Un jour viendra, Giulia Caminito (Gallmeister) – Gaëlle

« On l’appelait l’enfant mie de pain parce qu’il était le fils du boulanger et qu’il était faible, il n’avait pas de croûte, laissé à l’air libre il moisirait, bon ni pour la soupe ou le pancotto, ni pour nourrir les poules.

Il se tenait debout, au cœur de cette forêt, qui protégeait les remparts du village, une forêt obscure, où Chien allait se cacher quand la pluie s’accompagnait d’éclairs et de tonnerre, une foret de petite taille, comme eux, qui étaient des épingles dans la paille.
Les arbres soulevaient leurs feuilles abandonnées au vent, l’air torride montait des champs, poisseux d’été finissant. Nicola, c’était son prénom, tremblait, transpirait, la peur ruisselait sur son front.
En ces lieux les hommes n’importaient pas, c’était la terre qui gouvernait, car la terre restait alors que les hommes partaient, et quelqu’un comme lui, né au milieu des champs avec des bras mous, tendres et pâles, ne servait à rien.
Le seul endroit où Nicola se sentait en sécurité, c’était dans les ombres portées, il n’était doué que pour se faufiler dans des recoins oubliés, se glisser sous les lits, se cacher dans les troncs creux. »

Ça commence comme ça, de cette écriture qui fond sous la langue et craquette en même temps dans la bouche. Essaie, tu verras. Relis ce début à voix haute.

Ça se déroule comme un conte, dans un décor à la Dickens, sauf qu’on est en Italie, dans les Marches, plus précisément à Ancône.

Les Marches font partie des Etats pontificaux de 1532 à 1860, et sont aujourd’hui divisées en cinq provinces, dont celle d’Ancône qui nous intéresse ici. C’est le « théâtre », splendide, dans lequel se joue, se trame, s’emporte, s’emmêle, s’écorche l’histoire.

L’histoire, le contexte historique, l’éditeur nous le donne :
« La situation politique italienne, souvent agitée, et la « question sociale », conséquence des écarts de développement entre régions et des inégalités criantes dans la population, ont contribué à alimenter la contestation. Républicains, pacifistes, socialistes, anarchistes, se faisaient régulièrement entendre, et la répression n’était pas en reste, culminant avec le massacre de Milan en 1898 ou encore la « semaine rouge » d’Ancône en 1914. »

Nous y voilà. La semaine rouge.
La première guerre mondiale plane, la guerre coloniale menée en Libye a entraîné une mobilisation antimilitariste, la classe ouvrière prend de l’ampleur, le mouvement anarchiste prend de l’élan, le mouvement anticlérical bat son plein. Les pauvres sont pauvres. Très pauvres.

Dans la famille Ceresa, on est anar’, comme on est boiteux, de grand-père en petit-fils, et moyennement boulanger d’oncle en neveu.
Dans la famille Ceresa on compose avec la malchance.
« Luigi Ceresa était un des boulangers du village et sa famille jouait de malheur, on racontait que les corbeaux mangeaient à leur table. »
Dans la famille Ceresa les enfants meurent, la grande sœur disparaît, la mère se décatit à vue d’œil, jusqu’à ne plus voir d’ailleurs.
Dans la famille Ceresa, chez ces gens-là, M’sieur, chez ces gens-là, on n’vit pas… La mère s’appelle Violante et ça lui va bien. Chez ces gens-là, on est frustres. Tout serait sordide et on ne pourrait y élever un homme s’il n’y avait cet amour puissant, indéfectible entre les deux frangins.

C’est dans cette fange que naît Nicola le délicat, l’extra-terrestre, que le sombre Lupo prend sous son aile. On comprendra plus tard pourquoi Lupo s’est fichu cette mission-là sur les épaules, protéger à jamais ce petit frère mal-flanqué.

