Un samedi en BD – Gost 111, Eacersall, Scala, Mousse (Glénat) – Yann

Récompensée en 2021 à Angoulême par le Fauve du Polar SNCF, cette BD à six mains vaut largement le détour pour tout amateur de noir qui se respecte. Si l’on connaît Marion Mousse (pseudo de Pierrick Pailharet) au dessin depuis une vingtaine d’années et autant d’albums parus chez divers éditeurs, c’est ici un coup d’essai pour ses complices Mark Eacersall (scénariste venu de l’audiovisuel) et Henri Scala, pseudo derrière lequel se dissimule un commissaire au parcours prestigieux (dixit son éditeur). Le moins que l’on puisse dire de ce premier album est qu’il en appelle d’autres tant la qualité est au rendez-vous au scénario comme au dessin.

« Père modèle mais sans emploi, Goran Stankovic accepte un job véreux, se fait arrêter et n’a d’autre choix que de collaborer en devenant « indic ». Coincé entre truands et police, dans un monde de manipulations, Goran va devoir jouer un double jeu périlleux pour s’en sortir. » (4ème de couverture).

Accrocheur dès les premières pages, Gost 111 convainc par son réalisme et la sècheresse de son propos. À travers le parcours de Goran, précipité bien malgré lui dans des magouilles et des affrontements qui le dépassent, se dessine la difficulté de rester du bon côté de la loi quand on a une fille et une mère à nourrir et plus d’emploi pour gagner péniblement quelques euros. Alors, la proposition d’Alex, commissaire à la PJ, tombe à pic …

Alex et ses relations « compliquées » avec la hiérarchie, Alex et ses coups tordus, Alex le manipulateur sans scrupule … C’est autour de lui que se déploie l’intrigue et que tournent les protagonistes du récit. C’est par lui que Gost 111 gagne en crédibilité, et par la représentation des luttes de pouvoir au sein du commissariat, des compromis et des cachotteries qui jalonnent chaque étape de l’enquête. Nul doute qu’à ce titre l’expérience d’Henri Scala (contentons-nous du pseudo) ait été précieuse pour accentuer le réalisme cru de l’album.

Bâti sur un récit parfaitement maîtrisé, Gost 111 bénéficie du trait sec et précis de Marion Mousse qui excelle dans les ambiances un peu glauques et livre également de sacrées planches quand le scénario prend un coup d’accélérateur. L’autre versant de l’histoire, le côté intimiste de la vie de Goran apporte un contrepoint tout aussi réussi, tendre et touchant. C’est également sur cette ambivalence que s’appuient les deux scénaristes et les interactions entre les deux mondes de Goran apportent indéniablement de la tension à l’ensemble.

Le jury d’Angoulême a eu le nez creux en récompensant Eacersall, Scala et Mousse pour ce récit dont les 200 pages filent à toute allure. On espère désormais que cette éclatante réussite leur donnera envie de renouveler l’expérience, le noir leur va si bien.

Yann.

Gost 111, Eacersall / Scala / Mousse, Glénat, 196 p. , 22€50.

La fuite du cerveau, Pierre-Henry Gomont (Dargaud) – Yann – Un samedi en BD

Pierre-Henry Gomont s’est définitivement imposé sur la scène de la BD française avec ses trois derniers albums, Pereira prétend (Sarbacane – 2016), Malaterre (Dargaud – 2018) et La Fuite du cerveau (Dargaud – 2020). Il y conjugue l’art de raconter des histoires et un talent graphique certain.

S’attaquant cette fois à un registre plus léger, pour ne pas dire burlesque, il propose avec cette Fuite du cerveau un album résolument vif et fantaisiste, rythmé par des péripéties drolatiques.

Le 18 avril 1955, quelques heures après la mort d’Albert Einstein, Thomas Stolz est chargé d’autopsier le célèbre physicien. Décidant délibérément de passer outre aux dernières volontés d’Einstein qui souhaitait être incinéré afin que nul ne puisse idolâtrer ses ossements, Stolz retire et pèse le cerveau puis le découpe, en garde quelques morceaux et en donne d’autres à des pathologistes reconnus afin d’essayer de percer l’origine du génie allemand.

Pierre-Henry Gomont.

