L’Ancêtre, Juan José Saer (Le Tripode) – Seb

« Quand nous entrâmes dans le fleuve sauvage qui formait l’estuaire – je sus par la suite qu’ils étaient plusieurs -, nous naviguâmes quelques lieues, mettant en émoi les perruches qui nichaient dans les escarpements de terre rouge, évitant à peine le lent grumeau des caïmans sur les rives marécageuses. L’odeur de ces fleuves est sans égale en ce monde. C’est une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance. Sortir de la mer monotone et pénétrer dans ces eaux fut comme descendre des limbes de la terre. »

Photo : Sébastien Vidal.

L’histoire. En 1515, l’Espagne envoie trois navires explorer les vastes étendues du Rio de la Plata, zone sauvage et indomptée entre les fleuves Uruguay et Parana. Une fois en reconnaissance sur place, le capitaine et ses hommes sont massacrés par une tribu indienne. Seul est épargné un jeune mousse. Il est fait prisonnier et vivra dix ans avec ses ravisseurs. C’est lui qui raconte cette histoire.

Si on est chanceux, on tombe une ou deux fois par an sur un texte de cet acabit. Je veux dire, dans l’espèce du chef d’œuvre. L’ancêtre c’est juste ça, un chef d’œuvre. Un roman d’exception qui patientait dans le limon de la littérature, publié une première fois en 1988, et de nouveau offert, grand cadeau à nous lecteurs, par les éditions Le Tripode que je remercie avec grande chaleur pour cette initiative. Je remercie aussi Sébastien Lavy, libraire chez Page et plume à Limoges, qui a eu la grande inspiration de me mettre ce livre entre les mains. Un bon libraire sait ce que vous aimez, mais il peut aussi vous proposer ce que vous serez susceptible d’aimer.

Juan José Saer est un sacré écrivain, du tonneau XXL. Avec ce récit écrit à la première personne du singulier, le narrateur nous conte une histoire dont l’origine est vraie. Le talent, le génie et le travail ont fait le reste. Quand un livre débute par une phrase comme celle-ci : De ces rivages vides il m’est surtout resté l’abondance de ciel, et qu’on la lit, il se passe quelque chose en nous. Des engrenages se mettent en branle, ils actionnent des émotions endormies. Avec un tel incipit, l’auteur passe un contrat moral avec nous lecteurs. Il s’engage, fait une promesse, et nous aussi. Il dit « je vais t’emporter, tu vas connaître des émotions uniques, voir du pays, découvrir des gens incroyables et singuliers, tu vas entendre ma voix qui dit ma pensée ». Et nous lecteurs, répondons « je m’engage à te suivre, aveuglément, je te fais confiance, je vais écouter ta voix, entendre ton histoire et tout ce qu’elle contient, cette première phrase est ma garantie ». J’ai passé un contrat avec l’auteur, nous avons donné notre parole. Le moins que l’on puisse dire c’est que je ne regrette rien.

Juan José Saer s’est enfoncé plus profondément dans l’esprit de ces indiens que dans le territoire où ils vivent. Il a bâti un monde de pensées, un mode de pensée, propre à ces indigènes si étranges, si secrets, si philosophes. Pour commencer, il réussit à bâtir et nous présenter le monde du vivant, celui qui est né de l’osmose, où tout est lié, dans un équilibre où les sensations, les traditions et les légendes sont légion. Un monde sans les blancs. Avec le concept de « l’intérieur » et de « l’extérieur », il formalise une façon de fonctionner, de vivre son rapport au monde, à la nature, l’idée de nature dépassant de loin ce qui se trouve sur la terre et comprend aussi bien le tangible que l’intangible.