On suit Lupo.
« Lupo croyait aux histoires, mais seulement à celles des gens, jamais à celles des prêtres, jamais à celles de Dieu. Il devait voir ces histoires de ses propres yeux, partir à leur recherche, les chasser pas à pas. C’est pourquoi le domaine des cieux ne signifiait rien pour lui, parce qu’il ne pourrait jamais regarder Dieu en face et lui dire : ah, te voilà. »
On accompagne ses sabots :
« Aussi, un jour où les nuages tournaient au-dessus de Serra et qu’il n’était encore qu’un enfant têtu à la peau et aux yeux sombres, Lupo remonta e cours du Misa vers les Appenins, parmi les ronces et les peupliers.
Il longeait les berges, dépassait les moulins, se faufilait entre les roseaux luxuriants, se reposait sous les saules, explorant les méandres noueux du fleuve, ses trous d’eau, ses goulets, ses recoins les plus obscurs, les endroits où un trésor pourrait se cacher.
S’il avait eu le temps, il aurait remonté tous les fleuves des Marches à pied, mais il n’en avait pas, Lupo devait travailler, les gens de son espèce n’étaient pas destinés à l’école, il n’avait guère d’autres choix que de trouver un apprentissage, des travaux nécessitant des petites mains et des petits pieds pour monter aux arbres, descendre dans les fossés, des tâches simples comme garder et traire les bêtes, traîner des sacs, aligner des miches de pain sur le comptoir de la boulangerie.
Et il devait gagner de l’argent pour envoyer Nicola à l’école. »

La langue est partout comme ça, à se faufiler avec aisance entre les mots d’une forêt, d’une ruelle, d’un doute ou d’une turpitude, d’une angoisse ou d’un socle, d’une révolte ou d’une résignation.

Il y a Nicola le frêle, Lupo le roc et Chien le loup.
Il y a Sœur Clara, abbesse du monastère de Serra de’ Conti. Sœur Clara, connue dans la réalité sous le nom de Maria Giuseppina Benvenuti, née Zeinab Alif, dans les années 1845-46, au Soudan. Enlevée par des négriers à l’âge de huit ans, trimballée en Egypte puis à Rome où elle est confiée au monastère de Belvedere Ostrense, près d’Ancône, elle est devenue, à l’heure où s’écrivent les pages du roman, abbesse, maîtresse à novices. Une maîtresse abbesse, organiste de talent, à l’aura et au charisme particuliers, une force tranquille et posée qu’on pourrait penser « indéscellable », inébranlable. Une abbesse soudanaise dont Giulia Caminito nous fait arpenter le parcours et ses chaos, jusqu’au jourd’hui où s’étend son regard ferme et lucide malgré l’anticléricalisme ambiant et la sécularisation.

Mère Maria Giuseppina Benvenuti, née Zeinab Alif,
connue comme la Morettaauteur inconnu

Il y a enfin les secrets de famille. Les petites histoires dans la grande, et comment tout se rejoint. Comment Nicola en vint à tirer sur Lupo,  « Nicola n’avait jamais tué de lapin, il tira quand même », et pourquoi. Comment Nella disparut et pourquoi, exista-t-elle seulement ?

Giulia Caminito distille, avec doigté et l’air de rien, des tensions discrètes mais prégnantes, dissémine ça et là quelques menus cliffhangers qui n’en ont pas l’air ; et se dessine peu à peu la trame du drame.

La romancière n’en est qu’à son deuxième ouvrage. Celui-ci est le premier traduit en français, il n’est pas étonnant que Gallmeister s’en soit emparé lorsque les éditons ont décidé d’ouvrir leurs horizons. Je suis assez curieuse de lire ce qu’elle écrira ensuite, je la soupçonne d’être particulièrement talentueuse. J’en profite pour saluer la traduction de Laura Brignon. Je ne lis pas l’italien, je suis bien infoutue de mesurer la finesse et la précision de son travail, de percevoir à quel degré il porte le texte, ce travail, mais on en devine ici la qualité. Je serais aussi bien curieuse de pouvoir lire son premier roman, jusqu’ici pas encore traduit en français. À bon entendeur, salut !

En conclusion, j’ai trouvé ce livre subtilement grandiose.

