Le Continent, Raphaëlle Riol (Le Rouergue / La Brune) – Seb

« Je m’endormais vers 4 heures du matin puis me réveillais vers 9 heures. Chaque matin, des rais de lumière zébraient le plafond, des colonnes de poussières effervescentes me signalaient que le soleil brûlait déjà dehors. Que la combustion d’un jour nouveau avait commencé. Un jour indemne dont il fallait à tout prix profiter. »

Photo : Sébastien Vidal.

Inès était heureuse, elle aimait son travail au centre culturel. Mais un jour, un nouveau chef arrive. Il est de cette nouvelle race, celle des gestionnaires, de ceux qui savent, modèle omniscient et méprisant, condescendant. C’est alors une lente et douloureuse agonie, entre divisions au sein de l’équipe et maltraitance au travail. Inès finit par « péter les plombs », elle crève les pneus de son chef, c’était ça ou elle le crevait pour de vrai. Elle se retrouve en arrêt maladie, du genre long, l’arrêt. Complètement détruite, elle s’enfuit sur une île de la côte Atlantique, un endroit qu’elle connaît car elle y a passé ses vacances lorsqu’elle était enfant. Elle va tenter de guérir et de se reconstruire là-bas.

Comme souvent, c’est la couverture qui m’a rallié. Ensuite, j’ai lu la quatrième. J’ai lu les premières lignes, l’incipit, j’ai dit banco !

J’ai avalé ce roman comme on dévaste un plat savoureux, à grande bouchées, en prenant tout de même le soin de bien mâcher, parce que les saveurs étaient multiples. À première vue, l’histoire n’est pas spécialement originale, mais c’est le virage qu’elle prend dès l’arrivée sur l’île qui est surprenant. Ne vous attendez pas à des choses surnaturelles, à des rebondissements dignes de James Bond, à des surprises scénaristiques dopées au « n’importe quoi pourvu que ça saisisse le lecteur ». Non. Il arrive à Inès ce qui est arrivé à des tas de gens. Et qui va encore arriver à des tas d’autres au pays de la Startup nation. Le premier thème, celui du départ, c’est la souffrance au travail, due à la maltraitance, au despotisme d’un chef incompétent. Un de ces jeunes loups aux dents qui rayent le parquet ou le carrelage, ils s’en foutent, ils ne sont pas regardants, ils rayent tout ce que vous voulez du moment que le salaire suit. C’est le genre d’individus sans scrupules qui à une autre époque aurait bien aidé les juifs à monter dans le wagon, à coup de trique si besoin. Vous voyez bien le style hein, toutes les entreprises et les administrations sont équipées en série de ces humains-robots, à toutes les strates, dénués d’empathie, de compassion, seule leur existence compte. De bons toutous pour garder le troupeau, sans pitié avec les subalternes, obséquieux avec les supérieurs. Pour cela, ils usent des armes que le capitalisme leur a fabriqué, en premier lieu, le vocabulaire, une langue dénaturée, vidée de tout sens, sans aucun goût, ignoble bâtard dont l’ADN est l’euphémisme, le non-dit, ou carrément la contre-vérité.

« Les compétences comité de pilotage appels à projet suivi de projet bilan des actions menées fiche de bilan répartition des moyens. Cette bouillie infâme de mots sans histoire si passé qui puent la mort de l’esprit (…) Voir les collègues pleurer, chouiner, se moucher, se vider des litres de morve et de détresse mélangées parce qu’accumulées (…) Constater que la peur s’est invitée dans les placards, qu’elle s’est pelotonnée derrière les portes, réfugiée aux toilettes, que la résignation et le masochisme, parents indignes de la peur, se sont insidieusement engouffrés dans les habitudes. »

J’ai digressé, désolé, c’est que ces serpillères à galons, je ne peux pas me les enquiller. Bref, Raphaëlle Riol décrit avec un talent et une précision rares les mécanismes de la soumission, de la destruction, la destruction des individus (comment on les divise pour arriver à ses fins), la destruction de l’édifice (parce que le but non avoué, c’est de réduire les coûts jusqu’à ce que l’outil (ici, le centre culturel) n’ait plus aucun sens, perde ses visiteurs-clients, et finisse par mourir de sa belle(vilaine) mort.

On suit Inès dans ce labyrinthe d’hostilité, on souffre avec elle, on rumine notre colère, on éprouve des envies de meurtre au trombone ou à l’agrafeuse, voire au capuchon de stylo bic. Dès le début on est immergé dans ce monde de douleur, et c’est très réussi. On est avec Inès, la situation est insupportable. La narration à la première personne du singulier apporte l’épaisseur nécessaire et la proximité avec le personnage, elle nous devient immédiatement attachante, on l’écoute, on tend l’oreille.

