Un coup d’oeil dans le rétro – 2021 en quelques titres

Au moment où le blog fête sa deuxième année d’existence, l’heure du bilan a sonné. Si 2021 n’a pas forcément été à la hauteur de nos attentes (bel euphémisme), on pourra néanmoins se réjouir de quelques lectures bienvenues, attendues ou pas, qui nous ont permis de voyager un peu ou d’oublier pour quelques heures le marasme ambiant. L’équipe d’Aire(s) Libre(s) s’est donc prêtée avec plaisir à la désormais rituelle sélection de l’année. Il s’agit là de livres lus en 2021, sans tenir compte de leur date de publication. On y retrouvera nombre d’éditeurs dont nous aimons et suivons le travail avec attention, de nouvelles voix et de vieux briscards. Bref, de quoi démarrer 2022 tranquillement en attendant les nouveautés qui se bousculent au portillon et parmi lesquelles on a déjà repéré quelques textes qui devraient apporter un peu de lumière en ces temps obscurs (oui, c’est grandiloquent mais l’époque s’y prête). Merci à vous de nous lire, Aire(s) Libre(s) saison 3, c’est parti !

Yann

Pour moi, cette année aura été placée sous le signe de la nouvelle, avec pas moins de trois recueils sur 10 titres retenus. De nouvelles voix dont chacune m’a marqué à sa façon, déstabilisé ou amusé, intrigué ou bouleversé. À ce titre, Indice des feux est réellement une des plus belles lectures de ces dernières années et la nouvelle titre m’a pris au ventre avec une intensité rarement rencontrée en littérature. On trouvera finalement dans cette sélection peu d’auteurs confirmés mais il aurait été difficile de ne pas y faire apparaître Richard Powers, Lance Weller ou James Sallis qui parviennent à nous toucher à chaque livre. Pour faire simple, 2021 est à nouveau une belle année de lecture et il faudra s’en réjouir tant le besoin d’évasion s’est fait ressentir durant les douze derniers mois.

Indice des feux d’Antoine Desjardins (La Peuplade)

Western Spaghetti de Sara Ànanda-Fleury (Le Quartanier)

Les oiseaux du temps d’Amal El-Mohtar et Max Gladstone (Mu)

Francis Rissin de Martin Mongin (Tusitala / Pocket)

Le cercueil de Job de Lance Weller (Gallmeister)

Sidérations de Richard Powers (Actes Sud)

Sarah Jane de James Sallis (Rivages / Noir) – Chronique à venir

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie (Albin Michel / Terres d’Amérique)

Presqu’îles de Yan Lespoux (Agullo Court)

Les plus observateurs d’entre vous auront noté que seuls neuf titres apparaissent sur la photo. Le 10ème est une bande dessinée exceptionnelle qui s’est hissée sans mal au-dessus du lot cette année. Il s’agit de Carbone et Silicium de Mathieu Bablet, chez Ankama.

Mélanie

Sidérations de Richard Powers (Actes Sud)

Au printemps des monstres de Philippe Jaenada (Mialet-Barrault)

La carte postale d’Anne Berest (Grasset)

Ultramarins de Mariette Navarro (Quidam)

Memorial Drive de Natasha Trethewey (L’Olivier)

The white darkness de David Grann (Éditions du sous-sol)

Les enfants de la Volga de Gouzel Iakhina (Noir sur Blanc)

Là où nous sommes chez nous de Maxim Leo (Actes Sud)

Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain d’Amandine Dhée (La Contre-Allée)

Par instants la vie n’est pas sûre de Robert Bober (P.O.L.)

Seb

Tempête Yonna de Cyril Herry (In8) – Chronique à venir.

Le continent de Raphaëlle Riol (Le Rouergue)

L’ancêtre de Juan José Saer (Le Tripode)

La certitude des pierres de Jérôme Bonnetto (Inculte)

Julius Winsome de Gérard Donovan (Le Seuil)

La route de Cormac McCarthy (L’Olivier)

Une confession de John Wainwright (Sonatine10/18)

Tordre la douleur d’André Bucher (Le Mot et le Reste)

L’homme incendié de Serge Filippini (Libretto) – Chronique à venir.

Le pouvoir du chien de Thomas Savage (Gallmeister / Totem)

Aurélie

Division avenue de Goldie Golbloom (Bourgois)

Un bref instant de splendeur d’ Ocean Vuong (Gallimard)

Le Coeur à l’échafaud d’Emmanuel Flesch (Calmann-Levy)

Hamnet de Maggie O’Farrell (Belfond)

Indésirable d’Erwan Larher (Quidam)

Le silence selon Manon de Benjamin Fogel (Rivages / Noir)

Les Contreforts de Guillaume Sire (Calmann-Levy)

La Porte du voyage sans retour de David Diop (Le Seuil)

Nous sommes les chasseurs de Jérémy Fel (Rivages)

Shuggie Bain de Douglas Stuart (Globe)

Fanny

Pour ma pomme, cette année 2021 fut marquée, notamment, par la littérature autochtone et québécoise. Voici les invité-e-s de cette table idéale de discussion 🙂

Photo: Fanny Nowak.

En attendant Shimun de Laure Morali (Boréal). Un chemin poétique en Côte Nord, au sein du pays de Papakassik. L’auteure, d’origine bretonne et grande amie de Joséphine Bacon, te parle, dans sa langue sensible, de ce peuple qu’elle chérie tant, de cette terre Innue. C’est une échappée, belle comme un chant de liberté.

