La-Gueule-du-Loup, Éric Pessan (M+, l’École des loisirs) – Gaëlle

« Il a beau faire un temps magnifique, je sens la chair de poule piquer mes avant-bras, une forte odeur de moisi s’échappe de la rentrée, un souffle glacial frappe ma peau. Lentement, maman s’avance, je respire un bon coup et je fais un pas. Du verre crisse sous les pieds de maman, l’obscurité est si épaisse que j’ai peur de la heurter, je refais un pas pourtant, droit vers une chose silencieuse et poussiéreuse, une chose lourde, imprécise, poisseuse et chancie, qui épaissit le souffle, comprime les poumons, ralentit les mouvements nidifie sous le plexus et appuie, appuie, appuie si fort que je me surprends à suffoquer. »

Il était 22h08, page 25, quand je m’exclamai, palpitant en vrac, électricité dans le bide : « Oh pétard ! Personne ne m’a prévenue que c’était un film d’horreur ! ».
Je venais de ne pas retenir mon Han ! inspiré et convaincu.
Évidemment, si tu es rompu.e aux codes du genre, tu ne frissonneras peut-être pas. Mais enfin, j’ai lu Shining et ses petits copains, et j’ai quand même frissonné.

La-Gueule-du Loup est un roman ado, et c’est l’ado, sous la vieille dame que je suis et par-dessus la peau de l’enfant que j’étais, qui fut caught, prise, captée, d’emblée. Branchée direct.

« […] Je lui ai promis de lui lire une histoire, on allait laisser maman tranquille, alors j’ai baissé les yeux et je suis remontée vers la maison. Là, au moment où j’ai vu le bloc massif de sa façade, le malaise du début d’après-midi m’a retraversé l’esprit. La lumière de l’entrée était allumée, celle de la chambre de maman et celle de ma chambre également. Une bouche, deux yeux, un visage grave, presque menaçant. Mes propres peurs me font sourire, j’ai toujours aimé donner des visages aux choses. Un jour, j’ai découvert qu’il existait un mot pour qualifier cette tendance à humaniser ce qui nous entoure : la paréidolie. Qu’un mot existe m’a rassurée. S’il a fallu l’inventer, c’est que je ne suis pas la seule à me faire des films. Il n’empêche : j’ai beau savoir que c’est mon imagination qui dote la maison d’un visage, il m’a fallu du courage pour l’affronter et me faire avaler de mon plein gré par la bouche géante. »

On a tous et toutes connu ces trouilles intersidérales qui font monter l’adrénaline, filent la chair de dinde au cuir chevelu et court-circuitent le souffle, avec les battements de cœur qui prennent toute la place au creux des tympans. Tu vois quoi ?
C’est ce qu’est venu réveiller chez moi La-Gueule-du -Loup dans ses premières pages. Dès ses premières pages.

Et pourtant, ce n’est pas un livre d’horreur. Enfin, pas vraiment. Pas au sens « fantastique », « surnaturel » du terme. Mais c’est bien d’horreur qu’il s’agit.
Te voilà bien avancé.e, n’est-ce pas ?

Éric Pessan est Jo, et tu es Jo, jeune lycéenne de 16 ans, débarquée à l’instant pour la période du confinement, après 5 heures de route, avec son petit frère et sa mère, dans la maison où cette dernière a grandi jusqu’à ses 18 ans. D’où elle s’est barrée, visiblement sans se retourner.
Pourquoi ? Comment ? C’est le mystère qui sourd et qui suinte que Jo, toi, va.s découvrir.