Mais ça, ce n’est que le début. Mais un début dont les effets vont perdurer longtemps entre les pages, comme les séquelles d’un séisme, achevant de faire tomber ce qui tient encore en équilibre. Ce qui est excessivement bien fait, c’est le changement d’atmosphère entre le continent, lieu de souffrance, et l’île, lieu d’apaisement. D’un coup, on ressent ce bien-être transpirer des pages, les lignes se font onctueuses, paresseuses, on a envie de s’y perdre, de prendre tout le temps nécessaire pour savourer, se dorer au soleil de la poésie de l’auteure. Les quelques aller-retours sur les évènements de départ augmentent cette sensation, cette grande transition, au loin sur le continent, l’inhumanité, ici sur l’île, la chaleur humaine, le reflux des idées noires emportées par la marée.

J’ai beaucoup aimé cette image du petit animal blessé qui se cache sur l’île pour guérir, réfléchir à sa vie, entamer la lente et difficile digestion de l’échec, du statut de victime engendré par la fuite du lieu de travail. L’auteure maîtrise parfaitement son timing, celui dans lequel peu à peu, nous voyons sourdre la révolte, la colère, l’envie de justice. Tout cela se mêle et s’emmêle, parce que se reconstruire sur des sentiments aussi vivaces n’est pas simple, que l’équilibre est très précaire et qu’il faut faire avec les humains. Mais il y a l’île, les souvenirs plantés ici, derrière un muret, dans le murmure du vent, dans le cri des mouettes ou les hurlements de guerre des chats, la nuit. Il y a les amis, ceux qui vivent sur l’île, les connaissances, les vieilles habitudes qui ont la dent et la vie dure. Il y a cette jouissance à ne plus être dans l’œil du cyclone, à se tenir loin du tumulte et de la tourmente, un peu comme le soldat blessé qui n’en revient pas de rentrer vivant du front alors que les combats font encore rage, mais qui, dans un coin de son esprit, pense aussi aux copains qui sont restés là-bas, dans la mélasse, la rancœur, la peur.

L’atmosphère restituée et fabriquée par Raphaëlle Riol est un délice, je m’y suis prélassé, roulé. Du texte de cet acabit, j’en prends mille pages tout de suite, quel bonheur, vraiment. J’ignore comment elle a fait ça, mais elle l’a fait, et j’ai aimé ces heures, me délectant, me forçant à ne pas aller trop vite, économisant les paragraphes, les pages, relisant des passages, me raccrochant à cet espoir un peu fou, qu’une magie interviendrait et que le livre ne se finirait jamais, que des pages auraient poussé dans la nuit, près de ma tête, pendant que je rêvais.

Il y a des pages fabuleuses sur la nuit, sur la vie des îliens, sur ce rythme particulier, qui balance un peu comme le ressac, avec ce son qui apaise. Des caresses aux oreilles. Il y a des lignes magnifiques sur les lumières, les tourbillons de poussière, les sons qui passent, les heures languides qui glissent à l’abri du soleil, sur le plaisir de lire, l’amour du livre, le monde infini qu’il contient. Ce refuge.

« Ne pas réveiller Léontine, elle qui dort telle une enfant paisible sur son confortable matelas d’années fanées. Ne pas perturber les derniers silences de ses antiques nuits. »

C’est beau n’est-ce pas. Il y a quelque chose dans la sensibilité de l’écriture qui m’a rappelé celle de Cécile Coulon, mais en encore plus chaleureux. C’est cela, Raphaëlle Riol possède une écriture chaleureuse, douillette, dans laquelle on se complait. Pourtant, elle sait dire le harcèlement, le malheur au travail, elle sait faire ça aussi, et ça cogne fort.

Mais faites comme Inès, faites confiance à l’avenir, au hasard des rencontres, à vos capacités de rebond, aux idées qui surviennent, à l’amitié, faites confiance au temps qui soigne, faites confiance à ce livre. 

Chapeau madame ! merci pour ce sublime voyage. Je crois que c’est ce qu’on appelle un coup de foudre littéraire. J’en ai pas si souvent.

Seb.

Le Continent, Raphaëlle Riol, Le Rouergue / La Brune, 235 p. , 19€50.

Une prière pour Owen, John Irving (Le Seuil / Points) – Seb

« Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc ; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n’arrivent plus, son parfum qui s’efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l’un de ces petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu’on l’a perdue, pour toujours…Puis vient un autre jour, et une nouvelle petite pièce manquante. »

Photo : Sébastien Vidal, avec la présence de Monsieur Costaud car ce livre est balèze.

Je me souviens qu’il m’a fallu plus de trois semaines pour digérer ce roman consistant et parvenir, dans la brume de mes émotions, à distinguer les mots que j’allais vous offrir. C’est que cette histoire m’a bouleversé. Je crois que, comme je n’oublierai jamais Henri Guillaumet de  Terre des hommes , Gus de  Grossir le ciel , Dalva, du roman éponyme, Paul Sheldon de Misery , ou encore Tom Joad des Raisins de la colère, le club des losers de Ça, je n’oublierai jamais Owen Meany. C’est aussi simple que ça.