Peuplement de Mahigan Lepage (Leméac). Gaspésie, années 70, une gang d’amies porte des rêves de vivre ensemble, au plus proche de la terre. Une galerie, plus qu’attachante, de personnages hauts en couleurs portés par une plume magnifique. Un très grand petit livre.

La rivière de Peter Heller – traduction Céline Leroy – (Actes Sud). Haletant ! Un feu fou furieux courant après des personnages qui peuvent en cacher d’autres… c’est diabolique et grandiose. Le maître Peter Heller à son meilleur.

Notre cœur bat à Wounded Knee – L’Amérique indienne de 1890 à aujourd’hui de David Treuer – traduction Michel Lederer -(Albin Michel). J’aurais franchement adoré avoir David Treuer comme prof d’histoire ! Voici un monument d’érudition ou comment aborder, avec une facilité désarmante, la question de la réalité autochtone américaine et prendre les chemins de traverse qui rendent l’aventure encore plus palpitante. Love it !

Mononk Jules de Jocelyn Sioui (éd. Hannenorak). Coup de cœur partagé avec l’équipe de la librairie Hannenorak de Wendake. L’auteur, dramaturge et marionnettiste, revient sur un sacré personnage de sa famille: Jules Sioui. Et ça déménage sévère avec cet humour mordant qui caractérise un Jocelyn passionné passionnant. Un récit nécessaire, drôle, plein de charisme, d’intelligence et parfois… d’effroi.

Auassat – à la recherche des enfants disparus d’Anne Panasuk (éd. édito). In-dis-pen-sa-ble, et une chronique à venir en Aire(s) Libre(s). J’ai été bouleversé, littéralement. Avec sa plume précise et vive de journaliste et d’anthropologue, l’auteure mène l’enquête sur les enfants Innus disparus dans diverses communautés de la Côte Nord aux mains, au début des années 70, des pères Oblats. Une claque. Pour moi, ce livre devrait être lu et expliqué dans toutes les écoles de Québec, du Canada, de France et de Belgique pour entamer un punaise de gros débat (ouaich ça grogne au dedans) sur notre aveuglement, entre colons et colonisés. Je le réécris: indispensable.

Celui qui veille de Louise Erdrich – traduction Sarah Gurcel – (Albin Michel). Je l’aime d’amour depuis longtemps Louise Erdrich; voici l’un de ses romans les plus flamboyant et personnel. 1953, Dakota du Nord,un homme d’âge mûr et une femme d’âge tendre, deux générations, deux caractères unis par leur idée de la liberté d’être au Monde, une même communauté, celle de Turtle Mountain; ça commence comme dans un film et c’est époustouflant. Du grand Erdrich où tu comprendras toute l’ambivalence et la perversité de la politique blanche à l’égard des réserves indiennes.

Tiohtiá:ke de Michel Jean (Libre Expression). Sur l’hexagone, tu as peut-être entendu parler du très beau succès de « Kukum » et « Maikan » ?(« Le vent en parle encore », titre québécois). « Tiohtiá:ke », signifiant « Montréal« , lieu historiquement connu comme site de rassemblement pour de nombreuses Premières Nations, est ce roman où se retrouvent ceux et celles rentrés détruit-e-s des terribles pensionnats autochtones. Inuit, Cris, Atikamekw, Anishinabés, Innus, pas de ségrégation dans la douleur, et c’est Élie qui nous portera aux confins de son combat. Un foudroyant roman te faisant dépasser les clichés, porté par cette plume vive et toujours aussi humaniste.

Le peuple rieur – Hommage à mes amis Innus de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque (Lux). Au début des années 70, tout jeune anthropologue, Serge Bouchard arrive à Ekuanitshit (Mingan). Sur de nombreuses années, il nous confie ses rencontres marquantes sur le territoire Innu nommé Nitassinan. Et là, le bonhomme est passionnant. Son récit fluide, t’emporte, sa plume, généreuse, te fait ressentir toute une Humanité, celle avec un grand H.

Kuei, je te salue – conversation sur le racisme de Natasha Kanapé Fontaine et Deni Ellis Béchard (éd. écosociété). Une relation épistolaire moderne entre une romancière-poétesse Innue et un romancier québéco-américain. Tu apprends, tu comprends, tu agis autrement. De l’intelligence et de la sincérité, quoi de mieux en ce moment pour combattre ce racisme affreusement ordinaire.

Born in the Usa – traduction Nicolas Richard – (Fayard). Tu as alors cette impression d’être dans cette ferme du New Jersey aux 1000 guitares, à feuilleter l’album de famille de deux copains, Bruce Springsteen et Barack Obama… what else ?;) Je ne suis résolument pas objective donc je vais t’éviter la montagne de superlatifs. C’est juste « super chouette », voir « exquis ».

Enjoy your meal ! et Belle année à toi !

Photo: Fanny Nowak

Véro

Ohio de Stephen Markley (Albin Michel / Terres d’Amérique)

Pastorale Américaine de Philip Roth (Folio)

Croire aux fauves de Nasstasja Martin (Verticales)

Désert solitaire d’Edward Abbey (Gallmeister / Totem)

My absolute Darling de Gabriel Talent (Gallmeister / Totem)

Impossible d’Erri de Luca (Gallimard)

Une année à la campagne de Sue Hubell (Folio)

Carnets d’explorateurs de Lewis-Jones et Herbert (Paulsen)

Petite sœur, mon amour de Joyce Carol Oates (Philippe Rey / Points)

Indice des feux d’Antoine Desjardins (La Peuplade)

Méridien de sang de Cormac McCarthy (L’Olivier)

Gaëlle

Le démon de la colline aux loups de Dimitri Rouchon-Borie (Le Tripode)