S’appuyant sur ces faits historiques avérés, Gomont choisit le ton de la comédie survitaminée : les protagonistes s’engueulent, les portes claquent, le FBI s’en mêle et, cerise sur le gâteau, Gomont ressuscite Einstein qui va accompagner Stolz dans ses pérégrinations à visée scientifique. Faisant de Stolz un personnage porté par l’ambition et une intelligence parfois limite, il livre un récit sans temps mort dans lequel chacun cherche à mettre la main sur le cerveau dérobé.

Pierre-Henry Gomont.

On se réjouira du plaisir manifeste qu’a pris Pierre-Henry Gomont à la réalisation de cet album, tant par l’allure effrénée du scénario que par la fluidité de son dessin, que l’on sent plus libre, moins « soigné », peut-être, que dans ses précédents albums mais tout aussi efficace. La cohérence entre forme et fond fait de cette Fuite du cerveau un petit bonheur de lecture que l’on a l’impression de partager avec son auteur.

Pierre-Henry Gomont.
Pierre-Henry Gomont.

Yann.

La Fuite du cerveau, Pierre-Henry Gomont, Dargaud, 192 p. , 25€.

Mégantic, un train dans la nuit, A.M. Saint-Cerny et C. Quesnel (Écosociété) – Yann – Un samedi en BD

« Tôt dans la journée du 6 juillet 2013, un train à la dérive transportant 72 citernes remplies de pétrole brut déraille près du centre-ville de Lac- Mégantic, au Québec, causant ainsi l’explosion des citernes et l’inflammation du pétrole. L’événement cause la mort de 47 personnes et la destruction de plusieurs bâtiments et infrastructures du centre-ville. Quatrième catastrophe ferroviaire de l’histoire du Canada en termes de morts causées, le déraillement entraîne des changements dans les règles de sécurité liées au transport ferroviaire et mène à des poursuites judiciaires contre l’entreprise et les employés impliqués dans l’accident. Plusieurs années après le déraillement, la reconstruction se poursuit et bien des résidents de la ville demeurent en proie au stress post-traumatique. » – Source : thecanadianencyclopedia.ca

Les premiers intervenants sur le site après l’accident. (Avec la permission du Bureau de la sécurité des transports du Canada/flickr, CC).

Présentée par son éditeur comme « auteure, recherchiste et militante », Anne-Marie Saint-Cerny est arrivée à Lac-Mégantic cinq jours après le drame. Au bout de plusieurs mois de rencontres et d’investigations, elle a publié un essai, Mégantic, récompensé par trois prix littéraires québécois, soulignant la qualité de son travail. L’idée d’adapter cette enquête sous forme de BD n’était sans doute pas une évidence mais on conviendra bien volontiers que le résultat est à la hauteur des enjeux, emmené par les superbes illustrations de Christian Quesnel. Il y a d’ailleurs ici un indéniable paradoxe dans le fait de parvenir à donner une certaine beauté formelle à des images extraites de cette tragédie mais il contribue à donner du poids à cet album.

Christian Quesnel.

Dans une postface intitulée Mégantic, le triste récit d’un conte capitaliste parfait, Anne-Marie Saint-Cerny souligne que, dès les premières heures après l’accident commençait à émerger un réel décalage entre les infos et discours officiels et la réalité objective des faits. Puisqu’il était si facile de désigner un coupable et de le jeter en pâture aux médias, l’explication officielle fit donc porter au conducteur du train l’entière responsabilité de la catastrophe. Mais comment un homme seul aux manettes d’un convoi de 72 wagons chargés de pétrole aurait-il pu empêcher l’accident ? Cette politique du one man crew mise en place par certaines grandes compagnies ferroviaires avait pour seul but de faire des économies, quitte à ce que ce soit sur le dos de la sécurité.

Christian Quesnel.

Récit parfaitement accablant dans lequel les vrais responsables sont clairement désignés, Mégantic, un train dans la nuit est une enquête qui ne peut inspirer que révolte et dégoût devant l’attitude des hommes politiques et des chefs d’entreprise de l’époque. Thomas Harding, le conducteur du train, est la seule personne a avoir écopé d’une peine de prison… Pendant ce temps, le gouvernement du Canada, responsable de l’industrie ferroviaire, a refusé toute enquête publique sur la tragédie. Quant aux compagnies, dont la puissante CP, à l’origine de cette histoire, elles continuent à s’auto-réglementer et à s’auto-surveiller, menant elles-mêmes les enquêtes sur leurs dysfonctionnements quand il y en a, en toute liberté et en empêchant dans les faits toute investigation sérieuse …

Anne-Marie Saint Cerny et Christian Quesnel – Photo: Adil Boukind Le Devoir.