En à peine vingt pages, John Irving est parvenu à me dresser un personnage, à lui donner corps et vie, il lui a façonné une allure et un esprit, il m’a donné à voir ses yeux, mais surtout, surtout, j’ai entendu sa voix. Je vous jure que c’est la vérité, je lisais les dialogues et j’entendais la voix si particulière d’Owen Meany. Je ne sais trop comment il a fait ça, mais John Irving l’a fait. C’est une expérience assez déstabilisante, mais je ne regrette pas de l’avoir vécue. Je n’ai pas les mots pour vous dire à quel point j’ai aimé Owen Meany.

Nous sommes au début des années 50, en Nouvelle-Angleterre. Nous suivons la vie de deux amis d’une dizaine d’années, Johnny et Owen. C’est Johnny qui raconte. Tous deux sont inséparables. Un jour, lors d’un match de base-ball, Owen tue accidentellement la mère de Johnny en frappant de manière inspirée ce qui va devenir « la balle ». Devant cet évènement cataclysmique, Owen va discerner quelque chose, il va faire un rêve, et il va changer la vie de beaucoup de monde.

Dans ce roman époustouflant, l’auteur donne son meilleur. Il n’a pas son pareil pour dérouler l’autoroute de son récit tout en parvenant toutefois à emprunter quand cela s’avère nécessaire, les petites routes de la digression. Il explore tout, ne laisse rien au hasard, il nous emmène…non, il nous emporte. Comme presque toujours chez Irving, on retrouve des personnages féminins très forts, Irving commet des romans matriarcaux.

Et toujours à sa disposition, ses meilleures armes, ces phrases à desceller une statue, comme page 50 : La mémoire est un monstre : vous oubliez ; elle, non. Elle se contente de tout enregistrer à jamais. Elle garde les souvenirs à votre disposition ou vous les dissimule, pour les soumettre à la demande. Vous croyez posséder une mémoire, mais c’est elle qui vous possède. 

Quand je repense à cette histoire ahurissante, je me dis que John Irving a tout donné, il s’est jeté à corps et cœur perdus dans la bagarre, qu’il y a certainement laissé des plumes, des plumes qui nous caresse la peau et l’esprit pendant la lecture.

Une prière pour Owen parle de l’amitié. Celle que je vous souhaite de connaître au moins une fois. Celle qui ne se négocie pas, celle qui ne se calcule pas, celle qui donne sans compter, celle née d’elle-même, imperméable aux peines et aux colères, imperturbable face aux doutes et aux sentiments noirs. Ce genre d’Amitié. Mais comme nous avons à faire à John Irving, ce n’est pas tout. Avec un sens de la formule inné, il décape le mythe de l’Amérique et écorche jusqu’au sang et jusqu’au sens, une certaine Amérique, celle qu’il abhorre. Ça se passe page 144 : Ma tante Martha, comme la plupart des américains, savait se montrer tyrannique pour défendre la démocratie…

Une plume acerbe et caustique totalement jouissive qui dézingue à qui mieux mieux les religieux et les puritains, et toute cette société qui tient plus de la fange politiquement correcte que d’autre chose.

Avec une énergie surnaturelle, l’auteur s’emploie à démonter cette partie de son pays qui se croit sur une terre d’impunité, invoquant l’honneur et la justice quand cela l’arrange, puis piétinant ces mêmes principes quand cela la gêne. Un pays qui ne prend par exemple conscience que le Vietnam existe vraiment que lorsqu’il perd ses premiers soldats là-bas. Derrière tout cela le business n’est jamais loin. Dans un style féroce, l’auteur nous présente un pays très autocentré, démesuré dans sa présence comme dans ses absences coupables. « Ces cinglés d’américains » comme il les appelle. Quand on lit Une prière pour Owen, on comprend le monde tel qu’il est aujourd’hui, mais surtout, on sait pourquoi.

Ce roman court de 1952 à 1987. Il couvre les années où l’Amérique est devenu LA grande puissance de la planète. Les années de la guerre de Corée, du Vietnam, celles du règne de Reagan aussi avec en fil rouge, ce fameux rêve qu’a fait Owen et qui va tout conditionner, et enclencher un compte à rebours dans sa tête et la nôtre. Et on peut dire qu’il s’est fait plaisir le John ! Caustique, ironique, hilarant, poignant, il m’a fait passer par tous les sentiments. C’est plutôt rare de pleurer de rire et de peine dans le même chapitre. J’ai trouvé dans ce livre des scènes désopilantes.

En traversant les décennies, John Irving traite donc de l’amitié, du déterminisme, du poids de la religion sur la société, de la puissante de la volonté et aussi de l’auto persuasion. Cette histoire est aussi l’histoire des choix et des quêtes, des regrets et de la nostalgie. Ça foisonne.

Mais bon sang ! Quelle histoire énorme, quel personnage rare et tout puissant que cet Owen, quel style. Vous avez là, la sainte trinité de la littérature : des personnages travaillés, une histoire solide, un style impeccable. C’est beau de voir un écrivain dans sa pleine mesure.

