Je suis une légende, Richard Matheson (Folio SF) – Seb

« Il se releva et contempla son corps immobile sous la couverture, pour la toute dernière fois. Plus jamais il n’entendrait sa voix ni ne goûterait sa tendresse. Ces onze années de bonheur allaient s’achever là, au bord de cette fosse. Il recommença à trembler. Non, se reprit-il. Ce n’est pas le moment.
Peine perdue. Le ciel et la clairière miroitaient à travers le filtre déformant des larmes tandis qu’il remettait la terre chaude en place, la tassant autour du corps immobile de ses doigts sans vigueur. »

Tu dois te demander ce qu’il m’arrive, toi qui fréquentes ce blog, tu connais mes goûts en matière de littérature. Tu as bien remarqué que la SF, j’en lis très peu. Je dois avouer que j’ai le flair moins aiguisé quand il s’agit de mettre le nez dans ce genre-là.
Je suis une légende. J’avais un très vague et lointain souvenir d’une adaptation au cinéma, un film de 1971 (Le survivant) avec Charlton Heston. La dernière adaptation en date, Je suis une légende, avec Will Smith, m’avait marqué, notamment grâce à deux scènes d’une tension féroce, celle dans laquelle Neville part à la recherche de sa chienne dans le bâtiment rempli de tenèbres et l’autre où il est pris au piège, suspendu par un pied, en pleine rue, alors que le jour décline. Il y a même eu une première adaptation en 1964, que je n’ai jamais vue.

Tout cela pour dire que ces films (celui de 71 et celui de 2007) n’ont pas grand chose à voir avec le roman. Mis à part la présence d’un monde dévasté où la civilisation s’est effondrée. J’avais au départ acheté ce livre dans le but de l’offrir à mon fils pour son anniversaire. Rangé sur une étagère de sa chambre, il me faisait des clins d’oeil à chaque fois que je passais devant (le livre, pas mon fils. Suivez, merde !) Est arrivé ce qui devait arriver, j’ai fini par m’en saisir et le lire.

L’histoire : 1975. Le monde a été ravagé par un virus qui transforme les survivants en vampires. Robert Neville, ouvrier dans une petite ville américaine, vit comme un reclus. Sans qu’il puisse l’expliquer, il est immunisé contre le virus. Il a perdu sa famille et sa vie se résume désormais à tuer des vampires le jour et se cloîtrer la nuit.

Film de Francis Lawrence avec Will Smith (2007).

Sans faire de jeu de mots, Richard Matheson est une sorte de légende dans le milieu de la SF. C’est mérité. En moins de 230 pages il dresse un portrait travaillé du personnage principal (Robert Neville) et construit une atmosphère d’une terrible désespérance. Imaginez un peu. Un homme dont la famille a succombé au virus. Un pays ravagé. Le poids incommensurable de la solitude.
Car il s’agit bien de cela, un des thèmes du roman, l’impitoyable solitude. Qui rend silencieux, austère, qui fait perdre à l’être humain son empathie et sa compassion, et un peu la raison. On est très vite très à l’aise (si l’on peut dire) dans ce récit, avec la vie ritualisée à outrance de Neville. Lever chaque jour à la même heure, activités toujours identiques (trouver de la nourriture, réparer et entretenir la maison transformée en citadelle imprenable, patrouiller en ville, explorer les maisons et débusquer les vampires en sommeil durant le jour et les tuer au moyen d’un pieu en bois ; rentrer chez soi, se barricader, manger, boire (trop), finir par trouver le sommeil, se réveiller, recommencer).
Ce quotidien avec ses passages obligés a quelque chose de rassurant pour cet homme seul cerné par les vampires. Car le soir, dès la tombée de la nuit, ils se rassemblent devant chez lui et l’exhortent à sortir, à les rejoindre. Ils crient, jettent des projectiles, tentent de pénétrer chez lui. Certains se battent, s’entretuent, se dévorent. Ses voisins du monde d’avant sont devenus des monstres que Neville assassine dès qu’il en a l’occasion. En parallèle, cet homme qui n’a pas fait de longues et coûteuses études fait des recherches au sujet du virus, réfléchit à une solution, un vaccin ou quelque chose de ce genre en travaillant à partir de son sang immunisé. Mais sa tâche est complexifiée par la présence de deux groupes d’infectés : ceux qui ont succombé au virus et sont devenus des vampires, et ceux qui sont contaminés mais pas encore vampirisés, question de temps.

