Le Temps des grêlons, Olivier Mak-Bouchard (Le Tripode) – Fanny

Photo: Fanny.

Tel un chat qui retombe sur ses pattes et quitte le toit brûlant du Le dit du mistral – Coup de coeur Août 2020 -, Olivier Mak-Bouchard nous prend délicatement entre ses petits crocs afin de nous ramener sur sa terre provençale.
Et oui, le Hussard passe, l’air de rien, entre les pages 313 et 314.
« Devant nous un chat a traversé la cour et a sauté sur le muret du réfectoire. Tout blanc, sauf le bout des pattes, comme s’il avait marché dans du mazout. Je ne l’avais jamais vu auparavant, je ne sais pas à qui il était. Il devait commencer à faire le petit tour de son territoire. J’ai pensé à Kodak. Vieux frère, si tu me vois de là où tu es, ouvre un œil pour nous, et le bon. »
Le Hussard passe donc le relais à Kodak, ou est-ce l’inverse, lui, le bon vieux matou aux nombreuses vies dont l’heureux « maître » nous raconte cette incroyable histoire.

C’est de la magie ce roman. Volontairement, je n’ai pas envie de t’écrire « roman d’anticipation », parce que cela ne colle pas à l’humeur du récit. Peuchère, c’est le restreindre.
Alors, pour t’expliquer tout cela, je te prends par le bras et t’emporte sur le Plateau d’Albion, là où tu peux sentir le romarin, la garrigue, l’odeur de la pinède, entre Vaucluse, Drôme et Alpes de Haute-Provence.
Bon, c’était aussi sur ce même Plateau qu’étaient disposées dix-huit zones de lancement de missiles atomiques, mais tout de suite cela te fait moins rêver qu’un champ de lavande.
Soit.
Et tu peux penser que je m’égare.
Soit.
Mais sache qu’au milieu de ces galeries de plusieurs kilomètres – où se trouvait le bouton nucléaire français – s’est désormais mis en place un sacré laboratoire international dont certains thèmes de recherches touchent au « rayonnement cosmique géophysique, aux ondes (déformation, translation, rotation), à la dynamique des transferts ou des phénomènes transitoires haute énergie dans l’atmosphère » (Source: « Le plateau d’Albion: du fracas de l’atome aux chuchotements souterrains » de Guillaume Origoni pour « Slate »).
Là tu te dis que ça boulégue trop dans mon cervelet. Que nenni.
Le fracas des atomes est le cœur du Temps des grêlons ». Et oui, coquin de sort, ce n’est pas qu’une fable qui sent le thym ce roman, c’est une épopée qui prend le large.
À l’intérieur de ce livre se cachent des trésors dont une fin à te déclencher un feu d’artifice dans ta boîte crânienne qui te dira que « l’esperanço es lou pan di miserable » – « L’espérance est le pain du pauvre »-

Sous le plateau d’Albion – Photo : D.R.

Te voilà donc avec ce gamin qui aime sa terre. Une nouvelle fois, Olivier Mak-Bouchard te charme dès ses premières pages.
Notre narrateur… tu vas vite le porter contre ton cœur, avec sa fougue enfantine et son regard que tu imagines pétillant. Il, le pitchoun, avait « un papa qui développait les pellicules dans l’arrière-boutique et maman faisait le guichet ».
Désormais le papa n’est plus, la maman est « au four et au moulin » tout en aimant son fils comme un soleil. Ce fils qui gambade entre rêve et réalité, en compagnie de ses amis Gwendo et Jean-Jean, au sein de ce Luberon narré comme un Giono rencontrant un Pagnol. C’est gouleyant et puissant.
J’ai même eu ce rire et cette tendresse à me savoir auprès de cette jeunesse qui hume l’air frais de la vie. Parfois même une petite larme à l’œil, comme ça, survenue de souvenirs lointains.

Puis un jour, au retour d’ Ok Corral , ce grand parc d’attraction de Cuges-les-Pins où tu voyages dans le temps, l’espace – et les stéréotypes du genre – se fut « Le jour où le nuage a été plein comme un œuf ». Gwendo prend en photo l’indien sur son cheval et là… pas d’indien sur la photo.
Plus personne n’apparaît sur aucune photo.

Dès ce moment révélateur d’une société, c’est la débâcle.
Alors, on se réorganise,les illustrateurs-trices prennent le pouvoir de la représentation. Magritte dans l’esprit, n’est pas loin.
Le journal télévisé est présenté avec le portrait évolutif de Jacques Mansarde, sorte de J.P. Pernault, tenant chaud au cœur des foyers abasourdis et peu rassurés.
Le monde se réorganise sans le mode selfie, Narcisse ne peut plus se mirer dans l’eau de son bain.
Puis arrivent les premiers grêlons, énigmes métaphysiques.
Là, le monde s’emballe: comment accueillir ces rejetons, images photographiées du temps passé, perdues dans un lointain qui parait inaccessible ?
C’était sans compter sur notre pitchoun devenu grand gaillard au regard tendre. Lui, dans l’élan de sa simplicité, va apprendre à « illuminer » les grêlons, les raccrocher à la vie sur Terre, par le prisme d’un jeu de billes.
L’enfance, cœur de l’âme où – comme l’a voulu l’auteur en citant Hugo Pratt« le temps et l’espace ne sont que des repères, non des limites insurmontables ».

Bien évidemment, notre bon vieux monde commence à avoir peur de ces débarquements inopinés, peur de l’autre, de la « masse naissante », peur du « grand remplacement », cette chose immonde qui fait perdre pied à l’humain et son humanité.
Olivier Mak-Bouchard entrelace passé et présent, voit au-delà des limites classiques du roman, bouscule une nouvelles fois les codes, avec talent.

La suite de l’histoire est passionnante, l’effet miroir est même impressionnant.
Notre petit héros de province croisera, notamment, le grêlon d’Arthur Rimbaud qui, lui-même, montera à bord du Bateau ivre; ce « Bateau ivre » qui, au début du roman, te fera rire avant de te faire chavirer.

Jusqu’au dernier moment, Olivier Mak-Bouchard te portera fort et loin sur ce Plateau baptisé par une Géante – 3970 ans après la création du monde, Albine, l’aînée des trente filles du roi de Grèce fut condamnée à s’exiler. Elle arriva sur une île déserte qu’elle nommera Albion -. Dans ses bras de géante, tu liras le destin de Peter et Lily.
Là, je n’ai pu m’empêcher de penser à notre narrateur, Peter Pan tentant de sauver la belle Tiger Lily, du clan Piccaninny, prisonnière du Capitaine Crochet, Mouche et Starkey.

Le temps des grêlons est une boite à surprises qui, comme un grêlon, a une structure en pelure d’oignon, formée de diverses couches de croissance, translucides ou franchement opaques.
Du grand art, une nouvelle fois.
Avec ma mention spéciale pour l’illustration de Phileas Dog en couverture: une sacrée artiste pour un sacré roman.

Fanny.

Le Temps des grêlons, Olivier Mak-Bouchard, Le Tripode, 340 p. , 20€.

L’arbre colère, Guillaume Aubin (La Contre Allée) – Fanny

Photo: Fanny.

C’est d’abord un roman qui possède un rythme, soutenu et grave comme le son d’un tambour de cérémonie; un roman qui offre aussi la grâce par son écriture.
Fille Rousse est née au milieu d’une guerre entre les Yeux-Rouges et les Longues-Tresses. Fille Rousse est née d’une mère mortellement hallucinée sous les effets du Qaa, fruit de la discorde. Fille Rousse est venue au monde dans les mains ensanglantées d’un chamane.
Dans la taïga canadienne du XV ème siècle, Guillaume Aubin nous plonge au sein de la culture animiste, avec un regard acéré et passionné.

« Le lendemain, je prends la route. Je voyage creux. Le ventre creux, les pieds creux, la tête creuse. L’homme plein roule sur le monde sans voir qu’il écrase les bêtes et les plantes, quand l’homme creux récolte le soleil comme la sève de l’érable, goutte à goutte, et laisse le froid et la nuit s’infiltrer en lui comme un ami. J’ai mes peaux de serpents et mes poupées de bois. J’ai mes plumes de corbeau et mes colliers de dents d’ours. Mais je n’ai pas de pensées pour m’alourdir. Il n’y a qu’ainsi qu’on rencontre l’invisible. »

Fille Rousse est une enfant des chemins, de la forêt, sa véritable matrice. L’héroïne de L’arbre de colère définit peu à peu ce que peut être sa liberté, en dépit des jalousies, des regards torves et de certaines incompréhensions. Fille Rousse s’affranchit des codes, joue dans les arbres, pêche, chasse, fait corps avec la nature environnante. Elle mord le cœur d’un animal agonisant comme elle peut mordre lorsqu’on l’empêche d’être. Fille Rousse est alors désignée comme une « Peau mêlée ».
Guillaume Aubin fait ici référence au 2S – « two spirit » – « bispiritualité » – « (…) qui a été traduit et adopté par les activistes autochtones lors de la troisième conférence annuelle intertribale amérindienne, gay et lesbienne, qui s’est tenue à Winnipeg en 1990. L’activiste Albert McLeod a proposé l’expression « two spirit »pour désigner la communauté LGBTQ autochtone » ( Source – blog-grsmontreal.com )
Fille Rousse devient alors cette personne bispirituelle pouvant participer à des activités désignées comme masculines ou féminines, indépendamment de son genre.
Fille Rousse apprend la liberté et y goûte avec avidité. L’écriture de Guillaume Aubin nous fait ressentir cet élan de vie, et c’est un souffle puissant qui s’empare alors de son histoire.

L’arbre de colère te fait vivre un chant mêlé de guerre, d’émancipation, de traditions ancestrales, d’évolution: de l’enfance à l’âge adulte, mais aussi d’un territoire vaste comme les rêves à celui d’une terre quadrillée peu à peu par les Barbes – nom donnée aux colons – qui s’approprient, lentement mais sûrement, cet espace.

Tu peux ouvrir l’ouvrage à n’importe quelle page, tu seras emporté-e par la magie littéraire de l’auteur. Au sein de ce récit mêlant violence et beauté, tu percevras un talent, mélange de Joseph Boyden et Bérengère Cournut, rien de moins.

« La mort s’annonce de loin et se raconte d’arbre en arbre. C’est le chant des guerriers qui rejouent le courage des défunts. C’est le bruissement des pleurs des femmes. Ce sont les percussions. Nous savons déjà. (…) Ainsi se consomme le deuil, dans ce pays. Il faut le chant, il faut la douleur collective. Il faut que les poitrines cognent comme un seul tambour. Il faut gonfler la beauté et le courage. Il faut tirer les larmes même à ceux qui n’ont aucun lien de famille. pour laver une grande fois le cœur et laisser partir ceux qui sont appelés au loin. Ils sont montés sur l’île, ils disent. Et l’île s’ouvrait à eux dans une grande lame de soleil. Ils n’ont pas eu peur. ils ont cherché le qaa sans jamais le trouver. Pourtant l’arbre de qua est un joli cœur. Il a le rouge facile. »

Fille Rousse combat, désire, résiste, provoque, fait corps avec ce Grand Tout. Guillaume Aubin nous transporte dans une odyssée intime faite de mystères, de peurs, de grandes joies, d’intenses combats, de désir flamboyant, d’amour, de désillusion, de rage de vivre. C’est le récit épique qu’une femme qui se veut libre, avant Tout.
Un grand premier roman.

Fanny.

L’Arbre de colère, Guillaume Aubin, La Contre-Allée, 343 p. , 21€.

Auassat, à la recherche des enfants disparus, Anne Panasuk (édito) – Fanny

Photo: Fanny Nowak.

Auassat, à la recherche des enfants disparus  est une enquête qui brûle les mains, j’y ai corné les pages, quasiment une sur deux, voulant retenir les noms, les faits, les évènements.

« À Pessamit, les pères Archambault et Lesage.
 À Uashat mak Mani-Utenam, Provencher.
À Ekuanitshit, Delaunay.
À Nutaskuan, Lapointe.
À Unamen Shipi et Pakua Shipi, Joveneau.
À Wemotaci, Raynald Couture.
À Manawan, Clément Couture, Houle et Meilleur.
Dix Oblats, oui, dix, qui auraient agressé sexuellement femmes ou enfants.
Je me doute bien que ma quête n’est pas terminée. »

Lors de diverses lectures et quelques rencontres, j’ai su les noms des victimes, même si je n’aime pas ce mot car je sais qu’il emprisonne. Rarement j’ai entendu le nom des bourreaux. Dans Auassat  – « les enfants » en innu – c’est le cas. Anne Panasuk énonce ces noms et les lieux, pour ne plus faire silence et aider à la reconstruction, la réhabilitation d’enfants devenus femmes et hommes, brisés par la honte, les non-dits, la déconsidération.
Cet ouvrage fait suite au balado « Histoires d’enquête: chemin de croix » que tu peux écouter sur le site de Radio Canada.

Auassat  est un document te donnant envie d’aller cracher sur quelques tombes, ou certains personnages encore vivants, nichés sereinement, protégés par leur communauté religieuse.
Anne Panasuk, aidée par les survivantes et survivants, lâche une bombe, et c’est tant mieux.
L’auteure fut d’abord anthropologue, élève de Rémi Savard. Puis elle se dirigea vers le journalisme en militant pour un comité de soutien aux nations autochtones. Anne Panasuk s’attache donc aux faits et à leur chronologie.
« Au début des années 70, des enfants autochtones ont disparu après avoir été envoyés à l’hôpital sans leurs parents. Certains, déclarés morts, ont été adoptés; plusieurs ont perdu la vie sans que leurs familles en soient averties. Leurs proches ne les ont pas cependant jamais oubliés et ils ont confié leur mémoire à Anne Panasuk, qui s’est lancée dans l’enquête dès 2014. »

Anne Panasuk (Photo : Radio-Canada).

D’un premier abord, tu pourrais avoir l’impression de rentrer dans un récit froid, austère, ponctué de phrases courtes, mais l’auteure s’attache à l’observation de ses ressentis, j’y ai senti le souhait d’une transmission à son lectorat, de nous faire éprouver ce cheminement éprouvant appartenant à toute une société et non pas qu’à une femme entretenant depuis longtemps une relation forte avec la Côte Nord et ses habitants.
« Mais plus j’avance, plus c’est sombre. Et je sais que je ne veux plus faire demi-tour. Je n’ai pas vraiment le choix. Il n’y a qu’un chemin. Et l’obscurité qui s’intensifie.(…)
J’aime toujours retourner sur la Côte-Nord. J’aime ce paysage de démesure, les forêts vertes à perte de vue et le fleuve qui vient mer. (…) J’aime surtout le peuple. Les pêcheurs (…) et les Innus que j’ai découvert dans la vingtaine et qui m’ont appris tant de choses. Je dis souvent que je ne serais pas devenue mère si je n’avais pas côtoyé les Innus et vu l’amour qu’il portent à leurs enfants. Connaissant cela, il paraît doublement absurde que les enfants tant chéris aient disparu, que les autorités ignorent la détresse de leurs parents. »

Auassat  n’est pas un feu enragé ni une pêche d’évènements glauques mais le compte-rendu d’une enquête et d’une quête brisant un silence assourdissant. Sans mauvais jeu de mots, Anne Panasuk brise la glace, dérange ceux se croyant impunis, convoque les mémoires, se brûle à la douleur des parents, des frères, des sœurs, des disparu-e-s, confronte le mensonge éhonté, met en présence le racisme ambiant, dénonce le système bien huilé mis en place à l’époque, obsédé par le projet d’assimilation forcée, sûr de sa « bonne parole ».
Dans Auassat , tu comprendras l’abîme séparant les communautés autochtones du pouvoir « blanc », j’y ai ressenti cette détresse et cette rage et j’ai avancé sur un chemin qui explose en masse les préjugés; de quoi ne plus te rendre aveugle.

Illustration : Catherine Gauthier pour L’Actualité.

En préambule de ce récit documentaire, j’ai retenu cette phrase de Réginald Flamand, Atikamekw de Manawan: «Si on ne fait rien, cela va nous brûler, cela va nous tuer. »
La plaie est certes vive mais la parole se libère, le traumatisme intergénérationnel est là mais les voix s’élèvent, celles de ceux ne voulant plus subir mais combattre l’hydre.
Anne Panasuk se fait l’écho de ce cri déchirant leurs nuits.
Le chemin est encore long vers la reconnaissance, toutefois voici un récit nécessaire puisqu’il amène au dialogue, vers cette vérité nécessaire et absolue.
Alors je me demande: À quand, pour ces communautés autochtones profondément croyantes, le pardon de la part des plus hautes instances religieuses ? Jusqu’à quand devront-elles attendre ?

Auassat, à la recherche des enfants disparus  n’est ni un roman au long cours ni un recueil de nouvelles trépidantes mais il m’a provoqué cette émotion vive, étreint le cœur, pris aux tripes.
Ce genre d’ouvrage que tu as envie de mettre entre toutes les mains, des plus ou moins jeunes, des collégiens et des lycéens surtout, quelque soit la communauté, la couleur de peau ou le pays, pour provoquer le dialogue, s’affranchir du silence, réfléchir à l’idée de Bien commun, conscientiser les rapports de force, énoncer la brutalité du racisme, soigner les traumatismes.

« – Mon nom, Awashish, ça veut dire « enfant », dans notre langue. Dans mon cas, c’est atikamekw. Uashish chez les Innus. Awazis dans l’Ouest canadien. La racine, c’est « lumière ».


(…)- Et comment on appelle les curés alors?

– Mekote korew.

-ça veut dire quoi?

-ça a rapport avec l’obscurité. tout ce qu’il touche devient noir. Mekote: noir. Korew, ça a rapport à une flamme.

-Les enfants sont des êtres de lumière…

-Oui.

-Et le curé, la flamme noire qui a éteint les êtres de lumière.
(…) »

Fanny.

Auassat, à la recherche des enfants disparus, Anne Panasuk, édito- Gallimard 186 p., 25 euros.

Femme forêt, Anaïs Barbeau-Lavalette (Marchand de feuilles) – Fanny

Photo : Fanny.

Faire son entrée dans  Femme forêt, c’est faire son entrée sous une cavalcade d’arbres, de plantes, d’insectes et d’animaux et, au milieu, l’humain, dans toute sa force et sa fragilité, niché au sein de cette Maison bleue.
Anaïs Barbeau-Lavalette cisèle ses phrases, le style est clair comme l’eau d’un torrent, les mots choisis comme pour en faire un bouquet d’émerveillement. Femme forêt porte son indéniable charme, conduisant, page après page, vers cet éblouissement littéraire.

Durant le confinement le plus long (…), l’auteure part avec son amoureux, un autre couple et cinq enfants. C’est le départ vers la campagne Estrienne. Anaïs Barbeau-Lavalette va y puiser de la force et y creuser son enracinement, elle, héritière d’une lignée faite d’abandons.
L’écrivaine écrivait à la fin de La femme qui fuit – lis cette enquête sensible sur sa mystérieuse, et fuyante, grand-mère, Suzanne Meloche – : « Je suis libre ensemble, moi. ». Au sein de son nid Femme forêt, celle-ci persiste et signe, comme plus sereine : « Nous sommes ensemble, tissés au reste des vivants. Fragiles. Enracinés. Miraculés. »

C’est vraiment intense sa manière de plonger ses mains dans ce territoire, d’écrire les découvertes enfantines, de caresser sa canopée, de côtoyer la mort et de vouloir ainsi célébrer notre passage.
Les petits et les grands deuils sont donc présents pour donner comme une puissance au vivant, l’éternel cycle est là pour poser la question du lien profond aux Autres et à la Nature, tous deux avec leur majuscule.

Le groupe, tel une meute de loups, est niché au fond d’un rang avec plusieurs âcres de forêt autour. « Des érables rouges, à sucre, argentés. Des pruches, des pins rouges, des pins blancs, des bouleaux gris et blancs, des chênes… Des chevreuils, des orignaux, des lynx roux, des ours, des carcajous et même des pumas, qui rôdent en secret. »
Dans cet écrin, des personnages tissent des liens, entre passé et présent, entre vie, fantômes et morts, sans pathos ni « niaisage de fond d’placard ». C’est un cycle et Femme forêt veut te célébrer le Grand Tout.

Photo : Eva-Maude TC pour Radio Canada.

L’écho avec ses deux autres romans résonne avec cette enquête menée par notre narratrice, car, sur son territoire, une pierre tombale, d’une certaine Jeanne d’Arc – il y a bien un voisin nommé véritablement Clark Kent, alors pourquoi pas une Jeanne – fait partie des fondations de la Maison Bleue. Anaïs Barbeau-Lavalette part ainsi sur les chemins, à la rencontre des gens, de leurs histoires, de leurs mystères, tout comme elle découvre la profondeur et les révélations de cette frondaison l’entourant.


« (…) Une certaine espèce de luciole, la Photuris, a cependant appris une autre partition que la sienne. Ainsi, après avoir joué de sa lumière pour le mâle de sa propre espèce, elle pousse un rythme lumineux qui appartient à une autre espèce de luciole. Un mâle heureux d’avoir été reçu la rejoint pour célébrer le moment espéré, mais découvre la Photuris, femme fatale qui n’en fait alors qu’une bouchée. De ce repas, elle générera une substance chimique qui lui permet de se défendre contre ses propres prédateurs. »