Avec une écriture qui vaut à elle seule le détour, il nous présente un lieu où le magique côtoie le tragique, le beau coudoie l’horreur absolue. Le mousse, ce témoin narrateur, se fait petite souris pour nous en apprendre plus sur cette peuplade dont l’influence est circonscrite à son petit territoire. Ces indiens représentent la grande leçon d’humilité infligée aux humains, conscients de leur rôle, tendant vers une mission qu’ils pensent être la leur. Extrait :

Je les savais capables de résistance, de générosité et de courage, habiles dans le maniement du connu : il suffisait de voir leurs objets et l’habileté avec laquelle ils les faisaient et les utilisaient pour comprendre aussitôt que ces hommes ne se laissaient pas intimider par la rude écorce du monde. Mais ils étaient comme des naufragés sur un radeau, essayant de maintenir la discipline à bord tandis que l’orage se déchaîne, en pleine nuit, sur une mer inconnue.

Il y a de l’héroïsme, chez ces indiens, à vivre le quotidien. Rien ne les décourage. Les éléments se déchaînent ? Peu importe. Le fleuve a emporté le village dans sa crue ? Ils reconstruisent, tous en eux-mêmes, courbés devant la tâche, silencieux et acharnés, comme détenteurs d’une vérité plus précieuse que ce dont elle témoigne, gardiens d’une moralité et d’un honneur piliers de tout ce qui existe.

Une fois l’an, lorsqu’ils s’adonnent au cannibalisme, dans des scènes crues, terribles, suivies d’orgies dantesques, ils cèdent à de vieux démons pour mieux les évacuer, les repousser, éviter qu’ils hantent leur quotidien et les entravent. Céder pour ne plus être tenailler par le désir. Je crois que c’est ce qui en dit le plus long sur la psychologie de cette tribu. Par exemple, ils ne vivent que dans le présent, le passé et le futur n’existent pas. Chaque minute est l’objet de toute leur attention, et ainsi passe la journée. Un somptueux passage explique très bien leur manière de concevoir leur existence :

C’est pour cela qu’ils étaient si efficaces et anxieux : efficaces parce que le vaste jour et ce qui le peuplait dépendait d’eux, et anxieux parce qu’ils n’étaient jamais sûrs que ce qu’ils édifiaient n’allait pas à tout moment s’écrouler. Ils tenaient sur leur tête, en équilibre précaire, périssables, les choses. À la moindre inattention, elles pouvaient dégringoler et les entraîner dans leur chute.

Mais ce roman colossal de vigueur et de pensée, c’est aussi un regard sur ce que nous devenons lorsque nous cessons d’être nourris par une culture, un environnement familier. La vie que commence à vivre notre narrateur lorsqu’il arrive prisonnier dans la tribu, c’est d’abord un étonnement, puis un effacement de ce qu’il connaît, peu à peu, un tumulte qui s’éloigne, une civilisation qui s’estompe comme un rivage que l’on voit s’éloigner. Ensuite, ce terrain à nouveau vierge se recouvre de façons nouvelles, de mots inconnus qu’il faut amadouer, interpréter. Il faut découvrir le ciel qu’on avait pourtant au-dessus de la tête depuis toujours, se rendre compte du discours de chaque étoile, de la litanie du vent, des saisons ; les saisons, le seul calendrier qui vaille. Un homme neuf peut émerger d’une ébauche, il en résulte un manque, celui de l’achèvement. Ce manque ne sera jamais comblé par l’aventure, la nouvelle vie.

Je pourrais vous parler des heures de ce roman qui est un monument. Un monument pas facile, qui se mérite, mais quelle joie d’y être, de s’en emparer, de faire corps. Je sais déjà, alors que seulement quelques jours me séparent de la fin de sa lecture, que je le relirais, et que j’y trouverai d’autres choses, des éléments essentiels. Il rôdera bien souvent dans ma tête, il va se faire une place sur ma table de chevet.

Je vous laisse avec une phrase fondamentale qui vous ouvrira le chemin, page 173.

Le seul savoir juste est celui qui reconnaît que nous savons seulement ce qui condescend à se montrer.

(une sacrée putain de phrase à ressasser, explorer, répéter, développer)

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon.

Seb.

L’Ancêtre, Juan José Saer, Le Tripode, 180 p. , 10€.

