Inconstance des souvenirs tropicaux, Nathalie Peyrebonne (La manufacture de Livres) – Fanny

Voici un livre au charme fou qui porte en lui un mystère et une femme foncièrement attachante.
Il existe des zones d’ombre(s) dans nos vies et Nathalie Peyrebonne s’attache à éclairer la sienne d’une lumière nouvelle. Avec une sincérité et une fraicheur dépaysantes, me voilà partie dans une savoureuse quête liée aux souvenirs d’enfance.

Avant de débuter son roman, Peyrebonne cite Homère et Simone de Beauvoir et, il est vrai que L’Odyssée d’une jeune fille rangée aurait pu en être le sous-titre.
Notre femme est à Paris, Paris-gris, Paris-triste, Paris-pluie, Paris-nostalgie. Elle met en forme des textes publicitaires et peint toujours un peu les mêmes tableaux : une nature luxuriante et une ombre fugace placée sur un côté de la toile, ne se posant pas la question de ces redites plasticiennes.
Sa famille est loin, géographiquement ou non, elle est divorcée, mère de deux enfants, mais libre, imparfaite… et heureuse.

Au milieu des touches colorées, notre narratrice se souvient et nous fait toucher avec délice à cette partie d’enfance, sorte de paradis perdu. Car, lorsqu’elle avait sept ans, ce fut le grand chamboulement, le départ pour le Costa Rica, son havre de mémoire ensoleillée, son « petit-pays-je-t’aime-beaucoup », en compagnie du frère, du père et de la mère, couple moyen sans histoire, une mutation ou quelque chose comme cela. J’y ai lu les us et coutumes du coin pour une petite blanche débarquée, les jeux à la Robinson, le sable blanc, les perroquets, les amitiés, Diego, le cheval blanc, le mari de la poule contre le grand cèdre, et un épisode de Fluocaril qui me fit remonter un souvenir de petits pieds nus courant sur un parquet froid, fagotés dans nos pyjamas, à filer dans la salle de bain commune de la colonie de vacances pour y goûter les saveurs pomme, fraise, banane de notre galaxie de dentifrices. Le monde de l’enfance, ce monde des réminiscences extraordinaires, voilà comment Nathalie Peyrebonne vous attache le cœur à son histoire.

Puis il y a « ce » soir où notre héroïne regarde nonchalamment une émission portant sur l’histoire de la SDECE (le brontosaure de la DGSE) et du contre-espionnage français. Et là un visage se pose sur l’écran : Jean-Loup. Un Jean-Loup qu’elle connaissait de son enfance costaricaine, comme un bon tonton. Jean-Loup un espion…c’est comme une détonation dans son univers où tout le schéma familial bienheureux des tropiques se délite. Il y a anguille sous roche ou noix de coco sous la manguier, c’est vous qui voyez.

Avec un sens certain de la construction, Peyrebonne nous entraîne dans l’effet kaléidoscopique des souvenirs. Mais quelle forme a donc la vérité? Notre héroïne enquête, nous apprend des choses sur « petit pays », sur le sens des évènements. J’étais avec elle, en pleine empathie et petit à petit les ombres devinrent des formes plus concrètes.
Voici un roman auquel on s’attache, louvoyant entre enquête familiale et quête flamboyante, sur ce que l’on a été et ce que l’on est devenu, loin de tout pathos et même avec cette pointe de fantaisie tout à fait bienvenue.
Coco au ❤️

Fanny.

Inconstance des souvenirs tropicaux, Nathalie Peyrebonne, La Manufacture de Livres, 208 p., 16€90.

Je ne reverrai plus le monde, Ahmet Altan (Actes Sud) – Fanny

Ma première impression, à la fin de ces textes de prison, était l’émotion vive, suivie par la colère.
Colère de savoir Ahmet Altan toujours en prison pour des écrits (libéré le 04 Novembre dernier, pour y être renvoyé le 12 Novembre), la colère de voir cet écrivain et journaliste turc mis sur les bancs d’une justice fantoche, colère en se demandant pourquoi les plus influent(e)s des principaux canaux d’information n’en parlent que trop peu.

Mais ce qui prend vraiment le pas sur cette lecture, c’est ce saisissement qui m’a emporté dès les premières lignes écrites (et traduites par Julien Lapeyre de Cabanes) par Ahmet Altan.
Ce romancier, essayiste et rédacteur en chef du quotidien « Taraf », savait son arrestation prochaine, ainsi que celle de son frère.
Dans la voiture qui l’emporte à son lieu de détention, il répondra au policier qui lui propose une cigarette : « Merci, je ne fume que quand je suis tendu » et il nous raconte comment cette réponse a tout changé. Comment son corps vit l’emprisonnement, comment son esprit vagabonde, s’échappe, se nourrit, propose des réflexions, des stratégies pour continuer à « être ».

Altan s’accroche aux détails, à la position du soleil, aux bruits, aux murmures, aux livres qui ressurgissent enfin. Il nous raconte des anecdotes qui ouvrent à des réflexions : la méchanceté froide d’une infirmière, l’espièglerie ravissante d’un gang de mamies distinguées, les jugements expéditifs et pathétiques, la farce politico-judiciaire que livre Recep Tayyip Erdoğan à ses concitoyens.

Altan fait vivre en lui l’instant emprisonné, ravive sa mémoire et ses sens, résiste par sa foi en l’imaginaire.

C’est dense, beau, magistral, c’est une ode à la liberté, à la littérature et à la lutte contre l’oppresseur.
Indispensable et nécessaire.

Soutenez Ahmet Altan et lisez ce livre ✊❤️

Fanny.

Je ne reverrai plus le monde, Ahmet Altan, Actes Sud, 215 p., 18€50.