P.S. : heureusement qu’on m’a mis ce livre entre les mains ! La couverture, en particulier la typo utilisée pour le nom de l’autrice, m’en aurait détournée. Ça me renvoie aux couv’ que je trouve un peu cuculs qu’on peut trouver aux Amériques. N’aurait plus manqué qu’un petit gaufrage doré. Comme quoi, souvent ça tient à pas grand-chose.

Un giorno verrà, traduit par Laura Brignon.
Un jour viendra, Giulia Caminito, Gallmeister, 288 p., 22,60€

Le pain perdu, Edith Bruck (Éditions du sous-sol) – Gaëlle

« – N’accepte jamais d’être exploitée et humiliée. Peux-tu m’expliquer pourquoi tu n’es pas partie avant ?
– C’est que j’avais besoin de gagner ma vie…
– Ce qui prime sur tout, c’est ta dignité et ta liberté.
– Des mots en l’air… 
»

Le pain perdu.
C’est plutôt le territoire de l’enfance, le pain perdu, dans l’imagerie habituelle, n’est-ce pas ?
Tu parles d’une enfance.
Parce que :
« L’histoire
la véritable
que personne n’étudie
qui aujourd’hui ennuie la plupart
(qui a entraîné des deuils infinis)
d’un seul coup t’a privé d’enfance »

C’est Nelo Risi, poète et cinéaste italien, son époux, qui (lui) écrit ces mots-là, qu’Edith Bruck place en épigraphe de son récit.

Edith Bruck est née dans un village hongrois près de la rivière Tisza, Tiszabercel.
Edith Bruck est née Steinschreiber, juive, en 1931.
Edith Bruck est née pauvre dans une famille pauvre et rude, parce que l’époque est à la rudesse.
« Ne pouvant dire la vérité, parce que sa mère, quand elle avait découvert qu’elle était allée retrouver Juja la folle, n’avait guère hésité à lui flanquer une gifle ou à l’envoyer au lit sans dîner, sachant bien que cette petite morveuse de dernière-née, qu’elle avait « chiée au monde » (c’étaient ses termes, quand elle était exaspérée), était attirée par les fous, par les vieux, assis dans la rue au premier rayon du soleil et par les bègues baveux qu’elle voulait comprendre. Elle avait une curiosité malsaine, mais sa mère devait admettre que c’était la première de la classe, malgré les lois raciales, que le village n’appliquait pas à la lettre. Et les trois élèves juives, tout en étant reléguées au dernier rang, ne subissaient pas ces lois avec la même sévérité que dans les villes. La petite Ditke était assise près de ses deux coreligionnaires : Piri, fille mercière Roth, Eva, fille du marchand d’épices Reisman et elle, fille de Stein Schreiber, d’un père qui, faute d’autres revenus, conduisait les bêtes des autres pour les vendre au marché de la ville voisine, pour un gagne-pain de misère. Piri la regardait de travers, parce qu’elle était trop pauvre à cause de son père, qui, contrairement au sien à elle, Piri, barbu et frisé, avait l’aspect d’un goy et fréquentait rarement la petite synagogue. »

Les lois raciales dont il est question reprennent celles de Nuremberg (s’il était besoin de le préciser).

Et puis tout s’enchaîne.
C’est la page 36, nous sommes en 1944.
Les gendarmes arrivent alors que sa mère travaille le pétrin.
Ils doivent partir, maintenant, obéir, tout de suite.
Et les miches ne seront jamais enfournées.
«  – Va-nu-pieds, fripiers, grippe-sous, nez-crochus qui vous pissez dans la gueule, immondes et sales Juifs, du balai, foutez le camp !
– Mais pour aller où, où ? Demanda une voix ? »

C’est d’abord un premier train, pour le ghetto.
C’est ensuite quelques temps dans le ghetto.
C’est encore un autre train. Pour un camp.
D’extermination.