Éric Pessan joue habilement avec les codes de l’horreur, il les diffuse, il s’en amuse, il te fait des clins d’œil pour t’amener à « son » horreur.
« Dans les films de maison hantée, le problème c’est qu’on a l’impression que les personnages n’ont jamais vu ce genre de films, ils montent au grenier ou descendent à la cave en tâtonnant dans le noir, ils ne pensent jamais à un fantôme quand les objets ne sont plus là où ils devraient être, ils ne comprennent pas qu’un meurtre a été commis autrefois dans cette maison, qu’une pièce dérobée cache un cadavre ou que les fondations ont été coulées sur un ancien cimetière. »

Cette horreur n’est pas vraiment cachée, le but du livre n’est pas de résoudre une énigme mystérieuse. Le lecteur ou la lectrice devine assez tôt ce qui a pu se passer là, il y a des années. En revanche, Jo, elle, ne peut pas le deviner.
MAIS
Et c’est là que le lecteur ou la lectrice peut douter, chercher, envisager.
MAIS
Un doudou disparaît, réapparaît, un animal pourrissant est balancé contre les murs de la maison, il y a des bruits de pas dans le grenier…
Qui ? Qui peut faire ça ?
On se doute, on sait, que c’est en lien direct avec l’horreur passée. Quel lien ? Comment ?

Et c’est là que c’est frustrant, parce qu’on arrive à la substantifique moëlle du bouquin, et que je ne peux rien dire… C’est là qu’est le propos du livre, et je ne peux pas t’en parler, sous peine de gâcher. Ce serait vraiment dommage.

Ce que je te propose, c’est de le lire, et ensuite, dans quelques temps, si tu veux, on en parle.

Ce que je peux t’en dire aussi, c’est que j’ai énormément apprécié la fin, l’issue.
Pourquoi ? Attention, si tu ne l’as pas lu, ferme les yeux.

[j’ai apprécié qu’un.e adulte intervienne et prenne en charge. J’ai apprécié qu’un.e enfant puisse faire confiance à un.e adulte référent.e et que cet.te adulte agisse correctement. Normalement. Que cette possibilité soit proposée. Je la rencontre peu en littérature ado. Les adultes sont souvent à côté de la plaque, quand ils ou elles ne sont pas maltraitant.es, et envisager de faire appel à eux n’est pas une option ou alors toujours source de déception. J’ai vraiment apprécié que les choses soient remises dans le bon ordre : le boulot des adultes, c’est de protéger les enfants.]

La lettre en trop : je me permets de poser un tout petit bémol, léger. L’âge du petit frère.
Difficilement crédible pour moi (qui bosse avec des gosses de cet âge-là). Un an de plus eût été mieux approprié, à mes yeux. Enfin, un enfant de 7 ans ne dit pas « Peut-être que l’on aurait dû rester avec papa alors ? », n’est-ce pas ? Tu la vois la lettre en trop ?

C’est un livre pour ado que j’ai lu d’une traite entre deux verres d’eau et la lumière allumée. Je suis terriblement perméable aux ambiances, Éric Pessan en pose une sacrée ici, qui m’a fait un effet électrique. Néanmoins c’est un livre pour ado, à partir de fin de collège je dirais. Et jusqu’à quand on se le sent.

P.S. : J’ajoute en bonus track ce court extrait, parce que cette page m’a beaucoup plu. Je ne sais pas jusqu’où Éric Pessan a voulu rendre sciemment hommage au maître du genre, mais lis un peu. Ça ne te rappelle rien ?
« […] J’ai rempli un verre d’eau, je la regarde siroter sa tasse et les oiseaux chantent, sifflent, gazouillent, jabotent, piaillent, pépient, glapissent et zinzinulent, on s’entend à peine parler, j’ai beau accumuler les jolis verbes, en vérité ils produisent une cacophonie assourdissante. »

Temps mort autour de Vanessa Paradis, Emmanuel Carlier (1995)