Jours de Sable d’Aimée de Jongh (Dargaud)

D’or et d’oreillers de Flore Vesco (L’École des Loisirs)

Ma tribu Pieds-nus de Stéphane Nicolet (Casterman)

Se faire virer de Manon Delattre (Éditions du Commun)

Les roses fauves de Carole Martinez (Gallimard)

Impasse Verlaine de Dalie Farah (Grasset / Mon Poche)

La folie de ma mère d’Isabelle Flaten (Le Nouvel Attila)

Villebasse d’Anna de Sandre (La Manufacture de Livres)

Ultramarins de Mariette Navarro (Quidam)

Blizzard de Marie Vingtras (L’Olivier)

Pleine terre de Corinne Royer (Actes Sud)

Mortepeau de Natalia Garcia Freire (Bourgois)

À la folie de Joy Sorman (Flammarion)

Hélène

Boccanera, Michèle Pedinielli (Éditions de l’Aube)

Changer d’air, Jeanne Macaigne (Les Fourmis Rouges)

Paresse pour tous, Hadrien Klent (Le Tripode)

Mathilde ne dit rien, Tristan Saule (Le Quartanier)

Le Silence des carpes, Jérôme Bonetto (Inculte)

Les Messagères, Christophe Lambert (Slalom)

Les Fossoyeuses, Taina Tervonen (Marchialy)

Jours de sable, Aimée de Jongh (Dargaud)

Les Étincelles invisibles, Elle McNicoll (L’École des Loisirs)

L’âge du fond des verres, Claire Castillon (Gallimard)

Road trips et littérature : un entretien avec Delphine Bucher

Sur son compte Instagram, elle se présente comme « fanzineuse, illustratrice, autrice ». Last but not least, elle a créé les Éditions de la dernière chance et y publie ses récits Vandura Hotel et Last best place, où elle conjugue deux de ses grandes passions, les voyages et la littérature américaine. Côtoyant le monde du punk rock et celui du fanzine, défenseuse acharnée du Do it yourself, Delphine Bucher semble bouillonner en permanence, toujours entre deux projets, enthousiaste et sincère. Une telle énergie ne pouvant que nous interpeller, il nous a semblé naturel d’échanger un peu avec elle sur ces goûts que revendique également Aire(s) Libre(s).

« Éditions de la dernière chance », « Alaska la dernière frontière », « The last best place » … Tes projets semblent porter l’empreinte de la fin de quelque chose. C’est volontaire, tu avais conscience de ce point commun ?

Pur hasard ! J’ai choisi le nom des éditions de la dernière chance en hommage au livre de Jack London Le cabaret de la dernière chance. Un excellent bouquin et un titre fabuleux, que j’ai piqué et arrangé à ma sauce. Les titres de mes dernières publications sont tout simplement liés aux états américains dont il est question dans mes textes, l’Alaska et le Montana, je ne suis pas allée chercher bien loin, « la dernière frontière » c’est ce que l’on voit imprimé sur les t-shirts dans les boutiques de souvenirs. Je n’ai réalisé ce trait commun que pour la sortie de Vandura Hotel, je ne m’en étais pas rendue compte avant ! Le « dernier » c’est ferme et irrémédiable, mais on apprécie forcément plus les dernières choses, on y apporte un intérêt particulier, elles ont une saveur à part, comme ces heures passées sur la route.
Si je réfléchis encore plus loin, je crois qu’au fond, ça doit me rassurer qu’il y ait une fin à tout. Particulièrement aux voyages, finalement : j’adore voyager, mais j’aime aussi rentrer, retrouver mon confort… et ma bibliothèque.

L’indépendance, la débrouille, pour ne pas dire la démerde, est une notion cruciale pour toi ? Parce qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même ? Par misanthropie ? Timidité ?

Un peu de tout ça je dirais… Mais c’est surtout quelque chose que j’ai en moi depuis toute petite. On m’a toujours appris à me débrouiller, être indépendante, et ne pas trop attendre des autres en général. C’est ancré en moi, j’ai cet esprit Do It Yourself scotché, et ça vaut pour tous les aspects de ma vie. J’ai réalisé mon premier fanzine en solo, pareil pour la linogravure, je m’y suis mise seule chez moi. Si je dois monter un meuble, changer ma chambre à air ou démonter ma machine à laver, je le fais (parfois, je réalise de véritables carnages !). Pour le livre Vandura Hotel, j’ai appris à utiliser des logiciels de mise en page et j’ai tenté… Ma tendance à la débrouille va avec une curiosité et une envie d’apprendre, ça me permet de toujours rester éveillée avec l’envie de faire plein de trucs. Et, bien sûr, je suis une personne solitaire, qui aime le calme et la tranquillité, et pas forcément toujours la compagnie… En voyage, c’est la même chose, mais le problème du budget joue aussi beaucoup. On apprend vite à se débrouiller quand on a des fonds limités mais des envies qui dépassent le plafond. Je ne me vois pas faire autrement en fait, et si c’était simple, ce serait moins marrant non ?

Tu cites Jack London dont on mesure très vite l’importance quand on lit tes récits. Te souviens-tu du titre qui a déclenché cette bougeotte qui semble ne plus t’avoir quittée depuis ?