La Certitude des pierres, Jérôme Bonnetto (Inculte / Barnum) – Seb

« L’histoire du monde pourrait commencer ici. On pourrait être en train de se promener sur des chemins inexplorés et bordés d’oubli, profiter de la virginité du matin pour faire le point sur sa vie et repartir de zéro, fonder un nouvel ordre, une nouvelle république, envisager le futur dans la certitude des pierres et la sérénité des herbes, retrouver les fondamentaux, jouir tout simplement d’être au monde avec cette illusion du premier homme, savourer le sentiment que le monde nous appartient. »

Photo : Sébastien Vidal.

Guillaume s’installe à Ségurian un village de montagne. 400 habitants, dont un quart de chasseurs. Il a l’intention de monter une bergerie et de vivre du commerce de la laine. Mais ses moutons paissent sur un terrain où les chasseurs traquent les sangliers. Très vite, les premiers problèmes apparaissent.

Je découvre Jérôme Bonnetto avec ce texte. Si j’en parle c’est que ça s’est très bien passé. Moi qui lis lentement, qui aime revenir en arrière, savourer un beau passage, j’ai été servi. On ne dira jamais assez combien un titre et une couverture peuvent changer la vie d’un livre. La certitude des pierres, ça en impose hein ! Et puis la couverture, quand je l’ai aperçue pour la première fois, c’était sur internet, un réseau social. Tout de suite, elle m’a touché. Ce vieux fusil (pensées pour Robert Enrico, Romy Schneider et Philippe Noiret), à demi cassé, avec ses mécanismes et sa peinture écaillée, la photo presque sépia, c’était mieux qu’une quatrième de couverture. C’était une promesse, un engagement de l’auteur à fournir la came que j’aime.

D’abord il y a un ton qui nous impacte. Parfois on a l’impression que l’auteur nous interpelle, qu’il veut qu’on participe, ça m’a rappelé Loups solitaires, de Serge Quadruppani, paru chez Métaillié. Il veut que l’on fasse vraiment la route ensemble, ou plutôt le sentier, parce qu’à Ségurian, on est plutôt enclavé, et plutôt content de l’être. À Ségurian, on vit entre nous de père en fils si je puis dire. Perchées sur la montagne toute puissante, les générations s’étalent sur les pentes, se rétractent l’hiver et se répandent à nouveau aux beaux jours. Ouais, ça fait belle lurette qu’il y a plus d’habitants au cimetière que dans le village, mais on s’en fout, on est bien entre nous, on se connaît, on sait les secrets bien sales, les histoires pas jolies jolies, les trahisons et les petits arrangements. Parce que même dans la montagne, la politique a fait son trou, et ici, un trou, ça peut toujours servir.

D’abord on était bien entre nous, on regardait passer les saisons, on courbait l’échine sous le blizzard et la neige lourde, on suait trop l’été, on fêtait la Saint-Barthélemy et on aimait bien chasser le cochon sauvage. La chasse, ça forge l’amitié, j’ignore pourquoi on a besoin de poudre et de sang pour ça, mais c’est comme ça. C’est un fusil entre les mains qu’on voie les hommes. On était bien entre nous, on avait nos habitudes, vous savez les habitudes, cette chose qui se solidifie et devient aussi inébranlable qu’un pan de montagne. Faut pas toucher aux habitudes, surtout si on n’est pas du coin. Si on n’est pas du coin, faut demander, marcher dans les ruelles en baissant la tête, faut se faire petit, discret, les gens qui vivent ici étaient tous là bien avant, et leurs aïeuls ont posé certaines de ces pierres qui nous font de l’ombre l’été.

