Amour, extérieur nuit, Mina Namous, (Dalva) – Aurélie

Entrée parfaitement réussie en littérature de langue française pour Dalva avec ce 1er roman d’une sensibilité renversante.

Sarah, jeune algéroise rencontre Karim sur son lieu de travail. Il est un des avocats d’un cabinet français qui défend son entreprise régulièrement.

L’histoire peut sembler banale : ils se plaisent, commencent une liaison mais Karim est marié et quitte régulièrement Alger pour Paris, laissant derrière lui une Sarah de plus en plus attachée à lui.

Mais bien sûr rien de banal dans cette histoire d’amour et dans la façon dont la traite Mina Namous. Karim reste à distance, on a assez peu accès à ses sentiments tandis qu’on a l’impression que Sarah se confie à nous, qu’on est juste à ses côtés, qu’elle se livre totalement.

On s’installe très vite dans son intimité sans toutefois jamais partager ou presque les moments d’amour charnel qu’elle vit avec Karim. Le point de vue est à la fois étonnant et tout à fait juste : c’est l’Algérie, c’est la ville où se déroule leur histoire, c’est le regard des autres qui imposent cette distance.

Que ce soit au cours d’une réunion professionnelle, dans une rue bondée ou un restaurant, c’est le jeu des regards qui compte, le frisson provoqué par la sensation d’une complicité énorme mais totalement (ou sciemment) ignorée par ceux qui les entourent.

La clandestinité protège le secret de leurs ébats des yeux du lecteur mais le procédé d’écriture et la douce force qui imprègne la plume pleine de mélancolie de l’autrice rendent toute l’intensité du lien tissé entre Sarah et Karim.

Je me rends compte que j’ai été très bavarde mais promis, je ne vous ai pas tout dit, ce livre est d’une richesse incroyable, vous avez encore tout à découvrir. Tout ce que je peux écrire ne suffira pas à décrire comme on se sent bien entre ces pages, comme Sarah devient notre meilleure amie, comme on rêve de la suivre dans les rues de sa ville.

Lisez ce fabuleux roman et on en reparle de vive voix !

Aurélie.

Amour, extérieur nuit, Mina Namous, Dalva, 237 p. , 18€90.

Les Maisons vides, Laurine Thizy (L’Olivier) – Aurélie et Mélanie

Gabrielle court aussi vite qu’elle le peut vers la maison, vers la chambre où son arrière-grand-mère tant aimée décline depuis des mois. Ses mains sont blessées, brûlées, on sent son trouble mais rien ne nous est raconté.

Gabrielle a 13 ans et on va l’accompagner pendant les trois années suivantes. Rien ne sera plus jamais pareil mais elle donne le change. Elle fait « comme si » même si tout s’effrite en elle et provoque de drôles de conséquences dans son quotidien.

On la suit aussi depuis le jour de sa naissance survenue trois mois trop tôt. On la voit grandir dans cette famille qui habite un petit village, tient aux traditions, se réunit régulièrement pour des fêtes où se côtoient quatre générations, une famille où chaque femme porte son propre lot de lassitude, d’amertume et de résignation.

Le Silence s’impose à Gabrielle tout au long de ce 1er roman qui maîtrise à la perfection l’équilibre précaire qui la maintient entre raison et folie, entre envie de vivre et souffrance indicible. On a envie de saisir ses épaules et de la secouer, de l’aider à exprimer enfin ce traumatisme bien trop lourd à porter. J’avais peur de terminer le livre, d’être déçue, que toute la tension accumulée s’effondre dans une fin ratée qui gâche tout ce qui nous tenait en ses filets depuis cette 1re page brillante. Eh bien… je dirai juste que j’ai autant aimé les dernières phrases que les 1res et je vous souhaite le même envoûtement à la lecture de cet excellentissime premier roman.

Aurélie.