Francis Lawrence.

C’est sur ce point que le roman se déploie avec talent. Avec brio et subtilité, Richard Matheson met en scène la paranoïa qui guette Robert Neville lorsqu’au détour d’une rue, il tombe sur un être humain en plein jour. La grande méfiance à l’encontre de cette personne, un semblable, peut-être en détresse, mais peut-être un ennemi en devenir.
C’est un livre sur la force corrosive de la solitude, de la perte des repères sociaux, de la misère mentale induite par le fait d’être seul, seul jusqu’à avoir perdu le réflexe de parler. Quand on est seul depuis si longtemps, on pense mais on ne parle plus. La voix de Robert Neville est morte avec sa famille, ses voisins et la vie en collectivité. Il y a la question fondamentale des éventuels survivants, des gens comme lui, un mystère entier. Derrière cette question, l’autre interrogation, gigantesque, abyssale : est-il le dernier représentant de l’espèce humaine ?

Francis Lawrence.

C’est un récit très sombre, noir comme la nuit sans lune, où il faut traquer les rais de lumière comme Neville traque les vampires. L’espoir à gagné les profondeurs, et le poids de cette perte pèse sur les épaules de la lectrice et du lecteur. Ça ronge, ça rend dingue.
A travers ces journées indentiques et interminables qui se succèdent d’une manière non moins interminable, l’auteur nous pose une nouvelle question, effrayante : cette vie a-t-elle encore un sens ?
Sans doute l’attachement au personnage de Robert Neville provient de notre capacité à nous projetter à sa place, et c’est glaçant. Sans doute aussi, cela vient-il de l’écriture, tantôt nerveuse, tantôt poignante, émouvante.
« Elle était près de lui, à présent. Et tout à coup, balayant sa réserve et ses hésitations, il l’attira contre lui et ils ne furent plus que deux enfants perdus se serrant l’un contre l’autre dans l’infini de la nuit. »
Ce roman est également un livre sur les peurs qui naissent de l’ignorance et de la méconnaissance. Sur les rapports sociaux, sur la différence. On peut y voir des similitudes avec ce qui se passe actuellement, dans notre monde pandémique, où notre semblable peut désormais être envisagé comme un danger, un vecteur potentiel de contamination. La méfiance, toujours la méfiance venue de la peur irrationnelle. Dans ce roman, l’inconnu qui surgit, c’est un peu le migrant qui débarque sur nos terres.

Bon voyage au pays sans espoir, si noir, si dérisoire. Mais où est la lumière ? Où se cache-t-elle ? Dans nos coeur ?

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Duport-Serval.

Seb.

Je suis une légende, Richard Matheson, Folio SF, 228 p. , 7€60.

Les étoiles s’éteignent à l’aube, Richard Wagamese (Zoé / 10/18) – Seb

« La lumière déclinait. Il sentait la pression qu’exerçait le crépuscule pour se frayer un chemin dans la brèche de la vallée et il regarda les silhouettes des choses s’altérer. Aux confins du monde, le soleil était rouge sang ; dans cette oblique lumière rosée il était rempli d’émerveillement et débordait de chagrin. »

Au plus profond de la Colombie britannique, dans le nord-ouest du Canada, Frank Starlight, a seize ans et du sang Ojibwé qui coule dans ses veines. Il reçoit une curieuse demande de son père biologique, Eldon. Alors que ce dernier, alcoolique en phase terminale ne s’est jamais vraiment soucié de lui, qu’il a laissé à un autre homme le soin et la responsabilité de l’élever, il demande à son fils de l’aider à se rendre dans la montagne, sur un lieu sacré, pour y mourir comme un guerrier. La fin est proche, l’alcool a dévoré son foie et il ne lui reste que très peu de temps. Malgré la distance, malgré l’absence de liens entre ce père et ce fils, ce dernier va accepter la dernière requête de son géniteur.

