Le voleur de plumes, Kirk Wallace Johnson (Marchialy) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Je viens de finir un incroyable récit. « Incroyable » du genre «  un trésor ».
 Le voleur de plumes  – The Feather thief : Beauty, Obsession, and the Natural History Heist of the Century  de Kirk Wallace Johnson, traduit par Doug Headline, aux éditions Marchialy, est une histoire multiple : celle des expéditions flamboyantes d’Alfred Russel Wallace – lorsqu’on parlait encore d’ « aventure » au XIXème siècle -, d’oiseaux devenus rarissimes, voir disparus, de monteurs de mouches maniaques de leur art, d’un vol mystérieux au sein d’un musée niché dans le Hertfordshire, et d’un auteur américain qui dédia plusieurs années de sa vie à cette affaire réellement rocambolesque, nous plongeant, en sa compagnie, dans cette enquête passionnante.

Tout d’abord, je tiens à souligner la beauté de l’ouvrage, beauté signée Guillaume Guilpart, de quoi te donner envie de te l’approprier sans même savoir le sujet…ce qui est exquis de la part d’un récit qui traite de l’obsession de la splendeur. Et bien, sois charmé(e), l’histoire est magnétique, d’une richesse palpitante.

Si on m’avait dit qu’un vol de peaux d’oiseaux et que les secrets enfouis de monteurs de mouches me tiendraient autant en haleine, franchement, cher petit oiseau du paradis, je ne t’aurais pas cru.
Parce que je pourrais te parler de ma première expérience de pêche, très lointaine certes, mais toujours aussi vivace. Cette fois où, sur une berge du lac Okeechobee, on nous avait tendu cette tige en bambou où était suspendu…un bout de saucisse, histoire de vouloir attraper un poisson-chat. C’est à la vue d’un bouillonnement (« oh mais il va être énorme notre poisson miaou ») puis de la gueule largement ouverte d’un alligator mordant notre bout de saucisse – avec le fil qui va avec – que nous larguâmes, ma sœur et moi, notre pauvre matériel de pêche pour aller nous réfugier, toute sirène hurlante, dans le mobil home de Wanda et Don.
Vas-y tu peux en rire petit oiseau de paradis.

Donc, pour en revenir à nos corbeaux indiens, tragopans de Hastings et autres quetzals resplendissants, tu vas voir valser les plumes de plusieurs personnages liés à « l’affaire Rist », puis tu vas écarquiller tes mirettes pour enfin devenir aussi avide de vérité(s) que Kirk Wallace Johnson.

Déjà, Kirk Wallace Johnson est une sacrée plume – oui, comme ça, c’est fait -, du genre à être publié par le New Yorker, New York Times, Washington Post, etc… . Journaliste, il est aussi le fondateur de The List Project, une organisation à but non lucratif, qui aide les réfugiés irakiens, ceux et celles travaillant pour le gouvernement américain durant cette satanée guerre.
Et un jour, durant l’automne 2011 à Taos – Nouveau-Mexique -, Kirk Wallace Johnson décide d’aller pêcher à la mouche, histoire de décapsuler son presque burn-out, en compagnie de Spencer Seim.
C’est ce guide rencontré « au petit matin dans une station d’essence à la sortie de la nationale 522. Il était appuyé contre son 4Runner couleur tabac, avec sur le pare-chocs, un grand autocollant du film The Big Lebowski à peine visible sous la boue : « Pas sur le tapis, mec. » (…) », qui lui parle pour la première fois d’ Edwin Rist.

Edwin Rist, jeune flûtiste virtuose, qui décida, un soir de Juin 2009, de casser une fenêtre du musée d’Histoire naturelle de Tring, pour y voler, dans une valise, des centaines de peaux de cotinga céleste, cotignac de Daubenton, de Cayenne, de cordon-bleu, de paradisiers gorge d’acier, bleus, de jardiniers ardents et autres spécimens rapportés méticuleusement par un certain A.R. Wallace.

Attention, petit oiseau de paradis, en utilisant ce type de narration non linéaire, Kirk Wallace Johnson te plonge rapidement dans une ambiance à la Usual Suspects : tu crois savoir mais non. Addiction en vue !
Et c’est vraiment remarquable parce que cela amène de l’intensité à une enquête qui ne fit pas la une des journaux internationaux et qui pourtant t’amènera beaucoup plus loin que tu ne le pensais.