Allez, je dois bien l’avouer : je suis un petit peu, mais alors un tout petit peu jalouse de Laurine Thizy. Parce que, vraiment, comment est-il possible d’avoir autant de talent et écrire un tel premier roman ? (Allez, pour garder ma dignité, je vais plutôt dire que je suis profondément admirative). Je dois bien reconnaître que j’étais complètement passée à côté de ce roman lors de sa sortie au mois de janvier ; j’ai profité d’une semaine de vacances (oui, j’aime bien, aussi, raconter ma vie) pour m’y plonger. Et le moins que l’on puisse dire est que je ne l’ai pas regretté.

Dès les premières lignes de ce roman, on est happé par une écriture d’une force et d’une justesse remarquables, et par Gabrielle, la figure centrale de ce roman – l’un de ces personnages de papier que l’on n’oubliera pas de sitôt. Dans les toutes premières lignes, qui insufflent d’emblée un rythme et une écriture épatants, Gabrielle a treize ans ; elle court pour oublier le chagrin : son arrière-grand-mère Maria, socle de son existence, vient de mourir. À partir de ce moment charnière (la construction du livre est, à l’image du reste, remarquable, alternant les allers et retours temporels sans que jamais ce procédé ne tombe dans le cliché – au contraire, le travail structurel est admirable, distillant peu à peu les informations sur l’intrigue et les personnages et embarquant le lecteur dans un jeu d’échos subtils), Laurine Thizy nous embarque au cœur de la vie de cette jeune fille, depuis sa naissance miraculée de grande prématurée jusqu’à ses seize ans.

Si ce personnage construit avec une délicatesse stupéfiante est indéniablement le cœur du récit, elle est entourée de personnages tout aussi inoubliables, vivant quelque peu en vase clos dans ce coin que l’on devine être le Sud-Ouest, à côté de la Ville Rose, la Ville des Fous ou encore la Ville du Jambon – plusieurs générations regroupées dans un cadre tout aussi familial que névrotique : Maria donc, l’arrière-grand-mère qui a fui l’Espagne et voue le même amour fou à la Vierge Marie et à son arrière-petite-fille ; Joséphine, la brue malmenée et agressive ; Suzanne, la mère de Gabrielle, qui trouve le moyen de survivre dans le silence et l’acceptation ; la tante Bénédicte, qui s’absente un jour du récit et dont elle comprend qu’elle a fui sa vie de mère et d’épouse ; les cousines, Julie, Estelle et Lisa, miroirs opposés et complémentaires à la fière et solitaire Gabrielle. Mais aussi des hommes, seconds rôles tour à tour rugueux et touchants : Peyo le père, qui peut faire preuve tout autant d’amour que d’incompréhension ; le pédiatre qui, sans le deviner, conduit Gabrielle vers la passion de sa vie ; Raph, le premier amoureux, unique et doux. Il y a des clowns aussi, dont la fonction et le rôle dans le récit ne se comprendront que dans les toutes dernières pages – et qui bouleversent.

Et puis, en plus de cette maîtrise romanesque remarquable, rarement un livre m’aura donné l’impression de saisir avec autant de délicatesse et de finesse ce que peut être l’adolescence. Plus d’un ont échoué à saisir les contours de cet âge charnière et difficile. Ici, dans le récit de la vie de Gabrielle, pas l’ombre d’un cliché, pas le moindre soupçon de caricature – au contraire, tout sonne juste, tout sonne beau, depuis la personnalité obstinée et emplie de failles de Gabrielle, en passant par sa passion pour la gymnastique, les changements et les défaillances de son corps, les relations familiales et amoureuses. Les quelques indications temporelles (une musique, une émission de télévision, un fait divers) laissent à penser que l’histoire se déroule au début des années 2000 mais peu importe : par son talent, Laurine Thizy a construit une histoire atemporelle, de celles qui font des  livres de grands romans initiatiques.

Les Maisons vides, Laurine Thizy, L’Olivier, 267 p. , 18€.