Voilà pour le début du récit. J’avais entendu beaucoup de bien de ce roman et de cet écrivain. J’étais attiré par deux choses en particulier. Le titre, que je trouve admirable et si poétique, et puis le fait que l’auteur soit d’origine Ojibwé. Or, auparavant, j’avais déjà lu une auteure qui avait ce sang-là qui coulait dans ses veines, Louise Erdrich, ce roman s’intitulait Dans le silence du vent, à croire que les titres poétiques sont l’apanage des Ojibwés, un genre de savoir-faire atavique. Et je m’étais régalé. Et puis le petit coup de pouce du destin. Une amie me l’a offert. Je l’en remercie avec chaleur et reconnaissance, merci Chris.
Ce roman possède une puissance assez rare, pas de cette puissance furieuse qui renverse tout sur son passage à l’aune d’un torrent colérique, non, rien de tout cela. Ici, lové dans ces pages douillettes, on est plutôt dans la puissance « force tranquille », puissance nue, naturelle, poétique et sombre. Parce que cette histoire est triste, furieusement triste, mais d’une beauté hallucinante. Ce récit, c’est un autel dédié aux regrets, à la honte et aux secrets purulents trop longtemps étouffés. Mais que seraient ces choses-là, si indomptables soient-elles, sans la bénédiction de la nature, des paysages, du territoire qui façonne l’humain.

Droits réservés.

Les étoiles s’éteignent à l’aube est un feu de camp au milieu de la forêt, le craquement délicieux d’une brindille sous le pied, l’odeur infalsifiable de la résine de sapin, le cri d’une sarcelle, le chant incantatoire d’une rivière insoumise qui dévale un versant de montagne, un ciel de crépuscule chahuté par des couleurs mordorées qui tisonnent l’horizon. Ce livre est contenu dans la nature elle-même, et il la porte au sommet. Mais c’est aussi un voyage profond et dense dans l’âme humaine et son labyrinthe de volontés émoussées, de fulgurances du cœur, de petites faiblesses et de grands désirs.
Ce roman c’est aussi l’explication que l’existence peut prendre une sacrée mauvaise tournure à la suite d’une faiblesse, d’un renoncement, d’une décision peu inspirée, d’une addiction pire qu’une malédiction. Il montre un homme qu’on aimerait mauvais, mais qui est plus complexe que cela. Un homme qui ne se résume pas à son intempérance invétérée et à son cortège d’impostures et de mensonges. Un homme qui agonise mais qui aurait pu être quelqu’un de différent ; quelque chose de plus en rapport avec l’idée qu’il se faisait de sa vie. Mais il y a les évènements indociles, les turpitudes qui fendillent la carapace, les blessures qui suppurent pour l’éternité et se font le siège de la grande défaite.
Ce voyage vers le dernier voyage, ce face à face entre un père indigne et un fils coupé de ses racines vaut son pesant de larmes et d’émerveillement. Il montre avec une subtilité et beaucoup de pudeur que parfois la volonté ne suffit pas. Qu’elle peut être fauchée par la peine innommable, et que derrière la crémation de l’estime de soi plus rien ne peut repousser à part les mauvaises herbes de la honte.

Il se pourrait bien que ce livre soit un grand livre, et qu’on n’en saisisse l’envergure que bien après l’avoir lu, parce que ce bouquin est le genre de bouquin qui infuse en nous. Il existe des livres qui font cet effet, qui possèdent cette influence-là. Un grand pouvoir.
Que ce soit dans les retours en arrière qui racontent la dégringolade, qui égrènent les rares moments de bonheur, que ce soit dans la narration des souvenirs à vif, que ce soit l’histoire elle-même, tout est maîtrisé. Et tout est porté par l’écriture si rayonnante et inspirée de Richard Wagamese. Comme page 37 : Il aperçut la lune entre les lattes de l’écurie quand il se réveilla. C’était le petit matin et elle avait amorcé sa descente, mais elle était suspendue dans le ciel comme un glacier déversant sa lumière avec l’éclat de la glace fondante.
Mais même si le style suffirait, il y a les personnages. Tous suscitent en nous de fortes émotions, de forts sentiments, parfois contraires. Le père, Eldon, qu’on aimerait bien détester et mépriser, ce père honteux de tant d’absences, mais on sent qu’il peut avoir des arguments à faire valoir. Et cet homme, qu’on connait sous l’appellation de « vieil homme », celui qui a élevé Frank. Lui on l’aime et vous l’aimerez aussi. Un amour respectueux, le genre de sentiment qu’on éprouve naturellement pour les gens de bien. Frank lui, provoque un flot d’empathie. Sa vie, tronquée par un père incapable et une mère inconnue de lui, est une rivière qui n’a pas encore choisi son trajet, son lit est incertain. Et puis il y a d’autres personnages, importants, que je vous laisse découvrir. Ce livre est un genre « d’échelle de Richter » à mesurer notre capacité d’empathie, c’est fabuleux.

