein partout, ils poussent dans la boite aux lettres et Carole ne désherbe jamais. Elle n’a pas une bibliothèque, elle en a vingt, elle a des cartons et des piles de bouquins. Ça l’envahit et ça l’inquiète un peu. Mais c’est tout de même très beau tous ces livres.

Photo : Carole Martinez.

Quand elle écrit, elle lit et relit beaucoup d’essais, des textes d’historiens (Duby, Perrot, Zinc, Pastoureau …), de scientifiques, des ouvrages critiques (J.P. Richard, Bachelard …). Elle se nourrit pour arriver à se plonger dans un univers, pour y vivre. Elle cherche du réel pour mieux décoller. C’est ça, elle s’appuie sur la réalité pour atteindre le merveilleux. Elle lit très peu de romans en écrivant. Du Toni Morrisson et du Juan Rulfo pour le Cœur cousu, du Giono et Absalom, Absalom de Faulkner pour la Terre qui penche. Plus du théâtre : Claudel pour Du domaine des Murmures, La maison de Bernarda Alba pour Les roses fauves. Mais toujours des poèmes : Hugo, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Supervielle … 

Elle lit bien plus quand elle n’écrit plus. Elle lit par crises. C’est un problème, elle fait les choses par crises. Du genre, je ne fais plus que ça pendant quinze jours. Et puis souvent, elle oublie. C’est terrible d’oublier la moitié des choses comme ça.

Cher Roses fauves, une toute dernière question : sais-tu si elle travaille à un nouveau projet notre Carole ? La vois-tu tournoyer, ruminer, prendre des notes ? 

Eh oui ! Elle m’a abandonné. Elle ne m’a pas tenu la main bien longtemps et je dois vivre seul désormais. Elle m’a sevré plus vite que mes frères, même si je sais qu’elle ne les préfère pas. C’est juste que nous avons été confinés et qu’il lui a fallu s’échapper, reprendre la route, trouver un nouveau terrain de jeu pour traverser cette drôle de période qui s’allonge, s’allonge, comme le nez de Pinocchio. Elle m’a abandonné, un jardin en hiver ne demande pas beaucoup de soin, pourtant j’ai tout fait pour la retenir encore un peu, j’ai craché des roses jusqu’en janvier, j’ai accueilli une foule d’oiseaux, mais non malgré tous mes efforts elle est partie. Je la sais en Arles aujourd’hui. C’est là-bas qu’elle écrit, qu’elle suit des grues, des chevaux, des taureaux. Elle se goinfre de paysages pour installer sur cette terre mouillée une mère et sa fille, deux endormies, serrées l’une contre l’autre au milieu d’une terre plate comme la main et balayée par les vents, deux endormies qui mêleront leurs rêves, comme l’eau et la terre se mêlent dans ce paysage de marais, elle se dilue dans un monde saumâtre, j’espère qu’elle me reviendra un peu au printemps. Je suis trop fragile encore pour me passer d’elle. Je l’appelle, je l’appelle …

Moi, je ne t’ai pas oublié et c’est toujours autant d’enthousiasme que je parle de toi, de tes frères, de Carole, de cette manière si particulière qu’elle a de nous rouler dans la farine, de nous embarquer dans des histoires abracadabrantes qui nous font retrouver notre âme d’enfant. Merci Roses Fauves, merci d’avoir répondu à toutes mes questions….

Cécile.

Les roses fauves, Carole Martinez, 346 p. , 21€.

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