Allez, pour la route, encore un petit bout. Page 173 : La pierre et la brique mornes, le lierre incrusté de givre, les fenêtres closes des classes et des dortoirs donnaient au campus l’aspect d’une prison pendant une grève de la faim ; les pelouses des cours, privées de l’effervescence estudiantine, les bouleaux nus et blafards découpés sur la neige, pareils à leur propre esquisse au fusain ou aux squelettes des élèves.

En vérité je vous le dis, John Irving est grand !

Vous risquez de ne jamais oublier Owen Meany, mais surtout, au creux de la nuit, vous entendrez sa VOIX.

Traduit de l’Américain par Michel Lebrun.

Seb.

Une prière pour Owen, John Irving, Points, 750 p. , 12€30.

Les grandes villes n’existent pas, Cécile Coulon (Le Seuil / Points) – Seb

« Ici, les enfants apprennent à nager dans les lacs, les rivières et les étangs. Chacun a ses souvenirs de pique-nique en été, de jeux plus ou moins conseillés sur la glace en hiver. Quelques-uns ont eu un scooter à quatorze ans, mais la plupart ont pris l’habitude très tôt, de se déplacer à pied, à vélo, en courant. Le week-end, après les repas familiaux qui s’éternisent, tout le monde part en balade. Quoi qu’il arrive, toute rencontre, évènement, retrouvaille se termine à l’extérieur. C’est un principe : il y a toujours plus de choses à faire dehors. Plus de choses à voir. Plus d’endroits où se cacher. Nous avons été élevés en plein air, comme les poules du voisin. »

Avec ce texte de moins de cent pages, Cécile Coulon exhume une époque, toute conservée dans sa gangue d’enfance et d’adolescence. Alors mon petit cœur de campagnard bat d’une manière singulière, comme s’il se pressait comme un citron rouge pour s’extraire lui-même « l’endorstalgie », mélange d’endorphine et de nostalgie qui fait tant de bien, même quand ça va bien.

Photo : Sébastien Vidal.

Évidemment, si vous n’avez pas grandi là où les villes étaient absentes, il se peut que ce récit ne vous touche pas. Ou alors vous serez curieux, et vous aurez envie de voir « comment ça se passait dans ces endroits ». Parce que même citadin, vous avez forcément mis les pieds à la campagne, pendant des vacances, chez des grands-parents ou une tante.

Être enfant, adolescent, à la campagne, c’est une expérience qui ne s’oublie jamais. Parce que tout est férocement lié à l’enfance, justement. J’ai toujours dit, écrit, pensé, que nous étions façonnés par les lieux où nous vivions, surtout les endroits où nous avons ouvert les yeux, senti les premières odeurs (qui seront toujours belles, même si elles sont fortes et mauvaises), éprouvé les premières grandes émotions, fait les premières découvertes, reçu des savoirs.

Être jeune à la campagne, c’est une expérience transcendantale. Oh, bien sûr, sur le moment, quand on le vit, on ne serait pas vraiment d’accord avec ça. C’est le recul qui apporte cette constatation. En zone dite rurale (ce qui reste assez vague comme terme), il y a moins de choses à faire paraît-il. Je dis oui et non. Il y a moins d’infrastructures, de services publics, oui. Dans un village de mille habitants, cerné par des champs ou des forêts, il faut chercher le théâtre, le cinéma, la salle de spectacle. La seule chose qu’on aura c’est la salle des fêtes. Mais, quand on y réfléchit, il y a juste moins de choses qui nous détournent de l’essentiel. Quand on est en pleine campagne, sans rien pour nous distraire, qu’on fait face aux arbres et aux rivières, aux sommets et aux vallées, qu’on sent passer les saisons sur son propre corps, on se fait face, on s’observe, on se sonde, parce qu’on n’a guère d’autre choix. Alors on observe, on aiguise son regard. Le théâtre, c’est la comédie humaine qui se déroule au village chaque jour, et en plus c’est gratos. Le cinéma, il a lieu dans la tête, grâce à l’imagination et la seule chose de la ville qui arrive jusqu’à « la cambrousse », les livres. Les concerts, ce sont les bals sur la place du village. La campagne et sa nature sont rudes, elles ne font pas de cadeaux, elles sont, simplement. Il faut prendre l’ensemble comme il est, s’en accommoder et s’adapter. Si on fait ça on peut y être très heureux. Cécile Coulon explique très bien ce phénomène dans son livre.

C’est un ouvrage qui pourrait (qui pourra ?) tenir lieu de trésor, un jour, pour les sociologues, quand tout cela aura disparu, qu’il ne restera plus que les pierres et des cheminées orphelines de fumées. (mais je doute que ça advienne), parce que la Résistance et la Résilience sont les deux mamelles de la « ruralité ». (désolé, je n’ai pas d’autre mot qui aille mieux, ou alors je dois redonder, et redonder c’est mal).

Photo : Raymond Depardon.

Oui, ce petit livre peut très bien aller de paire avec le film Profils paysans, de Raymond Depardon, on est sur le même terrain de jeu. On pourrait aussi lire des livres de Marie-Hélène Lafon ou certains de Pierre Jourde pour se mettre en bouche, ou en jambes.