« Oh, comprendre les règles, les disciplines rigides, les rôles, ce n’était pas facile, pas plus que de connaître les trucs permettant éventuellement de survivre, ni d’être les gardiennes de notre vie sans nuire aux autres, dans le combat de chaque jour pour arriver au lendemain . »

Edith Bruck raconte cet ersatz de vie dans le camp, le temps qui ne ressemble plus à rien, les aguets et la faim, tout le temps, la mort partout. Elle raconte brièvement, elles sont déplacées de Pologne en Allemagne. Elles, c’est Edith et sa grande sœur Judit, qui n’ont pas été séparées.
Elles seront ensuite déplacées à Kaufering puis à Landsberg (des camps « satellites » de Dachau) et encore à Bergen-Belsen, ensemble toujours. Et de « chance » en « miracle », s’emploient à leurs survies.

« Les jeunes bourgeoises, plus fragiles que nous, avaient moins de défenses, tout comme les hommes : notre vie antérieure, par sa dureté même, nous avaient avantagées et nous avions mieux résisté. Nous luttions contre les poux, contre la faim, sans jamais aller jusqu’à arracher de la bouche des autres la nourriture, contrairement à elles, qui le faisaient souvent, même entre mère et fille. L’éducation morale de maman avait porté ses fruits jusqu’à cette limite, où nous aurions, sans elle, risqué de devenir des ennemies l’une pour l’autre. »

Edith Bruck raconte les retrouvailles avec la fratrie, qui n’en sont pas, ou pas vraiment, ou pas celles auxquelles elles s’attendaient.
« Judit et moi échangions des propos muets, comme pour exprimer qu’entre nous et ceux qui n’avaient pas vécu nos expériences s’était ouvert un abîme, que nous étions différents, d’une autre espèce. »
« Dans quel monde sommes-nous revenues ? » demandera-t-elle plus tard.
Et plus loin :
« Je t’en supplie, ici, on ne peut plus vivre. Ils ne savent pas quoi faire de nous. »

On les sait aujourd’hui les « difficultés » qu’ont rencontrées les survivant.es des camps à pouvoir dire, à avoir l’espace pour dire. À cesser d’être considéré.es comme des pestiféré.es. Pour tout un tas de raisons (plus moches les unes que les autres, mais c’est un avis personnel).

Edith retrouve la vie et elle a cet irrépressible besoin de dire. Et, puisqu’elle ne peut pas être écoutée, d’écrire. Témoigner, écrire, écrire déjà.
« Notre envie de parler fermentait en nous. Contrairement à Judit, les mots me faisaient enfler. Bientôt je doublai de poids et passai de quarante à quatre-vingts kilos ».
« – Ça valait la peine d’être sauvées.
– Je n’en sais rien. Vivons, nous verrons en vivant. Nos vrais frères et sœurs sont ceux des camps. Les autres ne nous comprennent pas, ils pensent que notre faim, nos souffrances équivalent aux leurs. Ils ne veulent pas nous écouter : c’est pour ça que je parlerai au papier. »

Edith a seize ans, elle a envie de vivre, d’aimer, ne veut plus de dortoir, jamais, ne veut pas d’uniforme, ne veut pas d’armes, veut vivre sa vie et ne la devoir qu’à elle. Elle a seize ans, travaille, se marie, divorce, se marie, divorce, selon les besoins de la société dans laquelle elle évolue : Hongrie, Tchécoslovaquie, Israël. Et puis Zurich, Istanbul et l’Italie. Elle est serveuse, chanteuse-danseuse de cabaret, travaille, dur, dans un institut de beauté. Elle essuie quelques dominations, c’est l’après-guerre que veux-tu ?

Et puis lui, Nelo Risi. Ils s’aiment. Ils s’épousent, et (re)prennent le cours de leur vie. Commune.

Au crépuscule de sa vie, Edith Bruck est inquiète.
« En fille adoptive de l’Italie, qui m’a donné beaucoup plus que le pain quotidien, et je ne peux que lui en être reconnaissante je suis aujourd’hui profondément troublée pour mon pays et pour l’Europe, où souffle un vent pollué par de nouveaux fascismes, racismes, nationalismes, antisémitismes que je ressens doublement : des plantes vénéneuses qui n’ont jamais été éradiquées et où poussent de nouvelles branches, des feuilles que le peuple dupé mange, en écoutant les voix qui hurlent en son nom, affamé qu’il est d’identité forte, revendiquée à cor et à cri, italianité pure, blanche… Quelle tristesse, quel danger ! »