Ici, Temps mort autour de Vanessa Paradis (et de Les Oiseaux de Hitchcock) de Emmanuel Carlier, réalisateur.
Pour ta gouverne, sache qu’il utilise le procédé dit aujourd’hui de « bullet time » (qu’il avait nommé, lui, alors Temps mort) : un effet visuel obtenu grâce à une série d’appareils photo disposés autour de l’action. Ils sont déclenchés simultanément, ou avec un différentiel de temps très court, ce qui permet après montage de simuler un mouvement de caméra impossible dans un environnement normal. La technique a en réalité été inventée avant même l’invention du cinéma, par les travaux photographiques de Eadweard Muybridge qui avait disposé une série d’appareils photographiques pour décomposer le mouvement d’un cheval au galop.
Le premier artiste à utiliser la technique est Emmanuel Carlier, dans son œuvre Temps Mort. Cet effet visuel fut considérablement popularisé par le film Matrix des frères Andy et Larry Wachowski (1999). Les réalisateurs l’ont alors baptisée « bullet-time photography », autrement dit « le temps d’une balle ». (explications tirées du site d’arts plastiques de l’académie de Rouen, merci à eux).

La-Gueule-du-Loup, Éric Pessan, Médium+ de l’École des loisirs, 179 p., 14 €.

Pour que je m’aime encore, Maryam Madjidi (Le nouvel Attila) – Gaëlle

Photo : Gaëlle Desliens.

Elle est drôle Maryam, vraiment.
Elle attaque direct : « Adolescente, j’étais franchement laide. »
Et de te raconter ses déboires pileux en tous genres.

«  J’avais gagné le surnom de Barre de shit, en plus de celui de Washing-Machine. Ce long sourcil épais et noir ressemblait à une barre de shit collée au milieu du front. Chaque fois que je montais dans la navette du collège, tout le monde m’appelait ainsi : « Eh ! Y a Barre de shit qui monte dans le bus. »
Toutefois, le mono-sourcil n’était rien à côté d’un autre trait typique des Iraniennes : la moustache.
Ma moustache, cette bande de duvet sombre disgracieux entre mon nez et ma bouche était apparue à l’âge de 8 ans. Lorsque nous avons quitté Paris et que je suis arrivée à l’école Roger-Salengro, j’avais presque 10 ans et elle était devenue plus sombre, plus imposante, le duvet se changeait en une véritable moustache de jeune garçon prépubère.
À l’âge où j’étais censée me transformer en femme, je voyais se dessiner de plus en plus nettement ce symbole de la masculinité au milieu de mon visage.
Dans la cour de récré en primaire, on m’appelait « femme à moustache ». Ou tout simplement « moustache ». Ce qui était pire, car on m’avait ôté mon sexe, je n’étais plus qu’une moustache. »

Évidemment on rit ou on sourit, évidemment on se rappelle, on est passé par la case ado nous aussi, hein ?
Évidemment, ce n’est pas que drôle.
En filigrane, les difficultés et les douleurs de l’intégration.
A triple motif :
Devenir femme, vivre occidentale, choper l’ascenseur social.
Quand tu es iranienne, banlieusarde, sans les codes scolaires pour les hautes études.
Ce serait presque une gageure, n’est-il pas ?

Pour le dire autrement :
Comment tu t’intègres à la vie de femme, désirée et désirante (et poilue donc) quand tu n’es pas considérée comme jolie ?
Comment tu t’intègres aux codes occidentaux quand tu es née iranienne et vis dans et avec ta famille iranienne ?
Comment tu t’intègres à la vie bourgeoise et parisienne quand tu es banlieusarde de peu d’argent ?
Comment tu intègres de la vie à ta vie quand tout n’est que désœuvrement autour de toi ?
Comment tu t’intègres à la bourgeoisie scolaire quand tu n’as pas les codes ?
(Tiens, ça fait cinq. Cinq « motifs ».)

Et toujours cette question, ces essais : comment tu funambules pour t’intégrer sans renier ce qui te fait, ton origine, tes poils, tes rêves ? Comment s’intégrer sans se fuir ?
Grandir, nettoyer les paillettes dans les yeux, trier, garder les siennes à soi, prendre des latérales, s’affranchir, se retrouver et tracer sa route. La sienne.

Il y a le ton, espiègle, qui t’embarque à son côté, tout de suite. Tu lui mettrais volontiers un petit émoji cœur solidaire à chaque page. D’où que tu viennes, quoi que tu aies vécu.