Pour cela, l’auteur te ramène d’abord aux origines premières, c’est à dire le personnage incroyable d’Alfred Russel Wallace – qui donna des sueurs froides à un certain Darwin -, la folie des plumes à cette époque ( du genre « Allo, t’as un chapeau et pas de plumes rarissimes dessus?! la loose » ), l’histoire – et quelle histoire ! – du musée de Tring, le début de la Confrérie Victorienne des Monteurs de mouches; et là tu comprendras que cet art peut faire de certaines personnes, non pas des pêcheurs, mais des pécheurs, dans le sens peccator du terme.

Kirk Wallace Johnson ne laisse rien au hasard, c’est exaltant de bout en bout, j’avais toujours cette hâte de m’y replonger, d’approfondir le sujet, de me sentir l’âme d’une fantômette dans le milieu trouble des monteurs.
En fond, toujours fil rouge du récit, cette question de la beauté, du fait que l’Homme n’a de cesse de la posséder, quelque soit l’époque. Et tous les moyens sont bons.

Voici donc un indubitable coup au cœur !
Il serait dommage de passer à côté si toi aussi tu aimes découvrir des faits historiques épatants et avoir ce sentiment particulier d’accompagner un journaliste aguerri à démêler une affaire palpitante dont le sujet principal, la possession du « beau », reste dramatiquement d’actualité.

Traduit de l’anglais par Doug Headline.

Fanny.

Le voleur de plumes, Kirk Wallace Johnson, éditions Marchialy, 342 p. , 22€.

La mémoire est une corde de bois d’allumage, Benoit Pinette / La patience du lichen, Noémie pomerleau-Cloutier (La Peuplade) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Quatre-vingt-douze pages qui te rentrent en dedans, de la part de cet auteur-compositeur-interprète qui lâche, durant ce temps, son oripeau – dans le sens de cette lame de cuivre battue en feuille, ayant l’apparence de l’or – de Tire le Coyote, pour « être » Benoit Pinette.
C’est du courage et de la beauté.

Je vais te dire cette image qui m’est venue après la lecture de  La mémoire est une corde de bois d’allumage , cet assemblage de ces haïkus mélangeant mélancolie, peur, sensibilité et résilience.
Et bien j’ai imaginé l’auteur en train de rassembler le bois, de petites branches sèches et cassantes, froisser en boule du papier où s’inscrit des anciennes peurs, monter un tipi de feuilles mortes, tout ce qui sert à faire partir un feu. Puis, laisser partir en fumée ce passé en monticule.
Embraser ce Tout lui permettait alors d’accéder à la chaleur, cette chaleur qui redonne lumière et espoir.

Quatre-vingt-douze pages pour expier une douleur, dire le beau, le trésor indispensable pour ne pas « péter une coche ». Quatre-vingt douze pages pour dire un avant puis un avenir.
Ces poèmes je les ai d’abord entendus comme des chants expiant une douleur.
Benoit Pinette y convoque rapidement des images, c’est un art en soi.
J’avais presque envie de dessiner au crayon gris, un regard de petit garçon désorienté, apeuré. Ses mots te prennent au cœur quand tu entends leur résonance.
Benoit Pinette tape sur son âme-tambour pour te graver une impression au creux de tes entrailles.

« le grincement des pentures
dans un va-et-vient discordant
réveille l’espion
le loup

ses hurlements rebondissent
sur les parois de ma mémoire

j’aurais aimé grandir ailleurs
que dans le cadre d’une porte battante

que fais-tu là
dans mes restants d’angle mort
fauve sauvage à tête d’adulte?

que fais-tu là
à engraisser le vertige des mortels
à élaguer la douceur des caresses
avec le flair du nouveau-né
cherchant le mamelon de sa mère ? »

Puis au milieu de cette mémoire qui prend ses mots, tu auras cette respiration, cette feuille tatouée d’une étincelle de Prévert, puis une seconde où, là-haut, sont inscrits deux prénoms.
Une douceur s’empare alors de l’encre des maux, il y a comme un éclatement soudain, tu le vis, ces couleurs qui viennent, tu te laisses porter par cette vague intense et magnifique.