Avec une grande finesse et beaucoup de tendresse, l’auteure nous raconte son village, ses quelques arpents où ont fleuri des maisons serrées les unes contre les autres, ceintes de ruelles tordues, chapeautées par une église qui tinte encore, un peu. Elle nous chuchote les secrets de ces espaces où nul train ne passe, où la voie ferrée est devenue un chemin de promenade dominical.

J’ai aimé ses descriptions des lieux de vie, ces coins qui recèlent des émotions, des projets, qu’ils soient partagés ou que ces gamins rêveurs gardent pour eux : le stade, le café, la place du village ou le jardin public. L’école elle, c’est le point à défendre coûte que coûte. C’est la source qui ne doit pas tarir. Alors s’il le faut, on fait des classes à plusieurs niveaux.

Cécile Coulon puise son inspiration dans les paysages "grandioses et anxiogènes" de l'Auvergne.
Photo : Marielsa Niels / Hans Lucas (JDD).

Je suis un peu plus vieux que Cécile Coulon, mais j’ai connu les mêmes choses, j’ai « pris le car » à des heures matinales presque inhumaines, rôdé un peu blasé sur les mêmes routes, glandé dans les mêmes recoins cachés, utilisé les mêmes cabines téléphoniques à pièces, lorgné sur les mêmes terrasses de cafés. J’ai lu des livres, allongé dans les hautes herbes d’un pré, abrité du soleil par un pommier penché, juste derrière l’école justement, ou le stade, ou perché sur un banc qui avait, on ne sait pourquoi, les faveurs des jeunes du bourg. Et avec régularité, comme une sentence, l’heure qui sonnait au clocher.

En crevant l’abcès de l’enclavement, du manque d’équipement, de la perdition dans la vastitude, Cécile Coulon parvient à faire des atouts de ce qui était au départ des points faibles (tout du moins du point de vue du citadin). En racontant, avec beaucoup de cœur et avec l’écriture qu’on lui connaît, son pays et ses années d’insouciance, ses interrogations, en exposant sa vision des choses, elle réussi à garder intact ce qui est précieux et pourtant intangible, les souvenirs et le vécu qui sont adossés aux vieilles pierres, aux accents qui chantent ou pas, aux traditions et aux habitudes. Certaines façons de faire ou de causer me sont familières, et les relire a ranimé des moments forts, qui m’habitent toujours et qui attendaient leur heure pour me secouer à nouveau. Comme cette obsession que nous avions d’aller sans cesse « faire un tour ». Ado, on passe son temps à quitter son domicile pour aller faire un tour. Après un repas de famille, ou le dimanche, on va faire un tour. Le tour, c’est à la fois l’habitude et l’inconnu. Le circuit est connu, mais sait-on jamais qui va-t-on y croiser ?

Dans ce récit, il y a une forte présence sociale, qui dit la vie des gens qui vivent dans ces endroits « très beaux mais où on ne vivrait pas à l’année ». Il y a une mise en avant de la vie qui s’égaye, malgré tout, des solidarités, des liens qui se nouent, des tensions et des rivalités, du léger retard pris sur la ville et qui n’est toujours rattrapé depuis…depuis toujours. Ce petit livre montre ce que c’est que de vivre là quand on a quinze ans, ou huit, ou douze, peu importe. Il explique ce qui se passe quand on le quitte et qu’on y revient. Il montre de quelle manière le temps est différent entre ville et campagne, comment les rêves prennent leur envol dans ces contrées, et de quelle façon ils sont regardés là où ils atterrissent.

Finalement, l’auteure écrit une sorte d’élégie à la campagne, parce que malgré les moqueries, les légendes urbaines, malgré les préjugés sur les ploucs et les péquenots, elle dit que les ruraux se débrouillent, et plutôt bien, qu’ils s’en sortent avec moins de moyens que les autres, et qu’ils parviennent à tutoyer, parfois, le bonheur, sans ostentation, sans prétention.

Avec style, Cécile Coulon tord le cou au idées reçues, aux croyances, elle dit le vrai, le beau et le moins beau, ce qui a été vécu et ce qui sera, encore, pour longtemps. Elle affirme que même si à un moment le lieu devient trop étroit pour nos velléités de gamins grandis trop vite, nous ne cesserons jamais d’aimer l’endroit où nous avons passé l’enfance.

« Cette histoire n’en est pas une. Ce n’est ni un roman ni un essai. Ni un conte ni un documentaire. Pas même un témoignage. C’est un regard, un regard d’abord patiemment aiguisé, posé en silence sur les terres auvergnates. Un œil qui s’est ensuite détourné pour voir les mêmes choses, au creux d’autres paysages, souvent grandioses, en Ardèche, dans la Drôme, dans le Lot, en Lozère, en Corrèze, en Creuse. Evidemment, mes souvenirs, ou ce qu’il en reste, ne suffisent pas à transcrire avec une impartialité totale le quotidien d’un village de huit cents âmes il y a quinze ans de cela. »

Traduit de l’auvergnat par…non je déconne !