Il y a aussi ses yeux qui se posent sur ce qu’elle croise, fréquente, habite, les douleurs des autres, et qu’elle raconte.

«  Des fous, il y en avait plein à Drancy. À l’instar des Guerriers vaincus devenus fous, d’autres personnages croisés dans cette ville avaient, pour une raison que j’ignorais, vrillé, lâché les rênes du réel pour s’embarquer dans un monde opaque dont ils étaient les seuls à connaître les lois. Les rues monotones aux pavillons sagement alignés, la vie ralentie, les réverbères qui n’éclairent que les rues vides de piétons la nuit, les saisons qui défilent sans modifier la ville, les restos qui ferment tôt, les cafés sans vie à la déco surannée où ça sent le renfermé et la bière, l’immuable et le silence ou ce qu’on appelle le traumatisme de l’absence d’événements avaient façonné jour après jour ces êtres bizarres. La matrice drancéenne avaient enfanté des fous.
Chaque fois que je tombais sur le faux chauffeur du bus 148, qui allait de Bobigny au Blanc-Mesnil, je ressentais une peur bleue. »

Alors, tu vois, c’est drôle mais pas que. Ça parle d’elle mais pas que. Ça part d’elle et ça parle de plein d’entre nous. Ça dit notre société.

Je raconte tout ça, il m’aurait suffi, en fait, de te recopier la quatrième de couverture. Que je trouve, pour la première fois depuis longtemps, particulièrement juste. Regarde :

Quand j’ai refermé le bouquin, lu d’une traite, je me suis dit « punaise, c’est vachement bien ». Et non, je ne me suis pas mise à chanter du Céline Dion.
(Pour que tu m’aimes encooooooore)(ça y est, tu l’as dans la tête ?)

Gaëlle.

Pour que je m’aime encore, Maryam Madjidi, Le nouvel Attila, 212 p., 18€,

Le juke-box récapitulatoire #13 – Ze Juke-Box de l’été !

Le juke-box d’août et de juillet, le juke-box de notre été !

La playlist Aire(s) libre(s) en éTé est sur Deezer.

Et sur Spotify :

On a chanté :
Famille heureuse des Négresses vertes sur La famille de Suzanne Privat (Les Avrils),
Dirty Blvd. de Lou Reed sur New York Cannibals de Boucq & Charyn (Le Lombard).

🎶 On a annoncé le programme sur :
We gotta get out of this place de Hey, King ! Soon.

On a repris nos chants :
Hungrische Schnapsodie de Mnozil Brass, parce qu’on n’a pas trouvé leur Srbja sur Insta, sur Dans les forêts de l’ours de Rémi Huot (Le mot et le Reste),
Sea de the Bewithched Hands mais on aurait bien écouté aussi Let’s go surfin now de Eric Starczan, sur Shangrila de Malcolm Knox (Asphalte),
Verte campagne d’Henri Salvador sur Les grandes villes n’existent pas de Cécile Coulon (Le Seuil/Points).
Human after all de Daft punk sur Carbone & Silicium de Mathieu Bablet (Ankama).

🎶 On a annoncé le programme sur :
From a logical point of view de Robert Mitchum.

Et chanté encore :
Mother des Pink Floyd sur La folie de ma mère d’ Isabelle Flaten (Le nouvel Attila),
Hunter de Björk sur Au nord du monde de Marcel Theroux (Zulma),
Losing my religion de R.E.M. sur Le focus sur les éditions Marchialy,
Les histoires d’A. des Rita Mitsouko sur Les mains de Ginette d’Oliver Ka & Marion Ducos (Delcourt) et Une histoire d’amour de Gilles Bachelet (Seui jeunesse).

🎶 On a annoncé le programme sur :
Summer wine de Lee Hazlewood & Nancy Sinatra.