Crazy Brave, Joy Harjo (Globe) – Fanny

En refermant cet ouvrage, j’ai pensé aux anciennes tuniques en peau, peintes et narrant les légendes, les batailles et les visions amérindiennes. Une tunique qui pouvait être portée tous les jours, parce que la différence entre action sacrée et action profane n’existait pas. L’une s’emboitait dans l’autre, dans le quotidien venait des signes qu’il fallait laisser venir à soi. Cette tunique portait l’odeur de la cuisine, de la sueur, de la chasse, des pleurs, du sexe, du sang. Elle gardait clairs les esprits, l’histoire du clan, les croyances, les mythes.
Le récit de Joy Harjo (avec la traduction de Nelcya Delanoë -spécialiste des minorités aux États-Unis- et Joëlle Rostkowsky – ethnohistorienne, directrice de la galerie Orenda, orientée vers des artistes issus de cultures non occidentales) m’a fait penser à cela.

En commençant sa lecture, comme une grande douceur… c’est une poésie de l’instant qui s’échappe.
Et si, pour parer à la folie d’un quotidien violent, s’attacher au processus de la création était un acte de bravoure?

Joy Harjo convoque ses souvenirs, de sa naissance, déjà mouvementée, à sa prise de conscience par la poésie. Entre ces deux instants, une texte passionnant se remémorant des abîmes, de grandes joies et des blessures profondes.
Par les quatre points cardinaux, Harjo nous entraîne dans son monde avec franchise et lucidité.
En toile de fond, l’histoire amérindienne faite de spoliations, de génocides, de violences, de viols, de drogues mais aussi de résistance, d’art et de résilience.

Ce chant d’Harjo, nommé Crazy Brave, dénote par sa forme, oscillant entre récit classique de l’intime et mémoire ancestrale faite de rêves et de visions.
C’est vraiment beau à lire, comme une histoire pour abreuver l’espoir, pour être témoin d’une renaissance.

« Je désirais que la langue de mes ancêtres, complexe, métaphorique, passe dans ma langue et dans ma vie » nous écrit Joy Harjo, fille Creek et Cherokee, enfant du feu et de l’eau, artiste accomplie avec plus d’une vingtaine d’ouvrages à son actif et première femme amérindienne à accéder au poste de « poète officielle des États-Unis ».

Et bien c’est totalement réussi, totalement émouvant, totalement fou, totalement brave, voici l’histoire de Joy Harjo.
Un récit qui dépasse sa réalité propre comme dans une danse tribale où une femme guerrière s’en remettrait à sa vérité pour laisser échapper les sons de son âme.
Bouleversant et magnétique.
Coup total au ❤️

Fanny.

Crazy Brave, Joy Harjo, éditions Globe, 165 p., 19€.

Là où chantent les écrevisses, Delia Owens (Le Seuil) – Fanny

Il y a des romans comme ça qui vous arrachent des larmes et un sourire un soir, très tard, sous la pleine lune. Des histoires qui vous prennent au corps et qui vous disent que c’est pour elles que vous faites ce métier.
Là où chantent les écrevisses, de Delia Owens, sous la traduction de Marc Amfreville, en fait indéniablement partie.

Tout commence et tout finit dans le marais, le bayou.
« Un marais n’est pas un marécage. Le marais, c’est un espace de lumière, où l’herbe pousse dans l’eau, et l’eau se déverse dans le ciel. Des ruisseaux paresseux charrient le disque du soleil jusqu’à la mer, et des échassiers s’en envolent avec une grâce inattendue -comme s’ils n’étaient pas faits pour rejoindre les airs- dans le vacarme d’un millier d’oies des neiges. »
Voilà, Delia Owens vous prend dans sa poésie, et l’intensité de ce lieu, pour ne plus vous lâcher jusqu’à la toute dernière page.

Nous sommes en 1969 lorsqu’est découvert le corps de Chase Andrews dans un marécage. Tout porte à croire à une simple chute du haut de cette vieille tour de guet. Mais l’absence totale de traces ou d’empreintes sème le doute dans l’esprit d’ Ed Jackson, le shérif de cette bourgade du Sud profond. L’ enquête démarre donc, au rythme des plats et des saveurs typiques du coin qui défilent lors des conciliabules entre Ed et son adjoint.
Parallèlement à cette histoire, une autre débute en août 1952, au sein du marais. Une petite fille voit partir sa mère au bout du chemin. Elle essaye tant bien que mal de se dire qu’elle reviendra… un jour.

C’est ainsi que commence l’histoire de Kya, se déroulant au milieu des oiseaux, des plantes sauvages, de la violence d’un père alcoolique, des abandons, des belles rencontres, des amibes, des remarques assassines, des hérons, des crabes, des amours.

Avec un sens inné du rythme et de la formule, Délia Owens nous transporte fabuleusement dans son univers. J’y ai plongé mon regard et n’ai plus eu envie d’en ressortir, absorbée par ce personnage féminin fort, dense et magnifique.
Le marais devient la mère nourricière de Kya, il lui donne, la nourrit, l’inspire, la fait grandir, la confronte tandis que le monde autour observe cette « Fille des marais » méfiante et craintive qui a le goût de cette solitude immense, parfois forcée, parfois voulue.

Kya vit, palpite et Owens nous tatoue à l’esprit la beauté sombre du bayou et de son enfant. C’est cela la force d’un grand roman : ce tissage sensible entre personnages, ambiance, écriture et nous, lecteurs-trices happé(e)s.

Là où chantent les écrevisses (« Where the Crawdads Sing ») est un chant d’amour pour les marais, c’est aussi une enquête qui vous surprendra par son amplitude. Comme un éblouissant roman polymorphe.

Kya est désormais une de mes grandes héroïnes littéraires de l’année 2020 qui s’en vient.
Immense coup au ❤️.

Fanny.

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