Elle est aussi tarabustée par son identité. Ses identités. Petite fille aux pieds nus, juive, survivante, …
Pour qui sont ces honneurs qui sifflent sur sa tête ? Elle apporte quelques réponses, dans une lettre qu’elle adresse à Dieu, qu’elle nomme Grand Silence…
« […] j’ai encore à éclairer quelques jeunes consciences dans les écoles et dans les amphis universitaires où, en qualité de témoin, je raconte mon expérience depuis une vie entière. Où les questions les plus fréquentes sont au nombre de trois : si je crois en Toi, si je pardonne le Mal et si je hais mes tortionnaires. […] Ce n’est qu’à la troisième que je peux apporter une réponse certaine : pitié oui, envers n’importe qui, haine jamais, c’est pour ça que je suis saine et sauve, orpheline, libre. […] »

La lecture est âpre, l’écriture est belle, elle commence comme un conte, et pourtant la bile tangue en mer houleuse. Tu comprends pourquoi. C’est pas grave, ça n’empêche pas de lire. Et le livre est court. Il va à l’essentiel.

Elle est balèze Edith Bruck, à savoir raconter l’indicible, simplement…
Quelle femme ! Quelle force talentueuse !

Edith Bruck ©Bénédicte Roscot

Le livre, écrit près de quatre-vingts ans après les « faits », est sorti en Italie en 2021, où il eut grand succès (évidemment) et obtint deux prix (le prix Strega Giovani et le prix Viareggio, pour les connaisseurs et connaisseuses). Je lui souhaite une reconnaissance immense (et urgente) ici.

Traduit de l’italien par René de Ceccatty.
Le pain perdu, Edith Bruck, Éditions du sous-sol, 176 p., 16,50€.

Et le ciel se voila de fureur, Taï-Marc Le Thanh (M+, L’école des loisirs) – Gaëlle

Le bouquin qui m’a fait du bien !
J’avais tellement envie, besoin, d’une histoire qui m’attrape, d’un livre qui me raconte une histoire, d’une aventure.

Illustration Taï-Marc Le Thanh

« Le gros Jacominus osa son doigt sur sa narine et souffla bruyamment par l’autre. Il n’avait jamais réussi à s’habituer à l’odeur. Même après cinq ans passés à tanner les peaux de castors. La cervelle de cerf bouillait dans la petite casserole de métal posée sur le feu depuis bientôt dix minutes. Ça allait bientôt être prêt. Il touilla l’épais gruau en bougonnant. Des pensées étranges traversèrent son esprit, concernant les humeurs de moelle qui se trouvaient réduites à l’état de bouillie blanchâtre et grumeleuse. Qui sait combien de pensées avaient pu se développer dans cet organe avant qu’il ne soit utilisé pour cette peu reluisante besogne ?  »

Bon sang de patates que c’était bien !
J’ai frémi, j’ai grincé des dents, j’ai cligné des yeux, j’ai souri, j’ai eu 5 ans, 8 ans, 14 ans puis 116 ans.
J’ai été Lisbeth, Maureen, Abi, Sam, Ellen et Anton.
J’ai été Hidalgo, bien sûr Hidalgo. J’ai été invincible, et puis vieille dame. J’ai été Calamity Jane, Ma Dalton et Bison Futé !

Euh… Oui. Bon. T’auras compris.
J’ai chevauché les plaines et les chemins de fer, me suis enfoncée vers l’Ouest, ai joué à Thoreau dans une clairière, et c’était bien !

C’est un peu Les quatre filles du Docteur March version Kill Bill, c’est un peu La petite maison dans la prairie à Walden façon Butch Cassidy et le Kid, c’est un peu les Enfants abandonnés de Nerverland (tu sais, la bande à Peter Pan) qui rencontreraient Jean Valjean, et Javert aussi, oui malheureusement.
Parce qu’il y a du Valjean dans Hidalgo, y a du James West mâtiné de Ken le Survivant aussi, et c’est bon.
Y a du Buffalo Bill Circus de loin et sans Sitting Bull, y a une p*t*** d’attaque de train trépidante (et j’ai repensé à Colodaro Train de Thibault Vermot), y a une ville fantôme, un saloon et de la tumbleweed qui voltige dans la poussière de la rue principale déserte.
Parce que c’est un ouestèrne, mon Pote. Un ouestèrne féministe, farpaitement, mon Pote.

