Un lecteur sur canapé – David Cantin – Cécile

On dit souvent que les bibliothèques en disent long sur leur propriétaire. Je propose ici d’en faire l’expérience en interviewant des femmes et des hommes sur leur pratique de la lecture.

Mon premier cobaye fut repéré sur Instagram. Apparemment gros lecteur, il semble avoir des goûts hétéroclites et exotiques, assez différents de ce qu’on voit passer en boucle sur les réseaux. Qui est donc cet assoiffé de livres qui inonde les réseaux de textes souvent inconnus au bataillon ?

Bonjour David,

Bonjour Cécile,

Revenons ensemble sur les livres qui ont apporté engrais à ton terreau intime, ceux qui t’ont le plus surpris, énervé, stimulé, ceux que tu as le plus conseillés, offerts, prêtés…. Mais avant toute chose, à quoi ressemble ta bibliothèque ?

Photo : David Cantin.

Les bouteilles de vins et les livres font chambre commune sous le regard d’une pile immense à gauche….

Première question, lire, pour toi, c’est venu comment ?

Il n’y avait pas de livres à la maison. Je ne viens pas d’une famille de lecteurs-lectrices. À la maternelle, je portais un manteau de fourrure. Ma grand-mère venait me conduire en voiture sport blanche. À l’adolescence, un ami me refile Les Chants de Maldoror puis Les Fleurs du mal. Dans la prose de Lautréamont, quelque chose m’échappe complètement mais me rend accro. Il y a aussi cette scène où le narrateur fait l’amour avec un requin. C’est intrigant et c’est probablement cette scène très étrange qui suscite mon goût pour la lecture.  On marche avec nos livres dans les couloirs de l’école. C’est ça un peu la lecture au départ. J’emprunte à la bibliothèque L’Ombilic des limbes d’Artaud. Je vais parfois en librairie, mais le choix est restreint. Un ami me fait des suggestions, de la poésie surtout. J’aime être fasciné par un livre, comprendre et ne rien comprendre à la fois. En classe, je dois apprendre des fables de La Fontaine par cœur. Je déteste. Je n’aime pas le sport non plus. Je préfère la compagnie des filles. Les femmes sont plus intelligentes que les hommes, en général. Un professeur que je croise dans une boîte de nuit, quelques années plus tard, me suggère de lire La Recherche et de me défaire de mon obsession pour la littérature américaine. Je lis en français et en anglais. Je préfère Thomas Bernhard et les livres interdits. 

David, j’ai cru comprendre que tu vivais au Québec, or tu n’évoques jusqu’à présent aucun titre, aucun auteur. Pourquoi ?

Curieux, non? C’est plutôt vrai que j’ai un rapport amour-haine avec la littérature québécoise. Évidemment, il y a des œuvres que j’apprécie énormément. Je pense, entre autres, au Mailloux d’Hervé Bouchard (le Beckett du Saguenay) à La bête creuse de Christophe Bernard (Infinite Jest version Abitibi), Highwater d’Olga Duhamel-Noyer ou encore le somptueux Deuils cannibales et mélancoliques de Catherine Mavrikakis qui se lit comme une variation de A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’Hervé Guibert (un livre de deuil et d’espoir). Je n’aime pas ce rapport folklorique au Québec, j’apprécie les écritures et les imaginaires forts.

Je suis né au Québec, mais j’ai fait des études en littérature française. J’aime diversifier mes lectures selon mes humeurs ou parfois une lecture en entraîne une autre. On ne lit pas forcément la littérature française comme en France où vous avez, sans doute, un autre rapport à la littérature québécoise. C’est une question d’affinités, de rencontres, de lecteurs et lectrices avec qui nous échangeons. Je lis aussi beaucoup de littérature américaine et anglaise, donc je ne suis pas non plus uniquement fidèle à la littérature française.

J’ai découvert la littérature québécoise avec un livre un peu étrange, formel et oublié La Mal de Vienne de Rober Racine. Un livre obsessif sur l’art et le personnage de Thomas Bernhard. Est-ce que tu as déjà lu Défaut d’origine d’Olivier Rohe? C’est aussi un hommage au maître Thomas Bernhard, un monologue fou. Je veux te parler de littérature québécoise et je te parle plutôt de Thomas Bernhard !

Puisque Thomas Bernhard revient sans cesse, tu nous fais lire un extrait ?

Thomas Bernhard, c’est quand même une sacrée claque la première fois que tu le lis. Je me rappelle Des arbres à abattre, Maîtres anciens. Il y a une colère, ainsi qu’une noirceur chez lui que je trouve inspirante. Encore une fois, c’est l’écriture qui m’interpelle en premier. Cette prose qui ne ressemble à aucune autre et qui inspire une nouvelle génération d’écrivain(e)s comme Katharina Volckmer ou Hari Kuntzru

Ta littérature de prédilection est plutôt transgressive ? Rien ne doit ressembler à un long fleuve tranquille ?

Je pense que oui, évidemment. C’est pas tant l’interdit que le fait que la littérature peut être autre chose et surtout quelque chose qui dérange, surprend, étonne et émerveille. Je n’aime pas les lectures amusantes ou confortables. J’aime être confronté ou, disons, que la lecture ne soit pas de tout repos. La lecture n’est pas un divertissement pour moi. Je me fie à mon instinct. Je suis quelqu’un de très intuitif.

Il y a quelque chose de la séduction aussi. Lire pour être séduit et séduire avec les recommandations. Je lis peut-être pour vivre des aventures ?

Quel genre d’aventures par exemple ?

L’âge d’homme de Michel Leiris ou Le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic par exemple, des œuvres inépuisables. Être séduit et chercher à séduire en retour, voilà ce qui me définirait.

Comment ça séduire en retour ?

Car il faut bien vendre des livres, donc aussi bien vendre ce qu’on aime, créer une dépendance et un dialogue. Même en n’étant pas toujours d’accord, c’est chouette non ? 

Attends attends, il y a une donnée qui m’échappe : tu es libraire ?! Mais je ne savais pas ! Diantre, je décide de m’entretenir avec des lecteurs et je tombe sur un libraire ! Libraire parce que lecteur ? C’était une évidence pour toi ? Où et depuis combien de temps exerces-tu ce métier ?