« Le berger portait en lui le chant des mères devant les corps de leurs enfants. Un chant improvisé de l’âme, profond et guttural. Des mains dont on ne sait plus quoi faire, que l’on agite dans le vide, que l’on tend au ciel, que l’on plaque sur la poitrine ou le crâne, des mains dont on fait la vérité de l’Homme. »

Vous avez appréhendé l’ambiance j’imagine. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur sait planter un décor et soigner une atmosphère. Ici, à Ségurian, ça sent les herbes séchées et la pierre qui endure le soleil et la glace, ça sent les silences qui courent dans les pentes, s’immiscent dans les rues, sont captés par les fenêtres entrouvertes, où guettent toujours quelques oreilles qui fabriquent un miel spécial, un miel fatal. Ce qui court aussi dans le massif, et d’une belle et légère foulée, c’est la poésie. C’est presque aussi beau que la montagne elle-même. Jérôme Bonnetto fait les bordures, explore les recoins, trouve des diamants derrière les haies, sous les arbres ou cachés le long d’un mur en pierres sèches. À Ségurian, la beauté de la nature est partout, il suffit de regarder pour cueillir. Ça pourrait être le paradis s’il n’y avait pas quelques hommes qui se trempent régulièrement dans une marmite de testostérone.

Ce texte est une flèche, tendu, âpre, qui exhale les plus puissants relents de terre qui soient. Ce texte raconte la difficulté d’accepter le changement, des nouvelles têtes, de nouvelles idées. À Ségurian, on est un peu confi dans les préjugés et les certitudes, ça n’aide pas pour vivre en paix si un inconnu débarque. Ce roman qui ne connaît pas de faiblesses, raconte aussi la formidable puissante tutélaire de la montagne, ce nid dans lequel la vie se perpétue, coûte que coûte. La montagne et ses sbires – l’isolement, la solitude, l’enfermement dans les grands espaces, ça pourrait être un oxymore mais à Ségurian c’est un concept. La certitude des pierres, c’est le récit de l’impossibilité de changer, et donc de s’améliorer, c’est l’incommensurable poids de la famille, de la lignée qui saigne à blanc ses forces vives qui pourraient rêver d’autre chose.

Au village, il y a certainement des gens bien. Ou moins pires que les autres. Mais être bien ne suffit pas, il faut aussi du courage pour que cela apporte un bénéfice. La description de ce monde qui ne fait qu’un, cette mer d’individualités qui adopte les manières de la majorité, qui se fond dans le silence pour ne pas dévier, à cause du poids des autres. Qui a peur de l’étranger. C’est notre société en plus petit.

La plus grande réussite, peut-être, au-delà du voyage et de l’histoire, c’est l’atmosphère noire comme la suie, lourde comme la montagne elle-même, qui ne fait aucun cadeau.

Je vais garder un œil sur Jérôme Bonnetto, il en vaut la peine. Il a aussi publié Le silence des carpes, toujours chez Inculte. J’vais voir ça. Quant à vous, vous devriez lire ce roman et suivre Guillaume et les autres personnages de cette histoire superbe.  Et pour 8,90 euros, franchement, c’est cadeau. 

Seb.

La certitude des pierres, Jérôme Bonnetto, Inculte / Barnum, 159 p. , 8€90.

Le Pouvoir du chien, Thomas Savage (10/18 – Totem) – Seb

« Les soirs d’été, après le travail, duraient longtemps. Le soleil s’attardait au-dessus des montagnes, teintant de rouge la fumée de lointains feux de forêt ; puis il plongeait brusquement, suivi de longues traînées de sang. Phil aimait le moment où la disparition du soleil était aussitôt suivie d’un silence stupéfiant, d’un calme surnaturel dans lequel se glissaient de petits bruits (de la même façon que les choses de la nuit se fraient un chemin dans l’obscurité) : les feuilles de saules chuchotent, les branches qui se frôlent et se touchent, l’eau qui caresse et câline les pierres lisses du ruisseau, les voix humaines paresseuses, rapprochées par l’amitié, qui filtrent à travers les toiles de tentes. »

Photo : Sébastien Vidal.

L’histoire. Dans les années 20, quelque part entre Utah et Montana, Georges et Phil Burbank gèrent leur ranch dans l’harmonie. Ils sont aussi dissemblables que le sont le puma et l’ours, mais leur entente est bonne. Tout va déraper lorsque Georges, de manière imprévue, se marie avec Rose. Phil voit débarquer cette femme et bientôt son fils Peter, et ce chamboulement annonce de bien mauvais nuages et le frère Burbank va planifier sa vengeance.