Toute la pudeur des personnages, toute leur humanité, on les retrouve dans des dialogues ciselés. De ces dialogues qui font des silences des respirations, ces passes de mots à fleuret moucheté, ces hésitations, ces phrases sibyllines, ces blancs remplis de tant de choses précieuses. Ces paroles de sages et de taiseux, un mot presque galvaudé aujourd’hui, car on fait souvent la confusion entre taiseux et taciturne.
J’ai parcouru, tétanisé, tremblant, les dix dernières pages. Elles sont d’une rare puissance émotionnelle. Sur ces pages-là, mes larmes ont imprégné ma peau, des larmes mêlées du soulagement et de la peine, un sentiment diffus à la fois d’injustice et aussi de choses qui rentrent dans l’ordre, comme une réparation. Je ne suis pas sorti indemne de cette histoire, ses personnages sont accrochés à mes jambes, ils m’entravent encore.
Ce roman, c’est la mise en accusation de l’addiction, de la faiblesse humaine, des excuses qu’on se trouve et des montagnes de douleur insurmontables. Wagamese nous montre ce qu’il y a de plus pitoyable dans l’être humain et ce qui s’y cache de plus sublime, et on est un peu scarifié au contact de ça. Le froid de l’obscurité après la brûlure de la lumière.
Et puis ce genre de passage comme des bourrasques : La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu’à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables.
Un roman sur l’amour, la perte, la douleur, la honte et la faiblesse. Mais aussi sur la fraternité, la passion et l’amitié. Rien que ça. Le récit d’un monde presque entièrement disparu.
Mais j’ai beau m’échiner à vanter ce roman d’exception, jamais je ne serai aussi efficace, jamais ne serai aussi proche de la vérité que Jacques A. Bertrand de l’Obs, lui qui écrivait ceci :
« Ce roman est un cadeau. En le refermant, on se dit que ce monde n’est pas encore celui de Trump, mais toujours celui de Steinbeck. »

En complément à ce texte et en hommage à la regrettée Véro, vous pourrez la chronique que celle-ci avait faite du Starlight de Wagamese.

Traduit de l’anglais par Christine Raguet.

Seb.

Les étoiles s’éteignent à l’aube, Richard Wagamese, Zoé / 10/18, 284 p. / 310 p. , 20€ / 7€50.

L’invention du cinéma, Luc Chomarat (Marest) – Seb

« Contrairement à ce qu’on raconte, Méliès n’avait rien contre Star Wars.

Les frères Lumière ont basculé du côté obscur, aimait-il à plaisanter. »

Ce bref extrait, presque un effet spécial, exprime de manière assez efficace l’atmosphère de cet ouvrage.

  • Atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?!
  • De toute façon tu prends toujours tout de travers…
  • De port ?
  • Qu’est-ce que tu racontes ?
  • C’était pour blaguer, rapport à la réplique qui se déroule sur une écluse.
  • T’es con à bouffer du pop-corn au cinéma.

Bon, là, c’est de ma fabrication, mais vous voyez le genre. Le genre déjanté. J’ai pas mal souri et même ri en lisant ce bouquin de Luc Chomarat, auteur qu’on ne présente plus. Si ? Bon d’accord : je vous présente Luc Chomarat qu’on ne présente plus.

Soyons sérieux une seconde, faisons un travelling à la Sam Raimi. L’idée de départ est excellente, il s’agit de raconter un peu l’histoire du cinéma avec humour, en dézinguant les codes et en explosant la temporalité. Une sorte d’effet spécial mais sur du papier et dans un livre. C’est couillu. Mais pas porno. Bien que, la couverture, un suppositoire dans la lune…hum…à moins que ce soit un trou de balle et là c’est encore plus grave.

Je veux bien faire mais je sens que je digresse. Bref, dans cet ouvrage nous assistons au dialogue savoureux qui a cours entre les frères Lumière, ils causent du cinéma, et font des références anachroniques qui sont bien senties. Pas mal de monde en prend pour son grade et c’est bien ainsi. Dans ce livre, il est possible qu’on sache enfin qui a inventé le cinéma, les Lumière Brothers ou Georges Méliès.

Je suis un amateur de cinéma, j’ignore si je suis un cinéphile, surtout si je me réfère aux connaissances surnaturelles de l’auteur, du genre qui filent des complexes. À l’inverse de Talleyrand, à cause de Luc Chomarat, quand je me regarde je me console, quand je me compare je me désole.

Photo : DR.

Cela dit, même s’il m’a manqué quelques références, et que mon cinéma est lacunaire, je me suis bien régalé en lisant ce truc, cet ovni qui ne pouvait paraître que chez les dingos de Marest éditeur. Vous y croiserez Murnau, Ennio Morricone, la nouvelle vague, William Friedkin, Georges Lucas et Spielberg, Duvivier et le Quai des brumes, Marylin et sa robe qui se soulève, forcément Kubrick, le taulier Hitchcock, plein de films de trains, sauf Le train sifflera trois fois et Le dernier train de Gunhill. Luc Chomarat vous livrera l’ADN de Star Wars et ça va vous trouer le cul. Il y aura Le Parrain et King Kong (le premier, le seul, le meilleur gorille au monde) et qui malgré l’altitude, n’est pas dans la brume. Bref, vous allez croiser du beau linge. Et malgré l’humour, si vous grattez sous la pellicule, vous verrez que ça cause technique quand-même.

Georges Méliès.

Je suis sûr d’une chose, enfin presque, il est possible, voire probable, que cet ouvrage ne soit jamais disponible à la médiathèque de Tulle en Corrèze, lieu de culture qui porte le nom du cinéaste local, Éric Rohmer. Vous saurez pourquoi en lisant ce bouquin. (si c’est pas de l’appâtage ça…)

Si vous aimez le cinéma, si vous aimez l’humour, filez acquérir ce morceau de super8. Franchement, je ne fume pas mais il me semble qu’il coûte à peine plus cher qu’un paquet de clopes.

Antoine Lumière.

Il reste cependant un mystère : la disparition dans un train, le 16 septembre 1890, de Louis Aymé Augustin Le Prince. Un indice néanmoins, il ne s’agit pas du train qui entre en gare à La Ciotat. Ça restreint un peu le champ des recherches. Un bon début de polar. J’ai ma théorie là-dessus. Je pense que c’est le commissaire Mattéi, furieux d’avoir laissé s’échapper Gian Maria Volonté, qui s’est défoulé en flinguant le malheureux Louis Aymé et puis l’a jeté du wagon, l’abandonnant dans les taillis, à l’appétit des sangliers.

Voilà, c’est à vous de jouer.

FIN.

Seb.

L’invention du cinéma, Luc Chomarat, Marest, 128 p. , 12€.

Seule la terre est éternelle, un film de François Busnel et Adrien Soland (Nour Films) – Seb

Je suis enfoncé dans le fauteuil de la salle obscure. Des jours que je pense à ce moment. Revoir Jim. J’ai le cœur qui tambourine, ces premières secondes dans l’obscurité sont délicieuses. L’écran est encore noir, mais le film a commencé. On entend un souffle empesé, mangé par l’emphysème, une respiration difficile qu’on reconnaît tout de suite. C’est de cette manière que Jim Harrison entre en scène. Rien que ce début, ça saisit.

Photo : Nour Films.

Avec ce film, François Busnel réalise un acte d’amour et de tendresse. Il montre son ami, Big Jim, tel qu’il est, en lisière de la mort. Un homme qui sait qu’il se trouve au bout du chemin mais ne s’en laisse pas compter. La leçon c’est cela, de voir un homme sur la fin qui continue à vous montrer que la vie est belle. Pour faire ce film, les deux réalisateurs n’ont pas eu peur de prendre tout leur temps, on est loin des contraintes classiques du documentaire ou du film pour la télé. Il y a de longues plages qui filment le paysage, ces grands espaces tant captés et montrés, sauf que là, grâce au scope, on a une profondeur stupéfiante, une profondeur et une amplitude mises en avant par la présence d’un élément mouvant dans le champ, une voiture, une moto, un aigle qui plane, un pronghorn qui galope. Ensuite il y a les silences de Jim, qui contemple la nature, la rivière, puis sa voix caverneuse surgit et porte sa pensée, toujours vive et juste.

Quand on parle de Jim Harrison, on fait souvent référence à des personnages rabelaisiens, mais comment ne pas le faire ! Son physique est une histoire à lui seul, sa gueule de cinéma, absolument merveilleuse, un vrai voyage à elle seule.

Photo : Michael Freberg.

Lorsque je suis entré dans la salle, il y avait déjà beaucoup de monde. Ça m’a touché et réjoui de constater que tant de gens s’étaient déplacés, un dimanche, avaient sacrifié un après-midi ensoleillé pour le consacrer à Jim Harrison. Ça dit quelque chose de fort, cela met à jour ce lien particulier qui subsiste entre ce romancier-poète hors-norme et la France et les Français. Comme n’aurait-il pu ne pas aimer notre pays ? De la très bonne nourriture, de la nature préservée, du vin fameux et une appétence pour les poètes et la littérature. Je suis sûr que s’il avait passé quelques jours en Limousin il aurait adoré la région.

Comme le dit François Busnel, ce n’est pas un film sur Jim Harrison, c’est film sur la nature, les grands espaces, avec Jim dedans. Et c’est beau, c’est totalement réussi. Peut-être que c’est dû à cette insouciance qui transparaît, on filme comme on peut, on s’adapte à Jim, à la nature. Nous voyons avec délectation et une grande tendresse, notre géant de la littérature qui déambule avec difficulté dans les hautes herbes, au bord de l’eau, dans son jardin ou dans son bureau, tout en distribuant au gré de son humeur des pensées, des assertions, des choses précieuses. Il se raconte sans chronologie, exhume des souvenirs et des anecdotes typiques du romancier que l’on connaît. Vous allez découvrir ou simplement revoir un homme qui a inspiré des écologistes dans les années 70, un homme en avance, qui fut honni par les féministes puis porté en triomphe par ces même féministes, un poète hors concours et un romancier auteur de quelques chef-d ’œuvres de la littérature américaine. Rien que ça.

Photo : A. Soland.

Il n’y a pas de tristesse dans ce film, juste une fabuleuse lumière et de belles paroles, un petit monde, celui de l’écrivain, et son exemple, magnifique, d’un homme que le destin n’a pas épargné et dont les dernières années lui ont apporté de la souffrance physique, d’abord un féroce zona qui lui a pourri la vie et puis une grosse opération du dos qui l’a vu, comme il le dit, ouvert des fesses à la nuque. Malgré tout cela, « celui qui s’enfonce dans des endroits obscurs dont on ne sait s’il pourra en revenir » comme l’on surnommé les indiens Ojibwés (traduction à la louche), malgré tout cela, cet homme convoque la joie chaque jour, en contemplant l’aube et le crépuscule, les hautes herbes grasses du Nebraska qui ondoient sous la brise, en regardant et en écoutant le chant de la Yellowstone river, en marchant à proximité d’Emigrant peak. Tout chez lui était apte à la joie, l’idée de pêcher la truite, un bon repas, l’idée de faire la sieste, boire un coup, voir un ami, se promener avec son chien. Et puis ce film est irrigué par l’humour de Big Jim, des traits qui surgissent comme sa poésie. Je fais d’ailleurs un parallèle entre sa manière décrire de la poésie et celle qu’il avait de pêcher à la mouche. Même méthode : si tu ne réussis pas du premier coup passe à autre chose, un autre trou d’eau, un autre remous.

Dans le film, Big Jim livre au détour d’une conversation le secret du bonheur. Il explique qu’il rencontre des marginaux comme on les appelle, des gens qui ont juste assez d’argent pour mettre de l’essence dans leur pick-up, juste assez pour un repas, des gens intelligents qui trouvent des solutions et s’adaptent, on sent qu’il éprouve de l’admiration pour eux, il est l’un d’eux, et il dit qu’ils sont heureux parce qu’ils ne sont pas trop exigeants, ils n’en demandent pas trop. Ce film est une ode à la vie, une immense respiration, ample comme les espaces du Montana. Jim Harrison nous explique par l’acte, que le seul moyen d’approcher le bonheur ou la joie, c’est de vivre à son propre rythme et de faire des choses humaines qui s’accordent à ce rythme, le plus souvent au milieu de la nature, cette grande horloge sans aiguille.

Alors Jim est dans le décor, et il y prend toute sa place de poète. D’autant que les réalisateurs s’effacent complètement pour lui, jamais ils n’interfèrent, jamais un plan sur François Busnel (d’autres se seraient filmés avec cette figure emblématique), tout tend vers Jim, le paysage, le territoire et ses amis, son histoire, ses silences et ce qu’il dit. C’est du cinéma sincère et dépouillé, pas de tricherie, et ça touche forcément de voir un vieil homme se laisser approcher comme on approche un grand fauve, et qui ne cache rien, qui fait comme d’habitude. Cette complicité confère une grande force au film.

Monument Valley (image extraite du film).

Ce film c’est l’histoire d’un homme écorché très jeune par la vie et qui s’est réparé grâce à la nature. C’est un testament philosophique, l’affirmation d’un art de vivre. Mais c’est aussi un portrait en creux de l’Amérique, parce que Jim Harrison est le romancier des invisibles et de la ruralité. C’est le pendant littéraire de Charlie Russell dans la peinture. Alors on croise d’autre auteurs de cette Amérique-là, Jim Fergus le vieil ami, Peter Matthieussent, Pete Fromm.

Ce film est touchant et très émouvant. Il procure du plaisir et de la joie, il fait un bien fou. Je me suis surpris à sourire à plusieurs occasions. Si vous avez lu Jim Harrison vous retrouverez ce qui vous a plu en lui. Si vous ne l’avez jamais lu, cela vous donnera sûrement envie de le découvrir. Et si ce n’est pas le cas, vous aurez fait la connaissance d’un sacré bonhomme, et vous en aurez appris pas mal sur les Etats-Unis d’Amérique et leur sanglante histoire. Mon épouse était avec moi lors de cette projection, elle n’a jamais lu Big Jim et elle a adoré ce film. Ça lui avait mis du rose aux joues, les émotions sans doute. Je ne vais pas tarder à lui mettre entre les mains Grand maître, un faux polar qu’elle devrait aimer. Une bonne façon de découvrir Jim Harrison.

© Institut Lumière / Photo Sandrine Thesillat / Jean-Luc Mège

Merci messieurs Busnel et Soland, Big Jim méritait bien une projection sur grand écran. Jim Harrison, en parlant de l’épitaphe qu’il aimerait avoir sur sa tombe, citait une phrase de Loren Eiseley « Nous aimions la terre mais n’avons pas pu rester ». Finalement il préfère une phrase plus simple, qui lui ressemble « Il a fait le boulot. »

Je pense que Seule la terre est éternelle  aurait été parfaite. Ce film est son épitaphe, dépourvue de tristesse, elle est gaie et mélancolique, et elle se balade dans les salles obscures pour que nous participions à notre manière, une façon de dire « au revoir, et surtout merci ».

Seb.

Dernier arrêt avant l’automne, René Frégni (Gallimard / Folio) -Seb

Rien n’est plus magique que l’écriture, elle va chercher des débris de vie dans des replis secrets de nous-mêmes qui n’existaient pas cinq minutes plus tôt. On croit avoir tout oublié, on allume une lampe, on se penche sur un cahier et la vie entière traverse votre ventre, coule de votre bras, de votre poignet dans ce petit rond de lumière, un soir d’automne, dans n’importe quel coin perdu de l’univers. »

Photo : Sébastien Vidal.

René Frégni publie depuis 1988, il a écrit presque une vingtaine de livres. Mais où étais-je depuis tout ce temps ? Par quel sortilège puissant n’avais-je pas mis le nez dans son œuvre ?

Mon ami, c’est qu’il y a tant d’auteurs, femmes et hommes, qui méritent d’être lus, le monde littéraire est trop vaste pour nos vies trop courtes. Toute la dichotomie de l’être humain se trouve dans le choix d’un livre. Jeter son dévolu sur un c’est en repousser cent.

Donc je n’avais jamais lu René Frégni, que je connaissais de réputation, dont j’avais entendu parler, en bien. Sans doute que c’était écrit quelque part, que je le découvrirais au bon moment, parce que la lecture d’un roman, c’est surtout une histoire de moment, c’est une rencontre, il ne faut rien précipiter, rien forcer, si tel ouvrage doit venir à toi, il finira par y arriver. Laisse faire les choses et le temps, peu de choses surviennent au hasard.

Finalement, je suis un veinard. Je suis un veinard parce qu’il me reste tous les autres livres de René Frégni à découvrir, je suis comme un enfant qui découvre un paquet de bonbons bien après les autres, et qui contemple son trésor.

René Frégni par Francesca Mantovani.