Effectivement, je cite Jack London à plusieurs reprises dans mes écrits, c’est même le moteur de mes voyages. Je l’ai découvert gamine, alors que je m’ennuyais ferme à un repas de famille, je me suis plongée dans Croc-Blanc. Je ne sais pas à quel âge, très jeune c’est certain, mais je me souviens très bien de ce livre. Une version mal traduite, pour enfants, avec de jolies gravures. Cette histoire m’avait fascinée et donné envie d’aventures dans le Grand Nord, rêve que j’ai pu réaliser en passant une année au Canada. C’est là-bas que j’ai redécouvert Jack London, en préparant un voyage de deux mois en Alaska. J’ai lu et relu ses histoires, imaginant déjà les paysages que j’allais découvrir quelques mois plus tard. C’est toute l’histoire de Vandura Hotel : je suis partie, avec Loïc, mon compagnon de l’époque, en van, rouler jusqu’au cercle arctique pour voir des grizzlies et des aurores boréales. Tout ça sur les traces de cet auteur, qui a baroudé jusqu’au Klondike début 1900, lors de la ruée vers l’or de l’Alaska. De là-bas, il ne rapporta pas de ce précieux métal, mais des dizaines d’histoires glanées au coin du feu les longs soirs d’hiver. J’ai, pendant ces deux mois sur la route, dévoré des récits incroyables de trappeurs, de survie dans la neige, de loups et d’indiens, jusqu’à lui rendre hommage dans sa cabane à Dawson City.
Mais je ne me suis pas arrêtée là, parce que son histoire ne se résume pas seulement au Grand Nord, il y a aussi la Californie, son engagement politique et sa vie à trimer du côté d’Oakland. C’est de là-bas que je suis partie, en 2018, avec Camille, ma jeune sœur, faire un road trip jusqu’à Missoula, dans le Montana (direction la fameuse école littéraire du Montana, où j’avais rendez-vous avec l’auteur Pete Fromm pour une interview).
J’ai eu la chance de passer une journée à Glen Ellen, le ranch de Jack London, voir les ruines de sa maison, la fameuse Wolf House, me recueillir sur sa tombe, voir sa bibliothèque… Et boire une bière au First and Last chance saloon, comme lui ! Trinquant à sa mémoire et à tout ce qu’il m’aura apporté, ainsi qu’aux kilomètres que j’ai eu la force de faire. Tout ça, je le raconte dans The last best place, journal d’un road trip littéraire, fanzine sorti l’année dernière.
C’est encore aujourd’hui un bonheur de continuer à découvrir ses livres, plus d’une cinquantaine : John Barleycorn, son autobiographie d’alcoolique, Le peuple d’en bas, quelques mois passés dans les rues de l’East End à Londres en 1900. Ses aventures de hobo sur les rails à traverser le territoire américain, ou d’aventurier dans les îles du sud. Des récits d’aventures, d’explorations, de voyages, de galères. Sa vie est un vrai roman, et ses histoires s’en inspirent : il fut lui-même pilleur d’huîtres, chasseur de phoques, vagabond, reporter…Je ne m’en lasse pas, et je conseille à tout le monde de découvrir ou re-découvrir cet auteur, dont les traductions malheureuses se sont trop vite retrouvées dans les rayons de littérature jeunesse (mais plutôt d’aller voir du côté des publications de Phébus Libretto par exemple, et les jolies choses éditées par Libertalia).

Si la découverte de Jack London est la première étape d’une initiation à la littérature américaine des grands espaces, quels sont les livres qui sont venus ensuite te bousculer au point de prendre la route au bout de quelques années ?

Quand j’étais toute jeune, le petit-fils de mes voisins m’a envoyé une carte postale d’Alaska, où ils étaient allés pêcher en famille. Je devais avoir une dizaine d’années, et en la trouvant dans ma boîte aux lettres je me suis dit  » pourquoi pas moi ? ». Je crois que cette carte, avec son écriture enfantine, délivrée cornée, a été un premier déclic pour moi, et j’ai réalisé que finalement, si j’en reçois une carte postale, ça ne doit pas être si loin, l’Alaska… J’ai depuis toujours rêvé de parcourir les routes, de l’Alaska au Texas, de la côte Est à la Californie. Malgré tout l’amour que je porte à la littérature des grands espaces et à Jack London en particulier, mon envie de voyage en territoire nord-américain vient aussi de ma passion pour le cinéma. J’ai toujours regardé énormément de films, américains pour une grosse majorité. Voyager aux Etats Unis fut l’occasion de voir de mes propres yeux ces banlieues américaines, ces zones commerciales, ces routes à perte de vue, et tous ces paysages iconiques. L’occasion aussi de me promener au cœur de scènes de la vie quotidienne, telles que l’on peut les retrouver dans les romans de Stephen King par exemple, qui ont baigné mes jeunes années passées à traîner dans les rayons de la médiathèque. J’ai du mal à citer précisément les noms qui m’ont donné envie de prendre la route, j’ai l’impression qu’il s’agit surtout d’un heureux mélange de nuits passées à lire tout un tas d’auteurs et d’autrices. Je n’ai pas de livre de chevet, pas de référence fétiche (hors Jack London, John Steinbeck et Richard Brautigan), mais j’ai une bibliothèque qui déborde à ras bord de romans, récits de voyages, polars, poésie, livres photo, et autres, d’Amérique du Nord. C’est surtout ces années à baigner dans cette ambiance qui m’ont donné envie de prendre le large et d’aller voir tout ça par moi-même. Je vais quand même citer des noms comme James Crumley, Jim Harrison, Mary Karr, JD Salinger, Truman Capote, Harper Lee… qui furent des lectures marquantes. Par contre, on me demande souvent si Sur la route de Jack Kerouac est un livre déclencheur, mais je n’ai pas réussi à le lire jusqu’au bout.