« – T’es pas bien de te balader dans ce désert avec des filles, mon gars. Tu sais bien que cet endroit n’est pas fait pour les filles. Qu’elles ne seront jamais à l’abri d’une mauvaise rencontre.
– Non, fit Hidalgo.
– Quoi non ?
– Je ne suis pas d’accord avec toi. Ce monde est un monde pour les filles. Peut-être qu’elles mettront juste un peu plus de temps à s’y adapter. Et c’est sûrement à cause de salopards en ton genre !
– Oh oh ! Surveille un peu ton langage ! réagit le blanc-bec.
Il avait dégainé son arme pour la pointer vers Hidalgo. Ce dernier ne cilla pas, il se contenta de lever lentement les mains en l’air. Dans son mouvement, sa chemise glissa, révéla le tatouage qu’il avait sur l’avant-bras.
Le visage de l’homme noir s’éclaira d’un coup, tandis qu’un souvenir affleura à la surface de sa mémoire.
Une odeur d’abord, celle d’un charnier. Et la voix d’un de ses compagnons de l’époque :

– N’entre pas, c’est un véritable carnage là-dedans.
[…] »

Illustration Taï-Marc Le Thanh

Alors, y a un peu de tout ça, c’est un peu tout ça, toutes ces références-là [et glisses-y la tienne au passage] mais c’est, surtout, complètement rien que Et le ciel se voila de fureur. Ça se lit en deux coups de cuillères à pot parce que ça se quitte peu, avec ses creux dans les ornières et sa vive allure dans les pentes. Et ça m’a remis le pied à l’étrier moi qui peinais à lire dernièrement. Bref, c’était bien ! C’est de l’ado et c’est du bon ! C’est exactement ce qu’il me fallait !

Et le ciel se voila de fureur, de Taï-marc Le Thanh, Medium+ aux eds de L’Ecole des loisirs, 370 p., 17€.

Katja (In8) – Plein Gris (PKJ), Marion Brunet – Gaëlle – Aire(s) Noire(s)

Elle est forte Marion Brunet, bon sang de bigre de bougre d’âne, ce qu’elle est forte !
À chaque fois, elle happe, à chaque fois, qui n’est pourtant jamais la même, elle tape juste. Hyper juste.
Précisément juste.

Concis, efficace.
Enfin, c’est moche « efficace », ça dit mal, et c’est réducteur. Ça peut faire « savoir-faire », ce qui, certes, n’est déjà pas si mal, c’est même précieux. Mais ça pourrait ne faire « que » savoir-faire, là où il y a du talent. Là où il y a EN PLUS du talent.
Y a pas besoin d’en faire des caisses quand on a le mot juste, l’intensité juste. Elle en fait pas des caisses, Marion Brunet, le livre a 75 pages, et bim ! dans le mille.

En soixante-quinze pages se dessine un drame, une esquisse derrière un rideau (avoue, l’image est belle, tu la vois déjà l’esquisse dans le velours épais, un peu à contre-jour) , une esquisse qui prend corps puis corpulence. La petite histoire à tiroirs qui vient s’encastrer dans la grande. À moins que ce ne soit le contraire. On est bien après 91, la RDA n’existe plus. La Stasi non plus.