Seb.

Les grandes villes n’existent pas, Cécile Coulon, Points, 95 p. , 5€60.

L’Ancêtre, Juan José Saer (Le Tripode) – Seb

« Quand nous entrâmes dans le fleuve sauvage qui formait l’estuaire – je sus par la suite qu’ils étaient plusieurs -, nous naviguâmes quelques lieues, mettant en émoi les perruches qui nichaient dans les escarpements de terre rouge, évitant à peine le lent grumeau des caïmans sur les rives marécageuses. L’odeur de ces fleuves est sans égale en ce monde. C’est une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance. Sortir de la mer monotone et pénétrer dans ces eaux fut comme descendre des limbes de la terre. »

Photo : Sébastien Vidal.

L’histoire. En 1515, l’Espagne envoie trois navires explorer les vastes étendues du Rio de la Plata, zone sauvage et indomptée entre les fleuves Uruguay et Parana. Une fois en reconnaissance sur place, le capitaine et ses hommes sont massacrés par une tribu indienne. Seul est épargné un jeune mousse. Il est fait prisonnier et vivra dix ans avec ses ravisseurs. C’est lui qui raconte cette histoire.

Si on est chanceux, on tombe une ou deux fois par an sur un texte de cet acabit. Je veux dire, dans l’espèce du chef d’œuvre. L’ancêtre c’est juste ça, un chef d’œuvre. Un roman d’exception qui patientait dans le limon de la littérature, publié une première fois en 1988, et de nouveau offert, grand cadeau à nous lecteurs, par les éditions Le Tripode que je remercie avec grande chaleur pour cette initiative. Je remercie aussi Sébastien Lavy, libraire chez Page et plume à Limoges, qui a eu la grande inspiration de me mettre ce livre entre les mains. Un bon libraire sait ce que vous aimez, mais il peut aussi vous proposer ce que vous serez susceptible d’aimer.

Juan José Saer est un sacré écrivain, du tonneau XXL. Avec ce récit écrit à la première personne du singulier, le narrateur nous conte une histoire dont l’origine est vraie. Le talent, le génie et le travail ont fait le reste. Quand un livre débute par une phrase comme celle-ci : De ces rivages vides il m’est surtout resté l’abondance de ciel, et qu’on la lit, il se passe quelque chose en nous. Des engrenages se mettent en branle, ils actionnent des émotions endormies. Avec un tel incipit, l’auteur passe un contrat moral avec nous lecteurs. Il s’engage, fait une promesse, et nous aussi. Il dit « je vais t’emporter, tu vas connaître des émotions uniques, voir du pays, découvrir des gens incroyables et singuliers, tu vas entendre ma voix qui dit ma pensée ». Et nous lecteurs, répondons « je m’engage à te suivre, aveuglément, je te fais confiance, je vais écouter ta voix, entendre ton histoire et tout ce qu’elle contient, cette première phrase est ma garantie ». J’ai passé un contrat avec l’auteur, nous avons donné notre parole. Le moins que l’on puisse dire c’est que je ne regrette rien.

Juan José Saer s’est enfoncé plus profondément dans l’esprit de ces indiens que dans le territoire où ils vivent. Il a bâti un monde de pensées, un mode de pensée, propre à ces indigènes si étranges, si secrets, si philosophes. Pour commencer, il réussit à bâtir et nous présenter le monde du vivant, celui qui est né de l’osmose, où tout est lié, dans un équilibre où les sensations, les traditions et les légendes sont légion. Un monde sans les blancs. Avec le concept de « l’intérieur » et de « l’extérieur », il formalise une façon de fonctionner, de vivre son rapport au monde, à la nature, l’idée de nature dépassant de loin ce qui se trouve sur la terre et comprend aussi bien le tangible que l’intangible.

Avec une écriture qui vaut à elle seule le détour, il nous présente un lieu où le magique côtoie le tragique, le beau coudoie l’horreur absolue. Le mousse, ce témoin narrateur, se fait petite souris pour nous en apprendre plus sur cette peuplade dont l’influence est circonscrite à son petit territoire. Ces indiens représentent la grande leçon d’humilité infligée aux humains, conscients de leur rôle, tendant vers une mission qu’ils pensent être la leur. Extrait :

Je les savais capables de résistance, de générosité et de courage, habiles dans le maniement du connu : il suffisait de voir leurs objets et l’habileté avec laquelle ils les faisaient et les utilisaient pour comprendre aussitôt que ces hommes ne se laissaient pas intimider par la rude écorce du monde. Mais ils étaient comme des naufragés sur un radeau, essayant de maintenir la discipline à bord tandis que l’orage se déchaîne, en pleine nuit, sur une mer inconnue.