Si la littérature et les rêves qu’elle éveille t’ont donné envie de voyager, les paysages, les endroits dans lesquels tu te rends sont souvent idéalisés, voire fantasmés, non ? As-tu vécu quelques déceptions, voire quelques chocs en découvrant des lieux qui ne correspondaient pas (ou que de très loin) à l’image que tu t’en faisais ?

Beaucoup plus que prévu… J’ai tendance à idéaliser fortement les lieux et les paysages que je rêve de voir, à rester sur l’ambiance d’un film particulier, à une époque qui n’est plus la nôtre, ou à rester dans le ton d’un bouquin…
Ce fut le cas pour Missoula dans le Montana, par exemple. En tombant par hasard sur différents auteurs, dont Richard Hugo, j’ai découvert l’existence de “l’école littéraire du Montana ». J’ai choisi d’y faire un pèlerinage, depuis San Francisco. Malheureusement, en arrivant là-bas, avec pas mal de bornes au compteur et une grosse fatigue, j’ai réalisé que les belles années de la ville, au sens littéraire du terme, étaient derrière. J’ai tout de même eu la chance de rencontrer Pete Fromm, auteur de l’excellent Indian Creek, qui m’a tout de suite prévenue : il n’y a rien à faire par ici ! Je m’attendais à des librairies à tous les coins de rues, des écrivains grattant dans leurs carnets de tous les côtés… La vérité est moins romantique : deux librairies de vieilleries, quelques cafés et un musée à moitié vide, sans la moindre trace des auteurs ayant élu domicile dans le coin dans les années 70. Je pense que c’est ma plus grosse déception, et la plus douloureuse, probablement parce que c’était le but ultime du voyage, mon objectif, le « voilà pourquoi je roule 5000 kilomètres jusqu’à Missoula ». J’ai eu d’autres déconvenues sur la route, surtout avec les grosses villes, comme Las Vegas ou Roswell, des villes attrape-touristes qui finalement n’ont que très peu de charme. J’ai très vite eu envie de mettre les voiles !
C’est souvent ça, finalement, attendre beaucoup de lieux parce qu’on s’est plongé dans un livre génial, mais être confronté à la réalité, qui peut bien souvent être très, très loin des fictions lues. Heureusement, sur la route, l’inverse est aussi vrai, et j’ai eu d’excellentes surprises, dans des lieux sur lesquels je ne misais pas grand chose. Par exemple, de minuscules bleds au fin fond du Texas, je pense à Luchenbach par exemple. Un savant mélange de rencontres, de jolies lumières d’automne, d’une bière fraîche, parfois ça ne tient pas à grand-chose…

Peux-tu nous parler un peu de ta rencontre avec la linogravure, cette technique encore trop méconnue que tu utilises pour illustrer tes livres ?

Je suis tombée par hasard sur cette technique : un copain m’a prêté du matériel qu’il n’utilisait pas. Je me suis lancée un peu n’importe comment, avec quelques accidents (les gouges mal aiguisées, ça coupe…), des impressions à l’envers (comme les tampons, il faut penser à tout graver en miroir…). Depuis, je n’ai jamais arrêté !

Pour expliquer dans les grandes lignes, il s’agit de gravure sur une plaque de linoléum, dont on évide certaines parties, et qui servira ensuite de matrice pour l’impression. Pour faire simple, je dessine, je décalque les traits principaux sur une plaque de lino, puis je vide les parties que je souhaite obtenir blanches/sans encre à l’impression finale. Une fois que je suis à peu près satisfaite, en général après de nombreux tests d’impression, je peux enfin arrêter de creuser et me lancer dans le tirage. Avec un rouleau, j’étale de l’encre sur le lino, je dépose une feuille, puis j’appuie dessus, en « massant » le papier avec une cuillère en bois. Je retire le papier et tadam ! j’ai mon impression. Il n’y a plus qu’à recommencer… Je n’ai pas de formation, je n’ai pas fait d’école de beaux arts ni de stage, je tâtonne, et je continue aujourd’hui à faire des tests, avec des réussites mais aussi beaucoup d’échecs cuisants.

C’est très satisfaisant comme technique, un côté méditatif et relaxant de creuser encore et encore. Pas besoin de savoir parfaitement dessiner, je conseille à tout le monde de tester, c’est hyper accessible comme technique. Pour finir, je crois que ce qui me plait le plus avec la linogravure, c’est que même les trucs ratés rendent bien une fois imprimés.

Pour compléter ton portrait, la musique semble importante pour toi, le punk-rock en particulier. C’est un univers dans lequel tu t’investis également ?

Effectivement, la musique prend une bonne place aussi ! Je suis convaincue que arts graphiques, musique, cinéma, littérature sont complémentaires, et les ponts entre chaque sont incontournables, notamment l’imagerie du cinéma de genre pour pas mal de groupes que j’écoute. J’ai grandi dans une petite ville, Montbéliard, et j’ai eu la chance d’avoir accès à des concerts rockabilly, punk rock, psychobilly, surf music et compagnie grâce à des assos qui se bougeaient un peu dans le coin (et c’est encore le cas, notamment des Productions de l’Impossible), donc de baigner dans un univers stimulant. Par contre je ne me suis jamais investie dans l’organisation de concerts… je me contente d’y assister et de profiter !

Après deux années plutôt particulières où on a dû brider pas mal d’envies, tu as des projets pour l’année à venir et pour les suivantes ? Voyages, bouquins, illustrations, un peu de tout ça ?