Je suis devenu libraire par hasard car j’étais un peu exaspéré de faire de la pige dans les journaux. C’est un apprentissage qui se fait sur le terrain et à travers de nombreuses rencontres.

Je suis libraire à Québec. À la Coop Zone, une librairie sur le campus de l’Université Laval. J’ai une clientèle exigeante mais plutôt sympathique et ouverte aux suggestions.

Libraire depuis une bonne quinzaine d’années et plutôt du genre actif sur les réseaux sociaux.

Être libraire, pour moi, c’est faire des rencontres autant en personne que via les réseaux sociaux. J’aime conseiller, mais aussi que des lecteurs-lectrices, des auteurs-autrices, me suggèrent des lectures. On dit souvent qu’il faut proposer le bon livre à la bonne personne. Je suis d’accord, mais il faut aussi oser dans nos propositions. Évidemment, les nouveautés arrivent en quantité abondante ici aussi. Je lis ce qui m’interpelle, j’ai la chance de le faire. Je suis plutôt roman, mais la poésie et l’essai sont primordiaux chez moi. Je lis égoïstement, pour moi, dans le but d’élargir ma vision des choses en général. 

Je me suis toujours demandée si le libraire reste fidèle au lecteur qu’il était ?

On change toujours comme lecteur. Les lectures marquantes nous changent, mais aussi les mauvais livres. C’est aussi les discussions avec d’autres lecteurs qui viennent enrichir nos propres lectures.

Peux-tu me parler des trois dernières lectures qui auront compté pour toi cette année ?

The Appointment de Katharine Volckmer. Ce livre paraîtra sous le titre Jewish cock chez Grasset en septembre prochain. Imagine Thomas Bernhard qui réécrit Portnoy et son complexe de Philip Roth, mais avec une énergie aussi frondeuse que féminine. C’est vulgaire, déroutant et extrêmement drôle. J’adore.   

– Lait sauvage de Sabrina Orah Mark. Un univers absurde, tendre, imprévisible. Il y a quelque chose dans ce livre qui m’a rappelé le surréalisme viscéral de Leonora Carrington. Magique. 

– Ritournelle de Dimitri Rouchon-Borie. Inspiré d’un fait divers, c’est l’histoire de trois hommes perdus dans un cycle de violence, de rage et d’ivresse comme on en voit rarement en littérature. Même si l’auteur a été révélé en début d’année avec Le démon de la colline aux loups, ce court texte est encore plus saisissant à mon avis. A découvrir absolument. 

Ton livre doudou ?

La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet. C’est en lisant Bleuets de Maggie Nelson que j’ai voulu relire La vie sexuelle de Catherine M. car c’est une analyse fascinante et audacieuse, mégalomane aussi, d’une femme qui ose parler de son rapport à la sexualité. Ce qui m’intéresse dans ce livre c’est qu’elle adopte la position de la critique d’art qui fait dans l’autofiction sans la moindre censure. C’est une œuvre courageuse et proustienne.  

Le livre que tu n’arrives pas à conseiller ?

Esther d’Olivier Bruneau, mais il sort bientôt en poche et je vais pouvoir me reprendre. Il est arrivé au mauvais moment en librairie (pandémie, trop gros, trop coûteux) et c’est un auteur inconnu au Québec, pourtant c’est un texte divertissant, drôlement bien rôdé et résolument féministe. 

Le livre que tu te gardes pour plus tard ?

La Vie et les opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne. Je veux lire la traduction de Guy Jouvet chez Tristram. C’est énorme, mais je sais qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. Un été peut-être!  

Un secret? 

J’aime beaucoup lire Pierre Guyotat. Il y a quelque chose qui me plaît dans ses livres ; la langue, le style, mais aussi les questions qu’il se pose par le biais de l’écriture. Il reste injustement oublié, à mon sens,  dans la littérature française contemporaine. Je crois que c’est un écrivain que nous allons redécouvrir dans les années à venir.   

  Le livre que tout le monde devrait lire?

Warum de Pierre Bourgeade.

Une lecture honteuse ?

Je ne sais pas si je dois avoir honte, mais pour moi Portnoy et son complexe de Philip Roth est un régal. C’est drôle, vulgaire et ça ne cadre pas du tout avec l’époque actuelle. 

Celui que tu relis .?

Les Choses de Perec car c’est un livre si simple et tellement original, indémodable. J’aimerais aussi relire La vie mode d’emploi car Perec demeure un styliste hors-pair. 

Si tu ne devais en garder qu’un ?

Ça va paraître prétentieux, mais La Recherche c’est quand même tout un exploit littéraire. Il y a tellement à découvrir chez Proust, l’autofiction ultime? Il faut aussi lire L’Atelier Albertine d’Anne Carson, une plaquette qui compte parmi mes livres préférés. 

Et le préféré justement :

Autoportrait d’Édouard Levé.

David, merci beaucoup !

Vous pouvez retrouver tous les coups de cœur de David sur son Instagram :

L’expérience me semble tout à fait concluante. A travers ses réponses, le portrait esquissé de David apparaît d’une assez grande précision : Ici, on vit de sauvagerie, sans cesse en attente d’inattendu et de choc et on accorde toujours son verre de vin. Ici, la lecture n’est pas une pratique de détente, plutôt un sport de combat. Ici, la lecture est religion.

(Notons que David n’a aucun livre de couture dans sa bibliothèque, ce qui explique le trou béant au genou dans son jeans.)

Cécile.

ps : et alors que je clôturais cet entretien, soudain, apparaît au détour d’une des pages de L’Analphabète d’Agota Kristof que je suis en train littéralement de dévorer :

La littérature a décidément plus d’un tour dans son sac.

Les roses fauves, Carole Martinez (Gallimard ) – Entretien – Cécile

Cher Roses fauves,

Je me permets de te tutoyer si tu veux bien car te lire m’a fait le même effet que si on m’avait permis de regarder à la loupe la manière dont tu as été imaginé et fabriqué. Je t’ai décortiqué dans tous les sens ! Regarde d’ailleurs dans quel état je t’ai mis :

Photo : Cécile Coulette.