« Les semaines qu’il lui reste à vivre ne seront pas les plus douces.
Le cancer a fait son lit.
Ni sa notoriété ni son charisme n’y pourront rien.
Retranché dans sa ville à laquelle on n’accède qu’à marée basse, le grand journaliste spécialiste du bloc de l’est,
ne veut voir personne.
Il veut lire ses livres, écouter sa musique, et regarder la mer.
Il se résigne toutefois à embaucher une aide à domicile.
Il ne sait pas encore que Katja parle allemand.
Qu’elle a des questions à lui poser. Et une colère à étancher. »

C’est la quatrième de couverture.
Il ne sait pas non plus que Katja n’est pas qui elle prétend être…

« La petite est efficace. Et puis surtout elle ne dit rien, ne l’emmerde pas avec du bavardage inutile. Silencieuse comme un animal sylvestre, dont les sabots se posent toujours avec délicatesse, même dans les feuilles bruissantes. Et ce regard étrange, plein de colère parfois, qui brouille les intentions : impossible d’y lire clairement. Ça a peu d’importance, il n’est plus en état de lire dans le regard des jeunes femmes. Il n’a même pas cherché à en savoir plus sur elle, il connaît les gens, sait les deviner sans avoir besoin de leur CV. »

Tu le sens venir le petit suspens que l’on croit finement avoir flairé, et qui se niche pas tout à fait là où on croit ?
Tu la sens venir la sale petite étiquette qui gratte aux encoignures et la petite crasse humaine ?

« Avec ses lunettes épaisses et ses dents bizarrement plantées, le père de Katja ressemble à un rongeur. Un rongeur sympathique et barbu, au bon sourire triste. Sa joie de voir sa fille n’est pas feinte. Elle ne lui laisse pas beaucoup de répit.
– Maman est morte.
Il y a un silence étrange sur le seuil de l’appartement, un silence qui dure un peu, et puis le rongeur triste pose sa main sur la nuque de sa fille.
– Entre.
Il verse la café dans deux tasses bleues, sa femme n’est pas là. C’est mieux pour parler, ils ne se sont pas vus depuis longtemps. »

Et toujours cette émotion en trille quand on la lit. Trouvé-je.
Pas toi ?

Katja, Marion Brunet, les éditions in8, 80p., 8,90€.

« Lorsque Élise et Victor découvrent le corps de Clarence, noyé près de la coque de leur voilier, Emma comprend que leur croisière a définitivement viré au cauchemar.
Avec la disparition de son leader charismatique, ce sont tous les secrets de la bande qui remontent à la surface, les rancœurs et les lâchetés qui régissent toujours un groupe. Et quand une tempête terrifiante s’annonce, les émotions et les angoisses se cristallisent dans une atmosphère implacable… »

Et voilà, she did it again, soupirais-je d’aise après avoir refermé Plein Gris.
Mais quelle merveille de perfection de construction ! Au diable les varices, quand ça appelle la dithyrambe, ça appelle la dithyrambe et puis c’est tout.

Ce sens du rythme, c’est incroyable. Parfait, haletant, te laissant juste de quoi respirer entre deux chapitres. Ce rythme qui te prend le souffle et tu ne lâches pas le bouquin avant la fin. J’ai pas les mots savants pour dire les vents des mers, ça servirait bien pourtant pour décrire toutes les houles qu’elle déroule avec ses mots. Je défie quiconque d’y plonger le nez sans emballement du palpitant et frénésie du tourne-pages.

C’est l’histoire d’une bande de potes qui prend la mer, et rien ne se passe comme ils espèrent. C’est une bande d’ados qui s’organise puis se désorganise, s’équilibre puis valdingue, qui se prend petites rancœurs et sombres lâchetés dans la tronche, qui gémit, qui s’explose, qui se rassemble, qui éclate. Qui grandit. Cependant qu’une tempête, une bien musclée, leur pète à la gueule et les avale.