Plein de choses, comme toujours, mon cerveau ne s’arrête jamais… J’organise un salon de micro-édition à Lyon avec Ben, mon acolyte, le DIY or DIE, en partenariat avec le festival de cinéma bis Hallucinations Collectives, dont je fais également partie. Ça prend pas mal de temps…
Pour les projets perso, je continue d’écrire, notamment la deuxième partie de Vandura Hotel, qui raconte la suite de nos aventures en van, entre Vancouver et Montréal (en passant par la frontière mexicaine et la Nouvelle Orléans !). Je bosse aussi sur d’autres zines de plus petit format, dont un qui raconte un voyage en solo (catastrophique) en Écosse. Je continue la publication de Zinobium Pertinax, un zine sur les lubies littéraires et les addictions aux bouquins, tout en préparant le sixième numéro de Après nous le déluge, zine d’illustrations d’expressions de la langue française. Je collabore à quelques zines aussi, dont le fameux Chéribibi, qui sera un gros morceau cette année.
Je continue d’exposer mes linogravures à droite à gauche, dans des lieux qui ont du sens pour moi (comme les PDZ à Besançon, la Cave sans nom à Audincourt ou la Face B à Lille), alors je continue de créer et de graver, histoire de renouveler un peu.

Accessoirement, je continue de travailler, parce que j’ai un job à côté, forcément, il faut bien payer le loyer… et les prochains voyages ! J’ai pour projet d’aller voir ce qu’il se passe du côté du Dakota, puis du Colorado. Et peut-être de la Floride aussi. Et un peu d’Angleterre, ça fait longtemps. En gros, je ne suis pas près de m’ennuyer !

Ci-dessous, le lien vers les Éditions de la dernière chance où vous pourrez commander directement les livres auprès de Delphine :

Ohio, Stephen Markley (Albin Michel – Terres d’Amérique) – Yann

Photo : Harlan Erskine.

Si le nombre de premiers romans publiés lors de cette rentrée a fait les frais d’une volonté quasi générale de baisse de la production , force est de constater que ceux que l’on a pu lire sont particulièrement réussis. On pensera notamment aux romans d’Hugo Lindenberg (Un jour ce sera vide, Bourgois – chronique ici), Laurent Petitmangin (Ce qu’il faut de nuit – à retrouver par ) ou Tiffany McDaniel (Betty – dont on a parlé ici). C’est pourtant celui de Stephen Markley qui nous marquera le plus, malgré les indéniables qualités des auteurs et des textes sus-cités. On a régulièrement vanté par ici l’incroyable flair et le talent d’éditeur de Francis Geffard qui ont fait de Terres d’Amérique une collection de référence depuis sa création en 1996. Inlassable défricheur, il ajoute donc avec Ohio un grand livre à son catalogue.

Photo compte Twitter de l’auteur

Car c’est bien un grand livre que l’on tient ici, un de ces textes dont on pressent la puissance et la profondeur dès les premières pages, un de ces romans comme on aimerait en croiser plus souvent, de ceux dont on se dit qu’ils marqueront notre année, voire plus.

Jouant la carte pourtant de plus en plus prévisible, du roman choral, Stephen Markley en impose d’entrée de jeu par son assurance, cette façon d’entrer immédiatement dans le vif du sujet sans s’embarrasser d’interminables préliminaires. Le roman s’ouvre sur un enterrement, préambule d’une petite vingtaine de pages au cours duquel il pose avec sobriété les bases des 500 pages qui suivent.

Au cours d’une nuit d’été, les trajectoires de Bill, Stacey, Dan et Tina vont converger vers New Canaan, petite ville de l’Ohio dans laquelle ils ont grandi des années plus tôt et fréquenté le même lycée. Chacun est là pour des raisons bien précises mais les rencontres qu’ils vont faire et les souvenirs qui en naîtront vont rallumer les braises d’un passé qui n’épargna aucun d’ eux.

« C’est marrant, se dit-il en repliant la photo, on peut prendre n’importe quelle photo de bal de lycée de n’importe quelle ville ou banlieue moyenne d’Amérique, on aura toujours l’impression qu’elle sort d’une banque d’images, que c’est la photo fournie avec le cadre, partout les mêmes ados qui font les mêmes conneries d’ados en espérant que ça ne s’arrêtera jamais parce que la suite est un grand saut dans l’inconnu. »

Tout impressionne ici. Stephen Markley fait preuve d’un sens de la narration ébouriffant et tient son récit de la première à la dernière ligne avec le même aplomb. S’il captive le lecteur dès les premières pages, il parvient néanmoins à gagner en puissance au fil des pages et dévoile ainsi progressivement une ambition qu’on ne lui aurait pas prêtée d’entrée de jeu. C’est véritablement là que le jeune auteur brille, par sa capacité à livrer le portrait d’une génération à travers quelques parcours individuels. On en a lu, pourtant, des romans autour des retrouvailles et des souvenirs, des vieilles amours et des rancoeurs mal éteintes mais Stephen Markley explose littéralement ces poncifs et noircit le trait au fil des pages, réussissant au final l’exploit d’embrasser le sort d’une génération en même temps que l’instantané d’un pays fracturé, meurtri, fragilisé.

Les trentenaires dont il est question dans Ohio, après avoir découvert le sexe, l’alcool et les drogues durant leurs années de lycée, ont connu la guerre du Golfe, certains sont partis se battre en Irak et y perdre leurs illusions, quand ce n’était pas un oeil voire la vie. Ils ont vécu les attentats du 11 septembre 2001 et essayé, tant bien que mal, d’assimiler la réalité des ces faits et ce qu’elle leur apprenait sur leur pays. Profondément marqués par ce contexte historique guerrier et une situation politique et sociale pour le moins instable, Bill, Stacey, Dan et celles et ceux qui gravitent autour d’eux vont devoir grandir malgré tout et se frayer un chemin dans un monde qui semble ne les accepter qu’avec peine.