Quatre romans en 13 ans, ta génitrice n’a rien d’une poule pondeuse ! et Dieu sait que ta mère est douée, suffit de voir les nombreux prix que tes frères ont remportés. Vous êtes tous les 4 des prodiges littéraires et vous avez ce truc qui fait qu’on vous sait de la même famille, écrit de la même plume. Tous différents et pourtant un sacré air de famille. Qu’en penses-tu ? Es-tu proche de tous tes frères de la même manière ?

C’est très sympa de me traiter de prodige, mais ça me gène un peu car je suis le plus timide et le plus modeste des quatre.
Je porte certains traits de mes aînés. Oui, tu as raison, on les retrouve tous les trois en moi.
Je suis né du titre de mon grand frère, Le Cœur Cousu. Ce titre a été inventé par l’éditeur de mon auteure, ce n’est pas elle qui l’a trouvé et je sais, elle me l’a confié, qu’il lui a  fallu se l’approprier. Elle m’a engendré pour cela, pour que ce titre lui appartienne. Dia, une lectrice du Cœur cousu  lui a raconté cette tradition étonnante perpétuée à Monforte Del Cid dans la région de Murcia : les femmes sentant la mort approcher brodent un petit coussin en forme de cœur dans lequel elles enferment des morceaux de papier où sont écrits leurs secrets, leur fille aînée hérite de ce cœur à leur mort avec l’interdiction absolue de l’ouvrir. Comme ce premier né, j’ai les couleurs de l’Espagne, de l’exil, et l’on retrouve même en moi l’un des personnages de ce roman que mon auteure avait toujours eu envie de ressusciter : Lucia, la prostituée, partie sur les chemins avec sa robe noire à paillettes et son accordéon.
Du domaine des Murmures racontait l’histoire d’une recluse au XIIème siècle et Lola,  mon héroïne, est elle aussi une sorte de recluse, elle s’est cloîtrée dans son petit jardin et dans le bureau de Poste où elle travaille.
J’ai le parfum de terre, de forêt et de rivière de La Terre qui penche. Mais la nature puissante et féerique qui irriguait mon frère s’est concentrée dans un modeste jardin envahi par des roses fauves.
Comme les autres, je suis très féminin et plein de zones blanches où le lecteur peut broder ce qu’il veut, comme les autres je ressemble un peu à un conte, comme les autres j’ai la voix de ma mère. Nous commençons à former une famille nombreuse et nous nous entendons bien.

Vous avez tous la voix de ta mère, la voix d’une conteuse magicienne. Tu sais elle me fait penser au Joueur de flûte de Hamelin. Avec elle à la flûte, le lecteur suit, le lecteur est envoûté et quoi qu’il advienne il prend la route. Est-elle pareille quand elle écrit ? Un mot en entraîne un autre, fonceuse, l’histoire se déroulant sous ses yeux ? Tes frères ont du te raconter ta naissance. Tu me racontes à ton tour?

[long silence de trois semaines….]

Oh pardon Cécile ! Je t’ai oubliée ! Je suis un roman très tête en l’air et, en hiver, j’hiberne. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je te réponde au printemps quand j’aurai repris des forces. Ma naissance, je ne m’en souviens pas (qui se souvient de sa naissance ?), mais Cœur cousu dit que j’existe grâce à lui. Il faut toujours qu’il prenne toute la place celui-là, sous prétexte qu’il est le premier et qu’il a tracé seul sa route « dans la jungle des lettres », sans personne pour lui expliquer comment survivre dans cet univers de bouquins qui poussent comme du chiendent. Il m’a dit que je devais ma naissance à l’une de ses lectrices ! Forcément, on lui doit tout ! Il nous répète que sans lui, on n’existerait pas, que sans lui, notre mère n’en aurait jamais écrit d’autres…  En vérité, elle aurait bien voulu me donner le nom de ce frimeur, il m’allait tellement mieux qu’à lui. Mais bon, on ne débaptise pas un livre aîné comme ça. 

Je sais qu’elle m’a beaucoup rêvé avant de commencer à m’écrire, qu’elle m’a raconté à plein de gens, qu’elle a semé ses premiers mots sur le papier un automne, qu’elle a planté Lola Cam, son héroïne, dans mes tripes dès le début, qu’elle m’a écrit comme on crée un jardin, qu’elle a été surprise par mes soudaines floraisons, qu’elle a goûté les saisons en me mettant au monde. Elle s’est abandonnée à la terre et au monde végétal, a été émerveillée par l’imagination des plantes et s’est laissée séduire par le parfum des fleurs. Elle a lu, écrit, lutté contre une prolifération folle de fougères aigles et a dû maîtriser des ronces. Elle a été un écrivain jardinier. Alors que pour écrire Du domaine des murmures, il lui avait fallu être écrivain architecte. C’est très différent, je crois. Quelque chose échappe toujours au jardinier. Mais je vous dis ça, alors que je ne sais pas grand chose. Je lui ressemble, je doute beaucoup. Elle aime ce qu’elle a vécu à mes côtés le temps de ma création, je lui ai rendu cette foi en l’amour éternel qui l’accompagnait depuis toujours, qui était sa force et qu’elle avait peur de perdre. 

Mais oui, évidemment, comment n’y ai je pas pensé plus tôt ! C’est un écrivain jardinier, elle écrit comme le peintre peint ! Mais tu évoques ici aussi à demi mots la crainte de la page blanche, la peur du doute et de l’incertitude.  Elle me semble tellement forte, généreuse, inventive que cela m’étonne que Carole Martinez puisse un jour ne plus rien avoir à nous raconter. Il faut que tu la rassures, que tu la stimules, tiens rapporte lui ceci : là où j’officie comme libraire, je les vois revenir tes lecteurs et tous, je dis bien tous, ont été enchantés, surpris, ravis et tous, je dis bien tous, viennent chercher un de tes frères. Carole Martinez ne doit pas douter, c’est normal d’avoir un coup de mou après un accouchement, on parle bien du baby blues. C’est juste le book-blues de l’écrivain. 

Est-ce qu’elle lisait pendant qu’elle t’écrivait. Puise-t-elle son énergie créatrice dans des romans qu’elle relit à l’infini ? De quoi est composée sa table de nuit ? A quoi ressemble la bibliothèque de Carole Martinez ? Tu pourrais m’envoyer une photo ?