C’est une révélation que cette lecture. Dans la librairie, j’avais été attiré par le titre, et la quatrième de couverture m’avait emballé. Je peux acheter un livre et ne le lire que six mois plus tard, parfois trois ans. Là, je savais, sans pouvoir l’expliquer, que je ne tarderais point à fourrer mon long nez entre ces pages. Une semaine s’est écoulée, et après avoir terminé celui en cours, je me suis rué sur ce Dernier arrêt avant l’automne.

L’histoire, tu vas me demander ? Elle est d’une simplicité éclatante, et c’est cela qui m’a plu. Un écrivain qui éprouve des difficultés à entamer un nouveau roman, trouve grâce à un ami libraire un travail peu prenant. Il s’agit de garder et entretenir un cloître, une sorte de monastère caché dans les replis de la montagne, dans ce coin de Provence qu’il connaît bien. Il espère que le calme et la solitude des lieux l’aideront à trouver l’inspiration et l’envie d’écrire. Un jour, en travaillant dans l’ancien cimetière des moines, il déterre une jambe humaine qui n’y est pas depuis longtemps. Il alerte les gendarmes et à leur retour, le membre n’est plus là.

Un bon début d’histoire hein. De quoi aiguiser ta curiosité. En tout cas, ça a aiguisé la mienne. Dès l’incipit j’ai été emporté, séduit par l’écriture de l’auteur. En quelques lignes il m’a donné une féroce envie de filer là-bas, dans cette Provence si bien chantée par Jean Giono. Tout y est, tout arrive à son rythme, sans se bousculer. Les couleurs ocres et pourpres de l’automne, la végétation opulente, le lent travail du temps qui passe dénoncé par le roulement des saisons ; la quiétude des soirées, les crépuscules fabuleux qui galopent sur les collines, les repas frugaux avec la compagnie du chat, le calme, le travail harassant mais source d’un grand plaisir de nettoyer, couper, élaguer ; ces gestes ancestraux qui sont si propices au voyage intérieur, à l’accès à la sérénité, et au bout, à la création. René Frégni possède ce talent rare de narrer le quotidien sans jamais provoquer l’ennui, il n’y a que l’émerveillement. En pensant à ce que je ressentais en lisant ses lignes, un seul mot me vient naturellement : régal. Ce fut un régal. Vraiment. J’en aurais bien repris deux-cents pages de plus. Il a une manière de te prendre par la main, de te dire doucement « viens, je vais te raconter une histoire, installe-toi ». Impossible de résister. La narration à la première personne du singulier, comme souvent, apporte cette proximité, le sentiment agréable d’être dans la confidence.

C’est une pure merveille. Même le dénouement, c’est beau parce que c’est simple. Mais puissant. Pas de « twist  de ouf » comme certains disent, pas de retournement plus tordu que la morale de certains hommes politiques, non, aucun artifice improbable, avec cette grandiloquence dont usent parfois ceux qui commentent ces histoires qui me fatiguent à force de surprises aussi crédibles qu’une fourchette pour manger de la soupe.

Droits réservés.

J’ai tout aimé. La douceur des paysages et de la nature, la musique des colonnes de mots qui chantent si bien ensemble, la douceur de vivre qui côtoie la violence des hommes, même là-bas, dans ces replis somptueux. Les personnages me sont chers car ils sont travaillés à l’aune de l’amitié et des belles relations, cela aussi me semble typique de de l’univers créatif de l’auteur.

J’ai été ébloui par le style et l’histoire, ça ne m’arrive pas si souvent. Je vais continuer à garnir ma bibliothèque des livres de René Frégni, je pense déjà au suivant, et ça, c’est du bonheur. Une autre belle chose a surgi de ce roman, une belle surprise de la vie. En exergue, l’auteur a cité Dostoïevski et Patrick Modiano. Les mots de Modiano sont ceux-ci : Les dimanches, surtout en fin d’après-midi, et si vous êtes seul, ouvrent une brèche dans le temps. Il suffit de s’y glisser. Cette phrase m’a secoué, sûrement qu’elle m’a ramené loin dans le passé, au pays de l’enfance, dans ces dimanches justement, qui s’écoulaient autrement après l’heure du goûter. Et elle a fait naître en moi un féroce désir de découvrir Modiano, encore un monument que je n’ai pas visité.

Bref, carton plein, plein de joie.

Seb.

Dernier arrêt avant l’automne, René Frégni, Folio, 192 p. , 7€.

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