Loin de ne jouer que sur l’émotion et la colère, Mégantic, un train dans la nuit tire sa force de l’accumulation de faits indéniables, d’extraits de discours d’hommes politiques et de chefs d’entreprise qui, lorsqu’on les assemble, offrent un tableau effroyable de ce que devient l’économie capitaliste quand on en pousse les principes à bout, au mépris de la vie humaine. Et même si des voix demandent encore que justice soit faite, conscientes que le coupable qu’on leur a désigné est une victime comme elles, les vrais responsables continuent leurs exactions avec l’assentiment du gouvernement.

Christian Quesnel.

Yann.

Mégantic, un train dans la nuit, A.M. Saint-Cerny / C. Quesnel, Écosociété, 96 p. , 22€.

Nada, Cabanes/Manchette (Dupuis) – Yann – Un samedi en BD

Entre 1971 et 1981, Manchette créa rien de moins que le néo-polar, appellation qu’on lui doit car on n’est finalement jamais si bien servi que par soi-même. La messe était dite, il ne publia plus aucun roman de son vivant et préféra se consacrer à l’écriture de chroniques sur le roman noir, de critiques de cinéma, domaine dans lequel il se distingua également en tant qu’adaptateur, scénariste et dialoguiste.

Max Cabanes.

10 ans, cependant, lui suffirent pour laisser une poignée de classiques inoubliables, parmi lesquels La Position du tireur couché, Le petit bleu de la côte Ouest, Ô dingos ô châteaux, L’affaire N’Gustro et Nada, dont l’adaptation en BD par le tandem Doug Headline (fils de Manchette) et Max Cabanes nous occupe aujourd’hui.

Max Cabanes.

Paris, début des années 1970. Un groupuscule anarchiste décide de frapper un grand coup en kidnappant, en plein Paris, l’ambassadeur des États-Unis, profitant d’une visite incognito de ce dernier dans un bordel. Mais, bien sûr, rien ne se passe comme prévu et la ferme isolée dans laquelle se sont réfugiés les activistes et leur victime est vite repérée par les forces de l’ordre. À leur tête, le commissaire Goémond, chargé de l’enquête …

Max Cabanes.

Habité par des personnages forts et particulièrement bien incarnés par le dessin de Cabanes, Nada, au-delà de l’intrigue initiale plutôt ténue, s’appuie sur l’amitié indéfectible que se portent deux des protagonistes, Épaulard et Treuffais. L’un a choisi de participer au coup, le second s’est abstenu. C’est sur ce désaccord majeur que Manchette pose la question de l’engagement politique quand il bascule dans la violence révolutionnaire.

Max Cabanes.

Aussi connu soit-il pour ses opinions d’extrême gauche, Manchette ne se livre pas pour autant à une apologie de l’action armée, loin s’en faut. À ceux qui le soupçonneraient de sympathie pour le terrorisme, il faut faire lire ces lignes extraites de son Journal 1966-1974 :

« J’ai eu ce soir une discussion intéressante avec Melissa qui, de fait, pensait que mes personnages de desperados étaient en quelque mesure des « héros positifs ». J’ai tâché de la détromper en exposant qu’ils représentent politiquement un danger public, une véritable catastrophe pour le mouvement révolutionnaire. J’ai exposé que le naufrage du gauchisme dans le terrorisme est le naufrage de la révolution dans le spectacle. »

Max Cabanes.

Noir, très noir, le roman de Manchette ne perd rien dans cette splendide adaptation qui doit autant au dessin de Cabanes qu’ à la façon dont Doug Headline a su préserver les désillusions et l’humour à froid de son père. Efficace dans les les scènes d’action, le récit laisse néanmoins la part belle aux atermoiements moraux et idéologiques des personnages sans jamais tomber dans l’abscons. De plus, Cabanes recrée à merveille l’ambiance des années 70, la France Pompidou, grâce à la finesse de son trait ainsi que par ses choix de couleurs.

Max Cabanes.