[moins long silence de deux semaines et demi…]

…. Comme d’habitude, je dormais. L’hiver est rude. Mais ce matin, le soleil, m’a un peu secoué et un tapis de perce-neiges a poussé. Des livres, il y en a plein partout, ils poussent dans la boite aux lettres et Carole ne désherbe jamais. Elle n’a pas une bibliothèque, elle en a vingt, elle a des cartons et des piles de bouquins. Ça l’envahit et ça l’inquiète un peu. Mais c’est tout de même très beau tous ces livres.

Photo : Carole Martinez.

Quand elle écrit, elle lit et relit beaucoup d’essais, des textes d’historiens (Duby, Perrot, Zinc, Pastoureau …), de scientifiques, des ouvrages critiques (J.P. Richard, Bachelard …). Elle se nourrit pour arriver à se plonger dans un univers, pour y vivre. Elle cherche du réel pour mieux décoller. C’est ça, elle s’appuie sur la réalité pour atteindre le merveilleux. Elle lit très peu de romans en écrivant. Du Toni Morrisson et du Juan Rulfo pour le Cœur cousu, du Giono et Absalom, Absalom de Faulkner pour la Terre qui penche. Plus du théâtre : Claudel pour Du domaine des Murmures, La maison de Bernarda Alba pour Les roses fauves. Mais toujours des poèmes : Hugo, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Supervielle … 

Elle lit bien plus quand elle n’écrit plus. Elle lit par crises. C’est un problème, elle fait les choses par crises. Du genre, je ne fais plus que ça pendant quinze jours. Et puis souvent, elle oublie. C’est terrible d’oublier la moitié des choses comme ça.

Cher Roses fauves, une toute dernière question : sais-tu si elle travaille à un nouveau projet notre Carole ? La vois-tu tournoyer, ruminer, prendre des notes ? 

Eh oui ! Elle m’a abandonné. Elle ne m’a pas tenu la main bien longtemps et je dois vivre seul désormais. Elle m’a sevré plus vite que mes frères, même si je sais qu’elle ne les préfère pas. C’est juste que nous avons été confinés et qu’il lui a fallu s’échapper, reprendre la route, trouver un nouveau terrain de jeu pour traverser cette drôle de période qui s’allonge, s’allonge, comme le nez de Pinocchio. Elle m’a abandonné, un jardin en hiver ne demande pas beaucoup de soin, pourtant j’ai tout fait pour la retenir encore un peu, j’ai craché des roses jusqu’en janvier, j’ai accueilli une foule d’oiseaux, mais non malgré tous mes efforts elle est partie. Je la sais en Arles aujourd’hui. C’est là-bas qu’elle écrit, qu’elle suit des grues, des chevaux, des taureaux. Elle se goinfre de paysages pour installer sur cette terre mouillée une mère et sa fille, deux endormies, serrées l’une contre l’autre au milieu d’une terre plate comme la main et balayée par les vents, deux endormies qui mêleront leurs rêves, comme l’eau et la terre se mêlent dans ce paysage de marais, elle se dilue dans un monde saumâtre, j’espère qu’elle me reviendra un peu au printemps. Je suis trop fragile encore pour me passer d’elle. Je l’appelle, je l’appelle …

Moi, je ne t’ai pas oublié et c’est toujours autant d’enthousiasme que je parle de toi, de tes frères, de Carole, de cette manière si particulière qu’elle a de nous rouler dans la farine, de nous embarquer dans des histoires abracadabrantes qui nous font retrouver notre âme d’enfant. Merci Roses Fauves, merci d’avoir répondu à toutes mes questions….

Cécile.

Les roses fauves, Carole Martinez, 346 p. , 21€.

Je, d’un accident ou d’amour, Loïc Demey (éditions du Cheyne) – Entretien -Cécile

Photo : Cécile Coulette.

Bonjour Je, d’un accident ou d’amour, merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. On ne va pas faire semblant de se rencontrer pour la première fois, nous deux c’est un peu une histoire de longue date, un truc à l’ancienne, un truc qui dure et se bonifie avec le temps. Je me souviens de la première fois où j’ai rencontré ton auteur. T’étais son premier. Il était tout ému et fier de venir te présenter. Sa timidité m’a séduite et a aiguisé ma curiosité, et franchement, j’ai bien fait car j’ai tout de suite craqué : cette langue ! ce style ! cette histoire ! Tout m’a plu. Tout m’a conquise ! Et pourtant, moi, la poésie, Ghérasim Luca, ça ne faisait pas trois mais mille, je ne connaissais pas grand-chose et m’en tenais même à distance. C’est toi qui me permettras d’accéder et de découvrir cet univers et je voudrais de suite te remercier. Mais revenons-en à toi, à ta naissance. Te souviens-tu comment tout cela a commencé ?

Bonjour Madame…, euh Cécile, faut dire que je ne sais pas comment t’appeler, que surtout je suis troublé. C’est la première fois qu’on me parle, directement, certes on me touche, on me feuillette, on me regarde, me re-regarde, on m’empile, me caresse, mais personne ne prend le temps de m’adresser la parole. J’ai parfois l’impression de n’être qu’un objet. C’est toujours l’autre (l’auteur) que l’on questionne et, avouons-le, il ne dit pas toujours (souvent) des choses intéressantes, il réfléchit longtemps, ne se souvient plus et quand enfin ça lui revient, il radote. Alors tu fais bien, il vaut mieux me demander, à moi. Évoquons ma naissance, mon origine. Je vais te révéler un secret, un secret de famille : je n’ai pas vraiment été voulu. Pas que je n’aie pas été désiré par mon auteur, oh que non ! mais ma conception tient de l’accident, comme mon nom, mon titre. Il a commencé à m’écrire à partir d’une « technique » (que ce mot est laid) empruntée à Ghérasim Luca, un jeu de langue, un bouleversement de la grammaire, juste comme ça, pour voir où cela pouvait le mener. Je n’étais pas destiné à devenir un livre, un vrai, je ne devais être qu’une expérimentation. Et là, un horizon s’est ouvert, une mer, une lézarde dans les quelques certitudes de mon auteur qu’alors il lui fallait visiter, sonder, fouiller, happé par l’appel du vide. Tu dis que je t’ai permis de découvrir un univers, que je suis une sorte de passeur, je le fus aussi pour mon auteur. À mesure de mon écriture, il s’est mis à comprendre : le pouvoir et les possibilités de la langue poétique. Je suis l’enfant qui a fait voir et considérer autrement le monde à son parent. Je suis un regard neuf, un second souffle, le prime saisissement et une durable inspiration.