On a repris :
Una d’Elisapie sur Annie Muktuk de Norma Dunning (Mémoire d’encrier),
Big in Japan d’Alphaville sur Petites coupures à Shuoguni de Florent Chavouet (Philippe Picquier),

🎶 On a annoncé le programme sur :
Yum, Yum, Yum de Joe Tex.

Puis chanté :
Ma petite entreprise d’Alain Bashung sur Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman (Folio),
Moon river d’Audrey Hepburn pour écouter notre deuxième lecteur sur canapé,
Separate and ever deadly de The last shadow puppets sur Megafauna de Nicolas Puzenat (Sarbacane).

🎶 On a annoncé le programme sur :
Café des immortels de Lo’Jo.

Et chanté encore :
Born in the U.S.A. deBruce Sprinsteen, en version livre, sur Une prière pour Owen de John Irving (Seuil / Points),
All the same to me d’Anya Marina sur Les secrets de ma mère de Jessie Burton (Gallimard),
Les Dalton de Joe Dassin sur La véritable histoire d’Emett Dalton d’Antoine Ozanam & Bazin (Glénat).

🎶 On a annoncé le programme sur :
Tennessee d’Arrested Development.

Et chanté toujours :
Ballade de Jim d’Alain Souchon sur Le roman de Jim de Pierric Bally (P.O.L),
Notre île, ton île, mon île de Jeanne Moreau sur Le continent de Raphaëlle Riol (La Brune au Rouergue),
Wayfaring stranger de Hans Theessink sur Starlight de Richard Wagamese (Zoé),
Paint it black des Rolling Stones sur Le peintre hors-la-loi de Frantz Duchazeau (Casterman).

Et re-chanté :
Ghost town des Specials, Black alley moan de Harrison Kennedy, Butch de Bror Gunnnar Jansson et Grinnin’ in your face de Son House sur l’entretien de Yann & Anna de Sandre à propos de son livre Villebasse (La manufacture de livres) (oui ce titre nous a inspirés),
Jean Genet de Babx sur Tableau final de l’amour de Larry Tremblay (La Peuplade),
Un homme heureux de William Sheller sur Où vivaient les gens heureux de Joyce Maynard (Philippe Rey),
Misty Mountain Hop de Led Zeppelin sur L’invention du vide de Nicolas Debon (Dargaud).

🎶 On a annoncé le programme sur :
Queen of Hearts de Hillbilly Moon Explosion.

Et re-chanté :
Father & Son des Cat Stevens sur l’entretien de Yann & Luc Chomarat à propos de son livre Le Fils du professeur (La manufacture de livres),
No milk today de Herman’s Hermits sur Les dents de lait de Helene Bukowski (Gallmeister),
The sea de Morcheeba sur Ultramarins de Mariette Navaro (Quidam),
All I want de Sarah Blasko sur Crayons au poing, le docu d’Arte ur 4 bédinatrices du monde arabe.

🎶 On a annoncé le programme sur :
Survivor de Nathaniel Rateliff & the Night sweats.

Et enfin chanté :
Our house de Crosby, Nash & Young et Angoisse de Serge Gainsbourg sur Au printemps des monstres de Philippe Jaenada (Mialet Barrault),


🎶 Allez, à ton tour Septembre !

Aire(s) libre(s) en éTé (2021)

Le juke-box récapitulatoire #12

Cafouillage & rattrapage !
Le mois dernier, on s’est emmêlé les pieds dans le pédalo, on a publié de travers. On se rattrape aujourd’hui : tu auras deux, quasi trois, juke-boxes pour le prix d’un : Juin et Juillet-Août, baptisé le juke-box de l’été. Youpi !

Fin juin, nous nous exclamions : 12 mois ! Notre petit Juke-Box a 12 mois !
Joyeux Juinniversaire à lui !

La playlist Aire(s) libre(s) en jUin (2021) sur Deezer.

© unknown

Et sur Spotify :

🎶 On a annoncé le programme sur :
St Louis Elegy de Mark Lanegan Band.