« Un pas, deux et je me baisse, je choisis d’avancer à quatre pattes, évolution lente et poussive sur les surfaces humides et glissantes. La frontale glissée,à mon cou, je m’approche du mât en passant près du corps de Clarence. Impossible de ne pas regarder. Le faisceau de la frontale balaie l’espace devant moi : le vent et les secousses du voilier ont arraché un pan du foc qui claque au-dessus de l’eau, découvrant le visage de Clarence. Ses yeux sont ouverts,ses lèvres sombres et écartées sur ses dents, la mâchoire relâchée dans une grimace d’abandon. Sa tête bouge en même temps que le bateau. Je réprime un cri, expire un gémissement, continue d’avancer centimètre par centimètre. mes genoux se cognent aux taquets, ma main rencontre la manivelle qui retient encore un peu de corde. Je la dépasse et pousse un hurlement de terreur : je suis retenue par la cheville, comme si une main m’agrippait. Mon pied s’est pris dans le cordage. Mon cœur bat à une vitesse folle, mes doigts s’agitent autour de ma cheville pour me libérer de la corde qui, sous la poussée du vent, serre et brûle ma peau à travers la chaussette. Mes baskets sont trempées comme mon jean et mon visage. L’eau glisse aussi dans mon cou mais je ne sens plus le froid. Alors que je tente de me dégager, une vague géante nous gifle, inondant le bateau. J’avale de l’eau salée, recrache, tousse. M’accroche à la manivelle solidement vissée au pont. Je ne veux as mourir ! J’entends Sam crier mon nom à travers le chaos, jusqu’à comprendre qu’il ne s’agit pas de mon nom :
– Le mât ! Attention au mât ! »

Et on n’en est qu’à la page soixante-cinq…
C’est puissant, c’est tornade, c’est typhon, c’est marin. C’est à lire. Je ne connais personne autour de moi qui, pendant la lecture, ne se soit pas exclamé « Ouch ! Mais c’est pas possible ! » Et personne qui, le livre refermé, n’ait laissé échapper un « Wow ! Pfiou ! ».

Elle est fille d’Eole, je vois que ça. Et puis elle a « le sens des gens », toujours.
Et si tu veux comprendre ce que je veux dire par-là, tu n’as qu’à le lire.

Plein Gris, Marion Brunet, PKJ, 208p., 16,90€.

Le juke-box récapitulatoire #18 – Dry January ?

La playlist de Aire(s) libre(s) en jaNvier (2022) est sur deezer !
Clique sur le lien pour y accéder !

On a écouté :
Electra glide in blue de Guana Batz pour accompagner l’entretien qu’a eu Yann avec Delphine Bucher.

🎶 On a présenté le programme sur Wayfaring stranger dans la version jouée par Jack White.

Puis on a fredonné :
Ride on (fight on) de Little Axe sur le coup d’œil dans le rétro,
Night moves de H Burns sur Tempête Yonna de Cyril Herry (in8),
La cabane de mon cochon de Thomas Fersen sur la rencontre entre Cyril Herry et Seb,

🎶 On a présenté le programme sur Golden songs de Last Train.

🎶 Puis on a repris :
◾ This is not like home des Great lake Swimers sur Le lac de nulle part et Indian Creek de Pete Fromm (Gallmeister),
◾ Country Boy
de Alan Jackson sur Par le trou de la serrure de Harry Crew (Finitude),
◾ It is the end of the world (as ve know it)
de R.E.M sur Instructions pour sauver le monde de Rosa Montero (Métailié),
◾ Story of Isaac
de Leonard Cohen sur l’entretien qu’a eu Catherine Leroux avec Yann à propos de son livre L’avenir (Asphalte),

🎶 On a présenté le programme sur la reprise de Call Me par les Hillbilly Moon Explosion.

🎶 Et toujours chanté :
◾ Miam Maikan de Florent Vollant et Sur le dos d’une tortue pour la version deezer de la playlist parce qu’on n’y a pas trouvé Miam Maikan, sur Maikan de Michel Jean (Dépaysage),
◾ Song for Ireland
des Dubliners sur Retour à Killibegs de Sorj Chalandon (Grasset/ le Livre de poche),
The idea of someone
de Last Train sur Retour à Malataverne de Pierre Léauté (Mu),
Le générique de Goldorak
sur Goldorak de Dorison / Bajram / Cossu / Sentenac / Guillo (Kana).

🎶 On a présenté le dernier programme du mois sur la reprise de Human Touch de Bruce Springsteen.

🎶 Et on a fini par chanter :
Le vent nous portera dans la version chantée par Sophie Hunger sur Blizzard de Marie Vingtras (L’Olivier).

! Et en route pour la chandeleur !

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer