Un été en BD, épisode 9 – Jours de sable, Aimée de Jongh (Dargaud) – Yann

États-Unis, 1937. John Clark, 22 ans, photoreporter, se voit embauché par la Farm Security Administration (FSA), un organisme gouvernemental chargé de venir en aide aux agriculteurs victimes de la Grande Dépression. Il est envoyé en Oklahoma, au coeur du Dust Bowl, ce territoire qui couvre aussi une partie du Kansas, du Texas, du Nouveau-Mexique et du Colorado. Des années d’agriculture intensive auxquelles s’ajoutent des sécheresses successives et des tempêtes d’une violence rare y ont rendu la vie quasi impossible pour les familles n’ayant encore pas fui vers la Californie. La mission de John est de rendre compte de la situation dramatique dans laquelle survivent ces derniers habitants.

« À chaque frontière franchie, la ville me manquait de moins en moins. L’Oklahoma a été le premier endroit qui m’a semblé … différent. Il y avait comme une tension dans l’air. Au bout d’un moment, les champs et les prés se sont faits plus sablonneux … et bientôt toute verdure avait disparu pour laisser la place à d’infinies étendues jaunâtres. Pendant plusieurs heures, je n’ai pas croisé une seule voiture. Personne ne s’aventurait par ici et je savais pourquoi. C’était un lieu touché par la Mort. »

Aimée de Jongh.

Incité par la FSA à n’aborder que certains sujets afin de miser sur le sensationnalisme et la pitié, John Clark, après avoir tenté sans grand succès, de jouer le jeu, plonge dans la réalité du Dust Bowl et décide d’oublier les consignes initiales. Ses clichés y gagneront en force et en réalisme sans nul besoin de mise en scène.

Aimée de Jongh.

Remarquée en 2014 avec Le Retour de la Bondrée (Dargaud), la jeune (elle est née en 1988) Aimée de Jongh en impose tout au long des 280 pages de ce Jours de sable dont l’ampleur et la puissance des images marqueront notre année BD. Pour celles et ceux qui, comme moi, avaient entendu parler du Dust Bowl sans réellement creuser le sujet, ce livre aide à prendre la mesure du phénomène. La beauté des illustrations n’enlève rien à la violence des tempêtes ni à l’incessant combat que devaient livrer les fermiers et leurs familles contre ce sable et cette poussière responsables de tant de maladies et de décès.

Aimée de Jongh.

On pensera bien évidemment aux inoubliables clichés de Dorothea Lange ou Walker Evans (pour ne citer que les plus connus) auxquels l’autrice rend hommage en émaillant son récit de saisissantes photos pleine page qui accentuent la force du propos. Quelques pages en fin d’ouvrage achèvent de documenter l’histoire ici proposée, faisant de ce magnifique ouvrage un indispensable.

Le lien ci-dessous vous permettra de lire un entretien avec Aimée de Jongh publié sur le site « André, Georges, Edgar et les autres ».

https://age-bd.com/2021/05/30/interview-aimee-de-jongh-javais-vraiment-envie-de-dessiner-le-dust-bowl/

Yann.

Jours de sable, Aimée de Jongh, Dargaud, 276 p. , 29€99.

Un été en BD, épisode 8 – L’Invention du vide, Nicolas Debon (Dargaud) – Yann

Profitons de la sortie de Marathon (Dargaud) pour revenir sur le titre qui imposa d’emblée Nicolas Debon comme un auteur complet avec lequel il allait falloir compter. Publié en 2009, déjà chez Dargaud, L’Invention du vide revient sur l’incroyable épopée des premiers alpinistes autour de Chamonix dans les années 1880. Si, à l’époque, la plupart des grands sommets alentour ont déjà été conquis, il reste quelques montagnes dont les flancs ont résisté à tous les assauts.

Nicolas Debon.

Nicolas Debon s’empare du destin de trois personnages hors-normes qui allaient en quelques années ouvrir de nouvelles voies et forcer l’admiration par leur courage, leur persévérance et leur inventivité. Le lecteur fasciné découvrira donc ici l’exceptionnelle cordée composée par Albert Frederick Mummery, Alexander Burgener et Benedikt Venetz.

L'invention du vide
Nicolas Debon.

Revenant sur plusieurs ascensions du trio, Debon prend plaisir à rappeler à quel point ces incroyables personnages se comportaient en toute occasion comme des gentlemen et accomplissaient d’incroyables prouesses en (presque) toute décontraction. Leur exploit le plus notable fut l’ascension du Grépon (3482m.), qui constitue à l’époque « le symbole même de l’inaccessibilité », selon les propres mots de Debon dans sa postface.