Fuir l’Eden, Olivier Dorchamps (Finitude) – Aurélie

Vous vous souvenez d’Olivier Dorchamps ? Les éditions Finitude avaient publié son magnifique premier roman en 2019, Ceux que je suis. Quand j’ai appris que son 2e roman allait paraître, j’ai ressenti à la fois une grande impatience et une forte appréhension. L’épreuve du 2e roman est difficile et bien des écrivains s’y cassent les dents…

J’avoue que l’histoire ne m’emballait à priori pas vraiment : un jeune de 17 ans qui traîne sa misère dans une banlieue de Londres, ça ne me faisait pas rêver. Pourtant, dès les 1res pages j’ai été prise au piège de cet Eden, d’Adam Payne et de sa force de caractère hors-du-commun.

La plus grosse partie du roman se passe sur deux jours, un week-end qui commençait comme tous les autres mais qui prend un tour bien particulier quand Adam sauve une jeune femme de ce qu’il pense être une tentative de suicide dans une gare. C’est dans cette même gare que presque 10 ans auparavant sa mère avait pris pour la dernière fois le train pour fuir son mari violent.

Alors qu’il se lance à la recherche de la jeune femme pour lui rendre son sac abandonné derrière elle, c’est toute son enfance qui rejaillit entre les pages du roman. Sa volonté de grandir en restant droit dans un quartier où les adolescents commencent très tôt à commettre des délits, son amitié extrêmement forte avec Pawel et Ben, la haine de son père et le besoin qu’il a depuis toujours de protéger sa petite soeur Lauren.

Un sentiment étrange naît ce matin-là sur le quai, une attirance inexplicable, mais le poids de sa jeune vie marquée par la violence et l’abandon ne le rend pas très confiant concernant la suite des événements. Au fil de la journée, alors qu’il se rapproche de sa belle inconnue, des faits enfouis depuis des années vont venir le percuter de plein fouet et rebattre la donne…

Olivier Dorchamps place Adam sous vos yeux et fait en sorte que vous ressentiez tout ce qu’il vit de façon très profonde. Préparez-vous à vous sentir amoureux, plein de rage, incroyablement malheureux, sur un petit nuage, désespéré, fou de désir… Ce roman est à la fois un concentré explosif d’émotions et le récit tout en délicatesse d’une vie qui peine à démarrer comme on l’espèrerait.

Une vraie grande réussite !

Aurélie.

Fuir l’Eden, Olivier Dorchamps, Finitude, 266 p. , 19€.

La Patience de l’immortelle, Michèle Pedinielli (L’Aube) – Aurélie et Hélène

La patience n’est certainement pas la plus grande des qualités de Diou Boccanera mais il va pourtant lui en falloir pour enquêter sur le meurtre de la nièce de son ancien compagnon. Dans un petit village de Corse où elle n’avait pas remis les pieds depuis un bail, elle renoue avec le silence des habitants, les regards à la dérobée, les paysages à couper le souffle et une vision toute insulaire de la justice. À force de fourrer son nez là où il ne faut pas, il pourrait bien lui arriver quelques bricoles et même si elle nous fait sourire avec son cynisme et son humour subtil toujours prêts à dédramatiser les pires situations, on n’en frissonne pas moins pour elle…

J’ai dégusté ce polar avec lenteur et délectation, trop heureuse d’avoir la chance de partager un bout de chemin avec une héroïne qui nous fait entrer dans son univers avec autant de générosité et de simplicité. Je crois sincèrement qu’on a tous besoin d’une Diou dans sa vie. Idéalement une version 3 D avec qui aller boire un café. Mais on saura se contenter de la version papier, tant ce personnage marque les esprits.

Photo : DR.

Diou est enquêtrice privée. La cinquantaine assumée mais sans le carcan qui va avec. Diou s’en fout de ce que l’on doit être selon son âge et les normes sociétales. Alors elle continue de vivre en coloc avec son meilleur ami, de ne pas laisser sa sexualité de côté, de lire ses polars favoris dans le fond de son lit entre deux Xanax parce que l’alcool et la cigarette, elle n’a plus le droit. Tout en s’assurant que les gens du coin vont bien. Parce que Diou est le genre de personne qui fait les courses de son vieux voisin, garde le chien fou de ses meilleures copines, aide son garagiste à rester ouvert ou encore file un coup de main dans son bistrot du coin favori. Diou aime les gens et déteste l’injustice. Ça lui troue le bide et le cœur. Alors souvent, on fait appel à elle pour résoudre une énigme. Un conjoint retrouvé assassiné, la nièce de son ex visiblement assassinée, ou le corps d’un jeune migrant dont tout le monde se fout sauf elle.