« Et maintenant il se voyait, une décennie plus tard, paumé, qui traversait la vie en titubant, apprenait à dégainer des mensonges instantanés et laissait derrière lui une terre brûlée (…) Il n’avait jamais prévu qu’ils deviendraient vieux, malades, tristes ou morts. Il n’aurait jamais cru que l’un d’eux aurait peur un jour. »

Stephen Markley trempe sa plume dans les blessures de ses personnages et livre des portraits d’hommes et de femmes que la vie n’a pas épargnés. Il analyse avec lucidité les adolescents qu’il met en scène, abordant aussi bien le thème des violences sexuelles que celui des rivalités ou de l’envie de reconnaissance, la difficulté d’accepter son homosexualité et la notion d’amour à un âge où les vraies préoccupations sont souvent ailleurs. Outre le tableau glaçant d’un pays et d’une génération en perte de repères, le jeune auteur s’autorise une réflexion sur les valeurs de fierté et de patriotisme nées après le 11 septembre, sur l’engagement attendu de la jeunesse du pays et l’extrême tension qui put naître soudain entre ceux qui s’engageaient et ceux qui ne le souhaitaient pas.

On le répète, Ohio est un grand livre, celui d’un pays qui vacille, d’une génération qui ne s’est jamais vraiment trouvée mais qui reste debout quoi qu’il advienne, un roman noir et social comme on les aime, la littérature dans ce qu’elle peut offrir de meilleur.

Traduction de Charles Recoursé.

Yann.

Ohio, Stephen Markley, 540 p. , 22€90.

1977, Guillermo Saccomanno (Asphalte) – Yann

« J’avais cinquante-six ans en 1977. Mais j’avais une peur panique qu’on me crève comme on le faisait avec la jeunesse suspecte. Les premiers cheveux blancs, ça ne vous en épargnait pas. Je vivais, comme tout le monde, dans un état de terreur. Ceux qui avaient la foi n’avaient plus que la consolation de la prière. Mais qui invoquer quand Dieu ne bénit que les riches ? »

Après Basse saison et L’employé, 1977 est le troisième roman de l’argentin Guillermo Saccomanno à paraître chez Asphalte. Sorti début mars, ce roman, comme tant d’autres, a manqué disparaître corps et biens dans l’espèce de faille spatio-temporelle que constitua la période de confinement des mois de mars et avril derniers.

Pays à l’histoire politique et sociale particulièrement chaotique, l’Argentine a vu durant le XXème siècle défiler à sa tête nombre de dictateurs et de juntes militaires, parvenus au pouvoir à la suite de renversements et de coups d’état sanglants. Riche en épisodes sombres, l’histoire se prête particulièrement au roman noir et Guillermo Saccomanno l’a bien compris, lui qui s’attache à faire un portrait de son pays natal à travers des textes traversant les époques.

Photo : AFP.

Après le coup d’état du 24 mars 1976, le gouvernement d’Isabel Péron est renversé et le général Videla s’empare du pouvoir. Soutenu par les Etats-Unis et le FMI qui lui feront crédit de millions de dollars, il dirige le pays à la tête d’une junte militaire qui met en place un système d’une rare férocité, même pour les Argentins, qui en ont pourtant vu d’autres. Enlèvements, séquestrations, tortures à grande échelle, le régime ne recule devant aucun moyen pour asseoir sa totale domination, au nom d’une lutte contre une subversion communiste pourtant quasi inexistante.

C’est au coeur de cette « guerre sale » que vit Gomez, professeur de littérature, qui verra un de ses étudiants raflé sous ses yeux en plein cours. S’efforçant jusque-là de rester discret en raison de son homosexualité, plutôt gênante aux yeux des gouvernants, Gomez va ouvrir les yeux sur la réalité qui l’entoure et tenter de retrouver la trace du jeune homme. Précipité malgré lui dans une action qu’il ne souhaitait pas réellement, Gomez va finalement accueillir chez lui un couple de jeunes dissidents et mettre en jeu sa sécurité, déjà menacée par sa liaison avec un policier aussi malsain que violent.

1977 impressionne par sa description d’un pays au fond de l’abîme, traumatisé par la violence et la terreur, le mensonge et la suspicion. Mais il constitue surtout une plongée dans les angoisses et les doutes d’un homme perdu, rongé par la peur et la culpabilité de ne pas agir, écartelé entre son instinct de survie et une morale vacillante mais omniprésente. Gomez n’est pas un héros, il n’est pas un monstre non plus, seulement un être humain luttant pour rester debout dans un monde qui semble s’effondrer en permanence autour de lui. Roman noir, très noir, 1977 livre le portrait sans concession d’un pays muselé et constitue également un texte fort sur la perte et la disparition. Seul bémol, on regrettera quelques longueurs qui nuisent à l’impact du récit en se perdant parfois dans les interrogations et les peurs de Gomez.

« Je tente de ne pas porter de jugement : sous la terreur, chacun fait comme il peut. Mais chacun a le choix aussi : oublier ou se souvenir. Et se souvenir pour faire quoi. Il faut survivre avant tout. Survivre pour pouvoir dire ce qui s’est passé. Même si raconter ne guérit pas le mal qu’on a subi. Cependant, raconter soulage. Comprendre, voilà ce que je cherche à faire. Mais pourquoi une victime doit-elle porter l’obligation morale de comprendre ? Et puis surtout : qui comprend jamais les victimes ? ».