On a chanté :
Little Joe the Wrangler de Bob Willis & his Texas Playboys sur La rivière de Peter Heller (Actes Sud),
Grizzly Bear d’Angus & Julia Stone sur Grizzly de Nan Aurousseau (Buchet * Chastel),
Moon River d’Audrey Hepburn pour accompagner le Lecteur sur canapé de Cécile.

🎶 On a annoncé le programme sur :
Lower lip de Coming Soon.

On a repris nos chants :
Bird’s lament de Moondog sur Les oiseaux du temps de Amal El-Mohtar & Max Gladstone (Mnémos),
Old number seven de the Devil makes three sur La certitude des pierres de Jérôme Bonnetto (Inculte / Barnum),
J’l’haïs de Canailles sur Meurtreville de André Marois (Le Mot et le Reste).

🎶 On a annoncé le programme sur :
Far from any road de the Handsome family.

Et chanté encore :
Enjoy the silence de Zara James, mais c’est parce qu’il n’y avait pas celui de Moriarty sur Insta, du coup ici on te met les deux, sur Le silence selon Manon de Benjamin Fogel (Rivages Noir),
Demon Host des Timber Timbre sur Blackwood de Michael Farris Smith (Sonatine),
The growing montage de Danny Elfman, mais c’est parce qu’on n’a pas trouvé the Yukon des Tanana Rafters sur Insta, sur Les rois du Yukon d’Adam Weymouth (Albin Michel).

🎶 On a annoncé le programme sur :
Takes one to know one de Graveyard train.

On a repris :
You don’t own me de Lesley Gore, alors qu’on avait initialement pensé écouter La boxeuse amoureuse d’Arthur H., sur Poursuite de Joyce Carol Oates (Philippe Rey),
Charrùa de Los Carreteros sur L’ancêtre de Juan José Saer (Le Tripode),
Mystery train de Billy Swan sur À train perdu de Jocelyne Saucier (XYZ).

🎶 On a annoncé le programme sur :
Old Man de Redlight King.

Puis chanté :
En rang de Bertrand Belin, mais on a vachement hésité avec Sympathique de Pink Martini et Inadaptée de Brigitte Fontaine(ça t’en fait trois pour le prix d’un) sur Se faire virer suivi de Camera Obscura de Manon Delatre (les éditions du commun),
Signal to noise de Peter Gabriel sur Harvey de Emma Cline (La Table ronde),


🎶 Et c’est tout ! À toi Juillet !

Les dents de lait, Helene Bukowski (Gallmeister) – Gaëlle

« Deux dogues à la robe bleue vivaient avec nous dans la maison. Ils n’avaient pas de nom et n’obéissaient qu’à Edith. Tous les matins, elle leur donnait à manger l’écorce qu’elle arrachait aux bûches destinées à nous chauffer.
Je croyais que tous les chiens étaient nourris de cette façon, jusqu’à ce que je feuillette un livre sur les animaux domestiques et découvre l’existence de la PÂTÉE et des ABATS.
Quand je montrai le passage à Edith, elle éclata de rire.
– Tu ne peux pas attendre du monde qu’il soit toujours exactement comme dans les livres. »

Edith, c’est la mère . Tout du long, elle sera appelée Edith, jamais Maman.
Elle est brute, Edith. Brusque, brutale.
Je, c’est Skalde, d’abord enfant puis jeune femme.
Il y a aussi Len et Gösta, Kurt, Pesolt et Eggert.
Il y aura surtout Meisis, l’enfant rousse arrivée de nulle part, et c’est bien le problème.
Arrivée de nulle part, et on ne s’explique pas comment, parce que là où on vit, qui n’a pas de nom, on a fait sauter le dernier pont qui reliait à … Qui reliait à quoi, tiens, à où ?
Qui reliait au reste du monde.
Parce que le reste du monde est une menace, est dangereux, on est si mieux entre nous.

Alors l’enfant qui vient de nulle part est une menace, est dangereuse, n’a rien à faire ici.
Sauf si, peut-être, elle perd ses dents de lait.