L'invention du vide
Nicolas Debon.

Livrant des planches splendides et saisissantes, Nicolas Debon offre avec L’Invention du vide un hommage chaleureux à ces hommes dont le courage et la simplicité sont des qualités d’autant plus appréciables qu’elles semblent parfois avoir disparu avec les années et le développement exponentiel de la concurrence et des expéditions. La lecture de cette bande dessinée offrira régulièrement un étonnant sentiment de vertige face aux splendides décors dans lesquels évoluent les alpinistes et on en ressortira ébloui par tant de beauté.

L'invention du vide - Nicolas Debon - BlogBrother
Nicolas Debon.

Le Tour des Géants, L’Essai et Marathon (tous parus chez Dargaud), les autres titres de Nicolas Debon, sont également à découvrir sans hésitation.

Photo : Yann Leray.

Yann.

L’Invention du vide, Nicolas Debon, Dargaud, 82 p. , 16€50.

Un été en BD, épisode 7 – Le Peintre hors-la-loi, Frantz Duchazeau (Casterman) – Yann

« 1793. C’est le temps de la Terreur, de l’incertitude et du chaos. Tandis que Louis XVI est guillotiné, un peintre au regard tranchant fuit Paris pour regagner la campagne. Emporté, éloquent, redoutable à l’épée comme au pistolet, Lazare Bruandet ne poursuit qu’un but : peindre et dessiner la vérité de la nature, loin de la société et de toute quête de postérité. »

Depuis ma lecture de La Nuit de l’Inca (Dargaud 2003-2004 avec Fabien Vehlmann), j’essaie de garder un oeil sur les publications de Frantz Duchazeau et il faut bien reconnaître que je n’ai jamais été déçu jusque-là. Pertinents, originaux, ses bouquins sortent du lot sans forcer et l’homme y a fait ses preuves au dessin comme au scénario. Cette fois encore, il signe seul ce nouvel opus et se montre plus convaincant que jamais.

Frantz Duchazeau.

Le Peintre hors-la-loi revient sur le destin de Lazare Bruandet (1755-1804), peintre, révolutionnaire et meurtrier qui, s’il n’a pas laissé de trace inoubliable dans l’histoire, n’en bouleversa pas moins les codes et usages de la peinture.. De ce personnage haut en couleurs, on sait finalement assez peu de choses si ce n’est son tempérament bagarreur, sa passion pour la peinture de paysages et sa fougue révolutionnaire.

Lazare Bruandet : le lac d’Annecy.

Après avoir défenestré sa compagne qu’il soupçonnait d’infidélité, Bruandet doit quitter la capitale et disparaître dans la forêt de Fontainebleau où il restera caché plusieurs années. De retour dans l’abbaye où il découvrit la peinture alors qu’il n’était qu’un jeune enfant, il va consacrer sa vie à son oeuvre, auteur de cette éclairante déclaration de foi :

« Jamais un peintre qui se respecte ne doit toucher un pinceau s’il n’a pas son modèle sous les yeux. »

Idéaliste dans son art, acharné dans son travail et sa quête de l’exactitude, Lazare Bruandet n’en est pas moins un personnage plutôt antipathique, brutal et égocentrique, persuadé d’avoir raison seul contre tous mais il est de ces figures plus grandes que la vie dont l’évocation force le respect.

Frantz Duchazeau.

Vif et coloré comme le fut la vie de Bruandet, le récit de Duchazeau, impeccablement illustré, est un vrai régal, une tranche d’histoire méconnue durant la Terreur, aussi instructive que distrayante.

Yann.

Le Peintre hors-la-loi, Frantz Duchazeau, Casterman, 93 p. , 20€.

Un été en BD, épisode 6 – La véritable histoire d’Emmett Dalton, Ozanam & Bazin (Glénat) – Yann

Illustration : Emmanuel Bazin.

« When the legend becomes fact, print the legend » (« Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende« ). Tirée du film de John Ford, L’Homme qui tua Liberty Valence, cette célèbre phrase illustre à merveille le destin des frères Dalton au sujet desquels nombre d’erreurs et d’approximations furent dites. C’est d’ailleurs le point de départ du scénario d’Antoine Ozanam, cette volonté du dernier survivant du gang de rétablir, autant que faire se peut, la vérité sur l’histoire de la plus célèbre fratrie de l’histoire des États-Unis.