 La mémoire est une corde de bois d’allumage  exprime ce renouveau, celui d’un homme ayant fait un long voyage, qui maintenant se repose au sein d’un amour à la fois confrontant et inconditionnel, celui d’un père pour ses enfants.

« je suis littoral
je m’abandonne
comme une plage à la mer
le large sondé
l’éternité renouvelée
en un clin d’œil
dans la tour
d’un château de sable »

Benoit Pinette a connu la frayeur et, réchauffé par son bois, ses soleils, il a ce courage de convoquer la poésie pour débroussailler le chemin et se dresser face au monde.
Comme une aire devenue libre pour ce sacrément bon premier recueil.

Coup au cœur pour ce coyote qui survécu au tir du cow-boy.

Fanny.

La mémoire est une corde de bois d’allumage, Benoît Pinette, La Peuplade, 128 p. , 15€.

La patience du lichen, Noémie Pomerleau-Cloutier

Photo : Fanny Nowak.

Te donner de la poésie, d’entrer en poésie, ce n’est pas chose aisée tellement ceci est avant tout un souffle.
En préambule, La Peuplade te dit le beau projet mis en mots pour La patience du lichen de l’auteure originaire de la Côte-Nord.
« Fascinée depuis son enfance par le bout de la route 138, Noémie Pomerleau-Cloutier est allée à la rencontre des « Coasters » – innus, francophones et anglophones – a enregistré leurs voix pour remailler en poème ces territoires morcelés. »

1260 habitants sur une superficie de 41 159,26 km2, cela te donne du sens à « l’air du large ». « Commençant à la rivière Natashquan à l’ouest, la Basse-Côte-Nord couvre un territoire éloigné au-delà de la route 138. Celle-ci recommence au village d’Old Fort et vous amène à l’extrémité est de la Basse-Côte-Nord et à la frontière avec le Labrador » (source bassecotenord.com)

Tu avales les nuages et l’eau du fleuve – que les Autochtones appelaient avant « la rivière qui marche » – au sein de ces communautés uniquement accessibles par bateaux ou par avions. Tu entends le son de la glace, tu reconnais des identités et tu te fonds dans les mots puissants, choisis par Noémie Pomerleau-Cloutier.
C’est un monde et c’est apprendre à se laisser traverser par ce monde.

Je suis alors partie en voyage, j’ai laissé respirer des émotions. J’ai lu, fermé les yeux, largué les amarres. C’est beau de se laisser aller à cette résonance, cet Ailleurs niché en ces pages, percevoir cet éclat, sur un rythme poétique, d’un Québec peu connu.

Tu peux prendre ce temps dans  La patience du lichen , prendre le temps pour faire le vide en toi et y laisser accueillir l’écho de sa prose.
« Les journées s’allongent au bout des grues. J’admire la danse assourdissante des conteneurs qui, avec celle des vents, donne le rythme à la côte. Il y a la vie de tant de gens entre les métacarpes de la machinerie. Sur le plus haut pont de « Bella », des touristes ont tout leur temps pour commenter une réalité qui n’est pas la leur. Le ravitaillement est un art complexe. À chaque passage, j’embrasse l’amplitude de ce qui nourrit. »

La poésie de Noémie Pomerleau-Cloutier comme traits noircis d’un blanc territoire sur un carnet de bord, longeant les lieux qui appellent au mouvement migratoire tandis qu’elles et eux, habitant(e)s, sont là, depuis des générations, parfois parvenu(e)s ici par amour, mariage, rencontre, hasard, puis tu te laisses aller à les reconnaître.