Durant ce processus d’enracinement, Anaïs Barbeau-Lavalette nous entraîne vers sa véritable nature, ce qui lui donne cet épanouissement, cette liberté d’être, non pas dans le mouvement, mais dans la délicatesse d’un ancrage.
Elle y convoque l’amitié, l’amour, le désir, la maternité, la sororité, , l’engagement humain et social, la poésie de l’instant présent, la grandeur de l’infiniment petit, les failles et leurs lumières, la majesté de la Terre-Mère.
Dans ce roman, l’auteure s’entoure des pensées de Romain Gary – dont elle réalise Chien Blanc -, Francis Ponge, Romain Bertrand, Anaïs Nin, Federico García Lorca, Francis Hallé, Paul Valéry, David White, tout comme elle s’entoure de Boubou et Jacques, ses grands-parents maternels, de Mary, d’Hermann, Clark, Wendy, Toïvo, des enfants, des poules, des tantes maternelles, de l’amoureux, de Maggie et d’un peintre japonais.

Les petites histoires font les grands romans comme les ruisseaux les grandes rivières; Anaïs Barbeau-Lavalette y mène sa barque, tous ses sens en éveil, avec cette tendresse et cette humanité donnant à Femme forêt un goût d’éternel.

Fanny.

Femme forêt, Anaïs Barbeau-Lavalette, Marchand de Feuilles, 30€20.

Sous le soleil éternel de Finlande, Antti Tuomainen (Fleuve noir) – Fanny – Aire(s) Noire(s)

Photo : Fanny Nowak.

Déjà ce livre, tu te dis que tu ne peux absolument pas passer à côté lorsque tu y lis en épigraphe un extrait de L’explorateur en folie, des Marx Brothers, jouxtant une citation obscure d’Homère. C’est donc sous le signe de l’Absurde que tu traces ta lecture.

Te voilà partie pour le « Palm Beach Finland » où, tout le monde le sait, le soleil brille en permanence.
Voici un polar écrit comme une comédie noire, un roman pas piqué des hannetons, léger, burlesque, reprenant, avec talent, les codes d’un film noir des années 50… ou 80 ou…est-ce à dire: le grand méchant bâti comme une armoire à glace, les deux arsouilles, une femme belle et mystérieuse, un gérant mythomane et un flic qui fait dans l’humain, même pas aviné, plutôt en proie avec sa planche à voile qu’avec ses démons intérieurs.

Sous le soleil éternel de Finlande d’Antti Tuomainen, traduit par le jongleur (car il faut l’être) Alexandre André, est ce polar génialement enlevé qui garde son rythme trépidant jusqu’à la dernière page.
Tant mieux pour toi, je ne vais pas en écrire des tonnes, quoique, je vais surtout te dire que j’ai passé un moment terriblement délicieux, parfois à en rire aux larmes, notamment cette scène où Chico, le Laurel de Tuomainen (Hardy n’est jamais loin), vit une communion « artistique » au coin du feu en compagnie de Bruce Springsteen. C’est assez dément.
Oui, parce que dans ce polar régressif, bon comme un fondant au chocolat, l’intrigue est certes le cœur de l’ouvrage mais les palpitations qui l’entourent en sont le sel.

L’histoire commence simplement. Jan Nyman, spécialiste dans les opérations secrètes, est envoyé au sein d’une station balnéaire « kitchissime » au possible, afin d’enquêter sur le meurtre étrangement sanguinolent d’un homme, petite vermine notoire, qui n’avait apparemment rien à faire dans les parages de ce bled nordique.
Comme dans un épisode de Columbo, tu vas vite savoir ce qui s’est passé et le talent d’Antti Tuomainen est là: faire défiler devant tes yeux ébahis, toute une galerie de personnages, finalement tous attachants à leur manière, et percer, non pas le mystère, mais la manière délirante dont ils vont se sortir de cette panade.
Selon sa définition, « la panade peut se rapprocher de la mouise. En effet, toutes deux désignent de soupes provençales de mauvaise qualité. La panade est faite à base de pain et est considérée comme le plat du pauvre: elle devient donc synonyme de misère. »

Ainsi nos Chico et Robin, notre Olivia Koski, notre Jorma Leivo et même notre Jan, sont dans de beaux draps et il s’agirait de s’en sortir au plus vite.

Bref, tu l’auras compris, Tuomainen t’emporte dans une comédie sous acide, joliment parfumée à l’air frais finnois. Ce serait franchement dommage de passer à côté, surtout lorsque la folie de notre monde nous guette ainsi.

Coup de ❤️ « on fire ».

Fanny.

Sous le soleil éternel de Finlande, Antti Tuomainen, traduction Alexandre André (Fleuve noir), 384 p., 19,90 euros.

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