Si vous avez lu l’exergue, vous savez déjà que vous avez affaire à un sacré écrivain. Thomas Savage est un putain d’écrivain. Quand on tombe sur un livre de ce tonneau, on prend une leçon, du genre qui fait du bien, qui renseigne sur la littérature, qui enrichit celui qui lit. Ce n’est déjà pas le cas de tous les bouquins. Mais l’auteur, qui fait partie de cette bande informelle que l’on a nommée « l’école du Montana », n’a pas son pareil pour faire revivre une époque, celle de la fin d’une époque, justement. Sa façon de parler de la nature, des paysages, des évènements quotidiens que sont les aubes, les crépuscules, les pleines journées et les orages, le blizzard impitoyable, sa façon de le faire est somptueuse. Il sait trouver le mot juste, pas le bon mot, le mot juste. Et sa manière d’agencer tout cela crée une formidable émotion. Thomas Savage parvient sans forcer à nous filer une folle envie d’aller là-bas, d’embrasser tout ce territoire, de n’en rien perdre, jusqu’à la dernière goutte dorée de la rivière, et de partir avec ces sons dans l’oreille.

Mais l’auteur possède un autre grand talent, celui de fabriquer des personnages. Il les fabrique tellement bien qu’on n’a pas l’impression qu’ils sont fabriqués, on croirait plutôt qu’il les a croisés dans la rue ou au saloon et qu’il les a invités à entrer dans le bouquin. La complexité de Phil, son côté pervers, sa terrible efficacité à se montrer désagréable, c’est du grand art. Surtout quand on découvre peu à peu ses tourments intérieurs, de ceux qui dévorent et cuisent le cœur et l’âme jusqu’à ce qu’il ne reste que de la cendre grise et fade. Phil porte une croix, et il ne peut partager son poids avec personne. George n’est pas en reste, lui, c’est facile de l’aimer. Plus facile que Phil, même si on ne peut pas détester Phil. On s’en tient juste à distance, par sécurité, parce qu’on sait de quoi il est capable. Je pourrais vous parler du thème profond qui guide ce roman, de ce qu’il en dit de la société américaine de ces années-là, et qui, par certains côtés, n’a pas beaucoup varié. Je pourrais vous raconter ces pages d’équilibriste, dans lesquelles Thomas Savage construit son histoire sans que l’on se méfie, on lit et on est juste tantôt émerveillé, tantôt impressionné. Avec Le pouvoir du chien, on est en plein dans ce qu’est la littérature, celle qui ne se regarde pas le nombril en s’écoutant écrire. Là, ça gicle de la bile, la rancœur acidifie les cœurs, les âmes, la terre et même l’air. Là, ça écorche sec, on se fait la peau à grands coups de silences ou par de courtes flèches taillées avec la viande des vieilles blessures ou des petites faiblesses qui feront les grandes défaites. Ici, pas de cadeau. Sur l’autel du déni et du ressentiment, les pires élans sont à l’œuvre, les grands travers humains sont à la manœuvre, et c’est beau, c’est grandiose. Sans explosions, sans retournement de dernière minute à chaque fin de chapitre, à un rythme de cow-boy qui mène son troupeau, Thomas Savage scarifie ses personnages, il célèbre la noirceur humaine avec zèle et un rare talent. Ici, les coups de couteau sont des phrases courtes, des relances aux silences, des réponses qui ne viennent pas et des questions qui tuent à petit feu de n’être pas posées. Ses tableaux, ses scènes sont subtils et évoquent plus qu’ils ne disent. Comme quand le gouverneur et son épouse viennent diner chez les Burbank, un grand moment où l’auteur donne toute sa capacité à comprendre les non-dits, les gênes, les faux-semblants.

Si vous n’avez pas lu Le pouvoir du chien, il vous manque au tableau de chasse une œuvre majeur de la littérature américaine, rien que ça.

A noter : la seule édition aujourd’hui disponible en librairie est celle proposée par Gallmeister en collection Totem.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski (Totem) et Pierre Furlan (10/18).

Le pouvoir du chien, Thomas Savage, Gallmeister, collection Totem, 288 p. , 9€90.

Julius Winsome, Gerard Donovan (Le Seuil / Points) – Seb

« Je n’attendais rien et rien n’est arrivé. Une épaisse couche de glace s’est glissée dans mon cœur. Je l’ai sentie s’installer, gripper les soupapes et apaiser le vent qui soufflait dans ma carcasse. Je l’ai entendue se plaquer sur mes os, insérant du silence dans les endroits fragiles, dans tout ce qui était brisé. Mon cœur a alors connu la paix du froid. J’ai renoncé à mon ami, et la veillée nocturne s’est terminée : désormais, seul son esprit viendrait me rendre visite. »

Photo : Sébastien Vidal.

Mon cœur a été fendu à plusieurs reprises en lisant ce roman. Ce n’est pas facile de lire avec des larmes silencieuses qui fleurissent aux paupières. Surtout lorsqu’on se fait cueillir à froid, dès le début. Et cette vague de peine revient à un rythme régulier, comme le ressac. Désormais mon cœur est une grosse bûche trop sèche, trop sèche d’avoir trop pleuré. Une bûche en au moins quatre morceaux, secs mais qui saignent par compassion, par empathie.

Lorsque j’ai refermé ce livre, j’ai eu l’impression d’avoir vécu un deuil, je veux dire réellement vécu un deuil. Hobbes, le chien de Julius Winsome, c’est comme si c’était moi qui l’avais perdu, mais en plus de cette grande peine-là, je devais partager celle de Julius, effondré de la mort de son meilleur ami. Julius Winsome, cet homme calme, doux, peut-être l’exemplaire humain le plus éloigné de la violence, l’homme le plus apte à vivre en paix dans sa maison au fond d’une forêt du Maine, entouré de ses livres qui font comme une seconde enveloppe en tapissant les murs de sa cabane au presque Canada.

Tous ceux qui vivent avec un animal, que ce soit un chien, un chat, ou un représentant d’une autre espèce plus originale, savent ce que nous apportent ces amis, parce qu’on ne va pas se mentir, ils sont bien plus que de simples compagnons. Ils sont la preuve maintes fois renouvelée que l’on peut se comprendre et s’aimer sans parler le même langage, ça se passe autrement, plus finement, par des attentions, par des regards plus évidents qu’un discours, parce que le regard porté c’est déjà le geste qui suit le discours, l’acte d’amour et d’attachement avant la parole. L’animal donne sans même se douter qu’il peut recevoir, et ça c’est beau.

On a tué Hobbes, le chien de Julius. D’un coup de fusil, à bon portant. Ça s’est passé à quelques centaines de mètres de la maison de Julius, il a même entendu le coup de feu, mais il y a souvent des chasseurs dans le coin. Pour Julius, c’est la double colère nourrie par la double injustice : son chien n’avait fait de mal à personne, c’est un acte stupide ou gratuit, ou les deux, et l’auteur du crime est inconnu.

Il faut dire que Hobbes, depuis quatre ans, avait rallumé le feu du cœur et de l’âme de Julius. Avant l’adoption du canidé, Julius était un homme très seul, vivant essentiellement dans ses livres hérités de son père, empêtré dans le souvenir des jours heureux en famille et installé à l’endroit même du bonheur. Alors quand Hobbes est arrivé, je devrais dire « a déboulé » tant il était plein de vie, incroyablement heureux, comme s’il mesurait la chance qui venait de lui sourire, le cadeau qui venait de lui être fait, Julius est né une seconde fois.

Gerard Donovan sait si bien trouver les mots pour dire cette relation fusionnelle, cette résurrection à la vie sociale. Parce que c’est ce qu’a réussi Hobbes. Et écrire, si je ne m’abuse, ce n’est que ça, trouver les mots qui vont avec la situation, ceux qui ont été fabriqués et inventés il y a longtemps et qui vont s’imbriquer à la perfection dans la peine, la joie, le bonheur, la souffrance et la colère. Les mots qui font mouche, les mots qui touchent, les mots médicaments. Les mots-papillons, qui volètent et se logent dans le ventre, on les sent, ils bougent, ils nous travaillent, et peut-être que jamais ça n’a travaillé de cette façon à cet endroit. L’auteur distille la tristesse d’entrée, l’incipit annonce la couleur, il prend notre cœur et l’essore dans sa grande main. Ce qui dégouline de cette éponge, c’est toute notre humanité, il l’extrait en une seule fois, mais les gouttes tombent tout le long de l’histoire.