Merci cher Je… pour cette confidence, tu m’éclaires en effet bien mieux que Loïc Demey ne l’aurait fait. Je voudrais évoquer à présent ton fond qui me semble essentiel pour ton auteur, car son deuxième livre est empreint du même parfum : tous les deux vous parlez d’amour et de déclaration. As-tu suggéré à Loïc Demey de se lancer dans l’écriture de discours amoureux, des trucs clés en main genre « Mariez-vous façon Demey » ? Il ferait fortune. Assurément… Trêve de plaisanterie, l’amour est au cœur de tes pages, tu ne peux le nier. Qui a inspiré ton auteur ? Madame Demey ?

Mon auteur, qui peut-être souhaite cultiver un côté secret voire énigmatique, ne parle que très peu de lui, de sa vraie vie, dans le cadre des entretiens. J’ai bien tenté de lui forcer la main : « Quand même, c’est une interview de Cécile ! Tu lui dois tout, fais un effort ! » Sans résultat. Il faut dire qu’il ne pense pas que ce soit le sujet ni l’intérêt de ses écrits (à l’exception, il est vrai, de l’un de mes petits frères, destiné à la NRF et intitulé La preuve par l’écrit). Pour démonstration, son deuxième livre s’attache à la guerre et, sans vouloir ici le dénoncer, Loïc Demey n’a pas fait son service militaire et a une peur rouge du sang ; le troisième évoque la migration quand il a toujours connu le confort et la paix. En tant qu’ancien sportif, il botte en touche.

Photo : Cécile Coulette.

Pardonne-moi Je…, tu connais les journalistes et leur curiosité maladive à vouloir TOUT savoir. Respectons la pudeur de ton Loïc et transmets-lui mes excuses. Dis-lui bien que je l’aime. Fort. Archi fort. (Mais je n’ai pas dit mon dernier mot et dès que tout ce bazar de confinement et de gestes barrière sera réglé, je viendrai lui tendre un piège avec une bouteille de mirabelle faite maison et m’en irai le cuisiner aux petits oignons…) Je…, tu as tout de même raison, la guerre, les questions migratoires sont des sujets qui touchent ton créateur autant que l’amour et la passion. J’aime d’ailleurs son engagement. Penses-tu que la littérature et la poésie peuvent changer les mentalités ? Un livre peut-il sauver le monde ?

Mon auteur me fait dire qu’il t’aime autant que tu l’aimes, qu’il aimerait te le chanter sur une chanson de Julien Doré*, et qu’il te pardonne tout (à l’exception de deux choses : 1/ ton souhait de vouloir SANS CESSE faire des lectures musicales costumées* et 2/ ton départ* – ta fuite, ton abandon, ta fugue, ton évasion, ta désertion – à Lyon qui, comme tu le sais, l’a laissé dans un piteux état). Il remonte lentement la pente glissante mais en garde une cicatrice et des acouphènes type cacophonie à la trompette*. Un livre peut-il sauver le monde ? La question est directe, idéaliste, romantique. Non, comme une goutte d’eau ne fait pas une rivière. Mais des milliers de milliers de milliers de gouttes d’eau offrent à cette rivière de passer l’été, aussi de sortir parfois de son lit et de modifier un paysage. Aux côtés de l’engagement politique, du combat associatif, du vote, du refus ou de l’accord (il faut, aussi), de la manifestation de nos idées, le lieu de résistance et de création qu’est la poésie comme l’endroit de témoignage fictionnel que permet la littérature, la poésie et la littérature, puisque tu les distingues, participent à ce mouvement en touchant émotionnellement les consciences et surtout, ce que croit et tente de réaliser mon auteur, les inconsciences.

Je…, tu es un sentimental. C’est pour ça qu’on s’est de suite entendus, sauf pour les lectures costumées. Ne soit pas si étriqué, on dirait ton père ! Tu sais que je suis libraire. Tu m’as vue me démener et te placer d’autorité entre les mains de tous ceux qui ne te connaissaient pas encore. Toi et tes deux frangins, « D’un cœur léger » et « La Leçon de sourire ». Et je découvre qu’en mars une nouvelle naissance est attendue ! Et tu ne dis mot. Tu ne dis rien. C’est quoi cette rétention d’information ? S’il te plaît raconte où je te retire de ma table (oui, c’est une menace) et je te renvoie fissa dans les greniers de Cheyne éditeur ! Qu’est-ce donc que ce livre qui va arriver ? Un nouvel éditeur ? Une nouvelle histoire ? Un nouveau départ ? Je suis toute ouïe.

Je te reconnais bien là, dans tes habits de maître-chanteuse… Moi qui devais garder secret ce prochain et heureux événement, tu ne me laisses guère le choix. Au risque de finir dans un carton de la cave humide de ta villa lyonnaise. Les ragots ragotent que quelques auteurs – ô combien talentueux – goûtent en ce moment aux parfums glaciaux de tes oubliettes. Je sais que le petit dernier me ressemblera. Déjà, son prénom : « Aux amours ». Je ne dis pas qu’il aura mes yeux, mon caractère, mon rythme et ma langue, non, ce serait une mauvaise idée. À chacun sa personnalité. Il détiendra sa logique, sa propre audace, sa raison d’être en poursuivant le chemin serpentueux de la rêverie amoureuse. Le cadre : un homme attend une femme qui tarde à se montrer. Et ce qui ne vient pas, il ne faut pas hésiter à l’inventer, à l’imaginer, pour encore le vouloir, pour encore y croire. Ce livre paraîtra chez Buchet/Chastel avec le printemps. Mon auteur n’a toutefois pas l’intention de déménager, de s’éloigner de Cheyne Éditeur. Il a eu besoin de chercher un nouvel équilibre, il se sentait vaciller. Un pied en Haute-Loire et l’autre à Paris, un pas vers la poésie et l’autre en direction du roman. Ainsi il lui plairait que marche et déambule son écriture.

Pourrais-tu nous faire découvrir un extrait ?

Bien entendu !

je ne sais rien de vous ne connaissez rien de moi, je vous suppose, je vous présume, je vous soupçonne autant que je vous cherche, je donne du brillant à vos cils, je prête du rose à vos tempes, j’ajoute des grains de beauté aux crêtes aiguës de vos épaules, une bouche à votre sourire, une voix de chardonneret aux remous de votre langue, demain vos paroles, votre visage et votre silhouette se seront effacés alors je vous inventerai encore, je vous chercherai encore, je vous attendrai ailleurs et nous nous retrouverons comme si jamais nous ne nous étions quittés, vous serez une autre déambulant dans une nouvelle histoire, la même mais au cœur d’une scène différente que je façonne, inlassablement, jusqu’à ce que vous consentiez à m’apparaître…

Je…, ton père a décidément un talent fou. J’ai hâte de faire lire la suite aux lecteurs, lire, hâte de déclamer des bouts à haute voix dans la librairie. Vivement le 04 mars !

Merci Je pour cet entretien réalisé à distance. Aire(s) Libre(s), à vous les studios !

* Suite à la sortie de Je, d’un accident ou d’amour, l’auteur proposa à la libraire d’imaginer, d’inventer et de monter des spectacles autour de la poésie et plus largement de la lecture à haute voix. Il s’en suivra 7 créations (dont une musicale avec biniou, guitare et trompette…) qui connurent un certain succès dans le Grand Est. A chaque nouveau projet, la libraire suggéra le déguisement, suggestion toujours rejetée. Une des répétitions fut annulée au dernier moment pour cause de concert de Julien Doré, apportant par là même l’information des goûts musicaux de l’auteur d’habitude particulièrement secret sur sa vie privée. Ainsi Loïc Demey aime chalouper son long corps au rythme des chansons de Julien…. Les 7 créations n’ont pas eu de suite pour l’instant pour cause de déménagement de la libraire dans le Centre Est.

Cécile.

Je, d’un accident ou d’amour, Loïc Demey, Cheyne Éditeur, 44 p. , 17€.

Mathilde ne dit rien, Tristan Saule (Le Quartanier) – Aurélie, Cécile et Hélène

Mathilde ne dit pas grand chose, c’est vrai, mais Mathilde n’hésite pas à agir quand il est question d’aider son prochain. En une semaine, sa vie terne et bien réglée depuis 12 ans va prendre un tournant inattendu, faisant ressurgir un passé qu’elle avait pris grand soin d’enfouir.

La première scène du roman est renversante. La tension énorme qui y règne nous plonge immédiatement dans un état fébrile : on s’accroche au livre très fort, on tourne les pages à toute vitesse, on attend que tout bascule. On fait connaissance avec Mathilde en de bien étranges circonstances et on s’étonne d’être aussi vite attaché à elle.

Elle habite au-dessus de la Place carrée, dans un quartier où son emploi de travailleuse sociale lui attire de nombreux appels à l’aide. Quand Nadia, sa plus proche voisine, vient la chercher en lui expliquant la situation inextricable dans laquelle sa famille se trouve, Mathilde sait que cette fois-ci un cadre légal ne pourra en rien être utile pour les sortir de là.

Derrière sa stature imposante, son besoin de passer inaperçue, ses petits signes de têtes qui en disent long et son angoisse étonnante de voir le soleil s’éteindre, c’est une détermination sans faille et un coeur tendre qui se cachent.

Elle n’aimerait sans doute pas ça Mathilde mais on a qu’une envie en terminant cette lecture : pouvoir la serrer fort dans nos bras et l’aider à se reconstruire.

Bravo à l’auteur ! Ce roman fera assurément partie de ceux que je défendrai le plus dans cette rentrée de janvier. A la fois profondément sombre et incroyablement lumineux, je suis sûre que ce livre vous fera totalement chavirer.

Aurélie.

Mathilde ne dit rien et aimerait ne rien faire non plus, vivre égoïstement sans se soucier outre mesure des autres. Sauf que Mathilde a des yeux et surtout une conscience. Et puisque l’injustice gagne du terrain au pays des invisibles, Mathilde ne dit toujours rien mais décide d’agir. Et Mathilde prend les armes… C’est noir, l’écriture est directe et, maligne, t’agrippe à te rendre addict. Je défie quiconque de réussir à abandonner Mathilde en cours de route. Mathilde est un bulldozer, Mathilde n’est pas là pour vous séduire, elle fonce, elle défonce et le lecteur ne peut que tomber sous le charme de celle qui ne nous demandait rien, surtout pas d’être sous les projecteurs et encore moins d’être aimée. Mathilde, tu es notre héroïne justicière des temps modernes. Mathilde, tu as beau vouloir rester dans l’ombre, tu nous colles à la peau. Mathilde, tu rejoins mon panthéon des personnages de romans préférés. Mathilde, j’ose te le dire, là, au risque que tu m’en retournes une en retour : Mathilde, je t’aime.

Cécile.

Je crois que je n’oublierai pas Mathilde. Il restera toujours au moins quelques bribes d’elle dans mon cerveau, même quand d’autres lectures se seront empilées dans mes souvenirs. Mathilde, elle s’impose à toi. Comme la scène d’ouverture de ce roman, qui te laisse un peu sans souffle, tant la tension est maîtrisée. Mathilde et son peu de mots prononcés à voix haute, Mathilde et cette droiture, Mathilde et son sens de l’entraide, quitte à ce qu’il se retourne contre elle. Une femme qui se fait la plus discrète possible mais dont la force de caractère, la patience, la fragilité te sautent à la gueule. Une femme qui observe et côtoie l’injustice sociale tous les jours. Dans son immeuble, son quartier, son travail. Mathilde ne dit rien mais refuse de fermer les yeux et de faire comme si elle n’avait pas vu. Elle agit, sans rien dire, sans rien demander en retour. Si ce n’est peut-être qu’on la laisse tranquille, retrouver sa routine rassurante. Pourquoi est-elle comme ça Mathilde ? Quelques chapitres remontent son histoire, de quoi avoir encore plus envie de serrer Mathilde dans ses bras, de boire un café en sa compagnie en silence. Parce qu’elle préfère ça.

Ce roman signe le premier volet d’une série se déroulant dans le même quartier, celui de la place carrée. Et savoir que peut-être dans le tome 2, je vais retrouver Mathilde me remplit de joie, et d’une très légère impatience aussi. Surtout, si Idriss, l’observateur, est encore là.

Hélène.

Mathilde ne dit rien, Tristan Saule, Le Quartanier, 328 p. , 20€.

Le Sanctuaire, Laurine Roux (éditions du Sonneur) – Entretien – Cécile

Note de la direction : la tache à gauche des 4 oiseaux ainsi que les coins cornés sont dus à la pratique de lecture de Cécile qui ne lit pas proprement et non à une volonté esthétique de la maison d’édition.

Monsieur le Sanctuaire,

C’est un immense honneur pour moi que vous acceptiez de répondre à mes questions. Tout d’abord, je tenais à vous dire à quel point je vous trouve beau. Sublime même. Ce ciel ennuagé, ces 4 oiseaux au loin… Ça attrape le regard, déclenchant chez le futur lecteur que je fus un rêve d’évasion et de liberté mélancolique. De la haute couture ! Qu’en pensez-vous, vous ? Votre costume vous plaît ? Vous y êtes à l’aise ? Est-ce confortable ? On sent que c’est du sur-mesure, non ?

Chère Cécile, l’honnêteté me contraint à vous avouer une petite faiblesse : là où mon sérieux me pousse à affirmer que nous devrions séduire le lecteur pour nos qualités intrinsèques, nous présenter à lui dans nos tenues d’Eve (que celui qui n’a jamais été trompé par une couverture affriolante laissant apparaître, une fois le costume tombé, un corps malingre et négligé, me jette la première pierre), je dois le concéder ; j’aime les belles robes, je suis sensible aux matières, aux couleurs, aux papiers ; le mien, du Munken Polar Rough 300g, roule sous le doigt avec un léger grain, accroche les contrastes et à peine ai-je essayé ce tissu de nuages brodé que je n’ai plus voulu le quitter. D’autant plus que les quatre oiseaux en broche ont une élégance folle. J’ai été gâté par Sandrine, ma costumière. Il faut dire qu’elle savait mon auteure exigeante en la matière, je ne dirais pas pénible, mais volontiers regardante. C’est d’ailleurs un peu sa marque de fabrique, son penchant vétilleux pour le détail, mais je m’éloigne, pardon, porté par le mouvement des nuages qui passent.

Vous êtes le deuxième enfant de Laurine Roux.  Vous avez cette même tache de naissance en forme de grenouille sur le ventre… Pas une place facile et pourtant vous irradiez littéralement le terrain. Vous êtes sous les sunlights depuis début août, le premier sur les tables des libraires et toujours en tête de gondole partout.

Eh oui, je suis un cadet et serai toujours le petit frère d’ Une immense sensation de calme. Heureusement, je m’entends bien avec lui. Au début, il me semblait très grand, immense même, comme son nom l’indique. Et à vous, je peux le confesser, il me faisait un peu peur. Je craignais qu’il me fasse de l’ombre. Très vite il s’est montré bon frère. Il a su me laisser de l’espace, n’a pas passé son temps à me faire la leçon, à jouer les anciens combattants. Bref, j’ai découvert la vie, les coulisses de l’écriture et le grand bain des lecteurs comme je l’entendais, en fixant mes propres règles du jeu, et il avait l’air content de cela. C’est notre auteure qui avait peur qu’on se chamaille. Elle est un peu angoissée alors elle craignait qu’on se jalouse, elle avait peur qu’on ne se sente pas aimé chacun pareil. C’est agaçant cette sollicitude. Ce que les parents peuvent être étouffants ! Heureusement, notre gestation et notre mise à bas a coûté tellement de temps et d’énergie à notre auteure qu’elle a été soulagée de nous voir voler de nos propres ailes. Elle nous fiche la paix. Son truc c’est de sans cesse répéter que nous sommes les maîtres de notre propre existence, qu’elle n’a aucune autorité sur nous. Son côté libertaire.

Quant à cette tache de naissance sur notre ventre, il s’agit d’un crapaud sonneur. J’ai la prétention de penser qu’il s’agit d’une marque de choix. Je ne dirais pas de noblesse parce que je la partage avec d’autres garnements qui ne sont pas des enfants de chœur – Jack London, François Morel, Marc Villemain, Jim Tully – disons qu’il s’agit d’un signe de reconnaissance. Cela veut dire qu’on a eu la chance d’atterrir un jour rue Saint-Romain à Paris. Là-bas, il y a tout un tas de gens très fins et élégants. Des éditeurs, des traducteurs… Ils s’occupent de nous, nous toilettent, nous habillent, puis nous relâchent dans la nature. Nous portons tous cet amphibien comme totem depuis notre séjour chez eux.

Photos : Cécile Coulette

Revenons au début quand Laurine commençait à vous imaginer, quand vous n’étiez encore qu’un embryon d’idée. Vous vous souvenez ?

Oui, c’est un peu flou, j’ai la sensation d’un flottement dans du liquide amniotique. J’apparaissais par bribes, sous forme d’images, de tensions, d’abord de temps en temps, puis suffisamment pour que mon auteure me repère. Je ne savais pas à l’époque que j’allais exister. Elle non plus. Je faisais juste partie de ses pensées, de ses obsessions du moment. Elle venait de s’installer dans une maison paumée au milieu des montagnes. Elle passait beaucoup de temps à réfléchir à la question des limites, des murs. Je crois que je suis né de ses questionnements intimes en tant que mère, de sa peur du monde, sa volonté d’en protéger ses enfants tout en ayant un désir fort qu’ils goûtent ce que ce monde si mauvais fût-il leur offrait. Très vite je suis devenu une histoire. Elle est comme ça, mon auteure, dès qu’elle a une obsession, elle se raconte des histoires dans sa tête et les écrit.

Elle écrivait ou ruminait l’idée dans sa tête ? Elle avait des carnets ? Comment travaille-elle ? Ordinateur, carnet, feuilles volantes, post-it, enregistrement ? Tous les jours de manière studieuse ou complètement décousu ? Dans une cabane ? Dehors en plein vent ?

Elle m’a conçu dans un fichier qu’elle a tout de suite appelé lesanctuaire.doc. Je n’ai que très rarement été élaboré sur le papier. J’ai grandi au fur et à mesure, elle revenait jour après jour sur ce qu’elle avait écrit la fois précédente, le travaillait jusqu’à ce qu’elle soit surprise par ce qu’elle lisait, que ça lui semble meilleur que ce qu’elle avait jamais eu l’idée d’écrire en première intention. Elle avance comme les couturières font des points-arrière. Quand je l’accompagne dans son sac, lors de rencontres en librairie ou dans des bars, je l’entends souvent dire que c’est moi qui ai grandi à son insu. Je ne veux pas faire mon intéressant, mais je pense qu’elle a raison. Quand ça avançait bien, elle n’était plus vraiment là, plus assise sur son lit, dans la chambre aux volets clos, les signes avançaient sur l’écran avec facilité, ses doigts animés par une force qui la dépassait un peu. Elle avait l’air très contente quand cela arrivait. Un peu comme lorsqu’elle boit quelques verres de vin. Je me sentais fort, moi. Et ce sont des parties de mon corps auxquels les éditeurs et elle n’ont que très peu touché. De temps en temps, elle avait de bonnes idées, sous la douche ou en conduisant sur l’autoroute, mais comme elle n’avait rien pour noter ou enregistrer, je n’en suis pas équipé. Elle dit que de toute manière, une idée qui ne résiste pas au temps, qui ne revient pas, c’est qu’elle ne vaut pas le coup.

Je peux dire que je suis un enfant de l’ombre et du silence. Elle m’a écrit dans sa chambre, souvent dans l’obscurité, éclairée par le feu. J’ai aussi eu une poussée de croissance à Marseille, l’été 2019. Elle s’était enfermée dans la maison d’une de ses meilleures amies, pendant une semaine. Exprès pour me bichonner ! Comme elle est un brin monomaniaque elle était 20h/24h sur mon dos. Elle mangeait trois tomates sur le pouce et hop, au boulot. J’aurais bien aimé aller voir la mer, mais elle n’a fait que me triturer.  

Et au final, vous ressemblez à l’idée de départ ? Ou vous avez subi des transformations ?

Je crois que je ressemble à l’idée qui flottait au départ dans la tête de mon auteure, au désir qu’elle avait de moi. Mais que pour y arriver, je suis passé par un milliard de minuscules opérations et transformations.

Cher Le Sanctuaire, Laurine vous a écrit en 2019, tu parais au lendemain du premier confinement, et ton histoire, mine de rien, est troublante puisqu’elle fait étrangement écho à ce que nous vivons… Comment vis-tu ce télescopage tel un uppercut entre fiction et réalité ? Ça donne un tantinet le vertige, non ?

Je suis né d’un vertige, d’une ligne de crête ; je l’ai plus ou moins évoqué en racontant ma naissance, en parlant de cette arête sur laquelle dansait mon auteure en tant que mère, avec d’un côté l’absolue nécessité de protéger ses enfants et de l’autre l’impérieux devoir qu’ils déploient leurs ailes. Mon destin est lié au tournis, au frisson… Et c’est avec le même étourdissement que la réalité est venue se frotter à mes entrailles en mars 2020. Mon auteure et ses éditeurs se penchaient sur mes dernières retouches, bistouri et fil à recoudre en mains. J’allais bientôt rejoindre la salle de réveil. Et puis il y a eu cette pandémie, en écho troublant avec ce que mon auteure avait imaginé : une famille recluse dans une cabane pour se protéger d’un virus transmis par les oiseaux, un huis-clos, la peur qui gouverne… Je n’ai pas craint cette collusion. Il y a une très grande dame qui s’appelle Marie-Hélène Lafon (parfois, je jalouse un peu ses enfants… mais chut… Laurine ne doit pas savoir que je fais mon Œdipe). Elle dit que les romans sont des sismographes. Qu’ils enregistrent les mouvements enfouis du monde. Je veux bien le croire. Le corps de mon auteure capte des plis du temps, de l’actualité, de la société, les mémorise dans sa chair. Cela se passe à son insu. Ce qu’elle vit, ce qu’elle lit et voit, le monde et ses désordres tels qu’ils lui arrivent créent des secousses. Elle bisque, tremblote, titube, vibre, frétille ou chauffe de l’intérieur quand elle n’est pas fendue en deux par une nouvelle : cela laisse des traces dans son corps. Ce qui est allé jusqu’à l’os, ce qui s’est incrusté dans son muscle, voilà le matériau avec lequel elle se met en écriture comme on se met en mouvement. C’est une affaire organique, en prise directe avec le monde tout en étant on ne peut plus intime. Alors j’aime ce vertige à la manière du soleil à la surface de l’eau ; ce n’est pas tout à fait le soleil mais c’est un peu de lui en fractales.

Cher Sanctuaire, merci pour tout, merci du fond du cœur, merci d’exister. Je suis libraire vous savez et c’est pour ce genre de texte que j’aime faire ce métier, car au milieu des livres qui semaine après semaine viennent envahir l’espace exiguë des librairies sans que nous, libraires, n’arrivions à en contrôler sereinement le flux, je m’accroche à vous et quelques autres comme à un phare qui m’empêche d’être noyée sous ces tsunamis livresques incessants. Je refuse de céder votre place à une nouvelle nouveauté. Un livre aimé n’a pas de date de péremption ! Je, Cécile Coulette, libraire du Centre Est, avoue une fidélité sans faille aux livres qui me bouleversent. Dans ce monde moderne du volatile , je sais cet aveu quelque peu vintage, mais je le revendique.

Cécile.

Résumé :

« Le Sanctuaire : une zone montagneuse et isolée, dans laquelle une famille s’est réfugiée pour échapper à un virus transmis par les oiseaux et qui aurait balayé la quasi-totalité des humains. Le père y fait régner sa loi, chaque jour plus brutal et imprévisible.
Munie de son arc qui fait d’elle une chasseuse hors pair, Gemma, la plus jeune des deux filles, va peu à peu transgresser les limites du lieu. Mais ce sera pour tomber entre d’autres griffes : celles d’un vieil homme sauvage et menaçant, qui vit entouré de rapaces. Parmi eux, un aigle qui va fasciner l’enfant… »

Le Sanctuaire, Laurine Roux, éditions du Sonneur, 147 p. , 16€.