« Le lendemain matin, une clarté éclatante emplissait ma chambre. Je crus à un rêve, mais la lumière persistait. Je jetai un œil par la fenêtre et tressaillis. Derrière la campagne, un ciel bleu. Pas un nuage en vue, seul le soleil au-dessus de la maison. C’était la première fois que tout n’était pas complètement plongé dans le brouillard. Il me fallut fermer les yeux ; un rougeoiement pulsait sous mes paupières. […]

Vers midi, le brouillard s’installa de nouveau. Et cette nuit-là, il fit si froid qu’une couche de gel se forma dans le réservoir. J’en détachai un morceau, l’emportai à l’intérieur et le posai sur la table de la cuisine. Je restai assise là jusqu’à ce que la glace eût complètement fondu, à regarder l’eau couler par terre. »

Ici, là où on vit, c’est d’abord plein de brouillard laiteux, tout le temps, et plein d’humidité.
Puis, subrepticement, insidieusement, le soleil apparaît, s’installe, cogne, cogne encore plus fort, de plus en plus fort, les animaux en perdent leurs couleurs, finissent par disparaître.
Ici, là où on vit, la vie est paysanne, chiche.
Ici, là où on vit, la moindre différence est suspecte de dérèglements.
Ici, là où on vit, planent des superstitions et c’est diffus comme le brouillard.

Les chapitres sont courts, certains très très courts, on avance dans le récit à grandes enjambées comme on marcherait d’un pas décidé dans des herbes trop hautes.
Très courts mais pas trop courts.
Les paragraphes sont courts, les phrases ne sont pas courtes.
La langue est bien balancée, franche, directe, au passé simple et imparfait, sans pose (« tu la vois ma jolie tournure, elle te plaît ma jolie tournure », non, ça, tu ne le trouveras pas là). Ce n’est pas une langue « blanche » ou « transparente » pour autant, que nenni. C’est une langue qui raconte une histoire.

Si l’ambiance traîne du côté survivialiste, elle n’en est pas le thème. En tout cas, pas à mes yeux.
Certes, il y ce climat déréglé et cette chaleur qui n’en finit pas de grimper.
Certes, à la lecture du « pitch », on peut penser à Dans la forêt de Jean Hegland (Gallmeister, 2017), ou Le sanctuaire de Laurine Roux (éditions du Sonneur, 2020) mais la première proximité qui m‘est venue, c’est celle d’avec Quelque chose de la poussière de Lune Vuillemin (les éditions du Chemin de fer, collection Voiture 547, 2019). Une sensation qui s’est estompée ensuite (les langues n’ont rien à voir).

C’est le gynécée qui m’a fait ça, ce collier de femmes qui s’initient l’air de rien. C’est brutal et ça ne dit pas son nom, mais c’est bien là. C’est cette fille débarquée, que Skalde prend sous son aile, et ce que ça fracture dans les liens maternels et leur organisation.

C’est aussi l’ambiance intrigante qui m’a fait ça, les contours du contexte qu’on cerne peu à peu (dans le brouillard, quoi de plus normal, n’est-ce pas ?), le décor qu’on assemble au fur et à mesure, quelques petites choses irrésolues, ou pas de manière tangibles.

Et la nécessité du départ. Absolue. Qu’on rejette, qu’on nie. Les tergiversations, la trouille qui dit pas son nom, elle non plus.
Les trouilles. Les peurs. La peur de l’Autre, la peur de l’inconnu, la peur de l’exil, la peur de la différence, la peur et ses cachettes, la peur et ses esquives. Sans jamais aucune « démonstration démonstrative ». Pas d’explication psycho-philosophique, c’est l’histoire qui raconte, qui montre.

Et qui fait ça drôlement bien. Ce bouquin m’a drôlement plu.

Gaëlle.

Les dents de lait, Helene Bukowski (non rien à voir avec Charles), traduite de l’allemand par Elisa Crabeil et Sarah Raquillet, Gallmeister, 272 p ., 22,40 €