Ne vous méprenez pas. Ce livre fait souffrir, si vous avez deux sous d’empathie vous souffrirez. Mais il n’y a pas de pathos, le mélo n’a pas sa place, parce que Gerard Donovan a dégoté des mots qui soignent, il dit les choses sans détours, et quand on saigne de l’organe des sentiments, les détours ça fatigue énormément. Peut-être que les mots sont importants, c’est même certain, mais la manière dont ils sont prononcés l’est tout autant. Il y a tant de douceur dans la parole de l’auteur, dans sa violence, la colère de Julius est gigantesque mais s’exprime aussi dans ce registre, il n’y a pas de fracas autre que la première douleur, celle de la perte.

L’auteur exprime une évidence qui était restée cachée longtemps : que ce que l’on construit avec un autre être est aussi important que l’être lui-même. Parce que lorsque cet être n’est plus là, il reste ce qui a été réalisé, cette chose intangible, immatérielle, les moments partagés et les sentiments qui ont poussé dessus. Quand on perd quelqu’un de cher, les sentiments que l’on nourrissait pour lui sont orphelins, et ce sont eux qui pleurent en nous. Et le souvenir des bons moments vient darder un plus l’éponge écrasée dans la main de Gerard Donovan.

Il y a ce passage ou Julius se souvient d’une conversation, cette discussion avec un enfant qui expliquait pourquoi les chiens vivaient moins longtemps que les humains. Cette théorie me semble tellement exacte, elle met dans le mille.

L’auteur nous parle de la solitude, de la perte irremplaçable, et de quelle manière on peut gérer ça, cette douleur qui palpite et qui ne s’en va pas. Parce que la douleur ne s’en va pas ; peu à peu, c’est notre seuil de tolérance à la souffrance qui augmente, alors on peut vivre quand même, et au bout d’un temps, on n’aura plus que cette gêne, là, comme on a mal à un genou ou dans la nuque. À la différence que le genou et la nuque ne nous renvoient à personne.

Le roman est somptueux, la nature omniprésente, autant que la littérature. On sait depuis des lustres que ces deux-là font bon ménage. J’ai aimé comme l’auteur fait avancer de concert l’installation du froid dans le cœur de Julius et l’hiver qui arrive dans le Maine. C’est beau, si beau. La construction en ellipse est une façon de remuer la plume dans la plaie, c’est bien vu, c’est maîtrisé.

Ce livre va vous laisser une trace, je mets un billet que ce sera celle d’une patte de chien.

Je n’en attendais pas moins de la part d’un ouvrage qui débute par une citation de Marc-Aurèle.

Second extrait, c’est cadeau :

« Nous avons pris le chemin du chalet, éclairés par la lune qui montait dans le ciel et par le pâle reflet de la neige, deux hommes marchant l’un derrière l’autre. L’un des deux pointant son arme sur le dos de l’autre…Le plus vieux schéma du pouvoir. »

Traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte.

Seb.

Julius Winsome, Gerard Donovan, Le Seuil / Points, 244 p. / 264 p. , 19€80 / 7€20.