Il y a de l’héroïsme, chez ces indiens, à vivre le quotidien. Rien ne les décourage. Les éléments se déchaînent ? Peu importe. Le fleuve a emporté le village dans sa crue ? Ils reconstruisent, tous en eux-mêmes, courbés devant la tâche, silencieux et acharnés, comme détenteurs d’une vérité plus précieuse que ce dont elle témoigne, gardiens d’une moralité et d’un honneur piliers de tout ce qui existe.

Une fois l’an, lorsqu’ils s’adonnent au cannibalisme, dans des scènes crues, terribles, suivies d’orgies dantesques, ils cèdent à de vieux démons pour mieux les évacuer, les repousser, éviter qu’ils hantent leur quotidien et les entravent. Céder pour ne plus être tenailler par le désir. Je crois que c’est ce qui en dit le plus long sur la psychologie de cette tribu. Par exemple, ils ne vivent que dans le présent, le passé et le futur n’existent pas. Chaque minute est l’objet de toute leur attention, et ainsi passe la journée. Un somptueux passage explique très bien leur manière de concevoir leur existence :

C’est pour cela qu’ils étaient si efficaces et anxieux : efficaces parce que le vaste jour et ce qui le peuplait dépendait d’eux, et anxieux parce qu’ils n’étaient jamais sûrs que ce qu’ils édifiaient n’allait pas à tout moment s’écrouler. Ils tenaient sur leur tête, en équilibre précaire, périssables, les choses. À la moindre inattention, elles pouvaient dégringoler et les entraîner dans leur chute.

Mais ce roman colossal de vigueur et de pensée, c’est aussi un regard sur ce que nous devenons lorsque nous cessons d’être nourris par une culture, un environnement familier. La vie que commence à vivre notre narrateur lorsqu’il arrive prisonnier dans la tribu, c’est d’abord un étonnement, puis un effacement de ce qu’il connaît, peu à peu, un tumulte qui s’éloigne, une civilisation qui s’estompe comme un rivage que l’on voit s’éloigner. Ensuite, ce terrain à nouveau vierge se recouvre de façons nouvelles, de mots inconnus qu’il faut amadouer, interpréter. Il faut découvrir le ciel qu’on avait pourtant au-dessus de la tête depuis toujours, se rendre compte du discours de chaque étoile, de la litanie du vent, des saisons ; les saisons, le seul calendrier qui vaille. Un homme neuf peut émerger d’une ébauche, il en résulte un manque, celui de l’achèvement. Ce manque ne sera jamais comblé par l’aventure, la nouvelle vie.

Je pourrais vous parler des heures de ce roman qui est un monument. Un monument pas facile, qui se mérite, mais quelle joie d’y être, de s’en emparer, de faire corps. Je sais déjà, alors que seulement quelques jours me séparent de la fin de sa lecture, que je le relirais, et que j’y trouverai d’autres choses, des éléments essentiels. Il rôdera bien souvent dans ma tête, il va se faire une place sur ma table de chevet.

Je vous laisse avec une phrase fondamentale qui vous ouvrira le chemin, page 173.

Le seul savoir juste est celui qui reconnaît que nous savons seulement ce qui condescend à se montrer.

(une sacrée putain de phrase à ressasser, explorer, répéter, développer)

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon.

Seb.

L’Ancêtre, Juan José Saer, Le Tripode, 180 p. , 10€.

La Certitude des pierres, Jérôme Bonnetto (Inculte / Barnum) – Seb

« L’histoire du monde pourrait commencer ici. On pourrait être en train de se promener sur des chemins inexplorés et bordés d’oubli, profiter de la virginité du matin pour faire le point sur sa vie et repartir de zéro, fonder un nouvel ordre, une nouvelle république, envisager le futur dans la certitude des pierres et la sérénité des herbes, retrouver les fondamentaux, jouir tout simplement d’être au monde avec cette illusion du premier homme, savourer le sentiment que le monde nous appartient. »

Photo : Sébastien Vidal.

Guillaume s’installe à Ségurian un village de montagne. 400 habitants, dont un quart de chasseurs. Il a l’intention de monter une bergerie et de vivre du commerce de la laine. Mais ses moutons paissent sur un terrain où les chasseurs traquent les sangliers. Très vite, les premiers problèmes apparaissent.

Je découvre Jérôme Bonnetto avec ce texte. Si j’en parle c’est que ça s’est très bien passé. Moi qui lis lentement, qui aime revenir en arrière, savourer un beau passage, j’ai été servi. On ne dira jamais assez combien un titre et une couverture peuvent changer la vie d’un livre. La certitude des pierres, ça en impose hein ! Et puis la couverture, quand je l’ai aperçue pour la première fois, c’était sur internet, un réseau social. Tout de suite, elle m’a touché. Ce vieux fusil (pensées pour Robert Enrico, Romy Schneider et Philippe Noiret), à demi cassé, avec ses mécanismes et sa peinture écaillée, la photo presque sépia, c’était mieux qu’une quatrième de couverture. C’était une promesse, un engagement de l’auteur à fournir la came que j’aime.