« Ici », « Kegaska », « La Romaine / Unamen Shipu », « Cheery », « Harrington Harbour », « Aylmer Sound », « Tête-à-la-baleine », « Mutton Bay », « La Tabatière », « Pakua Shipi », « Saint-Augustin », « Old Fort », « St Paul’s river », « Middle Bay », « Brader », « Lourdes-de-Blanc-Sablon / Blanc-Sablon ».
C’est après sa lecture que j’ai voulu prendre une carte pour parcourir le corps de cette œuvre.
J’espère te donner enviée t’étendre et de te laisser écouter ce paysage humain, ces îlots d’aventures de vie, de lire ce voyage qui ne dit pas sa fin.
C’est vraiment beau de se laisser promener à cela, au fil des kilomètres et des histoires, avec l’envie de percer un nouveau territoire en compagnie d’une exploratrice des mots, déjà auteure du sublime « Brasser le varech » paru au sein de la même maison.

« (…) il flaire la phonétique de l’ours noir
il ausculte ses dégâts dans le camp
il perce sa colère

me as a trapper you see
I have the right to take four bears a year
two in the spring and two in the fall

il en a tué
quand il travaillait au nord
mais plus maintenant

la meilleure façon d’éviter la destruction
c’est de laisser la porte ouverte »

Tu effleureras des vies, tu y ressentiras la rudesse, la douceur, la rugosité, la violence, d’être soi dans cette vastitude, sans ambages. Noémie Pomerleau-Cloutier te place dans ce terreau ilien et je te souhaite de ne pas passer à côté de cette magnétique pérégrination.

« (…) l’horaire des récoltes
la posologie des recettes
la métallurgie des vêtements
la charte des pièges
le langage des poissons
la mécanique des vents
l’analyse des eaux
le code de tous les moteurs
la construction de tout ce qui abrite
vos corps vos cœurs vos vies (…) »

Coup au cœur élancé.

Fanny.

La patience du lichen, Noémie Pomerleau-Cloutier, La Peuplade, 264 p. , 18€.

Abandon, Joanna Pocock (Mémoire d’encrier) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Il y a des lectures qui sont de vraies rencontres.
C’est ce qui s’est passé pour ma pomme avec l’ouvrage de Joanna Pocock, traduite par les plumes avisées de Véronique Lessard et Marc Charron.
Point de roman mais un récit vif, sincère, qui t’emporte dans un voyage faisant trembler tes certitudes, enthousiasmant ton côté « ensauvagé », te désespérant face aux conséquences de nos actes sur la Nature, celle avec un N majuscule comme Naufrage.

 Abandon  ou Surrender – the call of the american west –  de Joanna Pocock est ce récit de vie au sein d’un reportage captivant.
L’auteure, canadienne d’Ottawa, vit à Londres depuis vingt-cinq ans, lorsqu’elle décide en compagnie de Jason – Massot de son nom, producteur et réalisateur – et d’Eve, six ans à l’époque – nous sommes sous l’administration Trump – de quitter la capitale britannique pour vivre à Missoula, Montana, États-Unis.
Tu pourrais te dire que c’est un énième livre sur la thématique « changer de vie : t’es cap ou pas cap ? » mais c’est tellement plus que ça l’ami(e).
Joanna Pocock ne fait pas dans l’exploit mais dans l’exploration.
Sa famille décide, non pas de tout envoyer balader, mais d’aller chercher dans cet Ouest – qu’ils connaissent déjà – le lien à la terre, à leur imaginaire, à leurs envies profondes, leur quête de soi.

« L’Ouest a de tout temps stimulé la réinvention personnelle. Historiquement, c’est là où se rendent les impatients, les dépossédés, les persécutés, les fugitifs, les perdus, les opportunistes et les spéculateurs en quête de rédemption et de réinvention de soi. Wallace Stegner, l’auteur et écologiste qui a fondé le programme de création littéraire à l’université Stanford, où il a enseigné à Wendell Berry, Edward Abbey, Ken Kesey, Larry McMurtry ou Thomas McGuane, a appelé l’Ouest « la patrie de l’espoir, une civilisation en mouvement, poussée par le rêve. ». Mais il a aussi pris soin d’ajouter: « L’Ouest a eu le tour de déformer les habitudes bien équarries et de soulever les aspérités des rêves mis à nus. » »

Je crois avoir posé des bouts de papier toutes les dix pages, tellement Joanna Pocock t’apprend, te subjugue dans sa vérité d’être, arrive à poser le doigt, sans nervosité analytique, sur les détails qui écorchent et/ou magnifient ce grand Ouest.
C’est passionnant.