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont.

Yann.

1977, Guillermo Saccomanno, Asphalte, 297 p. , 21€.

Un livre de martyrs américains, Joyce Carol Oates (Philippe Rey) – Yann

On se laisse parfois impressionner par l’épaisseur d’un roman, préférant le mettre de côté au profit de textes plus courts afin de rattraper un peu les lectures en retard. A cet égard, la période de confinement que nous avons connue cette année a permis à certains de ces ouvrages délaissés de se rappeler à notre bon souvenir. C’est précisément le cas du dernier roman de Joyce Carol Oates, auteure prolifique s’il en est. Les précédentes tentatives de découvrir l’oeuvre de cette figure incontournable des lettres américaines n’ayant pas été convaincantes, il était d’autant plus difficile de se plonger dans les 850 pages de ce Livre des martyrs américains. Et, il faut bien se l’avouer, on serait ainsi passé à côté d’un des très grands romans de 2019.

Muskegee Falls, Ohio, 2 novembre 1999. Luther Dunphy, soldat de Dieu, comme il aime à se considérer, tue d’un coup de fusil le Dr Augustus Voorhees alors que celui-ci se rend au Centre des femmes dans lequel il travaille et pratique des avortements. Voorhees est tué sur le coup, ainsi que l’homme qui veillait à sa sécurité.

Joyce Carol Oates ne s’embarrasse pas de préambule : le roman commence par l’assassinat du médecin au nom du droit à la vie pour lequel milite Dunphy. Deux hommes, deux visions du monde qui s’opposent, un débat / combat qui n’en finit pas d’agiter la société américaine… La romancière, qui s’inspire de faits divers réels survenus ces dernières années aux Etats-Unis, s’empare à son tour du procès fait aux « médecins avorteurs » et du recul marquant des droits des femmes dans certains états depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Galvanisées par les déclarations à l’emporte pièce du président, les factions « prolife » font entendre leurs voix et, si elles n’appellent pas directement au meurtre, convainquent néanmoins certains esprits fragiles de commettre l’irréparable, faisant d’eux des martyrs de la cause. Dans l’autre camp, celui où l’avortement est un droit au même titre que celui des femmes à disposer de leur corps, Voorhees acquiert également ce statut de martyr.

Si Un livre de martyrs américains s’avère aussi puissant et réussi, c’est avant tout parce que l’auteure se garde bien de tout manichéisme. Là où l’on aurait pu s’attendre à une charge violente et aveugle contre ces fous de Dieu qui terrorisent les femmes enceintes et menacent ou assassinent des médecins, Oates préfère s’attarder d’abord sur les figures des deux hommes au centre du récit, avant d’élargir le portrait à leurs familles respectives et aux parcours de celles-ci. Avec un talent et une acuité impressionnants, elle livre ainsi un tableau complexe et réaliste, sorte d’instantané de la société à laquelle elle appartient. Ne se départissant à aucun moment de humanité et de l’intérêt qu’elle nourrit pour ses semblables, elle dépeint ainsi Luther Dunphy comme un homme dont le sentiment de culpabilité et le manque de caractère font de lui une cible de choix pour l’Eglise missionnaire de Jésus de Saint-Paul. Rapidement convaincu du bien-fondé de la lutte contre l’avortement, il se laisse persuader par les théories du professeur Willard Wohlman, célèbre activiste rencontré par le biais de l’Eglise. Plus que des parcours individuels, ce sont ces mouvements religieux puissants et suivis, cette American Coalition of Life Activists que tend à dénoncer l’auteure, en insistant en particulier sur le fait que rien n’est fait pour freiner d’éventuels excès de zèle. Au contraire, quelques évangélistes s’appuient sur les faiblesses de certains de leurs auditeurs et parviennent à garder les mains propres en les poussant insidieusement à passer à l’acte. On le sait, la liberté d’expression est toujours à double tranchant, et ces gardiens de la foi en jouent habilement.

Photo : Dustin Cohen.

Par ailleurs, Joyce Carol Oates ne fait pas du Dr Voorhees un personnage héroïque et flamboyant, préférant la nuance et les zones d’ombre et parvenant ainsi à donner de l’épaisseur et de la complexité à cet homme mort pour la cause qu’il défendait. Au-delà de ces deux hommes, l’auteure s’attarde sur les conséquences de la mort de Voorhees au sein des deux familles, décrivant avec une précision d’entomologiste la déflagration vécue par l’entourage de l’assassin et celui de sa victime. Véritable roman choral, Un livre de martyrs américains multiplie les points de vue et parvient à rendre concrète la complexité du débat, l’impossibilité pour les deux camps de trouver un terrain d’entente.

« Ce sont des gens désespérés, des chrétiens fondamentalistes. On ne peut pas s’interposer entre des gens désespérés et leur Dieu : ils vous mettront en pièces. Par définition, un martyr est un idiot ».

Oeuvre d’une romancière au sommet de son art, Un livre de martyrs américains impressionne par son ampleur et sa richesse. Joyce Carol Oates semble avoir capté l’essence du débat et, à travers lui, un instantané de la société américaine contemporaine, tiraillée par de multiples tentations et désaccords sur les braises desquels soufflent nombre de manipulateurs. Au plus près de ses personnages, elle livre un texte inoubliable et des portraits frappants de justesse, nuancés comme seuls peuvent l’être des humains.

Essentiel.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban.

Yann.

Un livre de martyrs américains, Joyce Carol Oates, éditions Philippe Rey, 862 p. , 25€.

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