D’abord il y a un ton qui nous impacte. Parfois on a l’impression que l’auteur nous interpelle, qu’il veut qu’on participe, ça m’a rappelé Loups solitaires, de Serge Quadruppani, paru chez Métaillié. Il veut que l’on fasse vraiment la route ensemble, ou plutôt le sentier, parce qu’à Ségurian, on est plutôt enclavé, et plutôt content de l’être. À Ségurian, on vit entre nous de père en fils si je puis dire. Perchées sur la montagne toute puissante, les générations s’étalent sur les pentes, se rétractent l’hiver et se répandent à nouveau aux beaux jours. Ouais, ça fait belle lurette qu’il y a plus d’habitants au cimetière que dans le village, mais on s’en fout, on est bien entre nous, on se connaît, on sait les secrets bien sales, les histoires pas jolies jolies, les trahisons et les petits arrangements. Parce que même dans la montagne, la politique a fait son trou, et ici, un trou, ça peut toujours servir.

D’abord on était bien entre nous, on regardait passer les saisons, on courbait l’échine sous le blizzard et la neige lourde, on suait trop l’été, on fêtait la Saint-Barthélemy et on aimait bien chasser le cochon sauvage. La chasse, ça forge l’amitié, j’ignore pourquoi on a besoin de poudre et de sang pour ça, mais c’est comme ça. C’est un fusil entre les mains qu’on voie les hommes. On était bien entre nous, on avait nos habitudes, vous savez les habitudes, cette chose qui se solidifie et devient aussi inébranlable qu’un pan de montagne. Faut pas toucher aux habitudes, surtout si on n’est pas du coin. Si on n’est pas du coin, faut demander, marcher dans les ruelles en baissant la tête, faut se faire petit, discret, les gens qui vivent ici étaient tous là bien avant, et leurs aïeuls ont posé certaines de ces pierres qui nous font de l’ombre l’été.

« Le berger portait en lui le chant des mères devant les corps de leurs enfants. Un chant improvisé de l’âme, profond et guttural. Des mains dont on ne sait plus quoi faire, que l’on agite dans le vide, que l’on tend au ciel, que l’on plaque sur la poitrine ou le crâne, des mains dont on fait la vérité de l’Homme. »

Vous avez appréhendé l’ambiance j’imagine. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur sait planter un décor et soigner une atmosphère. Ici, à Ségurian, ça sent les herbes séchées et la pierre qui endure le soleil et la glace, ça sent les silences qui courent dans les pentes, s’immiscent dans les rues, sont captés par les fenêtres entrouvertes, où guettent toujours quelques oreilles qui fabriquent un miel spécial, un miel fatal. Ce qui court aussi dans le massif, et d’une belle et légère foulée, c’est la poésie. C’est presque aussi beau que la montagne elle-même. Jérôme Bonnetto fait les bordures, explore les recoins, trouve des diamants derrière les haies, sous les arbres ou cachés le long d’un mur en pierres sèches. À Ségurian, la beauté de la nature est partout, il suffit de regarder pour cueillir. Ça pourrait être le paradis s’il n’y avait pas quelques hommes qui se trempent régulièrement dans une marmite de testostérone.

Ce texte est une flèche, tendu, âpre, qui exhale les plus puissants relents de terre qui soient. Ce texte raconte la difficulté d’accepter le changement, des nouvelles têtes, de nouvelles idées. À Ségurian, on est un peu confi dans les préjugés et les certitudes, ça n’aide pas pour vivre en paix si un inconnu débarque. Ce roman qui ne connaît pas de faiblesses, raconte aussi la formidable puissante tutélaire de la montagne, ce nid dans lequel la vie se perpétue, coûte que coûte. La montagne et ses sbires – l’isolement, la solitude, l’enfermement dans les grands espaces, ça pourrait être un oxymore mais à Ségurian c’est un concept. La certitude des pierres, c’est le récit de l’impossibilité de changer, et donc de s’améliorer, c’est l’incommensurable poids de la famille, de la lignée qui saigne à blanc ses forces vives qui pourraient rêver d’autre chose.

Au village, il y a certainement des gens bien. Ou moins pires que les autres. Mais être bien ne suffit pas, il faut aussi du courage pour que cela apporte un bénéfice. La description de ce monde qui ne fait qu’un, cette mer d’individualités qui adopte les manières de la majorité, qui se fond dans le silence pour ne pas dévier, à cause du poids des autres. Qui a peur de l’étranger. C’est notre société en plus petit.

La plus grande réussite, peut-être, au-delà du voyage et de l’histoire, c’est l’atmosphère noire comme la suie, lourde comme la montagne elle-même, qui ne fait aucun cadeau.

Je vais garder un œil sur Jérôme Bonnetto, il en vaut la peine. Il a aussi publié Le silence des carpes, toujours chez Inculte. J’vais voir ça. Quant à vous, vous devriez lire ce roman et suivre Guillaume et les autres personnages de cette histoire superbe.  Et pour 8,90 euros, franchement, c’est cadeau. 

Seb.

La certitude des pierres, Jérôme Bonnetto, Inculte / Barnum, 159 p. , 8€90.