Cette réussite sur tous les tableaux peut également s’expliquer par le fait que les deux hommes avaient déjà travaillé ensemble sur une adaptation de Manchette : Fatale. Et ils ont récidivé depuis avec La Princesse du sang et Morgue pleine.

Il serait dommage de bouder son plaisir et de passer à côté de ces ouvrages qui, en plus de remettre en avant l’oeuvre immortelle de Manchette, le font avec une classe que n’aurait sans doute pas reniée leur auteur.

Yann.

Nada, Cabanes/Manchette/Headline, Dupuis – Aire Libre, 188 p. , 29€95.

J’ai tué le soleil, Winshluss (Gallimard BD) – Yann – Un samedi en BD

S’il est encore peu connu du grand public, Winshluss (a.k.a. Vincent Paronnaud) jouit d’une réputation plus que flatteuse dans le monde de la B.D. depuis une bonne vingtaine d’années. Auteur au talent protéiforme, il a créé des albums visuellement époustouflants, parmi lesquels une incroyable adaptation muette de Pinocchio (Les Requins Marteaux), à des kilomètres de la vision proposée par Disney et qui lui valut le Fauve d’Or à Angoulême en 2009, ou Dans la forêt sombre et mystérieuse (Gallimard BD), récompensé par la Pépite d’Or du salon jeunesse de Montreuil en 2016.

C’est chez l’éditeur farouchement indépendant Les Requins Marteaux qu’il a fourbi ses armes et c’est sur le site de cet éditeur que l’on a trouvé ces quelques lignes qui nous semblent résumer à merveille son travail :

« Quelque part entre Walt Disney, Tod Browning et Phillipe Vuillemin, il a fantasmé des supermarchés, des parc d’attractions, des musées, des films de zombies, des studios d’animation. Il les a pervertis et magnifiés dans un même élan. Autodidacte et touche à tout, des fanzines palois aux galeries parisiennes, en passant par la cérémonie des Oscars, il traverse les milieux tel un monsieur muscle de fête foraine, tordant les médium sur la place publique, faisant se rejoindre les extrêmes, le joyeux et le cynique, le foutraque et la cohérence, le populaire et l’underground. »

© Winshluss / Gallimard BD

Avouons-le, un ouvrage qui cite en exergue cette phrase d’Arthur Adamov, « (…) le seul problème est de savoir comment utiliser ses névroses« , ne peut que nous interpeller. Découpé en deux parties, le récit commence donc par « Après … », chapitre dans lequel le lecteur suit les errances d’un homme solitaire au sein d’un monde ravagé par une épidémie foudroyante, dans lequel survivent tant bien que mal quelques individus. Souvent trash et quasi muettes, les 100 premières pages mettent en scène un univers post-apocalyptique qui évoquera bien sûr les grands classiques du genre, à commencer par La Route de Cormac McCarty ou Je suis une légende de Richard Matheson.

© Winshluss

La seconde partie du récit, logiquement intitulée « Avant … » pose les prémices de la catastrophe et livre surtout le portrait halluciné de Karl, psychopathe rencontré plus tôt. Misanthrope carburant aux amphets, Karl perd peu à peu toute maîtrise de ses névroses et liste sur des post-it collés partout dans son appartement les noms des personnes qu’il souhaiterait éliminer. La mort de sa mère semble lever les dernières barrières qui l’empêchaient de réaliser son grand projet …

© Winshluss

Loin de s’assagir avec le temps ou de mettre un peu d’eau dans son vin, Winshluss noircit le propos et se montre plus nihiliste que jamais avec ces 200 pages de plongée dans un cerveau malade. Proche, dans l’esprit, de l’impressionnant Blast de Larcenet (4 volumes parus chez Dargaud), J’ai tué le soleil fascine et secoue, traversé d’explosions de violence auxquelles le trait de Winshluss donne une force et un réalisme suffisants pour que le lecteur en ressente les vibrations à la lecture de ces pages. Il est définitivement le dessinateur le plus punk et le plus doué de sa génération. Winshluss est grand, louons ses oeuvres !

© Winshluss

Pour compléter la lecture de cette BD indispensable, vous gagnerez tout à vous plonger également dans les bouquins suivants :

Yann.

J’ai tué le soleil, Winshluss, Gallimard BD, 200 p. , 22€.

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