Joanna Pocock a la cinquantaine au moment de son départ; sa ménopause arrive, son corps de femme évolue tout comme la fragilité de ces espaces encore, parfois « sauvages ». Durant ce moment, elle perd ses deux parents, questionne le lien familial, vit son deuil tout comme elle arpente les antagonismes de ceux qui se disent être les défenseurs des traditions ancestrales.
Tu y croiseras des suprématies, des survivalistes, des miliciens, des trappeurs aux crocs acérés mais aussi les incroyables Finisia Medrano – à qui  Abandon  est par ailleurs dédié -, Michael Ridge – qui continue à semer sur « l’anneau » -, Lynx Vilden, Joshua Dodds, Katie Russell, Peter Michael Bauer, Lee Whiteplume, Harmony Cronin et toute une suite de personnages hauts en couleur, investis dans leur cause environnementale et donc sociale.
Joanna Pocock te dresse le portrait d’une Amérique profonde tout à fait contemporaine, ne prend pas partie. Elle interroge, vit ses expériences, te les rend en partage, te dit la force et l’évolution des corps, le féminisme, le genre, la résistance, ce besoin de retour à la nature et cette crise climatique présente, de plus en plus, inexorablement.

 Abandon  n’est pas un récit défaitiste, c’est un récit d’appartenance à la Terre qui se défait de tous les « a priori ». Tu te retrouves dans un camp à dépecer un bison selon les savoirs autochtones puis, comme au coin du feu, Pocock te raconte son expérience sur la maternité, c’est touchant, entier. Tu apprends autant sur le cours des rivières que sur les divers courants liés à l’écosexe, tu serres les dents comme tu écarquilles les mirettes.
Dans  Abandon , le mythe de Kit Carson en prend un coup, tout comme l’inutile utilité du livre de Marie Kondo ou la fausseté de la transparence des rivières du Montana, pourtant image d’Épinal du Grand Ouest.

Tu en sauras un peu plus sur l’ambivalence du gonzo journaliste environnementaliste Edward Abbey qui, je cite, « fustigeait les êtres humains pour leur contribution à la surpopulation, mais a lui-même engendré cinq enfants, aimait la nature mais prenait plaisir à jeter des canettes de bière par la fenêtre de sa voiture en roulant sur l’autoroute (…) était ouvert d’esprit, et pourtant il y a des relents de racisme dans ses écrits, en particulier au sujet des immigrants mexicains. »

Au milieu de ces paradoxes que sont nos vies, et Joanna Pocock ne s’en cache pas non plus, bien au contraire, il y a ces moments de grâce, de plénitude, quand tout semble dans son axe sous les cieux étoilés, mais les rêves se teintent vit de noirceur.
«(…) Un million de kilogrammes de produits chimiques toxiques sont déversés chaque année dans les rivières aux États-Unis. Sur cette quantité, on compte 680 000 kilogrammes de produits cancérigènes, 284 000 kilogrammes de produits associés à des troubles du développement et 16 000 à des problèmes de reproduction. »

Malgré une certaine colère, j’ai aussi été émue aux larmes par quelques personnages rencontrés, j’ai ri, ai retrouvé aussi comme une certaine foi à ce qui fait sens dans une vie, j’ai aimé le croisement des références comme  A book of Migrations  de Rebecca Solnit,  Housekeeping  de Marianne Robinson ou Crossing Upon Ground de Barry Lopez. J’ai apprécié son ton désarmant de sincérité, sa curiosité, sa franchise dans ce qu’elle traverse, sans pathos ni voyeurisme, tout en intelligence. J’ai apprécié son ouverture d’esprit, aller voir d’un extrême à un autre, à chercher à comprendre tel ou tel comportement, presque à la limite de l’anthropologie. Joanna Pocock creuse aussi son propre sillon, cherche sa boussole interne au milieu des rôles multiples de femme, amante, mère, amoureuse de notre pachamama.

Abandon  est donc un énorme coup au cœur à prendre sous ton bras, c’est une sacrée expérience et un bonheur de lecture.

« Aimer la terre. Honorer ses mystères. Reconnaître, embrasser l’esprit du lieu; il n’y a rien de plus légitime et rien de plus vrai. C’est pourquoi nous sommes ici. C’est pourquoi nous faisons ce que nous faisons. Il n’y a rien d’intellectuel dans tout cela. Nous aimons la terre. C’est une affaire primate. » – Citation de Terry Tempest Williams dont le livre  Refuge  a marqué la vie de Joanna Pocock.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Véronique Lessard et Marc Charron.

Fanny.

Abandon, Joanna Pocock, Mémoire d’Encrier, 320 p. , 22€.

Le silence des carpes, Jérôme Bonnetto (Inculte) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

C’est une aventure ce livre là, un roman qui te détend les zygomatiques , te rend un air de fête saupoudrée à la mode Kusturica – même si celui-ci est serbe, je sais, mais le goulasch est sans frontière.

Nous sommes à Paris, Paul Solveig est un homme éteint qui met de la poésie dans les détails du quotidien, histoire d’avoir une bonne excuse pour s’échapper de son couple et de la morosité du quotidien.
Pendant ce temps là, son robinet a cette insupportable fuite. Tu sais, cette torture ineffable du « plic ploc plic ploc plic, etc… » Paul Solveig décide alors de soulever des montagnes, ce pourrait être déjà les monts de Bohême-Moravie, et trouve un plombier, THE plombier, celui qui arrive dans les quarante-cinq minutes : Mirek Ryba.
Durant son intervention, Ryba perd une photographie représentant une beauté, qui, tu l’apprendras plus tard, vient de Blednice, petite bourgade de Moravie. Cette femme et son mystère provoquent alors une forte poussée d’expatriation chez notre Paul Solveig, portant les mêmes initiales que post-scriptum, comme histoire de rajouter un court message annexe à une lettre de rupture que vient de lui tendre sa, déjà, « ex » compagne, Pauline.
Plic, ploc.
L’eau déborde de l’évier, à défaut du vase, trop petit. Grâce à cette photographie, Paul se sauve de lui-même, ou du moins ce qu’il en reste, prend ses cliques et ses claques et décide, sur un coup de dé, de prendre la direction de la Moravie.

Intermède morave : La Moravie est une région d’Europe centrale qui goba, telle une carpe, l’actuelle Tchèquie et un large territoire autour, formant aujourd’hui la région orientale de la République tchèque. C’est la terre, entre autres, du peintre Alfons Mucha, du compositeur Gustav Mahler, du psychanalyste Sigmund Freud, de l’écrivain Milan Kundera, de l’homme d’affaires nazi Oskar Schindler, du coureur de fond Emil Zátopek et du fondateur des chaussures Bata (bah quoi?), Tomáš Baťa.

Avant de découvrir l’aventure de notre Paul, car oui, tu te l’approprieras vite fait bien fait, tu rencontreras trois amis : Pavel, Ota puis Bohumil et l’histoire de l’étrange étang des carpes-amour – car originaires du fleuve Amour –

Intermède carpes : L’espèce a largement été utilisée pour lutter contre les pullulations de végétaux favorisées par les eaux polluées provenant des engrais agricoles, des villes, des industries et de l’élevage. Miam miam.
Donc rien à voir avec Carpe Diem.

Et un jour, Pavel et Bohumil tombent à l’eau. Que reste-t-il ?
Ota, dans un sale état, forcément.

Le silence des carpes  est un peu comme une comptine tout à fait slave qui te rend un mystère, à toi d’y découvrir la clé puis te laisser à rire, à gorge déployée, ému(e) tout à fait.
L’écriture de Jérôme Bonnetto donne l’âme de cette histoire installée comme des matriochkas. C’est délicieusement fantasque, remarquablement attachant, de quoi te donner envie d’aller fissa en Moravie, afin de t’attacher plus encore à ces figurants- tellement leur auteur les rend vivants – dans cette pérégrination qui te rendra tout à la fois heureux-se, mélancolique et, après quelques verres d’obscures eaux-de-vie, virevoltant(e).
Dans ce « silence des carpes », tu liras ce passage, qui m’est déjà devenu culte, sur la passion de Paul pour les pneus. Du grand art.

« (…) L’irrépressible attraction qu’exerçaient sur moi les interphones de la ville de Blednice me rappelait une autre lubie qui m’avait étreint il y a quelques années de cela – alors qu’il me fallait changer les pneus de la voiture, j’avais commencé à examiner, comme ça, tout en marchant, la marque et le type de pneus de toutes les voitures garées sur mon chemin. (…) C’était incontrôlable (…) Il faut se pencher au moins une fois sur les magnifiques arabesques tranchées dans cette chair, voûte plantaire nocturne habillée de symétries coupées de reliefs structurés en biseau qui rejoignent un léger arrondi la double rigole centrale articulée par une sorte de terre-plein rainuré de vaguelettes obliques(…. Chaque microcosme de rainure entre en résonance avec le macrocosme du pneu. Chaque marque est un monde. Chaque type est un pays. Et chaque conducteur sculpte un peu unique à sa manière de tourner, d’accélérer, de freiner sur des revêtements plus ou moins abrasifs dans des combinaisons de trajets qui racontent pour chacun une histoire originale, personnelle, irremplaçable. Comme les flocons de neige, il n’y a pas deux flocons identiques. Comme l’Homme. Comme Moïse. »

Et c’est ainsi, avec cette humeur délicieuse, que tu te baladeras dans ce mystère photographique qui t’éclairera sur toute une période de l’histoire du pays. Autour de cela, tel un kremrole, tu découvriras l’aventure de Paul, son ouverture à lui-même, aux autres, son amour pour Veselý, Míla et Antonín , avec leurs accents posés sur leur I ou Y, telles des feuilles emportées par le vent de la vie – oui, « Le silence des carpes » peut rendre lyrique.

Voici donc un roman truculent, sorte de feel-good slave aux saveurs épicées – fameuse recette du magret de canard page 165 -. « Le silence des carpes » pourrait se muer en film, cela ne m’étonnerait guère tant l’atmosphère vibrante te prend des les premières pages pour ne plus te lâcher.

Coup au cœur bondissant,
bonne lecture à toi et na zdraví !

Fanny.

Le silence des carpes, Jérôme Bonnetto, Inculte, 293 p. , 18€90.

Zoomania, Abby Geni (Actes Sud) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Il était une fois une ferme. Il était une fois une tornade. Cela aurait pu te faire penser au Magicien d’Oz (The Wizard of Oz), même si cela se passe en Oklahoma, et non pas dans l’état voisin du dessus, le Kansas. Tu les perçois très vite ces Grandes Plaines, ces champs à perte de vue puis cette tornade posant son « doigt de Dieu » sur cette petite bourgade de Mercy. Sauf que, dans ce moment là, pas de clémence, de pitié ou d’indulgence : le doigt frappe. Brutalement.

Te voilà ainsi emporté(e) dans l’ haletant et électrique  Zoomania  ( The Wildlands ) d’Abby Geni, toujours traduit depuis son premier roman – souviens-toi du magnétique Farallon Islands  – par l’indispensable Céline Leroy.
C’est un tableau ce roman, une suite de scènes, de couleurs, d’humeurs, de lumières, d’espaces et c’est radicalement intense à lire et ressentir.

« (…) Notre propriété s’étendait sur plusieurs hectares. Je plissai les yeux à travers la bruine, essayant de trouver de l’ordre dans un fouillis de gouttelettes et de débris. Les arbres n’aidaient pas, qui oscillaient de manière inquiétante et me bloquaient la vue, leur tronc gémissant sous l’effort. Au loin, les vaches étaient couchées – des masses argentées dans l’herbe trempée. C’était préoccupant. »

Cora, la petite dernière de la fratrie McCloud, est le « je » d’Abby Geni, c’est elle qui te raconte ce phénomène météorologique le plus intense qui soit sur Terre, l’E.F. 5 (Enhanced Fujita), arrivant sur leur ferme, leur famille : le père, Marlène l’ainée emportant les photos de la mère morte en couches, Tucker, le frère parlant à l’oreille des animaux et Jane, l’indécrottable footballeuse. Sauf que l’abri bétonné ne protégera que la progéniture. « Marlène faisait l’appel, répétant nos noms comme dans une comptine : « Tucker, Jane et Cora. Tucker, Jane et Cora. » »

Et toi, tu lis, avide, prise dans ce rythme qui ne démord pas jusqu’à l’ultime page.