Les Monstres, Maud Mayeras (Anne Carrière) – Seb

« Je suis à l’étroit, mes jambes et mon ventre me font mal. L’odeur est particulière, compacte, je respire un air épais. La poussière emplit l’espace alors qu’on y bouge à peine, elle nous a recouverts tous les deux et Jung ne tardera pas à tousser. C’est le plus fragile. Sa peau est un linge qui se déchire à chaque mouvement brusque, je connais par cœur la couleur du sang qui y perle. Dès qu’il se cogne, dès que les murs le frôlent d’un peu trop près, je vois pousser des coquelicots rouges sur la neige de ses mains, de son front. Jung a sans cesse des croûtes en train de sécher, au genou, sur les fesses ou le flanc, qu’il gratte pour les entretenir le plus longtemps possible. Son dos est une tapisserie de cicatrices, de défauts roses. Une carte au trésor, percée de griffures sèches. »

L’histoire. Il y a les enfants et puis la mère. Ils vivent reclus, cachés de la vue du reste du monde. Ils n’ont jamais vu la lumière du jour, ils n’ont jamais vu d’humains. Ils sont ravitaillés par Aleph, un géant barbu et omniscient. Il les prépare au mieux pour qu’ils puissent survivre dans le monde des humains. Parce qu’eux, ce sont des monstres. Mais un jour, Aleph ne revient pas. Les voilà livrés à eux-mêmes tandis que des bruits étranges sourdent jusqu’à eux.

C’est le retour de Maud Mayeras. Et elle est en grande forme. Elle est restée terrée deux années dans son propre terrier, deux ans pour laisser enfler cette histoire de monstres, des mois à cogiter, écrire, réfléchir, élaborer cette chose à offrir aux humains. Elle a bien fait Maud, parce que ce roman est une réussite. Bien sûr, comme tout roman qui traite de l’enfermement, on s’y sent à l’étroit, oppressé. Le récit de la narratrice nous offre un point de vue puissant et inquiétant, dans lequel de grands trous ne se laissent pas combler facilement. Très vite, nous nous retrouvons avec eux, Eine et Jung, et puis la mère.

L’atmosphère est étouffante, les lieux, les paysages, les évènements, tout sonne à l’unisson pour nous ensevelir sous une mer d’angoisse. Le pays ruisselle d’eau, ça dégorge, ça déborde, on frissonne. Les lambeaux de brumes qui s’accrochent à la cime des arbres, la montagne, l’isolement, tout y est. Disons-le, tout ce qui se trouve dans les pages est hostile ou inquiétant.

Je ne dirai rien de plus l’histoire, ce sera à vous de faire le boulot. Je gage que ce sera un plaisir.

Mais Maud Mayeras est allée bien plus loin. Il y a du boulot, ça se voit sans se voir. Son imagination est fertile. Dans ce roman extrêmement sombre, du nectar noir, il y a une réflexion sur l’aliénation, sur l’emprise, sur le pouvoir que peut exercer une personne à la fois bourreau et sauveur. C’est un voyage dans ce que sont la vérité et la réalité, et comment les vérifier. Comment savoir si ce qu’on nous raconte est vrai si on ne peut pas comparer, vérifier, et même…penser par soi-même. Encore faut-il en avoir le désir. C’est un exercice sur la puissante extraordinaire de la routine, celle qui rassure, celle qui rassasie, tant qu’on n’est pas seul.

L’auteure nous raconte l’incommensurable pouvoir du conditionnement sur des êtres vierges de tout, des ravages potentiels, surtout quand il n’existe aucun contre-pouvoir à la parole « divine ». Ce qui est effrayant dans cette histoire, nonobstant l’enfermement, c’est de réaliser que, si on n’a jamais connu autre chose, les pires conditions de vie peuvent nous paraître normales et acceptables. L’esprit humain est résilient mais aussi très malléable, d’une souplesse qu’on ne suppose pas.

Enfin, ce livre est un livre sur la mémoire et la résignation, la folie. Elle nous démontre que sur cette planète, malgré presque sept milliards d’habitants, les pires choses peuvent se dérouler juste à côté de chez nous sans qu’on s’en doute, dans l’indifférence la plus complète.

Le style est toujours là, l’écriture incisive de l’auteure n’est pas confinée elle, elle se répand, nous régale, entre efficacité et beauté.

Si vous êtes prêts, si vous ne craignez pas les endroits exigus, les coups durs, la douleur, l’injustice, alors les monstres vous attendent, c’est par là…

Seb.

Les Monstres, Maud MAyeras, Anne Carrière, 299 p. , 19€.