Premier volume d’une série qui s’annonce plus que prometteuse, Mauvaise réputation attire immédiatement le regard grâce à cette splendide couverture due au talent d’Emmanuel Bazin.

« Le problème, c’est que les gens bien comme il faut veulent bien des types comme nous pour faire le sale boulot, mais après ils ne veulent pas nous voir. Ils ne veulent même pas savoir qu’on existe. »

Illustration : Emmanuel Bazin.

Ces quelques mots prononcés par Emmett appuient là où ça fait mal et éclairent le singulier destin des frères Dalton, anciens marshalls passés de l’autre côté de la loi. En revenant sur quelques épisodes clés de leur existence aussi courte que mouvementée, l’ancien hors-la-loi montre comment l’injustice et le manque de reconnaissance peuvent changer des hommes qui ne cherchaient rien d’autre qu’un travail honnête qui suffise à leur permettre de gagner leur croûte.

Illustration : Emmanuel Bazin.

Contacté par John Tackett, producteur de cinéma ayant pour projet un film sur les frères Dalton, Emmett, qui tente de vivre dans l’anonymat, va finir par accepter la proposition qui lui est faite. Poursuivi par des cauchemars alimentés par le whisky qu’il ingurgite en grandes quantités, Emmett va revenir sur l’histoire de sa vie et de celle de ses frères.

Crédit photo non trouvé.

Chronique d’une chute, La véritable histoire d’Emmett Dalton propose l’instantané d’une période mouvementée de l’histoire des États-Unis en même temps que le portrait d’hommes aux prises avec une société qui semble les avoir refusés, marginalisés jusqu’à ce que la ligne rouge soit définitivement franchie. Ce premier volume constitue indéniablement une très belle réussite et apporte un contrepoint nécessaire à l’image des Dalton véhiculée ici par Lucky Luke depuis des décennies, aussi sympathique soit-elle.

Illustration : Emmanuel Bazin.

Yann.

La véritable histoire d’Emmett Dalton, tome 1 : Mauvaise réputation, Antoine Onazam et Emmanuel Bazin, Glénat, 68 p. , 15€50.

Un été en BD, épisode 5 – Mégafauna, Nicolas Puzenat (Sarbacane) – Yann

Illustration : Nicolas Puzenat – Photo de l’auteur non créditée.

Après le remarqué Espèces invasives paru en 2019 chez Sarbacane, Nicolas Puzenat revient avec un nouvel ouvrage qui devrait enfoncer le clou, tant par la qualité de son dessin que par l’originalité et la force de son propos. Il étaye par la même occasion le très beau catalogue patiemment élaboré par les éditions Sarbacane ces dernières années.

« An 1488 après Kmaresh. Le Monde est peuplé de deux espèces humaines, séparées par une immense Muraille, bâtie siècle après siècle. Alors que la majorité des terres est occupée par les Homo sapiens, une partie de l’Europe reste aux mains de leurs rivaux, les Néandertaliens, connus sous le nom de NORS. » (Prologue).

Illustrations : Nicolas Puzenat.

Le jour où les Nors, pour une raison connue d’eux-seuls, mettent fin au système de troc établi depuis des générations avec les humains, ces derniers se retrouvent dans une situation aussi délicate qu’inédite et décident d’envoyer un émissaire de l’autre côté de la Muraille. Le jeune Timoléon, accompagné de son ami Pontus, se voit chargé de cette mission. La réalité qu’ils vont découvrir dans ces contrées inconnues est bien loin de celle qu’ils s’imaginaient trouver.

Illustration : Nicolas Puzenat.

Partant du postulat audacieux selon lequel deux espèces humaines habiteraient simultanément le monde, Nicolas Puzenat bouleverse notre conception de l’évolution et en tire une fable humaniste et inspirée. Imaginant une civilisation confrontée au risque de disparaître, où les femmes possèdent le pouvoir religieux et les hommes le politique, il parvient à créer un monde sensible et cohérent dont de nombreux traits rappelleront immanquablement toute société humaine. L’universalité du propos, appuyée à l’originalité du scénario, offre une oeuvre parfaitement aboutie et l’on ne pourra que louer le travail de son auteur, aussi à l’aise dans l’écriture (il n’est sans doute pas agrégé de lettres et prof de français par hasard) que dans le dessin. Bref, Mégafauna est une belle réussite à côté de laquelle il serait dommage de passer.

Yann.

Mégafauna, Nicolas Puzenat, Sarbacane, 92 p. , 18€.