Abby Geni t’emmène au sein de cette famille disloquée, tu y liras la relation complexe entre frère et sœurs, l’impact différent que peut avoir un même traumatisme : la disparition, l’abandon, l’anéantissement d’un lieu, d’un espoir, d’un refuge, rien ne pouvant se dérouler « comme Avant ».
Je suis toujours autant subjuguée par la manière qu’a l’auteure de sculpter le paysage tout autant que ses personnages, l’un ne pouvant se défaire de l’autre : c’est impressionnant de maîtrise; le déroulé de cette histoire, bâtie aussi comme un thriller, ne pouvant en être que plus percutant.
Parce que la nature sauvage, ou la nature humaine – je ne vais pas te refaire le coup de la phrase d’ Hobbes et du loup… quoique – est une chose infiniment complexe.
Suite à cette destruction, chacune et chacun avance, comme il peut, dans une possible reconstruction, un « plan », sans peut-être même en avoir conscience au premier abord, pris(e) dans sa propre survie.

Cora est celle qui vit l’instant présent d’une petit fille de neuf ans qui en a déjà trop vu. Elle ressent, pressent, hume l’air, n’a jamais pu ressentir la sécurité confortable des autres enfants de son âge. Il y a ce quelque chose qui t’étreint le cœur à lire ce que cette gamine perçoit de sa famille, de ses failles béantes qui s’ouvrent et de cet amour qu’elle a pour les unes et les autres, malgré Tout.

Un autre évènement viendra de nouveau bousculer les cartes du destin des McCloud : une bombe posée à Jolly Cosmetics. C’est à ce moment là que Tucker revient puis disparaît en emportant Cora, Cora enthousiaste, Cora en manque de ce grand frère, Cora en quête d’aventures hors du numéro 43.
Durant cette lecture de Zoomania, tu oscilles entre joie et peur, douceur et terreur, c’est un mouvement oscillatoire ce roman t’accrochant les tripes. Frère et sœur partent vers le Texas, plus loin encore, « desperados », et, sur leur route, les actes meurtriers de Tucker. Il était une fois cette innocence qui part en éclats, cette identité qui s’altère au fur et à mesure des kilomètres enfouies dans les carcasses, il était une fois l’Amérique.

« Il était une fois un tyran. Appelons-le l’Homme aux poulets.(…) Il les assassinait par milliers et les animaux n’étaient même pas pris par surprise. Ils voyaient la mort venir. C’était douloureux (…) »

Abby Geni te dit l’écoterrorisme, comment Tucker devient lui-même ce « doigt de Dieu », cette tornade meurtrière qui répond avec haine à cette sixième extinction de masse dont nous sommes les terribles témoins.
L’auteure est comme cela, à te mettre en équilibre instable, à te tenir en haleine, les yeux écarquillés.
Cora/Corey rejoint une autre identité, elle pourrait aussi se nommer « Dorothy » – oui j’y reviens – qui dit à la fin du conte que « Rien ne vaut sa maison » mais ne sait plus par quel chemin la rejoindre.
C’est prenant en émotions multiples cette histoire. Tu continueras à agripper ses pages jusqu’à cette fin à la fois surprenante et inévitable, celle qui nous dit la Sauvagerie.
Abby Geni se transforme alors en peintre de la Renaissance, l’époque des bestiaires où la présence de l’animal soutient le propos de l’œuvre. Cela devient mordant, tragique, parfois comique, sanglant, étrangement surréaliste car tout à fait proche de Nous.

« L’animal ne se donnait pas en spectacle (…) c’était une créature dépaysée, désynchronisée, qui avait passé sa vie en cage (…), seule pour la première fois, à des kilomètres de tout ce qu’elle connaissait, entourée par la profusion inimaginable d’étrangeté et de beauté. Comment y répondre autrement qu’en dansant. »

Zoomania est cette histoire multiple, passionnante, puissante, violente et superbe.
Ne passe pas à côté car elle te dit beaucoup.
Il était une fois… a huge crush.

Fanny.

Zoomania, Abbi Geni, Actes Sud, 356 p. , 23€.