Faites la connaissance de Diou en commençant par le premier tome Boccanera, puis le second Après les chiens et enfin La Patience de l’immortelle. De toute façon, quand vous aurez commencé, vous ne voudrez pas la quitter et vous enchainerez les trois. Parole de libraire qui en pleine période de Noël a envoyé paître ses lectures urgentes pour rester avec Diou. Et parce que les quelques personnes qui m’ont écoutée, sont revenues dans les jours d’après pour avoir la suite.

Diou, elle fait du bien malgré la noirceur qui l’entoure. Parce que son humanité est palpable, parce qu’elle est drôle, parce qu’elle est vraie.

Diou, je t’attends pour le café, tu viens?

Aurélie.

Tu te souviens de Diou? Je t’en ai parlé le 1er décembre. Et bien figure-toi que dix jours après la lecture du premier roman de la série, j’ai craqué et j’ai lu le second.
Diou me manquait. Oui, je sais, je parle d’un personnage de fiction. Mais je te défie de ne pas tomber en amour devant cette femme. Elle me fait rire, beaucoup (j’ai failli cracher mon café quand le nom Manuel Valls est apparu), elle me touche, énormément (j’ai fini le roman les yeux humides) et j’admire sa capacité à ne pas se laisser dicter quoi que ce soit, dans le plus grand respect des êtres vivants qu’elle croise. Et encore une fois, la galerie d’humains qui gravitent autour d’elle est un joyeux mélange de gens qui tu as envie de croiser dans ta vie. J’ai envie d’aller manger aux travailleurs voir Colette, boire un café avec Dan, et assister à une joute verbale entre Jo et Diou. J’ai pas de Vespa mais je rencontrerai volontiers Mohammed et sa femme, Dag et Klara et presque même Scorsese (le chien, pas le cinéaste, quoique).
Je crois que l’autrice a un talent fou pour rendre ces personnages vivant et attachants.
Si en plus, le polar est politique, met en scène une femme de 50 ans à la sexualité assumée et libre (vas-y cherche, c’est pas si courant) un peu anar, un peu déprimée, drôle, avec un cœur qui déborde d’amour pour les êtres vivants en général, comment résister.
Et le petit plus? Diou lit des polars et me donne envie de lire les auteurs dont elle parle (Andrea Camilleri notamment).

Je crois que toi aussi, derrière ton écran, tu mérites d’avoir Diou dans ta vie.

Hélène.

La Patience de l’immortelle, Michèle Pedinielli, L’Aube Noire, 224 p. , 17€90.

La Fin des hommes, Christina Sweeney-Baird (Gallmeister) – Aurélie

Voilà le page-turner qu’il me fallait pour passer toute une journée loin de mon quotidien.

Près de 500 pages en compagnie d’hommes et surtout de femmes entre 2026 et 2032 après l’apparition d’un virus au taux de mortalité extrêmement haut et très sélectif…

Passés la stupeur, la douleur du deuil, les questionnements hébétés, c’est tout un monde qu’il va falloir reconstruire.

Une multiplicité de voix traverse ce roman qui fait la part belle autant au monde médical qu’ au politique, qui vont avoir à relever un défi inédit qu’aux expériences intimes et bouleversantes de femmes et de leurs proches tout autour du globe.

Il est important de souligner que l’écriture de ce roman a été achevée en 2019, l’autrice était alors loin de se douter de ce que nous réserverait 2020…

La couverture sublime du livre ne manquera pas d’attirer votre regard en librairie. J’espère alors que, tout comme moi, vous vous perdrez en ses pages jusqu’à oublier tout ce qui vous entoure. Ah ! Le pouvoir d’un excellent roman !

Traduction de l’anglais de Juliane Nivelt.

Aurélie.

La Fin des hommes, Christina Sweeney-Baird, Gallmeister, 480 p. , 25€50.

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